Soleil et Chair

Chapitre 11 : Sous le soleil des destructions (partie 3)

Par circeto

Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.


ATTENTION: Ce chapitre contient plusieurs scènes sensibles.


***

Lorsque Hob poussa la porte du White horse, il sut de suite qu’il ne s’y trouvait pas vraiment. Un flot de musique le submergea, l’entraînant dans une époque révolue.



When I look back upon my life

It's always with a sense of shame

I've always been the one to blame

For everything I long to do



Il se fraya un chemin parmi les danseurs enlacés se déhanchant sur la piste de danse. Les éclats kaléidoscopiques de la boule à facette lui brûlaient les yeux, l’obligeant à ralentir le pas. Ses narines se mirent à palpiter, reconnaissant des odeurs de fête : celles de la nicotine, de parfums et de la sueur entremêlées. Des mains se caressaient et des bouches s’embrassaient et des corps, inconscients et se pensant immortels, profitaient des derniers lambeaux de leur jeunesse. Hob reconnut quelques visages familiers, morts depuis longtemps, décimés par ce que les médias de l’époque avait surnommé le « cancer gay », le prétendu « châtiment divin » frappant cruellement une communauté qui voulait simplement vivre. 


Tout d’un coup, deux danseurs masqués s’approchèrent de lui. Des bras puissants se saisirent de son cou tandis que deux autres mains, plus fines, se perdaient contre son torse, l’entraînant dans cette fête fantomatique. Hob nicha sa tête au creux de l’épaule du danseur se trouvant derrière lui et accueillit son baiser au coin de ses lèvres avant de se laisser porter par la musique. Son corps se réchauffait peu à peu, grisé par cette ambiance chaleureuse, qui se moquait bien de la mort rôdant dans l’ombre. L’immortel dansait, abandonnant son corps aux caresses et aux baisers des deux danseurs, retrouvant la sensation d’une liberté incomparable, datant de cette époque où il avait enfin accepté ses désirs…


Les deux danseurs le libérèrent de leur étreinte. Hob les embrassa à tour de rôle, enivré, hagard, ne sachant plus ce qu’il devait chercher, simplement heureux de déambuler parmi les danseurs. Une femme lui tendit une bouteille de champagne circulant de main en main, il la saisit par le goulot et en but une profonde rasade avant de la donner à un autre danseur qui le remercia d’un petit baiser sur le front. Hob lâcha un rire enthousiaste. Déjà, le goût du thé putride s’effaçait de ses lèvres et les traits de cet inconnu aux yeux bleus s’estompaient de sa mémoire.



« Hobsie »


Une main légère comme une plume d’oiseau effleura son épaule nue, lui arrachant de délicieux petits frissons. Hob se retourna et fit face à un jeune homme aux yeux bleus ourlés de longs cils noirs. Ses cheveux brillaient sous la lueur de la boule à facette. Un sourire malicieux s’étira sur ses lèvres charnues, accentuant ses allures de curieux farfadet.


– Je t’attendais, Hobsie, murmura-t-il tout en faisant courir ses doigts taquins le long de sa poitrine.


Hob ferma les yeux, savourant la douceur de la peau de son premier amant, qui avait été plus expérimenté que lui dans ce domaine, et dont il avait réussi, après avoir reçu de sa part un enseignement de qualité, à faire chanter le corps délicat. L’immortel posa ses lèvres contre le cou de son amant. Il se rappelait… Ses doigts se faufilèrent sous le tee-shirt ajusté et se posèrent contre son nombril… De son corps pressé contre le sien, de leurs jambes entrelacées. Hob ouvrit les yeux et déposa ses lèvres contre celles de son amant. De sa bouche se perdant au creux de ses épaules et de son dos lorsqu’il le pénétrait avec douceur. Son amant, son « Baby » avait été le plus tendre des initiateurs…


– Hobsie, murmura le jeune homme en nouant ses bras autour de son cou tout en le fixant de ce regard qui lui en fit oublier un autre, beaucoup plus grave.


La voix de Baby… Cette voix juvénile. Le rire de Baby si beau et sa façon de crier son nom au moment de l’orgasme. Les doigts de Hob se perdirent dans les longs cheveux noirs. Cette voix pleine de vie chassant celle d’un rêve…


– Hobsie, reprit Baby en frottant son entrejambe contre le sien, lui arrachant un petit gémissement. M’accorderas-tu cette danse, mon Hob ? Te souviens-tu ? C’est ici que nous nous sommes rencontrés. Que nous nous sommes aimés pour la première fois.


L’immortel esquissa un sourire amusé et prit le visage de son jeune amant en coupe avant de lui piqueter le nez de petits baisers empressés. Baby fit glisser ses bras le long de la taille de l’amant qu’il avait le plus aimé et les entraîna dans une danse qu’il espérait sans fin. Hob effleura les pommettes saillantes du bout des lèvres. Le souvenir de leur première rencontre était si confus. Il avait attendu un étranger qui n’était pas venu jusqu’à la fermeture d’un pub dont il avait oublié le nom. Ivre et furieux – pourquoi était-il si contrarié par ce lapin posé par un inconnu ? – Hob s’était aventuré dans le Londres festif et libre pour franchir les portes de ce petit Paradis au charmant goût d’Enfer. Il avait continué à boire. Il attrapa Baby par le menton et l’embrassa à nouveau. Il s’était laissé approché par cet elfe arborant un charmant piercing à l’oreille. Hob s’était laissé charmé par ce garçon dont les traits lui semblaient familiers…


Hob resserra son étreinte autour du corps de son amant oiseau, craignant de le voir se briser sous ses mains. Il enfouit son visage dans ses cheveux hirsutes, nid d’oiseau qu’il avait tant aimé ébouriffer pendant leurs ébats. Plus rien n’avait d’importance pour Hob. Il ne savait même plus pourquoi il se retrouvait ici, avec ces fantômes. Il dansait avec Baby. Il venait de reprendre leur danse d’amour que la maladie avait interrompue en lui arrachant son amant.


– J’étais ton « petit bébé », tu te rappelles Hob ? chuchota le jeune homme en enfouissant son visage contre le torse de son amant.

Il le sentit glousser contre lui.

– J’aimais te faire l’amour, Hob… j’ai été un bon professeur, n’est-ce pas ?

– Le meilleur, confirma l’immortel en l’étreignant avec force.

Baby releva la tête et lui adressa un sourire.

– Tu ne m’as jamais abandonné. Jamais. Tu es resté avec moi jusqu’à la fin…


Hob s’arrêta et contempla ce corps débordant de vie alors que la dernière fois que son regard s’était posé sur Baby, il n’était qu’un cadavre. Il laissa courir ses doigts contre ses lèvres. Il se souvenait… des lésions recouvrant sa peau pâle, son corps si mince devenu squelettique et la toux pernicieuse grignotant ses poumons. L’agonie rapide de ce corps adoré. Leurs derniers instants passés à l’hôpital, sous les regards souvent accusateurs des membres du personnel médical. Le mépris. L’indifférence. La main de Baby s’accrochant à la sienne. La voix de Baby évoquant de chimériques projets d’avenir à deux. Lui, le petit Londonien aurait tant voulu découvrir la mer… lui réclamant ce qu’il croyait être des histoires. Baby et lui : lui, immortel, si vieux, impuissant face à cette maladie inconnue et son amant, son premier amant, jeune et plein d’espoir, s’éteignant dans cette chambre aux murs gris. Hob n’avait pas fui, lui qui n’aimait pas entendre le bruit de ses ailes, était resté, jusqu’au bout, pour son amant.


– Tu ne m’aimais pas, pas vraiment… déclara Baby d’un ton chagrin qui le fit sursauter, mais je te remercie d’être resté avec moi.


Hob rompit leur étreinte et le tint par les épaules. Il s’apprêtait à se défendre, à l’assurer de son amour, lorsqu’un index se posa contre ses lèvres, retenant des paroles mensongères.


– Rien ne sert de mentir, Hob. Peu m’importe que tu m’aies désiré parce que je ressemblais à un être que tu ne pouvais pas posséder.

– De quoi parles-tu ? Il n’y a que toi… Il n’y a jamais eu que toi… rétorqua Hob d’une voix enrouée par la torpeur.

Baby retira son doigt, laissant quelques grains de poussière collés aux lèvres de son amant.

– C’est vrai, tu as raison, mon amour… maintenant, il n’y a plus que moi.


Le jeune homme taquin l’attrapa par la main et, comme lors de leur première rencontre, l’entraîna au sous-sol. Comme cette nuit-là, aucune promesse, aucun mot ne fut échangé. Seul comptait le désir qui les avait saisis tous les deux. Hob, libéré de ses dernières inhibitions, avait suivi cet elfe joyeux dans l’étroit escalier où dans la pénombre, des couples s’embrassaient dans les marches. Comme lors de leur première nuit, Hob se laissa gagner par l’envie et resserra ses doigts autour de ceux de son amant. Il s’arrêta sur l’une des marches et l’attirant contre lui, comme cette première nuit, l’embrassa à perdre haleine. Quelques acclamations de certains couples enlacés les firent sourire. Hob pressa son front suant contre celui de Baby. Ses narines se remplirent de son odeur de savon et de nicotine. Effluves tentateurs qui lui firent oublier d’autres effluves mêlant le pétrichor et l’armoise…


Baby lui offrit un dernier baiser avant qu’ils ne reprennent leur descente, serpentant pour ne pas toucher les autres corps se livrant eux aussi à leurs désirs. Arrivé au bas de l’escalier, Hob avisa le panneau « Exit » diffusant une lumière verte… Baby lui prit la main et le tira dans la direction opposée.


Les deux amants qui s’étaient retrouvés entrèrent dans des toilettes vides. Hob ne prêta guère attention aux curieux graffitis écrits dans une langue inconnue et aux dessins représentant des fleurs, des organes et des animaux n’existant pas dans le Monde Éveillé.


Comme lors de leur première nuit, plus de trente ans plus tôt, leurs mains parlèrent pour eux. Les mains de Baby aux ongles ressemblant à de petits coquillages griffant son torse, tirant sur les poils de sa poitrine, avant de se glisser dans son pantalon, caressant son sexe. Hob retint un gémissement et attrapa son amant par la nuque avant de le plaquer contre le lavabo, sa bouche mordillant la peau de son cou si tendre. Baby resserra ses doigts autour de sa verge et susurra son nom au creux de l’oreille. Hob redressa la tête et vit son reflet se dessiner dans le miroir surplombant le lavabo crasseux et jaune de pisse. Le visage d’un homme perdu et s’apprêtant à faire l’amour à un fantôme. Un fantôme qui, pourtant, semblait tellement vivant entre ses bras. Baby murmura à nouveau son prénom. Hob secoua la tête : qu’est-ce qu’il inventait encore comme histoire ? Baby était vivant. Il sentait son corps contre le sien et la chaleur de ses doigts autour de sa queue. Aucun spectre ne pourrait lui procurer pareille sensation !


L’immortel fit glisser le blouson en jean bardé de Pin’s et de badges le long des épaules graciles. Baby leva les bras, laissant son amant le débarrasser de son tee-shirt. Hob laissa tomber ses vêtements à leurs pieds et se mit à pianoter du bout des ongles sur la poitrine de son amant. Il traça une note autour de son mamelon droit avant d’en dessiner une autre sur le gauche. Baby ne put réprimer un gémissement teinté d’amusement. Hob et lui avaient passé des heures, allongés, nus, sur le tapis de son studio miteux, à écouter de la musique en fumant cigarette sur cigarette et en échangeant des baisers et des caresses. Cette image d’un bonheur trop tôt perdu se faufila dans l’esprit de l’immortel. Il pressa son front contre celui de son amant.


– Baby… comment dois-je faire pour te retrouver ? Dis-le moi…


C’était la quête qu’il devait mener, n’est-ce pas ? Retrouver Baby. Sauver Baby. C’était bien le marché qu’il avait conclu, un pacte signé par le sang, avec ces trois curieuses femmes. C’était cet amant qu’il voulait faire revenir parmi les mortels. Hob jeta un nouveau regard à son reflet. Il crut apercevoir une ombre se dessiner derrière lui. Une silhouette se reflétant dans le miroir couvert d’injures qu’il ne pouvait pas déchiffrer. Une silhouette entièrement vêtue de noir. Étrangère. L’ombre pâle leva ses mains blanches couvertes de sang et lui adressa un dernier regard avant de disparaître.


– Fais-moi l’amour, Hob Gadling, haleta son jeune amant en prenant appui sur le lavabo avant de nouer ses jambes autour de sa taille.


Hob eut un mouvement de recul. Baby le saisit par la nuque et l’attira contre sa poitrine imberbe. Leurs lèvres se pressèrent l’une contre l’autre, la langue de Baby s’insinua entre ses lèvres, cherchant par un baiser, à chasser le souvenir d’autres baisers. Des baisers de chair et de sang échangés dans des rêves, des baisers soufflés dans la réalité. Hob frémit au contact de cette langue chatouillant la sienne. Une langue à la salive terreuse. Il serait si simple de succomber à cette étreinte et de prétendre, comme lors de cette nuit d’ivresse, que le corps qu’il tenait entre ses bras n’était pas celui d’un mortel mais d’un être qu’il désirait depuis des siècles.


– Hobsie, répéta le garçon dans une prière désespérée, Hob, s’il te plaît. Regarde-moi. Embrasse-moi. Caresse-moi. Baise-moi.


L’immortel se détacha avec lenteur de son fantôme. La lèvre supérieure de son amant se mit à trembler. Son corps était agité par les sanglots. Il le supplia tandis que les chairs de son visage pourrissaient. Un trou béant se dessina sur les fières pommettes que Hob avait tant aimées caresser.


– Hob, s’il te plaît… S’il te plaît…


Hob attrapa le visage de son amant qui déjà redevenait poussière et déposa un tendre baiser sur son nez.

– Je t’ai aimé, Baby, mais tu n’es pas mon Dream.


Son jeune amant lui décocha un triste regard avant de disparaître. Fantôme rejoignant la cohorte de spectres peuplant l’immortalité de Hob Gadling. L’immortel resta de longues minutes, les mains agrippées au rebord du lavabo, pleurant cet amour perdu et tous les autres. 


Il redressa la tête avec lenteur. La silhouette de Dream se dessina à nouveau devant lui. Fragile et incertaine, comme un rêve s’apprêtant à être emporté par les premières lueurs de l’aube. Hob tendit ses mains vers le reflet de son Etranger. Il n’avait pas su protéger les êtres qu’il avait chéris, mais il était prêt à tout pour sauver Dream. Il replia ses doigts contre le miroir. La Vierge avait parlé de l’entrée de leur cachette. Hob savait, grâce à l’expérience et à ses lectures, que les entités surnaturelles pouvaient être facétieuses. Une entrée…


 Un sourire s’esquissa sur ses lèvres. Il se pencha vers le miroir et déposa un baiser sur le reflet de Dream avant de quitter les toilettes.

Le silence régnait dans les sous-sols de la boîte de nuit fermée depuis plus de quinze ans. Hob retrouva le panneau éteint indiquant la sortie et prit le couloir plongé dans l’obscurité. Un rat frôla sa cheville et s’engouffra par une porte entrebâillée située au bout de couloir. Hob accéléra le pas et passa lui aussi par cette sortie.





***



L’Enfer qui avait rejeté Orphée était mort. Le silence régnait en ce lieu déserté depuis des siècles par les mortels qui avaient cessé de croire en lui. L’Enfer chanté par les poètes antiques n’était plus qu’un gigantesque tombeau à ciel ouvert. Hob marchait sur un long pont en pierre surplombant un fleuve desséché. Il s’était risqué à jeter un œil en contrebas et avait découvert, effrayé, les âmes échouées sur les berges et pourrissant là, attendant que des vieilles croyances mortes depuis longtemps viennent les replonger dans une eau devenue inexistante. L’immortel avait été accueilli, lorsqu’il avait franchi la porte menant à l’Enfer, par la carcasse d’un immense chien à trois têtes dont les mouches se régalaient des derniers morceaux de chair encore accrochés à ses os. L’immortel n’avait pas eu à payer le Passeur, qui n’était plus qu’un tas de poussières, et avait emprunté la barque pour rejoindre le pont en pierre, suivant le rat qui lui servait de guide. Comme chacun le sait, les rats, comme les chats, sont capables de se balader en toute quiétude entre les mondes.

Hob parvint jusqu’à deux trônes en pierres sur lesquels étaient assis deux colosses aux os lumineux. Le vent s’engouffrant dans la grotte fit vibrer les os de l’un des deux squelettes, faisant résonner une mélodie funèbre à travers les parois de la caverne. Hob s’arrêta, sur ses gardes, guettant l’arrivée d’un éventuel adversaire.


L’Enfer redevint silencieux et, toujours précédé du rat, l’immortel descendit de l’autre côté du pont. Au fur et à mesure de son avancée, le chemin devenait de plus en plus escarpé. Il aperçut à un moment donné un champ brûlé aux fleurs fanées où reposaient des squelettes portant des armures rouillées. Il voulut s’y arrêter pour vérifier si Dream ne s’y trouvait pas, c’était sans doute le lieu le plus chaleureux de cet Enfer mortifère, mais le rat continua sa route. Hob le suivit. Il se trouvait à présent dans les entrailles de la grotte et l’obscurité rendait son avancée de plus en plus ardue.


Il s’immobilisa quelques instants, saisi d’un point de côté. Allait-il vraiment retrouver Dream au bout de ce chemin infini ? Ou s’agissait-il, encore, d’un mauvais tour des Bienveillantes ? Perclus de fatigue, ayant perdu toute notion du temps écoulé, le temps ne comptait plus pour lui depuis que Dream lui avait été arraché, Hob s’assit et replia ses genoux sous son menton. Il ne voulait pas pleurer. Il ne voulait pas monter aux trois Sœurs qui devaient l’observer, tapies dans l’ombre, qu’il était épuisé par leurs ruses et les épreuves. Les larmes se mirent à couler, roulant sur ses joues maculées de poussière.


L’immortel porta le bras à son visage et essuya ses yeux. Il se redressa avec peine, la douleur de sa vieille blessure s’était réveillée lors de ce périple, et boitant, poursuivit son chemin. Il n’avait jamais renoncé, même lorsqu’il avait sombré dans la plus profonde misère et avait dû tout abandonner pour fuir ceux l’accusant d’être un sorcier, alors qu’il n’était qu’un homme. Un immortel, certes, mais faillible. Stupide et déterminé à sauver l’être qu’il aimait le plus au monde.


Une porte d’entrée s’éleva devant lui, protégeant la cavité creusée dans la roche. Le rat se faufila à travers les grilles. Hob eut un frisson en reconnaissant cette grille rappelant celle se dressant devant l’entrée de Buchenwald. Ses yeux se posèrent sur l’inscription gravée sur le frontispice en fer forgé : Toi qui entre ici, abandonne tout espoir. Hob esquissa un sourire orgueilleux et poussa la grille. Il n’avait nullement l’intention d’abandonner cet espoir, bien que fragile, de revoir Dream.


Il reconnut l’odeur qui déferla sur lui, humide, aux relents d’œuf pourris. Il franchit un mur brumeux entourant les marécages. Il s’avança à tâtons dans l’eau glacée, écarta les roseaux entravant sa marche. L'humidité collait à sa peau nue et le froid engourdissait ses membres fatigués. Son pied se cogna contre un traître rocher. Son corps bascula en avant et son visage heurta l’eau avec violence. L’eau boueuse pénétra sa bouche et ses narines. Hob se redressa, crachant pour libérer ses poumons de cette eau malsaine. Il voulut se relever mais la douleur de son genou, ravivée par cette chute, le cloua au sol. Ses doigts s’enfoncèrent dans la boue et, tout en injuriant les Bienveillantes et les dieux oubliés, Hob puisa dans ses dernières forces pour se relever. Il racla sa barbe pour ôter les traces de boue s’y accrochant et continua son périple, s’égarant dans ce marécage infini.


Tout d’un coup, la brume se dispersa, révélant une plaine aride, stérile de toutes plantations. Un étang gelé s’étirait en son centre, miroitant sous une lune artificielle. Hob parvint à extirper son corps endolori des marécages et s’avança sur la terre sèche avant de s’écrouler. L’épuisement le dépouillait de ses forces et cette marche vers une mort certaine semblait s’être accélérée.


– Je ne renoncerai pas, déclara-t-il, dents serrées, persuadé d’être entendu par celles qui étaient ses adversaires. Je ne l’abandonnerai jamais.


Il arracha un petit morceau de la terre, qu’il crut entendre gémir, et le lança au loin, vers ses trois ennemies invisibles. Son projectile rebondit contre une amphore, déclenchant un petit cri de stupeur chez son propriétaire, qui parvint jusqu’aux oreilles de Hob. Croyant reconnaître cette voix, le cœur battant, l’immortel se releva avec peine et franchit les quelques mètres, qui lui parurent interminables, le séparant de Dream…


Hob s’arrêta. Quarante-neuf Dream l’entouraient. Quarante-neuf répliques de son amant plongeant chacune une amphore dans un fleuve aux eaux corrompues par des algues vertes, pour remplir une même jarre trouée.


– Dream ? lança un Hob perdu à cette curieuse assemblée.


Dans un mouvement parfaitement synchronisé, les visages se tournèrent vers lui. Le visage de Dream lors de leur première rencontre. Hob scruta avec attention les quarante-neuf figures encadrées par une chevelure mi-longue aux pointes effilées qu’il avait toujours trouvée discutable. Le Dream qu’il avait interrompu dans sa besogne lui adressa un regard plein d’espoir. Hob s’avança, ses pieds nus pataugeant dans les algues s’écoulant de la jarre percée, et se plaça face à ce Dream qui laissa échapper une tendre prière. Hob pouvait sentir l’odeur des marécages suinter à travers les pores de son corps dénudé. L’immortel laissa échapper un timide « pardon » avant de s’écarter : ce n’était pas son Dream.


Il s’éloigna des quatre-neuf silhouettes qui redevinrent celles de quarante-neuf jeunes femmes condamnées à remplir cette jarre percée pour l’éternité. Quarante-neuf sœurs criminelles, dont les mains étaient couvertes du sang de leurs époux assassinés le soir de leurs noces. Hob poursuivit son exploration des marécages, sourd à leurs appels.


Le cri de Dream se fit entendre sur sa droite. Franchissant à nouveau le voile brumeux, Hob se retrouva face à son amant, attaché aux poignets et aux chevilles à un rocher. Dream abaissa jusqu’à lui ses yeux rougis de larmes et de sang et lui hurla de lui venir en aide. Hob s’élança vers Dream et, tout en le rassurant, troublé par son visage qui était celui de leur deuxième rencontre, tenta de le libérer de ses entraves. Soudain, un vautour s’abattit sur Dream et d’un coup de bec, lui transperça le flanc pour en faire jaillir son foie. Dream poussa un hurlement de souffrance. Il tourna ses yeux baignés de larmes ensanglantées vers Hob.


– Je t’en prie… Hob, ne m’abandonne pas…


L’immortel le scruta avec attention. C’était bel et bien les traits de Dream. La voix de Dream. Mais cette odeur de chair pourrissante n’était pas celle dont il s’était gorgé lors de leurs ébats. Hob relâcha le lien retenant le poignet de Dream à la roche et tout en lui murmurant un « pardon », s’en écarta. Ce n’était pas son Dream.


L’homme lui cria de revenir, qu’il pourrait devenir tout ce qu’il souhaitait qu’il soit mais Hob ne se retourna pas et disparut dans le brouillard, laissant le vautour aux yeux malins se repaître du foie du supplicié.


– Hob, aide-moi.


L’immortel cligna des paupières. La brume s’écarta, dévoilant la silhouette de Dream, la taille ceinte d’une corde le retenant au tronc d’un arbre aux branches basses. Hob s’approcha et vit les lèvres desséchées par la soif et les côtes creusées par la faim de ce Dream qui était celui qui l’avait abandonné pour ce maudit Shakespeare. Dream leva vers lui, son visage maculé de poussière et dépouillé de toute trace d’arrogance. L’ancien Maître des Rêves tendit une main vers le ruisseau s’écoulant devant lui, l’eau se retira, l’empêchant de boire. Hob s’apprêtait à cueillir l’un des fruits juteux suspendus à l’une des branches mais lorsque ses doigts rencontrèrent la chair du fruit, celui-ci devint sable.


– Tu dois me libérer, Hob… et je pourrais enfin me nourrir et boire… Je t’en prie, Hob, aide-moi. Je suis un mortel à présent et mon corps doit se nourrir. Si tu me libères, mon corps, même privé de magie, sera toujours tien. Mon Hob…


L’immortel s’agenouilla et se saisit du visage dans son amant entre ses mains. Il le caressa du bout de ses pouces tremblants. Il ressemblait tellement à ce Dream qui avait fait naître en lui, une détestation immémorielle pour Shakespeare, ce piètre rimailleur ! Hob ne put réprimer un sourire amusé et effleura les pommettes saillantes de ses lèvres. Ce Dream qui avait semé pour de bon, les graines de cet amour qu’il avait longtemps tenu dissimulé, même à ses propres yeux. Les lèvres de Dream s’entrouvrirent, frôlant les siennes de son haleine. Une haleine putride de viande avariée. Hob déposa un baiser contre le front de celui qui avait tué son propre fils pour tromper les dieux et s’éloigna de lui. Ce n’était pas son Dream.


Le brouillard s’effaça. Hob aperçut une silhouette solitaire, en compagnie du rat, assise sur un rocher, tout près de l’étang gelé. Il s’en approcha et vit avec horreur, Dream, le Dream dont il était tombé amoureux pour de bon – celui de 1789 – s’entaillant le bras à l’aide d’une pierre au bout pointu. Hob poussa un cri d’effroi. Dream plongea cette lame improvisée dans sa chair et la perça avec rage. Du sang jaillit de la blessure. Sang qu’il recueillit sur ses doigts avant de se jeter au sol. Hob vit avec horreur des phrases, innombrables, sans queue ni tête, tracées dans le sol poussiéreux.


– La confrérie des critiques, marmonna Dream tout en inscrivant de nouveaux mots à l’aide de ses doigts ensanglantés. En réalité, une sombre confrérie, liée par des rites profanes et des serments de sang. Pour détruire un auteur, ils sacrifient un enfant et accomplissent une masse critique…

– Dream ? chuchota Hob en s’agenouillant devant lui.

– Une ville dont les rues sont pavées de temps, poursuivit l’ancien Maître des Rêves sans quitter un seul instant son terrible ouvrage du regard. Un train rempli de femmes silencieuses, traversant éternellement le crépuscule. Une tête faite de lumière.

Il s’arrêta quelques instants, laissant goutter ses doigts sanglants au-dessus de la poussière.

– Un petit morceau de carton bleu, reprit-il d’un ton devenu rageur en écrivant furieusement quelques mots sur le sol. Une prune, sucrée, acidulée et froide. Un poisson rouge qui se transforme en loup à la pleine lune. Deux vieilles femmes emmenant une belette en vacances.

– Dream ! cria Hob en lui saisissant la main pour retenir son geste fou.


Il sentit les doigts de son amant se replier contre les siens. Le sang de Dream vint tacher sa peau.


Les griffons ne devraient pas se marier. Les vampires ne dansent pas, Hob Gadling, murmura Dream en levant ses yeux bleus vers lui. Un homme qui hérite d'une carte de bibliothèque pour la bibliothèque d'Alexandrie, non plus…


Son corps nu fut saisi de violents tremblements – ricanements ou sanglots ? Hob fut incapable de le dire.


Un rosier, un rossignol et un collier noir en caoutchouc pour chien, continua Dream d’une voix devenue rauque, ne pouvant mettre fin à son énumération infernale. Un homme qui tombe amoureux d'une poupée en papier ou un immortel, d’un rêve.


Dream porta la main de Hob à ses lèvres et déposa des baisers papillons contre ses phalanges. Il était redevenu l’amant de chair et de sang que Hob avait découvert dans leurs rêves communs. Un doux parfum d'encre et de vin entremêlés vinrent lui chatouiller l’odorat. Hob se rapprocha de Dream et ferma les yeux, savourant cette tendre caresse.


Le soleil se couchant sur le Panthéon, reprit Dream d’un ton hypnotique, séducteur. Un vieil homme à Sunderland qui possédait l'univers et le conservait dans un bocal en verre dans le placard poussiéreux sous son escalier.


Hob ouvrit les yeux et passa ses doigts dans les cheveux noués en catogan. Une mèche aile de corbeau s’échappa du ruban et vint effleurer sa peau. Dream esquissa un curieux sourire. Il lui décocha ce regard qui avait achevé de lui capturer le cœur, lorsqu’ils avaient affronté les sbires de Lady Constantine.


– Dream, murmura-t-il en se penchant vers lui pour embrasser ce qu’il croyait être son Dream.


Quelque chose cependant, le retint au dernier moment. Le regard de Dream s’assombrit. Hob s’écarta avec précipitation et libéra sa main de celle de l’homme qui n’était pas Dream. Son amant, ou plutôt, celui qui se faisait passer pour lui, tenta de le retenir mais Hob sut résister à ses suppliques mensongères.


– Je suis le Prince des histoires, murmura l’ersatz de Dream en usant de sa plus belle voix grave, ton Magicien, Hob Gadling. Laisse-moi te conter d’autres histoires ! J’en possède à foison ! Celle d’une Belle Dame arachnéenne et d’une Ombre défiant les dieux. D’un enfant et de fantômes, des rats et leur royaume souterrain. Hob, je t’en prie.


Hob l’attrapa par le visage. Un sourire s’étira sur les lèvres devenues cruelle grimace, de ce Dream illusoire. Les doigts de Hob caressèrent les joues pâles qui se parèrent d’une barbe sombre striée de poils argentés. Les traits de Dream, qui n’était pas Dream, se durcirent, devenant ceux d’un homme aux traits sournois.


– Tu n’es pas mon Dream, déclara Hob avec assurance tout en relâchant le visage du supplicié.


Une lueur orgueilleuse traversa les yeux sombres de celui qui avait cru pouvoir échapper à cette juste punition qu’est l’oubli. Hob se releva et refusant d’écouter les élucubrations du sinistre individu, s’avança jusqu’à l’étang. L’homme aux yeux d’encre cessa sa folle énumération et esquissa un curieux sourire :

– Et que dirais-tu d’écouter l’histoire du marchand de sable emprisonné pendant plus d’un siècle dans une sphère de verre ? C’est l’une de mes meilleures histoires.

– Quelle histoire ? s’enquit Hob en se tournant vers lui, méfiant.

– Il était une fois un Infini, créé bien avant le Monde que tu connais. Il régnait sur le royaume des rêves et des cauchemars, façonnant les songes et veillant sur les rêveurs. Les inspirant parfois… Et un jour…

L’homme se mit à tracer de nouvelles lignes sur le sol.

– Un magicien avide de pouvoirs a réussi à l’emprisonner. Le Marchand de sable a tenté, dans un dernier rêve désespéré, d’appeler son ami… son immortel, mais celui-ci n’a pas su écouter son appel, le condamnant à cent ans d'emprisonnement. Et aujourd’hui, Robert Gadling, murmura le Magicien devenu Fou, tu ne pourras pas le sauver. Nul ne peut échapper aux Bienveillantes. Personne. Pas même un ancien dieu, ni un ami cher ou un amour longtemps caché. Personne.


Hob détailla le visage transpirant l’amertume du fourbe Magicien. Un souvenir se faufila alors dans son esprit qui en était rempli. L’immortel eut un mouvement de recul, réalisant qu’il avait déjà échoué à protéger son Dream. Ce songe que l’Infini lui avait envoyé lorsqu’il avait déserté le front, la demeure de Roderik Burgess dont il avait perçu la curieuse atmosphère, le corbeau qui avait tenté de le retenir lorsqu’il avait fui la propriété. Les rumeurs prétendant que le charlatan retenait prisonnier un démon… Dream, comprit Hob le cœur soulevé d’une vague nauséeuse. Dream avait été le « démon » qui avait permis à Burgess d’accéder à cette fabuleuse richesse. Dream qui avait tenté de l’appeler, lui, son dernier espoir. Hob n’avait pas su interpréter cet appel à l’aide… et l’avait abandonné à son triste sort.


– Je ne répéterai pas la même erreur ! hurla l’immortel à l’intention du Magicien arborant un superbe air de dédain. Je ne l’abandonnerai pas !

– Tu échoueras Hob Gadling car tout homme est condamné à l’oubli… surtout ceux qui ont commis des actes impardonnables. Nous sommes tous des suppliciés ici et Dream, ce père assassin, mérite sa place dans cet Enfer.

– Tu mens !

– Bien sûr que je mens, je suis un conteur.


L’immortel se retourna vers l’étang gelé. Saisi d’une rage incontrôlable, il attrapa une pierre se trouvant à ses pieds et en frappa la glace. Une fissure se dessina sur l’étang. Hob tremblant de colère, lançant de terribles imprécations contre les dieux, les humains et les Infinis qui n’avaient pas su aider son amant – leur propre frère ! – frappa de nouveau la paroi gelée. La fissure s’étendit, devenant cassure. Hob poussa un autre cri, se maudissant, lui, Robert Gadling, pour son arrogance et ses erreurs. Pour ne pas avoir su assumer ses désirs le poussant vers cet être qu’il croyait lui être interdit. Il hurla sa frustration, sa colère et son envie, toujours présente de le revoir, de le serrer à nouveau dans ses bras. Il cria sa folie de s’être laissé entraîner dans cet Enfer agonisant pour sauver ce dieu qui n’était plus et qu’il refusait, lui, l’humain pathétique, à abandonner. La pierre tomba de ses mains. La glace explosa, projetant des pointes acérées. L’une d’elle frôla la joue de Hob, lui dessinant une entaille. Du sang s’écoula de sa plaie.


Les mains appuyées contre ses genoux, épuisé, Hob Gadling, l’immortel qui n’avait jamais renoncé, laissa l’espoir lui être arraché, tandis que des larmes coulaient le long de ses joues et que des pardons s'échappaient de ses lèvres.


Tout d’un coup, une faible mélodie s’évada de l’étang gelé. Une musique mystérieuse, qu’aucun musicien, même le plus doué de tous, aurait pu reproduire. Le chant des astres. L’infini du cosmos et la multitude d’étoiles naissant et mourant à chaque minute. Hob redressa le menton, se croyant victime d’une illusion. La faible mélodie s’intensifia, devenant un chant. Le chant des songes berçant les hommes.


– Dream… murmura Hob en se levant et s’approchant du lac gelé d’un pas traînant. Dream…


La musique devint voix. Cette voix qui murmure à votre oreille lorsque vous vous apprêtez à rejoindre le Royaume des Rêves. Cette voix qui peut se faire mauvaise lorsqu’elle vous plonge en plein cauchemar, douce quand elle vous offre un rêve. La voix du songe qui peut vous apporter l’espérance lorsque vous croyez en être privé dans la réalité. La voix de Dream.


Hob s’agenouilla sur le lac gelé, au niveau de la fissure et se pencha. Porté par cette voix, il se prit à espérer. Ses doigts se plongèrent dans l’entaille dessinée dans cette glace ayant l’aspect du verre et, sans tenir compte des morceaux gelés déchirant la peau de ses doigts, il les arracha un par un. Une ombre se dessina sous l’étang. Hob laissa échapper un cri douloureux lorsqu’un morceau de glace, plus gros que les autres, lui perça la paume. Son sang glissa sur la paroi de verre, maculant sa pureté de sa souillure. Il essuya sa main blessée contre son pantalon crasseux et, sans tenir compte de la douleur lui dévorant la chair, reprit sa tâche.


Le corps de Dream apparut enfin. Hob retira un dernier morceau de glace, se saisit de son amant endormi et le ramena à la surface. Il l’attira contre lui et nicha son nez au creux de son cou pour se repaître de son odeur devenue familière. L’odeur mêlant le pétrichor et l’armoise. Son cœur cosmos battait faiblement, mais il était bel et bien vivant. Hob appuya sa main maculée de sang contre la joue, la striant de marques ensanglantées. Il resta un long moment, ses bras enserrant le corps endormi, le berçant contre lui, lui murmurant ces mots d’amour qu’il n’aurait jamais osé proférer dans la réalité ou dans un rêve. L’être qu’il tenait entre ses bras était son Dream.


– Dream, demanda-t-il à l’endormi tout en baisant sa tempe avec tendresse. Que dois-je faire ?


À cet instant, l’une des parois de la grotte s’écroula, laissant apparaître une nouvelle cavité. Hob resserra son étreinte autour du corps inconscient. Il repensa aux trois épreuves imposées par les Bienveillantes. Il avait réussi les deux premières… mais comment faire pour la troisième ? Devait-il transporter le corps de Dream jusqu’à la sortie de cet Enfer ? C’était aussi simple que cela ? Non, c’était beaucoup trop facile… Il se trompait. Il jeta un regard à Dream endormi, tentant de chercher la réponse à sa question dans les traits de son amant. Cette aventure ne pouvait pas se terminer de façon aussi simple, cela ne pouvait pas constituer une bonne péripétie et Hob devinait que la divinité vengeresse appréciait les bonnes histoires. Pas celles qui se terminent bien, non, mais celles qui entretiennent le suspens…


– Il était le père d’Orphée, lança la voix du Magicien devenu Fou derrière lui. Les enfants peuvent reproduire les erreurs de leurs parents… pourquoi l’inverse ne serait-il pas envisageable ?

– Que veux-tu dire ? attaqua Hob en se retournant vers le sinistre individu.

– Que s’est-il passé pour Orphée, Robert Gadling ? Toi qui as appris à lire et à aimer les histoires. Tu devrais le savoir.

– Il avait conclu un pacte avec Hadès, répondit Hob d’un ton précipité, Eurydice aurait pu lui être rendue s’il n’avait pas regardé derrière lui avant d’atteindre la lumière du jour. Il l’aimait, murmura Hob en caressant les lèvres closes de Dream. C’est pour ça qu’il s’est retourné. Il l’aimait et était impatient de la revoir…

– Une histoire vieille comme le monde, grommela le Fou en caressant le rat posé sur son genou. Qui ne cesse d’être écrite, réécrite et interprétée. Et toujours avec cette même question : Qu’aurais-je fait à la place d’Orphée ?


Hob détacha le corps de Dream du sien et le reposa délicatement sur l’étang gelé. Leur histoire n’avait jamais été un conte de fées, et il ne pourrait pas le réveiller d’un baiser… en revanche, une tragédie, soumise aux ruses des terribles Bienveillantes… L’immortel se redressa et priant pour ne pas se tromper, se dirigea vers ce qu’il pensait être sa dernière épreuve.


– N’oublie pas Hob Gadling, lui cria le Fou alors qu’il disparaissait dans l’obscurité, L’Enfer n’est pas un lieu, c’est quelque chose que tu portes en toi.


Hob emprunta le petit sentier en pente couvert de brume. Il s’immobilisa et entendit un bruit de pas derrière lui. Une odeur familière vint lui chatouiller les narines et comprenant qui se trouvait non loin de lui, l’immortel ne put réprimer un sourire. Il résista à la tentation de s’assurer de la présence de l’être aimé et poursuivit son chemin. 


Le brouillard se dispersa. La grotte devint le lieu de leur première rencontre. Hob ne répondit pas aux appels de ses trois amis l’invitant à prendre part à leurs libations. Il continua sa route, traversant la salle du White horse où le dramaturge Marlowe tenta de l’attirer dans ses filets pour monter un bon coup contre ce maudit Shakespeare. Hob esquissa un sourire et déclina l’offre pourtant alléchante. Ses pas le guidèrent dans la chambre somptueuse qui avait abrité son bonheur conjugal avec Eleanor. Elle s’approcha de lui, leur nouveau-né qui n’avait pas vécu serré contre sa poitrine, le petit Robyn tenant sa robe. Elle le supplia de rester avec eux, de prendre du repos en leur compagnie. Hob eut un triste sourire et repoussa ces fantômes tant aimés. D’autres fantômes, d’autres amours, d’autres amis perdus apparurent pour tenter de le retenir sur ce sentier escarpé mais Hob sut résister à leur appel. Jusqu’au bout. Même Baby ne put le convaincre, cette fois-ci, de se perdre dans une étreinte, pas plus que la douce Audrey, le dernier de ses grands amours…



Les deux amants n’étaient pas loin d’atteindre la sortie de la caverne, nimbée d’une lumière accueillante. Hob ralentit le pas. Il pouvait sentir le souffle de Dream courir le long de son cou. Il était tellement impatient. Ils touchaient presque au but. Et si les Bienveillantes ne respectaient pas le pacte et s’emparaient de son bien-aimé juste à ce moment-là ? Le cœur de Hob s’emplit de désir. Le désir incommensurable de se retourner et de voir Dream. De ce désir de s’assurer de sa présence et de le prendre dans ses bras pour l’arracher à cet Enfer mort. Qu’avaient-ils à craindre ? Les monstres peuplant ce lieu mythique n’étaient plus que poussière, les souverains à sa tête étaient réduits à l’état de squelettes. Seuls demeuraient ces suppliciés condamnés à l’oubli. Personne ne viendrait les punir pour avoir commis une erreur ! Une simple erreur commise par amour. Un simple désir à assouvir. Rien de grave… juste un désir. Hob tourna la tête légèrement sur le côté. Les paroles de l’incarnation même du désir lui revint en tête. Une fois qu’il aurait assouvi cette envie, que lui resterait-il si Dream lui était brutalement arraché ? Un regret. Un monstrueux regret dont il ne pourrait jamais se consoler. Il aimait Dream. Il le désirait, certes, mais il l’aimait suffisamment pour résister à cette envie afin qu’ils puissent goûter, ensemble, aux plaisirs de l’humanité.


– Je t’aime, murmura Hob à l’intention de l’ombre se trouvant derrière lui.


Il s’écarta de l’ombre demeurée muette et s’avança dans la lumière.



***

  1. La chanson citée au début du chapitre est "It's a sin" de Pet Shop Boys.
  2. La description de l'Enfer s'inspire de celle du Gorgias de Platon
  3. L'inscription sur le portail menant au champ des suppliciés "Toi qui entre ici, abandonne tout espoir" vient de l'Enfer de Dante.
  4. Les paroles sans queue ni tête prononcées par un personnage du Magicien/du Fou/Faux Dream sont des citations du Comics et sont les paroles proférées par l'infâme Richard Madoc après avoir été puni par Dream dans le comics.






Publié sur Fanfictions.fr.
Voir les autres chapitres.

Les univers et personnages des différentes oeuvres sont la propriété de leurs créateurset producteurs respectifs.
Ils sont utilisés ici uniquement à des fins de divertissement etles auteurs des fanfictions n'en retirent aucun profit.

2026 © Fanfiction.fr - Tous droits réservés