Noriko

Chapitre 42 : Royaume de Drum (1)

Par eugegio

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    À l’aube, Noriko sortit sur le pont. Ses blessures cicatrisaient bien et les douleurs s’étaient atténuées. Elle s’étira le cou en passant une main derrière sa nuque et emplit ses poumons d’air marin. Le Vogue Merry fendait les eaux et la brume causée par les vagues se déposait délicatement sur ses lèvres qui devinrent salées. Elle passa un petit coup de langue dessus et se dirigea vers le mât pour grimper à la vigie.


    Au sommet, elle admira le lever du soleil. Un sourire se dessina sur son visage. Mr 5 avait fini par disparaître de son esprit, mais les premiers jours après son duel avaient été agités. Elle avait perdu le sommeil à cause de son mal de ventre, et la marque de strangulation n’avait disparu que depuis peu.


    Désormais sereine et apaisée, elle ressentait l’envie de devenir plus forte.


    Ses amis émergèrent petit à petit de leur sommeil et Sanji s’attela aux fourneaux afin de leur préparer un bon petit-déjeuner. Nami apparut à son tour sur le pont en titubant légèrement, sans doute à cause de sa nuit agitée – Noriko l’avait entendue se retourner plusieurs fois dans son sommeil. Elle reprit la contemplation de l’horizon, prenant garde à ne rater aucune île. Le cap était maintenu sur Alabasta et elle espérait qu’aucune nouvelle surprise ne viendrait rompre la tranquillité de leur voyage. Son espoir se brisa lorsqu’elle entendit Vivi appeler à l’aide.


    Sans perdre un instant, elle se pencha vers le pont et remarqua qu’un attroupement s’était formé autour de Nami. Elle sauta par-dessus la rambarde et forma une bulle d’eau pour amortir son atterrissage. La navigatrice gisait dans les bras de Vivi.


    — Elle est brûlante de fièvre ! paniqua cette dernière.


    Noriko toucha le front de la navigatrice et retira aussitôt sa main. Le cœur serré, elle ordonna de la remettre au lit.




    Regroupés au chevet de leur amie, les Chapeaux de Paille étaient rongés par l’inquiétude. N’ayant pas de médecin à bord, ils ne connaissaient pas la démarche à suivre.


    — Sa température n’arrête pas de grimper, murmura Vivi en récupérant un thermomètre de la bouche de Nami.


    — Est-ce qu’elle va mourir ? demanda curieusement Luffy.


    — Ça va pas de poser cette question ! s’énerva Sanji en lui envoyant un coup de pied dans la tête.


    Le capitaine atterrit contre le mur situé un peu plus loin, sans aucune égratignure.


    — Bah quoi ? gémit-il en se relevant. Je posais juste une question.


    — Espèce de crétin, s’énerva le cuistot.


    — Mais c’est horrible, comment on va faire si elle meurt ? pleura Usopp.


    Kaloo, quant à lui, courait de droite à gauche sans s’arrêter en poussant des cris de panique.


    — Quelqu’un a des compétences en médecine ? Est-ce que vous savez ce qu’il faut faire ? demanda Vivi.


    — Je suis jamais tombé malade, répondit Luffy qui était toujours assis par terre.


    — Moi non plus, ajouta Sanji.


    — Moi non plus, surenchérit Usopp.


    — Mais c’est pas vrai, vous êtes des surhommes dans tous les domaines ou quoi !? s’emporta Vivi.


    Noriko fronça les sourcils.


    — Vous pensez pas qu’elle a besoin de calme ? Vous allez finir par réellement la tuer avec tout le bruit que vous faites.


    — Nori-jolie, ne dis pas ce genre de choses voyons, se plaignit Sanji en mâchouillant le haut de son pull.


    — Arrêtez… gémit Nami.


    Surprise par son réveil, Noriko lui prit la main.


    — Comment tu te sens ?


    — Difficile de dormir avec vous à côté, sourit-elle en se redressant. Je vais bien, juste un petit rhume. Nous devons continuer notre traversée.


    Elle voulut se relever mais Vivi l’en empêcha.


    — Tu n’es pas en état de…


    — Je vais bien, répéta-t-elle. Regarde dans mon bureau, on… on n’a pas de temps à perdre.


    La princesse s’exécuta et ressortit un journal vieux de quelques jours.


    — Je voulais pas t’inquiéter, souffla Nami.


    Les joues de Vivi perdirent plusieurs teintes.


    Usopp lut par-dessus son épaule et devint livide à son tour.


    — Une… une guerre civile risque d’éclater, résuma la princesse en laissant tomber le journal. La plupart des soldats de l’armée royale ont rejoint l’armée rebelle. C’est… Ce sera une véritable boucherie si…


    Son menton trembla et elle fit tomber ses bras le long de son corps avant de s’effondrer à genoux.


    — Rentrer en vie ne sert plus à rien maintenant… Même si je suis présente, je n’aurai pas le pouvoir d’arrêter ce massacre, il… il faut à tout prix que je mette Crocodile hors d’état de nuire ; seul son échec pourra ramener la paix.


    — Alors qu’est-ce qu’on attend ?


    Noriko sursauta, puis mit une main sur son cœur pour se calmer. Elle n’avait pas vu Luffy qui s’était faufilé à genoux entre Sanji et elle.


    — Putain…


    — Bah quoi ? demanda-t-il naïvement en se curant le nez.


    Elle haussa les sourcils et secoua la tête.


    Nami sortit de son lit à ce moment-là.


    — Je dois vérifier le cap, lâcha-t-elle. Zoro est resté seul sur le pont et j’ai pas confiance en son sens de l’orientation.


    — Nami, att…


    — T’en fais pas, Vivi, c’est moi la navigatrice et je compte bien tous vous amener à Alabasta.


    Elle sourit à ses compagnons avant de tourner les talons pour sortir de la chambre.


    Noriko se passa une main sur le visage. Cette entêtée risquait d’aggraver son état.


    — Elle a l’air d’aller mieux, s’enjoua Luffy.


    — Tu crois ? demanda Usopp sur le même ton.


    — Crétins, bougonna Sanji, vous voyez bien qu’elle tient à peine debout.


    — Elle fait semblant pour pas nous retarder, maugréa Noriko avant de se tourner vers la princesse. Tu dois la convaincre de se rétablir. Elle voudra jamais se soigner si elle sait que t’es contrariée, alors je suis désolée de dire ça, mais sa vie ne sera pas sacrifiée pour ton pays.


    La princesse resta interdite.


    Outré, Usopp agrippa l’épaule de la manieuse d’eau pour la forcer à lui faire face.


    — T’as pas le droit de lui dire de tourner le dos à…


    — C’est pas ce que j’ai dit, coupa-t-elle d’une voix ferme. Mais il est hors de question de laisser Nami dans cet état.


    — Tu as raison, trancha Vivi en baissant la tête. Je ne lui ferai pas courir ce risque.


    Un petit silence s’abattit avant d’être interrompu par l’engouement de la princesse.


    — Les amis, sourit-elle, je vais vous demander une dernière faveur. Je dois retourner à Alabasta le plus vite possible, mais pour ça, j’ai besoin de la meilleure des navigatrices, alors… trouvons-lui rapidement un médecin !


    Noriko hocha la tête tandis que Luffy et Sanji se précipitèrent dehors pour annoncer le changement de programme à Nami.


    Avec un sourire forcé qui ne trompait personne, Vivi les suivit.


    Usopp barra la route de la manieuse d’eau lorsqu’elle voulut les imiter.


    — T’es pas obligée d’être aussi dure avec elle, gronda-t-il.


    Elle voulut le rabrouer, mais se ravisa et se contenta de baisser le regard. Il avait raison. Mais si elle admettait apprécier Vivi, elle ne ferait pas pour autant passer ses intérêts avant la vie des membres de son équipage.


    — À ce stade, me fais pas croire que tu veux toujours partir de ton côté, lâcha-t-il.


    Elle ouvrit de grands yeux.


    — Tu serais partie depuis longtemps, sinon, alors arrête de lui en vouloir sous prétexte qu’elle te détourne de ton objectif. Si ton but est de retrouver ton père, rien ne t’empêche de faire tes recherches jusqu’à Alabasta.


    Elle resta silencieuse quand il quitta la pièce, puis souffla longuement pour ne pas se laisser emporter par ses émotions.


    — S’il n’y avait que lui que je cherchais, souffla-t-elle pour elle-même.


    Elle grimaça pour chasser ses pensées invasives puis gagna le pont. Son ventre se noua quand elle constata avec effroi que Nami gisait dans les bras de Luffy, de nouveau inconsciente. Vivi s’enfuit aussitôt dans la cuisine.


    — C’est la faute de cet abruti ! accusa Sanji.


    — Tu sais ce qu’il te dit l’abruti ? pesta Zoro.


    — Qu’il a conscience d’en être un !?


    — Commencez par vous deux ! intervint Usopp.


    — Elle me passe un savon alors que j’ai surveillé le cap ! s’emporta le bretteur.


    — En te basant sur un nuage, enfoiré !


    Noriko se pinça l’arête du nez.


    — Mais comment peut-il retrouver ses propres sabres avec une déduction pareille ?


    — T’as dit quoi, là !?


    Elle balaya l’air de sa main, puis s’approcha de Nami pour fouiller ses poches afin d’en ressortir l’Eternal Pose.


    — On est perdus ? demanda innocemment Luffy en tentant de réveiller Nami.


    Usopp le rassura.


    — On peut pas se perdre avec un Et…


    — Inutile, coupa Noriko, il t’écoute pas.


    Le menteur invétéré retint une larme quand il s’aperçut que le capitaine enfonçait ses doigts dans les joues de la navigatrice pour la faire réagir.


    — Nous devons virer à tribord, annonça finalement Noriko après avoir observé l’aiguille de l’instrument.


    — Je m’en occupe, avertit Zoro en se dirigeant vers la barre.


    Vivi revint au même moment avec un linge humide et le tapota sur le front de Nami.


    — Sa fièvre n’arrête pas d’augmenter…


    Tous restèrent silencieux.


    — Sanji, interpella-t-elle, tu penses qu’elle aurait pu faire une allergie à quelque chose ?


    — Impossible. Nami-chérie m’en aurait parlé et je m’assure de servir les meilleurs fruits, légumes et viandes de qualité à toutes les dames du navire. Quant au poisson, il est toujours frais et pêché le jour même.


    — Attends une minute, réfléchit Usopp, tu donnes le meilleur aux dames, mais à nous, tu nous donnes quoi ?


    — Le reste, c’est évident.


    — Mais je rêve ! Et pourquoi on n’a pas droit à un traitement de faveur ?


    Sanji s’alluma une cigarette et le regarda de haut en bas.


    — D’après mon dernier constat, t’es pas une dame.


    Usopp ne trouva rien à répondre et bouda en marmonnant une parole inaudible.


    — Elle essaie de dire quelque chose, avertit Luffy en collant son oreille à la bouche de Nami.


    Il releva la tête, une narine froncée.


    — Elle dit que l’air a changé.


    Ils regardèrent l’horizon, mais n’aperçurent aucun nuage.


    — Elle doit délirer à cause de la fièvre, supposa Vivi. La mer est calme.


    — Elle a parlé d’une cigogne, ajouta-t-il, ça veut dire quoi en navigation ?


    Les deux sourcils de Noriko se rapprochèrent tandis qu’elle se remémorait tout ce qu’elle avait appris, certaine que Mihawk n’avait jamais parlé de cigogne pour désigner quoi que ce soit.


    Le capitaine se pencha de nouveau vers Nami.


    — Dix minutes, rapporta-t-il.


    Ce n’est que lorsqu’une énorme bourrasque de vent secoua les voiles et que le Merry fit une violente embardée qu’ils comprirent.


    — UN CYCLONE, ESPÈCE D’AHURI, PAS UNE CIGOGNE !


    Si Luffy n’avait pas eu Nami dans les bras, nul doute que Sanji l’aurait jeté par-dessus bord.


    Éjectée au sol, Noriko serra l’Eternal Pose contre elle et s’empressa de se relever.


    Les vagues secouaient déjà le navire violemment.


    — Il faut changer de cap ! hurla-t-elle avant de perdre à nouveau l’équilibre.


    — Pour aller où !? paniqua Usopp qui se cramponnait à ce qu’il pouvait.


    — On s’en fiche ! Loin d’ici !


    Un juron poussé par Sanji les invita à regarder au large. D’énormes nuages noirs avaient surgi de nulle part.


    Luffy pointa un doigt.


    — Les gars ! Y a un cyclone en approche !


    — Il fait exprès ou quoi !? hurla Vivi.


    Noriko siffla entre ses dents et rampa pour rejoindre Zoro au plus vite.


    Une vague passa sur le pont et balaya les compagnons. Elle se cogna contre la rambarde et grogna de douleur.


    Le bras élastique de Luffy s’enroula autour de sa taille sans qu’elle ne puisse réagir. L’instant d’après, elle était éjectée vers la salle de réunion où se trouvait le gouvernail et fut très vite rejointe par le reste de l’équipage.


    — Comment elle a su ? blêmit Vivi en observant Nami.


    Celle-ci leva fébrilement une main et trembla de tout son long.


    Noriko se rendit subitement compte qu’elle était trempée et s’empressa de passer une énorme bulle d’eau sur elle pour la sécher. Elle en fit de même pour tout le monde, puis fonça dans le bureau de la navigatrice pour trouver une carte.


    Lorsqu’elle revint, Usopp était à l’extérieur avec Kaloo et Sanji pour s’occuper des voiles, tandis que Zoro maintenait fermement la barre. Luffy l’apostropha avant de sortir prêter main forte aux garçons et elle ne comprit pas tout de suite ce qu’il lui avait remis entre les mains.


    — On a recouché Nami, affirma Vivi en récupérant la carte pour l’étaler sur la table.


    Stupéfaite, Noriko ne bougea que lorsque le navire fut de nouveau secoué.


    La princesse la regarda avec détermination.


    — Elle dit qu’on est les seules à savoir naviguer.


    La manieuse d’eau déglutit, souffla pour se concentrer, puis referma ses doigts tremblants sur le Log Pose.




    Assise aux côtés de Nami qui respirait faiblement, Noriko suivit des yeux le tracé de la carte. Elle avait beau se concentrer, elle n’avait aucune idée de l’endroit où ils se trouvaient si ce n’était quelque part en pleine mer.


    Elle observa l’aiguille de l’Eternal Pose qui n’avait pas bougé, puis celle du Log Pose qui tournait sur elle-même. Celui-ci n’avait pas pu se recharger correctement à Little Garden et était inutile.


    Elle laissa tomber sa tête en arrière et poussa un profond soupir.


    La traversée sans l’aide de la navigatrice avait été chaotique et les manœuvres difficiles à gérer. L’équipage avait réussi à échapper au cyclone, mais il s’en était fallu de peu.


    — Tu avais déjà dirigé un navire aussi gros ? demanda Vivi.


    Elle sursauta, ne l’ayant pas entendue arriver, puis secoua la tête.


    La princesse lui sourit, puis s’approcha de Nami et ajusta le linge humide que Noriko venait de mouiller.


    — Tu t’en es bien sortie.


    — Avec ton aide, corrigea la manieuse d’eau.


    Vivi rougit. Une nouvelle fois, un air vulnérable s’afficha sur son visage.


    Fais un effort.


    — On arrivera à temps, hasarda Noriko.


    — On n’en sait rien.


    Bravo.


    Un bruit sourd retentit sur le pont.


    La manieuse d’eau somma la princesse d’attendre et alla vérifier ce qui se passait.


    Elle remit une longue mèche de cheveux derrière son oreille et franchit la porte menant à l’extérieur. Son souffle se coupa.


    Les garçons étaient cernés d’une dizaine d’hommes armés jusqu’aux dents. Luffy craquait ses doigts en riant, Zoro écrasa un bâillement et Sanji fumait lentement une cigarette. Elle laissa couler son regard vers Usopp, tremblant et pointant son lance-pierres sur les invités indésirables.


    Bon.


    — Je vais préparer du thé, les informa-t-elle.


    Ses amis la remercièrent.


    Elle referma la porte, puis se passa une main sur le visage. Épuisée, elle se dirigea vers la cuisine où elle s’affaira à récupérer une théière au fond d’un placard.


    — Tout va bien ? demanda Vivi qui l’avait suivie.


    — On est attaqués.


    Elle se figea de stupeur, puis se précipita vers la porte qu’elle entrouvrit avant de la refermer aussitôt.


    — On… on ne devrait pas les aider !?


    — Ils n’ont pas l’air inquiets, assura Noriko.


    Elle manqua de faire un arrêt cardiaque lorsqu’elle se retourna et se retrouva face à Kaloo.


    — Coin !


    — Bon sang, je m’y ferai jamais.


    — Il aime bien t’embêter, avoua Vivi avec un sourire gêné.


    Noriko émit un souffle amusé.


    — Je vois ça.


    — Coin-coin !


    Tiens, c’est nouveau ça.


    Elle lui gratouilla gentiment la tête, puis saisit une pomme dans une corbeille pour le lui donner. Il la goba aussitôt et s’ébroua. Elle avait appris que c’était sa manière de dire merci.


    — Je m’inquiète pour Nami, murmura Vivi. La fièvre ne descend pas.


    Les mains de Noriko tremblèrent légèrement. Elle inspira pour garder son sang-froid, puis actionna le robinet pour remplir la théière.


    La princesse regarda par-dessus son épaule.


    — Celle de ton Fruit n’est pas potable ?


    Noriko laissa échapper un petit rire.


    — Pas si tu veux un bon thé.


    Vivi fronça les sourcils.


    — Je peux hydrater personne, rappela-t-elle en mettant la théière sur le feu.


    — Je l’ignorais. Qu’est-ce que tu peux faire alors à part t’en servir comme arme ?


    Elle arqua les sourcils, surprise par son intérêt.


    — Eh bien, je… tout ce que tu fais avec de l’eau en général, comme te rafraîchir ou te laver, mais si tu essayais de la boire, ce serait comme si tu avalais du vide ou ta salive, tu aurais toujours soif.


    Un soulagement évident marqua le visage de Vivi sans que Noriko n’en comprenne le sens.


    — En revanche, je peux arroser les plantes, ajouta-t-elle avec entrain. Je n’ai jamais compris pourquoi.


    La princesse battit des cils.


    La manieuse d’eau pinça les lèvres et se maudit intérieurement. Un jour, elle arrêterait de donner cette information inutile.


    — C’est quand même très utile pour cultiver un potager.


    Noriko la dévisagea avec des yeux ronds, puis l’imita lorsqu’elle éclata de rire.


    La porte s’ouvrit à la volée et Luffy les interpella avec un grand sourire.


    — Je vais voir Nami ! prévint-il.


    — Tu vas la fatiguer si tu cries ! gronda Sanji qui était derrière lui.


    — Je serai sage ! répondit la voix lointaine du capitaine.


    Le cuisinier roula des yeux, puis alluma une nouvelle cigarette.


    Noriko fouilla une étagère en demandant si la menthe convenait à tout le monde. Seul Sanji approuva avec un joli compliment sur sa manière délicate de préparer le thé.


    Zoro et Usopp entrèrent à leur tour, tandis qu’elle sortait les tasses en prenant soin d’en compter une pour Nami au cas où elle se réveillerait.


    — Pas très doués, ces gars, commenta le bretteur avant de bâiller. Deux se sont même jetés à l’eau.


    — C’est parce qu’ils ont eu peur en me voyant, annonça fièrement le tireur d’élite en bombant le torse.

    Tous acquiescèrent poliment à cette évidence, puis s’installèrent autour de la table.




    La nuit était déjà bien avancée lorsque Noriko s’assit en haut de la vigie. Pour surveiller le cap, elle avait alterné les moments de repos avec Vivi et la fatigue se faisait cruellement sentir.


    La température avait drastiquement chuté et un frisson la fit claquer des dents. Elle remonta ses genoux contre sa poitrine pour se tenir chaud.


    S’il faisait aussi frais, c’était qu’une île hivernale était proche. Du moins, c’est ce qu’elle espérait car trouver un médecin était devenu une urgence vitale.


    Ils étaient encore loin d’Alabasta qui était un pays estival. Tout comme les îles printanières ou encore automnales, les quatre saisons y défilaient toute l’année et selon Vivi, c’était actuellement l’été sur l’ensemble du territoire.


    Somme toute, on va tous mourir d’asphyxie.


    Elle soupira et un nuage de buée s’échappa de ses lèvres. Pour le moment, elle traversait plutôt un hiver hivernal.


    Les joies de naviguer sur Grand Line.


    Transie de froid, l’Eternal Pose entre ses mains, Noriko observa l’aiguille et s’assura qu’elle pointait vers la proue du Merry. Par acquis de conscience, elle jeta un œil au Log Pose accroché à son poignet.


    Rien.


    D’ici peu, Nami risquerait de ne plus jamais se lever. Son cœur se serra lorsqu’elle imagina le pire.


    Elle gonfla les joues et laissa l’arrière de son crâne cogner le mât. Son regard se perdit dans le ciel étoilé. Pour la première fois depuis des mois, cela ne lui apporta aucun réconfort.


    — Nori-jolie ?


    Elle retint un hoquet de frayeur lorsqu’elle aperçut la tête de Sanji qui dépassait de la rambarde.


    — Tu dors pas ? demanda-t-elle bêtement.


    Il se hissa pour s’accouder. Une épaisse couverture couvrait ses épaules.


    — C’est ma nuit de garde.


    Noriko se frotta les paupières.


    — Je croyais que c’était demain.


    Il émit un souffle amusé avant d’enjamber la rambarde.


    Elle sursauta lorsqu’il lui passa la couverture autour des épaules.


    — Tu devrais aller dormir, la journée a été longue.


    Elle laissa couler son regard sur l’Eternal Pose. Sanji le lui prit délicatement des mains.


    — Je m’attarderai pas sur un nuage, rassura-t-il.


    Elle rit nerveusement, puis renifla avant de se triturer les doigts. Elle savait que le sommeil ne viendrait pas.


    — Je peux rester avec toi ?


    D’abord surpris, il afficha rapidement un sourire enjôleur et posa une main sur son torse.


    — Ce serait un honneur, souffla-t-il en s’inclinant légèrement.


    Elle se décala pour lui faire de la place, mais il resta debout, lui confia l’Eternal Pose, et repartit en sens inverse.


    Sans chercher à comprendre, Noriko posa l’instrument devant ses pieds et s’emmitoufla en réprimant un tremblement.


    De nouveau elle observa les étoiles.


    Tu me manques.


    Les haubans grincèrent. Elle écarquilla les yeux quand elle aperçut un sac énorme, puis enfin Sanji qui se trouvait en-dessous. Elle se leva pour l’aider, puis l’observa avec stupéfaction déballer six couvertures, quatre oreillers, un énorme thermos et deux tasses.


    — Sanji ?


    — Tes lèvres sont bleues.


    Elle ouvrit la bouche, puis la referma avant d’afficher une mine attendrie.


    Trop mignon.


    Il fabriqua un abri de fortune et tous deux s’installèrent confortablement.


    Noriko posa les doigts sur sa tasse de chocolat chaud. Trop brûlant pour qu’elle puisse le boire, elle inspira l’odeur qui s’en dégageait.


    — Merci, Sanji.


    Elle put entendre son cœur bondir dans sa poitrine quand il la regarda avec admiration. Amusée, elle secoua la tête, puis laissa échapper un soupir de soulagement.


    — Je pensais pas que ce serait aussi stressant de manier le Merry, confia-t-elle. Je comprends mieux pourquoi Nami est si souvent sur les nerfs.


    Le cuisinier s’alluma une cigarette en étouffant un rire. Si elle savait qu’il ne se permettrait jamais de dire du mal d’une femme, elle supposait qu’il n’en pensait pas moins.


    — Tu as toujours mal ?


    La question la prit tellement de court que le froid glaça de nouveau ses os. Elle serra les lèvres, puis baissa finalement les yeux.


    — Tu le savais.


    — Tu limites tes mouvements depuis quelques jours et tu portes des vêtements larges qui ne sont pas à toi.


    Le regard fixé vers l’horizon, il exhala lentement une bouffée de fumée.


    — Je te pensais pas capable d’être aussi indiscret, se moqua-t-elle pour chasser le rouge qui lui montait aux joues.


    — J’ai énormément de principes, Noriko, et je préférerais mourir plutôt que d’aller à l’encontre de l’un d’entre eux, mais rester discret quand je m’inquiète n’en fait pas partie.


    « Noriko. »


    Elle se mordit la lèvre inférieure, puis se résolut à être honnête.


    — C’était juste une brûlure, on n’avait pas le temps de s’attarder dessus.


    Il resta silencieux.


    — Les… les autres sont au courant ?


    — Possible. Il suffit de te regarder.


    Donc ils savent.


    Elle hocha la tête. À ses yeux, les plaies étaient en voie de guérison, mais elle n’était pas assez qualifiée pour en être certaine.


    — La priorité est de sauver Nami, lâcha-t-elle. Quand ce sera fait, je consulterai moi aussi.


    Ce fut au tour de Sanji de hocher la tête.


    Elle prit une gorgée de chocolat chaud qu’elle trouva excellent et ne se gêna pas pour le signaler.


    Le cuisinier esquissa d’abord un sourire en coin, puis ne put s’empêcher de clamer qu’il lui en ferait chaque fois qu’elle le désirerait, puis lui remplit de nouveau sa tasse qu’elle n’avait pas encore terminée et qui redevint bouillante. Il la laissa de côté pour qu’elle refroidisse un peu.


    Noriko fut soulagée de retrouver sa légèreté habituelle.


    Elle observa de nouveau les étoiles.


    — J’ai toujours adoré les regarder, confia-t-elle. Je le fais pour m’apaiser.


    Sanji leva le nez.


    — Je me dis toujours que quelque part, quelqu’un les regarde aussi, continua-t-elle. Quelqu’un qui se dit qu’une personne dans ce monde est probablement en train de faire la même chose. Ça me donne l’impression que quelqu’un pense à moi, tu comprends ? Même sans savoir qui je suis.


    Se sentant soudainement confuse, elle plongea la tête sous la couverture pour se cacher avant d’éclater d’un rire nerveux.


    — C’était idiot et incompréhensible.


    Sanji tira délicatement l’édredon de son visage.


    — Non, dit-il simplement. C’est tout sauf idiot. Je sais ce que ça fait de se sentir seul et de chercher du réconfort quand on en a besoin.


    Elle le dévisagea.


    Il se racla la gorge et la regarda d’un air entendu.


    — Je suis persuadé que quelque part, quelqu’un pense à toi. Et tu m’ôteras pas l’idée que toi aussi, tu penses à quelqu’un en ce moment même.


    Noriko baissa la tête en souriant de manière non équivoque. Son silence la trahissait, mais elle s’en moquait.


    Se sentant bien, elle posa machinalement sa tempe sur l’épaule du cuisinier.


    — Merci, souffla-t-elle.


    — Avec plaisir, Nori-jolie.


    Rattrapée par la fatigue, sa respiration se calma progressivement tandis que la pression de la journée la quittait peu à peu. Le cap était maintenu, Sanji montait la garde, et même si la fièvre de Nami était toujours présente, celle-ci était entre de bonnes mains, entourée du reste de l’équipage qui dormait près d’elle.


    Désormais bien réchauffée, Noriko se laissa bercer par les vagues et le rythme régulier de la respiration de Sanji.


    Elle se sentit apaisée et le sommeil la gagna sans qu’elle ne s’en rende compte.




    Sanji secoua doucement son épaule quelques heures plus tard. En bon gentilhomme, il n’avait pas bougé d’un pouce et Noriko avait fini par se recroqueviller en boule près de lui, sa tête posée sur sa cuisse.


    — Nori-jolie ?


    — Hmm…


    — J’aperçois une île au loin.


    Un sursaut et elle se redressa, ne sachant même plus où elle était.


    — Je me suis endormie, s’excusa-t-elle en se frottant les yeux.


    Il sourit tendrement.


    — Il faut prévenir les autres, je pense qu’on atteindra l’île d’ici une petite heure, annonça-t-il en s’étirant.


    Elle hocha la tête et observa l’île se dessiner à l’horizon. Au-dessus, le ciel blanc laissait deviner qu’il y neigeait.




    — Tu as dormi dehors par un froid pareil !?


    Dans la chambre de Nami, Vivi faisait les cent pas. Elle avait remarqué les cernes violets sur les joues de Noriko, ainsi que les tremblements qu’elle n’arrivait pas à calmer et était furieuse quant à sa négligence.


    — Moins fort, voyons, Nami est toujours faible.


    Vivi soupira de lassitude, puis passa une main dans ses cheveux.


    — On a déjà une malade à bord, ce n’est pas le moment d’en avoir une deuxième.


    Noriko la dévisagea, puis afficha un sourire rassurant.


    — C’est une île hivernale, alors couvre-toi bien.


    Vivi sortit la première après s’être changée.


    Le Merry avait remonté un immense fleuve et approchait d’un village. L’ancre serait bientôt jetée.


    Équipée d’un pantalon beige doublé à l’intérieur, de bottes bordeaux fourrées qui lui arrivaient sous les genoux ainsi que d’une doudoune noire, la manieuse d’eau ajusta la couverture de Nami et passa un linge humide sur son front.


    Tiens bon.


    Un coup de feu la fit sursauter.


    Le cœur battant à tout rompre, elle se précipita sur le pont. Une main puissante la retint à la taille lorsqu’elle fut dehors. Avec assurance, Zoro lui fit signe que tout allait bien et la relâcha lorsqu’elle fut calmée.


    Face à une dizaine d’hommes armés, Luffy était agenouillé, le front collé au sol, et les suppliait de les amener à un médecin en échange de sa parole. Ils étaient pirates, mais n’attenteraient pas à la vie des habitants.


    Noriko resta interdite face à sa capacité de mettre sa fierté de côté quand il s’agissait de sauver l’un de ses compagnons.


    Nerveuse, elle observa l’homme qui était vraisemblablement le chef du groupe toiser son capitaine. Après un instant qui sembla durer une éternité, il hocha finalement la tête.




    Accompagné des membres de l’équipage, Luffy avait embarqué Nami et suivi Dalton, le chef de la garde du village. Zoro, quant à lui, était resté à bord, bien décidé à reprendre son entraînement maintenant que ses chevilles étaient guéries.


    Vivi avait insisté pour que Noriko reste également sur place pour qu’elle se repose. Face à ses jérémiades incessantes, la manieuse d’eau avait accepté à contrecœur.


    Postée sur le pont, elle observait ses compagnons s’éloigner. Il ne neigeait plus, mais le ciel était toujours blanc et empêchait de distinguer les hauteurs de l’île.


    — Coin ! hurla Kaloo.


    Noriko lui gratta affectueusement la tête en souriant, sans chercher à comprendre ce qu’il voulait dire. Les muscles de son visage s’affaisèrent lorsque son regard rencontra le torse nu de Zoro.


    — Tu devrais mettre un pull, tu vas attraper la mort.


    — Je voudrais bien, mais tu me les as tous pris, rétorqua-t-il avec un sourire en coin.


    Elle rougit, puis remarqua qu’il était également pieds nus. Les sourcils froncés, elle tendit une main vers lui et chercha de l’aide auprès du canard géant.


    — Tu veux pas raisonner cet inconscient ?


    — Coin ?


    — Merci, Kaloo.


    — Coin ! s’enjoua-t-il.


    — C’était ironique…


    — Coin…, bouda-t-il aussitôt.


    — T’es toujours pas ma mère, rappela Zoro, c’est pas un petit courant d’air qui aura raison de moi.


    Noriko l’observa escalader le grand mât, puis roula des yeux avant de poser son regard sur ses bottes. Constatant qu’un de ses lacets était défait, elle s’accroupit afin de faire un nouveau nœud.


    — Tu devais pas voir un médecin, toi aussi ?


    Elle laissa échapper un cri de frayeur et tomba les fesses par terre. La tête en bas, pendu par ses deux pieds, Zoro avait surgi à ses côtés sans prévenir.


    — T’es malade ou quoi !? s’emporta-t-elle en comprimant sa poitrine pour calmer son rythme cardiaque.


    Il grinça des dents à sa voix stridente.


    — Toujours en train de râler… Qu’est-ce que j’ai encore fait ?


    Elle bloqua une inspiration et lui envoya une bulle d’eau qu’il évita sans effort.


    — Raté, se moqua-t-il avec un sourire narquois.


    — Je vais finir par te noyer, un jour, déclara-t-elle sur un ton pince-sans-rire.


    Elle songea à le balancer à l’eau pour lui rafraîchir les esprits.


    — Alors, ce médecin ? s’impatienta Zoro.


    Il entama une séance d’abdominaux en remontant le haut de son corps vers ses genoux.


    — D’abord Nami, s’agaça Noriko en se relevant.


    — Tu m’as promis que tu consulterais…


    — Et je tiendrai ma promesse, trancha-t-elle en époussetant son pantalon. Maintenant, si tu le permets, je vais d’abord me reposer.


    Elle tourna les talons et croisa Kaloo sur son chemin.


    — S’il te plaît, veille sur cette tête de mule, faudrait pas qu’il tombe malade lui aussi.


    — Coin ! chanta le canard géant en mettant une aile sur le côté de sa tête, content de recevoir un ordre.


    — Je vous entends, vous savez ? bougonna Zoro.


    Noriko tourna la tête au-dessus de son épaule et répondit par une grimace méprisante.


    Avant qu’il ne réplique, elle disparut à l’intérieur du navire.


    Dans sa chambre, elle retira son manteau, balança négligemment ses bottes et s’effondra sur son lit.


    Malgré l’inquiétude qu’elle éprouvait pour Nami, la fatigue fut plus forte et il ne lui fallut que quelques minutes pour s’endormir.




    Kaloo la réveilla sans le moindre ménagement moins d’une heure plus tard.


    Noriko gémit en se passant une main sur le visage et écrasa un bâillement.


    En panique, le canard courait dans tous les sens.


    Parfaitement réveillée, elle sauta de son lit et se rhabilla en vitesse.


    — Coin coin, coin-coin ! Coiiiin !


    — Je comprends rien, pesta-t-elle, montre-moi !


    Kaloo conduisit Noriko sur le pont et tenta de lui expliquer ce qui s’était passé. Perdue par ses cris incompréhensibles, elle regarda autour d’elle.


    — Zoro ! J’ai un souci de trad…


    Kaloo réagit de plus belle en entendant le nom du bretteur.


    La manieuse d’eau fronça les sourcils.


    — C’est lui qui te met dans cet état ?


    — Coin !


    — Mais enfin, exprime-toi !


    Le canard la regarda avec de grands yeux, puis, vexé, lui cria dessus.


    Elle eut un mouvement de recul quand il attrapa sa doudoune avec son bec. Finalement blasé par le fait qu’elle ne comprenait rien, il fit volte-face et courut se jeter par-dessus bord.


    — Il est malade !? hurla Noriko en se ruant vers la rambarde.


    Paniquée, elle se pencha aussi loin qu’elle le put et sonda l’eau autour du Merry. Le courant était puissant et il n’y avait plus aucune trace de Kaloo.


    — Et merde ! grogna-t-elle.


    Sans réfléchir, elle traversa le pont dans le sens de la largeur, se jeta sur la terre ferme, puis courut le long de la berge en suivant le fleuve.


    Pas un pour rattraper l’autre, c’est pas possible !


    — Kaloo ! s’égosilla-t-elle en accélérant sa course.




    Au bout de plusieurs dizaines de mètres, Noriko tomba à genoux. Sa respiration était douloureuse et le froid était tel qu’il gelait ses poumons. Si elle continuait ainsi, elle allait y passer. La neige qui montait aux genoux rendait également sa tâche difficile. Elle avait glissé plusieurs fois et avait même manqué de tomber à l’eau.


    Kaloo ne s’était pas jeté dans le fleuve sans raison et Noriko supposait très fortement qu’il avait voulu repêcher Zoro. En effet, il n’était pas rare que le bretteur pique une tête pour s’entraîner, même en mer. L’eau glaciale avait certainement représenté un défi de taille pour lui.


    Crétin.


    Ses yeux balayèrent le sol. Un espoir s’empara d’elle lorsqu’elle aperçut des traces de pas : quelqu’un ou quelque chose était sorti de la rivière à cet endroit. Le cœur battant la chamade, elle décida de les suivre et se trouva rapidement perdue au milieu d’une forêt.


    Noriko s’arrêta et se mordit la lèvre inférieure. La décision de s’éloigner du fleuve était-elle la bonne ? Elle ne pouvait rien faire pour sauver quelqu’un de la noyade si ce n’était tendre une branche, mais si Kaloo était sorti de l’eau tout seul, peut-être qu’il avait une chance.


    Elle regarda ses paumes rougies et douloureuses. Elle n’avait pas eu le temps de prendre des gants. Ses poings se serrèrent. Si elle avait pu contrôler la densité de son eau, elle aurait pu tirer le canard vers le haut.


    Encore faudrait-il savoir où se trouve cet emplumé.


    Elle lâcha un grognement de frustration et se planta les ongles dans le crâne.


    — Réfléchis, merde, chaque minute compte.


    Elle frappa le sol de son poing lorsqu’aucune idée ne lui vint.


    — Quelle bande d’idiots, c’est pas vrai !


    Elle poussa un juron en se promettant intérieurement qu’elle les noierait tous deux sitôt qu’elle les retrouverait.


    Sa colère s’envola au moment où la neige trembla sous son poids. Un fracas lointain attira son attention. Les oiseaux perchés au sommet des arbres s’envolèrent et elle eut tout juste le temps de se pétrifier de terreur lorsqu’elle aperçut une avalanche foncer vers elle.




    La cage thoracique de Noriko menaçait d’exploser. Les innombrables bulles d’eau qu’elle formait l’entouraient et très vite, la neige fondit.


    Elle prit une grande inspiration qui lui arracha la gorge lorsque sa tête franchit la surface de la mare gelée dans laquelle elle se trouvait.


    Elle avait couru, aussi vite que lui avaient permis ses deux jambes. Et lorsqu’elle avait atteint un plateau de roche, elle avait fait apparaître de l’eau et s’était pris l’avalanche de plein fouet.


    Elle avait eu de la chance. Beaucoup de chance. Ne se trouvant pas au pied même de la montagne, elle n’avait reçu que très peu de neige. Aussi, lorsqu’elle avait fait fondre celle-ci, elle avait été soulagée de constater qu’elle avait pied.


    Transie par le froid, de l’eau glacée jusqu’à la poitrine, elle avança péniblement pour atteindre un bord.


    Ses forces l’avaient quittée. Elle dut s’y reprendre une dizaine de fois avant de réussir à se hisser à l’aide d’une racine.


    Complètement trempée et frigorifiée, elle se recroquevilla en tremblant.


    Allez, allez, allez…


    La première bulle qui apparut fut minuscule et se givra dès l’instant où elle quitta sa paume tremblante.


    Allez !


    Elle posa ses mains sur sa bouche et souffla un air qui n’était même pas chaud. Il lui fallut un temps inconsidérable pour faire apparaître une bulle plus grosse.


    Revigorée par cette petite victoire, elle la fit grossir, puis la dirigea vers ses pieds sans plus attendre.


    La bulle engloutit d’abord ses jambes puis remonta lentement. L’eau lui arracha un gémissement tant elle souffrait d’hypothermie. La douleur ne dura cependant pas. La bulle continua son travail jusqu’à atteindre le sommet de son crâne et absorba toute trace d’humidité.


    Désormais sèche et partiellement réchauffée, Noriko souffla de soulagement. Elle dut malgré tout encore attendre de longues minutes avant de pouvoir se mettre à genoux.


    La tête basse, elle se rendit finalement compte qu’elle avait failli y passer et laissa la peur s’emparer d’elle.


    L’image d’un désert passa dans son esprit. D’ici peu, elle crèverait de chaud.


    Quelle ironie.


    Au prix d’un effort surhumain, elle se leva, tituba, puis reprit sa marche. Elle était toujours perdue. L’avalanche avait nettoyé toutes les traces qu’elle suivait jusqu’à maintenant et sa gorge se serra quand elle pensa à Kaloo.


    — Noriko !


    Elle fit volte-face. Son cœur bondit dans sa poitrine. Vivi. Accompagnée d’Usopp.




    Les Chapeaux de Paille se trouvaient sur l’île de Drum. L’ancien roi avait fui le pays par peur d’une invasion de pirates. Pour s’assurer d’avoir une longue vie, il avait emmené de force toute l’équipe médicale de la région – les récalcitrants avaient été mis à mort.


    Peu de temps après, une femme du nom de Kureha et se revendiquant médecin s’était installée dans l’ancien château, situé au sommet d’une montagne taillée en colonne.


    Noriko avait suivi le doigt pointé de Vivi, mais n’avait rien vu à cause du ciel blanc.


    Kureha passait une fois par mois dans le village afin d’assurer les soins, mais ne serait pas de retour avant trois semaines. L’état de santé de Nami se dégradant de plus en plus, Luffy l’avait donc mise sur son dos et, accompagné de Sanji, avait décidé de grimper au sommet de la montagne par ses propres moyens.


    — Dalton était le chef de la garde royale, précisa Vivi. Il a refusé d’abandonner l’île et a été disgracié par l’ancien roi. Depuis, il protège les habitants.


    Noriko hocha la tête, puis glissa un coup d’œil vers Usopp et retint un rire nerveux. La princesse et le tireur d’élite avaient échappé de peu à l’avalanche, mais il avait malgré tout glissé. De peur qu’il ne meurt de froid, Vivi l’avait donc frappé comme une furie pour le maintenir en vie et son visage en portait encore les marques.


    Loin d’être dupe, Usopp poussa soudainement Noriko qui tomba à la renverse et s’enfonça dans la neige.


    — Bien fait, marmonna-t-il en continuant sa marche.


    Avec amusement, Vivi l’aida à se relever.


    — Tu crois que j’ai froissé son ego ?


    — C’est un homme, rappela laconiquement Noriko en haussant les épaules.


    Toutes deux se regardèrent avant de se mettre à rire.


    — Je vous entends, je vous signale ! pesta Usopp en les pointant du doigt.


    Noriko afficha un air innocent.


    Le menteur invétéré croisa les bras avec un regard moqueur.


    — C’est pas toi qui as cru qu’un canard pouvait se noyer ?


    Piquée au vif, elle rata une respiration.


    — Je parlais pas de noyade mais de mourir de froid !


    — Un canard qui sait pas nager, continua-t-il d’un ton supérieur. On aura to…


    Une petite bulle d’eau le fit taire. En retour, il envoya une boule de neige.


    Un sourcil arqué, la manieuse d’eau épousseta son épaule.


    — Et tu te prétends tireur d’élite ? Laisse-moi ri…


    Un nouveau projectile l’atteignit en pleine tête. Elle tomba en arrière.


    — Je voulais pas blesser ta fierté, assura Usopp en tournant les talons.


    Elle s’essuya le visage en le maudissant de tous les noms.


    Vivi s’accroupit à ses côtés.


    — Ne t’en fais pas pour Kaloo, il est plus fort qu’il en a l’air et son duvet est très épais.


    La princesse plongea ses mains gantées dans la neige, façonna une boule et la lui tendit.


    Un sourire machiavélique étira les lèvres de Noriko.


    L’instant d’après, Usopp était ciblé et une bataille acharnée s’ensuivit.


    Ce n’est que lorsqu’une voix les réprimanda tous les trois sur leur manque de sérieux qu’ils se retournèrent d’un seul mouvement.


    Usopp ouvrit grand la bouche.


    — Qu’est-ce qu…


    — Toi… siffla Noriko en s’approchant. J’ai failli crever par ta faute !


    Les doigts enfoncés dans la chair de ses bras et tremblant de tout son long, Zoro trouva la force de lever les yeux au ciel.


    — Avoue que t’es parti nager !


    Il la regarda avec étonnement.


    — O…ouais, et a-a-alors ?


    Elle se calma aussitôt qu’elle aperçut ses lèvres bleues et sa peau rougie par le froid.


    — Mais d’où viens-tu ? s’inquiéta Vivi.


    Il renifla bruyamment.


    — Me suis p-perdu.


    — Mais on n’a pas idée de se balader dans une tenue pareille ! s’insurgea Usopp.


    — Perds pas ton temps, maugréa Noriko, je lui ai déjà dit qu’il était fou.


    Zoro la toisa d’un regard mauvais et retroussa sa lèvre supérieure.


    — Kaloo t’a suivi ! se défendit-elle.


    — C’est-c’est un canard, il sait nager, non ?


    Elle inspira longuement par le nez tandis qu’Usopp riait grassement.


    — Je suis parti t-trop loin, je savais plus où était le M-Merry alors j’ai voulu rentrer à pied, mais y a eu l’a-avalanche.


    Noriko se pinça l’arête du nez. Elle sursauta lorsque Zoro agrippa sa doudoune.


    — Tu peux l’enlever ? J’ai froid.


    Elle le dégagea d’un revers de la main.


    — Tu rigoles j’espère !? Je t’avais dit de pas sortir comme ça !


    — Et moi j-je t’ai dit que t’étais pas ma mère.


    — Ça t’arrange bien maintenant ! Tu rentreras pas dedans alors demande à Uso…


    Elle gonfla ses joues en apercevant le menteur invétéré faire semblant de s’intéresser à un arbre, puis coula un regard implorant vers Vivi qui trouvait le lacet de sa botte particulièrement fascinant.


    — C’est mon pull que je v-veux, insista Zoro, puis t’es f-faite d’eau.


    — Je vois pas le rapport, je ressens le froid autant que toi et c’est un miracle inexplicable que je me sois pas transformée en glaçon géant.


    — Tu crois que tu pourrais devenir de la glace ? demanda Usopp avec curiosité.


    Elle le fusilla du regard. Il reprit la contemplation de son arbre.


    — Avec un peu de bonne volonté, tu pourrais, hasarda-t-il en restant de dos. Imagine même que tu puisses contrôler la neige, c’est de l’eau, non ?


    — Ce serait bien pratique dans ce pays, rajouta Vivi qui nouait toujours ce qui n’avait plus lieu d’être noué.


    Noriko les regarda un par un, le nez retroussé. Zoro continuait de la fixer, puis éternua sans prévenir. Les yeux fermés, elle essuya sa paupière.


    — Désolé.


    — T’es en train de tomber malade, commenta Vivi.


    — Ça m-m’arrive jamais.


    — Faut une première fois à tout, renchérit Usopp.


    Zoro l’avisa un court instant.


    — Je r-rentrerai pas dans ses vêtements de toute f-façon, il est trop minus.


    — Tu sais ce qu’il te dit le minus ? bougonna celui-ci.


    — Que tu d-devrais muscler tes b-bras maigrelets.


    Noriko observa les larges épaules du bretteur et ne put qu’admettre qu’il avait raison. La décision fut aussitôt prise : dès ce soir, elle remettrait ses habits, quitte à ce que son ventre soit comprimé.


    Elle roula des yeux en assurant tous les détester, puis consentit à ouvrir les boutons de sa doudoune. Ses doigts étaient gelés et les embouts métalliques faisaient mal.


    Satisfaits et soulagés de ne pas avoir à le faire, Vivi et Usopp se rapprochèrent avec un grand sourire.


    Elle leur fit une grimace, puis défit la fermeture éclair. Le froid s’insinua sous sa peau lorsqu’elle la tendit à Vivi et elle souffla pour lutter contre un tremblement.


    Mais comment Zoro peut être encore en vie ?


    Elle attrapa le bas du pull qui ne lui appartenait pas, puis, se souvenant juste à temps qu’elle ne portait rien en dessous, se racla la gorge pour avoir un peu d’intimité.


    Vivi pliait soigneusement son manteau et ne fit pas attention à sa demande. Plantés comme deux piquets, les garçons ne comprirent pas non plus le message et Noriko regretta que Sanji ne soit pas là pour les remettre à leur place.


    Elle pinça les lèvres pour se retenir de les insulter et leur tourna le dos par pudeur.


    Une fraction de seconde. C’est tout ce qu’il fallut au froid pour glacer ses os lorsqu’elle leva son vêtement.


    Oh bordel.


    Noriko siffla entre ses dents et lutta péniblement pour se déshabiller. Ses doigts engourdis étaient douloureux et ses articulations tiraillaient. Elle força sur ses épaules. Ses longs cheveux blancs levés sur le sommet de son crâne retombèrent sur son dos nu lorsque le pull passa enfin au-dessus de sa tête.


    Elle souffla pour se réchauffer. Un bras serré sur sa poitrine, elle tendit l’habit derrière elle. L’instant d’après, sa doudoune fut posée sur ses épaules. Ce n’est qu’après l’avoir fermée qu’elle se retourna en poussant un long soupir.


    Son nez cogna presque le torse nu du bretteur.


    — Me dis pas que t’as plus froid, railla-t-elle en reculant.


    Elle perdit son sourire en apercevant ses amis la regarder avec effroi.


    — Quoi ? s’inquiéta-t-elle.


    Usopp déglutit bruyamment, Vivi avait les larmes aux yeux et Zoro ne tremblait plus.


    — Qu’est-ce… tu…, balbutia le tireur d’élite.


    — Ton dos, souffla maladroitement la princesse.


    Noriko sentit le sol se dérober sous ses pieds. Son cœur accéléra sa course et sa bouche devint sèche. Elle croisa le regard inquisiteur de Zoro et baissa la tête. Ses yeux balayèrent le sol et son souffle devint court.


    — Juste… juste des vieilles cicatrices, bredouilla-t-elle finalement en haussant une épaule.


    D’une petite voix, Vivi eut la présence d’esprit de proposer de reprendre la route. Usopp approuva.


    — C’est des coups de fouet.


    Le sang de la manieuse d’eau se glaça dans ses veines.


    — Zoro ! gronda vivement le menteur invétéré.


    Il lui frappa l’arrière du crâne. Le bretteur serra les dents.


    — Me faites pas croire que vous aviez pas compris, rabroua-t-il.


    — Tu n’as pas le droit de la forcer à en parler, avertit Vivi.


    Tremblante, Noriko fit un pas de côté, mais Zoro retint fermement son bras.


    — Qui t’a fait ça ?


    Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle secoua la tête.


    — Lâche-la, idiot, ça te regarde pas, s’emporta Usopp.


    — Les cicatrices sont tout sauf vieilles, asséna-t-il. Ça veut dire qu’elle était avec nous quand c’est arrivé et…


    — Non, corrigea-t-elle aussitôt dans un souffle. C’était… juste avant.


    Ils la dévisagèrent.


    Elle pinça les lèvres.


    — Un souvenir de Kenshi.


    Elle battit des cils pour chasser les larmes. Zoro la relâcha.


    — Qui… qui est Kenshi ? murmura Vivi.


    — Kenshi aux ye…


    — Mort, trancha sévèrement le bretteur. Coulé par Luffy.


    Noriko inspira longuement et leva son regard vers eux.


    — Luffy a assuré se moquer de mon passé. Faites-en autant, s’il vous plaît.


    Elle n’attendit pas de réponse et tourna les talons pour rejoindre le village.


    Ils la suivirent de loin et elle les remercia intérieurement de garder leurs questions pour eux. Comment avait-elle pu être aussi stupide ?


    Tout pour cacher tes seins comme une gamine.


    Elle s’invectiva mentalement.


    Tout ce temps, elle avait pris soin de mettre des débardeurs qui couvraient largement son dos quand elle avait chaud et de laisser ses longs cheveux épais détachés. Elle n’avait aucune pudeur avec Vivi et Nami, mais ne se changeait que rarement dans la même pièce qu’elles et toujours en leur faisant face quand c’était le cas.


    Le claquement du fouet résonna dans ses oreilles.


    Elle grimaça et secoua la tête, ne souhaitant pas se remémorer de douloureux souvenirs. Elle avait contrarié Kenshi, il s’était vengé. Fin de l’histoire.


    Elle regarda ses compagnons par-dessus son épaule. Vivi lui fit signe avec un sourire timide ; son pull enfilé, Zoro sifflait à chaque fois qu’il posait un pied nu au sol et Usopp tentait de garder un équilibre précaire.


    Soulagée de ne pas voir de regards insistants, Noriko reporta son attention sur ses pieds et inspira une grande bouffée d’air frais. Ses poumons la brûlèrent et elle se réjouit presque de pouvoir penser à autre chose.


    Elle leva la tête.


    Quelque part au-dessus du ciel blanc, les étoiles brillaient.




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