Le faiseur de masques

Chapitre 10 : Griffes venimeuses et crocs ébréchés

Par Orube

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Après une nuit passée au bivouac de la montagne, bien au chaud grâce à la présence de Feurisson et Chimpenfeu, ils se réveillèrent pour constater que la neige avait cessé. Les environs étaient recouverts d’un épais manteau blanc, mais la visibilité serait meilleure que la veille.


L’humeur était au soulagement. Le plus dur était derrière eux : le Sentier Céleste était tout proche et, s’ils y trouvaient ce qu’ils étaient venus chercher, ils pourraient entamer leur descente aussitôt après.


— Rappelez-moi de ne plus jamais accepter de venir ici en hiver, plaisanta l’un des leurs.


— Ce n’est rien par rapport aux Terres Immaculées, fit remarquer Perilla. Prends-le comme un échauffement avant le Festival du Monarque.


Elle éclata d’un rire tonitruant aux visages déconfits de ses hommes. Suguri se tourna vers Teru.


— Le Festival du Monarque ?


— C’est une tradition du clan Perle, le peuple du nord d’Hisui. Le Monarque est un Pokémon qui aurait reçu ses pouvoirs du grand Sinnoh, la divinité qu’ils révèrent, précisa-t-il. Il y en a plusieurs à travers la région, et les gens d’ici organisent des célébrations en leur honneur. Celle pour Seracrawl a lieu tous les ans à la fin de l’hiver. Ce n’est pas le moment le plus opportun pour se rendre aux Terres Immaculées, mais chaque année, le groupe Galaxie est convié, alors il faut bien que quelqu’un se dévoue…


Il fronça le nez en ajoutant à voix basse :


— … même si ce serait bien que le Commandant prenne ses responsabilités et s’y rende en personne, pour changer…


— Allons, allons, est-ce que tu essaies de te faire exclure pour insubordination ? intervint Perilla.


Suguri déglutit avec peine, mais Teru avait su reconnaître le ton moqueur qu’elle employait.


— J’irai si on m’y envoie. Je n’en pense pas moins pour autant. Est-ce qu’il a déjà assisté à un seul de ces festivals ? Il est censé représenter notre groupe. Si la diplomatie n’est pas son domaine, pourquoi n’est-il pas sur le terrain avec nous ?


— Il était à la tête du Corps de Défense, fut un temps. C’est lui qui m’a formée pour que je prenne la relève. Il pensait sûrement que Kotobuki avait besoin d’un chef sur qui les habitants puissent compter, alors il a décidé d’endosser ce rôle. En ce qui me concerne, je ne suis pas mécontente que Shimaboshi soit là pour le modérer de temps à autre… mais ça reste entre nous, dit-elle avec un clin d’œil. Considère que c’est une chance : si tu dois te rendre aux festivités, au moins, il ne sera pas là pour te mettre la pression. N’est-ce pas ?


Teru hocha la tête, avant de reprendre :


— Et toi, Suguri ? Est-ce qu’il y a ce genre de festivités, là d’où tu viens ?


Il se remémora le dernier Festival des Masques auquel il avait pris part.


— C’est un peu différent… Il y a cette vieille légende, dans notre village…


Suguri leur conta l’histoire du Monstre qui avait jadis attaqué Suiryoku, avant d’être défait par trois valeureux Pokémon auxquels les habitants rendaient à présent hommage. Il hésita à leur dire la vérité, telle qu’il l’avait entendue de son grand-père à son retour du festival, quand il avait évoqué l’enfant au masque turquoise si remarquable qu’il avait bousculée par inadvertance. Le conte tel qu’il était transmis n’était qu’un reliquat de la couardise de leurs ancêtres, et le Monstre un simple Pokémon dont les villageois avaient pris peur.


Ce dernier, n’ayant d’autre choix que de se tenir à l’écart du village, avait accepté son sort avec grâce. Pourtant, un jour, le faiseur de masques du village, portant seul les remords qui auraient dû incomber à sa communauté tout entière, décida d’offrir au Monstre un masque de sa confection pour lui permettre de dissimuler son visage. Ce faisant, l’artisan lança l’idée d’un Festival des Masques, qui devint vite populaire dans les environs. Ainsi, pour un soir, le Monstre pouvait se mêler aux villageois sans être rejeté par ces derniers. Chaque année, le Monstre paraissait avec un nouveau masque, témoin heureux du talent de l’artisan qui s’était pris d’affection pour lui.


L’histoire aurait pu s’arrêter là. Malheureusement, un jour funeste, le Monstre descendit de la montagne, animé d’une rage que le faiseur de masques ne lui avait alors jamais vue. Il s’en prit à un groupe de trois Pokémon auquel le village rendrait plus tard hommage. Dans le chaos de la rixe, l’artisan en était sûr, il avait vu, aux mains de ces trois Pokémon inconnus, les masques qu’il avait pris tant de peine à réaliser pour le Monstre.


Les Pokémon tombèrent, et le Monstre prit la fuite. La méprise était totale. Le faiseur de masques eut beau expliquer aux villageois que les intrus avaient dérobé ses précieux trésors au Monstre, personne ne daigna le croire.


Suguri préférait de loin cette version à celle qui avait bercé son enfance. Il y avait un détail, cependant, que Yukinoshita n’avait su élucider pour lui. Qui était le faiseur de masques ? S’il s’agissait d’un membre de leur famille, pourquoi son grand-père ne savait-il pas de qui il s’agissait ? Et cette petite — le Monstre — le masque qu’elle portait… Suguri était certain qu’il était de la main de son arrière-grand-mère, mais Yukinoshita avait rejeté cette idée : selon lui, cette histoire était de toute évidence bien plus ancienne. La ressemblance dans le style n’était qu’une coïncidence née de techniques qu’on se transmettait de génération en génération.


Et pourtant, malgré toute l’assurance de son grand-père, Suguri n’était pas convaincu. Il n’avait pas cherché à le contredire plus longtemps, mais dans son esprit, le faiseur de masques devint une faiseuse de masques, et son visage, celui du portrait à l’encre que sa famille conservait de leur aïeule.


Il espérait qu’un jour, la vérité éclaterait. Peut-être, alors, aurait-il la chance de poser un visage sur le Monstre, un qui ne serait pas celui représenté par le masque turquoise.


Il était resté trop longtemps perdu dans ses pensées et lorsqu’il dépassa un trou d’une dizaine de centimètres dans la neige, il ne le remarqua pas tout de suite. C’est en arrivant à hauteur d’une seconde éclaircie qu’il prit conscience de ce dont il s’agissait.


— Là !


Tous s’arrêtèrent pour fixer l’ouverture qu’il pointait du doigt. À l’intérieur gisait un amas imposant de cristaux de sel. Suguri le saisit à deux mains et le montra aux autres avec triomphe.


— C’est si gros que ça ? s’étonna Teru.


— Taohua avait bien dit qu’il le brisait au marteau avant de l’utiliser.


— Si les cristaux font cette taille, ça devrait nous prendre moins de temps que prévu, se réjouit un autre.


— Ça dépend… Et si c’était le seul gisement du coin ?


Celui-ci fut réprimandé pour son pessimisme.


— Ce n’est pas souterrain, normalement, les mines de sel ?


Celui-là pour son incapacité à savourer sa chance sans tout remettre en question.


Suguri se mit au travail sans attendre. La neige était bel et bien une bénédiction : les cristaux, d’un rose pâle, auraient sans doute été plus difficiles à repérer sur un sentier poussiéreux. Les renfoncements dans le manteau blanc créaient des ombres bienvenues. Si le Sel Rochedur avait peut-être pâti de son contact avec la neige, il demeurait largement utilisable.


Alors qu’il avait les yeux rivés vers un gisement plus important que les autres, Teru l’arrêta d’une main ferme sur son épaule.


— Chut ! Baisse-toi, et ne bouge pas.


Suguri s’accroupit, son corps dissimulé par les herbes hautes qui, jaunies par le froid, crissaient au moindre mouvement. Le bruit attira l’attention d’un Pokémon qui se tenait juste à côté des cristaux de sel tant convoités. Suguri était si concentré sur eux qu’il ne l’aurait pas remarqué sans l’avertissement de Teru.


Il se maudit intérieurement. Sa rencontre avec Insécateur ne lui avait donc rien appris ? Rien que la veille, il avait eu droit à une piqûre de rappel avec Archéodong. Hisui était dangereuse, et cette zone tout particulièrement. S’il continuait de perdre de vue ses environs, il finirait par le payer.


Teru, lui, avançait vers le Pokémon sans un bruit. Le voyant faire, Perilla agita les bras dans sa direction pour tenter de l’en dissuader. Il ignora ses avertissements, s’approcha un peu plus et brandit une Poké Ball vide qu’il venait de sortir de sa sacoche. De là où il était, il pourrait atteindre sa cible sans engager le combat.


Suguri détailla la créature en question. Elle était plus petite que Feurisson et son corps, d’une teinte cendrée, était accentué par endroits de taches violettes — ses griffes, en particulier. Son sang se glaça. S’il avait bien appris une chose de la faune qui peuplait Kitakami, c’était de se méfier des Pokémon qui n’avaient pas recours au camouflage.


— Teru, chuchota-t-il.


Le garçon ne donna aucun signe de l’avoir entendu. À l’instant où le Pokémon leur tourna le dos, il lança sa Poké Ball. Elle le heurta de plein fouet, arrachant un cri à la créature, avant que cette dernière ne disparaisse à l’intérieur.


Tous se figèrent tandis que la balle s’agitait furieusement sur le sol. Suguri pria pour que retentisse le craquement des étincelles signifiant que la Poké Ball s’était verrouillée.


Le mécanisme n’eut pas le temps de se déclencher. La balle se brisa en deux sous les coups du Pokémon, qui s’en échappa promptement avant de balayer les environs du regard. Il les repéra aussitôt. Teru se redressa juste à temps pour esquiver les griffes de son assaillant.


Perilla décida qu’elle en avait assez vu.


— Chimpenfeu ! En avant !


Le cri que poussa ce dernier eut le mérite de distraire le Pokémon sauvage, qui recula pour faire face à son nouvel adversaire. Teru, cependant, n’avait toujours pas renoncé à l’idée de l’attraper.


Il lança une Poké Ball juste devant lui. À la surprise de Suguri, c’est Pikachu qui en émergea, visiblement tout aussi étonné que lui par la tournure des événements.


— Cage-éclair !


Pikachu se tourna vers son porteur avec un regard interrogateur, juste assez pour ne pas voir arriver l’attaque de son opposant, qui n’allait pas laisser passer une si belle ouverture.


— Écartez-vous ! ordonna Perilla.


Suguri fit un pas en arrière, mais Teru s’entêtait.


— Je m’en occupe ! N’intervenez pas !


— Il est venimeux ! Je ne compte pas le laisser s’approcher des hommes dont j’ai la charge !


Perilla était en colère, mais cela ne suffit pas à faire changer d’avis le jeune Chercheur.


Pikachu, de son côté, n’avait pas du tout apprécié d’être tiré de sa sieste juste pour essuyer une attaque. Il grognait à présent, ses joues parcourues d’arcs électriques. Sans attendre que Teru ne lui donne le signal, il se rua sur le Pokémon gris, infligeant de lourds dégâts à ce dernier, mais pas assez pour le mettre hors d’état de nuire. Il glapit lorsque celui-ci riposta d’un nouveau coup de griffes, qui l’atteignit en plein ventre.


— Cage-éclair ! répéta Teru.


Cette fois, Pikachu s’exécuta. La capacité encercla le Pokémon sauvage pour le paralyser. Lorsque le dôme électrique se dissipa, la créature tremblait de tout son corps, chaque mouvement lui demandant bien des efforts. Suguri sentait l’adrénaline monter dans ses veines.


— Maintenant ! s’écria-t-il.


Teru lança une nouvelle Poké Ball. Son opposant voulut l’éviter, mais ses membres ne lui répondaient plus. Elle le percuta pour l’emprisonner de nouveau.


Après quelques longues secondes d’un silence tendu, le mécanisme se verrouilla, et un léger panache de fumée s’échappa du haut de la sphère.


Perilla se rua sur Teru et l’attrapa par le col de son uniforme avant qu’il n’ait pu comprendre ce qui lui arrivait.


— À quoi est-ce que tu joues ?


Il cligna des yeux, trop surpris pour se débattre.


— Je voulais juste l’attraper.


— Tu as désobéi à un ordre direct !


À ces mots, Teru s’écarta lentement, les lèvres serrées et le regard froid.


— Je ne fais pas partie du Corps de Défense.


— Tu es membre de cette délégation, dont je suis responsable, siffla-t-elle entre ses dents. Ne fais pas semblant de ne pas connaître les règles. À moins que tu ne préfères avoir cette conversation avec Shimaboshi ? Je suis sûre qu’elle aurait adoré ce coup d’éclat.


Il pointa du doigt l’ouverture non loin d’eux, d’où leur parvenait un faible éclat rose.


— La mission était de trouver du Sel Rochedur ! Ce Farfuret était sur notre chemin ! Pourquoi m’avoir laissé venir si ce n’était pas précisément pour parer à ce genre de problème ?


Leur dispute n’allait nulle part. Ni l’un ni l’autre n’était prêt à lâcher du terrain, aussi, Suguri décida qu’il valait mieux s’éloigner et faire ce pour quoi il avait parcouru tant de chemin : récolter du sel. Les hommes de Perilla ne tardèrent pas à l’imiter, et quand, un long moment plus tard, elle dut admettre que toute la discipline du monde ne ferait pas changer Teru d’avis, la charrette était chargée du précieux minéral et prête à redescendre la montagne.


— Si j’ai quoi que ce soit à te reprocher d’ici à notre retour au village, je te ferai personnellement renvoyer à Johto, avertit-elle avec un regard noir. Suis-je claire ?


Teru acquiesça et rabattit sa visière sur ses yeux.


— Soigne ton Pikachu avant notre départ.


Il se tourna vers ce dernier, qui avait trouvé refuge sur les genoux de Suguri. Le poison de Farfuret faisait toujours effet, et la surface de son ventre brûlait d’un feu inquiétant.


La façade de détermination qu’il affichait jusqu’alors s’effondra. Il combla la distance qui le séparait de son Pokémon et s’empressa de vider sa sacoche pour trouver de quoi panser ses plaies.


Pikachu, trop faible pour protester, laissa échapper un gémissement de douleur lorsque son partenaire étala l’onguent jaunâtre censé le soulager. Teru le banda pour l’empêcher de lécher la plaie, avant de le récompenser de quelques baies Framby pour sa patience. En quelques minutes, Pikachu avait retrouvé de l’énergie. Même après avoir fini son encas, il continua de lécher la main de Teru. Suguri vit les prunelles du garçon luire à ce geste tandis que ses joues se coloraient de rouge. Il détourna le regard de peur de l’embarrasser. Perilla avait remarqué la scène, et c’est d’une voix un peu plus douce qu’elle annonça :


— Notre mission est accomplie. Rentrons.




* * *




Ils entamèrent leur descente après s’être mis d’accord pour passer par l’est. La pente était plus abrupte de ce côté de la montagne, mais la route, plus courte, leur ferait gagner une précieuse journée de marche. Ils avaient tous hâte de retrouver le confort et la sécurité du village. Même Rhinocorne, qui était pourtant né sur ce terrain accidenté, semblait las du voyage.


Ils rencontrèrent moins d’embûches qu’à l’aller. La météo était plus clémente, et maintenant qu’ils avaient démonté les roues de la charrette pour en faire un traîneau de fortune, l’inclinaison du sol jouait en leur faveur.


Après une courte pause pour les remettre en place, ils s’engagèrent dans une grotte, dernier obstacle avant qu’ils ne parviennent jusqu’au pied de la montagne et laissent derrière eux ses dangers.


À l’intérieur, il faisait sombre. Les torches leur permettaient de voir à quelques mètres devant eux, mais c’était tout. L’écho n’aidant pas, il n’était pas rare que l’un d’entre eux sursaute à un bruit inattendu, juste pour se rendre compte que quelque Nosferapti venait de s’enfuir, dérangé par la lueur vacillante du feu.


— Ils sont plutôt calmes, s’étonna Perilla.


— Ce sont des Pokémon nocturnes. De jour, ils préfèrent fuir s’ils ne sont pas sûrs de ce à quoi ils ont affaire, expliqua Teru.


Il avançait plus lentement que les autres, Pikachu lové au creux de ses bras. Il avait bien tenté de faire rentrer ce dernier dans sa Poké Ball pour leur faciliter le voyage, mais Pikachu avait rechigné et Teru, qui se sentait coupable de l’avoir exposé aux griffes venimeuses de Farfuret, avait finalement rendu les armes. Son partenaire dormait à présent tandis qu’il progressait avec précaution sur le sol inégal, gauche de ne pas pouvoir bouger ses bras pour garder son équilibre.


— Si je pensais voir ça un jour… marmonna le garçon, les yeux baissés vers son Pokémon.


Suguri esquissa un sourire et caressa Verpom. Fouinette avait fait naître en lui l’instinct qui guidait ce geste, mais était-ce la même chose pour son partenaire ? La pomme était son abri, pas son corps en tant que tel.


Alors qu’il était aux prises avec cette drôle de question, un son se fit entendre derrière eux. Suguri se figea. Le crissement des gravats indiquait une chose : cette fois, ce n’était pas un Nosferapti.


Teru l’avait entendu aussi. Il enveloppa un peu plus Pikachu de ses bras, sur ses gardes.


Suguri réfléchit au quart de tour. Peut-être était-il plus sûr de sortir Feurisson de sa Poké Ball, mais Teru avait les mains prises, et le Pokémon avait veillé toute la nuit pour les tenir au chaud malgré la neige. Il ne serait pas au meilleur de sa forme pour les défendre d’une nouvelle attaque. Quant à Pikachu, il était hors de question qu’il retourne au combat dans l’immédiat.


Le reste du groupe s’éloignait sans se rendre compte que les deux garçons étaient restés derrière. S’il élevait la voix pour leur dire de s’arrêter, ferait-il fuir le Pokémon tapi dans l’ombre ? Ou, au contraire, attirerait-il l’attention d’un nouveau prédateur ?


Le son continuait, se rapprochait. Suguri serra les dents.


— Verpom…


Le Pokémon se tenait prêt. Conscient que l’effet de surprise serait sa seule arme réelle, il bondit au sol pour se retirer hors du halo orangé que projetaient les torches.


Le silence se fit. Suguri balaya les alentours du regard. Il n’y avait personne.


Soudain, une ombre jaillit d’une faille dans la roche. Elle se rua vers Teru, gueule grande ouverte, ses dents comme des couteaux d’ivoire scintillant dans l’obscurité.


— Repli !


Verpom s’interposa entre le monstre et sa cible, avant de se réfugier dans son nid pour en faire un bouclier impénétrable. Suguri savait que les pommes des Verpom durcissaient tant qu’elles étaient occupées, mais il ne s’attendait pas à voir l’une des canines du Griknot se briser net. Il reconnaissait le Pokémon pour avoir vu son illustration dans le Pokédex : ce dernier faisait partie des espèces dont Teru avait rangé les fiches à part, bien que Suguri ne sache pas pourquoi. Était-il plus à craindre encore que Farfuret ?


En tout cas, il n’en avait pas l’air. Passé son attaque-surprise, il tituba, hébété d’y avoir laissé un croc. L’expérience ne lui avait visiblement rien appris : il abattit sa mâchoire sur Verpom à nouveau, pour le même résultat.


— Mais qu’est-ce que…


Suguri sentait la tension se relâcher dans ses épaules. Il n’avait pas affaire à une grande menace ; juste à un jeune dragon avec des yeux plus gros que le ventre. Le tout, à présent, était de parvenir à le faire déguerpir.


— Verpom, étonnement !


À ces mots, le Pokémon surgit hors de sa pomme, sa stratégie exactement la même que celle de son adversaire quelques secondes plus tôt. Cela n’empêcha pas Griknot de sursauter violemment pour battre en retraite. Suguri l’observa se retirer tant bien que mal, après s’être cogné le front deux fois sur le haut de la faille où il finit par retourner.


— Il n’était pas très malin, celui-ci… J’espère que ça ira, ses dents. Tout va bien ? demanda-t-il en se tournant vers Teru.


Il se figea en voyant le jeune homme à terre, les paupières serrées, sa respiration saccadée. Il n’avait pas lâché Pikachu, mais serrait celui-ci tellement fort que le Pokémon s’était réveillé et se tortillait pour tenter d’échapper à son étreinte avec une plainte sonore.


Suguri, déconcerté, mit un instant à réagir. Il posa ses mains sur les poignets de Teru pour permettre à Pikachu de s’extraire de là. Le garçon se laissa faire, le corps raide malgré sa bonne volonté. Il était blanc comme un linge. C’est en voyant ses mains trembler que Suguri comprit enfin ce qui lui arrivait.


— Il s’est enfui, dit-il d’une voix qu’il voulait rassurante. Je ne pense pas qu’on le reverra.


Teru acquiesça faiblement, le regard rivé droit devant lui.


— Tu penses pouvoir te relever ?


Il se mordit la lèvre inférieure.


— Je veux sortir d’ici, chuchota-t-il. Il pourrait y en avoir d’autres.


Suguri lui prit le bras pour le passer autour de ses épaules, avant de le hisser debout. Teru vacilla, et Suguri jugea préférable de ne pas le lâcher tout de suite. Au lieu de cela, il saisit les Poké Ball de Pikachu et Verpom.


— Je sais que vous préféreriez rester avec nous, mais pour le moment, ce serait plus simple si vous rentriez. Juste le temps qu’on soit à l’air libre, promit-il.


Verpom regagna sa Poké Ball sans problème. Pikachu, lui, eut un regard inquiet pour son partenaire. Il l’avait protégé jusque-là. Pourquoi ce changement brutal d’attitude ? À vrai dire, Suguri se posait la même question.


Une fois les deux Pokémon en sécurité, les deux garçons se remirent en marche, impatients de rattraper le groupe et de pouvoir retrouver la lumière du soleil.


Suguri n’avait pas pour habitude de se mêler de ce qui ne le regardait pas, mais il avait besoin d’en avoir le cœur net.


— Dis, Teru… En quoi Griknot est si différent de Farfuret, pour toi ?


Le garçon, qui avait retrouvé un peu de couleurs, n’eut aucun mal à déceler le sous-entendu dans la question.


— Je n’ai pas peur des Pokémon, en général… soupira-t-il. En tant que chercheur, on finit par s’habituer à eux. Même les plus menaçants. Shō s’approcherait d’un Ursaring comme si ce n’était qu’un petit Mustébouée…


— Je ne crois pas que Laventon puisse en dire autant.


Teru ne put retenir un rire. L’entendre rassura Suguri.


— Perilla avait raison d’être en colère… J’ai été trop téméraire, tout à l’heure. J’avais oublié que je n’étais pas en mission de recherches. Mais je suis content d’avoir réussi à le capturer. Moi aussi, j’en suis capable.


Il s’empara de la Poké Ball où était enfermé Farfuret et la contempla un instant.


— C’est peut-être idiot, mais il me fait toujours moins peur qu’un dragon.


Suguri sentit ses lèvres s’entrouvrir et retint ses mots, de crainte que sa surprise ne soit trop évidente.


— Je ne le fais pas exprès, poursuivit Teru. J’ai beau essayer de me raisonner, je reste coincé sur place et mon corps refuse de bouger. C’est toujours comme ça.


— Pas avec Verpom, remarqua Suguri.


Teru prit un air confus.


— Non… ? Il est de type plante… pas vrai ?


— Il évolue en dragon, donc je ne pense pas qu’il soit seulement de type plante. Après, je dois reconnaître que dans son genre, il n’est pas très menaçant.


— Assez pour faire peur à Griknot.


— Je crois qu’on a eu de la chance de tomber sur lui plutôt qu’un autre… Ce n’était clairement pas le plus brillant de la famille.


Cette fois, ils s’esclaffèrent tous les deux. Leur voix fit réagir le Corps de Défense, qui n’était plus très loin devant.


— C’est bon, ils sont là !


Teru se frotta la nuque de sa main libre.


— Perilla va encore me passer un savon.


— Pas qu’à toi…


Teru s’écarta de Suguri, qui relâcha sa prise sans un mot.


— Ça va mieux, je peux marcher tout seul. Je passe devant, au moins le temps que Perilla ait fini son sermon.


— Tu n’as pas besoin.


Il haussa les épaules.


— Non, mais j’ai l’habitude. Ça ne me dérange pas.


Suguri savait reconnaître un mensonge quand il en entendait. Il ne comprenait pas vraiment le sens de celui-ci, aussi se contenta-t-il de faire comme si de rien n’était.


— Au fait, Suguri ?


Il releva la tête. Teru souriait, le regard fuyant.


— Merci. Pour tout à l’heure.


Il répondit d’un bref hochement de tête, soudain gêné. Il y avait une sincérité dans la voix de Teru à laquelle il ne savait que répondre. Il n’avait pas fait grand-chose. Alors, pour se donner contenance, il marmonna simplement :


— Dépêchons-nous de rentrer.




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