Les dix soleils de la Balance

Chapitre 1 : Les dix soleils de la Balance

Par Hellth

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— Bougez-vous, on y est presque !

— Ça va, pas la peine de pousser…

— Taisez-vous, le Vieux Maître va nous entendre.

Okko, Genbu et Shiryu, les trois disciples de Dohko, pénétrèrent de front dans le boyau rocheux qui se faufilait derrière la Grande Cascade de Lushan et menait à la petite grotte où ils savaient trouver ce qu'ils cherchaient.

L'armure d’or de la Balance.

Les enfants, âgés de dix ans, avaient attendu la nuit pour sortir de la petite cabane, où ils étaient censés se reposer après leur journée d’entraînement, avec une seule idée en tête : jeter un œil à l'armure de leur maître. Lorsqu’ils avaient appris que ce dernier était le chevalier de la septième Maison du Zodiaque, ils n’en avaient pas cru leurs oreilles. Alors, quand Dohko leur avait confié que sa Cloth était ici, aux Cinq Pics, et pas au Sanctuaire, ils n’avaient plus eu qu'un seul objectif : vérifier la véracité de ses révélations.

Le Vieux Maître ne cherchait pas particulièrement à la leur dissimuler, mais il la gardait loin de la vue de tous, notamment des envoyés du Grand Pope qui, parfois, lui rendaient visite, armés de leurs lettres de mission. Dohko ignorait d'ailleurs ces dernières l’une après l’autre, le seul rôle qu’il avait à remplir lui ayant été attribué par Athéna elle-même, près de deux-cent-cinquante ans plus tôt.

C'était Shunreï, jeune orpheline recueillie par Dohko mais non destinée à la chevalerie, qui leur avait appris comment l'atteindre. La fillette avait un jour suivi le vieil homme, intriguée de le voir quitter le promontoire sur lequel il restait habituellement assis, quelles que fussent les conditions météorologiques. Il était allé rendre visite à sa vieille amie sacrée, se recueillir auprès d’elle pour continuer à en retirer la mémoire et les enseignements. C'était ainsi que Shunreï avait su où Dohko conservait son armure.

Alors, quand elle avait entendu les garçons comploter pour dénicher la preuve que leur maître était réellement l'un des douzes guerriers d’élite du Sanctuaire, elle n'avait pas pu s’empêcher de leur parler de la petite caverne où la Cloth d’or était entreposée. Seul Shiryu avait pensé à l’en remercier, tandis que Genbu et Okko étaient déjà partis en avant.

— Faites attention ! les avait-elle enjoints avant qu’ils ne disparaissent dans le noir, ce qui lui avait valu un rire moqueur de la part d’Okko, un geste nonchalant de la main par Genbu et un regard en arrière rassurant de Shiryu.

Maintenant que les trois camarades y étaient, ils se laissaient guider par la lueur dorée qui provenait du fond de la galerie d'accès. Avant de passer l'ultime coude qui les séparait de la grotte tant convoitée, ils ralentirent, soudain moins sûrs d’eux.

— On devrait peut-être pas être là, murmura Genbu, hésitant.

— Mais si ! grogna Okko. Vous en faites pas. On fait rien que jeter un coup d’œil.

Sa bravade n’avait cependant pas toute son assurance habituelle.

— Le Vieux Maître ne nous a jamais autorisés à être ici, leur rappela Shiryu, pragmatique.

— Il ne nous l'a jamais interdit non plus ! rétorqua sèchement Okko.

— En même temps, il ne nous a même pas parlé de cet endroit, souleva Genbu.

— Quels rabats-joie vous faites ! répliqua Okko. On y est de toute façon. C'est pas maintenant qu’on va faire marche arrière, non ? En tout cas, moi, j’y vais, les poules mouillées.

Et le petit garçon aux cheveux bruns en bataille s’engagea plus avant, disparaissant dans la douce lumière dorée. Genbu haussa les épaules, secoua la tête, dont la tignasse rousse accompagna le mouvement, et suivit son camarade. Shiryu soupira et une légère brise venue de l'extérieur lui parvint, agitant ses mèches noires. Il rejoignit ses condisciples et les trouva béats devant une statue d’or dont les plaques de métal précieux formaient une Balance rutilante. Il s’agissait vraiment du totem du septième Temple.

— Le Vieux Maître… souffla Shiryu.

— Il disait vrai… chuchota Genbu.

— Il cache bien son jeu, l’ancêtre… admira Okko.

Ils avaient vraiment du mal à imaginer le corps tout rabougri comme un pruneau trop sec recouvert d’une telle parure. L'image qui leur vint en tête, celle du vieillard croulant sous la majestueuse protection, ne parvenant pas à aligner deux pas, agitant vainement ses petits membres pour se relever après une chute et peinant à en soulever les terribles armes, leur arracha un sourire moqueur. 

Les trois compères se répartirent autour de l'armure, des étoiles dans les yeux. C'était la première fois qu'ils se retrouvaient face à une Cloth. Depuis le temps qu’ils en entendaient parler ! Dohko leur rappelait sans cesse qu’ils étaient à Lushan pour devenir chevaliers, pour gagner le droit de revêtir l’une des protections sacrées idoines, et à présent, ils pouvaient en scruter une, et pas des moindres, dans le détail. Les reflets du métal doré miroitèrent sur leurs visages émerveillés. Qu'elle était belle ! Ils avaient l’impression qu’elle était vivante et n'auraient pas été étonnés de lui entendre un pouls et une respiration.

Genbu leva timidement une main tentée :

— Et si…

Mais il se rétracta.

— Vas-y ! l'encouragea Okko, qui n’osait pas lui-même toucher l'impressionnante armure.

— Vas-y, toi ! le provoqua son condisciple.

— T’as peur, avoue-le !

— Non, j'ai pas peur ! Mais, toi, en tout cas, j’te vois même pas essayer. C’est toi qu'as la frousse !

Tandis que Genbu et Okko se chamaillaient, Shiryu contemplait la Balance. Il finit par faire taire ses camarades en levant le bras et en laissant ses doigts en suspension à quelques centimètres au-dessus du totem. Qu’il en désirait le contact ! 

— Je me demande… Non, le Vieux Maître ne serait peut-être pas content… Pourtant, je ne vois pas où serait le mal si…

Okko leva les yeux au ciel devant les états d’âme de son comparse. Genbu soupira.

— Accouche ! grogna Okko.

— T’es fatigant parfois, Shiryu. Si t'as un truc à dire…

— Et si on la touchait tous les trois ensemble ? s’empressa de proposer l’interpellé.

Devant l'air ahuri de ses frères d’entraînement, Shiryu, pourtant le plus raisonnable du trio, réussit à prendre un air à la fois honteux et victorieux.

— Si l'un de nous le fait en premier, le Vieux Maître l’accusera d’avoir influencé les deux autres. Si on le fait tous ensemble…

— Pas de coupable particulier ! s’exclama Okko.

— On pourrait même prétexter un appel de l'armure, s'engagea Genbu.

— Je ne pense pas que Dohko nous croirait, mais disons qu'on sera responsables tous les trois au même degré, tempéra Shiryu.

Les trois garçonnets se regardèrent goguenards. Ils allaient le faire. Ils allaient toucher l'armure d'un chevalier sacré. Et pas n’importe laquelle ! Celle d’un Saint d’élite ! Du pivot de l'armée d’Athéna qui plus est !

Les mains d’Okko et Genbu rejoignirent celle de Shiryu. Ils déglutirent en hésitant une dernière fois, puis, après concertation, ils posèrent leurs paumes sur la Cloth d'or.

Aussitôt, un halo éblouissant jaillit du point de contact et les enveloppa. Quand l'explosion de lumière se fut dissipée, plus aucun des enfants n'était visible.

Seul restait le totem de la Balance, palpitant doucement dans la pénombre.

— Ça n’est pas dangereux pour eux ? s’inquiéta Shunreï auprès du Vieux Maître, lorsqu’elle eût assisté au puissant rayonnement flavescent depuis leur point d’observation, non loin de l'entrée de la petite grotte.

— Ne t’en fais pas, Shunreï, la rassura Dohko. Il fallait que ça arrive un jour où l'autre. Après tout, ce sont mes potentiels héritiers. Ils risquent de trouver le moment… intéressant !

Le vieil ermite se détourna, sa petite silhouette agitée par un rire espiègle qui ne parvint pas totalement à rasséréner la petite fille. Cette dernière porta une main à sa poitrine en se demandant ce que le sage avait encore préparé pour ses disciples. C’était lui qui avait demandé à la jeune fille de révéler aux garçons la cachette de l'armure d’or, mais elle se sentait quand même coupable de les avoir menés à ce traquenard.

— Shiryu… ne put-elle s’empêcher de murmurer avant d'emboîter le pas au Vieux Maître.


**


Quand la lumière dorée et aveuglante s'était évanouie, Shiryu s’était retrouvé ailleurs. Il n'était plus dans la petite grotte secrète cachée derrière la Grande Cascade de Lushan, mais dans une immense vallée bordée de gigantesques montagnes recouvertes d’une végétation d’une dizaine de tons violets. Le ciel était tout en nuances de bleu, tandis que terres et roches lui opposaient autant de teintes rouges.

Pourtant, Shiryu savait qu’il était toujours en Chine. Il reconnaissait les formes élancées des pitons, le cliquetis des tiges de bambous apporté par le vent, la brume née des hautes cascades dans le lointain. Et puis il y avait cette ambiance de sérénité et de plénitude qui enveloppait la vallée et qui ne pouvait tromper. Il était en Chine, mais dans une Chine étrange, aux accents mythologiques.

Le garçon aux cheveux de nuit se retourna pour regarder derrière lui et il fut soufflé par le spectacle qui s'offrit à lui. Un lac hors norme s'étendait à ses pieds, si grand que ses yeux n’en apercevaient qu’à peine la rive opposée. Au centre de cette étendue d’eau se dressait un arbre monumental qui pointait fièrement ses dix branches colossales vers le ciel.

Au bout de chacune d’elles, sauf une, brillait un soleil.


**


Okko ne pouvait détourner le regard des neuf astres célestes accrochés à leurs branches comme des fruits sacrés. Leur lumière l’hypnotisait. Même la découverte de cette dimension parallèle dans lequel il se trouvait ne l’avait pas tétanisé ainsi.

L’explosion lumineuse de la Balance l’avait projeté sur une terre qu’il avait de suite reconnue comme étant son pays natal, l'Empire du Milieu. Pourtant, si les formes et les odeurs étaient les mêmes, les couleurs, elles, étaient toutes différentes de celles de son monde. Ciel et sol étaient respectivement de multiples nuances de bleu et de rouge, mais l’ensemble de la végétation se teintait d’une dizaine de blancs différents.

Okko ne percevait aucune présence animale dans les parages et il en retirait un certain malaise. Il aimait les bêtes, se retrouvait en elles, alors leur absence était ce qui lui avait paru le plus étrange de prime abord, comme une incomplétude. Puis il avait fait une découverte qui avait éclipsé son trouble : le lac et l’arbre surdimensionnés… ainsi que les neuf soleils.

Chacun d’eux était d’une couleur différente, pourtant aucun n’éclairait les alentours, comme si la lumière dans laquelle baignait cette Chine alternative provenait d’une dixième source. D’un dixième soleil ?

Le garçon aux cheveux de terre avisa la branche vide et se dit que cela prouvait qu’il existait un dernier fruit céleste. Mais où celui-ci était-il passé ? Et quel était cet arbre si grand qu’il semblait relier le noyau terrestre aux confins des cieux ? Et ce lac… comment pouvait-il ne pas s’assécher, son eau pompée par les énormes racines ? 

Okko grogna. Pour une fois, il aurait bien eu besoin du Vieux Maître… ou de se souvenir de ses enseignements. Parmi les légendes qu’il leur avait contées à Genbu, Shiryu et lui, il y en avait bien une qui eût pu éclaircir la situation ?

Un mouvement dans les cimes le fit sursauter.


**


Genbu, lui, était allongé, les bras derrière la tête, sur la rive du lac immense. Son champ de vision était en grande partie occupé par le tronc colossal et les dix interminables branches à l’apex desquelles, à l’exception d’une seule, scintillaient des soleils. Ils ressortaient sur le ciel diurne d’une dizaine de teintes de bleu. Dans la plaine autour de lui, et sur les coteaux des monts et des falaises environnants, poussant sur un substrat aux teintes rouges, la végétation se colorait d’autant de jaune.

Il avait cru au départ avoir reçu un coup sur la tête, ce qui aurait expliqué l'éclat de lumière intense avant qu'il ne s'éveille dans ce monde fantastique, mais il avait rapidement envisagé la possibilité d’être dans un rêve. Sans aucun doute, il avait dû finir par s’endormir dans la grotte où était entreposée l'armure de la Balance, terrassé par la fatigue. De fait, après une journée d’entraînement, il aurait préféré aller directement se coucher, mais il avait suivi Shiryu et Okko, animé d’une curiosité égale à la leur.

Il n’était donc pas vraiment étonné d'être seul. Après tout, il s’agissait de son rêve, alors la présence de ses condisciples n'était pas particulièrement attendue. À l’inverse, la vision du lac et de l’arbre qui en occupait le centre l’avait estomaqué. Peu de choses retenaient vraiment son attention, il abordait son apprentissage trop en dilettante pour cela, mais ça, ce n'était pas quelque chose qu'il avait déjà vu en songe, ni même qu'il se pensait capable d'imaginer.

Genbu avait alors décidé de profiter de cette terre onirique. Et qu’y avait-il de mieux que de flâner au bord de l’eau et admirer les neufs soleils suspendus à dix-milles zhàng au-dessus du lac ?

C'était exactement ce qu'il était en train de faire lorsque la venue d’une dixième étoile, d’une couleur encore différente de celles des neuf autres, illumina le ciel.

Les dix soleils se muèrent alors en corbeaux géants à trois pattes.


**


Le jour s’aviva dès que le dixième soleil se fut accroché à sa branche, comme si son retour à l'arbre réveillait les neuf autres. Shiryu plissa les yeux et se mit à transpirer sous la chaleur combinée des dix sources de rayons solaires. Dans le même temps, les dix astres diurnes commencèrent à crailler et prirent la forme de corbeaux à trois pattes, chacun d’eux de la couleur de l’une des étoiles qu’ils étaient en réalité : blanc, vert, jaune, orange, rouge, pourpre, indigo, bleu, argent et or. De là où il se trouvait, le jeune garçon les entendit nettement s'exprimer.

— Tu es revenu ! s'écria le corbeau jaune en s'adressant à son frère indigo, celui qui rentrait tout juste de sa course dans le ciel.

— Raconte-nous ! s’exclama le corbeau rouge.

— Oui, dis-nous ce que tu as vu du monde ! s’enthousiasma le corbeau blanc.

L’interpellé rit aux éclats avant de calmer ses frères. Ensuite, il se mit à conter comme la Terre était belle, avec ses montagnes altières, ses fleuves impétueux, ses forêts profondes, ses fleurs multicolores et ses champs aux récoltes abondantes. Il s'était levé à l’Est et s'était couché à l’Ouest, éclairant le monde connu et les territoires inconnus. En plus de sa lumière, il avait apporté chaleur et rassurance aux êtres animaux et végétaux qu’il avait surplombé. On l’avait vénéré, appelé, loué et prié. On l’avait aussi parfois menacé, abhorré, défié et voilé. Et tout cela l’avait beaucoup diverti.

Jamais Shiryu n’aurait pensé entendre un soleil raconter ses pérégrinations lors de son parcours dans la voûte céleste. Il n’y avait plus de doute, il était bel et bien dans une Chine mythologique, une terre qui n'obéissait pas aux lois habituelles.

— Le lac Tanggu n’est vraiment pas amusant, se plaignit le soleil pourpre. Même en nous relayant dans le ciel du monde, nous restons neuf jours sur dix sur l’arbre Fusang. Ce n'est pas drôle !

— C’est vrai, ça ! confirma le soleil argenté. Si seulement nous pouvions voyager à plus d'un dans le firmament. Ça serait moins ennuyeux !

— Mais nous sommes sévèrement surveillés par notre Père Dijun et il nous a interdit d'être plus d’un dans les cieux, renchérit le soleil orange.

— “Vous ne devez pas vous lever ensemble. Le monde n’est pas fait pour supporter une telle lumière d’un seul coup. Vous le détruiriez.”, mima le soleil bleu.

Ses frères rigolèrent de cette imitation.

— Pourtant, notre Mère Xihe nous a expliqué que cette règle est raisonnable, osa le soleil doré. Si nous y allions tous ensemble, la chaleur serait intolérable pour la Terre.

— Raisonnable ? Raisonnable ! Faire ce que nous voulons, voilà ce qui serait raisonnable ! s’indigna le soleil vert.

— Il n’a pas tort, reprit le corbeau indigo. Voilà des siècles que nous ne pouvons nous amuser qu’un jour sur dix. Père ne comprend pas : nous sommes plus forts ensemble, la Terre se réjouirait sûrement de ce surplus d'énergie !

Shiryu, témoin ignoré de ces échanges stellaires, ne put s'empêcher de douter de cette dernière affirmation. Mais du haut de ses dix ans, il n'osa pas intervenir dans la discussion de ces astres séculaires. De toute façon, sa voix ne leur parviendrait très certainement pas.

Quand les soleils tranchèrent d’un commun accord de tous se lever en même temps le lendemain, le jeune garçon comprit qu’il aurait peut-être dû tenter de prendre la parole, tout compte fait. Car, il en était sûr, rien de bon n’allait découler de cette décision.


**


Okko enragea du choix des fruits célestes. Comment ces satanés corvidés solaires pouvaient-ils penser que la Terre résisterait à leur présence conjointe ?! C'était aberrant ! Oh que n’aurait-il pas donné pour frapper le tronc du Fusang de ses poings, comme il le faisait avec ceux des montagnes de Lushan lors de ses entraînements, et en faire tomber les étoiles véreuses ! Mais l’arbre géant était totalement hors de sa portée, alors à défaut, il tenta de les invectiver, de les héler, de les huer. Rien n’y fit, ils ne l’entendirent pas. Okko gronda entre ses dents. Il détestait être pris pour quantité négligeable. Pourtant, il fut voué à être l'observateur impuissant du lever concomitant des dix soleils.

Sous leur forme de corbeaux à trois pattes, ils se décrochèrent en même temps des branches colossales de l’arbre Fusang. Tout à leur joie, ils décrivirent arabesques et acrobaties en hurlant et croassant allègrement. Au début, ils évoluèrent entre les frondaisons, manœuvrant adroitement entre les ramifications boisées. Puis, alors qu’ils prenaient leurs aises à parcourir les airs ensemble et à synchroniser leurs trajectoires pour la première fois, ils plongèrent dans le lac Tanggu, comme des enfants le feraient dans une piscine. De fait, Okko avait vraiment l’impression de voir des frasques de gosses. Les dix soleils avaient beau avoir des siècles, ils n'étaient que des gamins.

La sueur se mit à couler à flot sur la peau du jeune garçon à mesure que la température augmentait, conséquence de l’activité solaire inédite. Sur le coup, il ne s’en préoccupa pas et allait continuer à pester contre les soleils, quand un bouillonnement retint son attention. Puis une sensation de brûlure le saisit. Il cria, tant cela lui faisait mal, et recula. Il s'était tellement avancé sur la rive que ses pieds étaient entrés en contact avec l’eau, maintenant en ébullition d’avoir reçu les plongeons enthousiastes des frères stellaires. 

Okko s'éloigna de la berge pour retrouver une relative fraîcheur et un sifflement assourdissant s’éleva dans son dos, suivi d’un souffle brûlant. Le garçon se retourna en ouvrant grand les yeux : le Fusang était enveloppé d’une brume épaisse et ardente. Quand il se demanda d’où elle venait, il s’aperçut qu’il n'entendait plus les clapotis du Tanggu. Et il comprit. Le lac venait de s’évaporer.

Des sphères de lumière blanche, verte, jaune, orange, rouge, pourpre, indigo, bleue, argent et or étaient visibles à travers le brouillard, voilées et ternies par la vapeur d’eau. Mais cela ne dura pas car cette dernière elle-même se dissipa sous forme de volutes turbulentes qui s’effilochèrent en tous sens sous la pression caniculaire des astres dont le resplendissement manqua aveugler Okko.

Celui-ci protégea ses yeux de son bras levé et grimaça. L'air était sec à présent et ses lèvres se craquelèrent aussitôt. L’écorce du Fusang également. L'arbre géant prit peu à peu l’apparence d’une sculpture de charbon. Des bulles de sève s’échappaient des sillons et des crevasses qui recouvraient le tronc et ses branches. Le liquide visqueux s’écoulait en crépitant avant d’exploser bruyamment. Puis, dans un terrible vrombissement, le Fusang s’ignifia.

Un bûcher arbusculaire relia la Terre et le Ciel, puis le monde s’embrasa.


**


Genbu fuyait. 

Il devait impérativement s'éloigner le plus possible du brasier de l'arbre Fusang et de la terre brûlée qu’était à présent la dépression du lac Tanggu. Même en rêve, la fuite était la réaction qui lui avait paru la plus adaptée. Mourir en songe, calciné vif qui plus est, ne devait pas être très agréable. Pourtant, il avait cru jusqu'au bout que les dix étoiles allaient revenir sur leur décision. C'était tellement inconcevable ! Et puis, qu’y avait-il de si désagréable de ne travailler qu'un jour sur dix ? Profiter d’un tel cadre, à ne rien faire d’autre que discuter, rêvasser, plonger dans l’eau et se reposer… c’était la situation rêvée !

Telle n’avait pas été la conclusion des fruits célestes. Les dix soleils s’étaient libérés de leur engagement et inondaient à présent le ciel de leur radiance conjointe, ce qui obligeait le jeune garçon à quitter sa villégiature onirique et à s'efforcer de survivre au cataclysme qui se profilait. Tout autour de lui, dans la vallée qui abritait jusque-là le lac et l’arbre solaires, les effets de la torridité se manifestèrent impitoyablement. Les plantes se desséchèrent tant qu’une simple brise suffisait à les transformer en poussière. Le sol craqua et s’affaissa, les montagnes se fissurèrent et s’effondrèrent, les rochers éparses fondirent. Dans le ciel, les nuages se dissolvèrent et nul être ne put plus bénéficier de leur ombre protectrice et salvatrice. Les majestueuses cascades qui chutaient dans le lointain se vaporisèrent, semblant inverser leur mouvement avant de se volatiliser dans une atmosphère trop sèche et avide de leur eau insuffisante à la réhydrater. Les couleurs se ternirent, se désaturèrent puis s’achromatisèrent à mesure que tout devenait cendre.

Genbu fut alors transporté par monts et par vaux, par îles et par flots, à travers continents et océans. Dès qu'il quitta la vallée du lac Tanggu et de l’arbre Fusang, le monde redevint comme à l'accoutumée en colorations, proportions et populations, bien qu'il sentît qu'il ne quittait pas la dimension onirique dans laquelle il avait été projeté. Ses pas de course le menaient impossiblement à la parcourir et où qu'il aille se répétaient des scènes de dévastation.

Les gens couraient d'une zone d'ombre à l'autre, emportant enfants, bêtes et les petites réserves qu'ils ne pouvaient se résoudre à perdre. La fumée montait en colonnes irrégulières là où les forêts prenaient feu. Les montagnes suaient de la vapeur par de fines fissures qui s’ouvraient sous l'effet de la chaleur, et les mers se mirent à fumer. 

L'air lui-même changea. Il laissait un goût métallique et sec sur la langue. À son contact, chaque respiration brûlait le fond de la gorge, les peaux rougissaient et se cloquaient.

Il n'y eut bientôt plus qu'un silence sans fin, interrompu uniquement par les craquements du bois, de la pierre et du métal, par les sanglots étouffés et les prières hurlées. Quant aux animaux sauvages, la disparition de taillis, terriers ou grottes habitables les avaient laissés sans le moindre refuge, sans le moindre espoir de pérennité.

Les dix soleils parurent satisfaits de voir le monde convulser sous leurs ailes. Ils pensaient que toute cette agitation était une danse en leur honneur, que les lamentations étaient un hymne à leur valeur. Mais la Terre ne se réjouissait pas du tout, elle se mourait.

Alors, Genbu, qui trouvait que ce rêve s’apparentait davantage à un cauchemar qu’il aurait apprécié pouvoir quitter, entendit les admonestations de Dijun et Xihe, dieu et déesse du Soleil. Ils adjuraient leurs fils de faire machine arrière, d’honorer la règle séculaire d’un unique soleil dans les cieux. Mais, ivres de leur propre éclat, les dix fruits célestes ignorèrent superbement leurs parents.

— Qu'il en soit donc ainsi, mes fils, menaça alors Dijun. Vous avez failli à votre mission et vous en subirez les conséquences. C’est au couchant, à la source de l'ancêtre des dix-milles montagnes que vous trouverez votre sanction.

La course effrénée du jeune garçon s’incurva alors et il se retrouva face à une cordillère gigantesque qu’il reconnut aussitôt : le mont Kunlun.


**


Jamais Shiryu n'avait parcouru autant de distance. Il ne semblait pas seulement courir plus vite pour échapper au lever des dix soleils, mais le paysage lui-même semblait défiler sous ses pieds. Il était vraiment dans une Chine légendaire, où les règles du vrai monde ne s'appliquaient pas. Mais tout cela cessa, au bout de dix jours et dix nuits, lorsqu’il foula le sol du mont Kunlun.

La montagne mythique, dont le Vieux Maître avait souvent parlé en contant à ses disciples les légendes chinoises qu’il adorait relater, semblait épargnée par les affres des dix astres du jour. Shiryu en profita pour cesser de fuir et faire face à la dévastation, laquelle avançait en même temps que les soleils qui en étaient à l’origine, à peine freinée par les repos nocturnes de ces derniers.

Alors, des rais de lumière dorée jaillirent des sommets du Kunlun et vinrent recouvrir le disciple de Lushan. Stupéfait, Shiryu reçut la protection de l’armure de la Balance, mais pas dans sa totalité. Seuls le gorgerin, le diadème frontal, le gantelet, la cubitière et le brassard droits, ainsi que la genouillère, la grève et le soleret gauches le recouvrirent. Le disciple de Dohko n’eut pas le temps de pousser ses interrogations.

— Tu as raison, mon garçon, il faut savoir affronter le danger lorsqu’il est inévitable.

Shiryu sursauta et un homme s’avança à ses côtés. Il était grand et altier. Sa stature imposait le respect et lui conférait une autorité naturelle, confirmée par un visage carré incarnant noblesse et détermination, doté d’une fine barbe et une moustache soigneusement entretenues. Ses cheveux de jai étaient rassemblés en un chignon de guerrier et quelques mèches retombaient librement autour de son visage, adoucissant sa prestance martiale. Il portait un ensemble de soie violette recouvert d’une cuirasse de bronze. À sa ceinture pendaient un grand carquois garni de flèches blanches et un imposant arc rouge que lui seul paraissait pouvoir bander. 

Immobile, il dégageait une impression de sérénité presque surnaturelle qui éclipsait la tempérance de Shiryu.

— Qui êtes-vous ? s’enquit ce dernier, impressionné par le charisme de l'homme.

— Je suis Houyi, archer céleste et juge de soleils mandaté par Dijun et Xihe. Je suis là pour mettre un terme à cette folie, déclara l’inconnu en saisissant son arc rouge.

Shiryu tiqua.

— Vous croyez vraiment pouvoir régler la situation en tirant sur des soleils ? s’étonna le garçon aux cheveux de nuit.

— Mon arc et mes flèches m’ont été confiés par l’Empereur Céleste en personne, lui confia-t-il comme si cela justifiait tout. Mais tu vas devoir m'aider néanmoins. Si je suis le juge, tu es le juré. Tu vas devoir me désigner le soleil que tu veux voir continuer de briller. Un seul d’entre eux, ou le monde succombera. Attention, tu devras choisir judicieusement. Comme l'élu sera l’unique astre du jour, la Terre sera soumise à ses seuls principes pour l’éternité.

Shiryu déglutit.

— Et si je choisis mal ?

— La planète serait perdue, déséquilibrée par une influence solaire qui ne serait plus compensée par l’alternance avec les autres. Car si elle peut résister aux soleils qui lui sont délétères pour un jour, elle ne le pourrait pas si cela devait se pérenniser. Un seul d’entre eux lui est en réalité bénéfique. À toi de l’identifier.

Le jeune garçon en eut le tourni. 

— Décide-toi, petite carpe, l’incita Houyi.

À ce sobriquet par lequel Dohko aimait le qualifier, Shiryu comprit que l’archer céleste et Vieux Maître se connaissaient d’une manière ou d’une autre. S’agissait-il donc d’une épreuve orchestrée de toute pièce ? À moins que cela soit un test établi par la Balance ? Peu importait, cette mission lui incombait et il devait s’en accommoder.

— Dites m'en davantage sur chacun de ces dix soleils, demanda Shiryu. Ainsi, je pourrai émettre mon verdict le plus équitablement possible.

Houyi hocha la tête, appréciateur, puis il pointa du doigt successivement chacun des soleils illuminant le ciel :

— Tu as Báirì, le soleil blanc, celui de la naissance, du vent qui correspond au premier souffle de vie et anime les êtres. Puis, tu as Lǜrì, le soleil vert, celui de l'enfance, du bois qui croît en contemplant le monde, mais profite du moindre espace pour n'en faire qu’à sa tête. Ensuite, vient Huángrì, le soleil jaune, celui de l'adolescence, de la foudre au caractère imprévisible. Le suivant est Chéngrì, le soleil orange, celui de la jeunesse, du feu bâtisseur qui couve, mais peut encore flamber dangereusement. S’ensuit Hóngrì, le soleil rouge, celui de la maturité, de l’eau qui contourne les obstacles aussi bien qu’elle les creuse. Puis, tu as Zǐrì, le soleil pourpre, celui de la responsabilité, du métal que l'existence a martelé et qui est prêt à assumer le rôle pour lequel il a été forgé. Après, vient Diànrì, le soleil indigo, celui de la sagesse, de la terre stable et fiable, rodée par les ans. Ensuite, tu as Lánrì, le soleil bleu, celui de la transmission, du cristal qui renferme les archives de l'existence pour les rendre disponible aux générations futures. Et puis vient Yínrì, le soleil argent, celui de la mémoire, l'éther qui conserve ce que nul ne peut plus voir. Enfin, tu as Jīnrì, le soleil or, celui du renouveau, la lumière dans laquelle tout s’achève et tout recommence.

Alors que Houyi poursuivait sa présentation en développant d'autres caractéristiques, Shiryu l’écouta attentivement en réfléchissant intensément.


**


Dix cycles nycthéméraux durant, Okko avait couru à perdre haleine pour sauver sa peau. Dans cette Chine parallèle où la Cloth de la Balance l’avait projeté, il avait pu parcourir des distances considérables sans s’affaiblir, comme si, en ces lieux, l’intention était plus motrice que l’action elle-même. Il n’avait cependant pas poussé plus loin ses interrogations, occupé qu’il était à sillonner un monde en proie à la destruction solaire, avec pour seuls sursis des nuits écourtées par l'impatience des dix soleils.

Quand il avait aperçu la cordillère Kunlun, préservée des horribles conséquences de la chaleur extrême dégagée par les dix soleils levés, il s'y était précipité pour s’y réfugier, mais toujours à l'affût.

À peine avait-il repris son souffle que des traits de lumière d’or fondirent sur lui et Okko eut la surprise de se voir recouvert de certaines parties de la Cloth d'or de la Balance : l’oreillette, la spalière et le flancart gauche, ainsi que la genouillère, la grève, le soleret et le pectoral droits. Le disciple des Cinq Pics, bien que perplexe, en retira une terrible fierté, mais il n’eut pas l’occasion de s’en rengorger.

— Tu fais bien. La proie doit être prête à mordre son prédateur si celui-ci persiste à la traquer.

Un frisson remonta le long du dos d’Okko. Malgré ses sens en alerte, il n'avait pas entendu l'étranger arriver. D’un bond, il s’en éloigna prudemment et l’observa. L’homme était grand et d’allure féroce. Son visage carré exprimait une volonté inflexible et une vigilance de prédateur. Ses longs cheveux noirs et indisciplinés tombaient librement en cascade jusqu'à des épaules solides surmontant des bras musculeux, visiblement habitués à tendre l'impressionnant arc rouge croisé en travers de son dos. Quelques mèches rebelles encadraient son visage et se mêlaient à une barbe fournie, accentuant son côté sauvage. Il était revêtu d’atours de chanvre écru, auxquels se superposaient des lames de cuir épais. Sa large ceinture portait son carquois rempli de flèches blanches.

 Statique, il dégageait une autorité primitive et une assurance primale qui ridiculisaient l'arrogance d’Okko.

— Qui donc me traite de proie ? grogna le jeune garçon.

— Je suis Houyi, archer céleste et chasseur de soleils envoyé par Dijun et Xihe. Je suis là pour faire cesser ce désastre, déclara l’homme en empoignant son arc vermeil.

Okko pouffa.

— C’est avec de misérables flèches que vous comptez abattre des soleils ? Malgré votre apparence, vous ne semblez pas à la hauteur.

— Des traits qui m'ont été remis par l’Empereur Céleste, le corrigea Houyi. Ne te fie pas aux apparences, ils suffiront. Mais tu vas devoir m'aider néanmoins. Si je suis le chasseur, tu es le rabatteur. Tu vas devoir me désigner le soleil que tu veux voir continuer de briller. Un seul d’entre eux, ou le monde succombera. Attention, tu devras choisir judicieusement. Comme l'élu sera l’unique astre du jour, la Terre sera soumise à ses seuls principes pour l’éternité.

— C’est quoi cette histoire ? railla le garçon aux cheveux de terre.

— Tu chasses pour la planète, mais toutes les proies ne se valent pas. Si tu devais laisser vivre le mauvais soleil, la Terre serait perdue, déséquilibrée par une influence solaire qui ne serait plus compensée par l’alternance avec les autres. Car si elle peut résister à ceux qui lui sont délétères pour un jour, elle ne le pourrait pas si cela devait se pérenniser. Un seul d’entre eux lui est en réalité bénéfique. À toi de l’identifier. Décide-toi, petit chat.

Le surnom par lequel Houyi venait d'appeler Okko l’agaça. Le Vieux Maître avait pour habitude de le rabaisser de la même manière. Un éclair se fit dans l’esprit du jeune garçon. Et si tout cela n'était qu'une expérience organisée par Dohko via son armure ? Une sorte d’évaluation ? Où tout ce qu’il aurait à faire serait de mener à bien une chasse aux soleils ? Qu’il en soit donc ainsi.

— Pour que je sélectionne la proie à épargner, il faudrait déjà que j’en sache plus, fit remarquer Okko.

Un sourire carnassier étira les lèvres de Houyi.

— Le premier est Báirì, le soleil blanc, celui qui se lève à l’Est, l’hirondelle du printemps. Le deuxième s'appelle Lǜrì, le soleil vert, celui qui s’élève au Sud-Est, le lapin de l'innocence. En troisième, tu as Huángrì, le soleil jaune, celui qui réchauffe le Sud, le tigre fougueux. Le quatrième, c’est Chéngrì, le soleil orange, celui qui mûrit au Sud-Ouest, le cheval explorateur. Le cinquième se nomme Hóngrì, le soleil rouge, celui qui culmine à l’Ouest, le dragon de la toute puissance. Le sixième, c’est Zǐrì, le soleil pourpre, celui qui s’apaise au Nord-Ouest, le boeuf du devoir. En septième vient Diànrì, le soleil indigo, celui qui s’efface au Nord, la tortue de la sagacité. Le huitième est Lánrì, le soleil bleu, celui qui point au Nord-Est, la grue de la passation. En neuvième vient Yínrì, le soleil argent, celui qui plonge dans le Nadir, le cerf de l’héritage. Le dixième, c’est Jīnrì, le soleil or, celui qui brille au Zénith, le papillon du recommencement.

Bien que Houyi continuât en lui présentant d’autres caractéristiques, Okko n’eut pas besoin d’y songer davantage : il savait déjà lequel choisir.


**


Dix fois Genbu avait vu les soleils se coucher, offrant un court répit au monde, et dix fois ils s'étaient levés de nouveau tous ensemble, sans être revenus sur leur décision. Maintenant qu’il foulait la terre sacrée du mont Kunlun, il avait l'intuition qu'il y serait en sécurité, que la montagne des dieux le protégerait de la menace multisolaire. Enfin, à vrai dire, c'était ce qu'il se disait dans son rêve et l'on pouvait contrôler un rêve, n’est-ce pas ? Alors si telle était sa volonté, il serait sain et sauf ici, non ? Au moins dans une certaine mesure, car il était grand temps de parvenir à maîtriser ce songe qui avait pris une tournure des plus… problématiques.

Il se retourna vers les soleils dont la course dans le ciel progressait inexorablement et se focalisa sur ses désirs, sur ce qu’il voulait dans cette Chine onirique.

Des faisceaux dorés surgirent alors de la cordillère et s’accrochèrent à Genbu. Au départ effrayé, il s’aperçut rapidement qu’il s’agissait de portions de l’armure d’or de son maître. La protection n'était pas intégrale – oreillette, spalière, flancart et cuissot droits, ainsi que brassard, cubitière, gantelet et cuissot gauches – mais elle devrait suffire pour faire face. Faire face à quoi, exactement ? Les dix soleils ? Rien que ça ? La perspective était des plus inquiétantes, toutefois le disciple des Wu Lao Feng n’eut pas l’opportunité d’y songer à deux fois.

— Tu prends la bonne décision. Même l'indolent doit un jour prendre son destin en main.

La concentration de Genbu vola en éclats et il tourna la tête vers l’origine de la voix. Il s’agissait d’un homme qu’il ne connaissait pas. Il était de haute et large stature. Son visage carré arborait une fière expression chargée d’assurance et de conviction. Sa barbe était discrète et taillée avec élégance, mais n’amoindrissait pas la sévérité qu’il dégageait. Ses cheveux fuligineux, soigneusement brossés et lissés, descendaient librement jusqu'au milieu du dos sans qu’aucune mèche ne fut pour autant rebelle. Il était revêtu d’une longue robe de lin anthracite doublée d’une armure de plaquettes dorées recouvrant son tronc, ses avant-bras et ses cuisses comme une carapace. Dans son dos, s’entrecroisaient un arc rouge et un carquois chargé de flèches blanches.

Fixe, il renvoyait une aura d’inflexibilité et de justesse, mêlées d'une curieuse insouciance à faire pâlir la nonchalance de Genbu.

— À qui ai-je l’honneur ? questionna le garçon aux cheveux de feu.

— Je suis Houyi, archer céleste et punisseur de soleils missionné par Dijun et Xihe. Je suis là pour stopper la catastrophe en marche, déclara l’homme en s'emparant de son arc écarlate.

Genbu leva les yeux au ciel.

— Avec un arc et des flèches ? Vraiment ?

— Des armes qui m'ont été données par l'Empereur Céleste lui-même afin de corriger les soleils désobéissants, répondit Houyi. Mais tu vas devoir m'aider néanmoins. Si je suis le punisseur, tu es le dénonciateur. Tu vas devoir me désigner le soleil que tu veux voir continuer de briller. Un seul d’entre eux, ou le monde succombera. Attention, tu devras choisir judicieusement. Comme l'élu sera l’unique astre du jour, la Terre sera soumise à ses seuls principes pour l’éternité.

— Pourquoi moi ? se plaignit Genbu.

— Parce qu’il n’y a que toi ici, avec moi, que les dieux en ont décidé ainsi et que je ne suis que l'outil de leur volonté. Mais ne choisis pas sans réfléchir. Irais-tu à la facilité que la planète serait perdue, déséquilibrée par une influence solaire qui ne serait plus compensée par l’alternance avec les autres. Car si elle peut résister à un soleil qui lui est délétère pour un jour, elle ne le pourrait pas si cela devait se pérenniser. Un seul d’entre eux lui est en réalité bénéfique. À toi de l’identifier.

Genbu se prit la tête entre les mains. L'effort qui lui était demandé lui semblait insurmontable.

— Décide-toi, petite tortue, le tança Houyi.

Le pseudonyme fit mouche dans l'esprit du jeune garçon. Seul le Vieux Maître l'appelait ainsi. Dohko lui imposait donc une nouvelle épreuve et, si Genbu voulait s’en libérer au plus vite, il fallait qu'il joue le jeu.

— Avant que je vous désigne le moins coupable d'entre eux, j’ai besoin d’informations supplémentaires, déclara le disciple.

L’archer céleste ferma lentement les yeux en guise d’assentiment et les rouvrit avant de regarder tour à tour chacun des astres diurnes.

— Premièrement, il y a Báirì, le soleil blanc, l’ingénu qui se cache derrière sa naïveté pour se justifier. Deuxièmement, il y a Lǜrì, le soleil vert, celui dont la curiosité n’a d’égal que son indiscrétion. Troisièmement, il y a Huángrì, le soleil jaune, celui qui confond allègrement courage et témérité. Quatrièmement, il y a Chéngrì, le soleil orange, l'audacieux dont l’impulsivité ternit les actes. Cinquièmement, il y a Hóngrì, le soleil rouge, celui dont la terrible puissance l’a mené à un orgueil démesuré. Sixièmement, il y a Zǐrì, le soleil pourpre, dont le sens extrême du devoir le dispute à une déplorable rigidité. Septièmement, il y a Diànrì, le soleil indigo, celui qui veut faire preuve d’un tel discernement qu’il se perd dans l'indécision. Huitièmement, il y a Lánrì, le soleil bleu, le si généreux qu’il s’abîme dans une abnégation qui le fait s’oublier lui-même. Neuvièmement, il y a Yínrì, le soleil argent, celui de l'héritage, mais qui ne parvient pas à se départir de sa nostalgie. Dixièmement et dernièrement, il y a Jīnrì, le soleil or, celui dont l’espérance est telle qu’il se berce d’illusions.

Houyi continua son exposé et abordant d'autres caractéristiques et Genbu gémit. La tâche allait être ardue.


**


Le disciple aux cheveux de nuit ne sut pas de suite sur quels critères arrêter son choix. Aussi décida-t-il de s'appuyer sur la seule base dont il disposait : son expérience de la vie, même si celle-ci était limitée. Il repassa dans sa tête les raisons qui l’avaient amené à Lushan. Il y avait été envoyé par la Fondation Graad pour y récupérer l'armure sacrée qui y sommeillait, la Cloth de bronze du Dragon. Elle baignait depuis des siècles dans les eaux sacrées de la Grande Cascade, dont on disait qu’elles provenaient des Neuf Cieux eux-mêmes, se déversant sur Terre en ce lieu précis. Il devrait apprendre à se révéler assez puissant pour inverser le courant de cataracte séculaire, assez fort pour protéger une déesse du nom d’Athéna, une déité occidentale, amenée à se réincarner pour défendre la planète et ses habitants. Pour elle, il devrait verser son sang carmin. De plus, le Vieux Maître le disait souvent trop sérieux, plus mature que ses camarades.

Eau.

Dragon.

Ouest.

Puissance.

Maturité.

Orgueil.

Rouge.

Shiryu sut quel soleil sauvegarder, celui qui lui ressemblait le plus, du moins celui qui correspondait le mieux à celui qu’il se destinait à être. Il était certain que c’est ce qu’aurait voulu Dohko. Alors, il prit la parole :

— Messire Houyi, déclara-t-il. Je choisis d'épargner Hóngrì, le soleil rouge.

L’archer céleste le fixa intensément.

— Le soleil rouge, maître des rivières, des fleuves, des mers, des océans et des pluies. Par l'eau, le liquide de la vie, il façonne et nourrit le monde. Sa puissance crée l'abondance, mais son orgueil peut provoquer tempêtes et inondations, renversant l'équilibre qu'il défend. Qu’il en soit ainsi.

Alors, de son carquois, il extraya de longues flèches blanches et tira successivement sur les neuf autres corvidés solaires. Shiryu s’aperçut que chaque pointe avait une forme différente, inspirée des feuilles de végétaux emblématiques de l’Empire du Milieu. Tout en décochant ses traits, le juge de soleils psalmodia :

— Le bambou de l’expérience pour corriger l’innocence de Báirì. Le saule de la retenue pour corriger l’indélicatesse de Lǜrì. Le gingko de la patience pour corriger l’impétuosité de Huángrì. Le lotus de la lucidité pour corriger la hardiesse de Chéngrì. Le palmier de l’ouverture pour corriger l’exiguïté de Zǐrì. Le mahonia de l’assurance pour corriger la perplexité de Diànrì. La pivoine de la dignité pour corriger l’oblativité de Lánrì. Le suif de la satisfaction pour corriger la mélancolie de Yínrì. Le parasol de l’illumination pour corriger le chimérisme de Jīnrì.

Un à un, les corbeaux expirèrent leur dernier croassement et tombèrent. Des dix soleils, il n'en resta finalement plus qu'un et la température sur Terre revint à la normale, soulageant la surface dévastée. Mais, alors que Shiryu commençait à se réjouir, il se mit à pleuvoir, une pluie abondante et battante, une pluie d’eau rouge, impropre, inarrêtable.

— Tu n’as pas choisi judicieusement, déplora Houyi alors qu’un tsunami érubescent recouvrait le monde.

La voix de l’archer céleste résonna dans l’esprit de Shiryu tandis que ce dernier était emporté par le flot écarlate, sans pouvoir y résister malgré les pièces d'armure qui le ceignaient.

Les limbes l’engloutirent.


**


L'apprenti aux cheveux de terre n'eut aucune peine à savoir quel soleil il allait privilégier. Son choix était tout trouvé. Il devait sélectionner celui qui collait le plus à sa personnalité, du moins voyait-il les choses ainsi. S’il pouvait façonner le monde en ne laissant qu'un seul astre diurne dans le ciel, autant qu’il soit à son image, qu'il partage ses valeurs. Le Vieux Maître lui disait souvent qu'il était trop fougueux, trop impétueux. C’était vrai. Dans le petit village du Sud du Jiangxi où il était né, cela lui avait sauvé la vie. Frapper avant d'être frappé, tel un fauve, rapide comme l’éclair qui zèbre les cieux. Il n’y avait que ça de valable. Quoi qu'en pense Dohko, c'était la loi de la Nature.

Foudre.

Tigre.

Sud.

Ardence.

Audace.

Impulsivité.

Jaune.

Il n’y avait qu'un seul soleil qui coïncidait. C'était celui sur lequel il avait jeté son dévolu dès que l’archer céleste avait seulement évoqué ses premières caractéristiques, et dont les suivantes avaient confirmé la valeur.

— Ça sera Huángrì, le soleil jaune.

Houyi scruta le jeune garçon qui soutint son regard.

— Le soleil jaune, son rugissement déchire les nuages et tonne dans l'atmosphère, révélateur de la force pure. Il ose défier l’inconnu et franchir les limites, même celles de l’acceptable. Mais son élan peut le précipiter dans l'abîme de la perdition et sa foudre intérieure peut le consumer trop vite. Qu’il en soit ainsi.

Alors, il se saisit à tour de rôle de ses flèches blanches, toutes sauf une, vidant presque son carquois. Les pointes de chacune d’elles avaient la forme symbolique d’une feuille différente. Une par une, il encocha les traits et les relâcha, ciblant un à un les neuf soleils non-élus, tout en énonçant pour lui-même :

— Le bambou de l’expérience pour supprimer l’innocence de Báirì. Le saule de la retenue pour supprimer l’indélicatesse de Lǜrì. Le lotus de la lucidité pour supprimer la hardiesse de Chéngrì. L'érable de l’humilité pour supprimer la vanité de Hóngrì. Le palmier de l’ouverture pour supprimer l’exiguïté de Zǐrì. Le mahonia de l’assurance pour supprimer la perplexité de Diànrì. La pivoine de la dignité pour supprimer l’oblativité de Lánrì. Le suif de la satisfaction pour supprimer la mélancolie de Yínrì. Le parasol de l’illumination pour supprimer le chimérisme de Jīnrì.

Les corvidés solaires chutèrent l’un après l’autre, fauchés en pleine course hémérale par l’habileté du chasseur de soleils. Leurs incandescences s’éteignirent avant qu’ils ne touchent le sol et la température redevint supportable. Okko se sentit fier de lui et allait exulter lorsqu'un grondement de tonnerre vibra dans l’air et fit trembler jusqu'à ses organes. Des éclairs jaunes se mirent à frapper la planète de leurs lances foudroyantes et inévitables.

— Tu n’as pas choisi judicieusement, déplora Houyi alors qu’un déluge lutescent s’abattait sur le monde.

La voix de l’archer céleste retentit dans la tête d’Okko tandis que celui-ci était balayé par le torrent électrique, sans pouvoir lutter malgré les pièces d'armure qui le couvraient.

Les limbes l’engloutirent.


**


L’élève au cheveux de feu croulait sous les informations trop nombreuses. Ç’avait toujours été la raison pour laquelle il n’avait jamais abordé son apprentissage sérieusement, au grand dam du Vieux Maître qui le trouvait trop nonchalant. En réalité, ce n'était pas spécialement de la paresse. C'était surtout de l’incertitude permanente et un manque de persévérance pour y faire face. Genbu était venu des contrées septentrionales pour suivre l’entraînement de Dohko, qui lui avait reconnu un talent certain, mais des convictions trop terre à terre, ce qui lui avait valu des progrès aussi lents qu’une tortue. Pourtant, le Vieux Maître n’avait cessé de lui rabâcher l’adage célèbre en Chine : “Le bleu-vert est issu de l'indigo, mais il est plus beau que l'indigo.”, qui signifiait que l’élève pouvait dépasser le maître, qu'une génération pouvait être meilleure que celle qui la précède.

Terre.

Tortue.

Nord.

Sagesse.

Discernement.

Indécision.

Indigo.

Le déclic eut lieu dans l’esprit de Genbu et il sut quel soleil il devait désigner. S’il s’agissait réellement d’un test de la part de Dohko, il croyait cette fois tenir la solution. Il carra les épaules et annonça d'un ton ferme et assuré :

— Maître Houyi, je décide de sauvegarder Diànrì, le soleil indigo.

L’archer céleste resta impassible, puis il déclara :

— Le soleil indigo, il avance doucement, mais sûrement. Sa lenteur est souvent méprise pour de la paresse. Il hésite, il doute, mais il ne recule pas. Toutefois, il préfère l’inaction à l’erreur, or celui qui réfléchit trop et n’agit pas assez peut laisser le temps passer et les occasions s’évanouir. Qu’il en soit ainsi.

Le punisseur de soleils s'empara alors de neuf flèches dont il planta les pointes au sol devant lui. Chacune d’elles avait sa forme distinctive, celle d’une feuille d’une essence que le disciple de la Balance reconnut comme chinoise. Puis il banda son arc et décocha successivement ses projectiles, tout en entonnant :

— Le bambou de l’expérience pour supprimer l’innocence de Báirì. Le saule de la retenue pour supprimer l’indélicatesse de Lǜrì. Le gingko de la patience pour supprimer l’impétuosité de Huángrì. Le lotus de la lucidité pour supprimer la hardiesse de Chéngrì. L'érable de l’humilité pour supprimer la vanité de Hóngrì. Le palmier de l’ouverture pour supprimer l’exiguïté de Zǐrì. La pivoine de la dignité pour supprimer l’oblativité de Lánrì. Le suif de la satisfaction pour supprimer la mélancolie de Yínrì. Le parasol de l’illumination pour supprimer le chimérisme de Jīnrì.

Les neuf soleils susnommés furent précipités vers le sol, transpercés de part en part. Leur éclat se ternit et leur énergie se dissipa avant qu’ils n'atteignent la surface. À chaque cible touchée, la température planétaire s’abaissait, jusqu’à redevenir vivable. Genbu était heureux d’avoir enfin réussi à accomplir une tâche sérieusement. Mais sa joie retomba quand un déferlement de boue et de roche indigo envahit les terres et combla les mers.

— Tu n’as pas choisi judicieusement, déplora Houyi alors qu’une avalanche violescente étouffait le monde.

La voix de l’archer céleste tinta dans le cerveau de Genbu tandis que celui-ci était submergé par des vagues telluriques, sans pouvoir lutter malgré les portions d'armure qui l’habillaient.

Les limbes l’engloutirent.


**


Shiryu, Okko et Genbu se réveillèrent en sursaut autour du totem de la Balance. De celui-ci émanait encore un doux halo doré et une légère vibration apaisante. Les trois enfants haletèrent durant de longues secondes, puis déglutirent et réussirent à calmer les palpitations de leur cœur. Ils étaient en nage et frissonnèrent en constatant qu’ils étaient tous dans le même état.

Les élèves de Dohko n’eurent pas à échanger la moindre parole pour deviner que chacun d’eux avait connu une expérience similaire. La même terreur se lisait dans leurs yeux encore agrandis par l'émotion. Ils venaient de mourir dans une autre réalité tout en en ressentant par trop vivement les affres. Ils avaient été testés et ils avaient échoué. L’humiliation était amère. Ils avaient voulu jouer avec l'armure… c'était elle qui s'était jouée d’eux.

— Pas un mot, ordonna Shiryu quand ils eurent repris leurs esprits et qu’ils se furent relevés.

— Aucun, confirma Okko, pour une fois sans railler l’excès d’autorité de son condisciple.

— Jamais, précisa Genbu, soulagé de ne pas devoir prendre parti pour l'un ou pour l’autre.

Humbles et frustrés à la fois, ils quittèrent la petite grotte. Ils furent surpris de constater que la nuit ne semblait pas avoir beaucoup avancé depuis qu’ils avaient osé pénétrer dans le lieu de villégiature de la Cloth du septième Temple. Les trois garçons retournèrent se coucher. Ils devaient être en forme demain matin pour une nouvelle journée d’entraînement et le Vieux Maître risquait de leur poser des questions indiscrètes s'ils étaient trop fatigués.

Un peu plus loin, dans la pénombre nocturne, Dohko les observa redescendre vers la maisonnette qui leur servait de dortoir. Après que Shunreï s'était endormie, le vieux chevalier d'or était revenu guetter la sortie de ses épigones et ces derniers ne faisaient visiblement pas les fiers. Un sourire entendu étira son visage parcheminé. C'était couru d’avance, même s’il avait quand même espéré qu’il en fut autrement, pour au moins l'un d’entre eux.

Il emprunta le chemin que Shiryu, Okko et Genbu avaient suivi à peine une heure plus tôt. Le totem de la Balance l'accueillit comme à son habitude, d’un subreptice éclat doré accompagné d’un tintement cristallin.

— Moi aussi, je suis toujours content de te voir, l’assura-t-il.

Puis il posa sa main sur le métal sacré de la Cloth et se concentra. Son esprit seul fut projeté dans la même Chine fantasmagorique vers laquelle ses disciples avaient été aspirés corps et âmes. Il se retrouva devant l’immense lac Tanggu et son colossal arbre Fusang. Les dix soleils caracolaient de branche en branche sous leur forme de corbeaux à trois pattes. Ils plongeaient dans les eaux avant de remonter vers les cieux.

Ils jouaient sous le regard amusé d’un homme solidement charpenté et élancé à la fois. Dohko reconnut son visage carré, dessiné par une barbe courte élégamment taillée en pointe et une fine moustache tombante. Ses longs cheveux charbonneux étaient réunis en une queue de cheval, nouée en trois endroits, qui descendait en une longue cascade jusqu'entre les omoplates. Sur son kuan pao de ramie pers, Houyi portait une cotte intégrale de sapèques d’or, chaque disque étant percé en son centre d'un carré, symbole de la Terre contenue dans le Ciel. Une large ceinture de kudzu soutenait son célèbre arc rouge et dans son dos était accroché son carquois contenant ses fameuses flèches blanches.

L’archer céleste, du moins son âme car son corps était mort depuis une éternité, vivait dans l'armure de la Balance. Il en avait été le premier porteur, Athéna l’ayant pris sous son aile lorsqu'il avait été banni par ses dieux, après avoir occis neuf soleils, alors qu’il lui avait seulement été demandé de les repousser. Il avait rempli sa mission avec trop de zèle et avait été chassé du ciel pour cela, y laissant à jamais sa femme Chang’e, déité de la Lune. Il avait perdu son immortalité et, dans sa grande mansuétude et son infinie sagesse, la déesse aux Yeux Pers avait infusé l’âme de Houyi, au décès de ce dernier, dans la Cloth de la Balance. Ainsi, il pourrait continuer à contempler sa compagne toutes les nuits, tant que l'armure survivrait. Il devrait également veiller à ce que celle-ci ne fût transmise qu’à ceux qui le mériteraient. Il avait alors mis au point ce test, auquel Shiryu, Okko et Genbu venaient de se confronter.

— Ils ont échoué, statua Houyi sans se retourner vers le Vieux Maître, qui vint observer les cabrioles des dix soleils à ses côtés.

— Oui, mes disciples ont échoué, confirma Dohko. Mais c'était leur première tentative et il en a été ainsi pour tous les aspirants à la Balance à travers les âges.

— Sauf toi, lui fit remarquer Houyi. Tu es le seul à avoir réussi cette épreuve du premier coup.

— Vraiment ? s’amusa le Vieux Maître.

— Ne fais pas le faux modeste. Tu le sais parfaitement.

Dohko reprit son sérieux.

— J'ai eu deux maîtres, dit-il humblement, comme si cela expliquait tout et minimisait son succès. Un dragon très humain et un humain devenu dragon. Le yin et le yang. C’est à eux que je dois ma réussite. L’un de mes élèves finira par l'emporter, j’en suis convaincu.

Houyi hocha la tête.

— Cela ne fait aucun doute. Tu as été un bon enseignant. Chacun d’eux a fini par faire bravement face au cataclysme. Ils ont accepté de sacrifier neuf vies pour en sauver de nombreuses autres. C’est le type de décision qu’ils doivent être capables de prendre s’ils devaient un jour être à ta place. Mais ils ont encore beaucoup à apprendre, notamment à s’affirmer, pour Shiryu, à se tempérer, pour Okko et à s’engager, pour Genbu.

Dohko acquiesça. L'archer céleste sortit alors deux coupelles, dans lesquelles il versa un fond de vin de millet. Il en tendit une au chevalier d’or et les deux guerriers trinquèrent sans un mot à l'avenir. Puis, l’esprit du Vieux Maître commença à s’effacer du monde imaginaire de sa Cloth, alors qu’il mettait fin à sa méditation dans le monde réel. Juste avant de disparaître complètement, il promit à Houyi :

— Mon ami, je t’en fais le serment : un jour, au moins l’un d’eux triomphera. L’un d'eux remportera l’épreuve des Dix Soleils de la Balance.




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