Noriko

Chapitre 95 : Un réveil douloureux (1)

Par eugegio

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    Un bruit strident sonnant au rythme d’un battement cardiaque perça les tympans de Noriko, tandis qu’une odeur étrange emplit ses narines. Son corps se crispa à cause d’un spasme musculaire quand elle se réveilla. Elle desserra ses paupières, puis battit faiblement des cils. La vision floue, elle dut ciller plusieurs fois pour entrapercevoir correctement les couleurs qui l’entouraient. Enfin, un plafond de bois apparut nettement au-dessus d’elle. Ses yeux coulèrent vers le masque posé sur son nez et sa bouche qui lui insufflait de l’oxygène. Sa respiration rauque et pénible confirma qu’elle était en vie.


    Elle lutta un instant, puis parvint à bouger légèrement la tête. Un courant électrique parcourut douloureusement son corps. Allongée sur un lit, elle ne pouvait que voir le moniteur électrique qui se trouvait à son chevet. Les battements de cœur étaient probablement les siens : des fils semblaient s’échapper du boîtier pour venir se perdre au niveau de sa poitrine. Elle ne pouvait pas vérifier cependant, se redresser était hors de sa portée et le moindre geste demandait un effort surhumain.


    Exténuée, elle tomba dans un sommeil agité.


    Des voix résonnaient dans son esprit. Était-ce un souvenir ? Un rêve ? Ou bien quelqu’un était-il à ses côtés ?


    Des images fugaces dansèrent devant ses yeux fermés. Le vide noir et glacé qu’offrait l’océan. Une silhouette penchée au-dessus d’elle. La pointe d’une aiguille piquant le creux de son coude. Un tube très fin gorgé d’un liquide épais qui s’enfonçait sous sa peau. À l’extrémité de ce même tuyau, le bras d’un homme. Assis sur une chaise et la tête penchée en arrière, il laissait son précieux liquide vital quitter ses veines pour rejoindre celles de Noriko. Elle ne parvint pas à cerner son visage.


    Son corps fut de nouveau parcouru de spasmes lorsqu’elle essaya d’ouvrir les yeux. Les images continuaient de défiler. Des compresses souillées par la crasse. Du sang, beaucoup de sang. Des larmes, certainement les siennes. Et surtout une douleur. Une douleur insoutenable qui tailladait son corps en mille morceaux.


    Elle se réveilla en sursaut. Un gémissement d’agonie s’échappa de sa gorge quand elle se cambra sous les coups d’un autre spasme musculaire.


    Elle se força à reprendre ses esprits. Comment avait-elle atterri dans ce lit ? Elle fouilla longuement dans sa mémoire. Son dernier souvenir était celui du Grand Corsaire Bartholomew Kuma qui se penchait vers elle.


    Elle s’en souvenait parfaitement : l’archipel Sabaody, les cris de ses amis hurlant son prénom. Elle avait été blessée en voulant les protéger. Kuma l’avait touchée : elle avait donc voyagé trois jours et trois nuits et pouvait se trouver n’importe où dans le monde.


    Les bips sonores indiquaient que son rythme cardiaque s’accélérait. De nouveau, un spasme douloureux contracta ses muscles. Le souffle court, elle tenta de se calmer et de rester immobile, ne bougeant que ses yeux pour savoir où elle se trouvait.


    L’étroitesse de la pièce, une table carrée métallique entourée de deux chaises, une couchette simple, des étagères remplies de bandages, de compresses et de médicaments en tout genre. Sa tête tourna sous les effets d’un vertige. Tout portait à croire qu’elle se trouvait dans une chambre d’hôpital. Une chambre entièrement faite de bois ? Non. Pas un hôpital. Une infirmerie. Une chambre médicale. Elle leva son regard vers l’unique fenêtre. Un hublot. Elle était à bord d’un navire. En se concentrant, elle pouvait entendre le remous des vagues malgré le bip sonore incessant. Légèrement bercée, elle sut que l’ancre était levée et que l’embarcation fendait les flots.


    Elle avisa de nouveau l’extérieur et plissa les yeux : rien d’autre que du blanc.


    Ses paumes la tiraillèrent lorsqu’elle bougea légèrement ses doigts.


    Qu’avait-elle traversé pour se retrouver dans un état pareil ? Elle avait été secouée et ses jambes avaient été écrasées par des ruines. À part quelques bleus et coupures, elle ne devrait pas avoir autant de séquelles.


    Son sang se glaça dans ses veines. Elle avait voyagé trois jours et trois nuits, mais ignorait combien de temps elle était restée inconsciente après coup. N’importe qui aurait pu la trouver. N’importe qui aurait pu lui infliger toutes sortes de sévices sans qu’elle ne s’en rende compte.


    Le son de son rythme cardiaque s’accéléra quand elle manqua d’air.


    Calme-toi, tu n’arriveras à rien si tu paniques. Calme-toi, calme-toi…


    Elle inspira profondément. Une douleur intense lui comprima les côtes. Elle toussa, aggravant davantage la souffrance qui écrasait maintenant son thorax. Elle se força à déglutir et retint brièvement son souffle.


    Doucement… Doucement…


    Elle expira lentement, puis bougea de nouveau ses doigts et les frotta contre le drap. Ses paumes étaient bandées. Son pouce trembla quand elle inspecta ses phalanges douloureuses, également couvertes de pansements.


    Une image passa dans son esprit et disparut aussitôt. Une lame. Elle avait attrapé une lame à mains nues quand quelqu’un avait essayé de l’égorger.


    Elle frissonna d’horreur. Cela lui était déjà arrivé. Elle pouvait encore sentir le poids d’Ibuki l’écraser tandis qu’il lui écartait les jambes.


    Son estomac tomba dans ses talons. Elle devait en avoir le cœur net.


    Un spasme contracta ses muscles quand elle bougea sa main. Elle ignora la douleur persistante et tenta de relever son avant-bras gauche.


    Un élancement fulgurant déchira son épaule et la fit gémir. Elle souffla longuement. Les bips sonores s’accélérèrent. Elle serra les dents, se força à repousser le mal qui la rongeait et réussit à tourner la tête vers son épaule recouverte d’un bandage.


    Une nouvelle image, celle d’une pointe glaciale plantée profondément dans sa chair que quelqu’un retirait brutalement.


    Qu’est-ce qu’on m’a fait, putain ?


    Des larmes coulaient sur ses joues. Avait-elle perdu le contrôle comme à Enies Lobby ou l’avait-on attaquée dans son sommeil ?


    Concentre-toi.


    Dans un effort interminable, elle leva son autre main et la laissa glisser sur sa cuisse avant d’atteindre son entrejambe. Elle fut emplie d’un intense soulagement en constatant que sa culotte était toujours en place. Elle avait également un short en coton, mais impossible de savoir si elle le portait à Sabaody. Elle palpa son intimité et ne ressentit aucune douleur. Rien ne le garantissait, mais personne ne semblait l’avoir touchée.


    En sueur, elle calma sa respiration comme elle le put. Pourquoi transpirait-elle ? Son Fruit du Démon lui permettait pourtant de réguler sa température. Était-elle en contact avec du Granit Marin ? Était-elle prisonnière ?


    Sa main remonta sur son avant-bras gauche et s’arrêta lorsque Noriko remarqua que sa peau était mise à nu. Son bras était engourdi, mais elle devinait la présence de son tatouage sous ses doigts.


    Nouvelle image. Elle-même cette fois, arrachant son bandage avec les dents pour l’enrouler autour d’une blessure, tout en suppliant quelqu’un de tenir bon. Elle revoyait clairement le tissu s’imbiber de sang. Une personne qu’elle connaissait avait été blessé.


    Ce fut trop pour elle. Dans un élan de frustration, elle arracha le masque à oxygène de son visage et le laissa retomber au sol. Elle passa ensuite quelques minutes à agoniser en silence, le corps crispé de spasmes. Elle voulait hurler de douleur, mais se forçait à serrer la mâchoire. Crier donnerait l’alerte.


    Les bips sonores se firent de plus en plus stridents.


    Tremblante de tout son long, elle parvint à trouver les fils accrochés à sa poitrine, juste sous son collier, et leur fit subir le même sort que le masque.


    Le bip continua de sonner, en continu cette fois.


    De rage, elle donna un coup de poing dans le moniteur qui tomba au sol avant de se taire pour de bon.


    Noriko dut reprendre son souffle. Les derniers efforts l’avaient exténuée. Elle était en nage et tentait vainement de contrer les douleurs qui parcouraient son corps.


    Ne reste pas là, lève-toi.


    Elle posa sa main sur son épaule bandée et grogna de douleur quand elle se redressa. Son souffle se coupa, son thorax lui rappelant sans cesse une sensation d’avoir été écrasé. Pantelante, elle mit plusieurs minutes à s’asseoir. Son corps menaçait de s’écrouler à chaque instant. La douleur était atroce, mais elle tint bon. Le drap trempé de sueur empêchait de voir sa hanche droite qui la déchirait de l’intérieur, mais elle sentait l’épaisseur d’un bandage entourer sa taille.


    Au bord de l’évanouissement, elle regarda ses paumes tremblantes recouvertes de pansements. Elle pouvait tout juste apercevoir les quelques phalanges qui semblaient intactes, bien qu’extrêmement rouges.


    Elle se concentra et fit difficilement apparaître de l’eau qui imbiba les tissus avant de disparaître aussitôt. Elle avait envie de hurler de douleur, mais fut soulagée de constater qu’aucun morceau de Granit Marin ne touchait sa peau.


    Elle étouffa un gémissement de terreur quand elle aperçut des traces de liens sur ses poignets. Un sourire cruel passa devant ses yeux et la terrorisa.


    Son regard remonta sur son tatouage.


    — C’est ça que tu cherches ? demanda une voix.


    Elle tourna la tête.


    Son cœur rata un battement.


    — A… Ace… ?


    Assis à une table ronde en bois qu’elle connaissait bien, Ace souriait chaleureusement en faisant tourner un bandeau bleu autour de son doigt. Derrière lui, le soleil perçait à travers la fenêtre de son ancienne maison qui donnait sur un lac. Leur maison. Celle qui avait été dévorée par les flammes en emportant la moindre trace de leur vie commune.


    Elle cligna des yeux. Elle était de retour dans la cabine et Ace avait disparu.


    Noriko ouvrit plusieurs fois la bouche, s’apercevant à peine qu’elle ne ressentait plus la moindre douleur.


    Elle fixa la table qui était de nouveau carrée et en métal.


    C’était quoi ça ?


    Elle secoua la tête. Une hallucination certainement causée par son état. Elle passa une main tremblante sur son crâne parsemé de bosses et de points de suture. Ses cheveux étaient doux et elle ne sentit qu’à cet instant l’odeur de savon qui s’en dégageait. Elle se figea un bref instant. Elle n’avait plus de soutien-gorge et ses habits n’étaient assurément pas les siens. Quelqu’un avait non seulement nettoyé ses blessures, mais également fait sa toilette pour ensuite la rhabiller. Elle se rassura faussement en songeant à un médecin et calma la nervosité qui rongeait son estomac.


    Elle n’aperçut qu’à ce moment-là le petit sparadrap dans le creux de son coude. Les images témoignant d’une transfusion sanguine s’imbriquèrent de nouveau dans sa mémoire.


    — Je m’appelle Ace.


    Elle releva la tête. Son amant souriait toujours.


    Un battement de cils accompagné d’un vertige plus tard et elle fut de nouveau seule.


    C’est pas réel, rien n’est réel.


    Si son esprit altérait ses souvenirs, pourquoi persister à lui montrer Ace ? Ils s’étaient retrouvés à Alabasta, pourquoi lui montrer des images aussi lointaines ?


    Il est dans le Nouveau Monde, il ne devrait pas…


    Elle serra les dents lorsqu’une migraine siffla dans ses tempes. Et si tout ceci n’était qu’un rêve ?


    Il fallait qu’elle sorte d’ici.


    Elle jeta le drap à ses côtés et tressaillit à peine lorsqu’elle bascula ses jambes sur le côté. Ses pieds nus touchant presque le sol, elle força sur ses bras tremblants pour se relever.


    La douleur explosa dans son corps quand elle se mit debout. Elle s’écroula en hurlant à travers ses larmes. Sa hanche droite brûlait, comme si sa chair était embrasée à vif. Secouée par des convulsions, elle se tordait dans tous les sens pour faire taire l’horrible torture qui la dévorait de l’intérieur.


    Des images fusaient de nouveau dans son esprit sans qu’elle n’en comprenne le sens. Une traînée d’eau et de lumière reliées ensemble, un faisceau laser arrachant sa chair, des mains écrasant sa hanche pour faire cesser l’hémorragie et des fils se plantant dans sa peau pour refermer la plaie.


    Les cris d’agonie qu’elle poussait résonnaient dans la pièce et déchiraient ses propres tympans.


    La porte de sa cabine s’ouvrit à la volée et laissa apparaître un homme qu’elle ne reconnut pas qui se précipita vers une étagère et vint s’agenouiller à ses côtés. Elle aperçut tout juste une aiguille qui ressortait d’un flacon avant de se planter profondément dans son avant-bras.


    Recroquevillée, sa respiration se calma progressivement, tandis que ses muscles se décontractèrent. Haletante, elle luttait contre elle-même pour rester lucide. Deux hommes avaient rejoint le premier et échangeaient des paroles inaudibles. Elle fut relevée en douceur. L’un d’entre eux ramassait l’affreuse machine, tandis qu’un autre s’occupait du masque.


    Celui qui lui avait fait une injection débitait des mots incompréhensibles quand il essaya de la forcer à se recoucher. Noriko n’entendait plus, son attention soudainement rivée sur l’épaisse chaîne qui était accrochée à sa ceinture.


    Du Granit Marin ?


    Fuis.


    Maintenant.


    Elle grogna de douleur quand elle se jeta à terre.


    L’instant d’après, ses yeux s’embrasèrent instinctivement.




    La porte explosa sous le coup d’un torrent qui se déversa sur le pont. Les hommes présents reculèrent prestement, tandis que l’eau se matérialisa au centre sous la forme de Noriko.


    Pantelante et tenant à peine debout, des gouttelettes de sang s’échappèrent de sa bouche quand elle toussa grassement. Elle s’était transformée sans le vouloir et était maintenant prise de vertiges. Elle tituba en regardant autour d’elle, transie de terreur. Elle se trouvait dans la cabine l’instant d’avant et était désormais entourée d’un brouillard épais qui empêchait de voir à plus de trois mètres.


    Une vingtaine de silhouettes d’hommes s’y découpaient sans qu’elle puisse distinguer leurs visages et avançaient vers elle. Loin d’être effrayés, ceux qui étaient assurément des pirates l’encerclaient, les mains levées en évidence, et l’invitaient à se calmer.


    Tous étaient lourdement armés.


    Noriko eut un mouvement de recul. Une vague surgit de sa paume et fusa vers un homme qui l’évita sans peine. L’eau s’encastra dans une rambarde et l’explosa violemment à son passage.


    Le cœur de la manieuse d’eau perfora presque ses côtes : elle n’avait même pas eu conscience de son geste.


    — Doucement, avertit l’un d’entre eux, on te fera aucun mal.


    — Qui… qui êtes-vous ? souffla-t-elle. Où est-ce que je suis ?


    Un fin torrent s’échappa de ses paumes et l’encercla avant de tourner sur lui-même. Elle se tétanisa d’effroi, certaine de ne pas être à l’origine de cette création.


    — Tu dois d’abord te calmer et…


    Le courant explosa et balaya tout ce qui se trouvait autour d’elle. Certains pirates sautèrent tandis que d’autres se baissèrent pour l’éviter.


    — N’approchez pas ! hurla Noriko.


    Son ton n’avait rien de menaçant. C’était un avertissement.


    À Enies Lobby, face à Moira, elle avait laissé parler sa colère et agi cruellement de manière insensée, mais toujours selon sa propre volonté. En cet instant, son pouvoir se manifestait de lui-même.


    Comme au tribunal…


    Ses yeux brûlèrent de nouveau, la forçant à se comprimer le crâne.


    Elle fit volte-face lorsque l’homme qui lui avait fait une injection surgit près d’elle, trempé et toujours en possession de sa chaîne.


    — Putain Hongo, tu lui as fait quoi !? l’interpella l’un de ses camarades.


    — Je lui ai administré un antalgique. Elle souffrait trop.


    — Bravo, c’est réussi.


    La manieuse d’eau tremblait, passant son regard de l’un à l’autre. Cherchait-on vraiment à l’aider ? Elle scruta celui qui était vraisemblablement le médecin de bord, son visage lui était assurément familier.


    De l’eau fusa de nouveau de ses paumes. Elle lâcha un cri de stupeur. Le torrent fonça dans le ciel, dessina un arc de cercle, puis vint finalement s’écraser sur un homme qui eut le souffle coupé. Le bruit d’éclaboussures qui suivit indiqua qu’il était passé par-dessus bord. Quelqu’un sauta immédiatement récupérer le malheureux, tandis qu’une autre personne passait en trombe avec un cordage pour les remonter tous deux.


    — Très bonne idée de se laisser bêtement attaquer, ironisa un pirate en faisant mine d’applaudir.


    — On a pour ordre de ne pas intervenir, rétorqua Hongo, vous risquez de lui faire peur.


    — Tu vois pas que c’est toi qu’elle regarde !? Elle va perdre le contrôle si ça continue.


    Noriko tressaillit.


    Ils sont au courant…


    Elle coinça ses mains sous ses aisselles pour éviter un nouveau drame. Les hommes restèrent à distance et elle recula lorsque le médecin s’approcha.


    — C’est moi qui t’ai soignée, expliqua-t-il avec douceur. Tu ne devrais pas être debout, laisse-moi te raccompagner à ta cabine, ensuite on pourra discuter.


    Les yeux de Noriko se posèrent sur la chaîne qui se balançait au rythme de ses pas. Les battements de son cœur s’accélérèrent : il n’était pas hostile, mais se tenait prêt à la mettre hors d’état de nuire en cas de besoin. Et s’il mentait ? En territoire ennemi, elle ne pouvait pas non plus prendre le risque de tuer quelqu’un et de s’attirer les foudres de tout un équipage.


    Elle secoua la tête, incapable de réfléchir davantage. Sans crier gare, elle tourna les talons et s’enfuit en courant, malgré les protestations du médecin.


    Le brouillard était si épais qu’elle ne voyait pas où elle allait. Les sens en alerte, elle manqua de percuter plusieurs hommes qui s’éloignèrent aussitôt et tomba de tout son long lorsqu’elle rata une marche.


    Elle siffla entre ses dents quand elle se releva. Les douleurs de ses blessures étaient légèrement endormies, mais pas entièrement éteintes.


    — Noriko, interpella une voix.


    Une silhouette se détacha du brouillard pour s’approcher.


    Apeurée, Noriko garda ses poings fermés et rampa à reculons.


    — Tu n’as rien à craindre, continua la voix.


    Elle se décomposa lorsque l’homme posa un genou à terre. Une main tendue vers elle, il affichait un sourire encourageant. Elle déglutit. Même sans son avis de recherche, même sans avoir entendu parler de lui, elle l’aurait reconnu du premier coup d’œil : c’était son portrait craché.


    — Tu… Tu es Yassop, le… le père d’Ussop.


    Il sourit franchement.


    — C’est mon fiston, ouais, et je suis content qu’il soit dans ton équipage.


    Noriko ouvrit plusieurs fois la bouche. Comment pouvait-elle se trouver sur son navire ? Et pourquoi parlait-il comme s’il la connaissait ?


    — Je comprends plus rien, avoua-t-elle au bord des larmes, comment vous avez pu aider si…


    Un sanglot se coinça dans sa gorge. Tout prenait sens. Kuma l’avait envoyée dans le Nouveau Monde, ce qui expliquait son état critique – la deuxième partie de Grand Line étant réputée pour sa dangerosité.


    Une migraine fulgurante la fit gémir de douleur. Yassop perdit son sourire et l’aida à se relever.


    — Résiste. Garde ton calme.


    « — Résiste, tu risques de tous nous tuer si tu cèdes à la douleur. »


    Noriko laissa échapper un cri de stupeur. À qui appartenait cette voix ?


    — Respire, insista Yassop.


    Elle se força à obéir et souffla longuement. Quel que soit l’endroit où elle se trouvait, elle n’était pas en danger : le propre père d’Ussop ne se risquerait certainement pas à lui faire du mal.


    Le brouillard s’éclaircit légèrement, laissant peu à peu apercevoir l’immensité du navire sur lequel elle se trouvait. Autour d’elle, les pirates la fixaient, attendant une potentielle réaction de sa part. Certains étaient trempés, mais aucun d’entre eux n’était blessé.


    Noriko respirait avec difficulté. Elle les reconnaissait presque tous grâce aux avis de recherche consultés dans la bibliothèque de Logue Town.


    Le cœur battant à tout rompre, elle leva les yeux vers le mât principal. À son sommet, un grand drapeau bougeait au rythme des vagues que fendait la coque et arborait un dessin bien connu : un crâne avec un œil orné de cicatrices reposant sur deux sabres.


    Le Red Force.


    Des pas claquèrent derrière elle.


    — Bonjour, Noriko.


    Elle se retourna, incapable de prononcer le moindre mot. Le capitaine du navire et l’un des Quatre Empereurs se tenait devant elle.


    Shanks le Roux.


    Elle fronça les sourcils en apercevant l’absence de son bras gauche dissimulé sous une cape noire, et son ventre se noua douloureusement quand elle rencontra son air grave. Elle serra la mâchoire pour contenir ses larmes, puis ancra un regard déterminé dans le sien.


    — Où est Luffy ? demanda-t-elle.




    Agenouillée, une main sur le cœur, Noriko tentait de garder les esprits clairs. Luffy était en sécurité, Shanks assurait qu’elle lui avait sauvé la vie, mais cela n’avait aucun sens. À l’instar de Zoro, Chopper et Brook, son capitaine et ses autres compagnons se trouvaient encore sur l’archipel Sabaody lorsque Kuma l’avait touchée. Comment aurait-elle pu le sauver ?


    L’Empereur posa un genou au sol et se pencha vers elle.


    — De quand date ton dernier souvenir ?


    Elle leva un regard affolé vers lui. Une nouvelle image lui revint en mémoire : Shanks arrêtant une boule de lave en fusion.


    — On s’est déjà rencontrés, devina-t-elle d’une voix blanche.


    Une lueur passa dans les yeux du capitaine, presque imperceptible. Il resta cependant impassible.


    — Sabaody, lâcha-t-elle finalement après une courte réflexion, j’ai été séparée de mon équipage et… je me suis réveillée ici.


    Son rythme cardiaque accéléra un peu plus lorsque Shanks ferma les paupières une seconde de trop.


    — Quinze jours se sont écoulés depuis, Noriko.


    Elle ouvrit la bouche, muette de stupeur.


    C’est alors que Shanks lui raconta.


    Marineford. Barbe Blanche. La Guerre. Ace.


    À mesure qu’il parlait, l’esprit de Noriko diffusait des images qui disparaissaient aussitôt, telles des bribes d’un affreux cauchemar qui lui revenait en mémoire sans qu’elle n’en saisisse le sens.


    Il ment, ça ne peut pas être vrai…


    Elle avait beau essayer, ses souvenirs refusaient de refaire surface.


    Une douleur fulgurante traversa ses tempes. Elle se recroquevilla en serrant les dents.


    — Tu as activement participé à cette guerre, Noriko. Tu t’es vaillamment battue et tu as fait tout ce que tu pouvais pour le sauver, mais…


    Le souffle de la manieuse d’eau se coupa lorsque la suite de la phrase se perdit dans son esprit.


    — … Ace est…


    — NON !


    Elle avait hurlé en se redressant. Un silence oppressant régnait à bord. Elle ne prêta pas attention aux torrents qui dansaient dans les airs et menaçaient à tout moment d’exploser, ni aux pirates qui la regardaient avec méfiance. Dépassée par la situation, son regard implorait l’Empereur de se taire.


    — Tu mens, cracha-t-elle en tremblant. Ace est en vie, je… je le saurai si… Il m’attend dans le Nouveau Monde, il me l’a promis !


    Shanks resta silencieux.


    Elle mordit sa lèvre inférieure jusqu’au sang et renifla. Les larmes remplirent ses yeux avant de se déverser sur ses joues.


    — Je t’en supplie…


    Sa respiration fut secouée de sanglots incontrôlables.


    — Dis-moi… Dis-moi qu’il est vivant, qu’il… qu’il va bien.


    Elle sourit nerveusement, comme si cela dédramatisait la situation.


    — Je suis désolé, Noriko. Ace n’a pas survécu.


    Elle ne se souvint que de deux choses après ces derniers mots tout juste soufflés : l’embrasement à l’arrière de ses yeux et l’eau froide de la mer qui emplissait sa trachée.




    Assise dans un coin du pont, le front posé sur ses genoux qu’elle serrait contre elle, Noriko grelottait. Trempée et gelée jusqu’aux os, Shanks lui avait déconseillé de se sécher et avait ordonné de ne la réchauffer sous aucun prétexte. Si son corps était suffisamment épuisé, elle risquerait moins de perdre le contrôle.


    Le brouillard s’était de nouveau épaissi et ne laissait qu’apercevoir Ben Beckmann assis à ses côtés qui tirait sur une cigarette. Il s’était excusé pour le bain improvisé, prétendant qu’il n’avait pas eu le choix, mais se tenait prêt à recommencer en cas de besoin.


    Noriko fouillait désespérément dans sa mémoire, luttant contre les douleurs qui cisaillaient son corps et son esprit. Ace était mort. Et elle n’en avait aucun souvenir. Shanks n’avait aucune raison de mentir, mais une partie d’elle se refusait toujours à le croire.


    — Où est-elle ?


    Elle redressa la tête et se figea.


    « — Résiste, tu risques de tous nous tuer si tu cèdes à la douleur. »


    Elle connaissait cette voix.


    Beckmann l’aida à se relever. Elle balaya le brouillard du regard, tentant d’en savoir plus.


    — Elle ne devrait pas être debout, lâcha la même voix trahie par l’angoisse.


    — Tant qu’elle est sous calmants, ses blessures ne la font pas souffrir, rétorqua celle de Hongo.


    — Non, je veux dire qu’elle ne devrait pas être debout, pas après tout ce qu’elle a traversé. Comment peut-elle être consciente après une seule journée de repos ?


    — C’est pas son état physique qui nous préoccupe, intervint la voix de Shanks.


    Noriko se précipita si vite qu’elle trébucha. Lorsqu’elle se redressa, la silhouette de l’Empereur se découpait devant elle. À ses côtés se tenait un homme qu’elle connaissait, mais qu’elle était certaine de n’avoir jamais rencontré : Marco, le commandant de la première flotte de Barbe Blanche. Celui qui était surnommé le Phénix. Le médecin de bord dont Ace n’avait cessé de vanter sa gentillesse.


    Elle fronça les sourcils, s’il revenait d’une guerre, son apparence indemne ne témoignait d’aucune trace de combat.


    Il la détailla de haut en bas et laissa échapper un soupir de soulagement quand il croisa son regard.


    — Noriko…


    Elle cilla plusieurs fois, puis toucha ses joues inondées de larmes. Elle pleurait, mais ignorait pourquoi. Son cœur cognait contre sa poitrine, tandis que son corps continuait de trembler. À cause du froid. À cause des sanglots.


    Marco s’humecta les lèvres et s’approcha.


    Elle se laissa faire lorsqu’il plaça ses mains sous ses oreilles pour la forcer à le regarder.


    Elle se laissa faire lorsqu’il l’écrasa contre son torse pour la serrer dans ses bras.


    « — Je veux que tu cours, Noriko. »


    De nouvelles images se succédèrent. Marco l’interrogeant dans sa cabine. Elle le sauvant d’une mort certaine. Lui comprimant sa hanche en charpie.


    — Allez Noriko, murmura-t-il, souviens-toi maintenant.


    Et c’est ce qu’elle fit.




    Les torrents se déchaînaient dans les airs et secouaient le navire au moment où les pirates les repoussaient avec une facilité déconcertante.


    Noriko se débattait en pleurant de douleur, une migraine atroce cisaillant son crâne à mesure que la mémoire lui revenait.


    Imperturbable, le menton posé sur sa tête, Marco serrait ses bras avec force pour la garder coincée contre lui.


    Le brouillard s’éclaircit. Dans un bref moment de lucidité, Noriko aperçut la mer. Autour du Red Force, des dizaines de navires fendaient les flots. Des navires qu’elle reconnut comme étant ceux des alliés de Barbe Blanche. À leur bord se trouvaient plusieurs commandants.


    Shanks disait vrai. Tout était vrai.


    Marco la relâcha quand elle s’effondra sous son propre poids et s’accroupit près d’elle. Simultanément, les torrents se calmèrent en retombant dans l’océan.


    Les yeux remplis de larmes, Noriko leva la tête et ancra désespérément son regard dans celui du Phénix.


    — Il est mort, Marco ? hoqueta-t-elle à travers ses sanglots. Ace… Ace est vraiment mort... ?


    Elle s’en souvenait. Elle savait. Mais elle espérait. Elle espérait du fond du cœur que tout ceci ne soit qu’un horrible cauchemar.


    Marco se passa une main sur le visage pour essuyer ses yeux et la posa sur son épaule valide. Il la pressa en douceur puis, la bouche tordue par le chagrin, hocha la tête.


    — Je suis désolé, petite.


    Noriko pleura toutes les larmes de son corps. Toute trace de colère disparaissait à mesure qu’elle prenait doucement conscience de la réalité.


    Ils ne se retrouveraient jamais dans le Nouveau Monde.


    Ils ne s’enfuiraient jamais ensemble.


    Ils ne se marieraient jamais.


    Il ne la prendrait plus jamais dans ses bras.


    Il ne lui dirait plus jamais qu’il l’aime.


    Une douleur déchira si brutalement sa poitrine qu’elle crut un bref instant que son cœur s’était arrêté de battre. Un cri étouffé s’échappa de sa gorge lorsqu’elle se recroquevilla et elle cessa de respirer lorsque le visage souriant d’Ace passa dans son esprit.


    Dans un élan de folie, elle se redressa pour arracher brutalement les boutons de sa chemise jusqu’à son ventre. Sans prêter attention à l’énorme hématome noir qui décorait son sternum ni à sa poitrine partiellement visible, elle palpa sa peau, cherchant frénétiquement à l’endroit où aurait dû se trouver son soutien-gorge. À l’endroit où aurait dû se trouver la carte de vie d’Ace.


    « — Promets-moi de rester en vie. »


    Sa voix résonna une dernière fois dans sa tête lorsqu’elle ne la trouva pas.


    Une dernière fois avant qu’elle ne hurle.


    Avant que ses yeux ne s’embrasent et que ses canines ne deviennent pointues.


    Avant qu’elle ne plante des griffes noires dans le sol.


    Avant que des ordres ne fusent sur le pont.


    Avant que Marco et Beckmann ne la saisissent chacun par un bras pour la plaquer contre la rambarde, tout en lui intimant de résister.


    Avant qu’un immense torrent d’eau ne se forme devant elle et que Shanks fit aussitôt disparaître d’un coup de talon.


    Avant qu’elle ne soit une nouvelle fois basculée par-dessus bord.




    Noriko était de retour à l’infirmerie lorsqu’elle ouvrit faiblement les yeux. Ses paupières étaient lourdes et elle avait la sensation d’avoir été vidée de toute énergie. Sa vision devint nette et son cœur se serra quand elle aperçut son bracelet à perles rouges glisser le long de son bras.


    Hongo terminait de bander sa main, tandis que Marco patientait sur l’une des deux chaises, un pouce et un index enfoncés dans ses yeux. Il leva la tête quand elle bougea et esquissa un sourire encourageant.


    Un souvenir s’immisça dans l’esprit de Noriko : Marco la repoussant violemment.


    Avait-il agi par colère contre elle ou par nécessité pour qu’elle s’échappe ?


    Elle avisa brièvement la chaîne du médecin de bord qui remettait son bras en place avant de détourner le regard pour se concentrer sur le hublot. Le brouillard avait disparu et faisait désormais place à un ciel bleu éclatant.


    Transie de froid à cause de ses cheveux humides, son corps se remettait péniblement de sa dernière baignade. Sa chemise déchirée lui avait été ôtée et remplacée par une autre, tandis que son short avait été troqué pour un pantalon en toile. Elle voulut se sécher intégralement, mais se ravisa lorsque les paroles de Shanks lui revinrent en mémoire.


    Avant de sortir de la pièce, Hongo parla des antalgiques qui agissaient toujours dans son organisme, puis expliqua qu’il lui administrerait une autre injection en temps voulu, et que si les douleurs se réveillaient d’ici là, elle devrait prendre son mal en patience.


    Trop épuisée, elle ne hocha même pas la tête en signe d’accord.


    Une fois seul avec elle, Marco rapprocha la chaise de son chevet.


    — Sa chaîne n’est pas en Granit Marin, rassura-t-il, il s’en sert juste comme arme.


    Elle expira longuement par le nez en guise de réponse. Elle ne lui en aurait même pas voulu si ça avait été le cas : elle avait de nouveau perdu le contrôle et manqué de provoquer une catastrophe.


    Marco posa sa main sur son épaule.


    — Ça, en revanche…


    Elle suivit son regard et ne sentit qu’à cet instant le poids qui pesait sur son bras tatoué ainsi que la soif qui tiraillait sa gorge sèche.


    — C’est temporaire, se justifia rapidement Marco quand elle s’agita.


    Les sens en alerte, elle grimaça de douleur lorsqu’elle se redressa subitement, puis blêmit en apercevant le bracelet d’une paire de menottes encerclant son poignet.


    Le cœur battant à tout rompre, elle déglutit avec difficulté : la dernière fois qu’elle s’était réveillée de cette manière était avec Ibuki.


    — Vous… vous m’avez retiré mes pouvoirs, souffla-t-elle.


    — Tu peux les récupérer à tout moment, expliqua Marco en posant une clé dans sa main.


    Elle ferma les yeux et grimaça pour lutter contre des souvenirs douloureux.


    — J’ai… j’ai blessé quelqu’un ?


    Marco souffla légèrement du nez et secoua la tête.


    — Toujours aussi présomptueuse… Tu es sur le navire d’un Empereur, rappela-t-il, on a tout de suite su quoi faire…


    — En me jetant à l’eau.


    — En étant efficaces.


    Noriko resta muette un court instant. Lui avaient-ils retiré ses pouvoirs pour sa protection ou pour la leur ? Quelle que soit la réponse, elle était dangereuse et une menace pour tous ceux à bord. Elle soupira et glissa la clé sous son oreiller. Sa migraine avait disparu, mais son corps la lancinait à intervalles irréguliers en provoquant des spasmes musculaires.


    Le visage d’Ace se faufila dans son esprit.


    Les lèvres pincées, elle enfonça ses doigts dans ses yeux en gémissant faiblement pour repousser la boule qui se coinça dans sa gorge. Elle avait envie de pleurer, mais les larmes refusaient de couler.


    Sans Ace, elle n’avait plus de raison de vivre.


    Elle s’en souvenait désormais. Elle se souvenait de son désespoir, de son envie d’abandonner pour le rejoindre, puis d’apercevoir Luffy et de fuir pour respecter le dernier ordre qu’il lui avait donné.


    Tout était différent en cet instant. La guerre était terminée, Luffy était sauvé, et elle avait survécu assez longtemps pour respecter sa volonté. Assez longtemps pour fuir. Assez longtemps pour l’empêcher de croire qu’elle était morte sur le champ de bataille. Assez longtemps pour qu’il ne culpabilise pas et qu’il reste digne de sa parole qu’il ne lui arriverait rien en sa présence.


    Elle n’était plus à Marineford. Elle n’était plus sous ses ordres. Elle pouvait mourir.


    Marco pressa silencieusement sa main et la ramena à la réalité.


    — J’ai froid, murmura-t-elle en tremblant.


    Le Phénix réajusta le drap qui avait glissé de son dos sur ses épaules. Du moins, ce qu’elle avait cru être un drap. Une cape – indéniablement celle de Shanks. Elle n’eut pas le temps de poser de questions. Marco se leva lorsque quelqu’un toqua à la porte, puis sortit de la pièce en la priant d’attendre.


    Noriko avisa ses paumes et ses bandages qui avaient tous été changés, puis laissa tomber sa tête entre ses mains. Même si cela n’aurait bientôt plus d’importance, une partie de sa mémoire manquait toujours.


    Shanks lui avait raconté la guerre – qui correspondait en tous points à ses souvenirs – mais il n’avait pas mentionné ce qui était arrivé à son épaule, ni même évoqué le fait qu’elle se soit évanouie durant la bataille.


    Que s’était-il passé entre le moment où Ace avait fermé les yeux pour toujours et le moment où elle s’était réveillée dans les bras de Marco ? Qui l’avait blessée ?


    « — On te laissera pas faire, pas après ce que t’as fait pour nous. »


    « — …tu es la cause de la mort de milliers de soldats… »


    « — Passer d’une puissance démoniaque à une fillette pleurnicharde qui supplie ses ennemis… »


    Elle s’enfonça les ongles dans le crâne, désormais certaine d’avoir été en proie à une perte de contrôle et vraisemblablement à l’origine d’un massacre.


    Shanks devait pourtant savoir ce qui s’était passé durant sa perte de connaissance. Tout comme Ivankov – en témoignaient les traces de piqûres entre ses côtes. Smoker. Crocodile. Et probablement l’entièreté des survivants de Marineford.


    Elle frissonna.


    Pirates, Marines. Tous savaient. Sauf elle.


    Pourquoi omettre des évènements aussi cruciaux ?


    Son sang se figea lorsqu’une question s’imposa d’elle-même. Comment Shanks pouvait-il être au courant des moindres détails de la guerre s’il n’était arrivé qu’à la fin ?


    Des chuchotements inaudibles lui parvinrent. Son regard coula brièvement vers la porte.


    L’évidence la frappa de plein fouet : Marco lui avait tout raconté.


    Shanks s’était adressé familièrement à lui pour faire cesser les contre-attaques, il l’avait fait venir dès sa première perte de contrôle et il s’était servi de lui pour lui faire retrouver la mémoire. En cet instant, les alliés et la flotte de feu Barbe Blanche naviguaient même aux côtés de son navire. Si les Empereurs vivaient indépendamment les uns des autres, les deux hommes se connaissaient et étaient suffisamment proches pour s’être concertés à son sujet.


    Mais pourquoi la laisser dans l’ignorance ?


    Après être revenue à elle complètement paniquée à Marineford, elle avait demandé à Marco ce qui s’était passé, mais, pressé par le temps et la survie de ses hommes, il lui avait fait comprendre qu’elle n’était pas sa priorité.


    Elle pressa un peu plus sa boîte crânienne et serra les dents en repensant à sa brutalité.


    Non. Il avait agi en désespoir de cause. Dès l’instant où il l’avait récupérée à Banaro, il s’était méfié d’elle, mais il avait été présent à chaque instant pour la guider. Il avait même été bouleversé de la savoir déjà debout et se souciait sincèrement d’elle depuis. Elle pouvait lui faire confiance.


    Mais jusqu’à quel point ?


    « — Résiste, tu risques de tous nous tuer si tu cèdes à la douleur. »


    Noriko soufflait de terreur à mesure que les souvenirs affluaient. Marco savait. Il savait qu’elle perdrait le contrôle grâce à la discussion qu’il avait eue avec Barbe Blanche et avait tenté de la prévenir. Si elle s’était juré de les interroger tous deux après la guerre, elle ne pouvait désormais plus que compter sur le Phénix.


    Son estomac se contracta. Malgré sa mort imminente, elle voulait savoir. Elle devait savoir, pour soulager sa conscience et ainsi partir en paix.


    Elle fixa la porte.


    Marco pouvait lui apporter des réponses, mais comment réagirait-il maintenant qu’il savait qu’elle perdait le contrôle à la moindre contrariété ? La laisserait-il volontairement dans l’ignorance ou accepterait-il de lui dire la vérité, aussi cruelle soit-elle ?


    Une colère monta en elle quand elle pensa à Mihawk. Toute sa vie, il avait esquivé ses questions. Contrairement à lui, elle appréciait le Phénix, mais ne supporterait pas qu’il agisse de la même manière.


    La poignée s’abaissa, Marco entra.


    Noriko se redressa, le cœur tambourinant dans sa poitrine. Puis se crispa.


    Le Phénix était accompagné de Shanks le Roux.




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