Le bateau naviguait sur l'eau avec le plus grand silence, la nuit était à son apogée et les étoiles étincelaient de part et d'autres du ciel. Sur le pont, le capitaine semblait visiblement nerveux et peu rassuré, peut être était-ce du fait de s'être aventuré dans ce coin reculé des Caraïbes d'où on racontait d'étranges histoires de sirènes, de dieux marins et autres créatures légendaires. Mais en réalité, le capitaine était angoissé par ce qu'il voyait devant lui au loin, sur l'eau : une ombre inquiétante qui ne bougeait pas. Était-ce un corps ? Un chargement jeté à la mer par un navire marchand poursuivi par des pirates ? Où juste l'imagination du capitaine due à une trop grande fatigue après la grosse journée qui venait de s'achever ?
Plus le navire avançait, plus l'ombre grossissait. C'en était trop. Le capitaine ordonna l'arrêt du navire pour voir de quoi il s’agissait.
Quelques instants plus tard, les hommes remontèrent la chose en question et la jetèrent sur le pont.
C'était un homme. Où plutôt, ce qu'il en restait. Il n'était pas encore réduit à l'état de squelette mais la décomposition semblait déjà bien avancée, cet homme était mort depuis un bon moment au moins, ce qui poussa le capitaine à se demander comment il en avait été à se retrouver à flotter sur les mers des Caraïbes.
Il n'eut guère le temps d'y réfléchir car brusquement, une main attrapa son bras, une main décharnée. Tout l'équipage eut une expression d'horreur en voyant le mort ouvrir les yeux et dire d'une voix surgit d'outre-tombe :
- Quel drôle d'accueil après 200 ans passés sur l'océan !
La nuit était toujours aussi noire lorsque le carrosse royal transportant le Capitaine et quelques autres personnes montait vers le palais du roi d'Espagne tandis que Madrid dormait paisiblement.
Le roi était nerveux, cela était très compréhensible, ce n'est pas tous les jours que l'on à l'occasion de s'adresser à un homme décédé depuis deux siècles !
- Quel est vôtre nom ? Demanda le roi Ferdinand.
- Qui je suis n'a que peu d'importance comparé à ce que je peux vous offrir, Monseigneur.
- Je vois mal comment un être tel que vous…
- Une personne ! Majesté. Je reste une personne. Tout comme je reste un fier espagnol désireux de se battre pour son pays jusqu'à la mort, et au-delà…
- Très bien, alors dîtes-moi comment une personne dans votre état a pu se retrouver au milieu de l'océan.
- Ce n'est pas réellement la question que j'aurais posée à votre place.
- Mais vous n'êtes pas à ma place !
- En effet, je suis bien au-dessus des questions de pouvoir, de politique et de gouvernement, c'est l'un des nombreux avantages qu'offre la mort !
Le mort prononça alors un rire sinistre qui fit frémir tout le monde dans la salle, hormis le roi qui maintenait son regard plein de méfiance.
- Comment être sûr que tout cela n'est pas qu'une vaste plaisanterie ? Demanda t-il.
Le mort sortit une petite gourde de sa ceinture, il l'ouvrit et but tout d'un trait. Son teint cadavérique retrouva alors brusquement la vie, ses cicatrices et autres plaies béantes et purulentes s'effacèrent. En quelques secondes, le mort vivant était redevenu un jeune homme d'une trentaine d'années.
- Impossible ! Prononça le roi dans un murmure à peine audible.
- Ce n'est que l'une des nombreuses choses que j'ai à vous offrir, majesté.
- Parlez.
- Cette eau que je vient de boire provient de la Fontaine de Jouvence.
Le Capitaine espagnol ne put s'empêcher de rire à cette annonce.
- Ce n'est qu'un mythe voyons, elle n'existe pas ! Des centaines d'hommes de tout bord ont passé leur vie à la chercher sans succès !
Le mort leva la gourde pour que le capitaine la voie bien.
- Pensez-vous toujours qu'il s'agit d'un mythe capitaine ?
- Donc vous affirmez savoir où se trouve la Fontaine de Jouvence si je comprends bien, dit le roi.
- En effet, nous l'avons trouvée.
- Nous ?
- Je faisais autrefois partie de l'équipage du seigneur Ponce de Léon, l'un des nombreux explorateurs à la recherche de la fontaine. Nous avons navigué durant des années entières, bravant tempêtes et dangers surnaturels, pour enfin la trouver.
- Mais qu'est-il arrivé aux autres ? Demanda le capitaine.
- Ce qui arrive lorsque trop de monde veut la même chose : une lutte de pouvoir qui causa la perte de tous. Seul Ponce de Léon en réchappa, se jurant de ne plus jamais revenir, il effaça toute trace menant à la Fontaine.
- Et vous alors, pourquoi êtes-vous encore en vie ?
- Je n'étais pas à bord... j'étais le mousse.
- Mais vous savez où se trouve la Fontaine.
- Elle se trouve quelque part sur les côtes de la Floride, mais ne pensez pas arriver tranquillement jusqu'à elle. La route qui y mène est longue, périlleuse et funeste. Une route qui vous fera traverser la limite des territoires connus, au-delà les Bermudes.
Des murmures s'élevèrent, les Bermudes étaient réputées pour être une zone maritime maudite où bien des navires y avaient sombré, tout le monde évitait ce coin.
- Cependant je vous guiderait.
- En quel honneur feriez-vous cela ? Demanda le roi.
- Majesté, l'Espagne est le plus puissant pays du monde selon moi, c'est à nous qu'il revient de montrer à tous qui est le plus à même de régner sur les peuples de ce monde. Grâce à la Fontaine, vous et tous ceux qui le souhaiteront, serez immortel, vous ne souffrirez plus jamais de rien, pas même la mort, vous pourrez régner... à jamais.
Une lueur étincelante sembla miroiter dans le regard du roi qui resta pensif un instant.
- Capitaine…
- Oui votre Majesté ?
- Je vous nomme dès à présent Commodore de la Flotte qui sera chargée de me ramener la Fontaine de Jouvence.
Le mort s'avança jusqu'au roi.
- Majesté, dit-il doucement. Je pense sincèrement que vous devriez reconsidérer votre ordre.
- Pardon ?
- Réfléchissez-bien... pensez-vous réellement que vos hommes, même les plus loyaux de votre empire, vont vous ramener la source de la vie éternelle comme si de rien n'était sans même chercher à en profiter ?
Ferdinand s'interrogea, il disait vrai.
- En effet.
Il se leva de son trône.
- Messieurs, je vais vous accompagner.
Des voix s'élevèrent.
- Mais Sire... le royaume... dit un conseiller.
- Je garde un œil sur lui et je compte revenir très rapidement, n'oubliez pas que notre découverte assurera la domination totale de l'Espagne sur le monde, cela vaut bien quelques semaines d'absence.
- Bien, comme vous voudrez Monseigneur.
- Capitaine, préparez la flotte, nous appareillerons dès demain à l'aube, préparez vos meilleurs hommes.
Le Capitaine s'inclina et partit accomplir la volonté de son seigneur.
Le roi se tourna vers le mort et lui dit d'une voix basse mais très autoritaire :
- Gare à vous si vous abusez de ma confiance, votre état ne m’impressionne nullement.
- Ne vous inquiétez pas Monseigneur, si je vous fait quelque mauvais coup… Vous n'aurez qu'à me tuer !
Et son rire sinistre résonna une nouvelle fois dans la salle.