Note: Ce récit est un long OS que j'ai décidé de diviser en plusieurs chapitres. Ce récit est inspiré du mythe de Galatée et Pygmalion que l'on retrouve dans les Métamorphoses d'Ovide.
L'histoire, comme le mythe, traite avant tout d'une histoire d'amour et de désir et met en scène un couple non canon.
Il y a également des scènes flirtant avec l'érotisme.
***
La chaleur écrasait Londres qui ne rêvait plus depuis plusieurs jours. D'éminents spécialistes s’étripaient dans les journaux télévisés et sur les réseaux sociaux pour savoir ce qui provoquait la vague de violence qui s’était abattue au même moment : la privation de songes ou la chaleur ?
Pour Hob Gadling, assis dans un wagon du métro bondé et suant à grosses gouttes, la question n’avait pas de réponse. Il appuya sa joue contre la vitre, espérant capter un peu de fraîcheur, les paupières mi-closes, abêti par la température et un sommeil qui n’avait rien de réparateur. De mémoire d’immortel, il n’avait jamais connu pareilles températures et son corps souffrait des mêmes désagréments que ceux de ses pairs. Il ouvrit les premiers boutons de sa chemise tout en s’éventant de sa main droite. Une femme l’observait avec un intérêt non dissimulé. Il lui adressa un petit sourire, conscient que ce petit flirt pouvait se révéler dangereux par temps de canicule et d’insomnies. Il reporta son attention sur le paysage urbain défilant sous ses yeux pour oublier les longues jambes fuselées prisonnières dans un short coloré. Ses narines se mirent à palpiter. Cette chaleur écrasait la foule sous ses doigts de feu, forçant les corps à se dévoiler, pressant les peaux pour en extraire un parfum d’animale sensualité… une odeur rappelant celle flottant dans l’air après la baise. Hob passa la langue sur ses lèvres déshydratées. Il aimait le sexe, l’avait toujours aimé ; et suite à sa séparation avec sa dernière petite amie, les activités crapuleuses lui manquaient, surtout depuis ses nuits vierges de rêves.
Hob souleva discrètement une paupière, observant les corps échauffés et suants l’entourant ; cherchant dans la courbe d’une jambe nue ou d’une aisselle levée, une image qu’il pourrait invoquer pour nourrir ses fantasmes éveillés à défaut de pouvoir rêver. Il poussa un soupir et massa son front fiévreux. Épaules parsemées d’une constellation de taches de rousseur, nombrils à la peau sombre laissant entrevoir un piercing coquin ou un grain de beauté taquin, les rondeurs d’une paire de fesses… Il avait tout cela à sa disposition mais rien qui puisse susciter une montée de sève. Tous ces corps moites lui faisaient l’effet de simples statues. Aucun de ces corps ne lui donnait envie. Et pourtant… il avait goûté à bien des chairs au cours de sa – très, trop ? – longue existence : des corps dont les odeurs, les formes et les textures se confondaient dans son esprit, ne formant plus qu’un monstre hybride sans nom et dépourvu de sexe.
Un jeune homme, portant un long manteau noir inadapté à l’été, passa devant lui, sa peau luisante de sueur. Il jeta un furtif regard à Hob, le fixant de ses petits yeux bruns avant de rejoindre un groupe à l’autre bout du wagon. Hob cessa de s’éventer et essuya ses mains poisseuses sur son jean. Un corps. Un seul corps qu’il prenait plaisir à déshabiller en rêve – d’où sa frustration de ne plus pouvoir le faire depuis que les songes avaient été bannis de l’existence humaine – lui faisait envie. Un sourire s’esquissa sur ses lèvres lorsqu’il observa le jeune homme vêtu de noir. Un corps qu’il ne connaissait pas et qui n’était pas celui de son ancienne petite amie…
Le métro s’arrêta, vomissant les corps en sueur dans la fournaise. Hob par réflexe, resserra ses doigts autour de la petite bombe au poivre qu’il dissimulait dans la poche de son jean. Il se fraya un passage parmi les voyageurs, tout en veillant à rester vigilant et à garder les yeux baissés pour éviter les ennuis. Les personnes autour de lui, surtout les femmes, avaient adopté cette même posture défensive depuis la vague de chaleur et de non-rêves frappant la capitale. Une fois hors de la station, Hob s’autorisa à redresser le menton pour happer quelques gorgées d’air avant de reprendre sa déambulation sous un soleil écrasant.
L’immortel parvint au bout de longues minutes de marche, une traversée du désert, à sa destination. Il ne désirait plus qu’une chose à présent : une bonne boisson froide pour étancher sa soif. Il appuya son doigt sur l’interphone et le retira très rapidement tant ce simple contact était désagréable. Un curieux son s’éleva autour de lui, au lieu du grésillement habituel, rappelant une respiration ténue.
– Gala ? demanda Hob en se penchant de nouveau vers l’interphone.
Le souffle devint un murmure qui prit les accents d’une voix grave à la fois si prochaine et si lointaine. Une voix qu’il se désespérait d’entendre depuis leurs dernières retrouvailles et la promesse – fausse – qu’il lui avait faite de venir le voir plus souvent… Hob encadra l’interphone de ses deux mains et s’apprêtait à nommer l’être qui l’avait oublié lorsque la voix de son amie résonna dans l’appareil.
– Hob ? C’est bien toi ?
Il se redressa et du bout des lèvres, tout en vérifiant que nul ne les entendait, confirma son identité. Un cliquetis se fit entendre et après un dernier regard par-dessus son épaule, il pénétra dans la maison où l’attendait sa collègue et amie. Elle referma la porte derrière lui et verrouilla les serrures avec application. Hob aperçut, cachée parmi les parapluies posés sous le porte-manteau, une carabine flambant neuve. Gala surprit son regard, mais il n’émit aucun commentaire. Les Londoniens étaient nombreux à s’être équipés pour se défendre de ce déferlement de violence quotidienne depuis quelques jours. Les autorités étaient débordées et les exactions commises ne cessaient d’augmenter. Gala lui demanda à voix basse s’il savait s’en servir, au cas où… Hob confirma d’un petit signe de tête, sans entrer dans les détails : il avait été soldat, et bien d’autres choses, et savait manipuler les armes à feu.
Rassurée sur ce point, elle lui montra comment verrouiller la porte et mettre l’alarme en route, tout en lui recommandant de ne pas traîner dans la rue à la nuit tombée.
– L’un de mes voisins a été tué hier soir, murmura-t-elle. Sale histoire… les gens sont devenus fous. Tu crois que ça va s’arrêter un jour ?
– Espérons-le…
Alors qu’ils se dirigeaient vers la cuisine, un bruit sourd se fit entendre à l’étage. Hob leva les yeux vers l’escalier, Gala s’empressa de le saisir par le bras pour l’entraîner à l’écart. Elle se mit à parler d’une voix forte, tout en retenant ses sanglots. Hob comprit qu’elle cherchait à lui dissimuler quelque chose. Il prit place sur un tabouret et caressa le vieux chat tigré allongé sur l’îlot central.
– Salut mon vieux, dit-il à l’intention du chat ronronnant contre ses doigts. Toi et moi allons passer deux semaines ensemble, en tête-à-tête, n’est-ce pas formidable ?
Le chat poussa un miaulement approbateur avant de sauter sur les genoux de sa future nourrice. Il lui pétrit le pantalon avant de se lover contre lui, sa tête frottant son ventre. Gala déposa une carafe de citronnade et deux verres entre eux, le servit avant de s’installer face à lui.
– Merci d’avoir accepté de garder Pygmalion, fit-elle en portant son verre à ses lèvres, sinon, nous aurions dû renoncer à notre petit voyage à Florence.
Gala avait acheté les billets d’avion sur un coup de tête, suite à un rêve un brin confus, quand elle avait commencé à sentir que sa compagne lui échappait…
À cet instant, un nouveau bruit, plus fort que le précédent, retentit au-dessus de leurs têtes, faisant vaciller le plafonnier. Pygmalion prit peur, sauta des genoux de Hob et partit se réfugier dans le salon.
– Comment va-t-elle ?
– Irritable, répondit Gala en resserrant ses doigts autour de son verre. Elle est obsédée par cette foutue statue ! Elle a même oublié notre anniversaire de mariage ! ponctua-t-elle d’un rire amer en étouffant son chagrin d’une longue rasade citronnée.
La jeune femme reposa son verre et commença à se casser les ongles, geste trahissant sa nervosité. Hob l’observait en silence. Gala était l’une de ses collègues favorites, l’une des toutes premières à lui avoir réservé bon accueil lorsqu’il était arrivé au lycée en tant que nouveau professeur d’histoire.
La jeune femme lui décocha un triste sourire et comprenant qu’elle trouverait, une nouvelle fois, une oreille attentive chez son collègue, osa se confier à lui :
– Cela fait des jours que je ne l’ai pas vue, depuis le début des vacances… elle est tout le temps enfermée dans son atelier. J’espère que ce séjour loin de sa sculpture lui fera du bien et nous permettra de nous retrouver.
– Qu’est-ce qui la fascine tant dans cette statue ?
– Je ne sais pas, marmonna Gala. Eh non, Hob Gadling, elle ne passe pas tout son temps avec une jolie femme en guise de modèle !
Hob eut un sourire amusé et pressa les doigts de son amie avec affection. Les traits de celle-ci se détendirent… avant de s’assombrir à nouveau lorsque le bruit laissa place à une série de jurons suivis de projectiles.
Gala baissa la tête, honteuse du spectacle offert par sa compagne. Les sautes d’humeur de son épouse avaient commencé quelques jours avant cette vague de chaleur, quand elle s’était levée au beau milieu de la nuit suite à un rêve et s’était précipitée dans son atelier, en proie à une fièvre créatrice.
La jeune femme, habituée aux élans artistiques de son épouse, ne supportait plus son obsession pour cette statue et le temps, indécent, qu’elle passait à l’atelier. Gala ne put réprimer un sourire. C’était pourtant son imagination qui l’avait séduite lors de cette conférence rébarbative sur la sexualité au Moyen-Âge à laquelle Hob l’avait traînée… Alors qu’elle s’ennuyait à mourir, cette femme aux joues rondes et à la peau sombre, vêtue d’une salopette colorée alors que les autres personnes autour d’eux arboraient des tenues aussi sinistres que leurs visages, s’était avancée vers elle, pour lui offrir une coupe de champagne et une plaisante distraction. Leur mariage, après quelques mois de relation, avait surpris leurs proches. Excepté Hob Gadling. Hob qui avait accueilli de son sourire d’homme qui semblait avoir eu mille vies, la nouvelle de leur union secrète.
– Tu as bien de la chance d’être célibataire, soupira Gala en serrant les doigts de Hob entre les siens.
Son couple n’était pas le seul à souffrir des effets ravageurs de cette intense chaleur combinée à la disparition des songes. De nombreuses unions parmi leur entourage n’avaient pas résisté à ce cataclysme. Ce n’était pas le pire… Chaque jour, les médias faisaient le décompte macabre des crimes commis par des citoyens qui, avant que cette folie furieuse ne s’empare d’eux, étaient des personnes intégrées dans la société. Les journalistes faisaient défiler le nombre des cambriolages, des agressions, des meurtres et des viols d’une voix monocorde, comme si l’horreur avait laissé finalement place à la banalité. Personne ne savait comment avait commencé cette folie et nul ne savait comment l’arrêter…
Hob retira sa main de celle de Gala. Elle avait renoncé pour le moment à le caser avec l’une de ses connaissances plus ou moins éloignées. Il appréciait les efforts de son amie, elle se souciait de son bien-être, mais il n’était pas encore prêt à entamer une nouvelle relation. Il se mit à fixer le fond de son verre, prenant peu à peu conscience du poids écrasant de la solitude. Un fardeau qu’il ne pouvait pas partager avec Gala car comment lui expliquer qu’il ne pourrait jamais construire de relation durable avec qui que ce soit? Qu’il finirait par s’éloigner d’elle aussi, en rompant les amarres sans se retourner? Il n’avait pas d’autre choix pour préserver son secret.
Ses doigts glissèrent le long du verre. Il avait quitté sa dernière petite amie, une belle brune aux grands yeux bleus innocents – depuis quelques années, ses conquêtes se ressemblaient toutes – après que celle-ci lui avait demandé lors d’un repas de famille aussi long qu’éprouvant, d’être présentée aux Gadling. Dès cet instant, il avait su que leur histoire était terminée. Il ne pouvait plus jouer la carte du pauvre « orphelin solitaire » , plus en ce XXIe siècle où dès votre naissance, vous étiez un numéro d’état civil. Même s’il avait tenté de s’inventer un tel passé, elle aurait voulu faire un pèlerinage sur la tombe de ses parents. Comment aurait-il pu lui expliquer que les siens n’étaient plus que poussière depuis belle lurette et que leurs tombes avaient sans doute dû être détruites bien avant sa naissance à elle pour laisser place à de coquets lotissements ou à un spacieux centre commercial ?
Gala l’appela avec douceur, comprenant qu’il était encore une fois perdu dans ses pensées. Il la rassura d’un sourire et eut un haussement d’épaules faussement décontracté comme pour lui prouver que son état de célibataire endurci ne lui importait guère. Il mentait. Il avait fini par se résigner et à accepter ces relations éphémères, vouées à l’échec, prix à payer pour jouir du cadeau qui lui avait été offert. Et pourtant… depuis qu’il l’avait retrouvé et de nouveau perdu, le poids de la solitude lui était redevenu pesant…
– Hob ? Est-ce que tout va bien ?
Il prétexta la fatigue, mal frappant nombre de leurs concitoyens, pour justifier ses rêveries. Gala eut un sourire compatissant. Hob remarqua alors le flacon posé sur le plan de travail. Il avait eu vent sur les réseaux sociaux, de cette mixture vendue comme miraculeuse et garantissant à chacun, de retrouver le royaume des rêves.
– Ça marche, cette connerie ? s’enquit-il en pointant du doigt la bouteille emplie d’un liquide ambré, vendue à un prix indécent.
– Pas du tout et ça m’a coûté un rein ! Je serais prête à vendre ma putain d’âme pour rêver à nouveau ! Pas toi ?
Hob esquissa un sourire :
– Je serais même prêt à céder mon immortalité pour tomber dans les bras de Morphée.
– L’immortalité, voyez-vous ça ! le rabroua Gala d’un ton taquin en lui envoyant une miette de pain à la figure. Un immortel, toi? Cela expliquerait pourquoi nos ados boutonneux trouvent tes cours si vivants ! Alors dis-moi, l’Immortel, qui baise le mieux entre la reine Victoria et Elisabeth Ire ?
– J’ai promis à ces deux charmantes dames de ne jamais trahir leurs petits secrets, répliqua Hob avec malice.
Gala éclata de rire, oubliant momentanément cette peur lancinante qui ne la quittait plus de voir son couple se déliter, donnant ainsi raison à sa famille qui avait qualifié son mariage de « folie ». Hob avala les dernières rasades de la citronnade, songeant à ses amours passées – les deux reines n’en faisaient pas partie. L’acidité du citron vint lui chatouiller la langue et il se demanda si sa langue caressant la sienne lui procurerait le même effet…
Après quelques échanges sur la rentrée et leurs collègues, Gala se leva et montra à Hob l’emplacement de la boîte à croquettes et du sac de litière de Pygmalion. Elle lut la liste des instructions épinglée sur le frigo, insistant sur la ration à respecter pour éviter que ce gourmand de Pygmalion ne prenne trop de poids.
Après lui avoir rappelé que le bon vieux matou de canapé n’était pas autorisé à sortir, elle parut se souvenir d’un détail :
– Au fait, nous avions recueilli un chat noir bien mal point juste avant que toute cette folie n’arrive. Il a disparu depuis quelques jours… Si toutefois il revient, laisse-le entrer.
– Un chat noir ? Et comment je suis censé le reconnaître ?
– Il n’est pas commun, murmura Gala d’un ton songeur. Il a les yeux bleus et une façon de vous regarder tout à fait étrange…
Hob promit de prendre soin du fugueur, tout en rassurant son amie en lui disant que son nouveau matou au regard de séducteur était probablement parti courir les femelles. Après tout, les êtres humains n’étaient pas les seuls à souffrir de cette vague de chaleur ! En regardant un reportage, il avait appris que les deux pandas du zoo de Londres avaient de nouveau copulé, après une période d’abstinence de trois longues années. Gala lui frappa l’épaule avec indignation, s’écriant que son « chat si fragile » n’avait rien d’un Don Juan à moustache !
Des bruits de pas se firent entendre dans l’escalier, interrompant leur discussion. Hob releva la tête et salua d’un ton qu’il espérait amical, la femme vêtue d’un long tee-shirt crasseux s’avançant vers eux. Elle ne répondit pas à son salut. Privée de sommeil et de nombreux repas, le visage rond de la jeune femme s’était creusé, offrant une terrible ressemblance avec un masque mortuaire. Ses longs cheveux noirs étaient sales et couverts d’argile blanche. Elle tendit la main, sa belle main mate, vers la carafe et sans tenir compte des récriminations de son épouse, la porta à ses lèvres. Elle but à grosses goulées, telle une assoiffée trouvant une oasis après une longue errance dans le désert. Le liquide sucré et collant coula le long de ses lèvres déshydratées et se glissa dans le creux de son vêtement trop grand, dévoilant le haut de sa poitrine où était tatouée la déesse dont elle portait le nom.
La jeune femme reposa la carafe sur l’îlot et s’apprêtait à quitter la cuisine lorsque Gala l’attrapa par le bras, la forçant à s’arrêter.
– Où vas-tu ? Le taxi ne va pas tarder à arriver ! Tu dois aller te changer !
Kali leva ses yeux sombres, dépourvus de chaleur; vers son épouse. Hob sentit une pointe de tristesse s’enfoncer dans sa poitrine. L’artiste pleine de vie et pétillante avait disparu, remplacée par une femme qu’il ne connaissait pas. Elle inclina la tête sur le côté, sa tresse dépeignée glissa le long de son épaule, tel un serpent s’éveillant.
– Je dois retourner là-haut.
Gala retint un sanglot et saisit son épouse par les joues, la forçant à la regarder. Elle pressa son front contre le sien, espérant retrouver la femme qu’elle aimait et qu’elle n’avait pas touché depuis des jours. L’épouse pleine d’énergie et qui d’un regard, parvenait à calmer ses craintes et lui donnait envie de profiter de chaque minute de l’existence, lui avait été enlevée.
– Mon amour, murmura Gala tout en caressant les pommettes devenues saillantes du bout des doigts. Regarde-moi. J’ai besoin de toi. Tu m’entends ?
– Mon œuvre…
– Peut attendre, mon amour… répondit la jeune femme en pressant ses lèvres contre celles étonnement froides de sa compagne.
Hob s’éclipsa dans le salon afin de leur laisser un peu d’intimité. Il prit place sur le canapé où Pygmalion vint le rejoindre. Il gratta les oreilles de l’animal d’un geste distrait tout en jetant un regard au journal daté de la veille et dont la une était consacrée à cette vague folle rappelant celle, qui n’avait duré qu’une journée, survenue en 2022, lorsque la violence s’était emparée du monde entier dans un déferlement de crimes abominables commis par des êtres qui avaient succombé à leurs plus bas instincts. La plupart des accusés, Hob s’était intéressé de près aux nombreux procès qui s’en était suivi, avaient été déclarés non coupables : les avocats avaient tous brandi la carte de « l’altération du discernement » pour sauver la tête de leurs clients.
Hob lui-même avait subi, à son échelle, les effets de cette journée sanglante. Au retour du lycée, oubliant toute prudence, il avait pris un raccourci… mal lui en avait pris. Il avait été agressé par deux voyous de pacotille et s’était fait dépouiller de son portefeuille et de son téléphone. Son lointain passé de soldat et de bagarreur lui avait néanmoins permis de s’en tirer avec un cocard et un coup porté uniquement à son orgueil. Il n’avait pas déposé plainte, c’était inutile, la police débordée ne l’aurait pas prise et il était retourné chez lui, vexé. Frustré. Toute la journée, il avait été assailli par des images de l’Etranger et sa colère, teintée de regrets, s’était muée en véritable rage. Une fois rentré chez lui, Hob avait fait l’amour à sa compagne de l’époque.
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Le lendemain, il n'avait plus aucun souvenir de cette saillie empressée, excepté un profond sentiment de dégoût. Il n’était plus ce type lutinant à tout-va derrière une étable ou au bord d’une rivière. Le soudard qu’il avait été s’était calmé et appréciait davantage les plaisirs de l’acte charnel autres que la simple et rapide pénétration. Sa compagne l’avait quitté dans les heures qui avaient suivi, non pas à cause de la façon dont il lui avait fait l’amour, elle aussi avait tenté de combler ses insatisfactions mises à nu dans cette baise agressive, mais parce qu’au moment de l’orgasme, il avait joui en hurlant un surnom qui n’était pas le sien…
Hob jeta un regard par la fenêtre et vit un taxi se garer devant la maison. Il avait déjà expérimenté les effets pervers de cette vague folle et il n’avait pas envie de réitérer cette expérience, alors il limiterait ses interactions avec l’extérieur. Frustré comme il l’était depuis ses retrouvailles avec l’Etranger, il risquerait de se mettre dans une situation qu’il ne désirait pas vraiment. Il entendit les deux femmes monter à l’étage. Il s’appuya contre le coussin du canapé tout en passant ses doigts sur les pattes de Pygmalion. Il serait si simple, grâce aux moyens modernes, d’assouvir certaines faims d’un simple clic, mais il n’en avait pas envie. Il regarda de nouveau la rue, espérant qu’il apparaisse sur ce trottoir en lui adressant un sourire semblable à celui qu’il arborait lors de leur dernière rencontre. Hob retint son souffle… mais seul le bruit de baisers échangés et de pas dévalant les escaliers se firent entendre.
Laissant Pygmalion à sa sieste, il accompagna les deux jeunes femmes, chargées de leurs valises et habillées pour affronter leur course dans les rues de la capitale, jusqu’au taxi. Kali leva une dernière fois les yeux vers l’Œil-de-bœuf du dernier étage de la bâtisse, avant de s’asseoir sur le siège passager. Gala tendit le trousseau de clefs à Hob et le serra contre elle. Il lui tapota les cheveux et lui murmura de profiter de son voyage. Elle raffermit sa prise autour de ses épaules et lui souffla au creux de l’oreille :
– Hob… ferme la porte de ce maudit atelier et n’y mets pas les pieds. Il y a quelque chose de mauvais là-haut…
Il promit du bout des lèvres qu’ il serait sage et ne s’attirerait aucun ennui. Gala lui pinça la joue avec tendresse, comme le ferait une mère avec un enfant turbulent, et rejoignit son épouse. Le taxi démarra, laissant Hob seul, avec pour unique compagnie, un chat qui avait probablement déjà usé huit de ses vies…
***
Suivant les consignes données par Gala, Hob verrouilla la porte avec soin, vérifia l’alarme et se rendit à l’étage pour déposer son sac dans la chambre d’amis. En passant devant la porte menant aux combles aménagés, là où se trouvait l’atelier de Kali, il ralentit le pas. La petite clef dorée accrochée au trousseau lui parut peser bien lourd dans sa poche. Il s’approcha de la porte et l’ouvrit, dévoilant l’étroit escalier conduisant à l’atelier. Pygmalion, qui était pourtant un chat placide, se mit à feuler, les poils du dos hérissés en une posture défensive.
Hob repoussa la porte d’un coup sec et la verrouilla avec minutie. Le chat, soulagé par cette sage décision, frotta sa tête contre sa cheville. Hob, oubliant la petite clef sur la serrure, prit Pygmalion dans ses bras et se dirigea vers la chambre qu’il occuperait durant son séjour. Il défit son sac de voyage, rangea ses affaires et sortit un bas de jogging et l’une de ses paires de chaussettes préférées. Il lança un regard de convoitise en direction de la bibliothèque et lui promit de s’intéresser à elle lorsqu’il se serait débarrassé de ses vêtements collants de sueur.
La fenêtre de la salle de bain, laissée ouverte, donnait sur le jardin extérieur où étaient plantés deux ifs de belle prestance – ces arbres avaient été l’unique motif de discorde entre Kali et Gala lors de la signature de l’accord de vente, la jeune artiste n’ appréciait guère la présence des ifs, qu’elle associait à la mort, dans leur nid d’amour ! Gala avait eu le dernier mot en arguant que ce n’étaient que des arbres et que s’ils possédaient un quelconque pouvoir magique, elle comptait bien s’en servir à leur avantage ! Les deux ifs étaient si proches de la maison que quiconque passait la main à travers la fenêtre, pouvait caresser leurs branches
Hob retira ses vêtements, sans se soucier d’être surpris par la vieille voisine de ses amies. Il n’avait jamais été d’un naturel pudique et s’était amusé de l’évolution des mœurs à ce sujet. Il avait tout de même regretté ses baignades dans la rivière de son enfance lorsqu’il avait dû se conformer aux délicatesses de l’ère victorienne ! Il ferma les yeux quelques instants, espérant capter un peu d’air frais contre son corps. Tout d’un coup, un croassement le fit sursauter. Un corbeau était perché sur la branche de l’if. L’oiseau ouvrit son bec d’un geste impatient, comme s’il désapprouvait fortement cette séance d’effeuillage. Amusé par l’attitude du corvidé, qui lui faisait l’effet d’une duègne pudibonde, Hob se pencha vers la fenêtre :
– Ai-je blessé ta pudeur, le corbac ?
Pygmalion, allongé sur la panière de linge sale faisait moins de manières et roupillait comme un bienheureux, indifférent à la tenue peu orthodoxe portée par sa nourrice !
Le corbeau battit des ailes et esquissa un curieux mouvement de pattes, comme s’il désirait communiquer avec lui. Le visage de Hob perdit de sa malice. Il se pencha vers l’animal, et tout en se traitant de « fou », osa lui murmurer :
– Le connais-tu ? Que lui est-il arrivé ?
L’oiseau se mit à piailler de plus en plus fort tout en se balançant sur ses pattes.
– Peux-tu lui passer un message pour moi ? Dis-lui… dis-lui qu’il me manque, chuchota Hob d’un ton précipité comme s’il craignait les mots qu’il venait de proférer. Dis-lui que je l’attendrai. Encore une fois…
Il tenta de caresser le corbeau mais celui-ci se déroba à son geste. Une écharde pénétra sa peau. Hob poussa un gémissement douloureux et se recula. Il essuya la petite perle de sang et s’apprêtait à poursuivre son échange avec le corbeau lorsque celui-ci se figea. L’oiseau de mauvais augure tourna la tête vers l’horizon se couvrant de nuages noirs et s’envola à tire-d’aile, comme redoutant la venue de l’orage menaçant. Hob tenta de l’appeler mais le corbeau avait disparu.
Hob se maudit d’avoir cru que ce stupide animal puisse avoir un lien avec l’être dont il guettait le retour. Il n’aurait jamais dû croire en sa fausse promesse. Ce n’étaient que des paroles en l’air, du vent ! Il ne lui rendrait pas visite plus souvent. Démon ou dieu, il devait sans doute avoir mieux à faire que de tailler le bout de gras avec un simple immortel !
Tout en se riant de ses prétentions – pourquoi continuait-il d’espérer ? – Hob entra dans la cabine de douche et actionna le robinet d’eau froide, laissant l’onde déferler en cascade sur son corps échauffé. Sa peau frémit et mit quelques secondes avant de s’habituer à la température. Son corps avait pris goût à la modernité et lui, qui s’était si souvent baigné dans des ruisseaux ou des lacs, était devenu bien frileux ! Il frictionna ses cheveux, savonna son corps avec force pour en chasser cette sueur poisseuse et s’étrilla le dos avec la brosse, comme si chaque coup donné allait effacer la frustration qui l’envahissait peu à peu. À bout de souffle, il laissa la brosse glisser de ses doigts et colla son front contre la faïence. L’eau s’insinua contre sa nuque et coula le long de ses épaules, délicieux petits baisers frais. Sa main devenue vagabonde suivit le cheminement des gouttes d’eau le long de son torse, traça la courbe de sa vieille cicatrice – petit souvenir de Bourgogne – serpentant de son abdomen jusqu’au haut de sa cuisse. Il s’en était fallu de peu ce jour-là pour qu’il trépasse… Ses doigts caressaient distraitement cette marque, à qui il avait inventé mille origines, source d’infinies questions de la part des personnes ayant partagé sa couche le temps d’une nuit ou de quelques saisons. Une pensée, fugace, le saisit : et lui, pourrait-il aimer cette cicatrice ? Oserait-il l’effleurer du bout des doigts ou des lèvres ? Sa chair était-elle imprégnée elle aussi, de ces témoins d’une vie ?
Hob poussa un soupir et tout fermant les yeux, laissa sa main devenue audacieuse palper l’intérieur de sa cuisse avant de se faufiler jusqu’à son entrejambe. Au cours des siècles, il s’était peu à peu débarrassé de ses vieilles croyances et autres préjugés pour assumer des désirs qu’il avait dû longtemps tenir en laisse par crainte de finir sur un bûcher ou condamné aux travaux forcés. Il s’était évertué à résister aux tentations et avait d’abord assouvi ses fantaisies érotiques grâce à l’Art : les tableaux du Caravage ou les statues de Michel-Ange. Il avait admiré sur scène, lors d’un périple en Italie, les adorables castrats italiens dont les figures outrageusement poudrées lui paraissaient une bien piètre imitation d’un autre visage… À Whitechapel, Il avait côtoyé les marins débarqués sur la terre ferme vendant leurs charmes, faisant affaire avec eux mais refusant, toujours, de compter parmi leurs clients.
Un sourire se mit à flotter sur les lèvres de Hob. Il avait fini par succomber à la tentation, dans ce Londres underground qui vivait dans la crainte d’un fléau décimant sournoisement une communauté méprisée.
Savait-il, ce démon ou ce dieu qui était devenu son compagnon de fortunes et d’infortunes, que les hommes qu’il avait désirés et ceux qu’il avait baisés lui ressemblaient ? Qu’il avait souvent rêvé de lui ? De ses mains contre son corps...
Sa main taquine se saisit de son sexe et le serra avec force. Hob poussa un grognement.
De sa bouche charnue papillonnant contre son torse, au creux de son aisselle, mordillant son sein...
Ses doigts se laissèrent aller à un langoureux mouvement de va-et-vient sur sa verge durcie.
Sa bouche déposant un baiser contre ses reins, chatouillant sa queue.
Hob pressa son visage contre la faïence. Cet Etranger ne saurait jamais qu’il avait rejoué à de nombreuses reprises dans ses rêves et à son insu – son sourire se changea en rictus orgueilleux – les scènes de leurs rencontres séculaires en leur injectant des parfums lubriques… Le plaisir solitaire ne tarda pas à le surprendre. Hob se laissa emporter par l’orgasme et poussa une série de râles qui auraient à coup sûr fait fuir le corbeau délicat ! Une fois sa jouissance calmée, il nettoya le foutre collant à sa peau et sortit de la douche, apaisé à la fois par la fraîcheur de l’eau et la chaleur de l’orgasme s’éteignant peu à peu.
Il revêtit son jogging et sa paire de chaussettes et s’apprêtait à quitter la salle de bain lorsqu' un coup de tonnerre déchira le ciel crépusculaire. L’ampoule au-dessus de sa tête se mit à tressauter avant de s’éteindre. L’obscurité s’empara de la maison. Hob ne put réprimer un juron et s’immobilisa pour éviter de chuter. Les yeux ambrés de Pygmalion ne lui seraient d’aucune utilité, car le chat avait quitté depuis quelques minutes la salle de bains, sans doute terrifié par les grognements de Hob.
Un frisson parcourut l’échine de l’immortel. Son instinct, qui s’était aiguisé au cours des décennies, était en alerte. « Quelque chose » se trouvait dans cette pièce, tout près de lui. Hob avait appris à reconnaître ces petites traces invisibles pour les sens non avertis trahissant la présence d’êtres n’appartenant pas au monde des mortels.
Il se recula, se sentant bien vulnérable, n’ayant que son corps privé de mort pour seule défense. Son dos entra en contact avec la paroi de douche. Une odeur vint lui chatouiller les narines, mêlant les accents du petrichor et… Il mit quelques instants à reconnaître l’autre odeur, celle de l’armoise, cette plante qui avait servi à fabriquer l’absinthe dont il avait raffolé lorsqu’il se trouvait à la tête d’un petit empire d’opium à l’époque où Jack l’Eventreur semait la terreur dans le Londres corseté de la reine Victoria. Hob retint son souffle. Il sentit les poils de son torse se hérisser au contact d’une main, aussi légère qu’une plume de corbeau, frôlant sa peau. Il cligna des paupières avant de les rouvrir. Il crut distinguer dans la pénombre deux yeux sombres… des yeux où l’univers semblait se refléter. Hob tendit une main tremblante vers la silhouette dont les yeux étaient devenus à présent de troublantes constellations.
– Toi… murmura Hob, est-ce toi ?
L’ombre se mut et fit un pas vers lui. Les doigts de Hob effleurèrent une joue humide de pluie ou de larmes.
Tout d’un coup, un nouvel éclair violenta le ciel, suivi d’un coup de tonnerre rappelant le cri d’un oiseau. La silhouette disparut. La lumière revint et une pluie battante se déversa par la fenêtre entrouverte. Hob courut jusqu’à la fenêtre et s’apprêtait à la fermer lorsqu’il sentit les émanations portées par ce vent bienvenu. Il porta la main à ses lèvres et referma la fenêtre avec vivacité pour bloquer ces putrides exhalaisons.
L’immortel ne put retenir davantage la nausée grignotant ses entrailles et vomit de tout son saoul dans la cabine de douche. Une fois apaisé, il s’assit sur le carrelage, les genoux repliés sous le menton. Cette odeur… Cette insupportable odeur de mort… semblait l’avoir rattrapé de nouveau. Il enfouit sa tête entre ses bras et pour la première fois depuis une éternité, pleura sur tous ces cadavres rencontrés au cours de son immortel périple . Ceux des soldats ayant combattu à ses côtés lors de la Guerre de Cent ans, ceux de ses proches dévorés par la Peste, ceux croisés dans les rues à travers les siècles, ceux de ses compagnons d’armes tombés lors de la Bataille des Dardanelles. Ses mains s’agrippèrent à ses cheveux. Ceux des esclaves ayant sombré avec l’Anna et ceux s’empilant sur les charniers de Buchenwald. Tous ces morts qui partageaient une seule et même odeur : celle qui recouvrait à présent, comme chaque nuit depuis des jours, la ville de Londres en proie à la folie.
***
A la nuit tombée, Hob avait finalement réussi à quitter la salle de bain et s’était traîné jusqu’à la cuisine pour trouver de quoi se nourrir. Il avait d’abord vérifié le compteur électrique et le bon fonctionnement de l’alarme anti-intrusion, remis en marche les appareils électriques, et avait écouté, le visage pressé contre la porte d’entrée, les sirènes hurlant dans une nuit qui s’annonçait tout aussi assassine que les précédentes.
Ce soir, décida-t-il, il ne s’abreuverait pas de ces images de violence déferlant sur les chaînes d’informations en continu. Cette nuit, il voulait rêver et oublier. Oublier le corps de son Etranger et ses désirs le submergeant, oublier le souvenir de ces morts le pourchassant. Hob dénicha quelques bières dans le bac à légumes du frigo et s’apprêtait à remonter dans sa chambre, là où il n’entendrait pas les bruits sauvages de la rue, lorsque son regard se posa sur la mixture achetée à prix d’or par son amie. Cela ne coûtait rien d’essayer. Il s’en saisit et regagna son refuge où Pygmalion l’attendait déjà.
Hob déposa ses victuailles sur le lit et s’approcha de la bibliothèque. Il fit glisser ses doigts le long des livres et ne put réprimer un sourire au souvenir du Hob qui ne connaissait pas encore le pouvoir enchanteur des mots. Hob avait appris à lire au moment où l’imprimerie avait pris son essor, désireux de comprendre ces mots auxquels la machine sur laquelle il travaillait donnait vie. Il avait commencé ce long, parfois douloureux apprentissage, par lui-même : ânonnant l’alphabet, apprivoisant les sons, forgeant des mots et enfin, réussissant à former des phrases complètes. Dès cet instant, un autre monde s’était ouvert à lui et lorsque la solitude devenait trop pesante ou que l’humanité le révulsait, Hob se réfugiait dans un livre car si un ami pouvait vous décevoir, un livre lui, restait toujours un fidèle compagnon de route.
Hob s’empara d’un livre au hasard et s’allongea sur le lit. Il ouvrit la première page d’une édition richement illustrée des Métamorphoses d’Ovide. Il parcourut rapidement la biographie de l’illustrateur, qui avait succombé au démon de la folie, avant de s’attaquer au texte. Il relut quelques-uns de ses chants préférés, juste pour le plaisir de retrouver des textes familiers et de découvrir des illustrations qu’il ne connaissait pas. Il tourna une page et cessa sa lecture. Ses yeux ne parvenaient pas à se détacher de la gravure représentant un homme, vêtu d’un drap noir recouvrant juste son entrejambe, alangui sur un lit d’ébène, l’une de ses jambes pendant dans le vide, effleurant du bout de l’orteil le fleuve coulant près de son lit. Sa main gauche était posée contre sa taille dénudée et son bras droit formait une couronne au-dessus de sa figure endormie encadrée par une longue chevelure noire. Hob effleura la gravure du bout des doigts, comme craignant de réveiller l’être de papier goûtant au sommeil. Il en lut le titre : « Morphée ». Si le dieu des rêves ressemblait à cette image, alors Hob était tenté de succomber au repos éternel pour espérer pouvoir l’approcher dans un songe.
Son amusement premier laissa place au doute. Il avait traversé les époques et les remous de l’Histoire et avait découvert que nombre de ses certitudes n’étaient pas fondées. Il savait qu’une créature immortelle, comme lui, errait dans les rues de Londres, tout comme il avait senti la présence d’êtres qui n’avaient rien de simples mortels. Si un homme tel que lui pouvait exister alors pourquoi les rêves ne seraient-ils pas contrôlés par un dieu ? Et si le dieu des rêves disparaissait, cela signifiait-il que les rêves… disparaissaient avec lui ? Un curieux soupçon s’insinua en lui lorsqu’il contempla de nouveau la gravure. Il relut les dernières lignes consacrées à l’existence malheureuse de l’illustrateur. Un pauvre homme, selon son biographe, qui s’était perdu dans une histoire d’amour imaginaire avec une créature surnaturelle qu’il affirmait être le Maître des Rêves. Hob referma le livre d’un coup sec et le jeta contre la tête de lit. Il ouvrit une bière et en but une longue rasade tout en essayant de faire le tri dans ses trop nombreux souvenirs. Il avait vécu cette curieuse épidémie de sommeil qui avait frappé le monde alors que la Mort, travaillant de concert avec des dirigeants belliqueux, moissonnait nombre de jeunes soldats participant à cette guerre insensée.
Hob se massa les tempes, termina sa bière avant d’entamer la deuxième. Suite à leur rupture en 1889, il s’était lancé à corps perdu dans bien des péripéties, défiant la Mort encore et toujours, comme un pied de nez lancé en destination de son Etranger. Sans grand résultat. Quand cette épidémie avait éclaté, Hob avait déserté le champ de bataille, ne pouvant supporter davantage cette boucherie servant les intérêts des puissants. Lorsqu’il était revenu à Londres, il avait rendu visite au père d’un compagnon d’armes tombé au combat. Il ne savait même pas pourquoi il avait été pris de cette impulsion – Randall Burgess n’avait pas été un ami proche –. Il avait rêvé de lui la nuit précédant sa visite. Un Randall aux contours flous, perdu sur un champ de bataille aux couleurs délavées, qui le suppliait de lui venir en aide.
Hob reposa la canette de bière sur son genou.
Après ce songe, ses nuits avaient été dépourvues de rêves pendant un long, très long moment… Il ne s’était pas éternisé dans la demeure de Burgess, même s’il s’était senti irrésistiblement appelé à poursuivre son exploration de la demeure… Burgess, soupçonneux, avait fini par le mettre à la porte en lui ordonnant de ne plus jamais revenir, prétextant que le deuil de son fils adoré était trop lourd à porter.
Hob leva la canette et la posa contre son front.
Quand il avait quitté le grand parc bordant la demeure qui lui avait fait l’effet d’une prison, son chemin avait croisé celui d’un corbeau arborant une tache blanche. L’oiseau, perché sur un arbre, avait tenté d’attirer son attention, mais Hob, qui n’avait eu guère envie de s’éterniser sur la propriété de Burgess, n’avait pas répondu à cet appel.
L’immortel redressa la tête tandis que les morceaux d’un puzzle inachevé depuis des décennies commençaient à s’assembler dans son esprit. Le monde avait déjà connu une curieuse épidémie liée au sommeil qui s’était arrêtée quand l’Etranger était réapparu dans son existence, un siècle plus tard…
Dans le Londres des Années folles, tandis qu’il continuait à faire fructifier sa fortune – il avait évité de justesse la banqueroute en 1929 –, Hob avait eu vent de nombreuses rumeurs concernant Burgess. Certaines d’entre elles prétendaient même qu’il retenait un démon ou un dieu chez lui et que cette créature lui apportait pouvoir et richesse. Hob avala les dernières gouttes de sa bière et se saisit de la potion censée lui apporter de beaux rêves. Si l’Etranger était bel et bien lié au monde des rêves, il n’osait pas pour le moment lui donner sa véritable identité, alors, le seul moyen de le retrouver et d’arrêter cette folie furieuse, était de le rencontrer dans son royaume.
Hob porta la bouteille à ses lèvres et en but le contenu avec avidité. Immortel, il ne craignait pas les effets secondaires, en revanche, ses papilles n’étaient pas immunisées contre les saveurs détestables. Il passa sa langue sur ses lèvres pour essayer de chasser le goût indésirable les imprégnant. Pygmalion ouvrit un œil paresseux et poussa un miaulement inquiet. Hob le rassura d’une caresse et se leva d’un pas titubant. Une chaleur intense lui dévorait les entrailles et il ne savait pas comment s’en débarrasser. Lui, l’immortel, allait-il finalement périr, tué par une prétendue potion miraculeuse, vantée par des influenceurs véreux ?
Hob chancela jusqu’à la porte de la chambre, l’ouvrit avec difficulté, suant à grosses gouttes, et entama la traversée du couloir d’un pas tangent. Il s’arrêta au milieu de son périple, la main posée contre le mur. Les toilettes lui paraissaient si loin et ses jambes agitées de tremblements ne pourraient pas le soutenir plus longtemps. Il tourna la tête sur le côté et aperçut la porte de l’atelier qui semblait s’être rapprochée de lui. Ses doigts s’emparèrent de la petite clef et la tournèrent avec lenteur. La serrure émit un cliquetis qui résonna comme un rire moqueur. La porte s’ouvrit et la pénombre l’engloutit.
L’immortel ne sut comment il avait réussi à gravir les marches étroites conduisant à l’atelier de Kali. Il leva les yeux vers la lucarne où la lune, ronde et pleine, l’observait de son œil lumineux. Il s’avança d’un pas traînant, dut s’appuyer contre le bureau encombré de pinceaux et de croquis pour ne pas tomber. Il aperçut alors les quelques toiles posées contre le mur. Luttant contre l’irrépressible envie de dormir, il s’en approcha et reçut de plein fouet, la profondeur d’un regard familier se dessinant d’un trait de fusain furieux sur la dizaine de toiles lui faisant face. Il n’osait pas s’agenouiller pour les observer, de peur d’être incapable de se relever ou de se perdre dans cette image multiple. Il devait quitter cette pièce au plus vite avant de s’y endormir. Il frotta ses paupières alourdies par la fatigue et s’apprêtait à rebrousser chemin lorsqu’il vit la forme gisant au sol et recouverte d’un drap noir rapiécé.
Faisant taire la petite voix de la raison, qui avait les accents de celle de Gala, Hob s’avança jusqu’à la sculpture, celle qui obsédait Kali, et arracha le drap la dissimulant aux regards indiscrets. La statue en cours de réalisation, des morceaux de son squelette en fer étaient visibles, reposait sur un socle fin imitant un drap fait de plumes. Sa forme rappelait celle d’un être humain allongé sur le flanc, une jambe, légèrement repliée, posée par-dessus l’autre, son entrejambe encore dépourvu de sexe, exposé à la vue de tous. Hob lâcha le drap qu’il tenait encore entre ses doigts et s’agenouilla près de la sculpture.
Il remporta une première bataille contre le sommeil et laissa ses doigts effleurer les contours d’un visage qui n’existait pas encore. Ses mains nerveuses glissèrent le long des bras blancs et se perdirent sur une poitrine qui n’était encore qu’un entrelacement de fils de fer. Il traça le dessin d’une cuisse, avant de se couler jusqu’aux jambes privées de pieds. Hob laissa sa main contre le flanc de la sculpture et s’allongea près d’elle, les yeux rivés à cette figure sans identité et attendant que la main du sculpteur fasse son œuvre. Il comprenait la fascination de Kali pour cette statue sans visage. L’immortel étouffa un bâillement avant de nicher son nez au creux de son cou, se gorgeant du parfum de la statue, entremêlant l’armoise tentatrice et le réconfortant petrichor…