Noriko

Chapitre 98 : Kuraigana (2)

Par eugegio

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    Mihawk courait à perdre haleine, l’appel d’air produit par sa vitesse balayant les arbres autour de lui. Le hurlement de la fillette l’avait réveillé en sursaut de sa sieste. D’instinct, il avait saisi son sabre, puis bondi à travers sa fenêtre pour se jeter du haut de son balcon.


    Cette entêtée s’était aventurée toute seule dans la forêt. Et demeurait introuvable.


    Le cœur battant à tout rompre, Mihawk fit une halte pour tourner sur lui-même, pleinement concentré sur son Haki de l’Observation.


    — NORIKO !


    Là.


    Le sol se brisa sous ses pieds lorsqu’il se propulsa. Elle n’était pas seule.


    D’un coup précis, il trancha une dizaine d’arbres sur son chemin et l’aperçut enfin.


    Courant aussi vite qu’elle pouvait et complètement paniquée, elle buta dans une racine et s’étala de tout son long. Lorsqu’elle se retourna, ses yeux s’écarquillèrent d’horreur. L’humandrill – le baboon – ne se trouvait qu’à quelques mètres et rugissait de fureur. Il sauta sur elle, toutes griffes dehors.


    Mihawk s’élança.




    Paralysée de terreur, Noriko ne pouvait détacher son regard des canines pointues de l’effroyable bête qui lui fonçait dessus. Ce fut d’abord l’haleine putride qu’elle sentit, puis vinrent les postillons de bave qui éclaboussèrent son visage. Certaine d’être sur le point de mourir, elle hurla.




    Comme balayée d’un simple revers de main, la créature décolla du sol et fonça s’écraser contre un énorme rocher qu’elle emporta sur son passage. L’onde puissante qui s’en dégagea éleva un nuage de terre et secoua violemment les arbres alentour. Le fracas fut assourdissant.




    Affolée et peinant à respirer, Noriko n’osait plus bouger tandis que la poussière retombait lentement autour d’elle. Son champ de vision étant réduit, ses yeux se posèrent sur ses genoux et elle ne remarqua qu’à cet instant qu’ils étaient écorchés. Allait-elle se faire gronder ?


    Elle sursauta et laissa échapper un cri lorsque quelqu’un atterrit devant elle. Elle n’eut pas le temps de réagir : deux mains l’empoignèrent brutalement par les épaules pour la redresser.


    — NORIKO !


    Son cœur cessa de battre un bref instant lorsqu’elle reconnut son oncle. Une vague de soulagement s’insinua dans son ventre, avant de disparaître bien vite lorsqu’elle aperçut l’expression qu’arborait son visage tout rouge.


    — QU’EST-CE QUE TU FICHES ICI !? hurla Mihawk en la secouant. TU SAIS TRÈS BIEN QUE TU N’AS PAS LE DROIT DE SORTIR TOUTE SEULE !


    Tétanisée par une colère qu’elle ne lui connaissait pas, elle le regarda avec des yeux ronds, incapable de lui répondre. Elle avait mal quand elle respirait et les tremblements de ses mains se mêlaient maintenant à ceux de son corps.




    Mihawk la relâcha si brusquement qu’elle tomba assise par terre, hébétée. Il fit volte-face et se passa nerveusement une main sur le visage en poussant un juron, puis fit quelques pas pour reprendre contenance. Son sang-froid venait dangereusement de manquer de lui échapper dès l’instant où il s’était imaginé la gifler. Il plaqua ses cheveux en arrière pour s’enfoncer les ongles dans le crâne et se maudit intérieurement. S’il s’était juré de ne jamais poser la main sur la petite, il était forcé d’admettre que la situation actuelle ne lui était d’aucune aide. Il prit une longue inspiration et souffla exagérément pour retrouver un semblant de calme.


    — Je t’avais pourtant formellement interdit d’aller dans la forêt, asséna-t-il en lui faisant face. Pourquoi tu m’as désobéi ?


    Haletant et les mains sur les hanches, il attendit une réaction, mais Noriko demeurait figée par la peur, le corps agité par des tremblements incessants. Les yeux baissés, elle ne clignait même plus des paupières.


    La lèvre supérieure de Mihawk se retroussa nerveusement. L’écoutait-elle seulement ?


    — Je te parle ! aboya-t-il en s’approchant.


    Il savait. Il savait que Noriko n’était qu’une enfant. Mais ce qu’elle avait fait était beaucoup trop grave pour qu’il la laisse s’en tirer impunément. Il s’accroupit devant elle et lui saisit le poignet pour la ramener à la réalité. Elle eut un hoquet de stupeur et le regarda avec effroi.


    — Réponds-moi, insista vivement le Corsaire. Je veux savoir ce qui t’est passé par la tête.


    Les yeux de Noriko se remplirent instantanément de larmes.


    — Je… je voulais…


    Elle balbutia, renifla bruyamment, puis éclata finalement en sanglots.


    — Je voulais voir les babooooons…, brailla-t-elle.


    Surpris, le sang de Mihawk ne fit qu’un tour. Elle s’empressa de se frotter les yeux et pleura de plus belle lorsqu’il la relâcha.


    — Tu aurais pu te faire tuer, bon sang !


    Il siffla de mépris et roula des yeux quand elle hurla encore plus fort.


    — Noriko, maugréa-t-il entre ses dents pour qu’elle se calme.


    — Je voulais… je voulais voir s’ils… s’ils existaient…, hoqueta-t-elle à travers une respiration saccadée.


    Mihawk passa sa langue à l’intérieur de sa lèvre inférieure et soupira de lassitude. Elle finirait par le rendre fou.


    Il avisa l’état déplorable des genoux et le visage dégoulinant de morve de celle qu’il faisait passer pour sa nièce malgré lui. Ce n’était plus une gamine intrépide et casse-cou après une vilaine chute, mais une petite fille jusque-là inconsciente du danger, terrorisée d’avoir cru qu’elle allait mourir.


    Ses épaules s’affaissèrent lorsqu’il se pinça l’arête du nez.


    — Si tu savais comme tu m’as fait peur, lâcha-t-il.




    Surprise, Noriko ouvrit des yeux ronds. Tout en réprimant un sanglot, elle se moucha du dos de sa main et détailla son oncle comme si elle le voyait pour la première fois.


    Il a eu peur ?


    Elle hoqueta bruyamment. Sa gorge se serra lorsqu’elle remarqua qu’il n’avait pas pris la peine de mettre son chapeau. Elle se frotta les yeux. Il n’avait pas non plus son manteau, sa chemise n’était pas entièrement boutonnée, et il était pieds nus. Noriko tressaillit en apercevant les orteils ensanglantés et couverts de terre. Il avait couru et s’était fait mal.


    Elle chercha instinctivement autour d’elle ce qui lui manquait. Son cœur explosa dans sa poitrine lorsqu’elle aperçut Yoru au loin. Son sabre. Son précieux sabre qu’il maniait soigneusement avec le plus grand respect – et qu’il devait certainement aimer plus qu’elle – était négligemment planté dans le sol.


    Les larmes brouillèrent de nouveau sa vision avant de couler et d’inonder ses joues.


    Elle s’agenouilla face à lui et baissa la tête.


    — Je suis désolée, sanglota-t-elle en tremblant. Pardon, tont… Mihawk. Je le ferai plus…


    Elle renifla de toutes ses forces pour tenter d’arrêter de pleurer : il y avait toujours été insensible.




    Mihawk battit plusieurs fois des cils face à Noriko qui essuyait négligemment ses joues pour chasser les larmes qui ruisselaient toujours. Elle était terrorisée. Elle avait mal. Mais elle tentait de faire croire l’inverse. Il fronça les sourcils et tendit une main vers elle pour lever délicatement son menton.


    — J’ai cru que je t’avais perdue, murmura-t-il d’un ton réprobateur.


    Sans oser bouger, Noriko le suppliait du regard.


    Ce n’est que lorsqu’il recoiffa une longue mèche derrière son oreille qu’elle se jeta aussitôt à son cou pour le serrer de toutes ses forces.


    D’abord crispés par la surprise, les muscles du Corsaire se décontractèrent au bout de quelques secondes. Il leva de nouveau une main et la posa à l’arrière du crâne de Noriko, tandis que l’autre écrasait instinctivement son dos.


    Elle se remit à hurler lorsqu’il soupira de soulagement.




    Noriko n’avait pas cessé de pleurer lorsqu’il l’avait soulevée pour la ramener au château. Ni lorsqu’il avait soigné ses blessures. Ni lorsqu’elle avait refusé de dormir seule.


    Ce ne fut qu’une fois dans le lit du Corsaire, couchée contre son torse et les poings serrant sa chemise pour s’assurer de sa présence, qu’elle se calma enfin. Les spasmes provoqués par les sanglots s’espacèrent à mesure qu’elle s’endormait. Puis son corps cessa enfin de gigoter, se soulevant et s’abaissant uniquement au rythme de sa respiration.


    Mihawk laissa sa tête s’enfoncer dans son oreiller, le regard rivé sur le plafond. Lorsque le bruit des os du baboon qui se broyaient résonna dans ses oreilles, il se frotta les yeux et inspira profondément.


    Il a fallu que tu aies raison…


    Ses craintes désormais confirmées, il ne pourrait plus assurer l’entraînement de Noriko jusqu’au bout et elle rejoindrait donc inévitablement son père.


    Mihawk secoua la tête. Ce jour n’arriverait pas avant plusieurs années.


    Il regarda le visage paisible de sa nièce et effleura sa joue pour retirer une mèche de cheveux. Une fois qu’elle serait adulte, il lui expliquerait, mais en attendant, il la préserverait de la vérité. Elle avait le droit de grandir normalement, ne serait-ce qu’un an ou deux de plus.


    Le Corsaire se laissa peu à peu gagner par le sommeil, tout en songeant au Fruit du Démon qui lui était destiné et qui patientait sagement dans le coffre de son bureau.


*****


    La luminosité baissait doucement à mesure que le crépuscule approchait. D’ici une heure, le noir serait total.


    — Où êtes-vous !?


    Perdue au milieu d’un brouillard dense, Noriko ne voyait pas à plus de cinq mètres. Ses pas l’avaient guidée jusqu’à la forêt et elle s’enfonçait désormais entre les arbres. Les effets du dernier antalgique s’étant estompés, elle grimaça et repoussa la douleur fulgurante de ses blessures.


    — Je sais que vous êtes là !


    Elle s’était réveillée devant la porte de sa chambre en cette fin de journée et son sac laissé dans le salon l’avait condamnée à rester en vie. Comme elle n’avait pas voulu prendre le risque de croiser Mihawk, elle s’était jetée de son balcon pour sortir en douce avant d’être rattrapée par son pouvoir. Depuis, leur dispute ne cessait de hanter son esprit.


    « — Portes-tu l’enfant de Portgas D. Ace ? »


    Elle jura à voix haute contre cette voix trop entendue, puis manifesta de nouveau sa présence en criant.


    Elle n’avait jamais été enceinte. Même si elle n’avait pas forcément fait attention lors de ses rapports, cela ne s’était tout simplement pas produit.


    Et ça risque plus d’arriver.


    Le visage de son amant passa devant ses yeux qu’elle ferma aussitôt.


    Ace est mort.


    Elle donna furieusement un coup de pied dans un caillou qui roula avant de disparaître dans le brouillard.


    — Je suis ici pour me battre ! s’égosilla-t-elle.


    Le caillou cogna contre sa chaussure quand il revint vers elle. Elle souffla pour rester calme lorsqu’une immense silhouette se découpa face à elle.


    — Affronte-moi, ordonna-t-elle en créant deux bulles qui lévitèrent au-dessus du creux de ses mains.


    L’énorme baboon la surplombait de toute sa hauteur. L’armure en mauvais état qu’il portait protégeait son torse velu et deux sabres étaient accrochés à une ceinture épaisse. Une grosse cicatrice barrait son œil gauche, ses narines frémissaient au rythme de sa respiration et ses lèvres retroussées dévoilaient d’énormes canines acérées ainsi qu’un filet de bave qui dégoulinait jusqu’au sol.


    Il ne bougeait cependant pas.


    Noriko leva le menton. Créer de l’eau provoquait de terribles spasmes douloureux, mais elle ne laissa rien paraître.


    D’autres humandrills apparurent aux côtés de leur congénère et l’observèrent en silence. Tous étaient couverts de bandages et de blessures légères. Depuis quand se battaient-ils entre eux ?


    Putain de singes…


    Depuis l’attaque de son enfance, ils se faisaient un point d’honneur à l’éviter. Elle soupira de frustration, loin d’être dupe.


    — Je vous donne ma parole qu’il n’interviendra pas, maugréa-t-elle.


    Les baboons s’agitèrent légèrement et poussèrent quelques cris entre eux.


    Impatiente, Noriko referma finalement ses paumes et parla d’une voix ferme et déterminée.


    — Et je jure de ne pas me servir de mes pouvoirs.




    Le souffle de Noriko se coupa lorsque son dos s’écrasa douloureusement sur le sol rocailleux. Pantelante, elle roula sur le ventre, cracha du sang, puis essuya sa lèvre d’un revers de main.


    — Putain de singes, fulmina-t-elle.


    Elle esquiva de justesse une lame qui trancha la terre sous le coup de l’impact, puis se releva. À ses côtés se trouvait un baboon qu’elle avait cru inconscient mais qui se redressait déjà. Face à elle, huit autres attendaient. Elle serra les poings et s’élança en poussant un cri de rage.


    Sans scrupules, les humandrills se défendaient à l’aide d’armes en tout genre. Déstabilisée, elle fut repoussée d’un violent coup de pied dans les côtes et envoyée se fracasser contre un arbre.


    Couchée sur le flanc, elle toussa douloureusement en reprenant son souffle avec peine.


    Son sternum lui causait une douleur atroce à chaque respiration, ses plaies s’étaient rouvertes et son sang rougissait déjà la terre sèche. Elle tira sur son col et avisa le pansement qui reposait sur son épaule. Couvert de crasse et de salive animale, il pendait lamentablement. Elle l’arracha en criant. Les quelques points de suture restants ne tiendraient plus longtemps.


    De rage, elle abattit son poing contre un énorme caillou et ne réussit qu’à se faire mal.


    Elle souffla longuement, puis se mit debout en tremblant.


    Le dos du baboon à moitié penché attira son attention. Sans attendre, elle s’élança pour l’escalader et se propulsa ensuite dans les airs pour se diriger vers celui qui était armé de deux sabres. En grognant, elle abattit un poing sur sa pommette.


    L’animal tituba et posa un genou à terre, puis poussa brusquement un cri vers l’un de ses congénères.


    Noriko se retourna au moment où une épée s’arrêta au-dessus de sa tête. Elle reporta cependant son attention sur celui à la cicatrice pour l’apercevoir se précipiter vers elle. Elle faillit perdre l’équilibre quand il planta ses deux sabres devant ses pieds avant de se pencher en rugissant de fureur.


    Les cheveux de Noriko furent balayés par l’haleine chaude et putride de l’animal.


    Elle esquissa un sourire en essuyant la bave de son visage.


    — Un duel, donc…


    Le baboon recula de quelques pas, puis secoua nerveusement son pelage.


    Elle fléchit ses jambes, prête à s’élancer.


    — Amène-toi, murmura-t-elle pour elle-même, et finissons…


    Son sang se glaça dans ses veines lorsque le baboon plaça l’un de ses sabres entre ses dents. Complètement tétanisée, elle l’observa récupérer une troisième lame que lui tendait l’un de ses comparses.


    Elle ne bougea pas lorsqu’il adopta une posture qu’elle ne connaissait que trop bien. Ni lorsqu’il lui fonça dessus.


    Le sabre s’arrêta devant la gorge de Noriko.


    Haletante, elle fixa l’animal qui regardait au-dessus d’elle. Il renifla plusieurs fois, puis poussa de légers couinements. Ses congénères l’imitèrent et une panique s’installa parmi eux.


    Elle n’eut pas besoin de se retourner pour comprendre.


    Le grincement d’une lame résonna à travers le brouillard.


    — Je croyais pourtant avoir été clair, claqua la voix sévère de Mihawk.


    Il passa aux côtés de sa nièce et s’approcha des humandrills.


    Brusquement sortie de sa stupeur, Noriko hoqueta, puis se traîna vers lui.


    — Attends…


    — Reste en arrière, rétorqua-t-il sans la regarder.


    Elle se jeta sur son bras armé et l’agrippa avec force.


    — Arrête, ils m’ont pas attaquée !


    Les sourcils froncés, il la dévisagea comme s’il la voyait pour la première fois.


    — J’ai juré que… que tu leur ferais rien s’ils me combattaient.


    Mihawk souffla du nez, puis dégagea son bras avant de pointer sa lame vers les baboons.


    — Si vous vous avisez de l’écouter, ne serait-ce qu’une fois de plus…


    Les primates n’eurent pas besoin de se le faire dire deux fois et détalèrent en poussant des cris aigus.


    Soulagée, Noriko se laissa tomber à genoux tandis que Mihawk rengainait son sabre. Exténuée mais furieuse, elle cracha du sang et secoua la tête.


    — Il a encore fallu que tu interviennes, maugréa-t-elle.


    Elle accrocha son regard glacial quand il s’avança vers elle.


    — C’est quoi que tu comprends pas, à la fin ? J’avais pas besoin de toi, je—


    Il ne laissa pas finir sa phrase et l’empoigna violemment par le col. Sans un mot et malgré ses protestations, il prit la direction du château en la traînant derrière lui.




    Noriko tentait vainement de se dépêtrer de l’emprise de Mihawk, mais sa poigne était bien trop forte. Pas une seule fois il ne ralentit sa course, ni lorsqu’elle lui planta ses ongles dans la chair en hurlant de la lâcher, ni quand elle trébucha et s’écorcha un genou.


    Ce ne fut que lorsque l’entrée du château se découpa à travers le brouillard qu’il la jeta à terre sans la moindre délicatesse.


    Noriko étouffa un gémissement, puis siffla entre ses dents.


    — Putain…, lâcha-t-elle à travers un souffle saccadé.


    Hors d’elle, elle se releva maladroitement pour se planter face à Mihawk.


    — C’est quoi ton problème !? tonna-t-elle d’une voix stridente. Je m’en sortais très bien !


    Un poing posé contre sa bouche, il se contenta de la fixer avec une impassibilité déconcertante.


    — Pourquoi t’as fait ça !? l’invectiva-t-elle. Je t’ai rien demandé !


    Elle grogna de fureur face à son silence, s’éloigna de deux pas, puis revint à la charge.


    — J’avais pas besoin de toi, hurla-t-elle de plus belle, j’ai jamais eu besoin de toi, je t’ai fui à l’instant où je l’ai compris, alors ARRÊTE ! Arrête, putain ! Arrête de toujours t’immiscer dans ma vie ; arrête d’être là alors que personne t’a rien demandé ; et arrête de m’empêcher d’av—


    Sa tête partit violemment sur le côté dans un cri étouffé.


    Les yeux balayant le vide, elle cilla plusieurs fois pour reprendre contenance, puis porta une main tremblante à son visage. Sous ses doigts, sa joue était déjà chaude.


    La gorge serrée par un hoquet de stupeur, elle leva lentement un regard affolé vers Mihawk.


    Celui-ci haletait, sa paume toujours levée devant lui.


    Jamais il ne l’avait frappée ainsi.


    Il laissa retomber son bras.


    — C’est ça que tu cherches ? asséna-t-il. Avoir mal ?


    Muette d’effroi et le cœur battant à tout rompre, elle ne put empêcher son menton de trembler.


    — Combattre les baboons, murmura-t-il en détournant le regard. Bon sang, Noriko, tu ne te rends même plus compte de ce que tu fais.


    Il se pinça l’arête du nez et souffla longuement.


    Noriko n’avait pas bougé, incapable de remettre son esprit en place. Son regard se perdit sur les cheveux de Mihawk. Il n’avait pas pris la peine de mettre son chapeau.


    — Peut-être que si, souffla-t-elle finalement d’un ton presque inaudible.


    Il se figea, puis coula un regard vers elle.


    — Qu’est-ce que tu viens de dire ? demanda-t-il en articulant exagérément.


    Ne souhaitant pas le laisser l’atteindre, elle baissa la tête pour cacher ses yeux embués.


    — Rien qui te concerne.


    — Méfie-toi, Noriko, je…


    — Ne fais pas ça, coupa-t-elle soudainement en abandonnant sa joue brûlante. Ne joue pas à celui qui s’inquiète.


    — Évidemment que je m’inquiète, s’agaça-t-il, il suffit de regarder autour de toi pour comprendre.


    Elle ne savait pas de quoi il parlait, mais s’en moquait.


    — Me fais pas croire que tu te soucies de moi, insista-t-elle en ancrant son regard dans le sien, tu es là uniquement pour rendre service à un lâche qui n’a jamais voulu assumer ma naissance.


    Brièvement abasourdi, il fronça finalement les sourcils.


    — C’est vraiment ce que tu penses ?


    — Depuis toujours… tu ne sais que mentir et manipuler. Tu contrôles ma vie comme si elle t’appartenait, mais c’est fini, maintenant : je te laisserai plus jamais me dicter quoi faire.


    Elle tourna les talons, puis gémit quand il tordit brutalement son poignet pour lui faire faire volte-face.


    — Et moi, je ne te laisserai pas partir tant que tu ne retrouveras pas ton état normal.


    Apeurée à cause de sa poigne, elle tenta vainement de se dégager.


    — Mais c’est quoi un état normal pour toi ? glapit-elle en chassant des larmes. Obéir sagement sans poser de questions ?


    — C’est prendre conscience de la réalité ! gronda-t-il sévèrement.


    Elle battit plusieurs fois des cils, puis siffla de douleur quand il resserra son emprise pour la rapprocher de lui.


    — Ouvre les yeux, Noriko, et arrête de faire celle qui ne comprend pas : ce brouillard est la preuve vivante que tu ne vas pas bien.


    — Mais j’y suis pour rien si…


    — Tu contrôles l’eau, espèce d’idiote ! Tu ne t’es pas demandé pourquoi il te suivait partout !?


    Elle ouvrit de grands yeux, puis balaya distraitement les alentours du regard, la bouche tremblante. Le brouillard s’intensifia.


    Non, ça ne peut pas…


    Son pouvoir n’aurait pas pu se manifester depuis tout ce temps. Pas sans qu’elle ne s’en rende compte. Elle s’était entraînée à maîtriser son esprit et pas une seule fois elle n’avait failli perdre le contrôle depuis qu’elle était ici.


    Son avant-bras douloureux la ramena au présent.


    La peur s’empara d’elle. La peur de ne plus savoir ce dont elle était réellement capable.


    — C’est ta faute…


    Elle leva un regard larmoyant vers le Corsaire.


    Il la dévisagea en fronçant les sourcils.


    — Tu m’as imposé ce fardeau, gémit-elle d’une voix brisée. Tu as envoyé le monde à ma poursuite, tu as fait de ma vie un véritable enfer, et maintenant, je… je suis devenue un monstre incontrôlable… Tout ça pour quoi… hein ? Dis-le-moi, Mihawk. Dis-moi pourquoi tu me détestes autant pour me faire souffrir à ce point ?


    Elle perdit presque l’équilibre quand il la relâcha sans un mot.


    Confuse, elle serra son poignet contre elle, puis renifla bruyamment.


    Elle eut un mouvement de recul lorsqu’il tendit une main vers elle. La respiration ponctuée de sanglots, elle secoua la tête pour le tenir éloigné, puis s’enfuit à l’intérieur du château.


*****


    — Je veux que tu éteignes ce feu.


    Plantée devant la cheminée du grand salon, Noriko haussa les épaules, puis tourna les talons.


    — Facile.


    Mihawk mit les mains sur les hanches.


    — Je peux savoir où tu vas ?


    — Chercher de l’eau, on a une bassine dans la cuisine.


    Il ferma les yeux pour se contenir.


    — Noriko.


    — Je peux aussi prendre un vase sinon, je crois qu’il reste de l’eau dans celui-là, songea-t-elle en s’approchant d’une console.


    — Noriko…


    — Ou un seau, j’en ai vu un dans la réser…


    — Noriko !


    Elle sursauta.


    — Tu sais très bien ce que j’attends de toi.


    Son visage s’assombrit et elle mit ses mains derrière le dos.


    Mihawk se contenta de la regarder sans rien dire. Il savait que ce serait difficile, mais pas à ce point.


    — Il est très bien ce feu, protesta-t-elle d’une petite voix, il va faire froid si je…


    Elle se tut lorsqu’il s’approcha d’elle et eut un mouvement de recul quand il tendit sa main.


    On en est là…


    Avec calme, il l’invita à lui faire confiance d’un sourire encourageant.


    Elle observa la paume tendue en s’en méfiant comme de la peste, puis, après s’être assurée qu’elle ne risquait rien, accepta de la prendre.


    Mihawk la plaça devant la cheminée et se mit derrière elle. Il posa ensuite un genou à terre pour se mettre à sa hauteur et guida son bras frêle pour qu’elle le tende vers le brasier.


    — Imagine qu’un objet invisible soit caché dans le creux de ta paume et concentre-toi dessus pour le faire sortir.


    — Mais le seau est…


    — Il faut que tu éteignes le feu avec ton eau à toi, coupa-t-il en s’efforçant de conserver sa patience.


    Elle baissa subitement sa main.


    — Je veux pas…


    Mihawk se frotta le visage. Il fallait s’y attendre : depuis qu’elle avait ingéré son Fruit du Démon, elle avait toujours refusé d’utiliser son pouvoir.


    — Noriko, soupira-t-il, je n’ai pas envie de m’énerver.


    — Et j’ai pas envie que tu t’énerves ! rétorqua-t-elle aussitôt d’une voix craintive.


    — Alors fabrique de l’eau.


    — Mais je veux pas !


    Elle baissa la tête lorsque ses yeux s’embuèrent.


    — Comment tu peux savoir ce que je dois faire, d’abord ? bougonna-t-elle. T’as même pas de pouvoir, toi.


    Le Corsaire inspira profondément sans relever sa remarque. S’il devait lui faire entendre raison, la brusquer ne ferait qu’empirer la situation.


    — Noriko, tenta-t-il en tendant une main vers son épaule.


    Elle l’évita en geignant faiblement. Les larmes roulaient sur ses joues désormais.


    Mihawk posa ses doigts sous son menton et le souleva avec douceur.


    Malgré son regard fuyant et sa moue boudeuse, elle se laissa faire.


    — Je te promets que ça ne te fera pas mal, assura-t-il. Je sais que tu m’en veux, mais je veux juste que tu sois forte. Si un jour je ne suis plus là, comment feras-tu pour t’occuper du château toute seule ?


    Elle haussa les épaules.


    — T’es toujours là, de toute façon… même quand je veux pas.


    Méritée, celle-là.


    — Puis je compte pas passer ma vie ici, ronchonna-t-elle à demi-mot. Contrairement à toi.


    Bon, allez.


    Il se redressa pour faire face à la cheminée et croisa les bras.


    — Éteins ce feu, Noriko. Je ne le répéterai.


    — Mais je…


    Un regard sévère suffit à la faire taire.


    Bouleversée, elle pinça les lèvres en baissant les yeux.


    Sa main trembla lorsqu’elle la leva. L’instant d’après, une bulle d’eau de la taille d’une bille flottait dans sa paume.


*****


    Cette fois, Noriko avait pris soin de récupérer son sac avant de monter à l’étage.


    Les rideaux ouverts laissaient entrer les dernières lueurs de la journée : l’immense lit à baldaquin, la bibliothèque, les meubles, les décorations et les tableaux, tout la révulsait.


    Poussée par la curiosité, elle s’approcha de l’immense armoire et ouvrit les deux portes en bois. Son cœur rata un battement lorsqu’elle constata que les vêtements avaient été changés. Assurément devenus trop petits, les anciens faisaient désormais place à de nouveaux afin de mieux convenir à son corps de femme.


    Noriko enfonça ses paumes dans ses yeux : depuis toujours, Mihawk savait qu’elle reviendrait.


    Elle planta ses ongles dans son cuir chevelu en grognant de frustration, puis se rua sur les habits en poussant un cri de hargne. Elle les jeta au sol et forma une boule grossière qu’elle balança par la fenêtre. Elle retourna ensuite à l’armoire et claqua les portes, qui se rouvrirent aussitôt. Elle fit une nouvelle tentative et l’une d’entre elles sortit à moitié de ses gonds.


    Furieuse, Noriko jura à voix haute en faisant apparaître une bulle qui pulvérisa la porte en morceaux.


    Haletante, elle resta plantée devant son carnage en fixant sa main tremblante. Créer de l’eau ne lui avait causé aucune douleur.


    Ace est mort.


    — Tais-toi, siffla-t-elle aussitôt en serrant les paupières.


    Ace est mort.


    — TAIS-TOI !


    Une autre bulle surgit de sa paume et fit cette fois exploser un vase. Un éclat de porcelaine vint se planter dans sa joue. Elle regarda ses doigts ensanglantés, puis les essuya négligemment sur son pantalon.


    Il est mort et il ne reviendra jamais.


    Elle secoua la tête, puis comprima son crâne pour faire taire sa voix intérieure.


    — Laisse-moi…


    « — Je m’appelle Ace. »


    Noriko sursauta avant de se figer d’horreur. Un haut-le-cœur s’empara d’elle.


    Non… Non, pitié, pas ça…


    « — Je t’ai acheté des toiles et de la peinture ! »


    — Non, non, non, répéta-t-elle en regardant nerveusement autour d’elle, le souffle court.


    « — … tu as tellement refoulé tes pouvoirs que même ton corps ne se rend plus compte de ses capacités. »


    — Tu n’es pas réel, assura-t-elle en fermant les yeux, rien n’est réel.


    « — Je t’aime, Noriko. »


    — Je t’en supplie, sors de ma tête…


    Des centaines d’images et de souvenirs défilaient inlassablement dans son esprit.


    « — Pourquoi t’es venue !? Pourquoi t’as fait ça !? »


    La respiration saccadée, elle se martelait le crâne.


    — Arrête…


    « — Je veux vivre, Noriko. Je le veux vraiment. »


    — Arrête ! répéta-t-elle en laissant apparaître des bulles d’eau qui fusèrent dans la chambre.


    « — Plus tard, tu m’épouseras, hein ? »


    Son cœur se brisa dans sa poitrine et son corps se mit à trembler dangereusement.


    — Ça suffit, implora-t-elle à travers ses sanglots, je veux que ça s’arrête !


    Quelques bulles brisèrent un miroir et d’autres déchirèrent un tableau qui tomba lourdement au sol.


    « — Promets-moi de rester en vie. »


    — ASSEZ !


    Elle se redressa, pantelante et en sueur. Autour d’elle, la pièce était redevenue silencieuse.


    Le visage tordu par le chagrin, Noriko hoqueta bruyamment. Son pouvoir était à portée de main, mais elle refusait d’en perdre le contrôle.


    Un cri rauque sortit de sa gorge lorsqu’elle ouvrit sa paume. L’instant d’après, sa bibliothèque vola en éclats et de nombreuses feuilles virevoltèrent dans la pièce.


    Noriko essuya vivement ses yeux, puis retroussa sa lèvre supérieure.


    Le lit, les oreillers, la couette, les meubles, les rideaux et même les tapis. Rien ne restait intact à mesure qu’elle laissait parler sa colère en hurlant de rage. Lorsque les bulles ne suffirent plus, elle utilisa ses poings et ses pieds.


    Les plumes des coussins éventrés flottaient encore autour d’elle, tandis que, agenouillée au milieu d’éclats de verre après avoir brisé les fenêtres à l’aide d’une vague, Noriko peinait à reprendre une respiration normale. Dans un geste ultime, elle arracha le bandage autour de sa taille. Le sang coula à travers le pansement et se mêla à celui de ses jambes couvertes de dizaines de coupures.


    Un liquide acide remonta dans son œsophage et elle eut tout juste le réflexe de ramper dans la salle de bain attenante pour vomir une bile visqueuse. N’ayant rien dans l’estomac, la régurgitation la brûla de l’intérieur. Elle s’étouffa presque, puis toussa grassement avant de reprendre péniblement son souffle. Elle cracha une dernière fois et s’essuya le menton d’un revers de main.


    Ses os, ses muscles, son corps entier la faisaient atrocement souffrir.


    Elle évita soigneusement son reflet dans le miroir quand elle se redressa, puis retourna dans sa chambre.


    Elle fouilla les décombres de son lit et souleva un morceau de planche. Une écharde plantée dans le doigt plus tard, elle mit enfin la main sur son sac. Son cœur se serra quand elle vida son contenu et un soulagement intense l’envahit lorsqu’elle entendit le cliquetis métallique attendu.


    Son énergie diminua si brutalement qu’elle dut lutter pour ne pas s’évanouir. Dans un effort surhumain, elle se traîna à travers les débris de ce qui avait été sa chambre et parvint à atteindre le balcon.


    Le ciel était noir désormais et, bien que moins épais, le brouillard empêchait de voir les étoiles.


    Noriko sourit tristement : elle aurait aimé les voir une dernière fois.


    Les jambes tremblantes, elle se releva en s’aidant de la balustrade, puis s’y appuya de tout son poids. Il lui fallut ensuite plusieurs minutes pour réussir à se hisser dessus et se mettre debout.


    Le regard pointé vers l’horizon, elle tourna nerveusement le lourd bracelet de Granit Marin autour de son poignet.


    Ace est mort.


    « — Promets-moi de rester en vie. »


    Elle ferma les yeux. Si elle s’était accrochée de toutes ses forces à cette promesse, elle refusait cependant de l’honorer.


    — Pardonne-moi, Ace, souffla-t-elle. Ne le prends pas comme une trahison, je n’ai jamais accepté de vivre sans toi.


*****


    Les bras croisés, Mihawk regardait Noriko s’éloigner vers la plage et activa son Haki de l’Observation lorsqu’elle s’enfonça dans le brouillard. S’il avait été surpris par son apparence cadavérique, son sang-froid lui avait cependant permis de rester impassible face à elle.


    — Tu lui as demandé ?


    — Non.


    Mihawk jura intérieurement. Pourquoi cela ne l’étonnait-il pas ?


    — Tu crois qu’elle me fait confiance au point de me faire des confidences ? maugréa le Roux. Elle était suffisamment bouleversée et ça l’aurait anéantie…


    — Parce qu’elle ne l’est pas assez, peut-être ? coupa le Corsaire en coulant un regard vers son ancien rival.


    — Elle a manqué de noyer plusieurs de mes hommes.


    — Me fais pas croire qu’ils auraient succombé face à elle. Pourquoi ne pas avoir simplement vérifié son sang ?


    L’Empereur le regarda comme si la raison était évidente.


    — Elle se serait sentie souillée.


    — Elle n’aurait pas eu besoin de le savoir.


    Les sourcils froncés, il détourna le regard.


    — C’est contraire à mon éthique.


    — Ça ne t’a pas dérangé la première fois.


    — C’était différent, merde ! J’avais besoin de savoir…


    — Et là, non ?


    — Elle n’est pas prête, Mihawk, s’agaça-t-il.


    — Elle ne le sera jamais.


    Shanks se pinça l’arête du nez.


    — Je te l’ai ramenée. La suite ne peut plus dépendre de moi.


    — Évidemment…


    — Quelle que soit sa réponse, elle sera en danger, alors laisse-lui du temps. Tu ne pourras rien faire dans tous les cas.


    Mihawk passa sa langue à l’intérieur de sa lèvre inférieure en fixant l’endroit où Noriko avait disparu, puis secoua la tête.


    — Si elle est épuisée, je ne peux pas attendre et risquer qu’elle provoque une nouvelle catastrophe.


    Son vieux rival soupira de désolation tandis qu’il tournait déjà les talons.


    — Elle te détestera, prévint la voix du Roux dans son dos.


    — C’est déjà le cas.


*****


    La gifle était partie toute seule.


    Assis dans un fauteuil face à la cheminée, un verre d’eau-de-vie posé contre son front, Mihawk ne cessait de ressasser son dernier échange avec Noriko. Il avait vu la peur dans ses yeux. Pas la peur d’une enfant qui craignait de se faire disputer, mais une réelle peur d’être violentée.


    Il ferma les paupières et serra sa main encore chaude pour contrer un tremblement.


    Il entendait parfaitement le fracas à l’étage supérieur qui faisait trembler les lustres, ainsi que les cris de rage et de désespoir, mais il ne savait tellement plus comment réagir face à la folie destructrice de sa nièce qu’il préférait la laisser se défouler.


    Les baboons ne s’approchant pas du château – ni d’elle à l’avenir, compte tenu de sa dernière menace –, il pouvait aisément la laisser seule dans sa chambre.


    Le lustre tinta sous les coups d’un nouveau tremblement.


    Mihawk songea au moment où Noriko s’écroulerait, puis porta son verre aux lèvres pour laisser le précieux liquide brûler sa gorge.


    « — Elle te détestera. »


    Sans blague…


    S’il faisait entièrement confiance au Roux, il ressentait malgré tout une profonde aversion pour lui ainsi qu’un besoin irrépressible de lui rejeter la faute. L’Empereur avait été intransigeant et d’une efficacité redoutable concernant l’entraînement de Noriko, mais contrôler la colère ne permettait pas de surmonter un deuil. Le risque qu’elle perde le contrôle n’était pas totalement nul et seul son épuisement permettait au Corsaire d’avoir l’esprit tranquille.


    Il fit retomber sa tête en arrière en lâchant un râle de lassitude.


    Il a fallu qu’on en arrive là…


    Une vulgaire histoire d’amour tragique. Noriko était condamnée pour avoir jeté son dévolu sur la mauvaise personne. Cela en était presque risible.


    Plus de vingt ans plus tôt, le Roi des Pirates avait été exécuté. De ce fait, la Marine avait fait en sorte que son sang ne coule plus dans aucune veine et tous ceux ayant eu un lien avec lui avaient été éliminés. Son itinéraire avait été retracé : toute femme ayant croisé sa route de près ou de loin et tout nourrisson susceptible d’être un héritier avaient été massacrés.


    Le Gouvernement Mondial avait tout manigancé et l’affaire étouffée.


    Roger sans descendance, le monde pensait donc que sa lignée avait été éradiquée. Jusqu’à l’annonce de Sengoku.


    Jusqu’à l’apparition de Noriko.


    Mihawk resserra son verre.


    Le fait qu’elle ne soit pas enceinte ne les arrêterait pas. Ils ne feraient pas deux fois la même erreur.


    Ace aux Poings Ardents avait survécu grâce à la volonté de sa mère, Portgas D. Rouge. Pour le protéger après l’exécution de Roger, elle avait réussi l’exploit de rester enceinte durant vingt mois, le temps d’éloigner toute suspicion à son égard et ainsi de sauver la vie de son fils. Elle avait ensuite payé ses efforts de sa propre vie en mourant en couches.


    Aux yeux du Gouvernement Mondial, Ace aurait fini par atteindre l’envergure de son père et avait donc été exécuté par pure prévention.


    Et maintenant, ils allaient s’en prendre à Noriko.


    De tous les hommes…


    Le Corsaire pinça les lèvres en maudissant le destin d’avoir mis le jeune pirate sur sa route.


    Mais était-ce réellement le destin ?


    Sans fugue, elle ne l’aurait pas rencontré.


    Sans trahison, elle n’aurait pas fugué.


    Sans Fruit du Démon, Mihawk n’aurait pas brisé sa confiance.


    Somme toute, c’est ta faute, comme toujours…


    S’il avait été prêt à assumer les conséquences de son geste, Ace restait cependant un imprévu dont il se serait bien passé.


    Mihawk leva de nouveau son verre, mais s’arrêta avant d’atteindre ses lèvres.


    Les sourcils froncés, il posa un regard sur le plafond qui avait cessé de trembler. Si son fluide perceptif ne le trompait pas sur la présence de Noriko dans sa chambre, son instinct le mettait cependant en alerte.


    Il siffla entre ses dents et se crispa lorsqu’il sentit une vive douleur à la poitrine.


    Le verre explosa au sol lorsqu’il se précipita à l’étage.


*****


    Noriko souffla longuement, puis avança un pied au-dessus du vide. Un bras serra son ventre à l’instant où elle se pencha et la tira violemment en arrière.


    Elle bascula sur Mihawk et tous deux tombèrent à la renverse.


    Sans attendre, Noriko griffa ce qu’elle avait sous la main en hurlant.


    — Calme-toi, intima le Corsaire.


    — Lâche-moi !


    Il la laissa se relever quand elle essaya de le mordre, mais planta aussitôt ses ongles dans son avant-bras pour la forcer à lui faire face. Ses yeux se posèrent sur les menottes et ses joues perdirent plusieurs teintes.


    Noriko gémit de douleur et tenta de se dégager quand il lui tordit le bras. Plus fort qu’elle, il le coinça sous son aisselle et déverrouilla le bracelet métallique grâce à la clé qu’elle n’avait pas pris soin de retirer de la serrure.


    — Non ! s’égosilla-t-elle lorsqu’elle sentit un regain d’énergie.


    Le brouillard s’épaissit au même moment. Mihawk jeta le Granit Marin par-dessus la balustrade. Noriko tenta de le suivre en criant, mais fut vivement retenue.


    — ÇA SUFFIT, NORIKO ! tonna-t-il en la tournant vers lui.


    Elle avisa son visage rongé par la colère, puis laissa éclater son chagrin.


    — Je veux le rejoindre ! implora-t-elle en gigotant.


    Mihawk ferma les yeux.


    — Arrête, Noriko.


    — Il m’attend, il…


    — Ace n’est pas…


    — Ne prononce pas son nom ! s’époumona-t-elle aussitôt à s’en briser la voix. Je t’interdis de salir sa mémoire !


    Il la toisa d’un regard froid.


    — Ace n’est pas de l’autre côté, Noriko. Si tu mets fin à tes jours, tu seras seulement morte, tu n’auras plus de conscience et tu ne te souviendras même pas de lui.


    La réalité s’insinua cruellement dans son esprit au moment où son cœur se brisa. Elle secoua néanmoins la tête, refusant de le croire, puis gigota vivement jusqu’à ce qu’il la relâche.


    La main de Mihawk se referma dans le vide. Il soupira d’agacement, puis fit un pas vers elle.


    Noriko repoussa aussitôt son torse pour l’empêcher d’approcher.


    — Non ! cracha-t-elle avec rage.


    La respiration saccadée, elle avala difficilement sa salive, puis le repoussa encore. Mihawk bougea à peine et se contenta de la fixer.


    — Pourquoi tu m’as pas aidée !? accusa-t-elle en écrasant un poing rageur sur lui.


    Il encaissa le coup en silence. Instinctivement, elle le frappa de nouveau.


    — Tu savais que je venais pour lui, mais t’as rien fait ! Tu l’as laissé mourir, Mihawk !


    Elle martelait sa poitrine désormais, évacuant toute la haine qui la rongeait de l’intérieur.


    — Pourquoi tu m’as pas aidée ? répéta-t-elle à travers ses sanglots. Pourquoi ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi…


    Ses coups devinrent de plus en plus lents.


    Mihawk posa fermement une main derrière son crâne lorsqu’elle reprit son souffle et l’amena brusquement contre lui.


    — Non, gémit-elle en tentant de reculer.


    Il l’écrasa contre son torse. Elle continua de gesticuler.


    — Je suis désolé, Noriko. Je suis sincèrement désolé.


    — Tu l’as laissé mourir, accusa-t-elle d’une voix étouffée.


    — Tu sais que c’est faux.


    Elle renifla bruyamment, puis, rattrapée par la fatigue, cessa de lutter peu à peu.


    — J’ai pas pu le sauver…, hoqueta-t-elle. Si j’avais été forte, il…


    — Tu n’aurais rien pu faire.


    — Il est mort, Mihawk… Il est… il est mort.


    — Je sais.


    Elle laissa échapper un cri rauque en empoignant la chemise du Corsaire. Ses mains se mirent à trembler.


    — Allez, ma princesse, murmura-t-il en resserrant son étreinte, tu dois te ressaisir, maintenant.


    Le souffle de Noriko se coupa et ses yeux s’écarquillèrent d’horreur. Un souvenir s’insinua dans son esprit. Un souvenir qu’elle croyait perdu à jamais.


    « — Je suis plus une enfant !


    — Tu as quatre ans.


    — Peut-être, mais je suis une princesse, et tu dois me considérer comme telle ! »


    Mihawk avait ri ce jour-là. Il n’avait plus jamais ri depuis.


    Il releva son menton, dégagea les cheveux de son visage, puis pressa doucement sa mâchoire pour ancrer son regard dans le sien.


    — Je serai là, tu entends ? Aussi longtemps que tu en auras besoin, je serai à tes côtés.


    La bouche de Noriko se tordit douloureusement.


    Mihawk secoua légèrement la tête, puis écrasa ses lèvres sur son front.


    — Je t’aime, Noriko. Je t’ai toujours aimée.


    Le corps parcouru de spasmes et des sanglots lui obstruant la gorge, Noriko peinait à respirer et hoquetait longuement.


    Puis vinrent enfin les larmes.


    Ces larmes qu’elle n’avait plus réussi à verser. Ces larmes qui roulèrent sans cesse pour expulser tout ce qu’elle avait contenu jusqu’ici. Ces larmes qui répondaient aux mots qu’elle avait cessé d’attendre depuis le jour où tout avait basculé.


    Telle une vague invisible, une onde émana de Noriko. Le souffle silencieux balaya le ciel et absorba la totalité du brouillard à son passage. L’instant d’après, les étoiles brillaient.


    Mihawk suivit son mouvement lorsqu’elle s’affaissa sous son propre poids, puis passa un bras sous ses jambes pour la hisser contre lui. Assis contre la balustrade, une main toujours posée derrière son crâne, il la serrait tandis qu’elle pleurait et hurlait toute la rage dont elle était capable.




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