Immersion

Chapitre 5 : Aveuglés

Par lemoutondemars

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Bruce a la tête qui tourne. Il se sent vaseux. Quel cauchemar vient-il de faire là ? Cette cabane, ces inconnus, ces uniformes, ces morts atroces ! Il se demande ce qu’il a bien pu manger la veille pour être dans un tel état ! Ces tacos n’étaient probablement pas très frais.

Le quarantenaire est assis sur un sol mouillé et goudronné. Il est adossé à un mur métallique. Où diable s’était-il endormi ? Après avoir boulotté son plat commandé, il a dû sortir et avoir une soirée bien arrosée et agitée ! Il n’a aucun souvenir de ce qu’il a pu faire…

L’architecte ouvre difficilement les yeux. Une douleur insoutenable lui brûle alors les rétines ! Il a l’impression d’avoir l’œil à vif, que ses globes oculaires vont sortir de leurs orbites ! Il hurle, jamais il n’a eu aussi mal de toute sa vie ! L’irritation lui dévore les globes. S’il en avait le courage, il s’arracherait les yeux pour stopper cette souffrance insoutenable !

Pendant d’interminables secondes, il crie, seul sur le sol. Peut-être que des passants appelleront les secours ? Il se moque de réveiller d’honnêtes résidents de ce quartier en pleine nuit, peu importe l’heure qu’il est, il a besoin d’aide !

Miraculeusement, il parvient à se mettre debout, tout en se frottant énergiquement les yeux de la main gauche et s’aidant du mur avec sa main droite pour se redresser.

Entre deux gémissements, Bruce tente d’appeler à l’aide, mais personne ne lui répond. Il ignore où il se trouve. Il longe le mur sur lequel il est appuyé. Peu à peu, la tôle se transforme en béton. Et s’il était toujours dans un rêve ? En tout cas, il a changé d’univers, la cabane dans les bois n’est qu’un lointain souvenir. 

Sous ses doigts, la texture a encore évolué, elle devient plus lisse. Bruce est devant une vitre, c’est certain. Malgré le fait que ses paupières soient toujours closes, il perçoit une certaine luminosité. La douleur est toujours présente mais moins vive. S’il garde les yeux fermés, il diminue la souffrance, même si c’est toujours atroce.

Désespéré, perdu et ses rétines continuant de le brûler, Bruce frappe à cette vitre et implore la pitié de n’importe qui voudra bien l’écouter. S’il y a de la lumière, alors il y a forcément quelqu’un !

En larmes, Bruce s’abandonne complètement sur cette vitre. Soudain, ce sur quoi il s’appuyait se dérobe sous ses mains en glissant sur le côté ! Il n’a pas le temps de trouver un nouvel équilibre, il tombe lourdement au sol ! Dans sa chute, il se fait mal aux poignets et aux genoux mais cela ne l’atteint pas, il souffre trop aux yeux pour ressentir une autre sensation !

Il sent que deux mains lui saisissent les bras et le font glisser sur quelques centimètres. Toujours les yeux clos, il entend diverses voix masculines autour de lui. Un homme, certainement âgé avec une voix chevrotante mais forte, ordonne que l’on ferme la porte.

Bruce subit la situation. Il est à genoux par terre, aveugle. Il écoute les individus échanger à son propos. Certains s’énervent du fait qu’on lui ait ouvert la porte, d’autres protestent en clamant que cela n’aurait pas été humain de le laisser à la merci des monstres. Mais de quels monstres ? Où sont-ils donc ? Qui parle ?

Les sensations semblent si réelles. Bruce a un mauvais pressentiment, il pense vivre vraiment la situation actuelle. Mais il pensait de même après son réveil dans la cabane, comment aurait-il pu changer aussi vite de lieu sans s’en apercevoir ?

Bruce tente de se relever mais la douleur est trop vive, il est contraint de rester recroquevillé en serrant fermement son crâne entre ses mains, les coudes appuyés sur ses cuisses. Il essaye de se contenir mais ne peut se retenir de gémir, la douleur est trop forte. Si les individus qui l’entourent étaient mal intentionnés, ils pourraient se méprendre sur son état. Et s’il était contaminé par la même maladie qu’Hélèna et la randonneuse ? Les gens vont le pestiférer et le regarder mourir sans rien faire !

Une personne pose alors une main sur son épaule et lui parle sur un ton doux. Bruce reconnaît cette voix ! C’est Tom ! Le docteur du chalet est ici ! Rassuré, entre deux râles, il explique à son ami que ses yeux lui font excessivement mal, il ne parvient pas à les ouvrir, cela le brûle.

Tom promet que tout se passera bien. Puis il réclame une trousse de secours, Bruce ignore à qui il s’adresse.

Pendant une minute, Tom reste à côté de Bruce, il lui répète qu’ils sont en sécurité, que Bruce n’est pas tout seul, tout en lui frottant gentiment le dos.

Bruce se détend. Il sent que Tom a l’habitude de gérer des patients douloureux et paniqués. Une fois plus apaisé, Tom en profite pour lui demander s’il a d’autres symptômes, s’il a déjà eu ce genre de douleurs ou s’il est sensible des yeux au quotidien. Bruce s’agace, il préférait le ton compatissant du docteur plutôt que son examen médical approfondi. Mais ce n’est pas envers Tom qu’il est énervé, ce qui l’irrite c’est de se retrouver subitement confronté à son passé. Lui qui avait fui tout cela et ne pensait pas avoir à revivre quoi que ce soit en rapport avec ses yeux !

 Après une courte hésitation, honteux, il consent à avouer à Tom qu’il porte des lentilles de contact. Ce qui pourrait paraître banal pour la majorité des personnes est un véritable fardeau pour lui. Bruce s’est battu une grande partie de sa vie contre cette infirmité visuelle qui lui a valu harcèlement, moqueries et mise à l’écart. En parler est toujours un crève-cœur. En bon médecin, Tom n’en demande pas davantage, il prévient juste Bruce que l’intervention pourra lui être désagréable. Une « intervention ? » reprend Bruce inquiet !

Tout s’enchaîne à une vitesse folle, Tom a le geste sûr et des réflexes d’expert, il sait travailler dans l’urgence et diriger une équipe. Bruce sent qu’une autre personne lui incline la tête en arrière, sur les recommandations du docteur. Puis Bruce est ceinturé par le second individu qui se place derrière lui, il comprend aux paroles de Tom qu’il doit s’agir de Franck, le jeune du chalet. Mais Bruce ne peut pas adresser un mot gentil à ce compagnon retrouvé, il sent de l’eau couler sur ses paupières et son visage ! Dans des gestes rapides et précis, des doigts lui écarquillent les yeux et lui retirent de force ses lentilles. L’efficacité de l’opération en a limité la douleur. Ce qui n’a pas empêché Bruce de crier et d’insulter copieusement Franck et Tom au passage.

Franck relâche les bras de Bruce qui tombe la tête en avant sur l’épaule de la personne qui était devant lui. Tom lui demande s’il va mieux, c’est donc contre lui qu’il vient de se laisser choir.

Peu à peu, les douleurs s’atténuent mais Bruce est encore irrité. Doucement, sur les conseils de Tom, il ouvre les yeux. Sa vision est trouble mais il peut désormais garder les paupières ouvertes. Il porte les mains à son visage mais Tom les lui intercepte, lui recommandant de ne plus toucher ses yeux pour le moment.

Le médecin maintient la tête de Bruce et le fixe. Le quarantenaire voit le visage de son ami globalement net, contrairement à l’arrière fond. Tom lui indique que ses globes sont rouges et montrent une belle irritation.

Puis le docteur aide Bruce à se relever. C’est maladroitement qu’il parvient à se mettre sur ses pieds. Tom reste devant lui, prêt à intervenir en cas de besoin.

Franck rejoint le docteur en se plaçant à ses côtés. Le jeune homme pose sa main sur le bras de Bruce et l’aide à trouver un équilibre.

Franck demande à Bruce comment il se sent à présent. Bruce sourit, il est soulagé. Franck répond qu’il est heureux de le revoir. Il s’inquiétait pour lui, ne l’ayant pas encore vu dans le magasin. Un « magasin » répète Bruce déboussolé. Trop curieux, il cligne des yeux espérant que cela l’aide à retrouver plus rapidement une vision plus nette. Il veut voir où ils sont. Ses derniers souvenirs visuels sont ce chalet et ses extérieurs, tout cela semblait bien éloigné d’un quelconque commerce. 

Les interactions qu’il a avec Tom et Franck et les sensations ressenties lors de l’opération lui paraissent si réelles… Il ne rêve pas, tout ceci est vrai, tout cela lui arrive véritablement, ce n’est pas un rêve.

Peu à peu, Bruce réussit à percevoir Tom et Franck, leurs silhouettes sont plus précises et il discerne leurs traits de visages. Ses deux compères sont aux petits soins avec lui et veillent à ce qu’il ne tombe pas. L’architecte leur sourit et les en remercie, mais il se sent apte à marcher seul. Il n’aime pas être assisté.

Si Bruce voit convenablement ce qui est proche de lui, sa perception des alentours demeure floue. Il devine l’environnement sans en apprécier les détails. Les garçons ont parlé d’un magasin, la luminosité et les couleurs confirment cette géolocalisation. Bruce pense reconnaître ce qui pourrait être des rayons.

Cela faisait des années que la myopie de Bruce ne s’était pas manifestée ainsi. Durant toute son enfance et son adolescence, il a dû porter des lunettes avec une correction très élevée. Son trouble de la vue était si sévère qu’il portait des verres disproportionnés par rapport à la taille de sa tête. Après une jeunesse hantée par ce trouble, plus d’une fois, Bruce avait failli abandonner sa scolarité. Il était coincé dans un cercle vicieux : sa vue lui occasionnait des difficultés d’apprentissage, les autres élèves se moquaient de son apparence, il était moins assidu en classe et suivait moins les cours, ce qui alimentait de nouvelles exclusions de groupe. Adulte, enfin indépendant financièrement, il se paya une opération oculaire. Mais il joua de malchance avec une chirurgie imparfaite. Dans son malheur, il n’était plus obligé de porter d’énormes lunettes et pouvait se contenter de lentilles de contact afin de compenser les derniers défauts visuels persistants. 

La vraie question est donc : pourquoi voit-il de nouveau flou aujourd’hui ? Ses troubles n’étaient pas censés revenir, ou pas avec une telle importance et aussi brusquement ! Et pourquoi cette douleur ? Qu’est-ce qui a pu causer une telle souffrance et nécessiter qu’on lui retire ses lentilles en urgence ? Qu’y avait-il dehors ? Emporté par un vent de panique, Bruce attrape le bras de Tom, il a besoin de réponses.

-         Où sommes-nous ?

-         Dans un supermarché, répond Tom.

-         Ok, ça j’avais compris, mais qu’est-ce qu’on fout là ? Et la cabane ? Et la forêt ? Et pourquoi j’ai eu mal comme ça ? enchaîne Bruce en essayant d’observer au mieux le décor.

-         La seule réponse que je suis capable de te donner concerne une hypothèse pour expliquer ta douleur. Je ne suis pas spécialiste des yeux, mais dehors se trouve un brouillard très dense. Il est possible que les composants de cette masse gazeuse aient favorisé l’apparition d’une infection ou d’une irritation en se glissant entre tes pupilles et tes lentilles.

-         Un brouillard ?

-         Oui. Et d’après les locaux, il ne vaut mieux pas sortir du magasin. A les entendre, des espèces de monstres vivraient dans cette épaisse fumée. Il semblerait que nous ne soyons pas les seuls à qui l’on joue de vilains tours aujourd’hui.

-         « Des monstres » ? Et ça ne t’émeut pas plus que ça ?

-         Je suis un esprit rationnel. J’ai du mal à croire les contes et les légendes urbaines. Soit ce brouillard a développé l’imagination de quelques âmes sensibles, soit des animaux sauvages se sont perdus dans cette brume et auraient effrayé des passants. Nous étions bien dans une forêt il y a peu, dans les forêts se trouvent des animaux. Je doute qu’une réalité plus fantasque soit possible.

-         C’est qui ces « locaux » ?

Tout en écoutant Bruce prononcer ces mots, Tom fait un signe de tête. Bruce regarde dans la direction indiquée par son ami et devine des individus. Il est trop loin, impossible de voir nettement les visages. Ces gens sont peut-être six, voire sept. De l’endroit où il se trouve, le myope distingue les couleurs. Il en conclut que Tom, Franck et lui sont toujours vêtus de blanc, alors que ces nouvelles personnes portent des tenues plus chamarrées.

Même dans sa jeunesse, Bruce n’a jamais été autant handicapé par sa vue qu’aujourd’hui. La douleur due à cette infection pourrait-elle expliquer à elle seule cette infirmité si subite ? Il faut dire qu’ici, la lumière artificielle agressive ne doit rien arranger. Cet éclairage ne l’aide pas à s’adapter.

Bruce fait bouger ses pieds au sol. Le revêtement est très lisse. Avec ces simples baskets souples, il serait aisé de chuter. Il en déduit que l’endroit est propre. C’est curieux, certes une brume ne s’accompagne pas nécessairement d’un temps pluvieux, mais lorsqu’ils étaient à l’extérieur du cabanon, la gadoue faisait légion. Etonnant qu’aucune trace de terre ne soit visible autour de ce qui s’apparente être une entrée. Cela le mène à la question logique de leur arrivée ici. L’absence de boue et le goudron en extérieur laissent supposer qu’ils se trouvent bien loin de leur chalet. D’ailleurs, lorsqu’il était sorti de la masure avec Hélèna et Franck, Bruce avait constaté par lui-même qu’ils étaient éloignés de toute civilisation. Et cette détonation ? Et cette lumière aveuglante. Bruce se souvient avoir perdu l’équilibre, fermé les yeux et s’être réveillé devant ce magasin. Des individus ont dû les transporter. Peut-être les mêmes que ceux qui les avaient amenés au chalet.

Encore un peu perdu, Bruce a une multitude d’interrogations et d’hypothèses supplémentaires. Formuler ce qui anime son esprit n’aurait pas un grand intérêt, Tom et Franck n’auraient certainement pas les réponses. Mais peut-être que ces « locaux » comme dit Tom, pourraient lui répondre ? Mais ! Tom, Franck, des inconnus et lui ! Au chalet, ils n’étaient pas que les trois ! Que sont devenus les autres ? Il demande à Franck où se trouvent Johnny, Laure et Wendy. Son jeune compère lui explique qu’ils sont sans nouvelles des filles, mais que Johnny est un peu plus loin avec une gamine triste et inquiète de 8 ans qu’il essaye de rassurer.

Bruce est soulagé de savoir que le gamin est en sécurité, mais il s’amuse de cette explication. « Rassurer » de quoi exactement ? Le docteur entend les chuchotements ironiques de Bruce. Il lui saisit le bras et l’amène vers l’avant du magasin, à trois mètres de là. Ils se retrouvent face à la porte d’entrée coulissante. Bruce est sûrement entré par ici.

Soudain, un homme les interpelle et leur ordonne violemment de ne pas ouvrir. Tom calme le jeu immédiatement en expliquant qu’il souhaite juste montrer la vue à Bruce, sans rien ouvrir du tout. Puis le médecin propose à Bruce d’observer les environs. Celui-ci colle son visage à la vitre et fait remarquer qu’il ne voit rien avec sa vue capricieuse du jour. Le médecin précise que la myopie n’y est pour rien : la brume empêche toute visibilité. Impossible de voir à plus d’un mètre et encore, il doit surestimer ses facultés. Bruce sourit en se disant que pour une fois, les autres peuvent comprendre ce qu’il a subi durant tant d’années.

Johnny et Franck rejoignent les garçons. Les quatre acolytes de la cabane sont enfin réunis. Bruce est sincèrement heureux de voir que Johnny va bien. Ce gosse lui fait de la peine. Pour un jeune de son âge, être confronté à une telle situation a de quoi traumatiser à vie.

Tom profite de ce moment pour expliquer à Bruce qu’ils ont eu le temps de fouiller le magasin avant son arrivée. Ils ont aussi interrogé les personnes présentes. Pas de trace des filles. Johnny a les larmes aux yeux, il est très inquiet pour elles. Bruce n’est pas optimiste, mais il essaye de contenir ses peurs et voit bien que Tom tente de faire de même. Inutile de faire paniquer davantage le garçon. Franck ne se donne pas cette peine, il part dans des suppositions assez morbides. Le médecin intervient et lui demande gentiment d’arrêter ses élucubrations.

Pour détendre l’atmosphère, Tom et Bruce développent une idée porteuse d’espoir. Il serait possible que les filles soient dehors et qu’elles parviennent à rejoindre cette enseigne. Mais devant cette suggestion, Johnny évoque les monstres. Tom calme son compagnon en précisant que d’ici, il n’a pas vu de telles créatures. Il va même jusqu’à affirmer que les monstres n’existent pas. Pour l’instant, seuls les habitants ont parlé de ce fait, inutile de paniquer. Bruce vient au secours de Tom. Lui-même, lorsqu’il était dehors, il n’a rencontré personne.

Avant que le petit Johnny ne plonge dans une crise de panique, Bruce estime qu’il est temps de changer de sujet ! Il est curieux et souhaiterait en apprendre davantage sur les personnes présentes avec eux dans le supermarché. D’après Tom, ces gens n’ont pas connaissance de ce qui s’est produit dans la forêt. Ils sont piégés aussi, mais ici seulement, dans ce magasin. Ces clients et professionnels se sont retrouvés contraints de rester dans ce magasin quand le brouillard est arrivé. Hormis les conditions météorologiques exceptionnelles, ce décor et cette temporalité sont des faits normaux et habituels pour ces gens. Il s’agit juste d’individus qui étaient dans leur routine avant que la brume ne se lève. Ils sont sortis travailler ou faire leurs courses. Pas de perte de mémoire, pas de déplacements d’un lieu à un autre sans en avoir conscience, pas de port de vêtements inconnus et pas de vol d’affaires personnelles.

Franck prend le relai. Il a échangé avec certains natifs et leur a notamment demandé où se trouvait la forêt la plus proche. La réponse a été unanime : un bois se situe en extérieur de la ville, à quelques minutes de route. En revanche, aucun lac à proximité et encore moins de chalet. 

Bruce n’écoute pas vraiment ses camarades. Il cogite. Une idée obsède son esprit depuis plusieurs minutes. Il hésite à en faire part aux autres. Il craint leurs réactions, surtout celle de Tom. Mais s’ils veulent mieux comprendre ce qui leur arrive, toute idée doit être débattue.

-         Tu vas me détester Doc, je sais bien que ton pragmatisme réfutera cette idée mais…

-         Mais l’endroit t’évoque un certain livre de Stephen King, c’est ça ? interrompt Tom à la plus grande surprise de Bruce.

Visiblement, Bruce et Tom sont sur la même longueur d’onde. Du moins, le docteur semble avoir revu ses exigences depuis le chalet et paraît plus ouvert à toutes les hypothèses, même les plus surprenantes.

Bruce laisse au médecin le loisir d’expliciter le fruit de leurs conclusions à Johnny et à Franck. Dans The Mist[1] l’auteur américain Stephen King a conçu une histoire où les habitants d’une ville se retrouvent coincés dans une grande surface, alors qu’un épais brouillard envahit les environs. Dans cette brume opaque, des monstres exterminent les âmes qui ne sont pas à l’abri.

Franck et Johnny deviennent livides. Johnny part s’isoler, quelques mètres plus loin. Franck colle son front contre la vitre en soufflant des grossièretés. Bruce et Tom se regardent. Le docteur se justifie. Ce n’est pas parce que le contexte ressemble énormément à l’univers du livre de science-fiction qu’il faut tirer des déductions trop hâtives.

Une voix féminine s’approche des trois garçons et demande à Franck de s’éloigner de la vitre. Elle craint que Franck excite et attire les monstres en étant aussi proche de la devanture. Ce dernier s’exécute en décollant son visage. Il laisse de la buée et du gras sur la vitre.

Bruce se retourne afin de voir la sermonneuse. Il n’en croit pas ses yeux ! Est-ce sa myopie qui lui joue un tour ? Il regarde Tom paniqué qui lui fait un signe discret pour lui demander de se taire. La femme s’en va. Bruce est scié.

-         Tu… Tu as vu qui c’était ? Je ne suis pas fou ? On est d’accord ? demande Bruce à Tom en chuchotant.

-         Oui, je crois que je connais cette fille, répond Tom.

-         Bien sûr que tu la connais ! C’est la campeuse qui a vomi ses tripes dans la baignoire et retapissé les murs de la salle de bains avec ses lambeaux de peau ! s’énerve Bruce.

-         Calme-toi. On l’a déjà croisée tout à l’heure avec Franck et Johnny, cette fille ressemble beaucoup à la randonneuse oui, mais ce n’est pas elle. 

-         Ben non ! Puisqu’elle est morte ! reprend Bruce en tentant péniblement de continuer de chuchoter.

-         Elle est vieille elle, dit placidement Franck.

-         Pardon ? s’étonne Bruce de cette intervention.

-         L’autre, la morte, elle était plus jeune. Celle-là, elle fait plus vieille. C’est la même, mais en vieille.

Tom et Bruce se regardent circonspects. La notion de jeunesse est assez subjective et dépend de l’âge du juge. Tom précise que la campeuse devait avoir une vingtaine d’années, alors que cette fille-là n’a pas plus de trente ans, l’écart d’âge reste mince. Ceci dit, si Franck le dit, c’est qu’il a dû constater certaines différences entre les deux femmes. Il est vrai que Bruce n’avait pas scrupuleusement analysé la défunte campeuse. Quant à celle-ci, avec sa vue troublée, difficile pour lui de vraiment percevoir tous les détails du visage.

Pas le temps de disserter davantage sur cette étude comparative ! Des hommes appellent à l’aide. Des individus seraient coincés dehors ! Apparemment, il serait possible de leur ouvrir la porte de la remise. Franck court en direction du bruit. Tom s’apprête à y aller mais Bruce lui attrape le bras. Il lui rappelle que la dernière fois que l’équipe fut séparée, cela occasionna deux décès. Mais Tom ne veut rien entendre. S’il s’agissait des filles, il s’en voudrait de ne pas avoir tout fait pour les sauver. Pour le médecin, ils doivent effectivement rester ensemble et cela commence par la réunion des survivants !

Tom dégage son bras et rejoint Franck. Bruce tente de les suivre des yeux. Ses amis disparaissent derrière une lourde porte grinçante et sortent de la pièce principale.

Bruce reste seul, avec ses doutes. Tout va tellement vite. Il y a encore quelques heures, selon ses ressentis, il était chez lui, dans son appartement, bien au chaud. Entre deux chargements de son jeu vidéo, il grignotait ses nachos en regardant la neige tomber dehors, la première neige de la saison. C’était son jour de congé. Afin de mieux préparer l’arrivée de son fils pour le week-end, il est sorti faire des courses. Il voulait absolument acheter les céréales préférées de son garçon pour le lendemain matin. Depuis la rupture avec la mère de son fils, Bruce fait tout pour être un père attentionné. Il se comporte plus souvent comme un frère qu’un père, mais il s’en moque. Il voit tellement peu son fils qu’il veut éviter les conflits.

Mais tout ne s’est pas passé comme prévu. Il ignore ce qu’il a pu faire entre son appartement et la supérette du coin de sa rue, mais il s’est réveillé sur un canapé dans un chalet perdu dans une forêt, entouré d’inconnus vêtus comme lui et dépouillés de toutes leurs affaires personnelles. Aurait-il fait une mauvaise rencontre ? Aurait-il rejoint une fête obscure ? Aurait-il eu un accident ? Impossible pour lui de se remémorer son arrivée sur ce canapé.

Bruce n’a pas eu le temps de comprendre où il avait débarqué que deux femmes ont perdu la vie sous le même toit que lui. Entre sa mystérieuse apparition dans la cabane et ces mortes, il ferait mieux d’éviter les services de police ! D’ailleurs, ils sont tous sur la sellette. Ils constitueraient les coupables idéaux dont les arguments seraient vite jugés comme irrecevables.

Ensuite, il y a eu cette détonation et puis cette lumière. De nouveau, Bruce a été débarqué dans un univers inconnu, sans savoir comment il avait été déplacé. Cet enchaînement d’évènements lui paraît fou ! Pour couronner le tout, voilà que cette randonneuse ressuscite ? Tout cela n’a pas de sens.

Finalement, dans ce flou environnant, le seul élément de réponse qui semble évidente, sans être rationnelle, est cette ressemblance avec The Mist[2]. Bruce a fait illusion plus tôt, mais il n’a jamais lu le livre de Stephen King. Il ne lit pas. Cependant, il a vu l’adaptation de cet ouvrage lors de sa sortie au cinéma. Il sait que Stephen King lui-même a validé ce film. Il paraît même que l’auteur aurait avoué trouver la fin du long-métrage plus sensationnelle que celle de son œuvre initiale !

Laure et Wendy avaient raison dans la cabane, rien de tout cela ne fait vrai. Ils vivent réellement cette expérience, mais c’est comme s’ils se trouvaient dans un décor hollywoodien.

Pourtant, Hélèna est morte brutalement dans le chalet. Elle n’est pas revenue ici, du moins, par pour l’instant. Si la campeuse est là, peut-être qu’Hélèna déboulera ici également, en même temps que Laure et Wendy ? Ces morts n’étaient peut-être que des performances artistiques agrémentées d’un maquillage bluffant ! Si tel est le cas, c’était une sacrée prouesse. Bruce devra des excuses à Hélèna, il l’avait trouvée dérangeante et lubrique. Sans prétention aucune, il avait eu la sensation que la brune désirait un rapprochement charnel avec lui. Mais tout cela faisait peut-être partie d’un scénario.  

Un vieillard s’approche de Bruce. La petitesse de l’homme est accentuée par sa courbure d’échine qui résulte plus d’une malformation ou d’un accident plutôt que du poids des âges. Cette bosse est trop difforme pour être apparue naturellement avec les années. Enfin, c’est ce que préfère penser Bruce pour se rassurer. Sinon, il ne fait vraiment pas bon vieillir…  

Bruce fixe le vieux qui commence à lui parler. Bruce doit tendre l’oreille et se baisser afin de comprendre le discours du grand-père. Avec son dentier, le vieil homme peine à articuler correctement. De plus, son accent et ses expressions d’un autre temps rendent les phrases difficiles à suivre.

D’après ce que Bruce parvient à décoder, le vieux saurait ce qui est en train de se passer. Mais assez vite, Bruce déchante. De toute évidence, l’homme fait uniquement allusion à la brume et au supermarché. Le vieillard ne lui apporte aucun élément nouveau quant à la situation générale que lui et ses camarades expérimentent depuis le chalet.

Bruce prend ce qu’il y a à prendre et n’hésite pas à faire répéter le vieux. Mieux concentré désormais, il est ouvert à toutes sources d’aides possibles. L’homme tient des propos incohérents au mieux et au pire, terrifiants. Plus que ce qui pourrait se produire dehors, c’est le raisonnement de l’ancien qui l’angoisse. Selon le gribou, ce brouillard serait une punition divine. Si les humains veulent s’en sortir, il faut se repentir et être prêt à réaliser des sacrifices !

D’un naturel cynique, Bruce ne peut s’empêcher de prendre de haut le discours du grand-père, mais celui-ci persiste. Pour lui, le divin mérite de la chair tendre et innocente. Afin de s’assurer la protection du ciel et le retrait de ces monstres, il faudrait offrir un enfant aux créatures, voire deux. Pour illustrer ses propos, l’homme pointe de son doigt crochu le petit Johnny qui échange avec une maman et sa fillette.

Visiblement, ce vieillard ne plaisante pas. Bruce recule et tente de rester poli. Il affirme qu’il est hors de question pour lui de cautionner ce genre de propos extrémistes et dangereux. L’homme lève le doigt au ciel et assène qu’il s’agit du seul et unique moyen. Il faut offrir aux monstres ces enfants, sinon, personne ne pourra jamais sortir de cet endroit. Le vieillard s’en va en prononçant des formules latines puis il s’assoit sur une balancelle d’exposition, gardant un œil sur Johnny et la gamine.

Bruce espère que ce vieux ne va pas bassiner toute l’assemblée avec ces idées meurtrières. Dans un tel contexte, des personnes plus fragiles et influençables que lui pourraient rapidement accepter de telles inepties !

Toutefois, ce sénile n’a pas tort sur toute la ligne, il faut passer à l’action ! Attendre ici n’enlèvera pas la brume.

Si des bestioles se trouvent réellement dehors, alors sortir n’est pas une bonne idée. Est-ce qu’une personne ici a été témoin d’une scène en particulier ? Sont-ce vraiment des monstres ? Des individus armés ou déguisés ? Des animaux sauvages ? Peut-être n’y a-t-il rien du tout dehors, mise à part cette brume opaque. Tom a sûrement raison, être aveugle peut rendre paranoïaque. Un bruit dans l’obscurité peut vite laisser l’esprit le moins inventif qui soit, apercevoir les êtres les plus angoissants…

Bruce doit raisonner de façon plus globale. Ils se trouvent dans un magasin. Ici, ils ont la possibilité de se fabriquer des moyens d’autodéfense. Il doit forcément y avoir des lampes torches et autres objets servant à mieux voir. Une sortie pourrait donc être envisagée.

Mais, d’ailleurs, comment Bruce n’y-a-t-il pas songé plus tôt ? Ici, il doit y avoir de quoi entrer en contact avec l’extérieur ! Il se précipite vers une caisse ! Dans une explosion de joie qu’il ne cherche pas à freiner, il voit un téléphone fixe et se rue dessus ! Il compose l’unique numéro qu’il connaît par cœur : celui de son agence ! Il espère que la secrétaire ou ses collègues répondront. Seulement, pas de tonalité au bout du fil…

Le sosie de la randonneuse s’approche de Bruce et, tout en saluant l’effort, lui précise que le brouillard a coupé toutes les communications. Il rit jaune, la femme part en le toisant du regard.

La porte grinçante qui donne sur la remise fait résonner son bruit effrayant. Deux hommes arrivent dans l’entrée, ils expliquent que « deux nanas » viennent d’arriver de l’extérieur.

Bruce quitte la caisse. Johnny le rejoint. Le gosse est tout excité et se jette dans les bras de Bruce, disant que ces filles sont probablement Wendy et Laure ! Bruce ne préfère pas s’emballer trop vite, sa récente déconvenue lui a servi de leçon.

La porte grince de nouveau, Bruce distingue Tom. Même myope, il reconnaît aisément le médecin : un grand noir chauve musclé habillé en blanc, cela ne semble pas courir les rues dans ce quartier !

Le docteur est avec trois autres personnes. A cette distance, Bruce a du mal à les distinguer. Ces trois silhouettes sont vêtues de blanc également. Johnny rit, il dit à Bruce que ce sont les filles ! Bruce fronce les yeux et se concentre pour tenter de mieux voir. Le gosse a raison ! Ce sont bien Laure et Wendy qui arrivent derrière Franck !

Si Bruce est content de voir les filles saines et sauves, une crainte l’envahit. Hélèna n’est pas là. Et si elle était réellement morte… En partant de ce postulat, la suite des déductions n’est pas plus réjouissante. Ce qu’ils vivent, que cela soit dans ce supermarché ou dans le chalet est donc la réalité.

Bruce et ses compagnons sont seuls. Les individus présents ici ne semblent pas bien vifs d’esprit. Les deux zigotos qui reviennent de la remise, le vieux fou, la pseudo campeuse et cette mère perdue avec sa gamine ne peuvent pas véritablement les aider !

Rapidement, Tom, Franck, Laure et Wendy se rapprochent de Bruce et de Johnny. Les deux femmes ont l’air soulagées et contentes. Les six survivants sont à présents réunis. Une nouvelle fois, les voilà ensemble dans un contexte inconnu mais familier. Sauf qu’ici, désormais, ils se connaissent. Ils ne se côtoient que depuis quelques heures et pourtant, ils ont déjà affronté des épreuves traumatisantes ensemble. D’ailleurs, Bruce se demande bien quelle heure il peut être. Difficile d’en juger avec le temps extérieur. Sont-ils le même jour qu’au cabanon ? Bruce ne ressent pas de fatigue, de faim ou de soif. Physiologiquement, il n’a pas d’indices temporels à sa portée.

Franck est curieux et pose de nombreuses questions aux filles. Ce jeune garçon semble très intéressé par la starlette. Il doit certainement la suivre assidument sur les réseaux. Bruce ne comprend pas très bien cette mode. Cette Wendy a l’air habituée aux fans et traite Franck comme une groupie. Avec Laure, elles racontent leur étrange réveil dans ce brouillard. Très vite, elles en arrivent au sujet de toutes les crispations et, selon leurs dires, il y aurait véritablement des créatures étranges, voire surnaturelles dehors. Tom reste dubitatif malgré les explications des filles. Il campe sur ses positions et nie la possibilité de faits hors du commun. Johnny est sur le point de pleurer.

Bruce aimerait en savoir plus mais les visages de Wendy et de Laure se figent, il a l’impression que ses deux équipières ont vu un fantôme. Il se retourne et voit la fameuse femme qu’il avait pris pour la randonneuse ! Tout comme pour lui, le docteur prie les filles de rester discrètes quant à cette ressemblance. D’ailleurs, en voyant Tom reproduire son signe d’index devant ses lèvres avec fidélité, Bruce a une étrange impression. Comme s’il avait entendu ou vu une information importante qu’il n’aurait pas su saisir… Cela doit être en rapport avec Tom, ou avec cette fille. Inutile de réfléchir dans le vent. Néanmoins, il refuse de se laisser abattre. Qu’à cela ne tienne, si cet indice ne lui revient pas en mémoire alors c’est lui-même qui ira à la pêche aux informations ! Il va investiguer les lieux et ses habitants !

Pour débuter son enquête, Bruce demande à Tom, Johnny et Franck comment et où ont-ils retrouvé connaissance ? Les trois garçons ont eu la chance de se réveiller directement dans le magasin. Tom et Johnny étaient à côté l’un de l’autre, ils ont été sortis de leurs songes par la petite fille. Tandis que Franck était quelques rayons plus loin. Le gamin s’est éveillé seul et s’est dirigé là où il entendait des voix.

Le bel architecte évoque sa théorie selon laquelle, ils auraient été drogués et déplacés. Mais Laure botte en touche : si tel est le cas, alors les personnes présentes dans le magasin auraient dû voir au moins Tom, Johnny et Franck arriver. Tom surenchérit : aucun individu présent n’a vu comment ils ont atterri ici, il avait déjà posé cette question à son réveil. Dans un trait d’humour qui lui est propre, Bruce souligne la possibilité que ces locaux soient complices de leurs enlèvements ! Johnny pleure pour de bon, Tom le prend dans ses bras et fusille du regard Bruce.

Laure avoue avoir eu la même idée que Bruce. Comment avoir confiance en ces inconnus dans une pareille situation ? Puis elle déclare vouloir visiter le supermarché, Wendy la suit. Il est vrai que les deux femmes viennent de débarquer. Avant qu’elles n’aient de faux espoirs, Bruce tient à leur préciser que les communications avec l’extérieur sont rendues impossibles, à cause de ce brouillard.

Tout en caressant l’arrière du crâne de Johnny, Tom interpelle Laure. Il souhaite prendre les devants et parer une éventuelle remarque sur la similitude entre leur contexte actuel et l’univers pensé par Stephen King. Le docteur a changé son discours. Il est prêt à accepter l’idée qu’ils puissent être les marionnettes d’un déséquilibré mental fan du genre horrifique. Selon lui, les décors, accessoires et scénarii sont trop grossièrement apparentés à des œuvres littéraires et cinématographiques célèbres pour que cela soit dû au hasard.

Contre toute attente, c’est Laure qui est désormais réfractaire à cette idée. A juste titre, elle s’interroge sur les moyens possédés par un soi-disant marionnettiste. Elle a raison se dit Bruce, rien que pour créer cette brume, il faut avoir les outils adéquats…

Wendy en profite pour confier à demi-mot une peur, qu’elle juge elle-même comme irréaliste : être passée dans une autre réalité où elle n’existe pas. La blonde appuie son raisonnement sur le fait que personne ne l’ait reconnue ici. Selon elle, en admettant qu’ils aient échoué dans un trou où la connexion internet est laborieuse, c’est plus qu’étonnant que sur six personnes d’âges différents, aucune n’ait eu une sensation de déjà-vu en la voyant !

Ce qui finit par être amusant, c’est que même une paranoïa égocentrée et loufoque comme celle de Wendy devient une idée potentiellement plausible. Ils ne sont plus à ça près. Même cette théorie pourrait s’avérer digne de sens.

Dans son argumentaire, Wendy a parlé d’un « trou » pour qualifier cet endroit. Si des habitants sont ici, ils doivent savoir où se trouve précisément ce supermarché sur une carte !  Sans grande surprise, Tom a la réponse, il l’avait lui-même posée plus tôt aux autochtones. Ils seraient dans le seul magasin d’une ville nommée Belle-Etoile. A ce nom, Laure devient blême et demande à Tom de répéter. La trentenaire est prête à s’évanouir, Bruce la soutient par le bras et s’enquière de sa santé. Aussi blanche que ses vêtements, Laure précise que ce n’est certainement rien. Elle pense que cette ambiance lui monte à la tête et lui fait voir des signes là où il n’y en n’a pas. Avides de réponses, tous insistent pour savoir ce qui la bouleverse à ce point. Chaque ressenti étant le bienvenu ! Laure rappelle qu’elle est projectionniste, information que Bruce avait oubliée et cataloguée comme inintéressante. Elle ajoute que le nom de son cinéma se trouve justement être « La Belle Etoile ». Embarrassée et confuse, Laure baisse la tête et fait des mouvements de mains en précisant que cela n’a sûrement aucune importance.

Tous se regardent, mis à part Johnny dont le vide ne côtoie que la fatigue à travers son regard. Bruce est perturbé par cette annonce. A cet instant, chacun doit être en train d’élaborer des hypothèses secrètes en son for intérieur. Bruce en est certain : rien n’est dû au hasard et le fait qu’ils soient dans une ville portant le même nom que le cinéma de Laure est forcément un fait capital. La simple coïncidence est impensable. Malheureusement, cette révélation ne leur est d’aucune utilité. L’unique réponse que cela apporte est partielle : ils n’auraient pas été choisis aléatoirement. Pourquoi Laure serait-elle la seule à être ciblée par un élément précis de cet environnement ? Si elle est visée par cette allusion, alors cela doit être leur cas à tous. Chacun d’eux six doit avoir un lien plus ou moins direct avec des éléments de contexte, en rapport avec ce qu’il s’est déroulé au chalet ou dans ce magasin. C’est comme un jeu de piste géant !

Le vieillard interrompt les réflexions des six compères. Le vieux s’est placé debout sur une chaise et exige l’attention la plus complète. Du haut de son estrade improvisée, le fanatique reprend le discours qu’il a eu plus tôt avec Bruce. Sauf que désormais, il explique sa pensée de façon claire en faisant attention à son articulation. L’élocution est limpide et les propos sont encore plus barbares que lorsqu’il parlait avec Bruce ! Le grand-père a visiblement gagné en confiance et n’a pas honte de ses idées répugnantes ! Le fou montre du doigt la fillette et Johnny, ces deux âmes innocentes doivent être jetées en pâture dans le brouillard, là est leur salut.

Dans un geste précis et rapide, la mère attrape sa fille en hurlant son désaccord et ne laisse pas le vieux terminer son discours. Très vite, elle part s’enfermer dans un local avec son enfant. Les deux hommes plus jeunes ont tenté de les rattraper mais sans succès. Bruce s’inquiète, si ces hommes bas de plafond ont voulu s’emparer de la mère et de sa fille, c’est parce qu’ils accordent du crédit aux imbécilités du vieux ! Fort heureusement, les deux cloportes reviennent les mains vides. L’un d’eux précise que cette femme était la caissière du magasin et qu’elle possède toutes les clefs de la boutique, ce qui lui a permis de s’enfermer dans un bureau.

Le vieil homme fait fi de cet échec et se rabat directement sur son autre cible : Johnny. Laure reste interdite, Wendy et Franck insultent le sénile, Tom se place devant Johnny tel un garde du corps. Mais ce que craignait Bruce est arrivé ! Les habitants adhèrent au discours du fou ! Que cela soit la campeuse ou les deux bonshommes, les trois regardent avec haine et détermination le petit Johnny !

Bruce n’en croit pas ses yeux ! Que ce vieux cinglé déraille dans ce chaos, pourquoi pas ! Mais que ces trois autres idiots valident aussi vite sa thèse, c’est hallucinant !

Les deux gaillards passent par la caisse et fouillent dans les tiroirs, ils ont trouvé deux objets que Bruce ne parvient pas à bien voir de là où il se trouve. Apparemment, d’après Franck, il s’agirait de tasers !

Le médecin s’avance et essaye de calmer le jeu via des arguments raisonnables. Mais les deux influençables se contentent de dire qu’ils n’ont pas d’ordres à recevoir d’un étranger. Bruce voit bien que la remarque ébranle Tom mais que ce dernier est trop intelligent pour s’emporter. Un des antagonistes paraît déçu par le manque de réaction de la part du docteur. Il s’acharne alors sur lui en disant qu’ils étaient prêts à faire deux sacrifices et qu’ils peuvent bien remplacer la petite fille par un « nègre ». Le second lui donne raison, sous-entendant même que Tom, Franck, Bruce, Laure, Wendy et Johnny sont des étrangers et pourraient être à l’origine du brouillard.

Le doute remplace la panique chez Bruce. Cette dernière remarque le tracasse. Sur quoi s’appuient ces gens pour les cataloguer « d’étrangers » ? N’était-ce qu’une insulte à l’encontre de Tom pour sa couleur de peau ? Ou s’appuient-ils sur une autre caractéristique ? Pourquoi personne ne s’émeut des tenues des six compatriotes ? Cela ne choque pas ces habitants de voir arriver chez eux six inconnus vêtus strictement de la même façon ?

Enfin, même si les uniformes ne les perturbent pas, ces malades semblent prêts à en découdre et capables de les sacrifier tous les six, en les jetant un à un dehors pour espérer contenir le phénomène météorologique !

Désormais le danger est peut-être plus important dans le magasin que dehors ! Bruce n’aspire plus qu’à fuir ces dégénérés !

-         Il faut que l’on sorte tous ! dit-il en s’adressant à ses cinq camarades.

-         T’es dingue ! T’as pas vu ce qu’il y avait derrière cette porte ! hurle Wendy.

-         Non, mais je vois ce qu’il y a ici et je n’ai pas un bon pressentiment !

-         Ah ouais ? Et tu pensais ça avant ou après qu’ils prennent les armes et se dirigent vers nous ? demande Franck énervé.

-         Même sans ça, je vous dis qu’ils ne sont pas nets ! Y a quelque chose qui ne colle pas ! reprend Bruce.

-         Evidemment ! Ils veulent tuer un gamin et un black, crie Wendy.

Les deux malades sont à hauteur du groupe ! Derrière eux, la randonneuse sort d’un rayon de victuailles et s’exclame « avoir trouvé mieux ». Elle brandit en l’air ce que Bruce semble reconnaître comme étant une batte de baseball !

La campeuse a rejoint les deux loustics. Bruce place courageusement ses mains devant Laure et Wendy, les deux femmes reculent. Ils sont bientôt les trois contre la paroi, acculés.

A côté d’eux, Johnny est accroupi au sol contre la vitre, il pleure avec ses mains posées sur ses oreilles. Une position similaire à celle qu’il avait adoptée dans le chalet.

Tom et Franck restent en première ligne, prêts à combattre. Bruce comprend qu’ils vont devoir en arriver aux mains et ne donne pas cher de leurs peaux !

La belligérante au visage familier se met soudainement à hurler en pointant la vitre derrière les six amis. Bruce se retourne et voit une immense masse de l’autre côté. L’ombre recule, disparaît dans la brume puis revient avec force contre la fenêtre dans un vacarme effroyable ! Des fissures apparaissent, la vitre va céder ! La créature aux contours difficiles à définir répète cette action, comme un pivert s’acharnant sur son tronc !

Le plus vite possible, Bruce attrape les deux filles qu’il avait à portée de mains et se jette en avant au sol en les tenant fermement.

La devanture explose. Le son des débris de verre qui s’éparpillent accompagne la chute de Bruce, Laure et Wendy. Les miettes d’éclats volent dans tous les sens !

L’architecte se retourne, rongé par la curiosité. Malgré ses troubles visuels, il devine des pattes à trois doigts dotés de griffes. Avec de tels membres inférieurs, le monstre doit faire plusieurs mètres de hauteur ! En tout cas, ce n’est pas une simple bête sauvage de forêt !

La créature avance et tente d’attaquer péniblement l’intérieur du magasin avec sa patte, sans pouvoir y entrer, arrachant le lino à chaque passage.

Un cri bestial perce les tympans de Bruce qui se bouche les oreilles, ses amies ont le même réflexe que lui.

Le monstre bouge, change de technique, s’affaisse, laissant entrevoir le reste de son corps. Bruce n’est pas certain, mais il pense deviner des plumes !

Alors que Wendy étale sa palette d’insultes et de grossièreté pour décrire la scène et les animaux ailés qui peuplent cette brume, les yeux hagards de Bruce balayent l’espace à la recherche des autres compères. Si lui est en sécurité avec les filles en étant hors d’atteinte de la bête, c’est aussi le cas pour Tom et Franck qui se trouvent sur le côté. Mais Johnny n’a pas bougé ! Le gosse est toujours là où se trouvait la vitre ! Il est encore au sol, des fragments de verre sur lui et tout autour de sa personne.

Bruce se lève, il s’apprête à aller sauver Johnny quand l’original en chemise de bûcheron le pousse ! Ce dégénéré veut attaquer le monstre ! Aussi stupidement que courageusement, l’homme brandit son taser sur la patte de la créature ! La bête pousse un râle horrible !

L’homme se retourne et regarde fièrement l’assemblée avant de se faire attraper par derrière par ce qui s’apparente à un bec ! Le corps de l’imbécile disparaît en moins d’une seconde dans la brume !

Le hurlement de Wendy résonne dans le magasin. Tom a rejoint Bruce, tous les deux sont prêts à braver le danger pour sauver Johnny lorsqu’une troisième patte arrive ! Même si le brouillard dissimule le corps des bêtes, Bruce devine qu’une seconde créature est là et semble plus fine et plus agile que la précédente ! Impossible pour Bruce et Tom de s’approcher davantage de Johnny !

Désespérés, les partenaires hurlent le prénom du jeune homme à l’unisson, le priant de bouger ! Mais le garçon ne réagit pas. C’est alors qu’une patte attrape Johnny et l’emporte dans la brume. Le cri du gamin s’entend encore quelques instants avant de s’évaporer, tout comme son corps, dans le brouillard.

Laure et Franck continuent d’appeler Johnny à s’en décrocher la mâchoire. Tom ramène ses camarades à l’urgence de la réalité. La brume pénètre de plus en plus dans le magasin, ils doivent bouger !

Tom a raison, Bruce devine qu’une masse camoufle le revêtement du sol ! La brume est entrée ! La vitre étant brisée, rien n’empêche ce brouillard de progresser dans le bâtiment !

Les cinq compagnons sont debout et réunis. Bruce voit les trois autochtones s’enfuir vers le fond du magasin en hurlant de peur et appelant à l’aide.

Une autre voix se met à résonner. Laure voit la caissière du magasin les appeler depuis la porte de son local qu’elle a ouvert pour eux !

Bruce sent qu’on lui prend la main, il s’agit de Laure qui le tire vers la mère de famille. Tom se charge de Franck et de Wendy, les emportant avec lui. Wendy hurle encore le nom de Johnny, elle ne se laisse pas faire, Tom est contraint de la porter.

Au bout d’une poignée de secondes, les cinq sont dans ce qui s’apparente à un bureau de direction avec la caissière et sa fille. La femme ferme à clef la porte derrière eux.  

Bruce est le plus proche de la porte. Derrière cette fermeture non hermétique, il entend les cris des autres locaux, puis le silence.

Tom bouscule Bruce, le médecin vient d’attraper un coussin sur le canapé du bureau et place ce dernier sur le seuil de la porte. Puis il se redresse et affiche une moue insatisfaite. Le docteur ne sait pas si son initiative changera la donne. Il craint que la brume parvienne à se faufiler dans les interstices de la porte. Pour lui, ce n’est qu’une question de minutes avant que le bureau ne soit embrumé à son tour !

La pièce est un bureau, tout ce qu’il y a de plus banal. Un canapé, des chaises, un bureau, des casiers métalliques et une fenêtre.

Derrière le bureau, Bruce devine des cadres, il s’agit certainement des photos des employés du mois. Il est déçu que sa vue ne soit pas optimale : admirer ces têtes de vainqueurs lui aurait sans doute remonté un peu le moral dans ce contexte anxiogène. Il est prêt à accepter n’importe quelle source de divertissement pour oublier l’horreur du moment.

Bruce regarde ses partenaires. Tous s’en sortent miraculeusement bien pour des personnes ayant été sous une pluie de débris de verre. Les uniformes sont intacts.

Le quarantenaire rejoint Laure sur le canapé. Elle semble souffrir de la cheville. En s’asseyant, il croise le regard de la caissière. Il ne peut résister à l’envie de lui demander si le fait qu’ils soient tous vêtus de la même façon ne l’avait pas perturbée quand elle les a vus. Intriguée par cette question, la femme répond qu’elle n’avait même pas remarqué ce détail. Cela est invraisemblable. En admettant que cette mère de famille ait été paniquée à l’extrême par l’arrivée de ce brouillard, en supposant que dans sa tête, plus rien d’autre n’existe mis à part le fait de devoir protéger sa fille chérie, c’est plus que curieux qu’elle n’ait pas relevé ce détail vestimentaire ! Six inconnus déboulent habillés de la même façon, mais elle ne remarque rien ? Elle aurait pu les prendre pour des originaux ! Des évadés d’asile ! Des prisonniers en vadrouille ! Des membres de secte ! Des moniteurs de colonie de vacances ! Peu importe ! Bruce se moque des hypothèses qu’elle aurait pu formuler, mais elle aurait dû s’interroger à ce propos, c’est évident ! Cette absence de réaction le travaille plus que ces monstres et plus que cette brume ! C’est trop incohérent pour lui.

Bruce a bien senti que sa question avait agacé sa voisine. C’est plus fort que lui, non seulement cette interrogation vestimentaire le tracasse réellement, mais en plus, se concentrer sur ce détail, lui permet aussi de ne pas ressasser en boucle la disparition de Johnny. Si cette mère est parvenue à sauver, temporairement, sa fille, eux, n’ont pas su protéger le plus jeune de leur équipe.

Certes, Bruce ne savait rien de ce gamin, mais ils auraient dû rester auprès de lui, ils auraient dû le sauver et lui éviter cette fin atroce. Abattu, Bruce pose ses coudes sur ses genoux, puis enfouit sa tête dans ses mains. Cette position ressemble à celle qu’adoptait Johnny plus tôt. Le gamin avait raison, se recentrer sur soi, cela fait du bien.

Seul, isolé dans sa bulle, Bruce laisse aller ses pensées. Il se revoit jeune, à l’âge de Johnny. L’adolescent au physique ingrat qui suivait sa bande d’amis subie. Il s’était acoquiné avec les autres marginaux, ceux qui ne contesteraient pas son amitié.  L’histoire se répète : aujourd’hui, Bruce fréquente ces cinq personnes par défaut et non par choix.

S’il n’avait pas réellement choisi cette troupe de collégiens, il reconnaît avoir, tout de même, passé de bons moments avec eux. Parmi les quelques bons souvenirs il y a les soirées cinéma. Bruce est né à la fin des années 70, lorsqu’il était collégien, puis lycéen, les films d’horreur et d’épouvante ne manquaient pas ! Alors, devant des films déconseillés aux jeunes gens de leurs âges, une canette de bière à la main, lui et ses amis se sentaient puissants.

Dans ces années-là, les films d’horreur n’avaient pas forcément bonne presse. Ils étaient parfois accusés d’être à l’origine de comportements violents chez les jeunes. L’architecte a toujours trouvé cette idée ridicule. Regarder de la violence ne fait pas naître des comportements violents. Il a vu des films où des psychopathes tronçonnent littéralement leurs victimes, il n’a jamais eu l’idée de faire de même.

La seule fois de sa vie où Bruce a côtoyé un individu avec des lubies étranges, il était évident que les programmes télévisuels de ce dernier n’y étaient pour rien. Il se souvient d’une après-midi particulièrement gênante où il avait dû trouver une fausse excuse pour fuir la ferme de ce camarade de classe qui voulait faire des expériences sur certains animaux. Un vrai malade.

Enfin, Bruce préférait largement voir des fous au cinéma que dans la vraie vie ! Ainsi, quand il avait découvert l’univers de Stephen King. Bruce se souvient très bien avoir tremblé devant Christine[3] et Peur Bleue[4] En grandissant, même détaché de cette bande d’amis, il avait continué à vouer un culte à l’auteur américain et à regarder assidûment les adaptations de ses romans et nouvelles. Même sans jamais avoir lu aucune page de Stephen King, il est admiratif de l’imagination de cet homme.

C’est dans cette suite logique que Bruce a vu The Mist de Frank Darabont. Certes, il n’a vu qu’une seule fois ce long-métrage, mais il en est persuadé : il n’y était pas question d’oiseaux plus grands que des maisons ! Il s’agissait plutôt de sortes d’insectes, des bestioles terriblement angoissantes. Il ne sous-estime pas l’aspect potentiellement glaçant que peuvent avoir des volatiles. N’étant pas friand des vieux films, il n’a jamais vu Les Oiseaux[5], mais il sait que cette œuvre est célèbre pour son ambiance anxiogène.

Et si ces oiseaux constituaient un indice quant à leur situation ? Bruce ne sait pas quoi faire de cette information. Il n’a pas d’affinité particulière avec les emplumés. Cela ne signifie rien pour lui.

Quand Bruce se sentira prêt à briser le silence, il fera part de son interrogation au reste du groupe. Qui sait, peut-être que la présence de ces animaux fait sens pour l’un d’entre eux ?


[1] King, S. (1985). The mist [nouvelle]. Dans Skeleton Crew [recueil de nouvelles]. G. P. Putnam’s Sons.

[2] F. Darabont. (2007). The Mist [Film], Dimension Films, The Weinstein Company.

[3] Carpenter, J. (1983), Christine [Film]. Columbia Pictures, Delphi Premier Productions, Polar Film.

[4] Atlas, D. (1985). Silver Bullet [Film]. Dino De Laurentiis Compagny, Famous Films.

[5] Hitchcock, A. (1963). The Birds [Film]. Universal Pictures.




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