ONE PIECE SWORD — Génération Zéro

Chapitre 2 : Shiragiri

Par thefish67

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SWORD — Génération Zéro


Chapitre 2 — Shiragiri




DOSSIER MARINE — FANCY GORILLA

Nom : Ivar Ostrel Grade : Lieutenant Fonction : Navigateur Surnom : « la Girouette » — il sent le temps tourner avant tout le monde, et il râle à chaque fois. Particularité : trouve la route quand les cartes ne servent plus à rien. Prétend que la mer « parle trop fort ». Objet associé : un mouchoir qui n'est jamais tout à fait propre. Aime : les mers plates. (Donc presque rien.) Déteste : la question « c'est encore loin ? ». Origine : ████████████ — [CLASSÉ] Note d'équipage : Râle. Se trompe rarement. On a fini par arrêter de vérifier.


1 — Ce que la mer disait tout bas

La brume avala le Fancy Gorilla une heure avant midi.

Elle n'avait rien d'un brouillard ordinaire. Épaisse comme du lait, elle effaçait la proue, la ligne d'eau, le ciel, jusqu'au bruit des vagues qui semblait monter de partout en même temps. Perché au mât, Aldric avait beau écarquiller les yeux, il ne distinguait pas ses propres mains.

Il redescendit sans se presser.

— Vigie aveugle, annonça-t-il. Là-haut, je sers à rien.

— Alors on navigue à l'oreille de l'autre grincheux, grommela Gustave depuis la coquerie.

L'autre grincheux se tenait à l'avant. Ivar avait fermé les yeux, une main posée à plat sur le bastingage, comme on écoute à une porte. Un filet rouge lui descendait déjà de la narine ; il l'essuya d'un revers, sans y penser.

— Bâbord toute, dit-il. Doucement. Le fond remonte, là-dessous.

Nils corrigea la barre. Le navire obéit.

Tina s'accroupit près d'Ivar, la tête penchée, moitié moqueuse moitié inquiète.

— Un Log Pose qui râle, franchement. On aura tout vu.

— Un Log Pose ne saigne pas du nez quand la mer hurle, répondit-il sans rouvrir les yeux.

Contre la lisse, trois passagers regardaient le blanc défiler. Le vieux pêcheur tenait son bras bandé serré contre lui, silencieux, mais quelque chose s'était détendu dans ses épaules. À côté, une petite femme sèche comme un sarment — Sae — reniflait l'air.

— C'est notre brume, dit-elle simplement. Elle nous reconnaît toujours.

Le gamin, lui, ne tenait pas en place. Haru se hissait sur la pointe des pieds, montrait le vide devant, riait tout seul.

— Là ! Là, regardez !

Le mur blanc s'ouvrit d'un coup.

Des pontons suspendus émergèrent, reliés par des passerelles molles au-dessus d'une eau fumante ; des toits bas, de la vapeur qui montait des sources et se mêlait à la brume, si bien qu'on ne savait plus ce qui était nuage et ce qui était pierre. Shiragiri ne sortait pas de la mer. Elle sortait du silence.

Ivar rouvrit enfin les yeux, s'essuya le nez une dernière fois.

— On y est, souffla-t-il. Et je vous jure que cette île ne voulait pas être trouvée.


2 — Le port qui ne demandait rien

Le Fancy Gorilla accosta contre un ponton qui bougeait sous les pas.

Ce n'était pas un vrai quai, plutôt une greffe de planches et de cordages tendue au-dessus de l'eau fumante. Ce qui frappa l'équipage vint tout de suite : les embarcations. Une barque de pêche râpée, un canot trapu, quelque chose qui ressemblait à un vieux cotre de contrebande, tous amarrés flanc contre flanc à la même série de bittes, comme si personne n'avait jamais songé à les trier.

À l'entrée de la passerelle, un simple râtelier de bois. Deux harpons y étaient posés, un coutelas, une gaffe. On laissait ses armes là en arrivant, et on n'en reparlait plus.

Aldric le remarqua le premier.

— Personne ne nous demande qui on est.

— Personne ne nous demande rien du tout, corrigea Nur, son carnet déjà ouvert.

Les habitants s'étaient rassemblés sans hâte. Deux femmes aidèrent le vieux pêcheur à descendre, avec cette rudesse douce des gens qui connaissent les blessures. Sae posa le pied sur ses planches comme on rentre dans une pièce qu'on n'a jamais quittée, et hocha la tête à trois personnes sans dire un mot.

Restait le problème de Gory.

Un gorille en manteau de Marine qui débarque d'un pas, ça fige une foule. Les adultes reculèrent d'un rien, prudents, ne sachant pas s'ils regardaient un homme ou une bête.

Haru, lui, ne se posa pas la question.

Il lâcha la main qui le tenait et traversa le ponton en courant, les yeux ronds.

— C'est un vrai ?! Un vrai de vrai ?!

Avant que quiconque puisse l'arrêter, il avait empoigné le bras de Gory et commençait déjà à grimper, comme sur un mât.

— OOK, fit Gory, qui ne bougea pas d'un cil.

— OOK ! répéta le gamin, ravi, perché sur l'épaule du colosse.

Un instant, Gory resta parfaitement immobile, une énorme main refermée avec une douceur ridicule autour de la cheville du gosse pour qu'il ne tombe pas. Ses yeux, eux, s'étaient posés ailleurs — sur le râtelier d'armes, sur les bateaux mal assortis, sur ce port où personne n'avait demandé de papiers. Il ne dit rien. Il n'en disait jamais. Mais quelque chose passa sur sa figure que Sae saisit au vol.

La vieille femme le regarda un long moment.

— Il a déjà vu un endroit comme ici, dit-elle. Ou il en a rêvé.

Plus loin, Gustave s'était planté devant un feu de cuisine communal et fusillait la marmite du regard.

— Votre feu ne sait pas ce qu'il veut, grommela-t-il à personne. Il chauffe comme un fonctionnaire.

Et sans que personne ait donné d'ordre, deux gamins et un vieux commencèrent à décharger les vivres du navire — parce qu'il fallait le faire, tout simplement.


3 — La longue table

On les fit asseoir à une table qui n'en finissait pas.

Ce n'était pas vraiment une table, plutôt une dizaine de planches et de tréteaux aboutés entre deux maisons, qu'on rallongeait à mesure que des gens arrivaient. Quand la place manqua, quelqu'un posa une vieille porte sur deux tonneaux, et le repas continua comme si cela allait de soi.

Gustave regarda la manœuvre d'un œil torve. Puis il regarda ce qui mijotait dans la grande marmite commune. Puis il se tut — ce qui, chez lui, tenait de l'éloge.

— Ils font manger tout le monde au même chaudron, marmonna-t-il en s'asseyant quand même. On ne peut pas leur reprocher ça.

Personne ne dirigeait le service. Une femme remplit d'abord le bol du vieux pêcheur blessé, puis celui de son voisin, et le bol repartit de main en main jusqu'au bout de la table sans qu'un seul ordre soit donné.

Un différend éclata bien, à un moment : deux pêcheurs voulaient la même place près du feu, chacun avec ses raisons. Il n'y eut ni chef pour trancher, ni éclat. Le plus âgé céda, l'autre lui servit sa part en premier pour compenser, et l'affaire fut close avant qu'aucun d'eux ait eu le temps de comprendre comment.

Nur, elle, avait déjà sorti son carnet. Elle notait tout cela d'une écriture serrée, comme si elle craignait qu'on le lui reprenne.

Un peu plus loin, Tina s'était penchée sur une poulie grippée qui servait à hisser les filets. Deux tours de ses doigts, un bout de graisse de cuisine détournée, et le mécanisme repartit dans un couinement satisfait. La gamine qui la regardait faire ouvrit de grands yeux ; Tina haussa les épaules, l'air de rien, mais elle souriait.

Sae s'installa près de Nils, sans façon.

— Tu regardes cet endroit comme quelqu'un qui cherche l'entrée de service, dit-elle.

Nils mit un temps à répondre.

— Je cherche à qui je dois de manger là.

— À personne. Ici, on ne demande pas d'où vient un homme. C'est le genre de question qui n'a jamais nourri quelqu'un.

Nils ne dit rien. Mais quelque chose, dans la façon dont il reposa ses épaules, ressemblait à un poids qu'il n'avait plus à porter.

Et puis Gory sortit son accordéon.

Il ne dit rien — il ne disait jamais rien. Il posa juste ses énormes doigts sur les touches et lâcha une première note, ronde, un peu de travers.

Haru fut debout avant la deuxième.

Le gamin se mit à tourner entre les tréteaux, les bras écartés, riant à gorge déployée, et sa joie fut aussitôt contagieuse : deux autres enfants le rejoignirent, puis une vieille femme frappa la mesure sur la table, puis ce fut la table entière. Gory jouait mal et fort, et personne ne s'en souciait. Un gorille, une poignée de gosses, un village au bout du monde, et pour le temps d'un air maladroit, plus rien d'autre à faire que d'être là.

Sae regarda Gory un long moment.

— Il joue comme un homme qui a longtemps cherché à qui offrir cette musique, dit-elle. À personne en particulier.


4 — Ce que la brume ne disait pas

La fête retomba d'elle-même, comme retombe un feu qu'on cesse d'alimenter.

Ivar s'était écarté de la table. Debout au bord d'un ponton, il fixait le mur blanc, la tête légèrement penchée, dans cette posture qu'il prenait pour écouter la mer. Sauf que cette fois, son visage n'exprimait rien de bon.

Aldric le rejoignit sans bruit.

— Alors ?

— Alors rien, dit Ivar. C'est ça, le problème.

Il essuya machinalement sa narine, où perlait de nouveau un peu de rouge.

— D'habitude, je sens les routes. Là, la brume ne me renvoie que du vide. Comme si l'île avalait tout ce que j'envoie. Je n'ai jamais eu ça.

— Ça peut être l'île, dit Aldric. Elle n'aime pas être lue, on l'a vu.

— Peut-être.

Aldric ne répondit pas tout de suite. Lui non plus ne quittait pas le blanc des yeux, mais pour une autre raison. Il y avait, dans sa nuque, cette vieille sensation qu'il connaissait depuis l'enfance : celle du berger qui sait qu'un loup est là avant même de l'entendre. Une certitude sans preuve, ancienne et sûre : on les regardait.

— On nous suit, dit-il enfin. Doucement.

— Tu en es sûr ?

— Non. Et c'est ce qui m'embête.

Derrière eux, Gustave rangeait ses affaires en silence, et le vieux pêcheur, celui qu'ils avaient ramené, s'était figé, son bol à mi-hauteur, le regard tourné vers la mer sans raison apparente.

Sae passa entre eux deux, ramassant un linge au passage.

— Vous cherchez quelque chose dans cette brume, dit-elle sans s'arrêter.

— On cherche à savoir si elle nous a suivis, répondit Aldric.

La vieille femme eut un petit rire sec, sans joie.

— Un endroit comme le nôtre, jeune homme, c'est plein de gens que le reste du monde préférerait oublier. Ce genre d'endroit ne reste jamais caché aussi longtemps qu'il le mériterait.

Elle continua son chemin.

Ivar et Aldric échangèrent un regard. Ni l'un ni l'autre n'était encore capable de mettre un mot dessus. Ils se croyaient toujours des Marines en règle, avec leurs ordres, leur solde, leur pavillon. Ils n'avaient aucune raison officielle d'avoir peur.

Et pourtant, quelque part dans le blanc, quelque chose s'était approché du seul endroit au monde qui ressemblait à leur rêve — parce qu'ils l'y avaient conduit.


5 — Le rouge dans le blanc

La nuit ne tomba pas vraiment sur Shiragiri. La brume vira seulement au gris, puis à quelque chose de plus sourd, et les lampes s'allumèrent une à une le long des pontons, petites taches chaudes suspendues au-dessus de l'eau fumante.

Haru n'avait pas voulu dormir. Il était resté collé à Gory, à tirer sur les soufflets de l'accordéon, à poser mille questions auxquelles le gorille répondait d'un « OOK » patient.

Ce fut lui qui le vit le premier.

Il s'immobilisa, le doigt tendu vers le large.

— Elle saigne, dit-il.

Gory suivit la petite main.

Loin, dans le blanc, un fil rouge s'était glissé. Fin d'abord, presque rien, la couleur d'une écharde. Puis un autre le rejoignit, et un autre encore, et lentement la brume qui avait caché l'île depuis toujours se mit à se veiner de rouge, comme si quelque chose, au fond du blanc, cherchait patiemment son chemin jusqu'à eux.

Sur le ponton, les conversations tombèrent une à une.

Ivar fut à côté de Gory en trois pas, la gorge serrée.

— C'est ça que je ne pouvais pas lire, souffla-t-il. Ce n'était pas l'île.

Personne ne comprenait ce qu'ils regardaient. Ils étaient encore des Marines en règle, avec leurs ordres et leur solde ; rien, dans aucun règlement, ne disait ce qu'il fallait faire d'une brume qui rougit.

Gory, lui, ne dit rien. Il ne disait jamais rien.

Il posa doucement l'accordéon, écarta Haru derrière sa masse d'un seul geste, et resta debout face au large, immense et immobile, à regarder le rouge gagner le seul endroit du monde qui ressemblait à son rêve.

Il était venu y chercher un port.

Il l'avait trouvé.

Et il l'avait montré à ceux qui allaient le lui reprendre.






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