Par un miracle que Suguri ne s’expliquait toujours pas, la branche de bouleau qu’il avait ramassé dans les Plaines Obsidiennes avait survécu à ses mésaventures avec Insécateur. Elle ne fit pas long feu, cependant, face à l’envie de Zeiyu.
— Je peux l’avoir ? demanda celle-ci un matin alors que Suguri sortait tout juste de chez Teru.
Il ne s’étonna pas de l’absence de bonjour, mais plutôt du fait qu’elle attende sa permission. D’ordinaire, elle se serait simplement servie.
— Qu’est-ce que tu comptes en faire ? questionna-t-il en ramassant le morceau de bois qu’il avait laissé à sécher dehors durant la nuit.
— Aucune idée. Je verrais ce qui en sort.
Elle se figea une seconde, puis regarda méthodiquement autour d’elle avant de tordre les lèvres, embêtée.
— Tu as un couteau ?
— Pas ici.
— Si vous cherchez un outil, fit une voix encore ensommeillée derrière eux, Zenryo nous laisse toujours emprunter ceux de l’atelier, à côté de la cantine.
Shō s’étira longuement, le visage tourné vers le ciel, comme si elle cherchait à absorber le moindre rayon de soleil que voulait bien leur accordait l’hiver naissant. Sans son uniforme, les cheveux libres, elle avait l’air d’une tout autre personne.
— Ne traîne pas trop, ceci dit. On retourne dans les plaines dès qu’on aura eu le temps d’avaler quelque chose.
Zeiyu acquiesça, docile et enthousiaste comme Suguri ne l’avait plus vue depuis longtemps. Elle qui ne s’était jamais entendue qu’à grand peine avec les autres enfants du village semblait, pour le coup, apprécier la compagnie de la jeune femme aux longs cheveux d’ébène et au calme contagieux.
— Vous continuez d’observer les Pachirisu ?
Shō confirma d’un signe de tête, un sourire sur les lèvres.
— Ce genre de recherches prend du temps. Ça tombe bien, à cette saison, il ne se passe pas grand-chose. La nature est dormante. Enfin… pas encore tout à fait, mais on y vient. Ces petites boules de poils nous donnent de quoi nous occuper pour un risque minimal, ça change un peu, ajouta-t-elle avec un clin d’œil pour Suguri.
— Je n’étais pas…
Il s’arrêta avant de proférer un mensonge. Si, il était inquiet, au moins un peu. Les Pokémon avaient beau le fasciner, il n’était pas prêt d’oublier sa mésaventure de la veille, et il n’était pas serein à l’idée que Zeiyu puisse se mettre sciemment dans ce genre de situations. Mais, contrairement à lui, elle l’avait choisi.
Il baissa la tête, confus par les émotions contradictoires qui se disputaient son attention. Dans le tourbillon de nouveauté et d’inconnu au sein duquel Zeiyu l’avait plongé, elle demeurait son point d’appui, un repère, comme un phare dans la brume. Parfois, il lui en voulait et la colère faisait battre le sang à ses tempes. D’autres, il était soulagé qu’elle soit là, auprès de lui et égale à elle-même. S’il n’était pas mécontent que le second cas de figure se fasse de plus en plus fréquent, il avait peur de ce qui se passerait s’ils n’avaient pas une discussion sérieuse, tôt ou tard, à propos de la manière dont ils étaient arrivés à Hisui.
Zeiyu s’éclipsa pour se rendre à l’atelier tandis que Shō retourna brièvement à l’intérieur pour sortir la jarre d’eau potable et la remplir à la réserve que leur bloc de baraquements partageait. Suguri fit de même avec la sienne, savourant le silence rompu seulement par le bruit de l’eau que l’on verse ainsi que du chant des Étourmis au loin.
Il s’attendait à ce que Shō tente de lui faire la conversation — Teru avait cette tendance indéniable — mais elle fredonnait, tout absorbée par sa tâche. Il la laissa à sa rêverie, content de voir qu’ils avaient plus en commun que ce que l’assurance de la jeune femme lui avait fait imaginer.
À l’intérieur de la maison, Teru n’était pas plus réveillé que sa voisine. Assis dans son futon, pas encore tout à fait résolu à en sortir, il se frotta les paupières en voyant Suguri rentrer avec l’eau potable. Il marmonna un « merci » tout juste compréhensible, avant de retomber sur le flanc dans une position qui n’était pas sans rappeler celle qu’avait adoptée Héricendre auprès du feu, la veille. Suguri réprima un rire.
Était-ce parce qu’il avait grandi auprès de ses grands-parents ? Ces derniers se levaient avec le soleil. Son grand-père rechignait à se coucher tant que son travail n’était pas accompli, tandis que sa grand-mère insistait pour que tous dorment une ou deux heures après la tombée de la nuit, tout au plus. À son grand dam, Zeiyu était la seule de la maisonnée à bien vouloir honorer cette volonté. Suguri songea avec une pointe de regret que la vieille femme serait ravie de son rythme de sommeil actuel, si seulement elle était là pour le voir.
* * *
Plusieurs minutes s’écoulèrent. Alors que Teru semblait enfin vouloir émerger de sa chrysalide de couvertures et de draps, trois coups nets retentirent à la porte. Suguri alla ouvrir.
— Le responsable de l’atelier m’a dit que le Corps des Artisans est attendu au siège immédiatement, l’informa Zeiyu.
Il la remercia et avisa son uniforme, accroché près de l’âtre, avant de passer ses mains à l’intérieur des manches. Le tissu était encore un peu humide, mais il faudrait qu’il fasse avec.
Une fois changé, il se rendit au quartier général des Artisans, le trajet bien plus court à présent qu’il savait où ce dernier se trouvait. La pièce qui leur était allouée semblait bien étroite lorsqu’ils y étaient tous réunis. Suguri observa rapidement les hommes et les femmes qui se trouvaient là, songeant qu’il serait de bon ton de reconnaître ses collègues même quand ceux-ci ne revêtaient pas leur uniforme. Il abandonna rapidement : ce n’était pas son fort, et Taohua semblait vouloir leur attention pleine et entière.
— Bien, commençons. Vous n’êtes pas sans savoir que l’hiver arrive…
Des rires parcoururent la salle. Les nuits étaient suffisamment froides pour que l’information n’ait échappé à personne. Même si aujourd’hui le temps se voulait clément, à l’extérieur, l’herbe était encore recouverte d’une fine couche de gel là où les bâtiments entravaient les rayons du soleil.
— Nos ressources en sel rochedur sont absolument cruciales pour la bonne préservation de nos aliments. Cependant, la tempête du mois dernier a fait des dégâts considérables à la toiture du grenier où nous les entreposions.
C’était la première fois que Suguri entendait cet incident être mentionné, mais aucun autre membre ne laissa transparaître la moindre surprise. Sans doute devinaient-ils ce qui allait suivre.
— Avec l’aide du Corps des Agriculteurs et le soutien financier du groupe Galaxie dans son ensemble, nous avons pu compenser une partie de ces pertes en achetant du sel venant du continent. Néanmoins…
Ce seul mot fit s’assombrir les visages dans l’auditoire.
— … nos stocks ne nous permettraient pas d’essuyer le moindre imprévu. C’est pourquoi j’ai décidé de diligenter un groupe pour nous procurer plus de sel. Vous partiriez pour le Contrefort Couronné avec une escorte composée de six membres du Corps de Défense.
Il y eut des murmures.
— Six ?
— C’est si dangereux que ça ?
— La dernière délégation a été attaquée par un groupe de Pokémon sauvages…
— Bien évidemment, reprit Taohua d’une voix forte pour couvrir celles de ses subordonnés, étant donné la longueur du trajet et la difficulté de la tâche, je préférerais ne pas avoir à désigner moi-même ceux qui se chargeront de cette mission. Y a-t-il des volontaires ?
Ne lui répondirent que des regards fuyants et un silence gêné. L’un des hommes, moins solidaire du groupe que les autres, lança le nom d’un de ses collègues.
— Tu y es déjà allé au printemps dernier ! Tu aurais moins de mal à savoir où trouver du sel !
D’autres s’indignèrent de le voir jeté en pâture de la sorte.
— Pourquoi lui plutôt que toi ? Il n’y a pas de raison que ce soit toujours les mêmes qui soient affectés aux missions les plus dangereuses !
La discussion ne tarda pas à s’échauffer plus encore, jusqu’à ce que quelqu’un remarque la présence de Suguri.
— Si chacun doit prendre sa part, alors ce ne serait que justice que le nouveau s’en charge !
— Est-ce qu’on peut vraiment compter sur lui ? On ne le connait pas encore. Taohua a raison, si le sel venait à manquer…
— Justement ! On ferait d’une pierre deux coups ! Si le petit jeune mène la mission à bien, il aura prouvé sa valeur et montré qu’il était digne de confiance, argua un artisan plus âgé.
Plusieurs personnes acquiescèrent. D’autres semblaient encore inquiètes, parmi lesquelles Taohua, qui toisa Suguri durant de longues secondes avant de rendre sa décision.
— Soit. Suguri se rendra au Contrefort Couronné pour se procurer le sel rochedur. Pourra-t-il compter sur la présence d’autres volontaires ?
À nouveau, ce même silence assourdissant.
L’expression de Taohua s’assombrit.
— Bien. Vous pouvez disposer.
* * *
Suguri retrouva Zeiyu, Shō et Teru devant le siège, alors qu’ils étaient sur le point de prendre la route pour la journée. Avisant son teint blême, Zeiyu se figea.
— Il s’est passé quelque chose ?
Il déglutit, la gorge sèche.
— On m’a confié une mission…
Il raconta ce qui venait de se produire un niveau plus bas, dans la salle du Corps des Artisans. Zeiyu ne réalisa pas tout de suite l’ampleur de la tâche, mais quand il prononça les mots « Contrefort Couronné », elle ne manqua pas le changement d’expression immédiat de Teru et Shō.
— Et Taohua a donné son accord ? gronda celle-ci. L’accès à cette zone est censé être restreint aux membres gradés.
— Personne d’autre ne voulait y aller…
— Ne me dis pas que tu t’es proposé ? s’écria Zeiyu.
Il secoua la tête avec vigueur.
— Quelqu’un a suggéré que j’y aille, comme une sorte de test, et…
Zeiyu serra les paupières avant de s’élancer vers la porte du siège. Suguri la retint juste à temps, ses doigts fermement agrippés autour de son poignet. Elle s’arrêta avec un regard noir. Le souvenir de ce qui s’était passé la dernière fois qu’il l’avait retenue ainsi lui revint en mémoire et il se sentit vaciller. Pour autant, il ne lâcha pas prise.
— Je vais parler à ton chef, dit-elle à voix basse. Il est hors de question qu’ils te jettent en pâture comme ça sous prétexte que tu es le dernier arrivé.
— Non. J’ai accepté. Je vais y aller.
— Tu n’es pas obligé de tenir parole, intervint Teru. S’ils ont profité du fait que tu ne savais pas vraiment où ils t’envoyaient…
— Taohua m’a pris à part, après que tout le monde soit parti, le coupa Suguri. Il a proposé de désigner un membre plus expérimenté à ma place. J’ai refusé.
Teru, confus, n’insista pas plus. On ne pouvait pas en dire autant de Zeiyu. Dans un souffle où couvait l’orage, elle lui dit :
— Pourquoi est-ce que tu es toujours comme ça ?
Shō se raidit. Teru, lui, fit un pas en arrière, conscient qu’il valait mieux ne plus intervenir.
— Tu te laisses marcher dessus par le premier venu et tu n’essaies même pas de te défendre ! Pourquoi est-ce que c’est toujours à moi de le faire ? Pourquoi est-ce que tu n’es pas fichu de dire ce que tu penses ?
— Je ne t’ai jamais rien demandé !
Tous trois sursautèrent. Suguri avait crié plus fort qu’il ne l’avait voulu, mais à présent, les digues qu’il avait bâties avec tant de soin cédaient les unes après les autres.
— C’est toi qui te mêles toujours de ce qui ne te regarde pas ! Tu ne m’écoutes jamais et tu prends toutes les décisions à ma place ! Même quand on était gamin et que tu te battais avec les garçons du village, tu disais que c’était ma faute, mais tu ne m’as jamais demandé mon avis ! Je n’ai pas besoin que tu prennes ma défense sans arrêt ! Je pourrais très bien me débrouiller tout seul, si seulement tu me laissais une chance d’essayer !
Il s’arrêta une seconde, essoufflé. Zeiyu ne manqua pas d’en profiter pour riposter :
— Si je t’étouffe à ce point, pourquoi est-ce que tu t’es embêté à venir me chercher quand j’ai quitté Kitakami, alors ? Tu aurais dû être content ! Ta liberté était à portée de main !
Le sarcasme était palpable.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Dis-moi, j’aimerais comprendre. Tu as eu peur de te retrouver seul avec grand-père et grand-mère ? Tu dis que je ne t’écoute pas, mais tu sais que c’est faux. Je suis la seule dans cette maison qui s’inquiète un tant soit peu de ce que tu penses. De ce que tu veux vraiment.
Suguri eut un rire méprisant.
— Mais bien sûr. Tu sais tout mieux que tout le monde. C’est pour ça que tu te permets de faire n’importe quoi : tant que c’est pour mon bien… C’est pratique, comme excuse. La vérité, c’est que tu ne penses qu’à toi.
Zeiyu ôta sa main d’un geste sec, sans pour autant reculer. Elle et Suguri se toisaient avec une colère froide qui n’avait rien à envier à toutes ces fois où ils en étaient venus aux mains.
— Oui, je pense à moi. C’est normal. Ce que je voudrais, c’est que tu penses un peu à toi, toi aussi.
— Pardon ?
— Tu m’as très bien comprise. Qu’est-ce qui se passe quand tu arrêtes de faire exactement ce qu’on attend de toi ? Tu es qui, quand on te retire l’atelier de grand-père ?
— Je ne vois pas ce que ça a à voir avec…
— Ah, tu ne vois pas ? Tu dormais à peine, tu ne mangeais plus, tu n’avais même pas le courage d’avouer que tu voulais juste une soirée de libre pour aller au festival, tout ça juste parce que grand-père compte sur toi pour prendre sa relève. Je peux te poser une question, Sugu ? Est-ce que tu les aimes, ces masques que tu passes des heures à fabriquer ? Est-ce que tu en es fier ? Ou bien est-ce que tu fais tout ça juste parce que grand-père te le demande ?
Sa gorge se noua. Il voulait nier en bloc, mais la douleur dans sa poitrine l’en empêchait. Zeiyu n’avait aucune intention de l’épargner.
— Je peux t’avouer quelque chose ? Je ne me sens pas coupable de t’avoir amené ici. Ce n’était pas prévu, certes. Mais j’espérais que ça te donnerait l’occasion de voir plus loin que les quatre murs de l’atelier. Tu parles d’une blague ! À la seconde où tu ne peux plus te tuer à la tâche pour les beaux yeux de grand-père, tu décides de te sacrifier pour de parfaits inconnus qui se moquent bien de ce qui pourrait t’arriver. Tu sais quoi ? J’en ai assez. Tu trouves que je me mêle de ce qui ne me regarde pas ? Soit. Débrouille-toi. Mais ne viens pas pleurer quand tu te rendras compte que tout ce que les autres retiennent de toi, c’est ton côté docile et trop crédule.
Il sentit la bile monter d’un coup. Zeiyu tourna les talons et s’éloigna à grands pas vers la sortie du village. Shō et Teru restaient immobiles, guettant la réaction de Suguri. Ses yeux s’embuèrent, mais même si son nez le brûlait furieusement, il retint ses larmes. Il avait pris sa décision, et ce n’était pas les reproches assassins de sa sœur qui le feraient changer d’avis.
— Tu devrais peut-être la rattraper ? finit par murmurer Teru à l’adresse de Shō.
— Le garde ne la laissera pas sortir du village sans moi.
— Comment est-ce que tu en es sûre ?
— Parce que je le lui ai demandé, grommela-t-elle. Zeiyu est une tête brûlée. Je préfère garder un œil sur elle, mais ce n’est pas comme si je pouvais la suivre en permanence.
Elle désigna Suguri d’un mouvement de la tête.
— Qu’est-ce qu’on fait de lui ? S’il lui arrive quoi que ce soit, Shimaboshi ne nous laissera pas nous en tirer à si bon compte.
— En l’occurrence, c’est plutôt à Taohua qu’elle s’en prendrait, mais…
Teru croisa les bras sur sa poitrine, le visage fermé.
— Non, elle nous ferait juste notre fête à tous.
— N’est-ce pas ? Je suis censée continuer l’observation des Pachirisu, se désola Shō. Les Contreforts couronnés sont à plusieurs jours de marche. La délégation ne sera pas de retour avant une semaine, si tout se passe bien… Une semaine d’observation de perdue… Et on n’aurait aucune chance de rattraper ça avant l’année prochaine…
Elle massait son front du bout des doigts tout en soupirant. Suguri ne voyait pas pourquoi elle se sentait ainsi responsable. Il s’était mis dans cette situation tout seul et, de surcroît, il partait avec une escorte qui, de l’aveu de tous au Corps des Artisans, semblait considérable. Teru, cependant, semblait du même avis que Shō.
— Je peux y aller. Tu n’as pas besoin d’abandonner tes recherches en cours.
Elle s’étonna.
— Tu penses que Shimaboshi te laisserait…
Il l’interrompit en tapotant l’insigne sur sa poitrine. Le sceau du Groupe Galaxie était l’élément le plus évident, mais Shō savait où regarder. Elle écarquilla les yeux avec une mine réjouie.
— Tu as été promu ? Pourquoi est-ce que tu ne m’as rien dit ?
— C’est ma quatrième étoile après plus de deux ans ici, dit-il en effleurant les infimes gravures sur la bordure de son insigne. Tu as obtenu la tienne en moins d’un an…
— Qu’est-ce que ça peut faire ? On devrait célébrer ça dignement !
Elle fit volte-face pour se tourner vers Suguri, se souvenant soudain de comment ils en étaient arrivés à aborder ce sujet.
— Euh… pardon. Il y a d’autres priorités. Tu es sûr de toi ? Tu n’y es encore jamais allé. L’ascension est loin d’être une partie de plaisir.
Teru haussa les épaules avec une assurance à laquelle Suguri ne croyait qu’à moitié.
— C’est une bonne occasion. Le Corps de Défense envoie toujours plus de monde pour les Artisans que pour nous, et avec le froid, les Pokémon seront moins actifs que d’habitude.
— Il n’y a pas que les Pokémon qui sont dangereux, là-bas, s’entêta Shō. Avec l’altitude, il y a fort à parier que les chemins seront déjà enneigés. C’est déjà facile de se perdre en temps normal, et puis…
— Shō.
Elle se tut, cligna des yeux, avant qu’un sourire contrit ne se dessine sur ses lèvres.
— Désolée. Je m’en fais trop.
Teru acquiesça.
— Je vais demander son accord à Shimaboshi. Tu sais ce que ça signifie, si elle me laisse les accompagner ?
La jeune femme hocha la tête à son tour.
— Elle a l’œil. Elle ne laisserait jamais quiconque accepter une mission trop dangereuse pour être accomplie.
Les paupières serrées, elle prit une grande inspiration.
— Soyez prudents, tous les deux.
Teru porta un poing à sa poitrine.
— Compte sur nous !
* * *
Shimaboshi accepta sans mal la requête de Teru, non sans s’attarder sur Suguri, qui se tenait en retrait dans un coin de la pièce.
— Taohua m’a raconté ce qui s’était passé. En ce qui me concerne, j’apprécie le cran dont tu fais preuve, mais je te conseille de ne pas prendre de risques inutiles. S’il venait à t’arriver quelque chose, ce serait aux autres membres du groupe d’assumer le poids de ton inconscience.
Il tressaillit. Il ne s’attendait pas au reproche, n’ayant pas pris le temps de considérer les choses sous cet angle. Le sang lui monta aux joues.
— Je ferai attention.
— J’espère bien. J’envoie l’une de mes rares recrues avec toi. Faites en sorte de revenir en un seul morceau.
Ils prirent congé. Teru poussa un long soupir en refermant la porte du bureau derrière lui.
— La cheffe est… intense, quand elle veut.
Suguri n’osa pas rebondir. Répondre à Zeiyu lui avait semblé naturel, et dans une certaine mesure, il pensait vraiment ce qu’il lui avait dit. Ce n’était que maintenant, alors que sa colère était un peu retombée, qu’il décelait la part de vérité dans ses remontrances.
Laventon intercepta les deux jeunes hommes avant qu’ils n’aient pu sortir du bâtiment.
— Teru ! J’ai entendu que tu te rendais au Contrefort Couronné ?
La question était rhétorique et le sourire du professeur sans équivoque.
— Viens par ici une seconde. J’aurais un service à te demander.
N’ayant pas le choix, Teru s’engouffra dans la salle d’étude du professeur, Suguri sur les talons. La pièce était dans un désordre innommable à côté duquel les piles de papier de Shimaboshi faisaient pâle figure. Au centre trônait un kotatsu dont le plateau de bois, censé retenir la couverture qui gardait la chaleur piégée sous la table, avait disparu on ne sait où. Des livres jonchaient le sol comme le bureau et rendaient ce dernier inutilisable. Il y avait bien des bibliothèques, plus, à vrai dire, que Suguri n’en avait jamais vu, mais leurs étagères croulaient sous les tomes divers, chaque espace disponible savamment exploité, à tel point que le bois n’avait pas la place de se déformer sous le poids des ouvrages qu’il abritait. Comme si cela ne suffisait pas, une étrange machine, un bac d’eau massif ainsi qu’un bonsaï d’une taille respectable occupaient le peu d’espace restant. Suguri, ne sachant où se mettre pour ne déranger personne, se plaça sous le pin. De là, il remarqua que l’aquarium n’était pas juste un étrange caprice du professeur : il abritait un Pokémon aquatique bleu et blanc, le ventre orné d’un coquillage, qui somnolait tout en se laissant flotter à la surface de l’eau.
— Est-ce que tu connais déjà l’itinéraire que vous allez emprunter ?
— Pas encore, mais je suppose qu’on passerait par l’est. L’ascension est moins rude, et c’est une expédition du Corps des Artisans. Ils privilégieront la sécurité des membres et des marchandises.
Teru se tourna vers Suguri, l’air d’attendre son approbation. Il n’avait pas réalisé qu’étant le seul artisan à participer, il serait, en un sens, le chef des opérations.
— Euh… je suppose ? Je ne connais pas la région.
— Le Corps de Défense décidera du trajet pour atteindre le Contrefort Couronné, le rassura aussitôt Teru. Tout ce qui nous importe, ici, c’est de savoir où aller une fois qu’on y sera. Taohua a dû te dire où il serait le plus facile de se procurer du sel rochedur ?
Il hocha la tête. Son supérieur lui en avait touché quelques mots, mais les noms de lieux qu’il lui avait donnés lui paraissaient bien abstraits au vu de ce que l’on attendait de lui.
— Il m’a parlé de l’Ancienne Carrière et du Sentier Céleste. Selon lui, ce que je trouverai là-bas devrait suffire à combler les besoins du village pour le moment.
Teru et Laventon échangèrent un regard pensif.
— L’Ancienne Carrière sera plus facile d’accès depuis notre camp de base, commenta le professeur. Cependant…
Il se tourna vers la fenêtre, qui déversait une douce lumière à travers les voiles dont elle était parée.
— Il serait sans doute plus prudent de vous focaliser sur le Sentier Céleste, au moins en première instance. Si Shō vous accompagnait, les choses seraient différentes, mais…
Suguri vit l’expression de Teru changer en une fraction de seconde. Il se reprit vite, mais pas assez pour que le dépit et l’impatience qu’il réprimait de son mieux n’échappent à Suguri.
— Le Sentier Céleste, donc ! reprit Laventon, qui ne s’était rendu compte de rien. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion d’étudier les Pokémon du Contrefort Couronné. D’après Shō, il y aurait des Onix dans cette zone. Elle en aurait aperçu un qui avait l’air… différent ? Il s’agit peut-être de son évolution. Si jamais tu le vois, toi aussi, observe le plus en détail et prends des notes ! Ah, et si tu croises un Eoko…
Laventon continua sur sa lancée pendant un long moment, jusqu’à ce que Teru s’interpose :
— Professeur, si on reste plusieurs semaines sur place, on aura du mal à redescendre avec la neige. Je pense que Taohua veut son sel avant l’arrivée du printemps. Il faut aussi qu’on se prépare…
Laventon s’excusa de s’être laissé emporter puis confia papier et graphite à Teru.
— Mieux vaut prévenir que guérir ! sourit-il en les libérant enfin.
Teru rangea les feuillets dans sa sacoche et sortit après un bref salut. Suguri s’empressa de l’imiter.
Dehors, le silence se prolongea durant plusieurs minutes. Le sourire poli de Teru avait disparu, et il ne pipa mot jusqu’à ce qu’ils arrivent au bout de l’allée qui débouchait sur la plage plus à l’ouest. Au portail qui marquait la frontière du village, il s’arrêta.
— Je vais faire un tour, je n’en ai pas pour longtemps. Est-ce que tu peux rassembler des vivres pour nous deux, de quoi tenir une dizaine de jours ? Le Corps de Défense pourvoit à ses propres membres, ne t’en fais pas pour eux.
Suguri confirma d’un signe de tête. Après un instant d’hésitation, Teru ajouta :
— Va voir à la boutique et achète des Poké Ball, s’ils en ont. Je pourrais en avoir besoin.
Il lui confia un peu d’argent à cet effet. Suguri accepta sans broncher, songeant néanmoins que si le stock de la boutique était insuffisant, il avait encore le temps d’en confectionner quelques-unes avant leur départ.
— Merci, fit Teru d’une voix plate.
Il fit volte-face et sortit du village d’un pas décidé.
Zeiyu avait souvent reproché à Suguri son manque de capacité à lire entre les lignes. Ces remarques l’agaçaient. Elle était peut-être plus à même que lui de comprendre les sous-entendus, mais cela ne l’empêchait pas de faire preuve d’une absence totale de considération envers ses interlocuteurs. De plus, Suguri n’était pas inepte lorsqu’il s’agissait de déceler un malaise chez les autres. Il ne savait juste pas quoi faire de cette information, à part se figer et garder le silence pour observer.
Jusqu’ici, il avait été persuadé que Teru s’entendait bien avec Shō. Il n’en était plus si sûr : la remarque du professeur à son propos avait blessé Teru. Ce qu’il avait interprété comme de la modestie de la part du garçon était sans doute un problème plus profond.
Lorsque Teru disparut au tournant, derrière la colline, Suguri remisa cette pensée dans un coin de son esprit. Ils ne se connaissaient que depuis peu et la question ne le regardait pas. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était éviter le sujet pour ne pas risquer de mettre de l’huile sur le feu, en espérant que cela suffirait.
Et, songea-t-il, quelques Poké Balls de plus ne pourraient pas faire de mal.