Le faiseur de masques

Chapitre 13 : Page blanche

Par Orube

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Le bois l’observait, attendant qu’il se décide, qu’il rompe la monotonie de sa surface lisse et vierge du moindre noeud. Le bois était parfait. Quoi qu’il fasse, il ne pourrait que l’amoindrir. Il fallait qu’il se lance, pourtant. Son grand-père allait bientôt revenir. En imaginant sa déception lorsqu’il retrouverait la planche encore brute, l’angoisse l’étreignait. Il aurait voulu crier, ordonner à son corps de se mettre enfin en mouvement, mais ce dernier s’était fait de marbre et refusait de lui obéir. Lorsqu’il eut enfin saisi ses outils, la nuit était tombée, l’obscurité totale, suffocante. Il n’y avait aucune bougie, encore moins de lampe. Du plat de la main, il effleura le morceau de bois auquel il aurait dû donner forme, mais tout à coup, celui-ci était hérissé d’échardes qui lui arrachèrent une grimace de douleur.


Derrière lui, des bruits de pas retentirent. Son pouls accéléra la cadence. Comment allait-il se justifier ? Le fusuma coulissa, sans offrir la moindre lueur à laquelle se raccrocher. Une main s’abattit sur son épaule, l’arrachant au sol, et l’entraîna dans sa chute.




* * *




Suguri ouvrit les yeux en sursaut. Il lui fallut un moment pour retrouver son souffle. Le tissu de son yukata lui collait à la peau, et il réalisa que malgré le froid ambiant, il était trempé de sueur.


Il se redressa, désorienté. L’espace d’une seconde, il sentit son cœur s’affoler de nouveau en ne trouvant pas Zeiyu dans le futon à sa gauche. Il n’y avait là qu’un mur : Suguri tourna la tête dans l’autre direction. C’est seulement en voyant le visage endormi de Teru qu’il parvint enfin à reprendre pied dans la réalité. Il n’était pas à Kitakami. Personne ici n’attendait de lui qu’il fabrique des masques.


Le soulagement qu’il éprouva alors fut de courte durée, car avec lui venait une interrogation à laquelle Suguri refusait toujours de faire face. Pour autant, il devenait de plus en plus difficile de l’ignorer.


Obstiné, il continua d’essayer. Le sommeil semblait compromis, et les premières lueurs de l’aube filtraient déjà à travers le shōji qui recouvrait la fenêtre. Après un moment passé assis sous cette dernière, il se prit à frissonner et décida qu’un brin de toilette et des vêtements propres lui feraient le plus grand bien.


Ce faisant, il réveilla Teru. Le garçon émergea des draps avec la même frilosité qu’à l’ordinaire.


— J’ai fait trop de bruit ? demanda Suguri sur un ton d’excuses.


Teru secoua la tête de droite à gauche et marmonna quelques sons inintelligibles. Puis, après un instant de silence et d’immobilité, il saisit sa couverture et s’enroula à nouveau dedans, sans pour autant se recoucher.


— Tu peux te rendormir. Il est tôt.


À nouveau, Teru déclina. Dans ses paroles lourdes de sommeil, Suguri décela les mots « préparer » et « aromates ». Il était certain de ne l’avoir jamais vu cuisiner, aussi demeura-t-il confus, jusqu’à se souvenir que les aromates en question étaient parmi ce qui motivait leur mission du jour.


— Les Agriculteurs sont toujours debout à l’aube, marmonna Teru.


Suguri n’était pas mécontent que son discours se fasse enfin plus compréhensible.


— Je peux y aller, proposa-t-il. J’allais sortir chercher de l’eau, de toute manière.


À dire vrai, il brûlait d’envie de se rendre utile. Il avait l’intuition que ses pensées se feraient moins envahissantes au grand air.


— Mmh, répondit le garçon avec toute la reconnaissance que pouvait contenir cette unique syllabe. Prends Feurisson avec toi. Froid…


— Merci.


Pendant que Teru se traînait hors du lit avec une réticence étonnante pour quelqu’un qui clamait ne pas vouloir dormir plus longtemps, Suguri passa une veste chaude, réveilla le Pokémon qui était bien plus matinal que son porteur, et tous deux sortirent chercher les précieux aromates.





* * *




Le lendemain, Suguri ne comprenait toujours pas vraiment pourquoi il avait été assigné à cette délégation — encore moins pourquoi Taohua avait consenti à la requête de Shimaboshi quand celle-ci lui avait demandé de laisser sa recrue accompagner les Chercheurs jusqu’au hameau Diamant, au Marais Carmin. Zenryo faisait partie du groupe : en tant qu’Artisan le plus accompli du village, c’était compréhensible. Il venait pour faire la démonstration de techniques venues du continent à la demande expresse de Seki, le chef de clan. Teru, Shō et Zeiyu profitaient de l’occasion pour étudier deux Pokémon sacrés pour les peuples autochtones : Cerbyllin, dont la gardienne résidait au hameau, et Ursaking, qui entrait en hibernation chaque année dans une grotte située non loin de là, pendant que sa gardienne, qui appartenait pourtant au clan Perle, était reçue au sein de la communauté Diamant. Alors qu’elle évoquait le sujet sur le chemin, Shō ne cachait pas son soulagement.


— À son grand âge, j’aime mieux la savoir par ici que tout là-bas, au nord… Les hivers y sont invivables.


Suguri, qui entamait un second jour de marche dans un froid bien plus rude que tout ce à quoi il avait eu affaire jusque-là, tenta de s’imaginer le climat dont elle parlait, en vain. Son partenaire Pokémon ne semblait pas apprécier la météo plus que lui et suivait leur cortège à grand renfort de frissons et de plaintes sonores.


— Je ne peux pas te porter, lui rappela Suguri pour la énième fois du trajet. J’ai déjà les provisions, les cadeaux pour le clan, et si tu laissais couler ton sirop dessus, on aurait des problèmes…


Pomdramour, pour qui les questions diplomatiques revêtaient une importance toute relative, poussa un cri indigné. C’était à peu de choses près le même que celui dont il avait gratifié le professeur Laventon lorsqu’il avait tenté de baptiser son espèce « Dragosirop ». Finalement, c’était la proposition de Zeiyu qui avait été retenue, en référence aux friandises vendues sur les étals du festival des masques. Pomdramour leur ressemblait comme deux gouttes d’eau.


— Tu veux rentrer dans ta Poké Ball ? Tu n’aurais pas besoin de marcher.


À ces mots, il cessa toute complainte et s’élança en avant avec une énergie renouvelée. Zeiyu éclata de rire.


— Et moi, pendant ce temps-là, j’en ai un qui serait ravi de pouvoir vadrouiller dans la neige, si seulement il était capable de suivre le groupe sans se laisser distraire par la moindre brindille…


Teru s’en amusa, avant de reprendre une longue série d’hypothèses quant à Cerbyllin et Ursaking. Il y avait là bien plus qu’ils n’auraient l’occasion de vérifier dans le peu de temps qui leur été alloué, mais son enthousiasme était communicatif.


En constatant que personne ne venait réfréner ses ardeurs, Suguri jeta un coup d’œil à Shō. Celle-ci semblait perdue dans ses pensées.


— Tu ne laisses pas sortir tes Pokémon ? lui demanda-t-il.


Elle fit non de la tête.


— Efflèche sort toutes les nuits, et Caninos n’aime pas le froid. Feurisson tient le choc ?


— Je crois que la neige l’amuse, répondit Teru. Il aime laisser des traces dedans et la faire fondre avec ses flammes. Je le rentrerai quand il se lassera.


— On sera arrivés avant ça, leur assura l’unique membre du Corps de Défense qui avait été affecté à cette « expédition ». Une fois qu’on aura passé le pont, il ne nous restera plus qu’à contourner la colline.


L’homme disait vrai, même s’il était optimiste quant à la distance que cela représentait. Suguri profita de ces quelques heures pour observer le paysage changer. Là où les Plaines Obsidiennes se paraient de verdure tandis que le Contrefort Couronné arborait mille nuances de roche et de terre, le Marais Carmin offrait un contraste étonnant entre les étendues d’eau boueuses aux teintes ocre et le manteau de neige aux reflets bleutés dont le sol était recouvert. Quelques touffes d’herbes jaunes et sèches perçaient la surface blanche par endroits, tandis que les arbres se dressaient nus et désolés, leurs branches biscornues un rien inquiétantes dans la lumière blafarde du matin.


Quand ils arrivèrent enfin au hameau, Suguri comprit pourquoi la nourriture et autres aromates représentaient un cadeau de choix pour le clan Diamant : si les quatre ou cinq maisons qui se dressaient là accueillaient l’entièreté de la communauté, alors ce que le Groupe Galaxie apportaient devenait soudain bien plus fastueux qu’il ne l’avait initialement pensé.


Suguri était en train de détailler la structure des bâtisses — un savant agencement de pilier de bois et de toiles tendues qu’il n’avait jamais vu nulle part ailleurs — lorsqu’un homme aux longs cheveux bruns et paré d’un manteau bleu vint à leur rencontre.


— Eh ben, vous en avez mis, du temps. Vous vous êtes perdus en route ?


Sa désinvolture sembla désarçonner Shō, qui se mit à bafouiller.


— C’est que… avec la neige, la route n’était pas aussi facile que d’habitude.


L’homme poussa un cri de douleur tandis qu’une jeune femme, elle aussi du clan Diamant, lui donna un coup sec à l’arrière du crâne avant de le sermonner :


— Le temps est peut-être précieux, mais personne ne peut aller à l’encontre de la nature, Seki.


En reconnaissant le nom du chef de clan, Suguri rectifia sa posture et ravala le sourire moqueur qui venait de naître sur son visage.


Teru s’avança pour saluer Seki dans les règles de l’art, avant que tous les membres du Groupe Galaxie ne s’inclinent à leur tour, suivant son exemple. La suite leur aurait probablement attiré les foudres de leur dirigeant, mais, comme le disait si bien Seki :


— Il n’est pas là et je n’ai pas de temps à perdre avec des mondanités.


Il donna de brèves consignes à Suguri sur où et comment il souhaitait que la nourriture soit entreposée, renvoya les Chercheurs vers la jeune femme qui l’avait réprimandé un instant plus tôt, et s’empressa d’emmener Zenryo à l’écart pour pouvoir discuter avec lui et bénéficier des démonstrations tant espérées.


— Et moi, je suis censé faire quoi ? s’exclama l’unique membre de la Défense présent.


Suguri haussa les épaules et se mit au travail.




* * *




Le plus difficile dans cette mission était, de très loin, le trajet. Il fallut moins d’une heure pour ranger les fruits et les aromates, et cela en prenant le temps de s’assurer que tout était bien à l’abri de l’humidité et des Pokémon sauvages. Lorsqu’il eut fini, Suguri s’assit sur une souche d’arbre qu’il débarrassa de son épaisse couche de neige pour profiter des timides rayons du soleil perçant à trajet les nuages. Pomdramour, quant à lui, s’était réfugié en haut d’un rocher un peu plus loin et faisait de même.


Suguri en était presque à considérer que le vent était devenu supportable quand il entendit son partenaire glapir. Il bondit sur ses pieds, prêt à se défendre de la menace qui frappait… avant de se rendre compte qu’il n’y avait pas lieu de paniquer.


— Euh… Excuse-moi… Je sais qu’il y ressemble, mais ce n’est pas une pomme. Pomdramour, n’attaque pas, attends…


En changeant d’apparence, son Pokémon était aussi devenu bien moins vulnérable. Révolue était l’époque où il devait compter sur l’effet de surprise de sa capacité Étonnement pour espérer fuir sans encombres. À présent, entre Draco-Souffle et Balle Graine, il était largement capable de protéger Suguri des spécimens les plus répandus… en tout cas, ceux des Plaines Obsidiennes. Mais le petit glouton qui lorgnait sur Pomdramour était un Pokémon que Suguri n’avait encore jamais vu en vrai. Plutôt court sur pattes, avec un corps noir et une tache crème sur la poitrine, il se distinguait par deux oreilles pointues et une bouche dont la taille n’avait d’égale que son appétit.


— Ah ! Non !


Suguri saisit Pomdramour à deux mains et l’éloigna en vitesse du Goinfrex. Il avait lu dans le Pokédex que cette espèce apparaissait parfois dans les villages et qu’il mangeait de tout… mais il ne s’attendait pas à ce que Pomdramour en fasse les frais.


Goinfrex pencha la tête vers lui. Loin de le craindre, il s’avança lentement, les bras tendus vers Pomdramour, qui poussa un nouveau cri indigné.


— Désolé, c’est mon partenaire, tu ne peux vraiment pas le manger. J’ai des baies à la place, si tu as faim ?


Suguri fouilla dans ses poches et en sortit les quelques baies Nanab qu’il lui restait. Goinfrex se jeta dessus sans demander son reste, tandis que Pomdramour le fusillait du regard. Non content d’avoir tenté de le croquer, l’inconnu venait de s’approprier ce qui aurait dû être son en-cas. Suguri s’agenouilla à hauteur de son Pokémon.


— On demandera à Teru de partager les siennes, lui dit-il pour le réconforter.


— Pas besoin, intervint une voix féminine.


Il tourna la tête et reconnut l’amie de Seki. Une vieille femme au visage renfrogné lui emboîtait le pas. Les étoffes claires que cette dernière portait dénotaient avec les vêtements des autres habitants du hameau.


— Ce Goinfrex est mon partenaire, lui appris la plus jeune. Pardon pour le dérangement. Normalement, il se contente de ce que je lui donne…


— Parce que tu le nourris trop, ronchonna son aînée.


— … mais ton Pokémon devait vraiment avoir l’air très appétissant.


Ce faisant, elle gratifia ce dernier d’un regard appuyé.


— Pour tout dire, même de mon point de vue, il a l’air très bon.


Pomdramour bondit au sol et se réfugia derrière les jambes de Suguri. La jeune femme s’esclaffa.


— Je plaisantais. Yone, se présenta-t-elle. Je suis l’une des Gardiennes de notre clan. Et voici Yūgao. Nos origines sont différentes, mais nos rôles sont similaires. Elle m’a beaucoup appris.


La vieille femme ne se départit pas de son expression austère. Les plantes aux larges feuilles qu’elle portait dans le panier sur son dos projetaient une ombre permanente sur son visage, ce qui n’aidait en rien.


— Qui s’en chargerait, sinon ? Les vôtres sont obsédés par le temps, ils oublient l’essentiel. Les traditions de cette terre ne vont pas se transmettre. Si Ursaking a choisi le Marais Carmin pour maison, c’est la volonté du grand Palkia. Je dois le suivre.


Suguri avait décelé un léger accent chez Yone, mais quand Yūgao s’exprimait, c’était une autre paire de manches. Il devait se concentrer pour comprendre. Rien à voir avec l’intonation un peu chantante de Teru : les pauses, le phrasé inhabituel… Tout indiquait que les deux femmes s’exprimaient dans ce qui était pour elles une langue étrangère.


Il se présenta à son tour. Yone sourit.


— C’est la première fois que je te vois. Est-ce que tu fais partie d’une vague de nouveaux arrivants ?


— Mmh… Pas vraiment une vague, fit-il avec un sourire gêné. Mais ma sœur et moi sommes à Hisui depuis la fin de l’automne.


— Oh ! C’est tout récent.


Elle avisa Pomdramour, qui restait résolument perché hors d’atteinte de Goinfrex.


— Comment ça se passe, au village ? Vous êtes bien reçus ? Est-ce que votre installation s’est bien passée ?


Suguri baissa les yeux, cherchant comment expliquer le chaos dans lequel s’était déroulé leur arrivée. Il n’y avait aucune manière de le dire qui n’aurait pas nécessité de longues minutes de récit.


Le silence s’étirant, Yūgao finit par ricaner.


— Le Groupe Galaxie… Pour des étrangers, ils n’aiment pas les inconnus.


— Ce n’est pas…


Suguri s’interrompit avant de défendre le groupe dans son ensemble. Certes, Shimaboshi et Taohua s’étaient montré justes envers lui, et les Chercheurs franchement amicaux — Shō et Teru ne s’étaient jamais plaint de devoir partager leur logis au-delà de la surprise initiale quand leur chef le leur avait imposé, et leur aide s’était révélée précieuse pour s’habituer à la vie sur place. Les autres villageois, par contre… La situation était plus mitigée. Suguri n’était pas près d’oublier la méfiance des Artisans et la manière dont il avait été envoyé au Contrefort Couronné pour « prouver sa valeur », juste pour subir les médisances de ces mêmes personnes à son retour.


Yone ferma les paupières un moment et dodelina de la tête, les bras croisés sur sa poitrine. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, Suguri remarqua le bleu soutenu de ses iris. Il avait déjà entendu dire que les gens par-delà la mer ne lui ressemblaient pas, mais c’était tout autre chose que de le voir en vrai. Il lui fallut une certaine volonté pour détacher son regard et écouter Yone alors qu’elle reprenait la parole :


— Je peux me tromper, mais je crois qu’ils étaient plus accueillants quand le village n’en était encore qu’à ses débuts. À l’époque, les humains là-bas se serraient les coudes, et ce qu’ils n’aimaient pas, c’était surtout les Pokémon. C’est une drôle de manie qu’ont les gens du continent, si tu veux mon avis. Là-dessus, je suis bien contente que les Chercheurs nous ressemblent plus, ajouta-t-elle avec un geste en direction de Shō, Teru et Zeiyu, qui s’activaient au loin autour d’un Cerbyllin si imposant qu’il surplombait même Zeiyu.


Leur enthousiasme et la manière dont ils touchaient par moment le corps du grand cervidé à la fourrure blanche aurait pu provoquer l’ire d’une autre créature, mais le Pokémon sacré les laissait faire sans sourciller. Suguri se demanda vaguement s’il laissait parfois les enfants du clan monter sur son dos, avant que Yone ne s’enquiert :


— Tu laisses ton partenaire sortir de sa Poké Ball à sa guise ? C’est rare, pour vous. Je n’ai jamais vu un membre du groupe Galaxie marcher aux côtés d’un Pokémon.


Suguri frotta sa nuque du plat de la main, incapable de dire si elle venait de lui adresser un compliment ou un reproche.


— Elles sont pratiques dans certaines situations, se justifia-t-il. Pomdramour aime bien marcher, mais il peine sur de longues distances.


Yūgao poussa un soupir discret.


— Les Pokémon doivent vivre à l’air libre. Même s’ils ont mal aux pieds.


Suguri sentit le rouge lui monter aux joues.


— Je ne le force jamais à rentrer, d’ordinaire…


En prononçant ces mots, il se sentit douter et sonda sa mémoire. Il pensait dire vrai, mais il n’avait jamais vraiment réfléchi à la question. Quand il avait découvert l’existence des Poké Ball pour la première fois, la surprise, puis l’admiration, avait occulté tout le reste. Pomdramour s’était-il vraiment lié à lui de son propre chef ? Si Shō et Teru ne s’étaient pas mis en tête de l’attraper, aurait-il été à ses côtés aujourd’hui ? Même avec le lien artificiel que créait la Poké Ball entre eux, leurs débuts avaient été difficiles. Suguri n’avait pas oublié à quel point Verpom le craignait, au départ.


La vieille femme demeurait inflexible.


— Ces balles sont des prisons. Vos Pokémon finissent par s’y habituer. Les humains aussi s’habituent aux prisons qu’ils construisent. Ça ne rend pas les prisons souhaitables.


Suguri considéra Pomdramour un instant. Peut-être que Yūgao avait raison. Les Poké Ball forçaient une proximité que ni humains ni Pokémon ne choisissaient souvent avant leur invention. Mais, à l’inverse, sa relation avec Fouinette prouvait bien qu’un lien pouvait se créer entre humains et Pokémon même en l’absence de ces outils. Il demandait simplement plus de temps, d’attention et de confiance.


— Tu vas nous le mettre mal à l’aise, finit par intervenir Yone après plusieurs secondes de silence. Ce n’est pas comme s’il avait eu l’idée lui-même.


— Il suit sans questionner, rétorqua Yūgao. Ceux-là sont dangereux.


Suguri baissa les yeux et serra les dents. L’aïeule ne mâchait pas ses mots.


— Je croyais que tu appréciais ceux du corps des Chercheurs ? souligna Yone. Ce sont eux qui ont permis l’existence des Poké Ball.


— Ils s’intéressent à la nature pour la nature. C’est mieux que les autres, ceux qui prennent sans rendre. Je n’aime pas leurs méthodes. Ils prennent les Pokémon plutôt que de leur tendre la main.


Cette fois, Yone eut un geste que de son côté, Suguri n’aurait jamais osé : elle leva les yeux au ciel et secoua la tête d’un air amusé.


— J’ai déjà entendu ce discours. Tu disais la même chose de Shō quand tu l’as rencontrée pour la première fois, et maintenant tu la laisses approcher d’Ursaking comme elle l’entend. Je ne connais personne du clan Diamant à qui tu accordes cet honneur.


— Les vôtres sont confus. Celui que vous appelez Sinnoh n’est pas le Grand Sinnoh.


— Qui sommes-nous pour comprendre qui est réellement le Grand Sinnoh ? Sa nature et sa volonté nous dépasse. Nous ne pouvons qu’accepter sa bénédiction.


Sans qu’il comprenne bien en quoi cette interaction avait été bénéfique, les deux femmes cessèrent leur joute verbale, visiblement apaisées, pour se tourner vers Cerbyllin et les Chercheurs toujours affairés.


— Alors comme ça, les habitants de Kotobuki ne changent pas. On pourrait croire que la présence de Shō leur aurait appris une chose ou deux…


— Shō ? releva Suguri. Pourquoi elle en particulier ?


Les deux femmes lui retournèrent un visage étonné.


— Personne ne t’a jamais parlé de son arrivée au village ?


— Les commères ne parlent pas aux étrangers, commenta Yūgao.


— C’est vrai… Mais son apparition avait fait grand bruit. Ils ne voulaient pas l’accueillir, au départ.


— Pourquoi ça ? s’enquit Suguri.


Il s’était toujours imaginé l’arrivée de Shō à Kotobuki sans accroc, à l’image de ce que lui avait raconté Teru de son propre parcours depuis Johto. Mais à bien y penser, ni lui ni elle n’avait jamais véritablement abordé le sujet. Tout ce dont il était sûr, c’était que Teru avait été le premier des deux à s’installer au village.


Yone s’appuya contre un rocher et entreprit de caresser la tête de Goinfrex d’un air absent.


— Vos chefs l’ont découverte inconsciente sur la plage. Quand elle est revenue à elle, elle n’avait aucun souvenir de comment elle s’était retrouvée là. Même son nom lui échappait, et les choses les plus banales semblaient la plonger dans une intense confusion. Les plus superstitieux la croyaient maudite ou possédée. Les autres s’imaginaient qu’elle feignait son amnésie pour cacher un passé sombre ou quelque félonie. Rares étaient ceux qui n’étaient pas ardemment opposés à ce qu’elle intègre le corps des Chercheurs. Votre drôle de professeur, là, faisait figure d’exception. À l’écouter, l’inconnue de la plage avait un talent particulier pour la capture des Pokémon.


Suguri esquissa un sourire. Il n’avait aucun mal à imaginer Laventon prendre la défense de Shō, quitte à aller à l’encontre du village tout entier. L’homme n’avait aucune conscience de l’opinion des autres, et pour le meilleur.


— C’est Shimaboshi qui a tranché. Elle s’est portée garante pour la nouvelle recrue, et lui a donné son nom. Shō. Dans votre alphabet, ça veut dire « Celle qui est née des vagues », pas vrai ?


— C’est un drôle de nom, commenta Yūgao. Les gens meurent plus souvent des vagues qu’ils n’y naissent.


Yone ferma les yeux et se releva.


— Ça aussi, ce devait être la volonté du Grand Sinnoh, murmura-t-elle.


Suguri détailla Shō du regard, abasourdi. Affairée à griffonner chaque détail du corps de Cerbyllin dans son Pokédex, elle n’avait pas la moindre idée qu’elle était le centre de l’attention à seulement quelques mètres de là.


— Est-ce qu’elle a retrouvé la mémoire, depuis ?


Mais au moment de formuler sa question, Suguri s’aperçut qu’il connaissait déjà la réponse. La manière dont elle s’exprimait, son ignorance quant aux us et coutumes d’un pays dont elle parlait pourtant la langue, la façon dont elle restait toujours en retrait du groupe, même maintenant qu’elle était reconnue par le village comme talentueuse dans son domaine...


— Pas que je sache, lui dit Yone. Elle vient ici de temps en temps, mais elle ne parle jamais d’autre chose que de ses missions en cours. Au mieux, de son humeur du moment. Il ne m’appartient pas de m’en mêler.


— Je ne pense pas qu’elle soit plus à l’écart ici qu’à Kotobuki, déclara Yūgao. Pourtant, elle se démène pour le village.


Tous trois restèrent silencieux un moment. Suguri sentait son cœur se serrer malgré lui. Toute sa vie, il avait fait l’expérience d’être maintenu à la marge, malgré tous ses efforts pour s’intégrer, pour comprendre. Il savait ce que cela faisait.


— Peut-être que les choses s’amélioreront avec le temps. Le dirigeant Denboku m’a dit un jour que les membres du groupe Galaxie n’étaient que des invités sur les terres d’Hisui. Si les autres habitants pouvaient partager cette façon de voir les choses...


— Il dit, mais pense-t-il ? grogna Yūgao. Il agit à l’inverse. Kotobuki grandit et ne rend pas à Hisui.


La vieille femme posa les yeux sur Suguri, l’air sévère.


— Il y a quelques années, la plage où Shō s’est échouée était une terre de pêche pour le clan Diamant. Plus maintenant. Kotobuki a pris cette terre et refuse de la partager. La terre n’appartient pas au groupe Galaxie ; elle est le cadeau du Grand Sinnoh à l’humanité.


Yone, moins directe dans ses propos, semblait pour le coup adhérer à l’avis de Yūgao.


— Nous n’allons plus que sur la Côte Lazuli, à présent. Notre clan sait s’adapter. J’espère simplement que nos peuples pourront continuer de cohabiter en harmonie.


Son attitude était calme et mesurée. Pourtant, tout ce que Suguri remarquait, c’était le doute qui transparaissait dans sa voix.


Au loin, Shō s’était désintéressée de Cerbyllin pour fixer du regard un groupe d’enfants du clan. Suguri ne comprenait pas ce qu’ils disaient, mais il reconnut leur posture et leur verve pour en avoir été la cible par le passé : ils s’en prenaient à elle. Voulaient-ils qu’elle s’écarte du Monarque ? Le Pokémon était un être sacré pour leur clan. Il ne serait pas si étonnant que tous ne tolèrent pas la présence d’étrangers à ses côtés. Mais pourquoi semblaient-ils si focalisés sur elle ? Zeiyu et Teru faisaient exactement la même chose, et pourtant, aucun des enfants ne leur prêtait attention.


— Je reviens, déclara Yone.


Elle s’avança à hauteur du groupe. Une fois encore, la langue échappait totalement à Suguri. Yūgao observait la scène d’un air désapprobateur tandis que Yone réprimandait les plus jeunes. Eux refusaient de l’écouter, et les éclats de voix escaladèrent jusqu’à attirer l’attention de Zeiyu et Teru, qui ne s’étaient aperçus de rien jusqu’alors.


Bon an mal an, Yone parvint à imposer son autorité et à disperser le petit groupe. Lorsqu’elle revint vers Yūgao et Suguri, il s’enquit :


— Qu’est-ce que c’était que ça ?


Aucune des deux femmes ne daigna l’éclairer.




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