Tom est médecin depuis plus de vingt ans. Il connaît son métier. Ses talents sont reconnus par sa patientèle et encensés par ses collègues. Dans sa blouse, face à des âmes en détresse, il a l’œil aguerri et le diagnostic sûr. Pourtant, sa foi a été ébranlée à plusieurs reprises durant ces dernières heures.
Tout d’abord, cette ambiance. Tom est un homme de raison qui ne croit qu’en la logique. Mais ici, ses convictions souffrent, d’ailleurs, elles ne sont pas les seules à être mises à rude épreuve. Il ne saurait l’expliquer rationnellement, mais il se sent perdu, tout en étant conscient. Lui qui connaît par cœur l’anatomie humaine, se surprend à confondre certains ressentis. Les troubles restent légers, mais suffisants pour le perturber. Il n’est pas toujours certain de faire la différence entre ce qu’il sent au toucher ou ce qu’il anticipe effleurer. Il en va de même pour les émotions et sentiments, tout se mélange et forme une espèce de rêve informe conscient inexistant.
En parallèle de ces faits très personnels dont il n’ose pas parler avec ses camarades, Tom a honte de se sentir professionnellement impuissant. C’est désormais la quatrième fois consécutive qu’il ne parvient pas à expliquer des faits médicaux.
Tout d’abord, il y a eu le décès de cette inconnue dans la cabane. Cette femme morte de manière brutale et spectaculaire dans la salle de bains. Comment avait-elle pu contracter une telle pathologie ? De quelle infection souffrait-elle exactement ? Sa chair semblait se détacher de son corps, des lambeaux entiers de peau ont été retirés. Tom n’avait jamais vu ça, que cela soit sur le terrain ou dans des manuels ! Et tout ce sang ! Cette randonneuse s’est vidée de son essence vitale en un temps record et en silence. Elle n’a pas crié, ne s’est pas plaint, n’a pas appelé à l’aide. Lorsque Tom et Bruce ont franchi le seuil de la porte, la vision horrifique de cette scène avait un aspect de grand tableau. Une vue irréellement réaliste.
Puis il y a eu la contamination fulgurante d’Hélèna qui s’est terminé par une fin tout aussi expéditive. Cette malheureuse semble être morte des suites de la même infection que l’inconnue. Jamais il n’avait vu une contagion aussi rapide ! Mais plus que cette instantanéité dans le développement bactériologique, pourquoi Hélèna a-t-elle été la seule à être touchée ? Bruce aussi a été en contact avec la randonneuse : ensemble, ils l’ont aidée à se déplacer jusqu’au chalet. Hélèna aurait-elle attrapé cette sorte de virus lors de leur escapade extérieure ? Après tout, Tom n’avait pas eu tous les détails, peut-être que leur camarade avait été en contact avec un élément végétal ou animal, contrairement à Bruce et Franck. Dans ce cas, elle aurait pu contracter la même maladie que l’inconnue, mais sans l’avoir attrapée via cette dernière. Hélèna a présenté des symptômes similaires à ceux de la campeuse, comme l’urticaire purulent et sanguinolant, toutefois, sa mort a été moins théâtrale. Sur ce point, Tom a une hypothèse qui lui semble tenir la route. D’après ce qu’il a pu constater, Hélèna était asthmatique, il n’a pratiquement aucun doute sur cette question. Il est donc tout à fait possible qu’elle ait eu de la chance dans son calvaire. La crise d’asthme aurait précipité le décès, limitant ainsi sa souffrance. Elle s’est étouffée, avant de pouvoir être massacrée par l’autre mal.
Dans ce supermarché, les yeux et la vision de Bruce ont également été une source de questionnements. D’après les dires du quarantenaire, quelques années auparavant, ce dernier a été opéré pour sa myopie. Certes, l’épaisseur de cette brume et ses composants ont pu, légitimement, agresser les rétines de Bruce. Une irritation sous des lentilles de contact peut être à l’origine de violentes douleurs dans le cadre d’une infection. Mais pourquoi aurait-il perdu les bénéfices de son opération suite à cela ? Qu’une opération perde en efficacité avec le temps et la vue qui se développe, pourquoi pas. Qu’une opération présente des faiblesses et n’ait pas le résultat parfait escompté, c’est possible. Mais dans le cas présent, non seulement la chirurgie n’aurait pas été un succès total, nécessitant le port de lentilles, mais en plus, lorsque Bruce ne porterait plus celles-ci, il redeviendrait tout autant mal voyant qu’avant l’opération ? Voire pire ? Bruce est plutôt discret quant à ses ressentis, Tom ne parvient pas à deviner si son camarade est lui-même perturbé par ce détail ou non. Ils auront peut-être l’occasion d’en reparler, quand le choc de la disparition de ce pauvre petit Johnny sera passé.
Enfin, le dernier fait étrange pour le professionnel de santé se trouve être la cheville de Laure. Si Tom a bien compris les explications des filles : en fuyant dans le brouillard, Laure a trébuché. Wendy a aidé cette dernière à se relever, puis les deux sont parvenues à courir jusqu’au hangar. Sur le papier, rien de bien étrange. Laure a pu se fouler la cheville dans sa chute et le fait de devoir courir avec une cheville endommagée n’aurait rien arrangé. Sauf que, à l’auscultation, la cheville de Laure est intacte ! Pas de lésion apparente, aucune anomalie. Pourtant, elle se plaint et peine à marcher. Tom l’a regardée fuir tout à l’heure, quand ils ont gagné ce bureau, si Laure feint la douleur, alors c’est une actrice extraordinaire.
Seulement, Laure ne perturbe pas Tom uniquement sur ce point. Là où lui s’échinait à se montrer raisonnable dans le chalet, celle-ci accréditait les thèses ridicules d’allusions cinématographiques. Mais ici, Tom ignore pourquoi, la trentenaire s’est ravisée, ou du moins, se montre plus prudente. Tandis que lui, commence à faiblir et à trouver des points de similitude entre leur réalité et des œuvres culturelles. Le docteur réfléchit aux ressemblances reliant leur situation et celle vécue par les protagonistes de The Mist. En tant que grand lecteur, il a dévoré toute l’œuvre de Stephen King, se précipitant en librairie chaque fois que l’auteur publie un nouvel ouvrage. Fan inconditionnel du genre, il n’a manqué aucune adaptation de ce maître de l’horreur et du suspens sur grand ou petit écran. Il est sûr de son coup : pas d’oiseaux dans The Mist ! Que cela soit dans le livre, le film, ou toute autre adaptation !
D’ailleurs, en y repensant, dans un autre contexte, cette attaque d’emplumés géants serait plutôt comique, voire ridicule. Chez Hitchcock, les volatiles ne sont pas disproportionnés, ils sont inquiétants car réalistes. Tom a tendance à penser que l’exagération diminue l’angoisse. Toutefois, il modère son propos quand il revoit le raciste se faire emporter et Johnny se faire attraper. Quand des créatures, aussi risibles soient-elles, vous plongent dans l’horreur, il est difficile de les trouver amusantes, même s’il aurait été le premier à rire et à trouver cela grossier lors d’une vidéoprotection.
Définitivement, les individus qui se cachent derrière cette machination ont dû beaucoup réfléchir. Les références sont évidentes, tout en prenant des libertés avec les originales. Ces différences résident dans les détails. Tom pense que cela doit être porteur d’une signification. Sinon, pourquoi ne pas simplement copier à l’identique les œuvres choisies ? Quel serait l’intérêt de remplacer les créatures initiales de King par ces bêtes à bec ? Pourquoi prendre le risque de subtiliser des monstres ayant fait leurs preuves par des animaux potentiellement moquables ? Malheureusement, Tom a beau se creuser les méninges, aucun embryon d’idée ne lui vient à l’esprit. C’est dommage, cela doit être un sacré indice pourtant…
Déçu, le médecin se rabat sur d’autres variations et possibles indices. Persuadé que chaque variation ne peut être le fruit du hasard. Dans cette logique, il est plus qu’évident que le fait que ce magasin se situe dans un patelin nommé « Belle Etoile » soit une référence directe visant Laure. La projectionniste a dit travailler dans un cinéma portant le même patronyme. La nouvelle a ému Laure, sans pour autant l’orienter vers une piste fiable d’explication.
Si les indices disséminés à l’attention de ses camarades ne l’aident pas, le médecin doit se concentrer sur les allusions qui pourraient le concerner directement.
Tom a les fesses posées contre le bureau. Depuis qu’il a cru entendre les survivants hurler de l’autre côté de la porte, il s’est hermétiquement fermé aux bruits. Aucun son ne le perturbe, il est dans sa bulle. Cette faculté à se couper du monde qui l’entoure l’aide énormément dans son travail. Il a régulièrement besoin de cette solitude pour mieux se concentrer. Mais le fouillis qui embrume son esprit l’empêche de véritablement mener une réflexion productive.
Le docteur observe ses camarades. Quand l’abstraction lui devient impensable, il préfère rester focus sur le présent objectivable. Franck est mutique contre la fenêtre, dos à tout le monde. Il essaye peut-être de percevoir des monstres ou perd-il simplement ses pensées dans cette brume sans fin. L’adulescent était proche de Johnny, c’est ensemble qu’ils se sont réveillés dans la forêt, la mort de son ami doit lui être insoutenable. De plus, même si Johnny était le plus jeune, Franck n’est pas bien âgé. Il n’avait peut-être jamais été confronté à la mort avant tout cela. Tom trouve que Franck s’en sort plutôt bien, même s’il est touché, ce garçon fait preuve d’une grande résilience.
Sur le canapé, Bruce comate. Il est immobile, visage caché, une position qui pourrait être qualifiée de fœtale. Cette posture n’est pas sans évoquer celle de Johnny dans la cabane. Peut-être est-ce un choix délibéré de la part de Bruce, une façon de communier avec le porté disparu. Volontairement ou non, ce choix est curieux pour un adulte de cinquante ans.
Laure est assise en voisine de Bruce. Elle se masse la cheville grimaçant de douleur. Le médecin ignore si cela l’agace ou l’inquiète. Quel est le plus grave : que Laure fasse semblant de souffrir ou qu’elle soit persuadée d’avoir une blessure qui n’existe pas ?
La personnelle du magasin captive du brouillard avec eux dans ce bureau est en tailleur sur le sol. Cette dernière cajole sa fille. Enfin, la petiote que Tom pense être sa fille. Il n’a jamais vu ces deux personnes, pour le coup, leurs visages ne lui sont absolument pas familiers. Il n’aime pas spécialement la compagnie de ces inconnues, il trouve leurs comportements énigmatiques. Le médecin s’en méfie. Cette mère et sa fille ont des attitudes étonnantes, robotiques serait l’adjectif le plus adéquat. Il ne saurait pas identifier sur quoi se fonde cette impression, mais un manque de naturel transpire de leurs personnes.
Wendy est sur une chaise, elle a l’air de regarder avec tendresse cette effusion d’amour maternel trop téléphoné pour être sincère. Enfin, voir autant de guimauve doit aider Wendy à se focaliser sur du positif, ce n’est pas plus mal. Tom pense que cette influenceuse est plutôt fragile psychologiquement, c’est peut-être même la plus fragile d’entre eux tous. Il craint à chaque instant un craquage de la starlette qui pourrait la conduire à un comportement la mettant en danger, ou pouvant mettre en péril l’ensemble du groupe !
Johnny n’est plus là, mais son absence pèse dans l’atmosphère. Son cri doit encore résonner dans toutes les têtes. La culpabilité et les regrets doivent cohabiter dans tous les esprits, accompagnés d’une profonde tristesse. Tom tente de ne pas perdre pied. Inutile de s’enterrer avec les morts, il doit se battre pour les vivants. Dans son métier, il a l’habitude de faire face au deuil. Le plus difficile est d’accepter qu’après une disparition, la Terre ne s’arrête pas de tourner, la vie continue. Quand la mort frappe le quotidien de Tom, il s’évertue toujours à rester attaché à la vie. Quand il se sent vulnérable, il pense à ses filles, voilà sa plus belle pensée positive.
Ses filles, Tom rêverait d’être avec elles en ce moment. Ses filles sont les prunelles de ses yeux, elles sont les êtres les plus chers qu’il possède. Où sont-elles actuellement ? Sont-elles victimes de cette brume elles aussi ? Il espère que ses chéries sont auprès de leur mère. Il a totalement confiance en sa femme et sait qu’elle défendra leurs enfants, quel que soit le danger.
Ses princesses ont l’âge de Johnny… Face aux monstres qui peuplaient ce brouillard, Tom n’a pas été capable de se battre pour le jeune garçon. Il n’a pas su l’aider. Il le sait, s’il n’a rien fait, c’est surtout par peur et incompréhension. Tout est allé si vite, il n’a pas eu le temps de comprendre ce qu’il se passait. Il était impuissant. Pourtant, avec Bruce, tous les deux ont songé à voler au secours du jeune homme, mais c’était trop tard. Il a fallu protéger le reste de la meute.
Sur les membres initiaux du chalet, deux ont disparus. Ici, ils ont rencontré cette mère et sa fille. Les voilà sept de nouveau. Ils sont enfermés dans 15 m2, peut-être cela les aidera-t-il à tisser des liens ? A moins que cela ne les précipite dans une hystérie collective, ou pire, dans une haine paranoïaque attisant les soupçons des uns envers les autres.
A moins que le temps joue contre eux et mette fin à ce huis clos dans de brefs délais. Le brouillard parvient à entrer dans la pièce. Peu à peu, l’air s’opacifie. Bientôt, la brume sera autant présente dedans que dehors. Il n’y aura plus d’abri. Ici, ils ne sont que de simples proies, incapables de se défendre. Contrairement à l’offre présente dans les rayons du magasin, dans cette pièce, ils n’ont rien pour se constituer des armes. Mais Tom se demande si des outils leur auraient été d’un réel secours. Le taser n’a pas eu l’air d’avoir un quelconque effet sur le monstre. Quant aux trois fous furieux restés hors de ce bureau, si Tom se fie aux cris effroyables qu’il a entendus, ces individus, bien qu’armés, n’ont pas tenu longtemps dans la brume…
Qui étaient réellement ces gens ? Le médecin se souvient avoir vu des cadres photos au mur lors de son entrée dans cette pièce, il se retourne et les regarde. Fièrement accrochés derrière le bureau, les portraits des employés du mois ornent la tapisserie. Tom a toujours trouvé cette pratique ridicule. Pour lui, c’est le meilleur moyen d’attiser un esprit malsain de compétition maladive dans une équipe. La concurrence ainsi développée entre les employés remplace la solidarité. Et tout ça pour quoi ? Qu’est qu’il y a de si glorieux d’avoir sa trogne affichée dans le bureau du chef ? Ce titre honorifique n’est là que pour brosser le poil des plus fidèles. Enfin, dans ce monde, l’appât de la médaille constitue une récompense encore bien appréciée des plus naïfs.
Peu importe son avis sur cette pratique douteuse, Tom trouve enfin une utilité à ce concours d’egos et s’en sert pour chercher des visages familiers. La chasse est bonne ! Il voit ce qu’il espérait trouver : un cliché de la jeune inconnue pas si inconnue. Cette fille qui ressemblait à la campeuse de la cabane est là. La triomphante meilleure employée du mois de juin et d’octobre. « Bravo à elle pour ce splendide doublet » pense ironiquement Tom. Être capable de briller aux yeux de sa direction n’a pourtant pas sauvé cette garce aux tendances meurtrières.
Le docteur se rapproche du mur, il veut voir les détails des visages de plus près. Franck avait raison, même si Tom n’a pas eu le temps d’observer scrupuleusement la randonneuse dans le chalet, elle semblait plus jeune que cette femme-là. Toutefois, la forme du visage et les attitudes restent similaires. Pouvoir rencontrer de tels sosies dans deux lieux distincts dans un temps aussi réduit, cela ne peut pas relever de la pure coïncidence…
Mais s’il n’y avait que cela… Tom en est persuadé, il connaît ce visage. Il a déjà vu cette tête, avant la cabane. Quand cette randonneuse avait fait irruption dans le chalet, il avait eu une impression de déjà-vu. Peut-être était-ce le portrait d’une personne plus âgée ou plus jeune qu’il avait déjà croisé… Et si la réponse était là… Et si Tom avait déjà été confronté à ce minois mais pas dans la même temporalité ? Si cela constituait un indice pour lui ?
Dans sa vie personnelle, Tom laisse peu de place aux rencontres. Si cette fille ressemblait à une connaissance proche, il aurait immédiatement fait les rapprochements nécessaires. Non, si cette fausse inconnue lui est si familière, c’est parce qu’elle doit lui évoquer une personne rencontrée dans le cadre du travail.
Le docteur a le vertige en essayant de calculer le nombre de patients qu’il a pu apercevoir dans sa vie. En tant qu’urgentiste, il peut voir passer une cinquantaine de visages dans une journée. Avant d’être dans ce service, il avait fait un peu de médecine générale en cabinet. Il était médecin de campagne. Les patients étaient nombreux mais souvent les mêmes. D’une manière générale, il se souvient assez bien des individus rencontrés lors de cette période. Il avait développé une certaine proximité avec ses habitués. Pour ses années d’internat, il avait fait de la pédiatrie, c’est là qu’il avait fait la connaissance de son épouse. Mais tout cela remonte à il y a bien longtemps. Impossible pour lui de revoir avec précision les visages, même ceux des patients les plus marquants. De plus, il n’est pas réputé pour être un bon physionomiste, sa femme lui reproche bien assez souvent cette tare. Pour se souvenir correctement des traits d’un visage, cela lui demande du temps.
Quoi qu’il en soit, cette campeuse-randonneuse et cette raciste-cinglée se ressemblaient comme deux gouttes d’eau et lui évoquaient une connaissance. Malheureusement, cette piste n’est pas très utile étant donné qu’elle ne le mène à rien.
Devant ces photos de champions exposés comme les grands gagnants d’un concours canin, un ultime point interpelle le médecin. Ce n’est sans doute rien, un simple détail supplémentaire ou une négligence de la part de l’équipe de cette supérette, mais seuls les mois sont inscrits dans les cadres. Habituellement, lorsqu’un employé est désigné comme le meilleur du mois, l’année du mois en question est précisée. Du moins, c’est une information qui pourrait apparaître ici et qui n’y figure pas.
Par acquis de conscience, Tom contourne le bureau afin de se placer devant ce dernier. Vide. Un pot à crayons avec deux stylos et un sous-main de cuir vert sapin. Les tiroirs ne s’ouvrent pas, sans que des serrures ne les desservent. Comment ferment-ils alors ? S’agit-il d’un bureau casse-tête ? Même un grand amateur de jeux ne s’amuserait pas à piéger ainsi son bureau, c’est une perte de temps assurée.
En essayant de forcer les cachettes de ce secrétaire afin d’en soutirer des secrets, Tom constate que la brume monte. Il ne distingue plus ses pieds !
Le médecin devine alors du mouvement en périphérie de son champ de vision. C’est Laure ! La jeune femme s’est levée et semble décidée à prendre la parole. Il observe la posture de sa partenaire, elle a visiblement encore mal à la cheville.
Laure racle sa gorge et suggère timidement de sortir du bureau, tous ensemble. Selon elle, mieux vaut tenter d’affronter la mort plutôt que d’attendre ici sans rien faire.
Bruce ne tarde pas à se lever et à se ranger du côté de la trentenaire. Franck quitte son silence et sa fenêtre et affirme qu’il ne veut pas finir comme Johnny et être dévoré sans se battre. Wendy se dresse à son tour et se contente d’approuver, sans toutefois montrer une grande motivation. Cette blonde s’interroge à voix haute sur l’absence d’autre alternative. Tom pense que l’influenceuse craint surtout de finir seule avec la mère et sa petite fille qu’elle doit juger inaptes au combat. Il pense avoir saisi le caractère de Wendy : elle a besoin de se sentir aidée et en sécurité, elle n’a rien contre l’idée d’être dépendante des autres, bien au contraire, c’est une fille perdue et instable qui feint d’être forte.
Tom sent que les regards sont braqués sur lui. Il fixe la mère et sa fille qui restent immobiles. C’est bizarre, c’est comme si elles étaient étrangères à l’action. Elles sont présentes physiquement mais n’agissent pas. Elles font partie du décor… Si lui était ici avec ses filles, il serait le premier à réagir et à vouloir trouver une solution. Il ne resterait pas sur pause.
Le médecin regarde ses compagnons, les survivants du chalet. Il leur sourit et se dit prêt à les suivre. Un vent de complicité naît entre les cinq partenaires.
Tom essaye de capter le regard de la caissière, cette dernière continue de se balancer sur elle-même, fredonnant des berceuses pour sa petite blottie dans son cou. Elles sont dans leur bulle, les interactions sociales qui les entourent ne les atteignent pas. Elles sont au sol, la brume recouvre intégralement leurs jambes.
Plus pour le principe que par pure sympathie, Wendy tente une approche et demande à la caissière si elle veut les accompagner, sans grande surprise, celle-ci ne répond pas. De dépit, l’influenceuse précise qu’ils leurs enverront les secours quand ils en trouveront. La mère et sa fille ne bougent toujours pas. Laure s’approche alors de Wendy et lui fait signe de ne pas insister. Tout comme Tom, la trentenaire doit sentir que ce duo ne tourne pas rond.
D’un pas décidé, c’est Franck qui entame la marche ! Il se place devant la porte et attend un regard approbateur de la part de chacun, comme pour s’assurer que tout le monde le suit. Puis il prend l’initiative d’ouvrir la porte ! C’est parti ! Reculer ne sera plus possible. La brume entre en grande quantité dans cet espace restreint.
Tom a juste le temps de suggérer l’importance de maintenir un contact physique en se donnant la main. Très vite, Wendy saisit les mains de Laure et de Franck, Bruce attrape Laure et tend sa seconde main à Tom. Le médecin empoigne son ami et clôt la marche. Ensemble, formant une chaîne humaine, ils sortent du bureau.
De manière aussi irrationnel que vide de sens, Tom ferme la porte derrière eux, de sorte à ne pas laisser trop de brouillard entrer dans le bureau. Ce geste lui donne bonne conscience. Mais après tout, il n’abandonne pas cette mère esseulée, c’est elle qui a prit le parti de rester là. Et Wendy a raison, dès qu’ils trouveront de l’aide, ils préciseront que ces deux âmes étaient encore en vie lorsqu’ils les ont quittées.
La troupe avance prudemment. Tom devine le bras et l’épaule de Bruce, impossible de voir les autres. De temps à autre, chacun son tour a un mot, afin de prouver que tout va bien.
Pas de signe des monstres. Régulièrement, les compagnons se heurtent à des objets, ils s’immobilisent un court instant, mais le bruit ne semble pas attirer de créatures. Peut-être que ces bêtes ont déserté les lieux ? Ces oiseaux ne sont peut-être que dehors, la brume en tant que telle ne serait pas hantée ?
Soudain, une détonation retentit ! Le même son violent que celui entendu dans le chalet ! Devant eux, une lumière verte rectangulaire se met à clignoter dans le brouillard. Franck qui est en tête s’excite ! Il affirme qu’il s’agit d’un panneau de sortie « issue de secours » !
Sans attendre l’avis de ses camarades, le jeune homme presse le pas et précipite la farandole près de cette lumière. Personne n’ayant de meilleur plan, les cinq suivent le mouvement en cadence, malgré les manifestations de douleurs de Laure lorsque son pied touche le sol.
Franck s’exclame qu’il s’agit bien d’une porte, il déclare l’ouvrir ! Un à un, les collègues d’infortune franchissent le seuil de cette porte providentielle en ponctuant leur action d’un « je suis passé ». Tom ne se fie qu’aux sons, impossible de voir quoi que ce soit dans cette opacité environnante. Une seule certitude est valable à propos de cette porte, son ouverture ne permet pas à ce brouillard de se dissiper. Il est probable que ce phénomène météorologique se poursuive de l’autre côté.
A son tour, le médecin franchit la porte ! Une lumière éblouissante accompagne la brume et empêche toute visibilité. Il est contraint de lâcher Bruce pour tenter de diminuer les rayons lumineux qui lui agressent la rétine.
Tom n’entend plus ses amis. Il essaye de les appeler mais le son est étouffé. Par prudence, il s’arrête. L’air commence à lui manquer, il suffoque tout en respirant. Ses jambes sont lourdes. Le noir complet succède à la lumière.