Noriko avait l'impression que son corps était glacé jusqu'aux os. Les yeux toujours clos, elle reprenait conscience petit à petit, sans savoir combien de temps avait duré son sommeil. L'esprit embrumé, elle ignorait même comment elle s'était retrovée plongée dans cette obscurité qui semblait sans fin.
Elle se concentra sur ses sens, seul un goût âcre et métallique indiquait qu'elle était toujours en vie.
Était-ce du sang ? Elle avait dû être blessée. Gravement, peut-être. À moins qu'elle ne se soit simplement mordu la langue sans s'en rendre compte.
Elle avait froid, tellement froid.
Elle tenta de bouger un muscle, mais ses membres refusèrent de lui obéir. C'était trop tôt. Son corps n'était certainement pas encore apte à faire un effort.
Seule avec elle-même, elle laissa son esprit vagabonder. Que faisait-elle avant de s'endormir ? Elle avait cette impression d'avoir utilisé toute son énergie vitale et qu'elle ne pourrait plus jamais se lever.
Un deuxième sens s'éveilla lentement. Cette fois, l'odeur de sang imprégna ses narines. Il y en avait beaucoup. Trop pour une simple morsure.
Un linge mouillé fut posé sur son front, ce qui la refroidit encore plus. Un frisson parcourut entièrement son corps et elle aurait hurlé de douleur si elle avait pu.
Elle ressentit une présence. Autour d'elle, quelqu'un s'agitait, échangeant à voix basse des propos indistincts avec une autre personne qui se trouvait un peu plus loin.
Elle tenta de parler, mais put tout juste remuer les lèvres.
Une de ses paupières fut levée et une lumière aveuglante agressa sa rétine.
Un spasme prit possession de son corps et une grande inspiration lui permit de soulever douloureusement son thorax.
— Elle se réveille.
On s'affaira autour d'elle, tandis qu'elle ouvrait péniblement les yeux.
Elle cilla pour rendre sa vision plus nette et aperçut très vite un homme penché au-dessus d'elle, le linge humide en main.
Sans le vouloir et malgré son état, son instinct de survie prit le dessus. Elle se redressa, paume levée et prête à attaquer.
Quatre mains puissantes la forcèrent aussitôt à se rallonger tandis qu'elle se débattait en hurlant.
Une voix plus grave que les autres donna un ordre et elle sentit une pointe s'enfoncer profondément dans son avant-bras. L'instant d'après, son corps s'affaissait et sa tête retombait en arrière.
Lorsqu'elle ouvrit les yeux pour la seconde fois, Noriko était seule. Plus calme et les idées claires, elle balaya du regard l'endroit où elle se trouvait.
Une immense toile de tissu avait été érigée au-dessus de sa tête, occultant complètement l'extérieur, et elle crut reconnaître la vieille voile d'un bateau. Le tout était supporté par des poutres en bois qui semblaient issues d'une vieille maison abandonnée. Le sol, quant à lui, était constitué d'herbe et de terre. Elle tourna la tête, la pièce était quasiment vide et seule trônait une table de chevet à moitié cassée. Le meuble menaçait de s'effondrer, supportant difficilement un plateau métallique sur lequel était disposé du matériel médical.
Noriko souffla longuement pour détendre ses muscles. Quel que soit l'endroit où elle se trouvait, cette tente faisait office d'infirmerie. Lorsqu'elle redressa la tête, elle remarqua que son lit de fortune n'était qu'une modeste table en bois.
Se trouvait-elle au milieu de naufragés ?
Ceux qui l'avaient sauvée ne l'avaient pas déshabillée et il semblerait que personne ne l'avait touchée si ce n'était pour soigner ses blessures – en témoignait le bandage sur sa tête.
Elle avisa son avant-bras et constata fébrilement qu'en plus d'une légère marque de bronzage entre le poignet et le creux du coude, son tatouage était visible. Sans réellement savoir pourquoi, elle retira avec difficulté la bande qui enroulait son crâne et s'empressa de la mettre autour du dessin gravé sous sa peau. Ce geste n'avait plus vraiment d'intérêt depuis bien longtemps, mais faisait toujours partie de ses réflexes, aussi curieux que cela parraissait.
Elle inspira pour faire le point sur sa situation.
Si elle avait été livrée à la Marine, ses poignets seraient déjà menottés avec du Granit Marin. Si on n'avait voulu la tuer, on n'aurait pas pris la peine de la rendormir, ni l'aider.
Elle songea qu'elle était hors de danger. Pour l'instant. Il n'y avait aucune certitude et elle devait rester sur ses gardes.
Elle jeta un œil vers la sortie et se demanda combien de personnes se trouvaient à l'extérieur. Elle voulut se lever pour vérifier, mais fut prise d'un vertige et dut se rallonger. Son corps n'avait pas encore récupéré, il convenait d'attendre.
Elle ouvrit et referma plusieurs fois ses poings, puis fit danser ses doigts pour réveiller ses membres engourdis. Les courbatures cisaillaient ses muscles et chaque geste était douloureux. Elle savait qu'elle avait besoin de repos, mais le temps comptait. Trois jours s'étaient déjà écoulés.
Des larmes roulèrent sur ses joues. À son premier réveil, elle ignorait ce qui s'était passé, mais à présent, tout apparaissait clairement dans son esprit.
Les cris de désespoir, la lutte pour survivre, son prénom hurlé si fort qu'il en avait déchiré le ciel et par-dessus tout, la terreur dans les yeux de ses amis.
Elle fut prise d'un haut-le-cœur et se força à s'asseoir. Elle lâcha un gémissement de douleur, puis reprit difficilement son souffle.
Ses mains se mirent à trembler quand elle les regarda de plus près. Manipuler l'eau les avait partiellement nettoyées, mais les sillons autour de ses ongles étaient encore sales et ensanglantés.
Une boule se coinça dans sa gorge. Elle avait saigné du nez, de la bouche et de la tête : c'était son sang, mais mélangé à celui de Zoro.
Elle inspecta ses vêtements et retrouva les mêmes traces que tantôt. Le tissu kaki avait séché et était désormais d'une couleur brunâtre.
Elle se mordit la langue pour ne pas craquer, espérant de tout cœur que son ami ait survécu.
Elle ignorait ce que la moitié de ses compagnons était devenue. Tout comme elle, une partie avait été dispersée dans le monde, mais qu'en était-il des autres ? Avaient-ils réussi à s'enfuir ? Étaient-ils toujours sur l'archipel ou l'avaient-ils quitté pour se mettre en lieu sûr ? Et si chacun d'entre eux était isolé quelque part ? Comment ferait-elle pour tous les retrouver ?
Prise d'un fol espoir, elle plongea la main dans son soutien-gorge, le seul endroit qu'elle avait trouvé approprié pour conserver ses biens précieux.
Son cœur s'arrêta un court instant. Poussée par l'adrénaline, elle oublia sa faiblesse et bondit sur ses pieds, arrachant presque son col pour s'assurer que ce qu'elle cherchait n'avait pas glissé un peu plus bas.
Sa lèvre inférieure trembla et sa cage thoracique fut parcourut de soubresauts incontrôlables.
Son dernier combat avait été plus violent qu'elle ne l'avait cru : elle avait perdu la carte de vie de Rayleigh. Mais pire que tout, celle d'Ace.
Ne tenant plus, elle succomba à une crise de sanglots au moment où ses jambes se dérobèrent sous son propre poids.
Les mains sur sa bouche, prostrée au sol, elle tentait d'étouffer ses cris pour ne pas attirer l'attention. Il fallait qu'elle surmonte son angoisse, qu'elle réfléchisse et qu'elle réagisse. Se morfondre ne mènerait à rien.
Luffy avait une carte de vie d'Ace cousue à l'intérieur de son chapeau de paille, il n'y avait donc pas de quoi s'inquiéter. Rayleigh, quant à lui – qui devait avoir échappé à Kizaru – se trouvait sur l'archipel Sabaody et le bar de sa femme Shakky était au grove 13. Elle pourrait donc lui demander de l'aider pour le retrouver.
Elle renifla et inspira plusieurs fois pour retrouver un semblant de calme.
Elle n'avait cependant pas été assez discrète, car la toile se leva pour laisser apparaître un homme d'une cinquantaine d'années.
Toujours à terre, Noriko se crispa et ses poils de bras se hérissèrent.
L'homme dut percevoir son désarroi, il afficha un sourire compatissant.
Une femme aussi âgée que lui apparut à son tour. Lorsque son regard croisa celui de Noriko, un soulagement détendit ses traits.
— On a cru que tu n'allais jamais te réveiller, souffla-t-elle.
Elle fit un pas vers elle. Noriko ouvrit sa paume de main par précaution. La femme se figea de stupeur.
L'homme l'écarta en douceur et s'avança à son tour, les mains en évidence.
— On te fera aucun mal, assura-t-il. Je suis Kiba, le médecin de la ville, et voici ma femme Meï.
La manieuse d'eau referma lentement ses doigts. Des civils. Elle n'aurait aucun mal à s'en débarrasser si les choses tournaient mal.
— Où m'avez-vous trouvée ? demanda-t-elle.
— Dans la forêt. Tu étais inconsciente au milieu d'un cratère, comme si... comme si tu étais tombée du ciel. Tu respirais à peine, mais tu étais en vie. Tu saignais alors je t'ai recousue.
Noriko passa ses mains sur la plaie suturée qui ornait sa tête. Elle n'avait aucun souvenir du voyage imposé par Kuma et savait seulement qu'il avait duré trois jours et trois nuits.
Avec douceur, Meï s'approcha et lui proposa son aide pour se relever. Noriko se laissa faire et se retrouva assise sur la table en bois.
Kiba demanda à l'ausculter. Il regarda ses pupilles et assura qu'elle n'avait pas de commotion. Elle pouvait rester debout et se déplacer, mais devait ménager ses efforts.
— Une personne normalement constituée ne serait pas dans ton état, dit-il en lui tendant un verre d'eau qu'elle refusa. Soit tu as eu beaucoup de chance, soit ton corps peut endurer plus de dégâts que la moyenne.
Elle ne releva pas la remarque, connaissant parfaitement la réponse.
— Combien de temps ai-je dormi ?
— Deux jours depuis que nous t'avons ramenée ici.
Son cœur se serra. Trois jours de voyage, deux jours de sommeil. Elle aurait déjà dû se trouver sur le Sunny.
Elle enfouit son visage dans ses mains et se massa les tempes tout en songeant à ses compagnons. Pouvant être n'importe où, il leur faudrait peut-être des jours, des semaines même pour revenir vers leur navire. Chacun devrait se débrouiller seul.
Pour Noriko, ce n'était pas un problème. Elle savait naviguer sur Grand Line et sa priorité serait donc de trouver un navire et un Log-Pose. Ensuite, elle voyagerait d'île en île jusqu'à atteindre l'archipel Sabaody. Peu importe le temps que cela lui prendrait, elle retrouverait son équipage.
Elle pensa à toutes les personnes rencontrées au cours de son aventure. Si elle se trouvait non loin d'une île de l'un d'entre eux, elle pourrait peut-être obtenir leur aide.
Son sang se figea dans ses veines. Un détail important était complètement sorti de son esprit.
« Il est même bien au-delà de l'océan. » avait dit Sentomaru en parlant de Zoro.
L'estomac au bord des lèvres, elle releva la tête.
— Où sommes-nous ? bredouilla-t-elle. Sur quelle mer ?
Kiba glissa un regard vers sa femme.
— Tu es sur Grand Line, sur l'île de Banaro.
À l'aide de ses pouvoirs, Noriko déversait un immense torrent à l'endroit où aurait dû se trouver un lac. Complètement asséché depuis quelques jours, elle avait proposé de lui rendre son apparence d'antan, tout en précisant que personne ne pourrait boire son eau. Meï, Kiba et les villageois qu'elle avait rencontrés avaient accepté. Grâce à un système, ils pourraient au moins irriguer les champs et ainsi subvenir à leurs besoins. L'eau des puits serait ainsi économisée et gardée pour s'hydrater.
Noriko avait fini par se faire à l'idée qu'elle ne risquait rien. Personne ici ne connaissait son identité même si tous avaient bien compris qu'elle était une pirate. Pour autant, ils ne s'étaient pas montrés hostiles envers elle.
Elle avait d'abord pensé qu'ils ne voulaient pas prendre de risques car ils étaient certainement dans l'incapacité de se défendre, mais avait vite changé d'avis en constatant qu'ils n'accordaient tout simplement aucune importance à ce qui se passait en dehors de leur île. Ils n'avaient même pas pris la peine de demander son prénom et n'avaient pas non plus été étonnés du fait qu'elle manipulait l'eau.
Elle les avait questionnés sur d'éventuelles attaques, mais l'île n'abritant pas de richesses à part les denrées alimentaires, les pirates passaient généralement leur chemin sans prendre la peine de piller quoi que ce soit, se contentant juste de recharger leur Log-Pose et de passer le temps à la taverne.
En somme, la population vivait paisiblement et sobrement, loin de tout conflit et cela arrangeait bien les affaires de Noriko qui n'avait pas envie de se justifier sur sa présence.
Kiba s'était excusé de lui avoir administré un calmant, expliquant par la suite que cela avait été pour lui la seule manière de la contenir pour protéger les siens.
Elle avait affirmé ne pas lui en tenir rigueur. Son réveil brutal aurait très vite pu tourner à la catastrophe et elle ne pouvait qu'accepter sa réaction. Rien ne l'avait obligé à l'aider mais il l'avait pourtant fait. Elle avait donc insisté pour lui rendre service en retour et faisait désormais une démonstration d'une partie de ses pouvoirs.
Lorsqu'elle était sortie de la tente, elle avait été frappée par la situation désastreuse qui se déroulait sous ses yeux et Kiba avait dû lui apporter quelques explications.
Elle ne se trouvait pas au milieu de naufragés comme elle l'avait pensé, mais au milieu de survivants.
Quelques jours plus tôt, des pirates avaient entièrement détruit leur ville lors d'un duel. Depuis, les habitants s'étaient rassemblés à l'écart des anciennes fondations pour tout recommencer. Chaque jour, une partie d'entre eux allait fouiller les décombres et ramenait tout ce qui était encore utilisable.
Submergé par l'émotion, Kiba n'avait pas pu entrer dans les détails et Noriko n'avait pas insisté.
De son côté, Meï prétendait que tout s'arrangerait et qu'il fallait seulement être patient. On leur enverrait bientôt de l'aide.
La manieuse d'eau n'avait pas compris et avait supposé qu'elle gardait juste la foi.
Elle abaissa ses mains et reprit son souffle. Face à elle, le lac avait retrouvé sa véritable apparence.
Kiba la remercia chaleureusement et tous deux repartirent vers le campement improvisé.
Elle avait tenté de savoir où se trouvait l'archipel Sabaody par rapport à Banaro – une île inconnue pour elle – et on lui avait indiqué que c'était à plusieurs jours de là. Malheureusement, aucun des habitants n'était marchand et les seuls bateaux qu'ils possédaient servaient à la pêche. Avec regret, Kiba avait fait comprendre à Noriko qu'ils ne pouvaient pas se permettre de lui en prêter un.
Elle avait acquiescé, non sans penser qu'elle pourrait toujours le voler. Furieuse, elle avait repoussé cette idée dans le fond de son esprit. De toute manière, sans Log-Pose, le périple était beaucoup trop risqué.
Voyant son air déçu, Kiba mentionna qu'un navire pirate avait levé les voiles peut de temps auparavant et qu'elle pourrait certainement les apercevoir depuis la falaise.
Noriko déclina la proposition. Il n'était certainement pas l'heure de risquer de se mettre un équipage inconnu à dos.
Meï leur fit signe lorsqu'ils arrivèrent. Des vêtements étaient posés à côté d'elle. Noriko avait refusé la charité quand elle avait compris qu'ils étaient démunis, mais la femme du médecin n'en démordait pas : il était inconcevable de porter des habits couverts de sang selon elle. Depuis, elle harcelait la manieuse d'eau, prétendant qu'elle l'aurait à l'usure.
Noriko changea de sujet en demandant aussi délicatement que possible à Kiba de lui faire visiter la ville, prétextant qu'elle pourrait peut-être y être utile.
Un voile de tristesse passa sur le visage du docteur. Un sourire encourageant de la part de sa femme le poussa tout de même à accepter.
— L'incendie a été maîtrisé et l'étrange fumée noire a disparu, expliqua-t-il en la précédant.
La manieuse d'eau fronça les sourcils.
— Vous parlez de la fumée de l'incendie ?
Kiba secoua négativement la tête et précisa qu'elle comprendrait une fois sur place.
Les yeux de Noriko s'écarquillèrent. Des débris. Voilà tout ce qui restait d'une ville entière. La plupart des bâtiments étaient enfoncés dans le sol et tout ce qui aurait pu être récupéré était à moitié cassé ou brûlé. Le champ de ruines s'étendait ainsi sur plusieurs kilomètres.
Il était inconcevable que des pirates de faible puissance aient pu engendrer autant de dégâts.
— Nous avons pu évacuer à temps, murmura Kiba. Il n'y a eu aucune victime.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Noriko.
Il prit le temps d'inspirer pour lutter contre ses émotions.
— Tout est parti d'un simple duel. Le pirate à l'origine de ce désastre avait mangé un Fruit du Démon. Il contrôlait une puissante fumée noire qui engloutissait tout sur son passage. Il a englouti l'intégralité de la ville et l'a ensuite rejetée dans les airs. Il était intouchable. Même le jeune homme qui contrôlait le feu n'a rien pu faire contre lui.
L'estomac de Noriko tomba au fond de ses talons et un frisson parcourut son corps. Quelque chose s'agita en elle, un terrible pressentiment qui lui mordait les tripes et la bile acide remontant le long de son œsophage manquade la faire vomir.
— Que... que... qu'avez-vous dit ? lâcha-t-elle d'une voix blanche.
— Il n'a rien pu faire, reprit Kiba. Il était venu pour l'arrêter d'après ce que j'ai compris, mais les choses ont dérapé et il a perdu le duel...
Le sang martelait maintenant ses tympans et elle tremblait tellement qu'elle ne pouvait plus bouger.
— Le pirate répondait au nom de Teach. Il a embarqué le jeune homme et il a ensuite mis les voiles avec son équipage. Je dois bien admettre que...
Le sol se déroba sous ses pieds.
Kiba parlait, mais elle n'entendait plus.
Les bras ballants, le regard vide et à peine consciente, plus rien n'existait autour d'elle.
Des images défilaient devant ses yeux et hantaient son esprit.
Barbe Noire convoitant leurs primes. Les journaux. Barbe Noire soudainement promu Grand Corsaire. La défaite d'Ace. Sa capture. Les réactions des civils. Les soldats mobilisés à Marineford. Barbe Blanche qui ne resterait pas sans rien faire. La guerre imminente. La dernière qui était pour Gol D. Roger.
Tout s'assembla dans l'esprit de Noriko, qui se brisa aussitôt lorsqu'elle comprit.
Ace allait être exécuté.
— Non, souffla-t-elle pour se convaincre qu'elle divaguait.
Son menton trembla. Elle secoua imperceptiblement la tête.
— Non, hoqueta-t-elle. Non... Non... Non...
Son corps entier fut parcouru de spasmes. Les larmes inondèrent ses joues. Ses dents se serrèrent douloureusement. Elle martela son crâne. Une fois. Deux fois. Plusieurs fois, sans s'arrêter.
— NON, NON, NON ! hurla-t-elle subitement en s'arrachant les cheveux.
Kiba tenta de la retenir. En retour, elle l'attrapa si violemment par les épaules qu'elle manqua de lui broyer les os.
— Où était-ce !?
Tétanisé d'effroi, il était devenu blême et avait perdu sa voix.
— OÙ A EU LIEU LE DUEL !? cracha-t-elle avec hargne.
— Près... Près du clocher, déglutit-il en pointant ce qui s'apparentait à une ancienne ruelle, mais...
Elle le relâcha brutalement et se précipita vers l'endroit indiqué.
Rapidement, elle trouva le reste d'une cloche partiellement détruite. Autour d'elle, tout était brûlé et les traces au sol indiquaient qu'elle se trouvait à l'origine des points d'attaques.
Pitié, que ce ne soit pas vrai...
Son esprit occultait ses pensées. Folle d'angoisse, elle n'arrivait plus à réfléchir. Elle tourna sur elle-même, ne sachant même plus ce qu'elle cherchait. Une preuve. C'est ça. Une preuve qu'elle se trompait. Ace ne pouvait pas avoir retrouvé Barbe Noire. Il ne pouvait pas avoir perdu contre lui. Il s'agissait d'une erreur. Il s'agissait de quelqu'un d'autre qui pouvait également contrôler le feu par le biais d'une arme quelconque ou d'un procédé scientifique hors de sa portée. Il le fallait. Il...
Son souffle se coupa douloureusement et ses yeux s'exorbitèrent lorsqu'elle le vit à moitié enseveli.
Elle hurla de désespoir et se précipita dans les décombres. Agenouillée, elle dégagea un énorme débris à mains nues et récupéra en tremblant le bien convoité.
Des larmes coulaient sur ses joues. Entre ses doigts se trouvait un chapeau orange qu'elle ne connaissait que trop bien.
Elle sursauta quand Kiba posa une main sur son épaule, elle ne l'avait même pas entendu s'approcher.
— C'est bien son chapeau, admit-il d'un air grave. Je suis désolé, si j'avais su que tu le connaissais, je...
— Quand ? lâcha-t-elle d'un murmure à peine audible.
Le médecin resta silencieux, gêné par la situation.
— Quand a eu lieu le combat ? répéta-t-elle en se levant.
— Il y a une semaine, souffla-t-il. Ils l'ont emmené et j'ignore ce qu'il est devenu.
Noriko vacilla. Une semaine. Ace était prisonnier depuis une semaine. Et elle l'avait ignoré depuis tout ce temps. Elle se maudissait intérieurement. Si seulement elle n'avait pas perdu sa carte, elle aurait su où le trouver.
Elle manqua une respiration et réfléchit à toute vitesse.
Barbe Noire l'avait livré pour accéder au statut de Grand Corsaire. Ace était maintenant entre les mains du Gouvernement Mondial, attendant son exécution qui aurait lieu à Marineford. Cela lui laissait donc deux possibilités de localisation : Impel Down ou le Quartier Général de la Marine.
Quand aurait lieu l'exécution ? Personne ne l'avait mentionné. Elle ignorait donc combien de temps elle avait devant elle.
Si Ace avait été capturé la semaine dernière, et que sa mise à mort avait été décidée, c'est qu'il avait déjà été jugé – ou du moins, c'est qu'on avait dû faire croire. Il devait forcément être enfermé dans une cellule en attendant son dernier jour.
Impel Down s'imposa dans son esprit. Elle commencerait par là.
Tout comme Marineford, la prison sous-marine se trouvaient derrière les Portes de la Justice. Enies Lobby avait été détruite et les courants marins empêcheraient Noriko de s'y rendre par navire. Son seul espoir était donc de passer par la Terre Sainte Marie-Joie, plantée au sommet de Red Line.
Elle serra les poings en s'imaginant traverser le lieu de vie des Dragons Célestes, devinant sans peine qu'elle ne pourrait jamais y passer en force.
Elle n'avait pourtant pas le choix. Une fois là-bas, il lui faudrait s'infiltrer parmi la Marine par la suite et franchir les portes géantes en tant que soldat, ou bien se livrer et rejoindre Ace en tant que prisonnière.
Elle frissonna en songeant à la deuxième solution. Non. Peu lui importait, quelle que soit la manière et quitte à y laisser la vie, elle le retrouverait. Coûte que coûte.
Reste concentrée.
L'archipel Sabaody étant le lieu connu le plus proche de la montagne réputée infranchissable, elle devait d'abord retourner là-bas.
Avec un peu de chance, Luffy s'y trouvait encore. Était-il au courant de la situation de son frère ? Dans le cas contraire, elle la lui expliquerait. Ensemble, et avec tous ceux de son équipage disponibles pour faire partie du voyage, ils iraient sauver Ace.
Pour ce faire, elle avait d'abord besoin d'un bateau.
— Je dois partir, annonça-t-elle d'une voix trahie par l'angoisse. Je dois partir tout de suite, il faut que...
Son esprit s'illumina et son cœur bondit dans sa poitrine. Elle fit volte-face vers la falaise.
— Les pirates, demanda-t-elle à Kiba, vous avez parlé d'un navire pirate ?
— Barbe Blanche ?
La manieuse fronça les sourcils d'incompréhension et secoua subtilement la tête. Elle remua les lèvres, mais aucun son n'en sortit.
L'un des quatre Empereurs : celui qu'on surnommait l'homme le plus fort du monde ; qui avait été capable de rivaliser avec Gol D. Roger ; qui avait son équipage divisé en seize divisions, chacune sous l'ordre d'un de ses commandants ; qui considérait chacun de ses hommes comme son propre fils. Celui pour qui Ace avait juré dédier sa vie. Son capitaine tout simplement, dont il lui avait si souvent parlé, jusqu'à lui proposer de le rejoindre pour qu'elle soit en sécurité pendant son absence.
— Barbe Blanche est venu, reprit Kiba, afin de défendre le jeune homme, mais c'était déjà trop tard. Alors il a placé cette île sous sa protection, promettant qu'il reviendrait une fois que tout serait terminé.
Noriko avala sa salive, réalisant que Meï avait bien dit qu'on leur enverrait de l'aide.
Son cœur explosa et elle força sa concentration à rester éveillée. Il y avait encore un espoir de quitter cette île.
— Kiba, haleta-t-elle en attrapant sa main. Je jure... Je jure que je reviendrai vous aider à mon tour. Merci pour tout ce que vous avez fait.
Elle inclina la tête puis s'enfuit sans attendre.
— Attends, cria-t-il, tu es encore trop faible !
Elle ne se retourna pas.
Les poumons en feu, Noriko ne s'arrêta pas un seul instant, prenant tout juste le temps de respirer. Un cordon autour du cou, le chapeau d'Ace virevoltait dans son dos à chaque pas de course. De sa vie, elle n'avait jamais couru aussi vite. En cet instant, tout dépendait de son endurance.
Les muscles de ses jambes risquaient de se déchirer à chaque effort, sa tête menaçait d'exploser, sa gorge brûlait et ses yeux étaient brouillés de larmes, rendant son périple difficile. Elle ignorait où elle se trouvait, se contentant de continuer tout droit, toujours tout droit vers la falaise.
La pente devenait de plus en plus raide, mais elle s'en moquait. Rien ne devait la faire flancher. À l'aide de bulles d'eau, elle dégageait tout ce qui se trouvait sur son chemin. Arbres, arbustes, rochers, buissons, tout ce qui entravait son avancée était réduit en miettes.
Comment avait-elle pu être aussi stupide ?
Elle aurait dû être plus curieuse, plus attentive à tout ce que Kiba lui disait. Elle avait perdu un temps considérable. Le navire de Barbe Blanche était son dernier espoir de retrouver rapidement Ace. Si elle le manquait, elle ne pourrait pas quitter cette île autrement qu'un bord d'un bateau de pêche. Elle mettrait trop de temps en mer, elle ne naviguerait pas assez vite et Ace serait tué avant même qu'elle ne mette un pied à Sabaody.
Elle aurait dû rester sur ses premières positions depuis son réveil : le temps était compté, trois jours s'étaient déjà écoulés.
Une question tarauda soudainement son esprit torturé : pourquoi le Grand Corsaire Kuma l'avait-il envoyée ici ?
Sans le vouloir, ses pensées se tournèrent vers Mihawk et pour la première fois de sa vie, elle souhaita de tout cœur qu'il soit à ses côtés. Aussi chaotique qu'était leur relation, elle savait que sa force pourrait lui être bénéfique. Si elle sacrifiait son avenir en promettant de revenir vivre chez lui, peut-être accepterait-il de l'aider ?
La probabilité que son oncle se trouve sur son chemin était faible et elle n'avait pas le temps de lui rendre visite pour lui solliciter son aide.
Elle repensa aux paroles de Garp. Selon lui, si Noriko était en danger, Mihawk se retournerait contre la Marine.
La question de se livrer refit surface. En dernier recours, cette solution était potentiellement envisageable.
Prisonnière, son oncle interviendrait.
Elle poussa un grognement empli d'une rage de vaincre et accéléra ses pas, repoussant toute douleur qui parcourait son corps.
Elle arrêta subitement sa course, dérapant dans la terre et les cailloux qui déchirèrent son pantalon. Le cœur battant à tout rompre, elle se trouvait à bord de la falaise, ayant manqué de tomber dans le vide.
La respiration saccadée et le sang martelant ses tempes, elle scruta attentivement l'horizon, cherchant désespérément le navire de Barbe Blanche et suppliant qui voulait l'entendre qu'il soit toujours là.
Son ventre se contracta lorsqu'elle l'aperçut. Immense, fendant les flots, il s'éloignait à une vitesse folle, certainement propulsé par autre chose que le vent qui poussait les énormes voiles. Elle se releva et longea la falaise dans sa direction.
Si Barbe Blanche avait placé cette île sous sa protection, son attention y serait attirée si quelque chose de bizarre s'y produisait.
Une fois au bout de la jetée, elle planta ses talons dans le sol, leva ses bras au-dessus de la tête, paumes ouvertes, et implora son pouvoir de lui venir en aide en puisant dans ce qui lui restait d'énergie. Une douleur fulgurante traversa l'arrière de son crâne, ses mains se transformèrent en eau et une explosion retentit.
Le torrent fusa dans le ciel. La puissance était telle qu'elle fut forcée de poser un genou à terre. Ravalant sa douleur, elle poussa un cri hargneux, et, au prix d'un effort surhumain, se releva.
Presque aussi large que le Knock-up Stream, il était impossible pour le geyser de passer inaperçu.
Pour autant, le navire ne ralentit pas et ne dévia pas sa trajectoire.
Déterminée, Noriko tenta le tout pour le tout.
Plusieurs dizaines de bulles se détachèrent de l'immense colonne d'eau. D'un battement de doigts, elle les envoya filer vers l'océan.
Une bulle sombra près du navire. Une autre la suivit. Très vite, elle fit pleuvoir ses projectiles, prenant soin d'éviter de les faire s'écraser trop près de la coque pour ne pas causer de dégâts, mais suffisamment proche pour éclabousser les hommes qui se trouvaient à bord.
Ce qu'elle faisait était risqué. Très risqué.
Elle n'avait pourtant pas le choix, elle était trop affaiblie pour se déplacer dans les airs et rien ne garantissait qu'elle arriverait à franchir une aussi grande distance. Si elle tombait à l'eau, tout serait fini.
Voyant que cela n'avait pas l'effet escompté, elle prit la lourde décision de dévier le torrent géant. Ce dernier tomba comme s'il s'agissait d'un arbre tombant lourdement après avoir été abattu.
Lorsqu'il fut dans l'axe de sa cible, elle le propulsa dans un râle d'effort et tomba à genoux.
L'impact créa une énorme vague et cette fois, le navire fut dangereusement secoué.
Les larmes se remirent à couler sur ses joues. Elle retint sa respiration. Tout dépendait des prochaines secondes.
Elle lâcha un immense soupir de soulagement mêlé à de la joie lorsqu'un oiseau bleu décolla du navire pour venir dans sa direction. Un oiseau de feu, un oiseau mythique issu d'un Fruit du Démon extrêmement rare.
Elle ne l'avait jamais rencontré, mais de par ses avis de recherche, les récits d'Ace, ainsi que sa réputation, elle savait pertinemment de qui il s'agissait.
Marco, le phénix : le capitaine en second de Barbe Blanche. Le commandant de sa première division.
Rien n'était gagné pour autant. Si Ace n'avait pas revu sa famille depuis le lancement de sa quête vengeresse, s'il n'était pas entré en contact avec eux, c'est qu'il ne leur avait jamais parlé d'elle.
Les convaincre qu'ils partageaient une relation intime ne serait donc pas aisé. À leurs yeux, elle n'aurait aucune valeur, ni aucune signification.
L'énorme phénix était tout près désormais.
Depuis sa course, Noriko ne faisait qu'improviser et n'avait aucune idée de ce qu'elle lui dirait, si toutefois elle avait le temps de lui parler. Il pourrait très bien la tuer à distance sans prendre la peine de s'approcher. Elle avait attaqué le navire de son père, un Empereur. Pour cet affront, la mort était forcément le prix à payer.
La gorge nouée, elle récupéra fébrilement le chapeau d'Ace dans son dos et le serra contre elle.
Marco atterrit à ses côtés et reprit aussitôt forme humaine. Il l'observa en silence et elle comprit aussitôt qu'il n'avait jamais entendu parler d'elle par la bouche de son amant. Lorsque les yeux méfiants du quadragénaire se posèrent sur ce qu'elle tenait entre ses mains, son expression devint sévère.
À bout de forces, agenouillée et recroquevillée sur elle-même, Noriko n'arriva pas à parler, ni à réguler sa respiration. Elle se contenta seulement de soutenir son regard, tout en serrant le couvre-chef contre son cœur.
Quelle que soit la suite des évènements, elle n'aurait pas droit à l'erreur.
Lorsque Marco atterrit sur le gigantesque pont supérieur du navire, tous les hommes présents se turent aussitôt, les yeux braqués sur la personne qu'il portait sur son dos.
Uniquement maintenue par l'adrénaline qui faisait battre des records à son rythme cardiaque, Noriko mit maladroitement pied à terre.
Son souffle resta suspendu à ses lèvres, jamais elle n'avait vu autant de personnes réunies sur un seul et même navire. Doté de plusieurs mâts, aussi haut qu'un cuirassé de la Marine et aussi large que deux d'entre eux, elle se demandait comment il pouvait être aussi rapide malgré sa taille imposante.
Ignorant où poser son regard, elle choisit finalement de se concentrer sur celui qui l'avait escortée jusqu'ici et attendit qu'il reprenne sa forme humaine.
Faisant deux têtes de plus qu'elle, le pirate la toisa un instant, s'attardant sur ses vêtements déchirés et couverts de sang. Il conclut son jugement par un souffle du nez et elle s'empêcha de reculer lorsqu'il s'approcha d'elle. D'une main, il lui confisqua le chapeau d'Ace tandis que l'autre l'agrippait fermement par le bras. Sans un mot, il la traîna ensuite derrière lui, jusqu'à un pont inférieur.
Noriko se laissa guider. Même si elle avait eu la force de riposter, il était primordial qu'elle se tienne tranquille. Un pas de travers et elle ne reverrait plus jamais Ace.
Sur son passage, les membres de l'équipage n'essayaient même pas d'être discrets. Certains étaient agacés, d'autres méfiants, ou d'autres encore, complètement indifférents. La manieuse d'eau ignorait si elle en était l'unique cause, mais une tension palpable régnait à bord.
Elle garda la tête baissée, tentant de ne pas relever les nombreux commentaires à son sujet qui fusaient en tous sens.
— Eh, Marco, pourquoi tu l'as ramenée ?
— Elle nous a attaqués, à quoi tu joues !?
— Qu'est-ce qu'elle fout avec le chapeau d'Ace ? Me dis pas que c'est à cause d'elle qu'il a été capturé ?
Noriko avala difficilement sa salive, sentant les regards courroucés et accusateurs posés sur elle. Si les choses tournaient mal, elle ne s'en sortirait pas.
— Calmez-vous les gars, assura Marco d'un ton moqueur, elle vous fera pas de mal.
La blague de mauvais goût n'arrangea pas l'angoisse de la manieuse d'eau, qui avait l'impression que sa vie risquait de s'arrêter à chaque respiration.
Le Phénix la mena vers le mât principal. Lorsque la silhouette de Barbe Blanche apparut derrière un rassemblement de pirates, Noriko comprit pourquoi le navire était aussi immense. Bien qu'assis dans un fauteuil, le capitaine était au moins trois fois plus grand qu'elle et surplombait tous ceux présents à ses côtés. Debout, il devait sans doute avoisiner les six ou sept mètres.
Elle se décomposa intérieurement, se demandant comment elle allait pouvoir convaincre un colosse pareil de lui apporter son aide.
Marco – qui paraissait soudainement moins imposant malgré ses deux mètres de haut – tira sur le bras de Noriko et la jeta devant lui.
Surprise et rattrapée par la fatigue, elle tituba avant de tomber à genoux. Quelques ricanements s'élevèrent dans la mêlée. Le souffle saccadé, elle n'osa pas se relever.
Marco recula, suivi de ses hommes. Tous s'éloignèrent et très vite, un cercle se dessina autour de la manieuse d'eau. Les regards braqués sur elle ainsi que les mains posées sur les manches de sabre et crosses de pistolet indiquaient qu'ils se tenaient prêts à intervenir en cas de besoin.
Isolée au milieu du pont et complètement tétanisée, Noriko faisait désormais face à Barbe Blanche qui, avachi dans un fauteuil près d'une immense table, la regardait avec un profond dédain.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? grommela-t-il en plissant le nez. Marco, tu m'expliques ?
Les bras croisés et adossé contre une rampe d'escalier, son second affichait un air nonchalant et ne quittait pas des yeux la passagère indésirable.
— Elle prétendait vouloir te parler. Elle avait ça avec elle.
Il leva le chapeau d'Ace qu'il tenait toujours en main. Un murmure désapprobateur parcourut l'assemblée.
— T'en fais pas, renchérit Marco, je la ramène sur l'île sitôt qu'elle aura terminé.
Noriko risqua un œil vers Banaro, qui n'était désormais qu'un point à l'horizon. Si la distance ne semblait pas être un problème pour le Phénix, elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'il serait sans doute plus rapide de la tuer sur place ou en cours de route.
Barbe Blanche bougonna une parole inaudible, qui voulait sans doute dire qu'il désapprouvait cette rencontre inopinée.
Le sang battant furieusement contre ses tempes, Noriko avait l'impression de se ratatiner sur elle-même. Elle tremblait. De peur ou de fatigue, elle ne savait plus. Impressionnée par la simple vision de l'homme le plus fort du monde qui imposait le respect rien qu'en respirant, elle en avait perdu ses moyens. Ne sachant que faire, elle s'inclina et posa son front sur le sol, prête à l'implorer.
— J'ai pas tout ton temps, morveuse, railla le capitaine. Parle ou retourne d'où tu viens.
— Je... Je...
Elle se forçait à réfléchir à toute vitesse. Chaque seconde comptait, mais chaque mot qui sortirait de sa bouche devrait être choisi avec précision.
Trouvant certainement le temps long, Barbe Blanche marmonna bruyamment et exigea qu'on lui apporte à boire.
Le bruit d'un bouchon de liège retiré se fit entendre, suivit d'une forte odeur de saké. Noriko paniqua. Elle perdait déjà son attention.
— Je veux sauver Ace ! bredouilla-t-elle aussi vite qu'elle put en s'écrasant presque par terre.
Une toux grasse indiqua que le capitaine avait avalé de travers.
Elle sursauta lorsqu'il reposa bruyamment une sorte d'amphore sur la table, mais garda la tête baissée. Elle tremblait plus que de raison et des larmes commencèrent à chatouiller ses yeux. Elle inspira longuement pour ne pas craquer et rester calme.
Un éclat de rire rauque perça subitement ses tympans.
Surprise, elle se redressa.
Barbe Blanche riait à gorge déployée, bientôt rejoint par son équipage.
La manieuse d'eau rentra la tête dans ses épaules. Face à l'homme dont la réputation n'était plus à faire, à la multitude de pirates armés jusqu'aux dents qui la cernait et dont l'expérience de combat devait être plus vieille qu'elle, il y avait effectivement de quoi rire.
— Marco, interpella le capitaine après avoir repris son souffle, débarrasse-moi d'elle.
Toujours avec une intense nonchalance, celui-ci quitta aussitôt son appui, prêt à obéir aux ordres.
Noriko se leva prestement. Elle n'avait nulle part où aller, mais eut le réflexe de faire un pas en arrière. La situation critique lui échappait dangereusement, il fallait qu'elle en dise plus sur ses intentions.
— Attendez, je vous demande pas de venir avec moi ! J'ai seulement besoin de rejoindre l'archipel Sabaody !
Le Phénix fronça les sourcils. Il s'immobilisa et jeta un œil à celui qu'il considérait comme son père, attendant sa réaction.
Le capitaine avait déjà repris la dégustation de sa boisson. Une fois hydraté, il lâcha un soupir de satisfaction et s'essuya la bouche du dos de la main.
— Tu crois que j'ai que ça à faire de t'emmener jusque là-bas ? maugréa-t-il.
Noriko sentit son sang se glacer dans ses veines. Il fallait s'y attendre : elle n'était pas prise au sérieux. Si la conversation continuait dans ce sens, tout espoir serait perdu. Déterminée à tenir bon, elle serra les poings et abandonna l'idée de mesurer ses paroles.
— J'ai pas besoin qu'on m'y amène ! répondit-elle avec une fermeté dont elle ne se serait pas crue capable. Je sais naviguer, j'ai seulement besoin d'un navire plus rapide qu'un simple bateau de pêche. Vous avez toute une armada à disposition, n'importe quoi fera l'affaire !
Un silence pesant s'invita à bord et seul le souffle court de Noriko accompagnait le bruit des vagues se brisant sur la coque du navire.
Haletante, elle ne quittait pas Barbe Blanche des yeux. Intérieurement, elle était terrorisée, mais ne pouvait désormais plus s'en préoccuper. Seule la vie d'Ace comptait en cet instant précis. Elle avait besoin d'aide, oui, mais pas d'une escorte. Seulement d'un moyen de transport et elle comptait bien se battre jusqu'à l'obtenir.
Plusieurs voix s'élevèrent. Certaines marquèrent son inconscience, tandis que d'autres ne donnaient pas cher de sa peau.
Marco secoua négativement la tête, regrettant certainement de l'avoir fait monter à bord.
Elle ravala les larmes qui n'attendaient que de pouvoir couler et leva le menton.
— Mon capitaine se trouve sur place, reprit-elle. Je dois le rejoindre.
La jarre de saké explosa à ses côtés, l'aspergeant d'alcool au passage. Barbe Blanche avait été si rapide qu'elle n'avait même pas eu le temps d'avoir peur.
Les coudes sur ses genoux, il était penché vers elle, une aura menaçante émanant de son corps.
— Pour qui est-ce que tu te prends, sale morveuse ? cingla-t-il avec un calme déconcertant. Je dois te refourguer un navire parce que t'as besoin d'un taxi alors que tu viens de t'attaquer à moi ?
Prise de tremblements incontrôlables, elle se mordit la langue pour ne pas flancher.
— Tu crois pouvoir donner des ordres parce que ton oncle joue le gentil petit chien auprès de la Marine ?
Un frisson parcourut l'échine de Noriko et son regard coula sur son avant-bras. Elle devait garder son sang-froid, il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il connaisse son identité. Peu de gens – et même quasiment personne – n'auraient pu faire apparaître un geyser géant. Ils savaient forcément qui elle était avant même que Marco ne vienne la chercher.
Elle enfonça ses ongles dans ses paumes. Déjà perçue comme une ennemie, mêler son oncle à cette histoire lui serait inévitablement fatale.
— Mihawk n'a rien à voir là-dedans, assura-t-elle d'une voix trahie par l'inquiétude. C'est d'Ace qu'il s'agit ! Je n'ai pas de temps à perdre ici, je dois aller le secourir !
Barbe Blanche s'enfonça dans le dossier de son fauteuil et posa sa tempe contre son poing fermé. Il la détailla longuement.
— Qui est Ace pour toi ? Tu sembles un peu trop déterminée à vouloir voler à son secours.
Sa question n'avait rien de curieuse et adoptait plutôt un ton moqueur.
Noriko releva sa lèvre supérieure en grinçant des dents, puis consentit à dire la vérité.
— C'est l'homme qui... qui partage ma vie.
Le front plissé par deux lignes horizontales, Barbe Blanche cligna plusieurs fois des yeux en imprimant le sens de ses mots. Puis, de nouveau imité par ses hommes, il éclata d'un rire franc.
— C'est la meilleure, on me l'avait jamais faite !
La manieuse d'eau crispa la mâchoire. Elle se moquait bien des railleries faites à son encontre, mais elle perdait un temps considérable avec des négociations qui n'aboutissaient à rien. La peur céda sa place à la colère.
— Je me moque que vous me croyiez ou non, cracha-t-elle, je dois le sauver, tout comme il m'a sauvée !
Elle martela son torse pour appuyer ses propos. Elle ne tremblait plus désormais et en venait même à se demander ce qu'Ace avait bien pu trouver à cet équipage pour lui vouer une pareille dévotion.
Barbe Blanche toussa pour reprendre son calme, ce qui mena Marco à soupirer de lassitude.
— Tu perds ton temps, morveuse. C'est nous qui allons nous en charger ; on est déjà en route vers Marineford.
Noriko ouvrit la bouche et laissa retomber ses bras le long du corps. Elle pouvait maintenant retirer Impel Down de son équation. Malheureusement, cela voulait sans doute dire que l'exécution était imminente. Elle n'aurait probablement pas le temps de rejoindre Sabaody, ni de passer par Red Line. Sans compter qu'infiltrer la Marine lui prendrait sûrement des jours et qu'elle n'avait même pas la certitude qu'une unité de soldat rejoindrait le Quartier Général. Elle pourrait toujours tenter de voler un navire de guerre, mais le manœuvrer sans équipage serait tout bonnement impossible.
Une idée folle s'implanta d'elle-même dans son esprit.
Elle repoussa toute colère et retomba à genoux.
— Emmenez-moi..., balbutia-t-elle. Emmenez-moi avec vous !
Barbe Blanche perdit son sourire et fronça ses sourcils.
— T'emmener ? s'offusqua-t-il. Et puis quoi, encore !? Tu crois que je dirige une garderie ?
— Je vous en supplie, implora Noriko les larmes aux yeux, je saurai me montrer utile à bord, je...
Le capitaine frappa du poing sur la table pour la faire taire.
— L'intégralité de mes hommes est déjà en route et toute la garnison de la Marine nous attend de pieds fermes. C'est une véritable guerre qui se prépare, tu feras jamais le poids face à eux !
— Je m'en moque ! hurla-t-elle se relevant d'un bond. Je me battrai aussi longtemps que possible, je noierai tous ceux qui se mettront en travers de mon chemin, quitte à y perdre la vie ! Je ne laisserai personne m'empêcher de retrouver Ace !
— Et tu raseras le Quartier Général à toi toute seule ? compléta ironiquement l'Empereur en balayant l'air de sa main. Ça suffit, j'en ai assez entendu. Marco, vire-la-moi ! Et si elle résiste, jette-la par-dessus bord.
Le capitaine en second s'approcha de nouveau d'elle, plus déterminé cette fois.
Noriko recula au même rythme, les joues inondées de larmes. Elle adressa un regard furieux au capitaine.
— Si vous comptez me laisser couler, autant me laisser me faire tuer sur le champ de bataille ! argumenta-t-elle avec hargne.
Son interlocuteur ne prit même pas la peine de répondre et réclama un autre récipient de saké.
Refusant de se laisser faire, elle ouvrit les paumes de ses mains.
Son geste engendra immédiatement des réactions hostiles et quelques pirates s'avancèrent pour la cerner. Percevant qu'elle était à bout de forces, Marco leva aussitôt une main pour les inciter à rester calmes.
— Non..., supplia-t-elle dans un souffle. Attendez...
Tout combat était perdu d'avance, mais elle était résignée à ne pas laisser tomber : si elle abandonnait la négociation, elle abandonnait Ace.
— Ne complique pas les choses, petite, avertit le Phénix. Je t'amène ici, tu repars sans faire d'histoires. C'était notre marché, alors m'oblige pas à te faire du mal.
Quelqu'un passa ses bras autour d'elle. Ses pieds quittèrent le sol et son dos fut compressé contre un torse.
— Non, arrêtez ! s'égosilla-t-elle, le souffle à moitié coupé.
Ses cris furent accompagnés d'une vague qui s'échappa de ses paumes. Un torrent l'encercla mais disparut aussitôt, mouillant tout juste son assaillant.
Fermement maintenue et considérablement affaiblie depuis le geyser, elle n'arrivait même plus à créer une eau suffisamment puissante pour se défendre.
Le pirate la forçait à se rapprocher de Marco. Des flammes bleues apparaissaient déjà sur son corps qui se couvrait de plumes.
— On sauvera Ace, assura-t-il, tu le retrouveras quand tout sera terminé.
Non. Cela ne pouvait pas se finir comme ça. Ace l'avait sauvée, elle devait en faire de même. Elle ne pouvait pas rester sans rien faire.
Elle battit des pieds dans le vide et ferma les yeux, tentant de réveiller la migraine qui cinglerait sa tête et qui décuplerait ses forces.
— Non, murmura-t-elle pour elle-même.
Non...
Non, non, non...
NON !
Son nez se mit à saigner. Ses yeux brûlants s'ouvrirent.
— LÂCHEZ-MOI ! hurla-t-elle soudainement d'une voix grave qu'elle ne reconnut pas comme la sienne.
Ses genoux et son menton cognèrent douloureusement le sol lorsqu'elle tomba de tout son long, tandis qu'un silence oppressant prenait place dans l'assemblée. La respiration saccadée, elle força fébrilement sur ses bras tremblants et peina à se redresser. Elle retomba finalement sur le ventre, épuisée.
Autour d'elle, tous s'étaient reculés et la regardaient avec effroi. Marco avait repris son apparence humaine et l'homme qui la tenait jusqu'alors se relevait également, aidé par un camarade qui le soutenait – elle fut soulagée de constater qu'il était en vie.
Barbe Blanche, lui, avait la bouche ouverte, comme s'il ne croyait pas ce qui venait de se passer.
La joue collée contre le bois du pont, Noriko tentait difficilement de se calmer. Elle ne comprenait plus rien. L'instant d'avant, elle se débattait, puis avait ensuite crié et on l'avait relâchée. Elle n'avait pourtant pas fait apparaître d'eau, qu'est-ce que son pouvoir avait bien pu encore faire ?
Les pirates demeurèrent muets.
Le coin de la lèvre supérieure retroussée et un pli entre ses deux sourcils, Marco secouait subtilement la tête d'incompréhension. Il accrocha le regard de son père.
— Qu'est-ce... C'était quoi, ça ? Le Haki des Rois !?
Barbe Blanche resta silencieux un court instant. Un sourire mystérieux étirait ses lèvres, tandis que ses yeux brillaient de curiosité.
— Voyez-vous ça... maugréa-t-il.
Toujours allongée, Noriko réussit à rouler sur le côté. Elle connaissait le principe des trois Hakis grâce à l'enseignement de Mihawk, mais savait surtout qu'elle n'en maîtrisait aucun. Même si cela avait été le cas, l'utilisation du fluide royal ne dépossédait pas son utilisateur de toute énergie. Pas de cette manière.
— Père ? insista son second.
— C'est pas le Haki Royal, même si ça m'étonnerait pas qu'elle puisse le maîtriser...
Il passa un bref coup de langue sur sa lèvre inférieure et reprit son air renfrogné.
— Cette satanée morveuse possède certainement l'un des Fruits du Démon les plus rares et les plus puissants du monde et pourtant, elle ne sait même pas s'en servir. Quel gâchis. Personne t'a donc appris à te servir de tes pouvoirs ? gronda-t-il un peu plus fort à son encontre.
Frustrée, Noriko l'invectiva mentalement et se retint de le faire à voix haute. Son pouvoir avait tout simplement agi pour elle, une fois de plus. Il était inutile de s'attarder sur cet exploit.
Les poings serrés, Marco reporta son attention sur elle et la foudroya du regard.
Elle l'ignora. À bout de nerfs, elle était arrivée au terme de sa patience et la détermination qui prenait le pas sur son mental l'amenait à se laisser doucement consumée par une haine destructrice.
— Je me fous de ce que vous pensez, rétorqua-t-elle.
Des cris de protestations s'élevèrent, accusant son manque de respect.
Elle serra son poing. D'un geste, elle le planta férocement dans le plancher qui céda à l'impact, réduisant ainsi au silence ceux qui l'entouraient.
— Je me fous de votre avis concernant mes capacités, rumina-t-elle en se redressant.
La respiration haletante, elle luttait pour ne pas sombrer.
— Je peux pas me... transformer en eau...
Un genou à terre, elle força sur ses cuisses et se leva en titubant.
— N'importe quelle arme peut me tuer malgré que je sois un Logia...
Avec un équilibre précaire, elle passa son poids d'une jambe flageolante à l'autre.
— Il m'arrive de perdre... de perdre le contrôle, de tout détruire autour de moi.
Elle renifla et se moucha du dos de la main.
— J'ignore totalement de quoi je suis capable.
Elle ouvrit ses paumes au niveau de ses cuisses et releva sa lèvre supérieure.
— En revanche, ce dont je suis sûre... C'est que je partirai pas d'ici sans me battre.
Son thorax se soulevait et s'abaissait à un rythme démesuré.
— Pour prouver ma valeur, je..., haleta-t-elle. Si je dois me battre contre vous, je le ferai... Je me battrai pour lui. Pour sa liberté. Et pour notre avenir ensemble !
Au son d'un craquement, de minuscules bulles d'eau tressautèrent dans le creux de ses mains, apparaissant et disparaissant aussitôt.
Les pirates se mirent en garde, certains s'approchèrent lentement.
Elle serra les dents et inspira profondément pour se concentrer. Une expression de haine profonde dévorait son visage. Ses cheveux furent soulevés par un vent inexistant, comme s'ils obéissaient à une onde invisible. De nouveau, des bulles apparurent, plus grosses cette fois. Elles rétrécirent puis grandirent soudainement jusqu'à avoir la taille d'une tête humaine.
Enfin prête à se défendre, Noriko fléchit les jambes et fit face à ses ennemis.
Barbe Blanche n'avait pas détaché son regard de l'affligeant spectacle. Après un temps, il balaya finalement l'air de sa main et aussitôt, tous ses hommes reculèrent, Marco compris.
En retour, la manieuse d'eau fit disparaître ses projectiles et leva le menton. Même si le danger était passé, elle était toujours aussi furieuse et méfiante.
— Votre avenir ensemble, répéta l'Empereur avec mépris. Misérable petite merdeuse, tu te prends vraiment pas pour n'importe qui.
La mine sévère, il pointa un doigt menaçant vers elle.
— Écoute-moi bien, jeune effrontée. À supposer qu'il y ait la moindre once de vérité dans ton histoire, tu crois vraiment que je t'emmènerais faire la guerre ? C'est une armée qui nous attend et tu feras jamais le poids face à eux. J'ai pas l'intention de te donner une garde rapprochée ; tu seras tuée sitôt que t'auras débarqué.
— Je demande pas à être protégée, rétorqua-t-elle en grinçant des dents. Seul m'importe de sauver Ace, je me fiche pas mal de mourir si...
— Parce que tu crois qu'Ace autoriserait sa femme à risquer sa vie pour lui !? tonna Barbe Blanche.
Le cœur de Noriko se serra de douleur en entendant être nommée ainsi. Elle ne put empêcher un flot de larmes d'inonder ses yeux, tandis qu'un sanglot prenait place dans sa gorge.
Elle planta ses talons dans le sol, refusant de se laisser faire.
— Et la vôtre, alors !? cracha-t-elle avec hargne. Vous êtes sa famille, tous autant que vous êtes ! Il vous considère comme des frères... et comme son propre père ! Il s'est lancé dans une quête vengeresse en l'honneur de l'un des vôtres, il a tenté de s'en prendre à Barbe Noire et va maintenant le payer de sa vie !
Elle grogna de frustration en essuyant rageusement ses joues, puis lâcha un juron.
L'attention de tous était centrée sur elle, il fallait en profiter pour remuer le couteau dans la plaie, faire comprendre qu'elle ne plaisantait pas.
— La mort de Thatch l'a anéanti, continua-t-elle sans se soucier des regards réprobateurs, il se l'est jamais pardonné alors qu'il n'en était aucunement responsable ! Comment réagira-t-il lorsqu'il vous verra tous débarquer sur le champ de bataille, prêts à mourir pour lui, prêts à courir à votre perte dans l'unique but de le sauver !?
La gorge soudain sèche, elle déglutit difficilement avant de reprendre son souffle.
— Vous voulez me faire croire qu'il sera soulagé de vous voir ? fulmina-t-elle d'une voix brisée. Il s'en voudra de vous mettre tous en danger. Alors je... Je vois pas en quoi je suis différente de vous ! Que ce soit vous ou moi, il ne laisserait personne mourir pour lui. Sa propre mort plutôt que celle d'un membre de sa famille, vous le savez aussi bien que moi !
Soulagée d'avoir pu clamer haut ce qu'elle pensait, sa colère s'envola et elle pouffa nerveusement de rire tant elle était épuisée. Les larmes n'avaient pas cessé de couler.
— Et pourtant vous êtes tous là, souffla-t-elle, bien décidés à ne pas lui laisser le choix et à le sortir de cette situation... coûte que coûte.
Un sanglot lui échappa. Elle renifla et laissa sa tristesse prendre le pas sur ses autres émotions. Elle leva les mains dans les airs d'un geste d'impuissance avant de les laisser retomber.
— Je suis pas stupide, insista-t-elle faiblement d'un air abattu. Je sais que j'arriverai pas à le rejoindre toute seule... Mais il a été le premier à être là pour moi, alors je...
Elle chercha ses mots en vain. Pouvait-elle seulement décrire le terrible désespoir qui l'habitait ?
— Je vous en supplie... Je vous demande pas de combattre à mes côtés, mais seulement de m'emmener là-bas. S'il vous plaît...
Un silence insoutenable s'installa. Comprenant qu'elle avait échoué, Noriko s'affaissa sous son propre poids, le corps empli de spasmes incontrôlables.
— C'est d'accord.
Elle leva la tête. Une incompréhension générale s'immisça au sein de l'équipage.
— On gagne pas une guerre avec des larmes, alors ressaisis-toi, maugréa l'Empereur en observant son amphore de saké.
Muette de stupeur, la manieuse d'eau le fixait avec de grands yeux écarquillés, n'osant même plus respirer.
— À mon sens, t'es qu'une sale vermine, mais je dois admettre que t'as du cran. T'es même moins bête que t'en as l'air. Cela dit, je persiste à croire que tu tiendras pas plus de dix minutes sur place, alors je te préviens : ne compte pas sur nous pour te sauver la mise. Une fois là-bas, tu seras seule, c'est compris ?
Elle déglutit et hocha vivement la tête, tentant vainement de réfréner ses larmes.
— Maintenant du vent, je veux pas te voir traîner dans mes pattes.
Il fit un geste vers Marco, celui-ci s'approcha et ils échangèrent quelques paroles inaudibles.
Simultanément, un brouhaha sans nom s'éleva. Les autres pirates s'affairaient déjà à reprendre leurs postes, sans manquer de donner leurs opinions sur ce qui s'était passé.
Toujours à genoux et peinant à croire qu'elle avait réussi, Noriko sursauta lorsque le Phénix lui enfonça le chapeau d'Ace sur la tête.
Elle leva son regard vers lui.
Un étrange sourire en coin ornait son visage.
— Bienvenue à bord du Moby Dick.