Que ce soit devant ou derrière eux, l'air était empli de pouvoir. Une énergie qui ne demandait qu'à se déchaîner.
Le Chevalier de la Licorne, un bras glissé sous l'aisselle de Tahmirih tandis que l'autre avait été posé en travers de ses propres épaules, avançait vers la sortie du temple.
La blessure de la jeune femme, située là où ceinture et plastron laissaient un espace à découvert, s'était avérée moins grave que craint. En effet, la Flèche avait su décaler légèrement son bassin avant l'impact, réduisant les dommages subis à une longue estafilade au-dessus de la hanche plutôt qu'un empalement pur et simple. Malgré tout, la plaie avait besoin d'être pansée et Jabu préférait s'en occuper à la surface.
Leur mission était un échec, le mot s'imprimant au fer rouge dans son esprit.
Gravissant les marches les unes après les autres, le Japonais oublia ses propres blessures tout autant que sa fatigue. Sa réflexion était uniquement occupée par ce qu'il allait devoir annoncer à Athéna. A Saori.
- On pourrait essayer ... de sceller l'entrée, dit Tahmirih, tout d'un coup.
Une fraction de seconde, le jeune homme avait oublié jusqu'à sa présence.
- Ouais, on peut tenter ça, répondit-il après s'être repris bien qu'il douta que cela fonctionne réellement.
Ou alors juste une poignée de secondes.
A leur sortie, le soleil s'enfonçait davantage au-delà de la ligne d'horizon, exposant des nuances d'orange intense et de rouge profond, préludes à la venue inéluctable de la nuit. Du moins, c'était ce qu'il aurait dû voir si un lugubre voile de sable n'englobait pas toute l'aire autour de l'édifice.
Brièvement décontenancés, les Chevaliers recentrèrent leur attention sur l'individu de haute taille à la peau foncée qui en était immanquablement à l'origine.
Il était seul, mais l'intensité de son aura était telle qu'elle clamait à la ronde que tout renfort serait superflu.
Assurément, il était un Bálógun. Néanmoins, il n'avait rien à voir avec ceux qu'ils avaient vaincus. Son énergie le plaçait clairement au sommet de leur hiérarchie.
Il portait une sorte de gambison fin sans manches fait de cuir à l'aspect écailleux et sa taille était ceinte d'un épais pagne brun en raphia tissé dont les motifs géométriques suggéraient l'ethnie Kuba. Ces étoffes étaient recouvertes par des plaques d'armure à la couleur évoquant la chair très pâle d'un abricot et aux formes rappelant sans conteste la peau d'un crocodilien. D'ailleurs, le haut des épaules musclées de l'homme présentaient des scarifications en forme de scutelles rondes.
Le masque qui lui couvrait la moitié haute du visage – le bas laissant apparaître une barbe de poils bouclés entaillée de cicactrices – était la machoîre supérieure d'un crocodile.
Si je réussis à accaparer son attention un minimum de temps, songea Jabu, Tahmirih pourra ... (Son regard glissa vers la Turque qui ne se démontait pas en dépit de son état.) Non, elle refusera. Et puis, elle n'irait pas très loin.
Quelle blague ! Ils étaient désormais pris entre le marteau et l'enclume. Jabu laissa son cosmos se répandre autour de lui, l'enveloppant de sa force. La posture de l'inconnu changea légèrement.
- Oh, lâcha-t-il avec un timbre plus doux que le présupposait son apparence sinistre. Je comprends mieux la raison de la défaite de mes camarades Èpè et Eṣe. Dire qu'il leur fallait compter sur quelqu'un capable de contrer les effets de leurs sortilèges.
Son regard par-delà le masque reptilien qui habillait le haut de son visage, crucifia le Chevalier de Bronze sur place.
Via ce canal, ce dernier perçut un cosmos macabre l'enserrer dans ses rets. Une certaine langueur tenta de l'investir. D'abord, insidieusement, puis de manière bien plus dominante. Cette sensation particulière renvoya Jabu onze ans dans le passé.
Cela dût se lire sur ses traits, car l'homme déclara ensuite :
- Tu as déjà vécu une telle situation, n'est-ce pas ? Ton expérience parle pour toi.
- Ouais, je n'en suis pas à mon coup d'essai avec un avatar de la Mort, lui confirma le Japonais, narquois.
- Peu peuvent s'en vanter et si tu souhaites continuer à pouvoir le faire, laisse-moi passer. D'autant que je suis le seul à être encore en mesure d'étouffer dans l'oeuf l'inéluctabilité de ce qui se trame.
- Apparemment, chacun est le meilleur pour prévenir la suite des évènements, le railla Jabu. Mais que ce soit l'un ou l'autre, ça revient à choisir ente la peste et le choléra, alors ...
Son énergie s'éleva et en signe de ralliement, la Turque fit de même.
- Bien, reconnut le Bálógun. Laissons la Mort décider de tout ceci.
L'aura d'une blancheur d'os de l'Africain s'accrut, acquérant presque une substance tant elle était dense. La terre se mit à trembler, comme si elle gémissait face à ce qui allait suivre et dont elle ne voulait pas être témoin.
Tel un coup de massue, un terrible malaise s'abattit sur Jabu, qui peinait ne serait-ce qu'à maintenir son cosmos purificateur, mince voile les protégeant Tahmirih et lui de conséquences funestes.
Sa volonté était l'unique chose qui pouvait faire la différence. Du moins, au cours des prochaines secondes.
Le Bálógun commençait à avancer lorsqu'une colonne de glace sombre se planta solidement à un mètre de lui, déchirant le rideau de sable et de poussières enveloppant les lieux.
Les trois têtes se braquèrent là où était né le point de rupture pour y découvrir un duo de silhouettes qui franchissait l'ancienne limite.
La Turque reconnut immédiatement Nkechi. Son Armure accusait quelques fêlures et son corps affichait plaies et bosses, mais elle paraissait en forme en-dehors de ça.
A côté d'elle, dégageant une énergie étincelante et froide, se tenait un jeune homme aux cheveux blond cendré qu'elle estima à peine plus vieux qu'elle. Il portait l'une des douze protections accordées aux plus puissants guerriers de l'armée d'Athéna, l'Armure d'Or du Verseau.
Bien que seul, son arrivée était synonyme d'espoir pour leur entreprise.
Cependant, si Tahmirih voyait l'apparition d'Andrei avec un soulagement évident, Jabu affichait un air plus circonspect, dissociant le statut de l'individu le portant. Ses poings s'étaient inconsciemment serrés.
L'analyse dont il était la cible n'échappa pas au prince de Blue Graad. Son humeur se fit plus sombre qu'elle ne l'était déjà lorsqu'il avait appris l'état actuel de la situation par la bouche de la Chevaleresse du Poisson Austral.
Il avait rapidement compris que cette dernière n'avait pas ménagé ses efforts pour trouver le renfort demandé au Sacntuaire. A présent cependant, Andrei constatait qu'elle essayait de cacher ses tremblements. Une fatigue sous-jacente que l'adrénaline avait muselée ou bien ... ?
- Tu sais de qui il s'agit ? demanda-t-il en faisant référence à l'homme au masque de crocodile.
- Je n'ai entendu que des histoires, dit-elle, mais avec une telle aura, le doute n'est pas permis. C'est Ikú, le chef des Ajogun et des Bálógun. Il est lié à la Mort et on le dit aussi puissant qu'un dieu.
J'ai été confronté à l'avatar d'une divinité, pensa le Chevalier d'Or, et ça n'a pas été tout repos.
Ils s'approchèrent pour rejoindre leurs homologues, tout en gardant à l'oeil le Bálógun qui n'avait pas esquissé un geste jusque-là.
Nkechi percevait de puissantes ondes qui irradiaient depuis les profondeurs terrestres. Les autres devaient le sentir également, mais avec certainement moins d'acuité qu'elle. Que se passait-il donc ? Les ondulations poisseuses ne paraissaient pas provenir uniquement de la chambre souterraine, mais de bien plus loin en même temps, comme s'il y avait autre chose. Etait-ce simplement le cosmos de Ikú qui serpentait sous eux, s'agrippant à chaque grain de matière ?
- Je suis heureuse de te revoir, souffla la Flèche. Même si la situation est très loin d'être ...
- Evidente ? Tu sais que je n'ai pas besoin d'yeux pour m'en apercevoir.
Elle avait voulu glisser ça avec une pointe d'humour, mais elle ne trompa aucun de ceux présents. Elle la première.
- Setesh se trouve dans le temple et il a eu le temps de se retrancher derrière une solide porte, leur résuma Jabu d'une voix plate.
Son timbre monocorde marqua Andrei. La Licorne était-il en train de lui reprocher un quelconque retard ? Ou était-ce pour lui une manière de signifier sa déception quant au fait que ce soit lui qui ait été désigné pour les rejoindre ?
La Chevaleresse d'Argent décela qu'un inexplicable malaise prenait naissance entre les deux hommes, une certaine tension émamant même du Japonais, et le petit regain d'espoir qu'elle avait connu lui parut soudainenement déjà loin.
Ce fut à cet instant que Ikú fit quelques pas en avant, marchant droit sur eux. Sa gestuelle ne laissait transparaître aucune animosité. Tout comme le concept auquel il était lié, il donnait l'image de faire partie d'un tout et que quoi que l'on fasse, il était impensable de l'écarter totalement.
Le sable tournait autour de sa silhouette en langues tantôt larges, tantôt fines, presque comme un prédateur prêt à frapper. Une odeur de sourd danger se répandit dans l'air.
- La lance d'Horus n'est pas l'une des clés que nous recherchons, reprit Jabu tout à trac à l'attention de chacun. Mais pour que nous tombions sur autant de chasseurs, ce qu'il y a dans ce temple doit être notre réponse. Ils ont traqué Setesh jusqu'ici, ce n'est certainement pas sans raison.
- Alors ...
- On règle d'abord le problème devant nous avant de se concentrer sur celui dans notre dos.
- Laissez-moi gérer ici, déclara le Verseau. Et allez-vous abriter dans l'édifice.
Ikú s'approchait toujours.
- C'est frustrant, mais nous n'avons pas le choix, décréta enfin la Licorne. (En tant que chef de ce groupe, il devait objectivement reconnaître que seul Andrei était de taille.) Tahmirih, Nkechi, on file.
Les trois Chevaliers quittèrent les lieux, laissant les duellistes seuls.
Le Bálógun ne fit pas un geste pour les retenir. Son cosmos brûlait avec une intensité accrue. Le Chevalier d'Or y répondit avec le sien, des éclairs naissant au point de contact des deux énergies.
Autour d'eux, la température chuta de plusieurs degrés, le soleil désormais couché aidant le phénomène en aspirant la chaleur du désert.
Du givre se forma à la surface du sable et une brume froide s'éleva en panaches vaporeux. Un épieu de glace sombre se condensa dans la main d'Andrei.
Aussitôt le chaos se déchaîna, les grains de roche en suspension tourbillonnèrent et se lancèrent dans une contre-attaque préventive.
Sous le masque reptilien, les yeux noirs d'Ikú filaient de droite à gauche, captant les mouvements rapides du Chevalier qui tentait de déborder ses défenses minérales. Des projections de glace et de silice ponctuaient chaque impact.
Des mâchoires géantes surgirent depuis le sol tentant d'engloutir l'importun. A l'image d'une goutte d'eau gelant instantanément à l'impact en éclatant, des pics de glace jaillirent au moment où elles se refermaient, coinçant le piège avant l'instant fatidique. L'agglomérat gelé explosa en libérant de nombreux éclats dont une partie fut vaporisée instantanément par la confrontation entre les deux auras.
Andrei se rua au contact du Bálógun, un vent polaire dans son sillage. Un épieu dans chaque main, il piqua, enchaînant les attaques. Ikú se déroba à chacune, sauf la dernière qui fila vers ses côtes. La création de glace vola en morceaux à l'instant où elle allait toucher son corps.
Ne s'arrêtant pas pour autant, le Chevalier prit son dernier épieu à deux mains et le fit s'allonger. Sa portée augmentée, il reprit son offensive en accélérant la cadence. Haut, bas, gauche, à nouveau bas, Ikú se soustrayait à toutes ses tentatives, démontrant un sens de lecture du combat inouï.
Lorsqu'il se déroba encore, Andrei comprit que d'une manière ou d'une autre, le Bálógun faisait glisser les grains de sable sous ses pieds, comme s'il se trouvait sur un tapis roulant.
Si tu crois avoir le monopole là-dessus, pensa le Chevalier d'Or.
Il augmenta son cosmos, façonnant une pellicule de givre sous lui et commença lui aussi à adopter un pas flottant.
A partir de cet instant, le jeune homme suivit beaucoup mieux les mouvements de l'Africain. Toutefois, ses coups s'écrasaient toujours sur l'enveloppe de sable qui protégeait son adversaire au dernier moment.
Ikú changea soudainement de posture. Il percuta des deux poings le plastron du Verseau, le repoussant sur un mètre et enchaîna avec une technique de lutte lui permettant de le projeter sur le côté.
D'un geste de la main, le Bálógun dirigea un flux de cosmos emprunt de particules de sable si violent qu'il n'aurait pas été étonnant qu'il écorche les parties exposées du Chevalier. Telle une nuée de criquets enfin repus, le souffle se dissipa pour révéler la silhouette du prince de Blue Graad qui venait de se relever.
Hormis une chevelure ensablée et quelques grains collés à sa peau par un vestige d'humidité résiduelle, il était intact et ce résultat troubla Ikú malgré lui.
Il propulsa un nouveau rideau râpeux d'une ampleur telle qu'Andrei dût se résigner à l'encaisser tandis qu'il le chargeait.
Crevant l'écran comparable à du verre pilé, les bras croisés devant son visage, Andrei se rapprocha du Bálógun sans afficher plus que quelques éraflures sur son Armure et des vêtements déchirés. Derechef, les voilà repartis dans un ballet martial sans qu'aucun n'arrive réellement à prendre le dessus sur l'autre.
Le pire aux yeux du prince de Blue Graad demeurait qu'il ne décelait aucune faille. A mesure que l'affrontement se poursuivait, il prenait même davantage de coups qu'il n'en infligeait. Chacun bénéficiait d'une défense supplémentaire – sable ou glace – à laquelle il n'avait même pas besoin de penser. Pour autant, les impacts et les chocs derrière les attaques traversaient les corps sous forme d'ondes, se répercutant dans les chairs et les os. De plus, l'aura qu'émettait Ikú paraissait grignoter l'endurance du Chevalier comme si un poids de plus en plus lourd pesait sur ses épaules.
Le jeune homme se demanda s'il allait être surclassé.
Dans la première salle du temple, les autres Chevaliers suivaient à distance les fluctuations de cosmos de l'affrontement en cours. Ils ne disaient mot, tous rongés par leur impuissance.
Cependant, l'un des trois était tourmenté par d'autres pensées. De sombres pensées. Après avoir été informé du destin tragique de Fares, Jabu était allé voir Nikolaï, le Marina qu'Arion avait évoqué comme un soutien de son ancien apprenti.
D'abord rétif à discuter de ça avec un inconnu, le jeune homme avait assez vite changé d'attitude en découvrant son lien avec le Libyen. Il lui avait alors parlé de son altercation avec le Chevalier du Centaure lors d'une mission – souvenir qui fit écho à celui du Japonais et à leur première rencontre en Libye – et de ce qui en avait résulté : le partage d'un problème commun quant à la gestion de la colère et des émotions de manière plus générale. La Licorne avait été satisfait de la conversation jusqu'au moment où avait été mentionnée la traîtrise d'Andrei et ses conséquences funestes.
Suite à ça, il était brusquement parti sans un mot. Le Bélier s'était bien gardé de lui parler de ça ! Peut-être lui en aurait-il fait part plus tard, mais rien de moins sûr. La première impulsion de Jabu avait été d'aller confronter Andrei, pour ne pas plus simplement dire, le massacrer salement ! Mais il n'était plus cet adolescent fonceur que ses poings démangaient plus que son cerveau. Et c'était le sommet divin organisé par Saori, il ne pouvait pas, ne devait pas, créer de remous. Alors il avait ruminé. Seul. Puis était reparti avec le seigneur Horus en tant qu'émissaire sans avoir l'occasion de faire plus.
La nouvelle du châtiment infligé au Verseau lui avait confirmé que justice avait été rendue, même si cela impliquait de conserver un tel personnage dans la garde rapprochée d'Athéna. En de tels temps de crise, pouvait-on vraiment se passer d'un Chevalier d'Or ? Aussi imbu fut-il de sa personne. Tout ceci était stratégique.
Quand il l'avait vu arriver avec Nkechi, il n'en avait d'abord pas cru ses yeux. C'était lui leur renfort ? La blessure de son âme s'était réveillée avec une vigueur redoublée, lui labourant le coeur de ses griffes de feu. Son souffle s'était accéléré. Et pourtant. Pourtant, il n'avait vu, ni decelé aucune trace de l'arrogance qu'Andrei était censé arborer comme une seconde peau. Aucun sourire narquois. Pas d'oeil luisant d'orgueil. Nul discours méprisant du sauveur enfin là. Rien. Juste des paroles sensées et un air presque contrit sur le visage. La flamme de sa colère était retombée, mouchée par cet individu qu'il ne connaissait finalement pas.
A travers la paroi scellée, les Chevaliers percevaient des sons semblables à des psalmodies dont l'intensité allait crescendo. Jabu avait rapidement renoncé à tenter de détruire la porte, convaincu de sa trop grande robustesse. A l'inverse, il avait voulu, avec entêtement, introduire dans la serrure le fer de la lance d'Horus qui gisait là mais rien ne s'était produit. Alors, plutôt que de le laisser ici, la Licorne avait décidé de le coincer dans sa ceinture, dans le creux de ses reins.
Le trio baignait dans une atmosphère bruyante, leurs perceptions assaillies de tous côtés. Plus particulièrement sensible à ça que ses deux compagnons, Nkechi releva brusquement la tête, aux aguets. Par-delà les vibrations au-dessus et à côté d'eux, la jeune femme perçut autre chose. Quelques chose approchait. Sous leurs pieds.
- On ne doit pas rester là ! s'alarma-t-elle.
Jabu et Tahmirih la regardèrent avec stupeur.
- Pourquoi ? s'enquit la Licorne. Qu'est-ce que tu as senti ?
- Grand, dangeureux, sombre, égrena-t-elle.
- Ici ou dehors ? résuma le Japonais.
- On aura de meilleures chances à la surface, déclara la Chevaleresse d'Argent.
- Pressons le pas.
Le trio courut jusqu'aux marches qu'il grimpa quatre à quatre pour déboucher à l'air libre, les bras sombres de la nuit les enveloppant dans son étreinte bleutée.
Deux silhouettes, l'une soulignée d'or, l'autre d'un blanc d'os se croisaient, sable et glace se fracassant l'un contre l'autre en une succession d'échanges rapides comme la foudre.
De leur point de vue, ils déterminèrent que le Chevalier d'Or avait le dessous, sa protection ponctuée de marque d'enfoncements et d'éraflures, comme si elle avait subi le contact d'une râpe.
Même à la distance où ils se trouvaient, ils voyaient les grains de sable et de poussière danser au-dessus du sol, attirés pareille à de la limaille de fer par le pouvoir du Bálógun, n'attendant qu'un signal pour venir grossir la masse toujours plus grande qui gravitait autour de lui.
Brusquement, les Chevaliers spectateurs furent jetés à terre par une explosion se produisant dans leur dos. La vague de pouvoir les faucha comme du blé mûr et un voile de particules de matière réduite en une très fine poudre les recouvrit. Très vite, ils sentirent le danger, tache rouge dans leur esprit, qui s'approchait depuis les souterrains.
Dans un même élan, Tahmirih soutenue par Jabu et Nkechi, le trio s'écarta de l'entrée soudainement devenue la gueule de l'enfer.
De cette dernière émergèrent deux formes : celle de Setesh, tête nue, dans ses atours rouges et une inconnue de haute stature.
Elle possédait une peau à la teinte du cacao qui renvoyait des reflets métalliques et allait pieds nus, une robe couleur de sang séché enveloppait sa taille tandis qu'un bustier mêlant l'écarlate, le vert et réhaussé d'or couvrait la partie supérieure de son corps. Un pectoral des mêmes couleurs reposait sur ses épaules et des bracelets dorés habillaient ses chevilles.
Elle présentait un visage aux traits félins avec des yeux ourlés d'un khôl vert foncé. Sous forme de dreadlocks, ses longs cheveux noirs ornés d'anneaux d'or brillant formaient presque une crinière. Un bandeau ceignait son front avec un uraeus dressé en son milieu.
Mais au-delà de toutes ses parures, ce qui frappait le plus était son regard. Un iris d'or fondu à la pupille fendue sur une sclère noire à gauche. A droite, enchâssé dans son orbite, un oeil artificel de métal noir d'où deux sortes de virgules émergeaient pour s'enrouler sur sa pommette. Par sa nature, il était évident qu'il s'agissait d'un artefact qui se substituait à l'organe.
Les Chevaliers de la Licorne et de la Flèche eurent du mal à voir en cette femme, non pas une déesse de chair et d'îchor, mais un automate créé de toutes pièces tel que leur avait expliqué Horus, tant son apparence était remarquable d'authenticité.
- Sekhmet, clama Setesh, accomplis la mission qui est la tienne et annihile les ennemis de Râ !
La déesse artificielle ouvrit la bouche, dévoilant des canines semblables à des crocs effilés et rugit. L'onde sonore vrilla les tympans des humains, tandis qu'une vague de puissance les giflait pareil à un raz-de-marée. La nuit était tombée, mais une étoile venait de s'allumer sur Terre.
Une sorte de peur viscérale planta ses crochets dans leurs coeurs, déchirant aisément l'émanation que dispensait le Bálógun depuis son arrivée. Nul besoin d'une menace insidieuse lorsque l'on pouvait hurler à la face du monde sa léthalité.
Sekhmet était libre et Jabu se dit que même un Chevalier d'Or ne représentait que quantité négligeable en sa présence. Il apparaissait comme impossible pour eux de la renvoyer à son sommeil désormais.
Il ne leur restait plus que l'option de la fuite ou une utopique conciliation avec Setesh, le seul qui paraissait avoir un certain contrôle sur elle.
Ce dernier se tourna d'ailleurs vers les guerriers d'Athéna. La déesse lionne embrasa son énergie et de son oeil droit, au sein duquel luisait à présent une puissance à l'éclat solaire, naquit un déluge de flammes avec lesquelles elle transforma la présente scène en apocalypse.
A la vitesse de l'éclair, Andrei se plaça devant les autres Chevaliers et dressa immédiatement une sphère de glace autout d'eux. Du coin de l'oeil, il vit Ikú disparaître dans une gangue de sable.
Le torrent igné s'abattit un battement de coeur plus tard, faisait grimper la température dans l'abri en dépit du froid intense que continutait de générer le Verseau. Des gouttelettes se mirent à pleuvoir sur les visages déjà trempés de sueur.
Andrei réutilisait l'eau en permanence pour maintenir le rempart qui les prémunissait d'une mort certaine, mais il commença à se demander s'il pourrait tenir longtemps à ce rythme. Un cri étouffé à sa droite lui fit perdre sa concentration l'espace d'un instant, suffisamment pour que leur barrière se réduise comme peau de chagrin.
Un élan de colère le saisit, mais il parvint à juguler à temps l'émotion et garder dans sa gorge, les mots qu'il aspirait à cracher.
- Ça arrive à toute vitesse ! prévint la Nigériane.
- De quoi est-ce que...
L'arrêt soudain de l'attaque surprit tellement le prince de Blue Graad qu'il n'acheva pas sa question. L'enfer s'était semble-t-il tari. Pour quelle raison ? Andrei osa amincir la paroi, la réduisant à faire office de fenêtre.
Sekhmet était toujours là, aux côtés de Setesh, lorsque le sol connut de violents soubresauts.
Un tremblement de terre ? s'inquiéta le Chevalier d'Or.
- Nkechi ? entendit-il Jabu demander.
Au clignement d'oeil suivant, ils se retrouvraient tous les quatre au sol, renversés par une secousse tellurique surpuissante. Privée de soutien, la sphère de glace se disloqua avec un fracas cristallin.
Devant leurs regards effarés, un serpent gigantesque venait de jaillir des sables du désert, pareil à un léviathan surgissant de noires profondeurs aquatiques. La créature aux allures de python possédait une paire de petites pointes sur le sommet des narines et présentait un corps massif dont les écailles luisaient d'une bioluminescence à la faveur de la nuit.
Un titan venu d'un autre temps dardait un regard empli de ténèbres absolues sur les êtres ridiculement petits de la surface.
Les guerriers d'Athéna étaient muets face à l'apparition, paralysés par la stupeur, mais aussi par la présence écrasante du colossal ophidien. Comment quelque chose d'aussi ridiculement grand pouvait se cacher ?
- C'est quoi ce monstre !? réussit finalement à lâcher Tahmirih.
Le côté reptilien et les dimensions hors normes de la créature replongèrent instantanément Andrei dans une sombre caverne sous une montagne où s'étaient affrontés le feu et la glace. Sauf qu'ici, le serpent dominait le dragon que Loki avait créé et investi.
- Un dieu, laissa-t-il échapper.
A ce moment-là, ils entendirent Setesh vociférer des imprécations à l'encontre du géant.
- Te voici, Apep ! Tu dévoiles enfin ton immonde présence car tu as senti que le monde était à un point de bascule et que l'ordre et la lumière allaient faillir. Toi qui désires tant te repaître du Soleil, viens goûter la puissance de Râ !
Setesh invoqua son cosmos et une lance au fer similaire à celui d'un harpon constituée d'une énergie cramoisie se matérialisa entre ses mains.
- Que les crocs de la Puissante t'apporte la destruction !
Comme pour répondre, le dieu serpent ouvrit une gueule béante où s'alignaient de chaque côté des dents recourbées vers l'arrière, véritables crochets. Et en-dehors de l'astre solaire lui-même qu'auraient-ils pu engloutir d'autre ?
- Setesh, misérable fou, siffla Apep en dardant une langue fourchue. Tu te présentes à moi en habitant une coquille brisée. Ta force est dérisoire. Et même à ton zénith, tu ne vaudrais guère mieux. Bien que je sois contraint de reconnaître que je ne suis qu'un rouage dans les évènements qui se profilent, tous les éléments sont réunis pour le triomphe du chaos, ne t'y trompe pas ! La substance de mon être me le clame haut et fort !
L'immense corps se mut à une vitesse terrifiante, plongeant sur ses deux ridicules cibles.
Celles-ci se soustrayèrent à l'assaut, quoique l'une plus lentement que l'autre. Setesh tomba à genoux, comme pris d'une défaillance.
Dans un crissement, la queue du serpent fendit le sable telle une lame de fond et balaya impitoyablement le réceptacle de Setesh. Le corps vola dans les airs dans une gerbe de sang et de particules. Il retomba plusieurs mètres plus loin, désarticulé, aussi rouge que ses vêtements.
Les spectateurs de la scène demeurèrent abasourdis. Un dieu venait littéralement d'en écraser un autre en l'espace d'un clin d'oeil. La menace était d'un niveau impossible.
Apep réitéra son attaque, ébranlant la terre par le tressaillement de ses anneaux, la percutant de la tête avec la force d'une météorite. A chaque tentative, un nuage de poussières bondissait en panache vers le ciel.
La forme de Sekhmet se découpait sur la toile nocturne, silhouette guerrière soulignée de cuivre et de carmin. Un arc de cosmos à la main, elle décocha ses traits à l'allure de rayons solaires dès qu'elle échappa à la convoitise du dieu serpent.
Les flèches noircissaient certaines écailles du corps colossal, mais en dépit de leur puissance intrinsèque, elles ne paraissaient guère affecter Apep, tant la frénésie du combat enveloppait son esprit, tout en empêchant la chasseresse d'ajuster ses tirs.
La déesse lionne changea de tactique et parvint à bondir sur le dos du reptile, révoqua son arc et concentra le feu solaire de son oeil sur sa cible. Un cri de douleur s'échappa de la gorge d'Apep en un long sifflement caverneux. Il se contorsionna, ployant et déployant ses anneaux en une cadence frénétique qui engendra de monstrueuses secousses.
Face à tant de brutalité, les observateurs du combat eurent du mal à garder leur équilibre.
Délogeant finalement l'importune, le dévoreur du Soleil tourna vers elle un oeil d'un noir d'encre où se disputait haine farouche et avidité demesurée.
Au gré des déplacements des adversaires, les Chevaliers d'Athéna avaient dus s'écarter à plusieurs reprises pour les éviter. A chaque échange un frémissement les saisissait.
- Ne peut-on rien tenter ? demanda finalement la Chevaleresse d'Argent à ses compagnons.
- Je vous déconseille de vous inviter au milieu du duel de ces deux titans, prévint Andrei.
- Si Sekhmet perd, on peut dire adieu à la clé.
- Toi aussi, tu penses à son oeil droit ? l'interrogea le Japonais avec sérieux.
- Si je me souviens bien, Râ était un dieu solaire et la vision d'Arion décrivait le Soleil comme étant obscurci, privé de sa luminosité. Un serpent géant me paraît un candidat parfait pour voiler ainsi l'astre du jour. Et Setesh a proclamé lui-même que Sekhmet possédait le pouvoir de Râ. Vu comment cet oeil dénote par rapport à l'autre, il me paraîtrait logique que sa puissance se concentre là.
- Je suis désolé mais je ne crois pas qu'il soit possible pour nous de vaincre l'un ou l'autre, dit Nkechi, consciente du gouffre abyssal qui les séparait des divinités.
- Non, mais distraire et procurer une réelle ouverture à Sekhmet, ça, ça doit être dans nos cordes, répondit Tahmirih.
- Admettons, fit le Verseau. Un de moins. Et ensuite ?
- Ensuite, on avisera, répondit Jabu.
Sitôt leur concertation, émaillée par les heurts du combat qui se poursuivait, terminée, les Chevaliers passèrent à l'action.
A l'unisson, ils enflammèrent leurs cosmos. La Flèche envoya plusieurs traits noirs en direction de la tête reptilienne, mais avec un seul bras valide, sa technique manquait toutefois d'efficience.
Andrei courut à toute vitesse, des gerbes de sable éclosant sur son passage, multipliant les projectiles glacés qu'il lançait à la suite des flèches de Tahmirih pour qu'elles masquent les trajectoires de sa propre attaque.
Bien qu'elle n'entame en rien les écailles plastronnant son corps, l'averse acérée déplut à leur cible qui le leur signifia d'un long sifflement haineux. L'énorme tête fondit sur les insectes perturbateurs, frappant le sol comme un forgeron martèle le métal. Les remous provoqués par cette cadence infernale faillirent jeter à terre le Chevalier d'Or qui dû multiplier les efforts pour ne pas y succomber.
Meilleur dans cette épreuve de par son expérience des terrains instables, Jabu sauta sur les anneaux lorsqu'il en fut suffisamment près, s'inspirant de l'exploit de Sekhmet.
La Licorne s'élança sur ce chemin sinueux avec la tête en ligne de mire. Son énergie s'accumula dans ses jambes tandis qu'il réorientait sa trajectoire. Il lui fallait frapper de toutes ses forces et espérer un résultat.
Une torsion subite du corps géant le déstabilisa. Son pied glissa et l'instant suivant, il basculait dans le vide.
Une petite plate-forme de glace apparut dans les airs et, sans se questionner, il s'en servit aussitôt pour reprendre pied sur Apep. La distraction offerte par les projectiles du Verseau lui permit d'achever sa course en quelques secondes et il lança son attaque.
- Taiyō Sō !
Parée d'un feu blanc à la radiance éblouissante, sa jambe, tel un épieu de lumière, fondit par trois fois sur sa cible. Assénés à très grande vitesse, les coups cognèrent rudement la chair divine. Malgré tout, ce ne fut qu'au dernier choc que le Japonais comprit la futilité de son action. Une vive douleur remonta de sa cheville à sa cuisse, ses os et ses muscles protestant face au traitement qu'il venait de leur imposer. A n'en pas douter, de petites fractures ponctuaient à présent un bonne partie des os de sa jambe.
Je n'y croyais pas vraiment, mais tout de même, râla intérieument Jabu. Il me reste à tenter avec ça.
Réduit à se tenir sur un genou, il récupéra promptement la pointe de la lance d'Horus dans sa ceinture et, d'une main gorgée de cosmos, la plongea de toutes ses forces dans la chair d'Apep. La lame pénétra sur plusieurs centimètres, laissant sourdre un ichor noirâtre, jusqu'à finir par buter contre l'os.
Apep, courroucé par la situation, délogea le gêneur après avoir été secoué d'un long frisson voyageant de sa queue à son épais crâne.
En équilibre précaire, le Chevalier de Bronze ne put rien fait contre ce violent mouvement de fouet qui le chassa de sa position tel un vulgaire moucheron, lui arrachant au passage l'arme de la main. Le jeune homme s'écrasa plusieurs mètres plus bas, ne réussissant à se réceptionner qu'avec difficulté en tâchant de ménager sa jambe blessée.
Il sentit tomber brutalement sur lui le regard furieux d'Apep.
Deux mains apparurent depuis le sable, bientôt suivies par la silhouette tout entière de Nkechi. Son cosmos poussé au maximum de ses capacités, le Poisson Austral dressa ses poings chargés d'énergie électrique accumulée et la libéra sous forme d'un flash aveuglant.
Ses pupilles se contractèrent par réflexe, mais face à cet assaut surprenant, elles ne purent éviter un bref éblouissement au dieu serpent.
Comme répondant à un signal donné, une forte énergie monta puis redescendit et lorsque le dieu serpent retrouva ses pleins moyens la zone toute entière était noyée dans une brume froide et blanchâtre qui montait jusqu'à la moitié de sa hauteur.
Nullement inquiété, Apep songea cependant que, bien que ses ennemis supplémentaires n'étaient rien pour lui et ne pouvaient pas réellement le blesser, ils étaient autant de distractions qu'il ne pouvait se permettre de subir avec Sekhmet face à lui.
Cette pensée venait de lui traverser l'esprit lorsqu'il perçut un éclat à sa droite et, tournant vivement la tête, vit la déesse lionne en train de le viser. Avant qu'il ait eu l'occasion d'agir, un second, puis un troisième éclat se manifestèrent à d'autres endroits. Et c'était à chaque fois Sekhmet qui se préparait à l'attaquer avec son arc ou les flammes issues de l'oeil de Râ. Qu'était donc cette folie ?
Tahmirih embrasait son cosmos aussi haut que lui permettait son état actuel, mais elle voulait aller encore plus loin. Elle serra les dents mobilisant sa volonté, la bandant tant et plus, à l'image de la corde d'un arc. Néanmoins, elle prit garde à ne pas aller jusqu'à la rupture.
Elle ramena son bras valide en arrière et concentra ses efforts dans un unique coup. En temps normal, son arcane nécessitait un soutien défensif, à l'exemple de son frère, pour être déclenché car il requérait une préparation un peu trop longue pour être utilisé à son plein potentiel en combat – raison pour laquelle, elle n'avait utilisé qu'une version simplifiée contre le Bálógun au masque de léopard. Mais là, elle pouvait compter sur plusieurs aides, aussi avait-elle les coudées franches.
Le projectile qu'elle manifesta avait la forme d'une flèche, mais d'une taille plus adaptée à une baliste qu'un arc. Au faîte de son élaboration, l'argent se piqueta d'or, arborant un éclat électrum. La Turque projeta son bras vers l'avant après avoir bien observé les mouvements du dieu serpent.
- Dev Katili !
Le trait fila, fendant la substance de l'air dans sa course à de multiples fois la vitesse du son.
Sans l'éblouissement préalable d'Apep et le travail commun de distraction des quatre Chevaliers, la technique Sumerechnaya Kazn’ d'Andrei, portée avec le soutien du Septième Sens, n'aurait pu prétendre avoir un quelconque effet sur lui. Mais son désir pour obtenir le pouvoir de Râ était si fort qu'il voulait Sekhmet par-dessous tout, la voyant partout. Maintenant, ils avaient une chance.
Aussi, en sus des efforts à fournir pour maintenir le contrôle sur son arcane, le Verseau dût puiser davantage dans ses ressources afin de parfaire leur plan. D'un embrasement de cosmos, il propulsa un énorme souffle de glace.
L'instinct d'Apep le secoua tandis que chaque Sekhmet lançait son attaque sur lui. L'une d'entre elles était réelle, les autres, des illusions, assurément. Mais laquelle ? Si ses écailles et sa force inhérente le protégeraient des deux fausses, la troisième était autrement plus dangereuse.
L'oeil d'Apep, capable d'appréhender la vélocité des assauts lui communiqua que celui le plus à sa droite était plus lent que les autres. Il n'aurait qu'à se décaler très légèrement pour que la flèche se perde dans l'horizon nocturne, devenant une inutile étoile filante.
Le temps continua à s'étirer et à chaque fraction infinitésimale qui le tirait vers l'avant, l'image du second projectile ondoyait, comme si celui-ci troublait l'air qu'il traversait.
Trop tardivement lui fut révélé la réelle nature du souffle qui s'abattait sur lui et contre lequel il s'était préparé à se défendre. Son esprit troublé, comme hypnotisé, avait apposé l'image des flammes sur la glace, tandis que la flèche solaire dont il s'était détournée lui fonçait toujours dessus.
Il perçut tout d'abord la chaleur intense à l'endroit précis où le faisceau, de part la pression continue qu'il y exerçait, forçait l'integrité des écailles à la base de son cou, puis la déchirante douleur lorsqu'il les perça pour atteindre la chair au-dessous en carbonisant les tissus.
Un cri s'échappa de la bouche du dieu serpent en même temps qu'un flot d'ichor s'en déversait.
Il sentait un feu liquide se répandre dans ses veines, le mettant au supplice. Douleur et ire se disputaient à parts égales son esprit.
Apep libéra une vague de pouvoir brut qui par son intensité lacéra la brume de cosmos invoqué par le Chevalier d'Or. Ses ennemis se retrouvèrent tous à découvert. Mais rien ne lui importait plus que Sekhmet et la flamme de Râ dont elle était la gardienne. Une obsession qui risquait bien de le perdre.
En dépit de sa grave blessure, il se jeta sur la véritable déesse-lionne avec une férocité redoublée. Cette dernière chercha à l'éviter, néanmoins si elle esquiva l'assaut de la gueule béante, elle encaissa le titanesque coup de queue qui arriva sournoisement depuis un rideau de sable en suspension pour la percuter.
Propulsé à une vingtaine de mètre dans un bruit de métal tordu, le corps endommagé de Sekhmet peina à se redresser. Et ce n'était pas tant son état qui la ralentissait, mais l'action du sable qui soudainement entravait ses mouvements, se glissant dans chacune des fissures qui fragilisaient sa structure.
Après un silence volontaire, Ikú, son cosmos d'os blanchâtre brûlant, venait de rentrer dans le jeu et, non seulement appliquait ses entraves à la déesse mécanique, mais avait également piégé les quatre Chevaliers d'une manière similaire, tels d'infortunés marcheurs pris dans des sables mouvants.
Apep se tordit, prêt à pulvériser Sekhmet lors d'une prochaine attaque.
La gangue de sable recouvrait petit à petit les victimes humaines, cherchant à les étouffer. Andrei réussit toutefois à geler la matière qui l'étreignait et la brisa d'une secousse. Libre, il avisa ses trois compagnons dont les visages disparaissaient presque déjà entièrement sous le sable tueur.
Que devait-il faire ? Il n'avait qu'un infime et éphémère laps de temps pour se décider. S'en prendre au Bálógun et sauver ses pairs, auquel cas Apep détruirait Sekhmet, s'assurant de récupérer ainsi la clé ? Ou écarter la déesse lionne des crocs d'Apep et alors condamner à mort les autres Chevaliers ?
Il s'arrêta sur l'un des yeux encore visible de Jabu qui le fixait avec intensité.
Dev Katili : Tueuse de Géant