Le faiseur de masques

Chapitre 7 : Terres sauvages

Par Orube

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Le siège du Groupe Galaxie n’était pas très difficile à repérer. D’où qu’on se tienne dans le village, on pouvait voir sa toiture bleue ornée de statues de Magicarpe. Le problème, c’était de trouver la bonne salle au sein de l’immense bâtisse qui s’étalait sur quatre niveaux.


Suguri explora le rez-de-chaussée puis le premier étage sans oser s’adresser à qui que ce soit. Au deuxième étage, il comprit qu’il n’était pas à sa place et s’esquiva avant de se retrouver nez à nez avec un homme au kimono orné de fil d’or. Il n’avait pas les nerfs pour se présenter à quelqu’un d’ostensiblement important dans l’immédiat.


Après plusieurs minutes de confusion la plus totale, il réalisa que le bâtiment disposait d’un sous-sol. Il s’y rendit et découvrit avec soulagement le symbole blanc sur fond vert auquel Teru lui avait dit de se fier.


La pièce lui semblait plus étroite que d’autres qu’il avait aperçues aux étages supérieurs, mais elle n’en était pas moins richement meublée et tapissée. Suguri s’avança avec un sentiment de révérence. Une voix s’apparentant plus à un aboiement l’accueillit aussitôt.


— Tu en as mis du temps ! Qu’est-ce que tu fabriquais ?


Suguri fit volte-face. Son cœur cognait douloureusement dans sa poitrine.


Un homme âgé se tenait sur le seuil. Il arborait un chapeau cylindrique, une paire de lunettes rondes ainsi qu’un air renfrogné qui n’était pas sans rappeler Yukinoshita dans ses mauvais jours.


L’homme balaya la pièce du regard.


— Tu es tout seul ? Ils sont déjà partis, les chercheurs qui devaient t’accompagner ?


Suguri confirma d’une voix à peine audible.


— Ils m’ont dit où me rendre, mais j’ai eu du mal à trouver… Je suis vraiment désolé…


Cette explication ne sembla pas convenir à son interlocuteur.


— Mmph ! Une belle bande de tire-au-flanc, ceux-là. Ils nous ramènent une nouvelle recrue, mais ils ne sont même pas capables d’aller jusqu’au bout de la démarche et de te guider jusqu’ici. Ils nous font perdre notre temps ! M’enfin, j’imagine que c’est le cœur de leur mission.


Il eut un geste méprisant pour les objets qui recouvraient les tables sur sa droite. Suguri reconnut les Poké Ball qu’utilisaient Shō et Teru, bien que celles-ci ne soient pas terminées.


— On n’a pas idée de consacrer autant de ressources et d’énergie à ces machines. Capturer des Pokémon alors qu’ils pourraient rechercher de nouvelles plantes cultivables… Bref, tout ceci n’est pas en mon pouvoir. Garçon ! Donne-moi ton nom.


— Suguri, monsieur.


— Bien. Un nom sensé, ça. Tes parents ont du respect pour mère Nature.


Il ne sut que répondre. Ils étaient morts quand il n’était qu’un bambin, et il ne gardait aucun souvenir d’eux. Quant à son prénom, il lui avait maintes fois valu les moqueries des garçons du village. Traditionnellement, les noms de baies et de fleurs étaient plus souvent attribués aux filles.


— Je vais te demander de prendre la relève sur la confection de leurs fichues balles, Suguri. Je leur ai déjà dit de les fabriquer eux-mêmes, mais Shimaboshi insiste pour que nous en fournissions à la boutique de la ville. Elle affirme que c’est pour « gagner du temps ». Qui gagne du temps, dans cette histoire, je te le demande ?


Suguri se fit aussi petit qu’il le pouvait, content que l’ire de son supérieur ne soit pas dirigée contre lui.


— Avec tout ça, j’ai failli oublier de me présenter. Taohua, dirigeant du Corps des Artisans du groupe Galaxie. Bien, à présent, mettons-nous au travail. Je suppose que c’est la première fois que tu fabriques ces balles ?




* * *




La tâche en elle-même n’avait rien de compliqué. Les Poké Ball n’étaient pas réalisées en bois, mais avec des noigrumes. Vider et travailler la coque de ces fruits se révélait beaucoup moins fatigant : la matière était tendre, ce qui facilitait le travail, mais perturbait Suguri, habitué à plus de résistance. Il trouvait ses finitions grossières et la forme de ses balles bien loin des sphères qu’il avait en tête. Alors qu’il écartait certaines coques, trop déformées à ses yeux, Taohua passa derrière lui.


— Que t’ont fait celles-ci ? Elles sont percées ?


Suguri lui expliqua le problème. Taohua agita une main devant son visage, comme s’il chassait un insecte trop insistant.


— Peu importe la forme, concentre-toi sur le nombre. Il nous en faut sur les étalages, mais personne ne nous demande des objets d’art. Contente-toi d’écarter les coques fendues. Ces Poké Ball sont plus faciles à briser pour les Pokémon, et c’est précisément ce que l’on veut éviter. Imagine-toi, un spécimen ramené par le Corps des Chercheurs qui se libérerait à leur insu et qui se promènerait tranquillement dans le village…


Taohua fut parcouru d’un frisson. Suguri comprit alors la véritable nature de son désintérêt pour les Pokémon.


Le reste de la matinée s’écoula sans plus de heurts. La partie la plus difficile consistait à monter le système de fermeture sans le bloquer. Les ressorts qui abaissaient le loquet étaient plutôt capricieux, mais Suguri prit vite le coup de main. Après avoir réalisé quelques dizaines de ces balles, il voyait pourquoi Shimaboshi déléguait cette tâche aux Artisans, et pourquoi Taohua s’en offusquait : n’importe qui aurait pu confectionner une Poké Ball, mais le processus était fastidieux. De son point de vue, le travail n’était pas particulièrement satisfaisant, trop axé sur la quantité et la rapidité. Il devait cependant reconnaître que pour le gîte et le couvert, ce n’était pas cher payé.


Suguri ôta l’un des noigrumes à Verpom, qui avait tenté de se l’approprier avant de réaliser l’amertume du fruit en question.


— Je croyais qu’une seule pomme vous suffisait ? Je t’ai rencontré il y a moins d’une semaine, et tu en serais déjà à ta troisième… si c’était bien une pomme. La tienne ne te plaît pas ?


Verpom, mécontent d’avoir été trompé sur la marchandise et réprimandé de surcroît, avait de nouveau disparu dans sa coquille de sucre et d’acide. Suguri poussa un soupir.


— Si je te donne un morceau de pomme, est-ce que tu te montreras ? Non, il en faut sûrement une entière pour que ça t’intéresse… marmonna-t-il, si vite perdu dans ses pensées qu’il ne remarqua pas le retour de Taohua.


— Tu parles à ton repas ? se moqua celui-ci.


— Je… Pardon, je parle tout seul quand je travaille.


Ce n’était pas totalement un mensonge, mais Suguri se sentit grincer des dents malgré tout. Il valait mieux que Taohua n’apprenne pas la véritable nature de la pomme devant lui, se répéta-t-il. C’était plus facile pour tout le monde.


Le vieil homme n’accorda pas plus d’importance au sujet.


— Finis donc de déjeuner. Après ça, j’aurais besoin que tu partes récolter plus de noigrumes. Autant que tu pourras en ramener d’ici à ce que le soleil se couche. Tu sais où en trouver ?


Suguri fit non de la tête. Taohua grommela tout en admettant que s’il était fraîchement descendu du bateau, il n’y avait pas lieu de s’étonner. Après une brève explication à propos du système d’escorte assuré par le Corps de Défense, il souhaita bon courage à son nouvel apprenti.




* * *




En posant le pied pour la première fois dans les Plaines Obsidiennes, Suguri ressentit une pointe de gratitude de pouvoir découvrir cette vaste étendue jade et turquoise, bien loin de ce que le nom avait laissé imaginer.


Un large panier tressé sur le dos, il avançait peu à peu, scrutant les arbres pour repérer ceux qui portaient les fruits qui l’intéressaient. La part de lui qui avait passé tant d’années à sculpter le bois ne pouvait s’empêcher de détailler les différentes essences d’arbres qu’il voyait pour la première fois. Les bouleaux, immédiatement reconnaissables, se dressaient fièrement sur les étendues d’herbes en contrebas, non loin de la rivière, leurs silhouettes blanches telles des spectres contre le bleu du ciel. C’était une essence qu’il prenait plaisir à sculpter pour en faire de petites statuettes, le plus souvent à l’effigie d’Axoloto, parce que la forme, peu compliquée, lui donnait tout le temps de s’amuser à leur dessiner des expressions variées. S’il en ramassait une branche au passage, est-ce que Taohua le remarquerait ?


Il en coinça une de taille modeste dans l’obi de son uniforme, juste à côté de la cordelette qui retenait la Poké Ball de Verpom, puis reprit ses recherches.


À l’inverse des arbres à baies, les noigrumiers n’attiraient que peu les Pokémon, et parmi ceux-là, pas les espèces les plus menaçantes. Pour autant, Suguri se retrouva plus d’une fois à devoir changer de cible. Les Keunotors qu’il dérangeait ne se gênaient pas pour venir se servir directement dans son panier, e lorsqu’un Pokémon insecte surpris par le mouvement des branches tomba juste devant son visage, il lui arracha un cri dont il n’était guère fier.


Il ignorait le nom de la plupart des Pokémon qu’il croisait, à l’exception des quelques-uns qu’il avait eu l’occasion d’apercevoir au village. Tandis que son panier se remplissait lentement, il se demanda s’il ne lui serait pas utile d’en apprendre plus à leur sujet, surtout s’il était amené à partir récolter des ressources comme il était en train de le faire. Devoir éviter certains arbres juste parce qu’il n’était pas sûr que telle ou telle espèce soit agressive ne pouvait pas être la manière la plus efficace de s’y prendre, il était au moins sûr de ça. C’était le travail de Shō et Teru de compiler ces informations, non ? Ils sauraient lui dire où il pourrait les consulter.


C’était aussi le travail de Zeiyu, à présent, réalisa-t-il après un moment. Il secoua la tête, peu enclin à lui demander son aide. Leur dispute n’était pas à proprement parler résolue, et peut-être ne le serait-elle pas avant qu’ils puissent enfin regagner leur terre natale.


Pendant qu’il cueillait l’un après l’autre tous les noigrumes qui étaient à sa portée, il leva la tête pour constater que le haut de l’arbre portait bien assez de fruits pour satisfaire la demande de Taohua, mais ceux-ci étaient hors d’atteinte. Il réfléchit un instant. Aller chercher une échelle n’était pas une option : il n’en avait pas vu au bivouac où l’avaient escorté les membres du Corps de Défense, et faire l’aller-retour jusqu’au village lui prendre tout l’après-midi. De toute manière, s’il s’éloignait, rien ne garantissait qu’il retrouve l’arbre en question, encore moins qu’il ne soit pas pris d’assaut par des Pokémon dans l’intervalle.


S’il voulait ces noigrumes, il devait agir ici et maintenant.


Il porta une main à la Poké Ball à sa ceinture. Verpom sortit volontiers, avant de s’éloigner quelque peu pour se tenir à une distance raisonnable de Suguri. De là, cependant, il acceptait de laisser voir ses yeux et l’extrémité de sa queue. Suguri voulait y voir un progrès, aussi modeste soit-il.


— Tu as réussi à ouvrir les caisses de pommes sur le bateau, pas vrai ? Est-ce que tu penses que tu pourrais faire tomber les noigrumes sur cet arbre ?


Le Pokémon le scruta sans laisser apparaître la moindre réaction. Suguri tenta de se faire comprendre en désignant tour à tour les noigrumes dans son panier, puis ceux qui étaient encore accrochés aux branches. Ce à quoi Verpom répondit en se laissant rouler sur le côté.


— Très bien, si c’est comme ça…


Suguri abandonna l’idée d’obtenir l’aide de son Pokémon et entreprit de grimper à l’arbre. Les noigrumes étaient assez robustes pour résister à une chute sur le sol. Il les décrocherait lui-même avant de les rassembler une fois redescendu.


Il n’était pas très à l’aise en hauteur et progressait lentement, mais les choses se déroulaient comme il le voulait jusqu’à ce qu’un couinement émanant de Verpom attire son attention. Il baissa la tête vers le sol et vit son Pokémon reculer peu à peu à travers le feuillage.


— Qu’est-ce qui t’arrive ?


Au cours de son existence, il avait souvent fait le même constat : parler était une mauvaise idée. C’était vrai face aux petites terreurs de Suiryoku ; ce l’était d’autant plus en présence d’un Pokémon sauvage.


Un sifflement retentit. Suguri s’accrocha à une branche avant de se laisser retomber sur le sol, commettant là sa deuxième erreur : non seulement il avait signalé sa présence, mais maintenant, il était une cible facile.


L’insecte au long corps vert et aux serres blanches oublia aussitôt Verpom pour se ruer sur lui. Suguri eut la présence d’esprit de rappeler son partenaire dans sa Poké Ball avant de s’enfuir.


C’était sans compter sur la ténacité de son opposant. Il était bien plus rapide qu’il n’en avait l’air, et visiblement déterminé à faire payer sa présence à celui qu’il considérait comme un intrus. Suguri avait déjà croisé la route de Pokémon agressifs à Kitakami, mais celui-ci remportait la palme de loin. Était-il entré sur son territoire par mégarde ? Jusqu’où lui faudrait-il fuir pour que le Pokémon considère que ses efforts n’en valaient pas la peine ?


Il entendit un nouveau sifflement dans son dos, proche, beaucoup plus proche qu’il ne l’avait anticipé. D’instinct, il changea brusquement de trajectoire. Seule la chance lui permit d’échapper au tranchant de la faux qui s’abattit sur lui. Son sang ne fit qu’un tour. L’attaque l’avait frôlé, et la brûlure de ses poumons était le signe clair que ce petit jeu ne pourrait pas durer bien longtemps.


Verpom. Verpom était censé le protéger. Malgré l’urgence, Suguri hésita. En était-il capable ? S’il le laissait sortir de sa Poké Ball, n’allait-il pas juste le mettre en danger pour rien ?


Soudain, il s’effondra au sol. Le Pokémon insecte avait empalé le sac de cuir noué à sa taille, arrêtant brusquement sa course. Son pouls s’accéléra. Sans réfléchir, il lança une Poké Ball en direction de son assaillant. Il y eut un bref éclat de lumière, un cri inhumain, puis un choc sourd. La tension autour de sa taille s’évanouit et Suguri, mû par l’adrénaline, attrapa Verpom d’une main pour s’élancer de nouveau, tant que son opposant était encore sonné par l’attaque-surprise du petit Pokémon.


En débouchant hors du bois, il vit une rivière et s’y précipita, tentant le tout pour le tout.


L’eau lui mordit la peau, le froid intense s’infiltrant à travers le tissu de ses vêtements. Il avait pied — et heureusement, car le poids de son uniforme l’aurait noyé. Il remercia sa bonne étoile du faible courant qui l’entraînait doucement sans pour autant lui faire perdre l’équilibre, quand bien même l’eau lui arrivait presque aux épaules.


Verpom avait trouvé refuge perché bien au sec au sommet de son crâne. Le Pokémon qui les avait attaqués, lui, se tenait immobile sur la rive et les regardait s’éloigner. Visiblement, il n’avait pas plus envie que Verpom d’une baignade impromptue.


Suguri poussa un soupir de soulagement. Le sang pulsait encore dans ses veines et la tête lui tournait.


— Je ne sais pas ce que tu as fait, tout à l’heure, mais merci. Tu m’as sauvé la mise.


Verpom n’eut pas l’air de comprendre un traître mot de ce qu’il racontait, mais tant pis. L’essentiel était qu’ils étaient tous les deux sains et saufs.




* * *




Suguri regagna le bivouac fourbu, son haut encore trempé noué à sa taille de manière à lui faire une sacoche de fortune. Il avait abandonné son panier au pied de l’arbre où ils avaient été attaqués. Son butin était bien maigre par rapport aux longues heures qu’il avait passé dans les plaines, mais au moins, il ne rentrait pas les mains vides.


Assis devant la tente qui servait d’abri aux membres du groupe Galaxie se tenait Teru, en pleine discussion avec Laventon, qui prenait des notes à toute vitesse. Ils s’interrompirent à l’arrivée de Suguri et le saluèrent d’un signe de la main.


— Tu t’es laissé surprendre par un Mustébouée ? lui demanda le professeur en voyant l’état de son uniforme.


Pendant que Suguri décrivait l’apparence du Pokémon qui s’en était pris à lui ainsi qu’à Verpom, Teru se tourna vers les restes du feu de camp et entreprit d’y empiler quelques morceaux de bois.


— Tu es probablement tombé sur un Insécateur, déclara finalement Laventon. Jusqu’où est-ce que tu es allé les cueillir, ces noigrumes ?


— Je ne sais pas vraiment… Je me suis contenté d’avancer plus ou moins en ligne droite, au-delà du pont en contrebas. J’avais peur de me perdre, sinon.


Pour le coup, il lui avait fallu un moment après sa course effrénée et son détour par le lit de la rivière pour retrouver la direction du bivouac. Heureusement pour lui, le pont était visible de loin, et la route vers le camp aisée depuis celui-ci.


— Il vaut mieux ne pas aller dans la forêt seul, lui dit Teru tout en décrochant l’une des Poké Ball à sa ceinture. Les Laporeille et les Psykokwak ne posent pas de problème, mais il y a d’autres Pokémon qui attaquent à vue.


— J’avais remarqué, rétorqua Suguri.


Il se mordit la langue. Répondre avec la même verve que sa sœur ne lui ressemblait pas, et il doutait que cela lui attire les faveurs des autres membres du groupe. Cependant, Teru eut un rire franc.


— Estime-toi heureux. La plupart d’entre nous finissent à l’infirmerie dans ces cas-là. Mets tes noigrumes dans le coffre, qu’on puisse étendre ta veste et la faire sécher.


Suguri s’exécuta avec un coup d’œil perplexe vers le ciel teinté d’orange. À moins de dormir sur place, il doutait que ses vêtements soient secs de sitôt.


Comme pour le contredire, Teru fit sortir son Héricendre de sa Poké Ball. Ce dernier avisa le bois sous son nez, avant d’interroger son porteur du regard.


— Flammèche.


Héricendre comprit aussitôt ce qu’on attendait de lui. Il alluma le feu de camp, avant d’être récompensé d’une caresse sur la tête. Il se posa ensuite juste à côté, profitant de la chaleur que les flammes dégageaient, tandis que Teru s’affairait à étendre la veste de Suguri du mieux qu’il pouvait sur les supports de la tente.


— Merci.


— Ce n’est rien. Merci à toi d’avoir ramené des noigrumes même après tout ça.


Suguri s’assit auprès d’Héricendre. Il remarqua distraitement qu’à l’inverse du feu de camp, les flammes du Pokémon ne dégageaient aucune odeur particulière.


— Je ne pouvais pas rentrer sans rien.


Teru s’arrêta, les sourcils froncés.


— Tu n’aurais pas été le premier ! Tu croyais qu’on te mettrait dehors si tu échouais à ta première mission ?


Suguri ne trouva rien à lui répondre. Teru prit son silence pour un aveu. Il ferma les yeux et se remit à l’ouvrage.


— Il y a quelques années, les chefs étaient plus intransigeants. Ça va mieux depuis que le nombre d’habitants croît. Kotobuki reste dépendant des ressources qu’on importe du continent, c’est vrai… mais avec la main-d’œuvre, on a aussi gagné le droit à l’erreur. Plus on est nombreux, plus il est facile de s’entraider. Même si les membres du Corps des Agriculteurs râlent toujours pour qu’on leur construise plus de greniers.


Suguri posa sa main sur le flanc d’Héricendre, qui se laissa faire bien volontiers.


— Il n’y a pas que les humains. Vous coopérez aussi avec les Pokémon.


— Nous, le corrigea Teru. Tu portes l’insigne du groupe Galaxie sur la poitrine, peu importe comment c’est arrivé. Ne l’oublie pas. Pour ce qui est des Pokémon… les comprendre demande du temps et de la détermination, mais le travail en vaut la chandelle.


Il ôta sa casquette rouge et ébouriffa ses cheveux d’un geste las.


— Je ne suis pas une référence en la matière. Shō est plus compétente que moi, même si elle est arrivée à Hisui plus récemment. Le Corps des Chercheurs lui doit beaucoup.


— Tu te rabaisses encore, le réprimanda Laventon avec un visage bienveillant. Sans toi, nous n’aurions pas autant progressé dans l’élaboration du Pokédex.


— Je sais, soupira Teru. C’est juste que nos travaux avanceraient plus vite si j’avais rien qu’un fragment de son talent avec les Pokémon.


Il se tourna vers Suguri avec une admiration non dissimulée.


— Tu devrais la voir avec Caninos et Brindibou. Ils forment une vraie équipe. Ils se comprennent, parfois même sans qu’elle leur donne d’ordre. Tandis que moi, ça va faire des mois que j’ai attrapé mon Pikachu, mais il ne m’écoute toujours pas.


— Verpom ne voulait même pas m’aider à cueillir les noigrumes, répondit Suguri d’un ton désabusé.


Ses mots eurent le mérite de faire rire Teru comme Laventon.


— Je crois que nous sommes la norme, et Shō l’exception, déclara ce dernier. Les Pokémon ont leur volonté propre. On peut les garder plus aisément auprès de nous grâce aux Poké Ball, mais pour le reste, il n’y a pas de secret. Il faut apprendre à les connaître, en tant qu’espèce et en tant qu’individu.


Les deux jeunes hommes approuvèrent d’un signe de tête. Suguri se remémora l’instant où Verpom avait jailli de sa Poké Ball avec un cri strident. Faute d’avoir la force physique de s’opposer à Insécateur, il avait eu la présence d’esprit de miser sur l’effet de surprise. Ce faisant, il l’avait protégé. Suguri lui était redevable.


Dans le même temps, il s’inquiétait. Hisui était-elle peuplée de Pokémon comme Insécateur, prêt à s’en prendre à tout intrus qui commettrait l’erreur de pénétrer sur leur territoire ? S’il était plus prudent et se préparait mieux la prochaine fois qu’il sortait du village, il pourrait sans doute espérer ne pas renouveler une telle expérience, mais qu’adviendrait-il de Zeiyu ? On attendait précisément d’elle qu’elle s’approche des Pokémon.


Il fit part de ses inquiétudes au professeur et à Teru.


— Ne t’en fais pas pour elle. Shō se charge de la former, lui apprit Laventon. Je doute qu’elle la laisse partir en mission seule avant d’être certaine qu’elle soit en mesure de se défendre par ses propres moyens.


— Où est-ce qu’elles sont, aujourd’hui ? questionna Teru.


— Je leur ai demandé d’observer les Pachirisu dans leur période préhivernale. Tu as déjà remarqué qu’on ne les voit jamais à cette saison ? Je suppose qu’ils hibernent, comme Teddiursa et Ursaring, mais j’aimerais bien en avoir le cœur net.


— Est-ce qu’il y a beaucoup de Pokémon qui hibernent ? le relança Suguri, intéressé.


La discussion s’anima encore un peu plus entre eux trois, avant de s’interrompre quand Teru leur fit remarquer du mouvement en bas de la colline. Zeiyu et Shō étaient rentrées, et celle-ci leur adressait de grands signes de la main. Lorsqu’elles arrivèrent à leur hauteur, Suguri nota les traces d’herbe et de terre que la couleur sombre de leur uniforme ne pouvait dissimuler totalement. À en juger par l’expression harassée de sa sœur, il n’était pas le seul à avoir passé une rude journée.


— Qu’est-ce que tu fabriques à moitié nu ? lui lança-t-elle après un bref examen pour s’assurer qu’il n’était pas blessé.


La pause n’avait échappé à personne, aussi le ton plein de reproches les fit sourire.


— Il avait chaud alors il s’est dit qu’il allait piquer une tête dans la rivière, assura Teru.


Zeiyu n’était pas dupe, mais choisit de ne pas creuser.


— Donc tu t’es dit que tu allais attraper un rhume en gardant seulement le bas de tes vêtements même s’ils sont trempés ?


— J’essaie de trouver un compromis. Je n’ai pas froid, entre le feu de camp et Héricendre.


Certes, ni l’un ni l’autre n’étaient très efficaces pour sécher un pantalon qu’il n’avait pas eu l’occasion d’essorer, mais s’il aurait pu s’accommoder de Zeiyu, il n’allait pas remédier à ce problème en présence de Shō.


Ce fut elle qui lui apporta une solution satisfaisante.


— J’ai faim. Si on rentre tout de suite, on devrait être au village à temps pour que la cantine soit encore ouverte.


— Mube ne va pas être content qu’on arrive encore à la dernière minute.


— Pensez simplement à lui dire que ses mochis de pomme de terre sont exceptionnels, conseilla Laventon.


— Est-ce que c’est pour ça que vous en faites toujours trop à propos de sa cuisine ? s’indigna Shō.


— Ses plats sont très bons, assura-t-il sans daigner répondre à la question.


Tous rassemblèrent leurs affaires pour reprendre la route de Kotobuki dans un concert de discussions décousues, tantôt à propos d’autres habitants, tantôt à propos de Pokémon croisés au cours de la journée. Suguri songea avec un sourire que, peut-être, l’hiver ne serait pas si long qu’il le craignait.




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