Le faiseur de masques

Chapitre 12 : La saveur du thé

Par Orube

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Dehors, le vent glacé qui soufflait entre les habitations arracha un frisson à Suguri. Zeiyu, emmitouflée dans un épais manteau et une large écharpe qui détonnaient avec son kimono de cérémonie, sembla à peine remarquer le changement de température, mais le blanc qui nappait Kotobuki ne lui avait évidemment pas échappé. Elle ouvrit sa Poké Ball et Goupix en jaillit, bien aise de pouvoir s’ébrouer dans la neige. Il tourna sur lui-même quelques secondes, avant d’exprimer sa joie avec un petit bond puis de s’élancer au-devant.


— Ne t’éloigne pas trop, lui lança Zeiyu.


Suguri observa le Pokémon blanc et marmonna tout à coup :


— Je comprends mieux pourquoi Teru et Shō étaient traumatisés. S’il arrête de bouger…


Zeiyu s’esclaffa.


— Aucune chance. Je pensais que les Goupix aimaient bien faire la sieste, mais je suis tombée sur un insomniaque, on dirait. Les seuls moments où il ne court pas fouiner partout, c’est quand il est dans sa balle.


— Comme toi.


Elle fronça les sourcils, contrariée de ne pas comprendre où Suguri voulait en venir.


— Tu ne tenais en place qu’à la maison, expliqua-t-il. Et encore… Seulement si grand-mère était avec toi. À la moindre occasion, tu sortais, et tu n’étais pas du genre à dire où tu allais. C’est pour ça que tu te portais toujours volontaire pour les travaux communautaires, non ? Tu voulais une excuse pour ne pas rester coincée à l’intérieur.


Elle jeta un coup d’œil en coin à son frère, sans jamais s’arrêter de marcher.


— Je ne pensais pas que tu aurais remarqué.


— On vit ensemble depuis qu’on est né, rétorqua-t-il. Bien sûr que j’avais remarqué.


— Disons que je suis contente d’apprendre que tu arrivais à voir plus loin que le bout de tes pieds, vu comment tu avais toujours le nez baissé.


La remarque le chiffonna. Il lui fallut une minute pour comprendre pourquoi : c’était pareil que lors de leur dernière dispute. Zeiyu mettait le doigt sur une vérité qui lui pesait et dont il ne savait comment se défaire. À l’entendre, il en était le seul responsable. Il n’avait pas le souvenir d’avoir choisi d’être si différent du groupe, pourtant. Il n’avait pas choisi de rester à la marge. Ça avait toujours été ainsi. S’il y avait un moyen de changer cette réalité, il ignorait lequel.


La gorge nouée, il décida qu’il valait mieux laisser ce songe de côté et opta pour un sujet plus léger.


— Tu l’as sculpté dans ce morceau de bouleau que je t’ai donné, le Goupix sur le rebord de ta fenêtre ? Il est très réussi.


Zeiyu acquiesça tout en détournant le regard. Le fantôme d’un sourire planait sur ses lèvres.


— C’est un bois clair, je me suis dit que ça lui irait bien, murmura-t-elle en désignant son Pokémon d’un geste bref.


— Ton autre Goupix fait pâle figure à côté. Tu avais quel âge ?


— Je ne me souviens plus... Juste assez grande pour avoir le droit de me servir d’une lame.


Suguri leva un regard admirateur vers elle.


— Et tu n’as jamais cessé de sculpter depuis.


Pour une fois, c’était Zeiyu qui était pris de court. Le silence s’étira tandis qu’elle cherchait ses mots. Lorsqu’elle retrouva sa voix, ce fut pour lui demander :


— Ça aussi, c’est quelque chose que tu sais depuis toujours à force de m’observer ?


Il fit non de la tête.


— Je ne t’ai plus vue faire depuis… depuis que je suis entré à l’atelier, au moins. Peut-être plus longtemps. Je pensais que tu n’étais plus intéressée.


— À la maison, grand-mère ne m’aurait jamais laissée désœuvrée assez longtemps pour que je finisse quoi que ce soit, marmonna-t-elle. C’est plus facile ici, même avec les travaux de recherche à mener. Shō se fiche bien de ce que je fais de mon temps libre.


Suguri se mordit la lèvre inférieure. Il trouvait dommage qu’elle se cache, surtout dans une maison où l’art du bois se transmettait de génération en génération.


— Pourquoi est-ce que tu n’as jamais demandé à grand-père de t’apprendre ? questionna-t-il.


Un ombre passa sur le visage de la jeune femme.


— Il y a un monde entre ce qu’il était prêt à apprendre à son héritier et ce qui me serait utile, à moi. Quand j’étais petite, il me montrait les bases. Ça a changé quand il a commencé à t’instruire. Plus ça allait, et plus il me disait qu’il était trop occupé et qu’il n’avait plus le temps. Pas pour moi en tout cas.


Elle inspira profondément, avant de s’arrêter devant la porte d’une maison au toit vert.


— C’est là.


Suguri demeura figé derrière elle. En abordant la sculpture, il pensait trouver là une conversation légère qui les rapprocherait, sur laquelle ils pouvaient s’entendre. De toute évidence, il ne connaissait pas aussi bien Zeiyu qu’il se l’imaginait. Celle-ci ouvrit la porte et pénétra dans l’entrée, avant de se tourner vers lui avec un sourire de façade qu’il avait vu des dizaines de fois lorsqu’elle s’adressait aux gens du village.


— C’est du passé, tout ça. J’avais juste envie de m’occuper les mains. Je ne peux pas vraiment en vouloir à grand-père et grand-mère, ce n’est pas comme si la sculpture allait m’être d’une quelconque utilité pour trouver un mari.


Il médita ses derniers mots en refermant la porte derrière lui. Si large soit le sourire qu’elle s’efforçait d’afficher, il n’atteignait pas ses yeux.


Ils ôtèrent leurs souliers et avancèrent vers le fond de l’unique pièce de cette maison bâtie sur le même modèle que celles qu’ils occupaient. Comme ces dernières, la construction était modeste, faite des matériaux les plus immédiatement accessibles, et pleine de petits défauts témoignant de la vitesse à laquelle travaillait le Corps des Bâtisseurs. La population croissait plus vite qu’ils ne pouvaient les loger, de toute évidence. Peut-être Shimaboshi n’avait-elle pas à l’esprit qu’une simple mesure disciplinaire, lorsqu’elle avait obligé Shō et Teru à les héberger.


Pendant que Zeiyu sortait les différents outils nécessaires à la cérémonie du thé, Suguri s’assit sur le tatami pour observer les rares éléments de décoration choisis par la maîtresse de maison. Il aurait voulu n’éprouver que du mépris pour celle qui avait manqué de respect à sa sœur, mais force était de constater que cette dernière faisait preuve de goût malgré des moyens modestes. Faute de véritable alcôve, l’arrangement floral de saison — essentiellement des branches de pin ornées de baies rouges — trouvait sa place sur le rebord de la fenêtre. Un rouleau de papier ornait le mur. Sa calligraphie était, au mieux, amateure. Probablement l’œuvre de l’Artisane elle-même. Le vers qu’elle avait choisi, cependant, répondait à la couleur profonde des aiguilles de pin contre la lumière pâle de l’hiver, et compensait aisément la main mal assurée qui l’avait rédigé.


Zeiyu ramena le pan de son kimono bien à plat sous ses jambes avant de s’asseoir. Elle s’inclina lentement face à Suguri, qui lui rendit son salut.


Depuis combien de temps n’avaient-ils pas participé à une cérémonie du thé ensemble ? Il lui semblait que depuis son entrée dans l’adolescence, il y avait eu bien peu de place pour les activités jugées frivoles par son grand-père, même si Hie leur imposait des pauses de temps à autre. La dernière fois, c’était elle qui avait été leur maîtresse de cérémonie. Suguri était encore assez jeune pour s’intéresser plus au yōkan sucré servi avec le thé qu’au matcha lui-même. Quoique… pour être honnête, ce point précis n’avait pas vraiment changé.


Le dos bien droit et les poings posés sur ses genoux, il observa les gestes lents et précis de Zeiyu tandis qu’elle nettoyait un à un la cuillère, la louche et le fouet de bambou, avant de faire de même avec le bol de céramique dans lequel elle servirait bientôt le thé. Derrière le mouvement gracieux de ses mains, Suguri distinguait presque la silhouette de leur grand-mère guidant son geste durant les nombreuses heures qu’elles avaient consacrées à la maîtrise de cet art. Il sentit la nostalgie l’engloutir telle une vague immense et se raccrocha au visage impassible de Zeiyu pour ne pas laisser entrevoir son trouble. Cette dernière, tout à sa tâche, semblait plus sereine qu’elle ne l’était au-dehors, pendant qu’ils discutaient.


Suguri ne l’avait jamais entendue se plaindre de ces moments passés auprès de Hie, à apprendre ce que celle-ci avait à transmettre à sa petite fille. Certes, Zeiyu, comme beaucoup d’enfants, avançait à reculons lorsqu’il s’agissait d’étudier les innombrables caractères nécessaires à la lecture, mais pour le reste ? Elle ne semblait pas mécontente de son sort. Elle n’était pas moins douée qu’une autre en matière d’arrangement floral, elle excellait en cuisine, ne rechignait pas à la couture… Suguri était incapable de nommer une seule activité typiquement féminine qu’elle n’apprécierait pas. Pourtant, lorsque s’était présenté ce que ses pairs considéraient comme l’accomplissement féminin par excellence, elle n’avait pas hésité une seconde à s’enfuir, laissant derrière elle tout ce à quoi elle tenait.


Là où lui se sentait piégé par ce qu’il était contraint de faire, Zeiyu, elle, réalisa-t-il soudain, souffrait de ce dont on la privait. Comme les deux faces obscures d’une même pièce, ni l’un ni l’autre n’avaient obtenu ce dont ils avaient le plus besoin : la possibilité de choisir.


Un drôle de bruit se fit entendre du côté du placard et vint tirer Suguri de ses pensées. Il jeta un coup d’œil vers l’interstice de la porte mal fermée. Il y avait du mouvement. L’Artisane disait donc vrai : il se tramait quelque chose dans cette maison.


Zeiyu avait remarqué le regard de Suguri, mais continua sur sa lancée. S’il s’agissait bien d’un Pokémon, alors il serait plus facile de l’attraper en feignant l’ignorance jusqu’au moment propice. Elle saisit le pot à thé et l’ouvrit. Les motifs de ce dernier semblaient différents de ce qu’ils étaient quelques secondes plus tôt. Comment était-ce arrivé ? Suguri pesta de s’être laissé aller à ses réflexions pendant qu’ils étaient censés se concentrer sur la mission. Certes, c’était celle de Zeiyu, techniquement, mais il n’en était pas moins curieux de voir de quel Pokémon il s’agissait, et comment il réalisait son tour de passe-passe.


À l’aide de sa longue et fine cuillère de bois, Zeiyu déposa un peu de poudre de thé au fond du bol, puis versa délicatement l’eau chaude dedans, avant de reposer la louche d’un geste maintes fois répété, son bras et le manche parfaitement alignés, comme si l’outil n’était que le prolongement de son corps. Elle rompit l’instant et entreprit de fouetter le breuvage, avant de le servir à son frère avec un nouveau salut.


Suguri scruta le mélange vert et mousseux. La tradition lui intimait de boire une gorgée. La raison, elle, lui hurlait de s’abstenir. Il balaya la pièce du regard, lorsqu’il entendit un petit rire s’élever parmi les ustensiles. Ses yeux cherchèrent ceux de Zeiyu. Elle hocha la tête, le mouvement presque imperceptible, et plongea sa main dans la manche opposée de son kimono avec lenteur, comme pour ne pas rompre l’aspect cérémonial de l’instant.


Ce fut avec la même délicatesse qu’elle déposa sa Poké Ball contre le pot à thé. Ce dernier s’illumina avant de disparaître à l’intérieur de la balle, qui ne tarda pas à se verrouiller.


Tous deux soupirèrent de soulagement.


— C’était plus facile que ce que je pensais, admit Zeiyu.


— Qu’est-ce que c’était que ça ?


Elle haussa les épaules.


— On va bientôt le savoir.


Elle libéra le Pokémon qu’elle venait de capturer. Celui-ci apparut dans les airs… et y resta, lévitant avec aisance autour de ses deux « invités ». Le petit être surnaturel au corps blanc et noir imitait la céramique, et à présent qu’il ne se cachait plus, son contenu aussi vert que le matcha flottait à sa guise pour lui servir de mains. Il semblait confus, non pas d’avoir été démasqué, mais plutôt que Suguri n’ait toujours pas touché au thé qui lui avait été si aimablement servi.


— C’est un Pokémon spectre, tu crois ?


— Dans le doute, ne touche pas à ce thé, ordonna Zeiyu. On se contentera du yōkan pour aujourd’hui.


Elle se releva pour aller chercher la pâtisserie dans le baluchon posé sur la malle dans l’entrée. Suguri observa le Pokémon en se demandant s’il s’agissait d’une espèce connue et si oui, quel était son nom. Laventon en saurait peut-être plus.


— Suguri ! Tu te fiches de moi ?!


Il fit volte-face, étonné d’être ainsi pris à parti alors qu’il n’avait rien fait. Zeiyu désigna le baluchon d’un geste excédé, et c’est là qu’il comprit que non seulement il lui faudrait se passer de thé, mais aussi de yōkan. Verpom, livré à lui-même pendant que Zeiyu et Suguri étaient concentrés sur la cérémonie, avait trouvé de quoi s’occuper en l’absence de témoins. Il ne restait de la pâte sucrée que quelques miettes éparses.


— Je croyais qu’il ne mangeait que des pommes ?


— Je croyais que c’était à toi de garder un œil sur lui ? rétorqua sa sœur, agacée qu’il ne prenne pas la perte de leur encas au sérieux.


Il allait s’excuser, quand tout à coup, le corps de Verpom s’illumina. Une bourrasque de vent fit reculer Zeiyu, qui écarquilla les paupières.


— Qu’est-ce qui lui arrive ?


Suguri avait déjà vu ça avant. Sans répondre, il contempla, émerveillé, son Pokémon tandis qu’il changeait de forme.


L’orage passé, il découvrit une nouvelle créature devant lui. Il s’était attendu à un Dratatin ou un Pomdrapi. Or, la silhouette qu’il découvrait n’avait rien à voir avec ces deux Pokémon. À vrai dire, la différence avec Verpom était subtile, en comparaison. Sa pomme était à présent couverte d’un liquide épais ressemblant à du sirop. Une longue antenne s’élevait depuis le haut de sa tête, et deux appendices verts ornaient l’extrémité de sa queue, leur forme et leur couleur semblables à celle de deux jeunes feuilles d’arbre. Ce fut Zeiyu qui résuma le mieux sa nouvelle apparence :


— On dirait une pomme d’amour.


Puis, avec un sourire en coin, elle ajouta :


— Ne mange pas celle-ci.


— Je n’en avais pas l’intention.


Le Pokémon bondit sur l’épaule de son porteur, comme à son habitude. Suguri laissa échapper un éclat de voix en sentant le sirop s’infiltrer dans le tissu de son kimono, et posa d’autorité son partenaire sur le sol.


— Désolé. Tu colles.


Zeiyu pouffa de rire, avant de pousser un grognement en constatant l’état de la pièce.


— Forcément, il fallait qu’il fasse ça ici. Regarde-moi ce bazar…


Le vent provoqué par l’évolution avait emporté tout ce qui n’était ni lourd ni fermement accroché à un mur. Outre les petits objets du quotidien qui jonchaient le sol, les shōji qui servaient de cloison pour séparer l’âtre de l’espace de nuit n’avaient pas résisté. Le papier translucide collé sur le cadre de bois était troué en de multiples endroits.


Suguri fit une grimace. En toute honnêteté, il lui incombait de remettre cet endroit en état, mais l’attitude de l’Artisane le matin lui revenait en mémoire et lui rendait la tâche impossible.


Zeiyu sortit sa Poké Ball et rappela le Pokémon spectre avec lequel toute cette histoire avait commencé. Elle observa longuement la sphère posée au creux de sa main, avant de déclarer.


— C’est dommage, tout de même. Le bougre s’est tellement débattu avant qu’on ne réussisse à l’attraper… Il a tout mis sens dessus dessous. Mais bon, notre mission, c’était de résoudre le mystère du pot à thé, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle avec un clin d’œil. Le reste n’est pas de notre ressort.


Suguri n’était pas sûr que ce raisonnement tienne la route, mais Zeiyu avait pris sa décision et ramassa sommairement ce qui lui appartenait pour se préparer à partir. Au moment de sortir, elle constata qu’il n’avait pas bougé.


— Qu’est-ce qui se passe ?


— Cette cérémonie ne sert à rien, marmonna-t-il.


Zeiyu arqua un sourcil.


— Elle nous a permis d’attraper le Pokémon qui causait du souci à cette femme. Si ça n’est pas servir à quelque chose, ça…


— Je veux dire, en général. Ce n’est rien de plus qu’une espèce de chorégraphie qu’on sert aux invités en même temps qu’une boisson.


Une main sur la hanche, sa sœur s’indigna.


— Ce n’est pas parce que cette tradition ne te parle pas que tu peux te permettre de la mépriser.


— Je ne la méprise pas, rectifia Suguri. C’est beau. Et relaxant.


— Qu’est-ce que tu essaies de dire, alors ? s’impatienta Zeiyu.


— Juste ce que je viens de dire. Ça ne sert objectivement à rien, ça demande un temps fou, beaucoup d’entraînement… Et pourtant les gens continuent de le faire, juste parce que c’est plaisant, ou alors parce qu’ils ont l’habitude.


Suguri baissa les yeux vers le sol et ses doigts s’enroulèrent autour d’une mèche de cheveux tandis qu’il poursuivait :


— C’est un peu la même chose pour tes sculptures, je pense. Elles n’ont pas besoin de servir à quoi que ce soit si tu aimes les faire. Grand-père a eu tort de ne pas continuer à t’apprendre. Je ne comprends pas vraiment pourquoi il a choisi d’arrêter… Être capable de travailler le bois n’allait pas faire de toi une plus mauvaise épouse, et si ça te plaisait… Il n’avait aucune raison de te forcer à abandonner.


Un long silence accueillit ses paroles. Il n’osait plus relever la tête, conscient que ses joues s’étaient empourprées et peu désireux de devoir soutenir le regard de sa sœur si par malheur elle avait mal pris ce qu’il venait de lui confier.


Le plancher grinça tandis qu’elle rejoignait l’entrée. Il entendit le bruit étouffé des chaussures qu’elle venait d’enfiler sur la terre battue, avant qu’elle ne déclare :


— Il ne m’a pas forcée. Il n’y a juste jamais eu de place pour moi dans son esprit. Pour lui, j’étais la responsabilité de grand-mère. C’est tout.


— Si tu restes ici…


Suguri sentit un nœud se former dans sa gorge à cette idée. Il se fit violence : ce choix-là ne lui appartenait pas.


— Si tu restes à Hisui, tu serais libre de faire ce que tu veux.


Il releva la tête. Zeiyu lui tournait le dos, parfaitement immobile.


— Qui s’occuperait de grand-père et grand-mère ? Ils ne pourront pas travailler éternellement.


Suguri s’étonna de cette question.


— Ça a toujours été mon rôle. C’est bien pour ça que grand-père tenait tant à ce que je reprenne l’atelier.


— Et toi, Sugu ? À quoi est-ce que tu tiens ?


Son cœur se serra.


En seulement quelques semaines à Hisui, il avait l’impression d’en avoir plus appris sur lui-même qu’au cours des dix années qui avaient précédé. Même s’il manquait encore de confiance en lui, il commençait à distinguer la voie qu’il souhaitait emprunter. Dans cette vie fantasmée, les Pokémon occuperaient une place centrale, là où ils n’étaient que des motifs occasionnels à l’atelier.


Il aurait préféré ne se rendre compte de rien. À quoi bon, puisqu’il serait contraint de renoncer ? Que Zeiyu se marie ou qu’elle fuie la maison familiale, le résultat serait le même : elle était amenée à partir. Lui, par contre ? Il ne pouvait pas décemment laisser ceux qui l’avaient élevé derrière lui pour chasser un rêve dont il distinguait à peine les contours.


— Je veux être faiseur de masques, finit-il par dire.


Sa voix n’était qu’un murmure. Zeiyu tourna légèrement la tête pour capter son regard. Le coin de ses lèvres se souleva, mais son sourire n’atteignait pas ses yeux.


— Tu mens toujours aussi mal.




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