Noriko

Chapitre 99 : Kuraigana (3)

Par eugegio

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    Noriko dans ses bras, Mihawk traversa la pièce saccagée en sens inverse. Le ciel désormais dégagé, les rayons de la lune permettaient de visualiser les bouts de verre qui craquaient sous ses pas.


    Il gagna sa propre chambre et sa salle de bain privée. Il fit ensuite délicatement asseoir sa nièce sur le rebord de la baignoire et s’affaira à allumer quelques chandeliers.


    Hors d’elle quelque temps plus tôt, Noriko était désormais plongée dans une profonde léthargie et se contentait de fixer un point vide devant elle.


    N’ayant pas fermé l’œil depuis la fin de la guerre, Mihawk se passa une main sur le visage et repoussa la fatigue pour la tâche qui l’attendait. Les plaies de Noriko saignaient, la plupart de ses points avaient sauté et ouvraient la voie à une infection à tout moment. Il n’était pas médecin, mais avait acquis suffisamment de connaissances pour parer à toutes les éventualités sans jamais devoir faire appel à une aide extérieure.


    Il fouilla dans plusieurs tiroirs et ressortit ce dont il avait besoin.


    — Je vais devoir te soigner, prévint-il en retroussant ses manches.


    Elle ne répondit pas.


    Il dégotta une aiguille en forme de crochet ainsi qu’un fil et prépara de quoi les stériliser. Ceci fait, il les laissa de côté et continua ses recherches. Il jura intérieurement en remarquant qu’il n’avait plus de produit anesthésiant et regretta de devoir se rabattre sur un antalgique. Cela l’aiderait un peu mais cela ne serait certainement pas assez puissant pour l’empêcher d’avoir mal.


    Noriko ne réagit pas lorsqu’il s’approcha avec une seringue en main, ni quand il remonta sa manche pour enfoncer l’aiguille sous sa peau. Son corps se décontracta légèrement l’instant d’après.


    Mihawk l’aida à se relever et la détailla de haut en bas. Couverte de sang et de crasse, elle donnait l’impression de sortir droit d’une nouvelle guerre. Il récupéra une paire de ciseaux et la prévint qu’il allait devoir la dénuder.


    Elle hocha imperceptiblement la tête, puis s’attela machinalement à défaire sa ceinture. Ses mains tremblèrent tant qu’elle ne réussit qu’à renifler de frustration.


    Mihawk découpa la chemise souillée qu’il laissa retomber au sol, puis l’aida à retirer ses bottes. Il lui baissa son pantalon et termina par ses sous-vêtements. Il détourna le regard devant sa maigreur extrême et se força à rester concentré.


    Entièrement nue et transie de froid, Noriko croisait les bras sur sa poitrine en tremblotant, sans pouvoir masquer l’énorme hématome qui ornait son sternum. Elle se laissa faire lorsqu’il la souleva pour l’installer au fond de la baignoire. Le regard toujours vide, elle remonta ses genoux pour les serrer contre elle et reprit son état de transe.


    Mihawk tendit une main vers son visage pour essuyer une larme sur sa joue, puis tourna un robinet. Tandis que la vapeur s’élevait rapidement dans la pièce et rendait l’atmosphère moite, il plongea un récipient dans l’eau pour s’attaquer aux longs cheveux sales et emmêlés qui n’étaient même plus blancs. Il les nettoya avec douceur à l’aide d’un savon et d’un peigne. Une fois propres, il les enroula autour de sa paume et les pressa pour les essorer. Ce n’est que lorsqu’il se pencha pour récupérer de quoi les attacher qu’il aperçut le dos nu de sa nièce.


    Son sang se glaça dans ses veines et une haine indescriptible s’insinua dans ses entrailles.


    Pas assez vieilles pour dater de plusieurs années, mais suffisamment pour avoir eu le temps de cicatriser, les traces qui marquaient profondément la peau de Noriko ne laissaient aucune place au doute quant à ce dont il s’agissait.


    Une quantité astronomique de visages se succédèrent dans l’esprit de Mihawk tandis que, de tous les pirates, les Marines et les personnes qu’il avait rencontrées, il cherchait celles qui auraient pu disposer d’une arme capable de faire de tels sévices.


    Il renonça rapidement face à la vacuité de ses efforts et glissa ses doigts tremblants sur les cicatrices. Comment avait-il pu laisser une telle atrocité se produire ?


    Il referma son poing et détourna le regard en serrant les dents. Il avait toujours su que Noriko finirait par lui échapper, mais s’il avait tout fait pour tenter de l’y préparer, elle s’était malheureusement laissée corrompre par sa haine envers lui et s’était retrouvée dans une situation où elle avait été torturée. Elle n’avait pas su ou pas pu se défendre à cause de ce jour fatidique.


    Ce jour où Mihawk n’avait pas eu le choix.


    Tout en attachant la masse de cheveux au sommet du crâne de leur propriétaire, il se demanda si lui dire la vérité depuis le début aurait changé son avenir et leur relation. Probablement. Mais cela aurait surtout été prendre le risque de lui faire perdre l’esprit. Elle avait eu une chance de mener une vie normale, leurs choix à tous en avaient décidé autrement.


    Mihawk chassa ses pensées sombres et reporta son attention sur ce qui l’attendait. La baignoire étant à moitié remplie d’eau sale et ensanglantée, il coupa le robinet et récupéra plusieurs serviettes et compresses.


    Avec délicatesse, il nettoya l’épaule meurtrie, puis appliqua un désinfectant en prenant soin de le faire pénétrer dans la chair. Noriko laissa échapper un gémissement rauque en enfonçant sa tête dans ses genoux lorsqu’il comprima la plaie pour arrêter le saignement.


    Ne pouvant pas se laisser attendrir, Mihawk nettoya le reste de son corps. Il retira un copeau de bois logé dans son ventre, fronça les sourcils lorsqu’il reconnut l’une des couleurs qui ornait l’un des meubles de sa chambre, puis termina par les cinq perforations entre ses côtes dues aux injections d’hormones reçues.


    Il l’aida ensuite à se relever pour s’occuper de sa hanche. Son souffle se coupa brièvement face aux lambeaux de peau qui pendaient lorsqu’il retira le reste de pansement noirci par la terre. Il n’arrêta cependant pas sa tâche. Si la résilience de Noriko lui avait permis de tenir avec une telle blessure, elle ne résisterait probablement pas à une infection.


    À mesure qu’il la touchait, elle gémissait régulièrement et pleurait même de douleur, mais pas une seule fois elle ne trouva la force de bouger.


    Bien qu’éreinté, Mihawk vida l’eau du bain, passa un dernier coup d’eau propre sur elle, puis l’enveloppa dans une épaisse robe de chambre avant de la soulever.


    — Tu peux te sécher ?


    Dans un effort surhumain qui lui arracha une grimace, de minuscules bulles d’eau s’échappèrent des mains de Noriko. L’instant d’après, toute trace d’humidité avait quitté son corps. Essoufflée, elle s’affaissa et Mihawk l’encouragea à tenir bon.


    Tout en la tenant fermement dans ses bras, il regarda autour de lui et réfléchit un bref instant. Il retourna finalement dans sa chambre et, à l’aide de son pied, poussa violemment un banc en bois jusqu’à la salle de bain.


    Il allongea Noriko dessus, puis ôta sa ceinture.


    Elle tenta de se redresser lorsqu’il plaça ses bras le long de son corps, mais fut trop faible pour y arriver.


    Sans la moindre hésitation, Mihawk passa le cuir sous le banc, forma une boucle au-dessus de son ventre et de ses bras, puis serra avec force. Il se pencha ensuite vers les vêtements étalés au sol, récupéra la ceinture ensanglantée et immobilisa ses deux chevilles contre le bois.


    Il déglutit en la voyant ainsi, puis récupéra le fil et l’aiguille.


    Elle hurla quand il perça la peau de son épaule pour la première fois et força sur ses liens pour se relever.


    Mihawk posa sa main sur son front en sueur et avisa son regard implorant.


    — Je n’arrêterai pas.


    Tremblante de tout son long, elle ferma les yeux inondés de larmes et expira bruyamment à travers un sanglot.


    Le Corsaire récupéra un gant de toilette qu’il roula dans sa paume, puis le lui cala en partie dans la bouche.


    Le corps de Noriko se tordait à chaque fois que l’aiguille la piquait et les cris rauques qu’elle poussait résonnaient dans la salle de bain.


    Puis vint le moment où Mihawk souleva la robe de chambre pour s’attaquer à sa hanche. Noriko s’étouffa dans ses propres hurlements quand, de ses doigts poisseux de sang, il tira sur la peau pour refermer la plaie.


    — Évanouis-toi, siffla-t-il à travers ses dents. Évanouis-toi, évanouis-toi…


    Sans relâche, ignorant les lamentations, il plantait l’aiguille, tirait sur le fil, puis recommençait.


    Il essuya la sueur qui perlait sur son front, puis fit enfin le dernier point de suture.


    Ses mains fraîchement lavées, il couvrit les blessures d’épais pansements et se pencha vers Noriko. Consciente, elle respirait faiblement. Sans attendre, il la libéra avant de la soulever avec toute la délicatesse dont il était capable, puis alla la déposer sur son lit. Il fouilla ensuite son armoire, ressortit une chemise et s’empressa de la lui passer sur le dos.


    Ce n’est qu’une fois la couette remontée sur la poitrine de sa nièce qu’il s’autorisa enfin à souffler en laissant ses épaules s’affaisser.


    — Il faut toujours que tout soit compliqué avec toi, murmura-t-il pour lui-même.


    Il tendit une main vers elle et effleura son front pour remettre une mèche en place, puis se crispa lorsque son regard s’attarda sur son visage. Le teint blafard, les joues creuses, les cernes : Noriko n’avait jamais autant ressemblé à sa mère qu’en cet instant et Mihawk se détesta pour cette pensée.


    L’image tant redoutée s’imposa à lui. Il secoua la tête et se détourna aussitôt pour la chasser.


    — Reste, souffla la voix presque imperceptible de Noriko.


    Mihawk se passa une main sur le visage, puis récupéra un fauteuil près de la fenêtre pour l’approcher du lit.


    — Jusqu’à ce que tu t’endormes.


    Il mentait. Soucieux de son état de santé, il comptait la veiller toute la nuit.


    Un profond soupir de fatigue lui échappa lorsqu’il s’assit.


    — Entraîne-moi, Mihawk, reprit-elle.


    Il se figea de stupeur, incertain d’avoir bien entendu.


    Plongée dans un demi-sommeil, elle leva ses yeux injectés de sang vers lui.


    — Je dois être forte…


    Tendu, Mihawk se pinça longuement l’arête du nez. Ne cesserait-elle donc jamais ?


    — On en reparlera plus tard, tu…


    Il soupira quand il constata qu’elle n’était déjà plus consciente, puis laissa retomber sa tête en arrière.


    Une vraie calamité…


    Mihawk fronça les sourcils lorsque sa poitrine le lancina et déboutonna le haut de sa chemise en sifflant entre ses dents. Bien que légère, la trace de brûlure était bien visible. Il plongea les doigts dans sa poche intérieure à moitié calcinée, retira le papier qui avait retrouvé sa taille initiale, puis leva le regard vers Noriko.


    Une fois de plus, elle allait le détester.


*****


    — Concentre-toi un peu !


    — Mais j’essaie !


    — Alors essaie mieux !


    Pieds et torse nus, uniquement vêtu d’un pantalon de toile noire, Mihawk se tenait face à Noriko, poings levés. L’entraînement du jour consistant à apprendre à anticiper les attaques, il s’élança sans prévenir et approcha dangereusement un poing de sa mâchoire. Elle ne fut pas assez rapide. Il s’arrêta juste avant de la toucher, la frôla, puis la repoussa de son index.


    — Tu te moques de moi ? cracha-t-il. Tu ne cherches même pas à l’éviter.


    — Tu m’as réveillée à cinq heures du matin, s’emporta-t-elle en se frottant vigoureusement la joue, alors t’étonne pas que je sois fatiguée !


    Une veine palpita sur la tempe de Mihawk.


    — Change de ton, Noriko, ta petite crise d’ado ne…


    — J’en ai marre, d’accord ? Marre ! Alors c’est quoi que tu comprends p—


    Elle eut le réflexe de mettre son avant-bras devant ses côtes pour parer un coup de pied, mais la puissance de l’attaque la propulsa sur l’un des nombreux tapis d’entraînement et lui coupa le souffle.


    — Tu vois quand tu veux, souligna le Corsaire avec satisfaction.


    Le cœur battant à tout rompre, Noriko se redressa en grimaçant. Elle savait qu’il n’avait pas mis de force car elle en aurait eu les côtes brisées, mais le coup restait néanmoins douloureux. D’un geste saccadé, elle repoussa sa tresse dans son dos et le foudroya du regard. Ses jambes tremblèrent quand elle se releva. Mihawk se tenait à quelques pas, le dos tourné, et profitait de cet instant de répit pour se désaltérer. Sa lèvre supérieure se redressa. D’un bond, elle se retrouva au-dessus de lui, une bulle d’eau tournoyant dans sa main.


    Sans même prendre la peine de se retourner, le Corsaire saisit fermement son poignet. La bulle tomba lamentablement sur le sol et le dos de Noriko s’écrasa de nouveau sur un tapis.


    — Attaquer par derrière, pesta-t-il en relâchant brutalement son bras, n’as-tu donc aucun honneur ?


    Haletante, elle se redressa avec peine et l’observa étirer son cou avant de reprendre une position de combat. Cela faisait plusieurs heures qu’ils étaient là et il n’avait même pas encore fait le moindre effort alors qu’elle-même était à bout de forces.


    — Debout, ordonna-t-il.


    — Je veux boire, rétorqua-t-elle d’une voix mal assurée.


    Il laissa échapper un rire méprisant.


    — Ne t’amuse pas à me prendre pour un idiot, je sais très bien que tu ne ressens plus la soif.


    Elle serra les lèvres pour retenir des larmes et obéit. Son corps entier tremblait, mais elle réussit à se mettre à genoux.


    Mihawk la regardait en silence.


    Elle souffla longuement et le détailla en retour afin de prévoir sa prochaine offensive.


    Ses yeux s’attardèrent sur sa carrure impressionnante. Comment voulait-il qu’elle esquive la moindre attaque de cette montagne de muscles ? Elle ajusta la bretelle de sa brassière et le compara avec sa propre silhouette chétive. Ses bras faisaient la taille de ses cuisses, si ce n’était plus, et ses épaules étaient si larges qu’elle était persuadée qu’elle ne pourrait même pas les enlacer entièrement si elle le voulait.


    Son cœur se serra soudainement et son menton trembla. Depuis combien d’années ne l’avait-il plus prise dans ses bras ? Comme lorsqu’elle était trop fatiguée pour revenir d’une sortie ou qu’elle s’endormait sur le canapé parce qu’elle refusait d’aller dormir toute seule et qu’elle se réveillait dans son lit le lendemain matin. Ces moments lui manquaient.


    Elle secoua la tête pour se reprendre. Plus rien ne serait comme avant et elle le savait. Après ces quatre années, elle ne lui avait pas pardonné son geste et il avait rapidement cessé d’essayer de la convaincre de le faire.


    Froid et impitoyable, il s’était même mis à la détester et elle avait mis longtemps à comprendre pourquoi : toutes ces années, il ne l’avait élevée que pour rendre service à un père qu’elle n’avait jamais connu et qui était probablement mort.


    Mihawk était un homme de parole : il avait agi par devoir, pas par amour.


    Il avait été chaleureux lorsqu’elle n’était qu’une enfant, mais avait montré son vrai visage dès l’instant où elle avait été en âge d’être autonome.


    — Lève-toi, s’impatienta-t-il d’un ton menaçant.


    Sortie de ses pensées, elle força dans ses jambes pour se mettre debout et songea une nouvelle fois qu’il était impensable pour elle de le combattre. Son regard coula sur la cicatrice qui décorait son bras, la seule qu’elle lui connaissait et dont il n’avait jamais voulu mentionner l’origine.


    Elle eut tout juste le temps d’écarquiller les yeux avant de tomber en arrière et de rouler au sol.


    — Je t’ai déjà prévenue, Noriko, lâcha-t-il sévèrement tandis qu’elle essuyait le sang de sa lèvre, plus tu me feras attendre et moins je retiendrai mes coups.


*****


    Ce fut la lumière du jour qui gêna Noriko. Elle battit faiblement des cils en maudissant les rideaux laissés ouverts et voulut se cacher sous la couette.


    Elle fut complètement réveillée dès le premier geste qui lui arracha un grognement de douleur.


    Essoufflée, elle relâcha un instant ses muscles pour reprendre ses esprits. Son nez s’enfonça dans les draps et une odeur qu’elle connaissait bien s’insinua dans ses narines.


    Mihawk.


    Elle observa les alentours et constata qu’elle se trouvait dans sa chambre. La sienne avait certes été ravagée par sa colère, mais le château en recelait d’autres, alors pourquoi ?


    Elle tira le col de son vêtement qui lui chatouillait la joue et fronça les sourcils quand elle reconnut l’une des innombrables chemises du Corsaire. Perplexe, elle se redressa en grimaçant, puis ouvrit de grands yeux en voyant les draps du lit partiellement défaits du côté où elle ne se trouvait pas ainsi que l’oreiller déformé.


    Noriko se décomposa intérieurement : l’unique fois où Mihawk l’avait autorisée à dormir avec lui était lorsqu’elle avait fait une embardée incommensurable au-delà des limites imposées.


    Une sacrée connerie même.


    Elle se frotta longuement le visage en s’injuriant de tous les noms qu’elle connaissait quand les souvenirs affluèrent. Elle avait tenté de commettre l’irréparable. Mihawk était intervenu. Maintenant que son corps était reposé, son idée excellente la hantait comme une honte qu’elle associait à son terrible échec.


    Ace. Les Baboons. Ace. Le balcon. Ace. Mihawk. Ace.


    Ace…


    Elle enfonça ses doigts dans les yeux pour le chasser de ses pensées et souffla exagérément.


    « — Je veux vivre, Noriko. Je le veux vraiment. »


    Ace n’avait évoqué qu’une seule volonté. Et il était mort juste après.


    Sans s’y attendre, elle explosa en sanglots.


    Ce privilège lui avait été cruellement retiré et elle avait été prête à gaspiller le sien. Ace avait voulu vivre. Noriko avait voulu mourir. Elle avait volontairement souillé sa mémoire et s’il avait été là, il aurait certainement été déçu de son acte aussi égoïste.


    La vie était injuste, mais surtout précieuse. Elle n’avait pas le droit de l’abandonner alors que lui aurait voulu la garder.


    Noriko passa de longues minutes à être secouée de spasmes avant de se forcer à se ressaisir.


    Ace s’était battu et il avait échoué. Elle devait donc se battre pour lui.


    La respiration saccadée, elle renifla plusieurs fois et essuya vainement ses joues qui ne cessaient d’être inondées de larmes.


    « — Promets-moi de rester en vie. »


    — Tu as gagné, Ace…, souffla-t-elle à contrecœur. Pour toi, je… je te le promets.


    Elle vivrait, oui. Mais s’interdirait d’être heureuse.


    Ne souhaitant pas cogiter plus que nécessaire, Noriko bascula brusquement ses jambes sur le côté et entreprit de se lever. Bien que vacillante, elle fut néanmoins surprise de constater que cela ne lui demanda pas beaucoup d’efforts.


    Son corps la tiraillait par endroits à chaque mouvement, mais l’inconfort était supportable. Elle s’inspecta brièvement et aperçut plusieurs pansements qui ornaient sa peau. Ses blessures n’étaient pas encore guéries, mais ne la faisaient plus autant souffrir.


    La chemise retomba devant ses cuisses lorsqu’elle se mit debout et elle ne se rendit compte qu’à cet instant qu’elle était nue en dessous.


    Elle regarda autour d’elle sans réellement savoir ce qu’elle cherchait. Ses yeux se posèrent sur le canapé sous la fenêtre où se trouvaient des vêtements pliés – les mêmes que ceux balancés par ses soins.


    Elle pinça les lèvres de frustration et s’en approcha en boitillant. Ne voulant pas s’attarder dessus, elle se contenta de récupérer un short moulant en coton qu’elle enfila aussitôt, puis se dirigea vers la porte de la chambre.




    Ses pieds nus quittaient la dernière marche en pierre lorsque Noriko fut frappée par des effluves de nourriture. Son ventre réagit immédiatement en se contractant. Depuis combien de temps n’avait-elle pas mangé ?


    Elle avança d’un pas mal assuré dans le grand salon. Sa gorge s’assécha lorsqu’elle aperçut Mihawk. Assis en bout de table et le dos tourné, il lisait le journal. Elle se tritura les doigts, ne sachant comment l’aborder. Il la devança lorsqu’il poussa doucement une chaise de son pied. Sans rechigner, elle obéit à l’ordre silencieux et alla prendre place.


    Ce ne fut pas le plateau recouvert d’une cloche qui attira son attention, ni la bouteille de vin rouge ou le verre plein que Mihawk tournait entre ses doigts, mais la quantité de journaux empilés près de lui.


    À peine Noriko se fut-elle installée que le Corsaire dévoila son assiette : un écrasé de pommes de terre accompagné d’un poisson qu’elle ne put identifier. Elle avala sa salive pour contrer un haut-le-cœur. Son estomac se tordait de douleur, mais la faim ne se faisait pas sentir.


    — Je n’ai pas…


    — Je ne veux pas t’entendre tant que tu n’auras pas mangé, coupa-t-il sévèrement.


    Les sourcils froncés, il n’avait même pas levé les yeux de sa lecture.


    Noriko se rembrunit : elle avait de nouveau seize ans. Elle observa ses traits tirés. Les pattes d’oie au coin de ses yeux étaient profondes, comme s’il avait vieilli d’un seul coup. Elle songea à sa propre apparence qui devait relever du niveau de l’horreur et se concentra sur son plat.


    La fourchette tomba bruyamment après plusieurs bouchées lorsqu’elle se pencha soudainement en avant, prête à vomir.


    — Je peux plus, lâcha-t-elle en inspirant profondément.


    Mihawk abaissa son journal et observa longuement l’assiette à moitié entamée. Il laissa finalement échapper un soupir, puis repoussa le plateau.


    — Il faudra bien t’alimenter, gronda-t-il. Tu as dormi quatre jours et tu as eu une poussée de fièvre.


    Quatre jours…


    L’attention de Noriko se porta sur le titre d’un article qu’elle parvint tout juste à lire avant qu’il ne soit plié sur lui-même.


    — Je me sens mieux, répondit-elle sobrement en tirant sur les manches trop longues de sa chemise.


    Mihawk détourna le regard lorsqu’il aperçut son poignet violacé et prit une gorgée de vin.


    Elle cacha ses mains sous la table et se racla la gorge.


    — Le brouillard est… est revenu ?


    Sa question surprit Mihawk qui avala de travers. Il ferma les yeux pour reprendre contenance et se contenta de secouer la tête.


    Noriko dut retenir ses larmes. Un sourire nerveux se dessina sur ses lèvres et ses épaules s’affaissèrent sous le coup de l’énorme soulagement qui l’envahit. Elle n’osait pas se servir de son pouvoir pour le moment, mais il la laissait au moins tranquille.


    Mihawk inspira bruyamment. Il s’apprêtait à dire quelque chose, mais se ravisa en se passant une main sur le visage.


    Stupéfaite de son mutisme inhabituel, elle soutint son regard.


    Il claqua finalement sa langue contre le palais et se pencha pour rapprocher brusquement sa chaise de la sienne.


    — Je veux savoir tout ce que tu sais, ordonna-t-il. Ce dont tu te souviens.


    Elle sonda son regard avec incompréhension, puis déglutit, ne souhaitant pas se remémorer cette nuit atroce qui était parfaitement gravée dans son esprit.


    — J’étais dans un état second, Mihawk, je…


    — Je parle de la guerre.


    Elle se raidit. Une bouffée de chaleur s’empara aussitôt d’elle lorsque le visage d’Ace passa dans son esprit.


    — Me force pas à… à me souvenir, supplia-t-elle le menton tremblant.


    — Uniquement ton pouvoir, Noriko, précisa Mihawk en fermant les paupières d’un air agacé. Qu’est-ce que tu sais ?


    Elle reprit son souffle pour calmer les battements de son cœur, puis hocha la tête. Tout en bredouillant, elle répondit. Sans omettre le moindre détail, sans comprendre où il voulait en venir et surtout sans s’en rendre compte : les mots fusèrent.


    — Il se manifeste de lui-même… parfois sans prévenir, comme s’il était vivant. Normalement, je suis consciente, mais là, je me souviens même pas du titan que j’ai…


    — Le titan ?


    Le regard du Corsaire la fit immédiatement regretter ses paroles. La bouche sèche, elle pointa un doigt tremblant vers le journal.


    Mihawk se pinça l’arête du nez en soupirant de lassitude.


    — Ce n’est pas…


    Il s’interrompit. Puis inspira longuement.


    — Ce n’est pas un titan à proprement parler, expliqua-t-il. Juste le nom que la Marine lui a donné…


    Il ajouta à voix basse que ces idiots exagéraient toujours tout.


    Noriko hésita un court instant. Si le torrent créé portait un nom, c’était qu’il était considéré comme une entité à part entière.


    — Shanks a dit que mon pouvoir changeait mon apparence, mais n’a rien dit sur ce… sur cette chose.


    Mihawk émit un souffle méprisant du nez et prit une gorgée de vin.


    — Ce n’est pas vivant, Noriko. Ni tes créations, ni ton pouvoir, ni ton Fruit. Rien.


    Elle resta interdite. Dans ce cas, où était sa conscience lorsque son corps continuait d’agir ? Comment expliquer ses pertes de contrôle quand il se produisait précisément ce qu’elle voulait éviter ?


    Il ancra son regard dans le sien et secoua la tête.


    — C’est toi, Noriko. Depuis le début, il n’y a que toi.


    — Non, réfuta-t-elle aussitôt, il y a autre chose, je le sens, c’est…


    — Ce contre quoi tu luttes depuis des semaines : tes migraines, tes pertes de contrôle, ta colère, ce ne sont que ta peur et ton instinct de survie. Tu as une volonté de vivre inimaginable et le jour où tu l’accepteras, tu…


    Il laissa sa phrase en suspens.


    Noriko l’écoutait à peine. Les deux Marines de ce soir-là. Les deux premiers hommes qu’elle avait tués sans s’en rendre compte : ils étaient trempés.


    Mais alors…


    — Alors pourquoi je n’ai rien fait contre Ibuki ? murmura-t-elle d’une voix brisée.


    Les jointures de Mihawk blanchirent instantanément lorsqu’il brisa presque son verre.


    — Tu n’étais pas toi-même ce soir-là. Tu m’avais dit être droguée, tu n’aurais rien pu faire…


    Elle retint des larmes de terreur et avala sa salive. Kenshi, lui, l’avait physiquement affaiblie.


    — Marineford, lâcha-t-elle, le souffle court. Pourquoi je me souviens de rien ?


    — Parce que la disparition d’Ace t’a complètement fait perdre pied, expliqua Mihawk d’une voix douce qu’elle ne lui connaissait pas. Avec ou sans pouvoir, ce n’est que ton esprit qui te protège des conséquences d’un traumatisme profond.


    Elle se frotta les yeux et laissa échapper un son rauque du fond de la gorge pour repousser toutes les pensées qui la hantaient.


    — Tu n’es pas un monstre, précisa le Corsaire.


    Elle étouffa un sanglot à ces mots, puis releva la tête.


    — Je veux savoir, implora-t-elle avant de renifler. Toi, Shanks, Marco… Je veux savoir ce que vous me cachez tous.


    Sans la quitter des yeux, Mihawk fit glisser la pile de journaux vers elle.


    — Tu t’es défendue, répondit-il placidement, et tu as détruit l’île de Marineford.




    Les nombreux articles dataient de plusieurs jours, mais contenaient suffisamment d’informations pour que Noriko sente son estomac se retourner.


    Les photos parlaient d’elles-mêmes. Elle se souvenait parfaitement de l’apparence du Quartier Général avant et après sa perte de conscience, et il n’y avait aucune ressemblance avec ce qu’elle avait sous les yeux.


    Tout. Les bâtiments, la Grande Place, les quais. Absolument tout était détruit et une partie de l’île n’existait même plus après avoir sombré dans l’océan.


    Elle tourna plusieurs pages, lut quelques lignes et blêmit lorsqu’elle aperçut les ruines de la ville fortifiée.


    — Les civils ? s’étrangla-t-elle presque en implorant Mihawk du regard.


    — Évacués bien avant le début des hostilités.


    Elle hocha nerveusement la tête. Quelque chose la tracassait.


    — Tu dis que je suis l’origine de tout ça, mais… quand j’ai repris conscience, Marineford était encore debout, partiellement détruite, mais debout et…


    — Malgré tes actes, oui ; ceux de Barbe Blanche qui est mort avant d’avoir pu raser l’île et ceux de Barbe Noire qui a été maîtrisé avant de s’enfuir.


    Les sourcils arqués, il la regarda avec insistance, comme si une évidence lui échappait.


    — Mais c’était avant qu’un certain Chapeau de Paille ne soit sauvé.


    Noriko s’affaissa sur sa chaise. Elle n’avait pas simplement créé d’immenses torrents, elle avait provoqué de véritables raz-de-marée.


    Elle s’humecta les lèvres et attrapa d’autres journaux. Elle parcourut du regard les photos du prétendu titan qui ressemblait davantage à un animal sans tête et s’attarda sur un gros titre. Son cœur se brisa en voyant le corps sans vie d’Ace et Mihawk eut la présence d’esprit de tourner la page sans un mot. Elle inspira pour rester concentrée et observa longuement les innombrables cadavres qui n’avaient pas encore été ramassés.


    Ceux qui étaient trempés étaient des Marines. Uniquement des Marines. Marco n’avait donc pas menti en assurant qu’elle n’avait pas touché à un seul pirate. Elle souffla de soulagement et cilla pour chasser ses larmes. Ace avait été tué. Luffy avait manqué de l’être. Elle-même avait cru qu’elle ne s’en sortirait pas. Les pertes ennemies ne lui faisaient donc pas ressentir le moindre remords.


    Son souffle se coupa lorsqu’elle tomba sur un portrait d’elle-même. Elle se voyait debout, la hanche en sang et de l’eau s’échappant de sa main, mais ne reconnaissait pas l’expression glaciale qu’affichait son visage.


    Mihawk dispersa la pile de journaux et sortit ce qu’elle ne s’attendait pas à voir : la même photo, imprimée sur un avis de recherche.


    — Ils te veulent vivante, Noriko, pour la menace que tu représentes.


    Elle trembla lorsque son sang se glaça dans ses veines.


    — Et quand ils sauront que ton ventre est vide, ils te tueront pour ce que tu as fait.


    Elle ne répondit pas, son regard horrifié planté sur le montant de sa nouvelle prime.


*****


    Un chiffon en main, Noriko essuyait distraitement une poêle en fixant le dos de Mihawk. L’estomac noué, une question lui brûlait les lèvres, tandis qu’il s’affairait à ranger le plan de travail de la cuisine. Si elle avait peur de la réponse, elle craignait surtout la réaction violente qu’elle risquerait de déclencher. Après avoir enfin trouvé un terrain d’entente, fallait-il réellement provoquer une nouvelle dispute ?


    — Elle brille assez, tu ne crois pas ?


    Ramenée à la réalité, Noriko cilla plusieurs fois, puis avisa l’ustensile avant de le reposer maladroitement.


    — Qu’y a-t-il encore ? insista Mihawk en se tournant vers elle.


    — Tu…


    Elle pinça les lèvres et souffla pour se donner du courage.


    — T’abandonnerais ton statut pour moi ?


    Il arqua les sourcils, puis ferma les paupières en soupirant de lassitude.


    — Tu te fiches de moi, ou quoi ?


    — Je veux pas me battre avec toi, ajouta aussitôt Noriko d’une voix fébrile, mais je veux savoir.


    — Je t’ai élevée comme ma propre fille, bon sang. Tu penses que j’hésiterais si le choix s’imposait à moi ?


    Surprise d’être considérée pour la première fois comme telle, elle l’observa avec des yeux ronds.


    — Tout ce que j’ai fait, s’agaça-t-il, tout ce que je fais, c’est pour ton bien et…


    « — C’est pour ton bien, alors ne complique pas les choses ! »


    Le cœur de Noriko cogna dans sa poitrine tandis que les mots de Mihawk ne l’atteignaient plus.


    — … alors cesse d’être aussi insupportable et de croire que je ne me soucie pas de toi, conclut-il en croisant les bras.


    Le souffle court, Noriko déglutit avec difficulté. N’avait-il pas fait passer ses propres intérêts avant les siens ce jour-là ?


    — Pourtant tu m’as fait ingurgiter mon Fruit de force.


    La bouche entrouverte, Mihawk la regarda avec stupéfaction.


    Elle enfonça ses ongles dans ses mains pour contrôler ses tremblements, puis leva le menton.


    — Tu savais que j’en voulais pas, tu savais que je voulais nager, mais tu m’as forcée… et je te l’ai jamais pardonné. Tu prétends te soucier de moi, alors j’ose espérer que tu as une bonne raison de m’avoir maudite et…


    Elle ne faiblit pas lorsque les larmes se mirent à couler sur ses joues.


    — … d’avoir trahi toute la confiance que j’avais en toi.


    — Je l’ai fait parce que ton père me l’a demandé.


    Ces mots tout juste soufflés, Noriko resta pantoise tandis qu’un coup de poing invisible s’enfonça dans son estomac.


    Mihawk ferma les yeux en passant sa langue à l’intérieur de sa lèvre inférieure, puis secoua finalement la tête.


    Elle le regarda avec horreur.


    Depuis tout ce temps…


    — Tu… tu m’as laissé te détester… alors que tout était de sa faute ?


    — Il m’a laissé prendre la décision finale, rectifia-t-il. Je ne prétends pas avoir appliqué la bonne méthode, mais je reste convaincu d’avoir fait le bon choix.


    Noriko cligna des yeux. Elle avait besoin de s’asseoir. Elle vacilla légèrement, puis leva une main lorsque Mihawk voulut s’approcher d’elle. Cramponnée à l’évier, les questions se bousculaient dans sa tête. Dépassée par les évènements, elle fit donc une chose inconcevable : celle de se mettre à rire. C’était nerveux, c’était insupportable, mais elle riait face à la situation grotesque qui se présentait à elle.


    Ce fut la douleur de son sternum qui la convainquit de se calmer.


    — Putain, souffla-t-elle en essuyant ses yeux.


    Mihawk n’avait pas bougé et se contentait de la regarder.


    — Je crois que je suis sincèrement devenue folle, constata-t-elle avec désespoir.


    Il dodelina de la tête en pinçant les lèvres.


    — Il y a de quoi, acquiesça-t-il.


    Elle se frotta les paupières en soupirant tandis qu’il farfouillait dans un placard.


    L’instant d’après, deux verres d’alcool étaient posés sur la table. Mihawk fit tinter le sien sur l’autre, puis le vida d’une traite.


    Noriko resta éberluée un bref instant, sans cesser de le fixer. Ce n’est que lorsqu’il désigna le contenant d’un signe de menton qu’elle se résolut à le boire.


    Le liquide lui brûla l’œsophage. Elle connaissait le rhum, elle connaissait la bière, mais jamais elle n’avait goûté une boisson aussi infecte. Elle toussa si fort qu’elle dut prendre appui sur le dossier de la chaise.


   — Tu te sens mieux ? demanda Mihawk.


    Elle leva un index pour le sommer d’attendre, puis se racla la gorge une dernière fois.


    — Je crois, répondit-elle d’une voix cassée en se tenant le cou.


    — Bien.


    Il servit deux nouveaux verres, puis se laissa tomber sur une chaise avant d’en pousser une deuxième du pied.


    — C’est le moment de m’achever, c’est ça ? ironisa-t-elle.


    — Tu es assez grande pour ça, non ?


    Elle força un sourire crispé et s’assit à son tour.


    — Je suis prête, assura-t-elle. Détruisons tout ce en quoi je crois.


    Mihawk la toisa d’un regard réprobateur. Il prit ensuite une gorgée – plus petite cette fois – puis fronça les sourcils le temps d’une courte réflexion.


    — Je ne suis pas irréprochable, Noriko, mais j’ai fait tout ce que j’ai jugé nécessaire pour que tu puisses avoir une vie normale.


    C’est réussi.


    — Même si ça voulait dire te garder éloignée de la vérité.


    Elle s’agita nerveusement sur sa chaise, soudainement très absorbée par ses paroles.


    — Ce n’est pas pour rien que ton père n’est pas dans ta vie. C’est uniquement parce que je l’ai voulu.


    Noriko ouvrait de plus en plus les paupières à mesure que son esprit encaissait l’information.


    — Putain, Mihawk, murmura-t-elle faiblement. Me dis pas que tu voulais tellement un enfant à toi que tu m’as enlevée.


    Il la regarda avec des yeux ronds. Puis éclata d’un rire franc.


    Elle resta subjuguée par l’écho de sa voix dans la cuisine qui lui fit chaud au cœur. Cela faisait tellement longtemps qu’elle ne l’avait pas entendu rire qu’elle se demanda avec le plus grand des sérieux si cela était déjà vraiment arrivé.


    Elle le dévisagea avec attention. Était-il réellement possible de ressentir le besoin d’étreindre une personne tout en ayant furieusement envie de l’étrangler ?


    Mihawk se passa une main sur le visage en soufflant pour reprendre son calme.


    — Si seulement je t’avais voulu, Noriko, railla-t-il.


    Elle se rembrunit brusquement.


    — Oui, bah c’est bon…, marmonna-t-elle en faisant mine de s’intéresser au vernis de la table.


    — Il t’a abandonnée parce qu’il ne pouvait pas s’occuper de toi, rappela-t-il comme si cela coulait de source, mais il voulait malgré tout faire partie de ta vie et c’est moi qui le lui ai interdit.


    Toujours frustrée, Noriko grimaça.


    — Quel genre de père accepterait une telle absurdité ?


    — Le tien.


    Elle leva d’abord les yeux au ciel, puis accepta finalement la réponse, tout aussi stupide que sa question. Cependant, son géniteur était-il à ce point un incapable ou bien au contraire un dangereux pirate qui aurait pu s’en prendre à elle ?


    Elle reporta son attention sur Mihawk qui buvait une nouvelle gorgée et inspira profondément.


    — Tu vas tout me raconter ?


    — Tout ce que tu dois savoir.


    — Je vais te détester ?


    — N’est-ce pas déjà le cas ?


    — Je vais encore plus te détester ?


    — Probablement.


    Elle réfléchit en se mordant l’intérieur de la joue.


    — Donc tu vas me dire qui est mon p…


    — Non.


    — Évidemment.


    — C’est à lui de te le dire.


    — Putain, mais c’est pas une affaire d’État, s’agaça-t-elle en s’enfonçant dans son dossier. Je suis une adulte, merde, tu veux que je le dise à qui ?


    Immobile, il la fixa sans un mot.


    — Quoi ?


    — Ton langage.


    Elle eut l’envie soudaine de lui balancer son verre à la figure, mais opta plutôt pour un sourire hypocrite, puis plaqua ses longs cheveux en arrière en soupirant de frustration pour ne pas laisser son impolitesse parler à sa place.


    Il continua de la dévisager.


    Son agacement se transforma en nervosité.


    — Bon ça va, je m’excu…


    — Tu lui ressembles, tu sais ?


    Elle battit plusieurs fois des cils sans comprendre la gravité du ton de sa voix. Était-ce vraiment un crime de ressembler à son père ?


    — Chaque fois que je pose les yeux sur toi, c’est elle que je vois, et chaque fois que je te regarde, je me déteste un peu plus.


    Rattrapée par son air grave, Noriko perdit toute envie de rire lorsque les battements de son cœur s’accélérèrent. La gorge soudain sèche, elle peina à déglutir. Un sourire nerveux étira ses lèvres quand elle rapprocha ses deux sourcils.


    — Tu… Tu m’as assuré qu’elle était morte quand j’étais petite. Et que tu ne l’avais pas connue et…


    Le Corsaire secoua lentement la tête.


    — C’est le cas. Mais je l’ai rencontrée. Une fois.


    Elle se décomposa intérieurement et eut envie de pleurer.


    — Mihawk ?


    Il ancra ses yeux dans les siens. Il affichait une expression qu’elle ne lui connaissait pas.


    — Combien de fois as-tu joué sur les mots depuis ma naissance ?


    Il sourit tristement.


    Elle serra ses poings tremblants et força sa respiration à rester régulière. Sans réfléchir, elle porta son verre à sa bouche et but deux longues gorgées.


    Mihawk la fixa avec stupéfaction quand elle s’étouffa une nouvelle fois.


    — Putain, siffla-t-elle d’une voix étranglée. C’est fort cette merde.


    Il roula des yeux.


    Tout en repoussant délibérément les révélations sur sa vie, elle renifla le contenant.


    — Ça sent le baboon.


    — Ta bêtise…


    — Mais c’est vrai ! J’ai eu suffisamment affaire à eux donc je maintiens ce que je dis.


    — Tu as fini ?


    — Et les deux fois, tu m’as sauvée, putain.


    Il cessa de répondre. Elle continua d’observer son verre, puis haussa les épaules avant de reprendre une gorgée. Elle avait chaud.


    — Je t’ai jamais remercié pour la première, d’ailleurs.


    Il resta silencieux. Poussée par l’alcool, elle continua.


    — Cela dit, l’ai-je déjà fait pour quoi que ce soit ? se moqua-t-elle. Je crois pas.


    Un coude posé sur la table, Mihawk but lentement à son tour sans la quitter des yeux.


    — Je suis pas une ingrate, tu sais ? Je suis juste en colère.


    Ses épaules s’affaissèrent. Elle voulait savoir. Mais ne le voulait plus. Elle grimaça et leva un regard furieux vers lui.


    — À titre informatif, combien de fois m’as-tu sauvée depuis que tu me connais ?


    Il eut à peine le temps d’ouvrir la bouche qu’elle râla à voix haute.


    — En même temps, hein, à qui la faute si j’étais en danger ? Non, parce que…


    — Mais tu vas te taire, putain… lâcha-t-il finalement en se massant les paupières.


    Elle le regarda avec des yeux ronds. C’était la première fois de sa vie qu’elle l’entendait jurer.


    Il soupira d’exaspération et laissa le bas de son visage s’affaisser dans sa paume.


    — Noriko… Je ne t’ai jamais sauvée des baboons quand tu avais six ans : tu t’es sauvée toute seule.


    Elle vacilla. Cligna plusieurs fois des yeux. Réfléchit. Puis s’apprêta à protester. Avant de se raviser. Pour finalement laisser échapper un rire nerveux.


    — Impossible, tu…


    Mihawk lui lança un regard lourd de sens.


    Elle grinça des dents.


    — C’est ridicule, enfin ! J’avais pas encore mes pouvoirs et…


    Elle déglutit en voyant son air sévère.


    Il posa doucement une main sur son verre lorsqu’elle voulut le porter à ses lèvres.


    — Si j’avais su que l’eau-de-vie t’aidait à rester calme, je t’aurais initiée beaucoup plus tôt. Et j’aurais probablement imposé des dégustations hebdomadaires.


    — Très drôle.


    Elle ne réagit pas lorsqu’il lui retira la boisson.


    — J’ai peur, Mihawk, avoua-t-elle timidement.


    — Noriko…


    Elle secoua la tête lorsque sa bouche se tordit. Une larme s’échappa sur sa joue qu’elle essuya maladroitement.


    — J’ai peur de ma réaction.


    — Noriko...


    Elle pinça les lèvres en reniflant et le regarda droit dans les yeux.


    — Je serai là, assura-t-il. Quelle que soit ta peine ou ta colère, même quand tu me détesteras encore plus, je resterai là.


    Elle hocha la tête et souffla longuement.


    — Je suis prête, lâcha-t-elle.


    C’était faux, elle ne le serait jamais. Mais l’alcool avait ce pouvoir étrange de donner la sensation d’être invincible.


    Loin d’être dupe, Mihawk consentit malgré tout à plonger la main dans la poche de sa chemise.


    — Depuis ton réveil, j’attendais le bon moment pour t’en parler.


    Il ressortit une photo qu’il fit glisser devant elle.


    Le cœur tambourinant dans sa poitrine, Noriko tendit une main tremblante. Cornée, légèrement jaunie et pliée en deux, l’image représentait un nourrisson d’un ou deux mois. Elle haussa un sourcil sans comprendre.


    — C’est qui ?


    — Tu fais exprès ?


    Elle se vexa franchement.


    Il se pinça l’arête du nez d’un air blasé.


    — Apparemment non… C’est toi, bon sang.


    Elle fronça les narines et étudia de nouveau la photo.


    — Déjà qu’on dirait un garçon…, bougonna-t-elle. Tu m’excuseras si la couleur des cheveux prête à confusion.


    Mihawk retint un rire moqueur.


    — Tu croyais être née avec les cheveux blancs, peut-être ?


    Elle croisa les bras en se renfrognant.


    — Qu’est-ce que j’en sais, moi ? maugréa-t-elle. Tu crois que je me demande si j’avais les yeux verts à ma naissance ? T’en as de bonnes, toi…


    — Calme-toi…


    — Je suis calme !


    — Bien, alors continue de l’être.


    Elle leva les yeux au ciel en grimaçant, puis analysa de nouveau la photo en s’attardant sur les cheveux noirs.


    — Qui l’a prise ?


    — Ton père.


    — C’est lui qui te l’a donnée ?


    Tout en fixant un point invisible, le Corsaire hocha la tête, perdu dans ses pensées.


    — Et ce n’était pas une partie de plaisir…


    Noriko esquissa un sourire malgré elle, puis posa les mains sous son menton. Son regard déterminé planté dans celui de Mihawk, elle attendit patiemment la suite.




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