One-Shot : Le Voyageur

Chapitre 1 : One Shot : Le Voyageur

Par Rikimaru

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Un noir insondable l'environnait tout entier, l'enveloppant, l'étouffant même par son absoluité. Nulle lumière, nul son ne lui parvenait. Nul stimulus sensoriel. Son corps et son esprit se dissolvaient dans cette impossible vacuité.

Etait-ce cela la mort ? L'oubli ? Un instant qui durait une éternité et vice-versa. Il ne se rappelait plus pourquoi il était là. L'avait-il jamais su d'ailleurs ? Sa conscience s'endormit. Il sombra dans un état d'abandon de soi total.

Le temps passa ? Impossible à dire.

Là ! Quelque chose lui fit refaire surface. C'était comme une nuisance qui vous réveille soudain : le stridulement d'un insecte, le tonnerre ou une brusque pluie battante.

Des yeux qui ne lui servaient plus s'ouvrirent, scrutant avec lassitude et un certain effroi l'espace de néant. Rien. Il n'y avait rien jusqu'à ce qu'il capte une étincelle, un point pas plus grand qu'une tête d'épingle, mais aussi visible ici que s'il se fut agi d'un fanal.

Il s'approcha – flotta ? –, sans que cela n'influe sur la taille de ce minuscule repère. Son ouïe, dont l'acuité s'affinait, distingua une ... voix. Des voix. Aux timbres aussi variés qu'il existait de nuances d'une couleur. Leurs échos allaient et venaient, se dispersant.

Deux syllabes étaient répétées à plusieurs reprises. S'adressaient-elles à lui ou bien n'était-ce qu'une sorte de toile de fond ? Perdant de leur substance, elles se tordaient et se tortillaient jusqu'à enfin devenir compréhensibles.

A-rion.

Arion.

Le mot tournait, comme une saveur sur laquelle la langue repasse et s'attarde. C'était un nom. Son nom réalisa-t-il.

Il absorba l'escarbille de lumière et, à l'image d'une suite de dominos dont la première pièce entraîne les suivantes dans une chute successive, d'autres choses essentielles lui revinrent.

Une silhouette, la sienne, se dessina en traits dorés sur la toile de fond obscure. Un corps entier finit par émerger, cependant sa substance demeurait tremblante, telle une volute d'encre en train de se diluer dans de l'eau. Un rien aurait pu la disperser entièrement.

Arion observa son environnement et alors que sa conscience à peine réveillée menaçait de faillir à nouveau, blasée par l'immense vide au sein duquel il surnageait, il distingua une nouvelle lueur un peu plus grosse que la précédente et dériva vers elle, à l'image d'une méduse uniquement portée par le flux marin.

Une sorte de vibration, pareille à un frisson, traversa ses mains tachetées de noir – pourquoi l'étaient-elles d'ailleurs ? – comme il était tout proche de la source lumineuse. Pour quelle raison ? Impulsivement, il voulut le découvrir.

Semblable à un minuscule anneau, le Tibétain dut attraper les bords de celle-ci et tirer de chaque côté pour que le cercle consente à s'agrandir un peu. Il lui parut voir des images et des couleurs à l'intérieur, aussi s'échina-t-il encore plus dessus.

Au bout de plusieurs tentatives, il obtint un résultat sastisfaisant, son ouvrage ressemblant à un hublot. Attiré, il plongea la tête dedans, pressentant que c'était ce qu'il lui fallait faire et fut aspiré tout entier.

Arion se retrouva dans une zone devastée arrosée par une fine pluie qui n'avait aucun impact sur lui, le traversant comme s'il n'avait aucune matérialité. De même que le léger vent qui entraînaient des feuilles dans une ronde paresseuse.

Des corps jonchaient les lieux, une bonne partie gisant sous des décombres qui ne laissaient parfois dépasser qu'un pied ou un bras, peut-être seul reste de leur propriétaire. Toutefois, deux silhouettes se tenaient debout au sein de cette scène de destruction. Du moins, l'une d'entre elles, l'autre semblant plutôt être assise.

Au-dessus de cette aire désolée, les nuages défilaient dans le ciel, tantôt présents, tantôt absents alors que le soleil passait puis repassait, alternant les phases de jour et de nuit. L'enchaînement était rapide, le temps filant sans donner le sentiment que son cours n'impacte les personnes présentes. Les gouttes d'eau étaient-elles un vestige d'une ancienne averse piégée par le temps, s'écoulant à un rythme extrêment lent ? Etait-il dans une bulle temporelle ?

Arion poursuivit son observation. Les deux individus, une femme et un homme, à peine entré dans l'âge adulte pour ce dernier, portaient des armures endommagées et affichaient plusieurs blessures. Le jeune homme notamment avait certainement les deux jambes cassées. Ils ne les reconnaissaient pas.

Orbitant autour d'eux, il finit par apercevoir une troisième forme allongée à leurs côtés. La mare de sang sous elle ne laissait guère de doutes quant à sa vitalité enfuie. Une décharge frappa le Tibétain dès qu'il se pencha sur les traits mouchetés de carmin traversés par un large nez.

Des perles de lumière roulèrent hors de ses yeux en une fine cascade de minuscules diamants. Un trou parut se creuser subitement dans sa poitrine.

Ban !! cria-t-il, sans que cela n'affecte les autres protagonistes, comme si sa voix appartenait à une dimension différente de la leur.

Des images affluèrent dans son esprit.

Lui, enfant, et Ban faisant front avec d'autres face à la Mort. Ce même jeune homme robuste qui riait de ses pitreries et le grondait parfois, mais toujours avec ce pli de bouche mi-courroucé, mi-amusé. Sa force tranquille et ses silences éloquents qu'il avait retrouvés avec plaisir des années plus tard.

Pourquoi était-il mort ? Où ? Quand ? Les questions tourbillonnaient.

Arion prit plusieurs profondes inspirations et fit son possible pour recentrer son attention sur les deux vivants et la mémoire continua à lui revenir. La guerrière s'appelait Ayame. L'autre était Timur, un Chevalier. Tout comme lui. Il était Arion. Arion du Bélier. Tel était son titre.

Une mission. Un immense danger. Des visions. Des choses qui n'avaient pas de sens pour lui. Pas encore se dit-il, mais ça allait venir, il en était persuadé.

Pourquoi voyait-il ça ? Quel était l'intérêt ? Puisqu'il ne pouvait agir, ni interagir avec eux.

Un tas de gravats parut trembler à quelques mètres de là. Un homme qui n'évoquait par contre nul souvenir chez lui s'en extirpa. Fin de la vingtaine, une peau couleur acajou et une barbiche triangulaire au bout d'un visage allongé, telles furent les premières caractéristiques que releva Arion.

L'inconnu portait une protection endommagée dont les longues rectrices dorsales évoquaient la traîne d'un paon et affichait des plaies un peu partout sur le corps, certaines similaires à des brûlures.

- Taj ! entendit-il Ayame s'exclamer. Vous êtes vivant !

En dépit de la sincérité dans la voix de la Japonaise, elle demeurait sur le qui-vive, comme si cet allié apparent pouvait s'en prendre à elle.

Le susnommé toussa.

- Vous n'avez pas à vous méfier de moi, dit Taj. La soif de sang a disparu. Ce qui signifie que la déesse s'est apaisée ou bien qu'elle ... qu'elle a été vaincue.

Un pli amer barra sa bouche.

- Nous avons été piégés, se défendit Ayame, tout comme vous. C'est Enlil, l'unique responsable. Ce sont probablement ses guerriers qui se sont introduits ici, profitant de l'occasion que nous étions réunis au même endroit pour dérober le trishula. Nous n'avons fait que nous défendre quand vous nous avez attaqués.

- Enlil ? répéta Taj (D'abord froncés, ses sourcils se haussèrent alors que lui revenait en mémoire son combat contre Kirin.) Le trishula ? Qu'en est-il du trishula ?

- Je suis désolée. Un guerrier au service de Susanoo l'a remis à Enlil. Ils sont partis. (Elle ajouta après un instant :) C'est lui qui a tué Kali, enfin Pārvatī.

Une émotion traversa le visage de l'Indien et il ferma les yeux, la maîtrisant, avant de les rouvrir. Ce simple geste lui avait caché la brève réaction un brin étonnée de Timur face au discours d'Ayame.

- Si le bien du seigneur Shiva est perdu, reprit Taj, alors ces lieux sont condamnés à se décrépir, devenant le fantôme de ce qu'ils avaient été. (Il jeta un regard à la ronde.) Nous avons payé un bien lourd tribut en acceptant de vous recevoir. (Il avisa le corps inerte de Ban.) Mais vous aussi, vous avez réglé votre dû.

- Attendez, nous devons prévenir le Sanctuaire de la traîtrise d'Enlil. S'il est intervenu en personne, il pourrait faire de même pour les autres artefacts.

- Venez avec nous, proposa Timur d'une faible voix, intervenant pour la première fois dans la discussion. Vous pourriez nous aider.

- Mon devoir était ici, où j'aurai dû attendre le retour du seigneur Shiva. Cependant, ta candeur me touche, jeune Timur.

L'Indien se rapprocha du duo.

- Aussi vais-je vous emmener hors de cet endroit et vous indiquer le chemin à suivre pour rentrer. Mais avant ça, je vais te soigner.

- Comment ? s'étonna le Turc.

- Et Tristan ? intervint simultanément Ayame. Il faut le retrouver.

- Je doute que votre ami...

- Il me faut au moins confimer sa mort. Je vais fouiller les décombres. Une armure dorée, ça doit quand même sauter aux yeux. Guérissez-le en attendant.

Elle s'éloigna et commença à inspecter chaque monticule.

Taj laissa échapper un soupir et se tourna vers Timur. Il aida ce dernier à s'allonger et fit naître une aura bleutée.

L'Ashta Bhairava plaça ses mains en coupe au-dessus des jambes du Chevalier d'Argent. De l'humidité commença à s'accumuler dans le récipient improvisé. Des gouttelettes finirent par perler depuis le bord des doigts et tombèrent sur les membres meurtris.

Aussitôt, Timur ressentit une certaine fraîcheur investir ses blessures et calmer la douleur lancinante qu'il éprouvait. Il soupira d'aise. Mais ce n'était que les prémices à un travail plus profond.

Taj continua de faire brûler son cosmos et déploya son arcane Punrutthanajalam. De minuscules particules se mélangèrent à l'humidité recueillie. Il s'agissait des ultimes étincelles de vie des corps confiés aux eaux des fleuves indiens et que le pouvoir de Taj lui permettait de capter. L'Ashta Bhairava devenait un canal servant à conduire ces ressources jusqu'à leur cible.

Néanmoins, pour se faire, il était contraint de rogner un peu de sa propre vie, se pliant à une sorte d'échange équivalent. Une vapeur froide s'échappa de sa bouche et deux plumes de son armure se ternirent avant de se détacher pour tournoyer doucement jusqu'au sol, symboles de la vie enfuie.

Un court laps de temps plus tard, Timur put se tenir debout sans mal, hormis quelques raideurs persistantes.

- C'est formidable, se réjouit-il. Merci Taj.

Celui-ci lui retourna un sourire amusé.

Entretemps, Ayame continuait ses recherches, ses doigts rougis à force de retourner des pierres pour n'y découvrir que vide ou cadavre de l'armée de Kali. Sa patience menaçait d'arriver à ses limites lorsqu'elle entrevit un reflet doré depuis un énième monticule d'édifice fracassé à dix mètres de sa position. Elle s'y dirigea en titubant.

S'écorchant une nouvelle fois les doigts, elle ôta les débris un par un, qu'ils aient la taille d'un poing ou celle d'un meuble. Ses efforts payèrent rapidement et elle réussit à dégager le corps de Tristan. Elle constata avec surprise qu'un autre corps était emmêlé avec celui du Français, comme s'il s'était accroché à lui. Il ne ressemblait pas à un Bhairava. Etait-ce l'un des intrus ?

Un grognement chez Tristan la fit revenir à lui. Une plaie à la tête laissait à penser à une commotion – probablement résultante de l'explosion – mais hormis cela, il n'affichait que de menues blessures. Après avoir improvisé un bandage autour de son crâne, elle le déplaça avec précaution.

- Il y a un homme là-bas, avertit-elle Taj lorsqu'elle revint avec le Chevalier d'Or. Ce n'est pas l'un des nôtres, ni des vôtres alors ... je vous laisse décider de son sort.

L'Indien hocha la tête.

- Je vais également guérir ce Chevalier et ensuite il vous faudra partir.

- Tu peux tenir sur tes jambes ? demanda-t-elle à Timur.

- Oui, Taj m'a juste conseillé de ne pas trop forcer pour le moment.

- Parfait. Pendant qu'il prend soin de Tristan, nous allons nous occuper de Ban.

Le Turc pâlit quelque peu, mais ne dit rien.

A l'aide d'une longue bande de tissu dénichée parmi les ruines et qui avait dû être une tenture, ils enveloppèrent le corps du Japonais, l'emmaillotant étroitement. Ayame remarqua que le Chevalier d'Argent contenait son émotion à grand peine.

- Votre ami est encore inconscient, mais il ne devrait pas trop tarder à se réveiller, dit l'Ashta Bhairava en les rejoignant. Je vais vous aider à les transporter jusqu'au bateau.

Dix minutes plus tard, Taj les regardait s'éloigner du quai et se perdre dans le réseau de mangroves.

Il se détourna de l'eau et repartit en direction des vestiges de ce qui avait été un magnifique temple dédié au couple divin hindou, un mur de brume se refermant sur lui. Comme si la bulle temporelle avait été percée suite au départ de ses occupants, les gouttes de pluie achevèrent de s'écraser à terre dans un même ensemble et le vent retomba.

A partir de là, la scène se troubla, comme si ce qui l'avait nourrie s'était épuisé. Avant qu'Arion ne puisse s'interroger plus avant sur le phénomène, il se sentit extirpé de là, prenant de plus en plus d'altitude et rejoignit le néant.

Revenir dans l'obscurité de cet endroit après avoir vécu la clarté précédente, lui donna la sensation d'être devenu aveugle d'une façon encore plus profonde.

Pourtant, cela ne l'empêcha pas de discerner un nouveau point lumineux et il se laissa conduire jusque vers lui par le même souffle invisible. Arion réitéra la manoeuvre avec l'anneau, la forme de ses mains tachées se brouillant, et s'engouffra dans la fenêtre créée, délaissant ce lieu tel un plongeur quittant la surface.

Il déboucha dans une clairière où de nombreux nombreux corps étaient éparpillés, attestant d'une nouvelle scène de carnage. A la différence près qu'il ne s'agissait pas d'êtres humains. Chaque individu était pour ainsi dire unique dans son apparence, certains arborant des pieds fourchus, d'autres des bois ou des cornes aux formes diverses sur leurs têtes, quand ce n'étaient pas des défenses au coin de la bouche.

Choqué, le Tibétain se questionna sur la nature des créatures et du lieu où il avait été entraîné. Etait-ce l'enfer empli de démons monstrueux que le commun des mortels imaginait ?

Un mouvement dans son champ de vision lui fit relever la tête. Comme en accéléré, il vit une troupe d'êtres semblables à ceux gisant au sol entrer dans la zone dégagée depuis un côté de la clairière. Ils étaient accompagnés de créatures de taille menue voletant en essaim grâce à leurs ailes insectoïdes, ainsi que d'étranges et colossales armures habitées par un feu phosphorescent verdâtre ou bleuâtre.

Leurs rangs se fendirent et un personnage pourvu d'un masque et enveloppé dans un manteau en émergea. Il s'avança, seul.

Du côté opposé, après avoir contemplé tous ces inconnus, le Tibétain discerna enfin des visages familiers. Shaina, bientôt suivie de Nachi, se montrèrent à leur tour.

A la vue des bandages, le voyageur astral déduisit qu'ils s'étaient battus il y a peu. N'entendant pas les paroles qu'échangeaient ses compagnons et l'inconnu, il décida de se rapprocher.

Entre-temps, un énorme chaudron à l'éclat cuivré avait été apporté par deux des êtres à l'allure bestiale et alors qu'il repartaient d'un pas pesant, Nachi déposa une sorte de ballot de linges aux pieds de l'ouvrage de métal. Un échange allait-il avoir lieu ?

L'iconnu au manteau brandit une épée à double tranchant et à peine Arion eût-il éprouvé une pointe d'angoisse pour ses amis qu'en une paire de coups vifs, il découpa les toiles. Son masque tomba juste après.

Un nouvel élétrochoc bien plus puissant que le premier frappa le Tibétain, non pas à la vue de l'horrible trophée décharné qu'abritait l'enveloppe, mais à celle du visage de Suzaku. Un torrent bouillonnant de rage et de haine le submergea, troublant brusquement la netteté de son apparence, tandis que des flashs mémoriels le frappaient avec la violence d'une pluie de météores. Ce fut à peine s'il vit le Gardien Céleste honni profaner la tête coupée et plonger la trouvaille qu'il y fit dans le chaudron. A ses yeux, la scène prit une teinte rouge.

A moins que cela ne soit le résultat du puissant rayonnement cramoisi qui jaillit de l'énorme oeil tout d'un coup rescussité, brandi par Suzaku.

Le rythme de l'action se stabilisa à partir de cet instant.

Alerté par son instinct animal tout autant que la voix d'Einar, Nachi agrippa le bras de Shaina pour lui faire comprendre le danger, une demie-seconde avant qu'elle ne commence à le réaliser elle-même.

Un mur de glace se matérialisa devant eux, stoppant le rayon incandescent et réverbérant une fraction de son pouvoir qui carbonisa la végétation proche déjà rougie.

En un battement de cils, une flaque se forma au pied du rempart érigé par le Kraken.

- On dégage ! cria le Chevalier du Loup à sa soeur d'armes.

Nul besoin de se répéter, tant tous les sens de la Chevaleresse vibraient d'alerte. L'un comme l'autre, ils ne pouvaient qu'espérer parvenir à atteindre le couvert des arbres avant que l'arcane d'Einar ne cède.

Simple spectateur, incapable de déterminer si ce qu'il regardait se déroulait en temps réel ou dans le passé, voire le futur, Arion donna malgré tout de la voix pour les encourager dans leur course – même s'ils ne l'entendaient pas.

En dépit de la barrière qui couvrait leurs dos, les deux Chevaliers sentaient l'intense chaleur dont elle les prémunissait. Néanmoins, d'ici deux ou trois battements de coeur, elle céderait.

La glace se brisa et le rayon passa au travers, filant sur eux. Un éclair rouge vif zébra la clairière depuis leur flanc gauche et les rattrapa. Dès l'attaque initiée, Ciarán s'était élancé de toutes ses forces pour croiser la trajectoire du duo avant l'instant fatidique.

Leur agrippant un bras chacun, l'Ecossais poussa encore plus fort sur ses jambes car il savait que cette prise de contact et la soudaine charge supplémentaire qu'elle entraînerait le ralentirait assurément. Même le simple millième de seconde où il s'exposa plus que brièvement au faisceau de l'oeil lui suffit pour en percevoir l'immense puissance, son armure s'échauffant et sa peau nue rougissant par endroits, tout comme l'herbe alentour.

Chargé, il courut comme le vent en direction de la végétation arborée.

Toutefois, le léger retard dans son sprint permit à la menace de le suivre, Suzaku ayant pu capter le tracé de sa course et réorienter son bras. L'assaut creusa une tranchée dans son sillage, fendant le sol tel un laser.

Au prix d'un violent effort, Ciarán les propulsa dans la forêt, ses vêtements roussis et fumant.

Le trio atterrit brutalement par terre, se couvrant d'égratignures en roulant parmi les taillis. Tous souffraient également de brûlures au premier degré et leurs protections avaient noirci par endroits.

Le rayon oculaire mortel dévasta la végétation à moins d'un mètre d'eux, faisant exploser des arbres et changeant les broussailles en tas de cendres.

Ils se relevèrent dans un même élan, recouverts par un déluge d'écorces brûlées et de feuilles brunies, leurs cosmos muets afin de ne pas être détectés. Ils allaient se disperser lorsque l'attaque à longue portée s'interrompit brusquement.

S'entreregardant, ils jetèrent un coup d'oeil prudent à la clairière.

Ils aperçurent leur adversaire qui, d'une main venait de recouvrir l'oeil de Balor avec l'enveloppe de cuir et de l'autre, déviait les flèches de cosmos argenté et les piques de glace qui fondaient sur lui depuis des directions différentes, grâce à son épée. La dextérité dont il faisait preuve leur fit comprendre que son niveau le rapprochait aisément d'un Chevalier d'Or en terme de capacités.

- Einar et Gearóid font diversion, chuchota le Loup. Nous devrions en tirer parti pour nous replier.

- Non, s'offusqua Shaina. Attaquons-le plutôt. S'il a mis de côté l'artefact, c'est peut-être parce qu'il a un temps d'utilisation limitée ou parce qu'il commençait à lui-même s'y brûler les doigts. Il faut s'en servir !

- On en sait rien, contra Nachi. Il y a trop de paramètres inconnus.

- Et si on s'en prend à lui et qu'on se fait encercler par les troupes ennemies, ajouta Ciarán, il est clairement le genre d'individu a en profiter pour nous éliminer alors qu'on sera bloqués. Peu importe que les Fomoires soient détruits dans l'action.

Voyant que la Chevaleresse tremblait de rage contenue, Nachi renchérit :

- On n'aurait pas pu anticiper ça, Shaina. Parfois, il faut savoir perdre une bataille pour gagner la guerre.

- Mais il s'agit d'une guerre à l'ampleur sans commune mesure, insista-t-elle. Je ne veux pas être le grain de sable qui bloque définitivement l'engrenage. Notre défaite peut signer la fin de tous.

Le Japonais convint qu'elle visait juste, mais il ne voyait pas d'autre issue.

- Il nous faut prévenir le seigneur Lugh de ce qui se joue, reprit l'Ecossais. Et même si un seul d'entre nous pourrait s'en occuper, je ne pense pas que les autres devraient se sacrifier dans une vaine tentative.

- Très bien, finit par capituler l'Italienne. Replions-nous.

- Je me charge de prévenir nos amis, dit Ciarán.

Sur ces mots, il partit à grandes foulées, sans pour autant provoquer d'intempestifs bruissements de feuilles, léger comme une brise.

Demeurés seuls, Nachi chercha à deviner les émotions que le masque de la jeune femme lui dissimulait. De la colère et de la frustration assurément. Une pointe de désarroi probablement, même si elle refuserait de le reconnaître.

Percevant son analyse, la Chevaleresse d'Argent se tourna vers lui, apercevant un fugace instant l'oeil mordoré qui redevint noir la seconde suivante.

- Arrête un peu tes réflexions. Il faut qu'on y aille.

Tandis qu'ils s'enfonçaient plus profondément dans la forêt, Shaina proposa :

- Après, rien ne nous empêche de pister cet homme.

Arion qui avait pu assister à tout l'événement sous sa forme spectrale fut en partie soulagé qu'aucun de ses pairs n'ait été sérieusement blessé – ou pire, l'image de Ban refusant de disparaître de derrière ses yeux.

Comme la précédente vision, la scène perdit en limpidité et il finit par revenir à son point de départ.

Ses souvenirs revenaient petit à petit, tel un tableau dont la poussière aurait été enlevée par touches successives jusqu'à révéler les couleurs au-dessous. A présent, le Tibétain se rappelait pourquoi les images de ces événements avaient subitement fait écho en lui. Ses compagnons avaient d'une manière ou d'une autre réussi à voir et interpréter les visions qu'il avait eues avant de ... de quoi au juste ? Ça, il ne le comprenait pas vraiment.

Avec davantage d'intuitivité, Arion identifia la traction familière qu'il sentait déjà s'exercer sur lui et navigua en direction de son nouveau point de départ.

Il se retrouva projeté dans un environnement arboré, mais cette fois avec des espèces correspondant plutôt à un milieu tropical, telle une jungle.

Le Tibétain repéra bien vite la grande pyramide de pierres taillées et, là encore, des traces de violence comme en témoignait les deux cadavres présents. Cependant, il y avait aussi des blessés. Nikolaï, Mei Ling, Geki, tous à terre. Et pour ce dernier, une flaque de sang grandissant sous lui à cause des dards de pierre noire fichés dans son dos. Un sol ravagé et des cratères d'impacts meurtrissaient le décor autour d'eux.

Seul Raul était toujours debout, son corps et son Armure marqués, témoins vibrant de la rudesse des combats.

Face à lui, un jeune homme au crâne couvert d'un chaume noir, dont une moitié du visage était peint en rouge à cause d'une plaie au cuir chevelu, observait son environnement d'un air détaché. Il avait presque l'air de se demander où il se trouvait.

Auparavant, Arion n'avait éprouvé aucune sensation, totalement imperméable aux énergies des acteurs des scènes qu'il voyait. Ici néanmoins, il percevait les ondes de cosmos divin qui transpirait de cet individu, quoique son énergie ressemblât à un étrange hybride entre un mortel et un dieu.

L'être regarda au-dessus de l'horizon et Arion eut la désagréable sensation qu'il le voyait alors qu'il n'était qu'un fantôme pour tous les autres. L'examen dura une minute, peut-être moins et il se détourna pour disparaître dans la jungle.

De nouvelles questions poignirent chez le Bélier, mais avant qu'il puisse se pencher dessus, une énième tension l'attira hors de la vision.

De retour pour la troisème fois dans l'espace du néant, il sut sans l'ombre d'un doute qu'une dernière fenêtre l'attendait. D'ailleurs, son nouvel objectif s'était à peine manifesté que, déjà, il se portait à sa rencontre, son épiderme le démangeant, ses perceptions le tiraillant.

Après une brève désorientation suite au voyage rapide, le Tibétain identifia le lieu où il avait été transporté comme un désert. La nuit était installée, mais malgré tout, des lumières jaillirent dans son dos.

Intrigué, il se retourna et tomba quasiment nez-à-nez avec la gueule béante d'un serpent géant. Son essence se figea face à cet être qu'il devinait ancestral.

Ici, la scène évoluait à une allure très lente, permettant au Chevalier du Bélier de balayer le tableau d'ensemble du regard.

Outre le titanesque ophidien, il devina plus qu'il ne vit les trois silhouettes humaines emprisonnées dans une gangue de sable. Par contre, il reconnut aisément l'Armure d'Or du Verseau et son porteur qui irradiait tel un soleil de glace. Un inconnu revêtu d'une protection aux accents reptiliens, notamment son casque évoquant le crâne d'un crocodile, se tenait en retrait, tout comme l'individu aux formes féminines et à la tête de félin.

Il ne savait pas trop pourquoi, mais elle ne lui apparaisssait pas comme vivante, un peu à la manière d'un être artificiel. Ce que confirma l'examen approfondi de son corps plus "endommagé" que blessé. Au passage, il trouva curieux que l'un de ses yeux soit aussi différent de l'autre, brillant telle une petite étoile.

Comme si le cours du temps avait fait exprès de ralentir pour lui permettre de prendre chaque élément en compte, celui-ci reprit sa marche dès qu'il eût terminé.

Tout juste libéré de son enveloppe de sable, Andrei hésita durant une fraction de seconde sur sa prochaine action. Devait-il soustraire Sekhmet à la convoitise d'Apep et, pour un temps, sauver le monde, sans clairement savoir si cela aurait un impact durable sur la suite ? Une manoeuvre manquée juste après et cela reviendrait au même. Sauf que ses compagnons seraient morts étouffés dans l'intervalle. Ou celui d'après.

S'il voulait être le héros qui avait empêché le chaos de surgir, le sacrifice des autres était une condition inévitable.

De manière incongrue, ou pas, il se posa la question suivante : qu'aurait fait Oreste à sa place ? Qu'aurait fait Fares ? Et Morgan ? Ils s'étaient tous sacrifiés pour sauver leurs camarades. Mais ici, ce n'était pas lui qui offrirait sa vie. C'étaient les autres.

Son temps de réflexion était quasiment écoulé.

La dernière chose qui lui revint en mémoire fut le regard que lui avait lancé la Licorne. Une supplique ? Une mise en garde ?

Vint finalement le moment de passer à l'action.

Andrei enflamma son cosmos à son paroxysme, devenant un soleil dans la nuit et écarta les mains. De la dextre, il engendra un courant d'air glacial qui vint se déposer sur les enveloppes minérales, les couvrant d'un voile blanc, afin de les fragiliser, tandis que de la senestre, il créa une piste verglacée devant lui.

D'une impulsion, il s'élança à toute vitesse, glissant adroitement jusqu'à parvenir devant la forme effondrée de Sekhmet vers laquelle la massive tête d'Apep filait avec élan. La main du Verseau remonta, ramenant à lui toute la glace dont il avait tapissé le sol et en généra davantage pour former un bouclier.

Véritable bélier de siège, l'énorme tête du dieu-serpent percuta l'obstacle avec un terrible craquement. Le rempart explosa sous le choc, projetant des blocs de glace et leur créateur aux quatre vents.

La trajectoire d'Apep se retrouva toutefois déviée et son chef alla s'écraser dans le sable. Sonné, affaibli par sa blessure, il ne reprit pas immédiatement contenance, ce qui offrit un intervalle précieux à Andrei pour se remettre lui-même de la confrontation. Du moins, juste à temps pour être frappé par le cosmos de Ikú.

Déséquilibré, le Chevalier d'Or se vit balayé, puis ballotté par des langues de sable dont le contact abrasif rappelait celui d'une peau de requin. On eût dit la tactique d'un crocodile opérant une vrille mortelle sur sa proie. Il sentit sans peine la force derrière, comprenant que le Bálógun cherchait à le tuer ou en tout cas à le tenir à l'écart pendant les prochaines minutes.

Les grains crissaient sur le métal de son Armure et des marques apparurent à sa surface. L'arcane de défense réactif du prince de Blue Grad peinait à suivre l'allure et l'humidité qu'il laissait sur sa peau permettait aux grains de coller, notamment sur ses paupières qui peinaient à demeurer ouvertes. A travers le voile encroûté de sa vision, il discerna la forme du dieu-serpent se redresser.

Merde ! songea-t-il.

Avec un cri, il fit enfler un air glacé autour de lui pour se ménager de l'espace. Malheureusement, c'était trop tard. Apep attaquait déjà sa cible, quoiqu'avec une vigueur amoindrie.

En une riposte jusqu'au-boutiste, la déesse lionne déversa un torrent de flammes qui noircirent le rostre et voilèrent un oeil à son adversaire, juste avant que le missile que ce dernier était devenu ne la mette en pièces. Les morceaux de métal divin volèrent un peu partout, ne laissant qu'une carcasse vêtue d'une parure royale en lambeaux.

Le Verseau repéra la tête de Sekhmet et se rua immédiatement dessus. A dix pas de son objectif, il décolla du sol par un sursaut de la queue d'Apep. Son Armure d'Or accusa le coup, lui sauvant la vie, mais se fendit par endroits, se brisant à d'autres. Le jeune homme retomba lourdement.

- Toi qui portes les atours de la Mort, siffla le dieu-serpent à Ikú, prends l'oeil de Râ et apporte-le à qui de droit. (Il dodelinait de la tête en produisant ces mots.) Je dois régénérer ma chair dans les profondeurs matricielles.

Sur cette dernière injonction, Apep quitta la surface en s'enfonçant paresseusement dans les sables du désert.

La tension qui pesait sur les épaules du Verseau s'alléga quelque peu suite à ce départ, mais celle de l'urgence demeurait. Il se remit laborieusement sur son séant avant de chercher à se remettre debout. Du sang coula depuis son nez et de ses lèvres, tachant le sol à ses pieds. Sa vue d'abord trouble s'affina suffisamment pour distinguer le Bálógun en train d'avancer vers la clé.

Soudainement, Nkechi bondit hors du sable pour s'emparer de l'artefact la première. Ses doigts se refermèrent en premier sur du vide, avant qu'une seconde tentative ne réussisse. Elle ressentit une brûlure dans sa paume, mais rien d'insupportable.

- Dégage de là ! lui cria Andrei, qui avait du mal à maintenir son équilibre précaire.

Glissant à la surface du désert, Ikú arriva au niveau du Poisson Austral en un éclair.

Les pieds de la jeune fille ne lui obéirent plus dès lors qu'ils se retrouvèrent pris dans un étau de particules minérales. Elle n'eut pas l'occasion de faire appel à son pouvoir que déjà la poigne de l'homme se refermait sur son poignet.

En dépit de l'aura mortifère qui émanait du Bálógun, elle lui porta un coup de sa main libre que celui-ci esquiva pour lui administrer un revers qui lui éclata la lèvre inférieure, la laissant sonnée.

Ikú força, tordant l'articulation pour lui faire lâcher son butin. Au bout du compte, il dut aller jusqu'à lui briser. Un cri échappa à la Nigériane tandis que l'artefact tombait.

- Laisse-la, enfoiré !! rugit Jabu.

Le Bálógun relâcha main et pieds et lui envoya un puissant coup au corps. Un craquement sinistre s'éleva et un flot de sang quitta la bouche de Nkechi alors qu'elle quittait le sol, propulsée trois mètres plus loin.

La Licorne qui soutenait une Tahmirih encore haletante – car délivrée depuis peu de sa pétrification étant donné que le froid d'Andrei ne l'avait pas atteinte –, la posa aussi délicatement que possible pour clopiner en direction de Ikú. Son cosmos s'éleva, brillant d'une intense lueur mauve veiné de particules dorés. Des lances de douleur transperçaient sa jambe, mais cela ne faisait qu'alimenter son brasier intérieur.

Le Bálógun se tourna vers lui.

Andredi qui avait enfin repris suffisamment ses esprits se dit qu'ils allaient tous se faire tuer. Lui pouvait en réchapper, encore que son duel avorté avec leur adversaire ne lui avait pas laissé un souvenir impérissable. D'un mouvement de bras, il créa un obstacle de glace sur la route de Jabu.

- Qu'est-ce qui te prends !? s'insurgea ce dernier.

Le Verseau ne lui laissa pas davatange de temps de parole.

- Tu ferais mieux de récupérer l'artefact et t'en aller, suggéra-t-il posément au Bálógun. Tant que tu le peux.

Jabu se tut, mais il couvait le Verseau d'un regard mauvais.

- Pourquoi ? La situation est à mon avantage. Je peux vous éliminer et partir ensuite.

- C'est vrai, concéda le Chevalier d'Or. Je ne doute pas que tu puisses te charger de ces trois-là. Encore que celui-ci serait peut-être bien en capacité de créer une seconde d'inattention décisive. Et avec moi, ça ne sera pas la même histoire.

Il était vrai que l'aura particulière de ce Chevalier avait troublé ses pouvoirs et présentement, il bouillonnait, prêt à exploser.

- Aurais-tu déjà oublié que notre échange ne t'a pas laissé très reluisant ?

Un échange ? se vexa le jeune homme. Ce n'était même pas un duel pour lui ?

Andrei brûla son énergie, développant une puissante aura dorée.

- Parce que je n'étais pas au maximum de mes capacités.

- Tu continues à fanfaronner, fit Ikú avec un léger sourire.

- Imagine ce qui te chante, poursuivit Andrei. Seulement, crois-moi que notre affrontement ne se terminera pas en quelques minutes et que si jamais tu l'emportais, tu n'en ressortirais pas dans un état très reluisant pour reprendre tes propres termes.

Des particules de glace voletaient autour de lui, flocons de diamant prêts à s'agglomérer en lances acérées et se déchaîner. Après une ou deux minutes de confrontation visuelle, le Bálógun relâcha un soupir.

- Tu m'as effectivement l'air sûr de toi. Je dirais même que ton regard est plus aiguisé que tout à l'heure. (Il se pencha souplement pour ramasser la clé.) Je vais suivre ton ... conseil et vous laisser. Après tout, la Mort est l'incarnation même de la patience. Elle viendra réclamer son dû à un moment ou un autre.

L'Africain leur tourna le dos sans crainte et commença à s'éloigner d'un pas tranquille avant de réitérer sa technique pour glisser sur le sable. Il disparut rapidement à l'horizon.

Andrei laissa refluer son cosmos et la structure de sa glace se désolidarisa. Jabu le dépassa en trombe en dépit de son boîtement pour s'enquérir de l'état de Nkechi.

La Chevaleresse de Bronze était dans un état critique mais elle respirait. Faiblement. Ce qui constituait malgré tout un évident soulagement pour le Japonais.

- Tahmirih était hors de portée de ton froid, elle aurait pu y passer, lança-t-il au Chevalier d'Or.

- C'était un risque calculé car je savais que vous seriez là pour elle, du moment que j'occupais l'attention d'Apep et Ikú.

- Et ton discours, c'était du bluff n'est-ce pas ?

- Oui et non, répondit le Verseau, percé à jour. J'escomptais sincérement pouvoir le vaincre, mais difficile d'en être totalement certain. En revanche, ce qui se devinait sans peine, c'est qu'il pouvait tous vous tuer comme je l'ai évoqué.

- T'as réponse à tout, hein ? Tu as donc privilégié nos vies à toutes celles de la planète, je ne sais pas quoi en penser. Acte noble ou aberrante stupidité ? Surtout pour un Chevalier d'Or.

Andrei se mordit la langue avant de répondre :

- Je devais choisir entre vous et Sekhmet, mais je reconnais que j'ai voulu jouer sur les deux tableaux.

- Tu cherches à te faire pardonner la mort de Fares ?

Il savait, réalisa le Verseau en cillant. Depuis quand ? Pourquoi n'a-t-il rien dit auparavant ? Pourquoi n'a-t-il rien tenté ?

Suite à cette question inopinée et aux interrogations silencieuses d'Andrei, un blanc s'installa.

- Non, le combla finalement Andrei, rien ne pourra m'absoudre de ce que j'ai fais. Aucune sanction, aucun pardon. Je dois porter ma croix et faire mieux demain. Plusieurs personnes m'ont montré l'exemple et je veux respecter leurs mémoires.

La Licorne observa plus attentivement ce jeune homme qui ne correspondait décidément pas au portrait qu'il s'en était construit – même s'il sentait que la suffisance n'était pas loin de resurgir parfois. Ikki avait eu droit à sa rédemption alors pourquoi pas Andrei ? Encore que bien qu'il s'y soit essayé à l'époque, consumé par une haine malsaine, le Phénix n'avait tué aucun d'entre eux.

- Je t'observerais, finit par dire le Japonais, et je réserverais mon jugement en conséquence.

- Je ne pouvais pas rêver meilleure réponse.

- Aide-moi avec Nkechi, enchaîna Jabu car pour lui tout avait été dit, il faut qu'elle voit un médecin au plus vite. Tahmirih en a besoin aussi. Ensuite, on devra rentrer ... et expliquer que l'on a échoué.

La vision se figea à ce moment-là.

Arion, ému par cet échange et d'une certaine manière impressionné par le mûrissement d'Andrei et la mansuétude de Jabu, n'eut guère plus le temps de s'appesantir dessus que l'espace noir le rappelait à lui. Recouvrant l'usage de ses yeux dans cette étrange dimension, il se rappelait désormais de tout.

Mais comment avait-il pu être témoin de ces séquences ? En plus, par le passé, ses visions étaient plutôt du genre alambiquées, presque comme des rébus. Ici, tout était clair et c'était comme s'il avait lui-même vécu les évènements.

Avant chaque ouverture de portail, il avait senti une sorte de lien s'établir. Quelque chose l'avait attiré et même s'il aurait souhaité que ce soit le destin ou son attachement à ses amis, Arion pressentait que cela n'avait rien à voir. Ces épisodes étaient en connexion directe avec ses visions précédentes, donc d'une certaine manière ce devait être les artefacts qui lui avaient lancé un appel à chaque fois. Comment ? Pourquoi ?

Et puis, il se souvint de sa toute dernière action. Il avait consumé la substance d'un Éclat de Chaos pour parvenir à déclencher les visions des clés. Alors peut-être que d'une certaine façon, il était désormais lié à l'énergie de Chaos contenue dans les artefacts !

C'était vraiment fou, mais pour l'heure c'était la seule hypothèse qui tenait la route pour lui.

Les possibilités pouvaient se révéler multiples, néanmoins il lui fallait rester concentré sur l'essentiel actuellement. A savoir que trois des quatre dernières clés avaient été – ou allaient, problème de temporalité oblige – être récupérées par des agents de Chaos, dont le dernier en date et non des moindres s'avérait être le dieu Enlil, et que la seule manquante était, soit en route pour rejoindre les autres, soit dotée d'une liberté totale qui empêchait de la localiser précisément.

L'unique point sur lequel leur coalition pouvait agir restait le lieu où les artefacts étaient, ou seraient, réunis. Là où se trouvait la porte à l'Ouroboros.

Le Bélier avait déjà vu qu'elle se trouvait sur une île, mais ne connaissait pas son emplacement. Malgré tout, c'était la seule piste. De plus, avec ce nouvel état qui était le sien, il pouvait certainement réaliser quelque chose, il en était persuadé.

Il devait aider ses compagnons et Athéna. Cependant, il ne savait pas où il était, ni même s'il possédait encore un corps physique. N'était-il plus qu'un esprit vagabond ? A moins qu'il ne soit dans le domaine du rêve, ou dans une dimension astrale semblable à celle dans laquelle il avait été envoyé une fois ? Et bien qu'elle l'ait déjà aidé, est-ce que la téléportation fonctionnerait en ce lieu singulier ?

Je ferais tout ce que je peux, se jura-t-il.

Autant se mettre au travail tout de suite. Il ferma ses yeux immatériels et plongea au plus profond de sa conscience. Il étendit ses perceptions jusqu'à leurs extrêmes limites et guetta, pareil à une araignée au centre de sa toile. Longtemps. A moins que ce ne fut-ce qu'une fraction de seconde ? Jusqu'à ce que ... là !

Il lui semblait avoir perçu une vibration. Il se concentra intensément et son enveloppe de lumière s'évanouit en une pluie d'étoiles filantes.



Punrutthanajalam : Eaux de Réanimation




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