Soleil et Chair

Chapitre 13 : Sous le soleil des morts

Par circeto

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Ma femme à la bouche de cocarde

et de bouquets d’étoiles de dernière grandeur

Ma femme aux cils de bâtons d’écriture d’enfant

Aux sourcils de bord de nid d’hirondelle 

Ma femme aux tempes d’ardoise de toit de serre 

Et de buée aux vitres 

Ma femme aux yeux pleins de larmes 

Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu.



Une pluie d’été bienvenue glissait sur Londres encore endormie, la purifiant des atrocités des jours passés, apaisant peu à peu cette violence ayant corrompu jusqu’aux cœurs les plus innocents. Cette nuit-là, pour la première fois depuis des semaines, les dormeurs firent de beaux rêves.


Dans l’aube naissante, un homme entièrement vêtu de blanc se tenait dans une rue, les yeux levés vers un oeil-de-boeuf éclairé. Un corbeau se posa sur un muret. Il sembla hésiter quelques secondes avant de s’approcher de l’homme et, chose curieuse pour tout être humain ne sachant pas voir ce que l’existence peut réserver de surnaturel, l’oiseau de mauvais présage inclina la tête vers l’homme en une courbette respectueuse.


– Es-tu satisfait, Matthew ? l’interrogea l’homme qui, pour la première fois depuis qu’il avait pris le titre de Lord Morpheus, avait pu veiller en toute quiétude sur le sommeil des rêveurs.

– Rien n’est encore gagné, répondit le corvidé en secouant la tête. 

– Il me semble que si, murmura le Maître des Rêves en effleurant l’émeraude suspendue autour de son cou. Tout est rentré dans l’ordre…

– Je ne vous aime pas, déclara alors le corbeau en jetant un regard décidé à celui qui aurait dû devenir son nouveau maître. Et mon Boss restera toujours le Boss.


Morpheus décocha un regard surpris à la loyale créature. Il n’ignorait pas que Matthew était très attaché à son prédécesseur, comme nombre de ses sujets, mais aucun n’avait osé exprimer leur opinion de manière aussi franche.


– Le Boss, reprit le corbeau en levant les yeux vers la seule maison allumée de la rue, il ressemblait à un corbeau alors que vous… vous, vous avez tout d’une colombe. Et les colombes sont d’infâmes bêcheuses, mais…


Matthew s’approcha de Morpheus et lui donna un petit coup de bec amical contre le bras.


– Vous avez essayé de lui venir en aide et pour cela, je vous en suis très reconnaissant.

– J’ai tenté d’avertir le mortel et de protéger leurs rêves communs. Rien de plus… je crains que mes mises en garde n'aient pas suffi et qu’un sacrifice a dû quand même être fait…


A cet instant, un bruissement d’ailes vint briser cette sérénité aubéenne. Morpheus et le corbeau tournèrent la tête vers la femme s’approchant d’eux. Celle-ci effleura son Ânkh du bout des doigts.


Le visage du Maître des Rêves s’assombrit.


– Que fais-tu ici ? Ne me dis pas…

– Pas aujourd’hui, mon frère, murmura Death en se plaçant à ses côtés.

– Quand ?

La jeune femme eut un curieux sourire.

– Moi-même, je l’ignore…. Peut-être reviendrais-je demain, dans une semaine, dans un mois, dans un an ou une décennie. Peut-être les emporterais-je tous les deux ou les séparerais-je lorsque l’un d’eux sera encore dans la fleur de l’âge ou alors je devrais attendre quand tous deux auront perdu la mémoire d’une vie longue, faite d’épreuves et de petits bonheurs. 

– Quelle est donc la raison de ta présence, ma douce sœur ?


Un miaulement suspendit la réponse de Death. Les deux Endless aperçurent un chat tigré se dirigeant vers eux, la queue fièrement dressée. Il sauta sur le muret et s’y allongea, ses yeux d’ambre fixés à la maison dans laquelle il comptait bien rentrer dans quelques heures, mais pour l’instant, il voulait profiter en toute quiétude de l’éveil du jour.


– Tu as choisi de sacrifier ton avant-dernière vie pour revenir dans ce monde, mon cher Pygmalion, murmura Death en caressant la tête du fidèle félin. Je te souhaite de bien profiter de la dernière qu’il te reste à présent.


Laissant le chat à son sommeil réparateur, elle fit quelques pas en direction de la maison.


– Je voulais dire un dernier adieu à celui qui fut mon frère… répondit la jeune femme en portant la main à ses lèvres avant d’envoyer un baiser invisible vers l’œil-de-bœuf.


Les deux Endless restèrent de longues minutes, silencieux, devant cette maison qui avait été le refuge d’un frère bien-aimé et qui ne le serait bientôt plus, et d’un plus-que-dieu qui avait transmis une part de ses sentiments et de ses souvenirs à son successeur.  

Morpheus porta la main à son collier et serra le joyau entre ses doigts. Il avait senti, dès qu’il avait ouvert les yeux, le poids des responsabilités et surtout, de cet amour qui permettait à son cœur cosmos de battre et de vibrer au son de la mélodie des songes. Il tiendrait son rôle car tel était son devoir, mais tout en lui insufflant un souffle nouveau.


– Viens, petit frère, un dîner fraternel nous attend, déclara Death en lui posant une main sur l’épaule.

– Matthew ? s’enquit le Maître des Rêves en se penchant vers le corbeau toujours perché sur le muret.

– Avec tout mon respect, fit l’oiseau en le regardant dans les yeux, je préfère rester ici. Pour veiller sur lui.


Morpheus acquiesça et lui caressa les plumes avec douceur.


– Qu’il en soit ainsi, mon ami. Mon royaume sera toujours tien si tu éprouves le désir d’y revenir. Quant à moi, j’espère rencontrer un compagnon aussi fidèle que toi. Adieu, Matthew.


Il s’éloigna du corbeau. Death disparut dans un battement d’ailes. Pendant quelques heures, la Mort s’accorderait un peu de répit pour oublier celui qui avait été son frère et découvrir celui qui le remplaçait. 


Morpheus se retourna une dernière fois vers la maison et esquissa un sourire que nul n’aurait su comment interpréter.


– Que vos nuits soient belles et pleines de rêves, chuchota-t-il avant de disparaître dans un tourbillon de sable, abandonnant le loyal Matthew à son poste de surveillance.


***


L’aube aux doigts caressants effleura les paupières de l’endormi. Un spasme le saisit, comme s’il venait d’être tiré d’un long sommeil ou du ventre de sa mère. Il ouvrit des yeux hésitants. La lucarne entrouverte laissa passer un rayon de soleil taquin qui vint baiser chaque parcelle de sa peau nue. Tel un nourrisson voyant pour la première fois la lueur du jour, il leva les mains vers le ciel et se mit à jouer avec les rayons solaires. Il prit une profonde inspiration et laissa ses poumons s’emplir d’oxygène. L’odeur de la pluie estivale emplit ses narines frémissantes. Il tira la langue et recueillit une goutte se déversant à travers la lucarne entrouverte : c’était donc ça, être vivant à nouveau ? Hob Gadling ne put réfréner un éclat de rire et porta la main à son cœur battant à un rythme régulier. Il replia ses doigts autour de ce cœur palpitant pour se griser de sa cadence. Il tourna la tête. Peu à peu, le brouillard obscurcissant ses paupières se dissipa, lui révélant le petit atelier qui était devenu le temple dévolu à sa folie créatrice née de son amour pour un ami trop absent, un amour longtemps tu et un dieu perdu.


Il se tourna vers la statue allongée à ses côtés, tendit la main vers le visage encore sans identité et l’effleura du bout des doigts tout en lui murmurant un doux « bonjour, toi». Il laissa sa main palper la poitrine d’argile et se perdre contre les muscles dessinés sur le ventre au nombril ressemblant à un curieux coquillage, avant de se poser au creux de la cuisse accueillante. Son regard caressa l’entrejambe dépourvu de sexe. Il était temps d’achever cette œuvre.


Hob se redressa avec peine, la vieille douleur à son genou ne s’estomperait plus et il allait devoir apprendre à vivre avec désormais, ramassa la bassine, la vida, la remplit d’eau et répéta la tâche – pour la dernière fois, espérait-il – qui l’obsédait depuis des jours et des nuits. Il s’agenouilla près de la statue baignée de lumière et malaxa l’argile blanche pour modeler le sexe encore manquant de la sculpture. Ses doigts reproduisirent d’instinct la forme de ce sexe qu’il avait caressé de ses doigts et de ses lèvres. Hob esquissa un sourire taquin en se disant que les proportions du membre viril ne correspondaient pas tout à fait à celles qu’on attendait d’une statue imitant celles datant de l’Antiquité… Il s’ingénia à façonner ce sexe à la perfection, s’attardant sur ces petits détails imparfaits faisant la beauté d’un sexe humain et le dissimula sous une fière toison, un peu moins épaisse que la sienne.


Lorsqu’il s’estima satisfait, il s’écarta pour admirer ce sexe se dressant, insolent, entre les jambes pliées de la statue. La tentation fut grande de le saisir entre ses lèvres pour se rappeler la sensation éprouvée dans ce dernier rêve partagé lorsque sa bouche s’était emparée de cette virilité faite de chair et de sang. Il renonça à cet étrange désir. Le sexe d’argile n’aurait jamais la même saveur que le tendre membre dont il s’était délecté la nuit passée.


Hob s’allongea près de la sculpture et lui donna un baiser. Ses mains se glissèrent le long de son torse, taquinèrent ses tétons obscènes. Il approfondit son baiser, priant pour que l’argile devienne chair. Ses bras s’enroulèrent autour des hanches immobiles qui avaient si bien ondulé contre les siennes. Ses doigts s’enfoncèrent amoureusement dans les coquines salières d’Apollon avant de se saisir des fesses osseuses reproduisant celles de l’être qu’il avait su faire jouir lors de leur dernière étreinte. Ses jambes s’insinuèrent entre celles de la statue. Il frotta leurs sexes l’un contre l’autre, espérant par cet attouchement sensuel réveiller le sang de l’être d’argile.

Au contact de ses baisers qui s’étaient teintés de désespoir et de peur, l’argile se réchauffa et s’attendrit. Les reins de la statue fléchirent sous son toucher, son sexe se durcit contre le sien et la pointe en devint humide.


L’amant hésitait à ouvrir les yeux, craignant d’avoir été floué, une nouvelle fois par les Bienveillantes. Ses mains mouillées se détachèrent des fesses devenues douces et se posèrent sur le visage encore dépourvu d’identité. Toujours les yeux clos, pour ne pas briser ce qu’il croyait être qu’une cruelle illusion, les doigts humides de Hob façonnèrent le visage de l’être aimé, donnant enfin un nom à cette sculpture. Il modela avec soin les pommettes saillantes et le nez si particulier — n’oubliant pas, dans un geste imitant celui du rêve, d’imprimer la forme de son index dans l’arête gauche. Il reproduisit ensuite les petites rides bourgeonnant au creux des paupières, la bouche charnue, bouton de rose qui s’était éclos sous ses baisers d’amant. Il traça une ride parenthèse sur une joue du bout de l’ongle et la referma sur l’autre joue.


Une friction contre son sexe le fit frémir. Une jambe bougea contre la sienne. Sa bouche pressait une bouche véritable. Hob entrouvrit les paupières. Des lèvres roses baisaient les siennes. Il tenta de les retenir lorsqu’elles s’écartèrent. De grands yeux bleus se levèrent vers la lumière du jour avant de se poser sur son visage. Leurs visages étaient si proches que Hob pouvait sentir l’haleine de son amant courir le long de son visage. Hob se pencha et lécha le cou délicat, s’enivrant du goût de sa peau légèrement suintante, à l’odeur de pétrichor et d’armoise. Des mains fines et intimidées, aux paumes où s’esquissaient lignes et autres symboles, comme n’osant croire au souffle vital les animant, caressèrent ses joues et ses paupières, traçant le sillon de ses rides qui s’étaient creusées durant son sommeil.


– Bonjour Hob, murmura son amant en esquissant un sourire avant de lui baiser le front avec tendresse.

– Bonjour, Dream, chuchota ce dernier en repoussant une mèche noire dissimulant les yeux bleus si pleins de vie. Regarde-toi, tu es magnifique…


Il contempla longuement ce corps fait de chair et de sang enlaçant le sien. Son regard dessina le contour de ses oreilles, de ses sourcils ailes de corbeau, de son nez d’oiseau, de sa bouche gonflée de désirs et ourlée d’un fin duvet noir, de ses pommettes orgueilleuses, avant de cheminer le long de son torse, admirant la pointe rose de ses mamelons, et se faufila, malicieux, sur la fine toison brune s’épanouissant sur son bas-ventre.


Le visage aimé se teinta de gravité.


– Dans quelques années, mes cheveux blanchiront et mes rides se creuseront, Hob Gadling, déclara Dream en pressant son front contre le sien. M’aimeras-tu toujours, mon amour, moi qui ne suis plus qu’un simple mortel ?

– Comme moi, répliqua Hob en scellant leurs lèvres d’un nouveau baiser.


Les deux amants s’aimèrent sous le soleil, profitant des instants éphémères de ce temps inconnu, à défaut d’être éternel, qui leur avait été imparti.


***


Dernières notes:


  1. Le poème du début de chapitre est toujours "Union libre" du poète surréaliste André Breton
  2. La statue "au visage inconnu" qui devient Dream, est inspirée de la statue "La Mort d'Abel" de Vincent Feugère des Forts que vous pouvez retrouver au musée du quai d'Orsay à Paris.


***


Le mot de la fin : Chaque histoire doit avoir une fin et savoir s'arrêter au bon moment (pour reprendre imparfaitement une citation de l'un des personnages de The Sandman).


J'ai pour habitude d'écrire une fanfiction pour adresser une "lettre d'adieu" à un fandom ou un univers mais ici, ce n'est pas le cas. J'ai encore une histoire à écrire dans cet univers mais celle-ci est une autre histoire qui s'écrit ailleurs... Si vous avez envie de lire cette Univers Alternatif mettant en scène des personnages de la série Sandman et de la série Good Omens, n'hésitez pas à jeter un oeil sur mon compte Archive Of Our Own. Mon pseudo est Circeto. ^^


Cette fanfiction marque bien une fin : celle de mon aventure en ces lieux.


Je remercie chaque lectrice / chaque lecteur qui a pris le temps de s'aventurer sur cette fanfiction et (peut-être?) sur ma fanfiction Harry Potter.


Et comme l'a dit Truman dans The Truman show " Au cas où on ne se reverrait pas, je vous souhaite un bon après-midi, une bonne soirée et une excellente nuit".











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