Rien que du noir. Et de la douleur. Je sens mon corps se faire ballotter de droite à gauche, comme si j’étais en mouvement. Au niveau des sons qui m’entourent, je dirais que je suis dans un véhicule. Ma tête me fait mal au point que je n’arrive pas à ouvrir les yeux. Je lutte pour me réveiller. Les sensations commencent à parcourir mes membres. D’abord le bout des doigts, puis des orteils, enfin je bouge la tête et mes yeux s’ouvrent lentement. Ma vision est trouble, il me faut du temps pour la stabiliser. Du temps que ne me laisse pas la personne à côté de moi. J’ai juste le temps de voir que mes mains sont attachées, avant que je retourne dans l’état que je viens de quitter.
- Pas maintenant, m’annonce une voix grave que je semble connaître.
De nouveau mon corps est en mouvement, mais cette fois-ci quelqu’un me porte. Sûrement la personne qui m’a assommée. Dans mon état semi-inconscient, mes sens restent en alerte. Il faut dire que mon habitude à m’évanouir facilement pendant trois ans les a entraînés, au grand dam de ma mère. Pourtant, je remercie la petite dissipée que j’ai été. Enfin, je la remercierai plus tard, si j’arrive à sortir d’ici. Le bruit d’une lourde porte métallique et l’odeur de cambouis m’indiquent que je dois me trouver dans une sorte de garage. Mon ravisseur m’assoit sur une chaise en bois, d’après la sensation dure et l’absence de froid sous mes fesses. Et évidemment, il attache mes mains et mes pieds pour éviter que je me débatte quand je serai de nouveau en possession de mes réflexes.
Je reprends peu à peu conscience. À part mon mal de crâne, qui me vaudra sûrement un nouveau blâme du médecin antipathique, le reste de mon corps va bien. La sensation désagréable et gluante dans mon cou suggère que ma blessure saigne, mais elle n’a pas l’air profonde. Les plaies à la tête saignent souvent beaucoup sans forcément être dangereuses. Mais assez pour que Parker et le directeur m’envoient directement à l’hôpital. Je vais finir par prendre un abonnement. Qu’est-ce que je vais leur dire ? Je ne faisais que mon travail, je ne m’attendais pas à ce que ça aille aussi loin ou que Collins aille aussi loin. Je l’ai clairement sous-estimé. J’espère que ce bordel ne va pas avoir un impact sur mon retour dans l’équipe ou sur le terrain, alors que je n’y suis pour rien et que j’ai suivi les ordres. Pour une fois. Le monde me déteste.
J’entrouvre un œil pour saisir la situation. Je laisse mon menton collé à ma poitrine pour ne pas éveiller les soupçons sur mon rétablissement. Dans ce genre de posture, il vaut mieux la jouer prudent et patient. Je n’entraperçois qu’un bref instant le lieu et les individus avant qu’une douleur ne vrille dans ma boîte crânienne. Ils sont deux et semblent se disputer. Ils sont trop loin pour que je puisse entendre quelque chose. Peut-être que l’un n’est pas en accord avec le fait que je sois là ? En même temps, il faut être idiot pour kidnapper un agent fédéral dans une agence fédérale. Et comment a-t-il réussi à passer la sécurité ? Il va falloir la revoir, encore une fois. Les voix deviennent plus fortes ou, plus précisément, viennent dans ma direction.
- Que comptes-tu faire, au juste ? Demande une voix grave, celle de Collins.
- Je vais la libérer et après me rendre. Ça n’aurait jamais dû arriver, couine la seconde voix, plus jeune.
- Ne fais pas ça. Je vais trouver une solution. Si seulement elle n’avait pas fouiné, on n’en serait pas là.
- Nan, si tu ne l’avais pas enlevée, on n’en serait pas là. Qu’est-ce qu’on va devenir ?
Bien que j’aie les yeux fermés, je sens son agitation ; il doit beaucoup bouger, vu le vent qui vient s’évanouir sur ma jambe. Malgré sa peur, il semble être lucide et comprend rapidement la position délicate dans laquelle il se trouve. Contrairement à son père.
- J’aurais dû me rendre et pas t’écouter, poursuit le fils de Collins. Je comprends pourquoi maman est partie, souffle-t-il.
- Je t’interdis d’évoquer ta mère, elle nous a fait assez de mal comme ça. Il expire de frustration avant de reprendre : tout ce que j’ai fait, c’était pour toi et ton avenir. Si tu n’avais pas été à cette foutue soirée aussi et agressé cette fille…
- Ah, parce que kidnapper une collègue, c’est rien à côté, ironise Benjamin.
- Je ne sais pas ce qui m’a pris. Quand j’ai vu ta photo sur l’écran et compris qu’elle enquêtait sur cette affaire, j’ai vu rouge. Je n’ai pas fait tout ça, pour me faire griller par une parvenue. Je ne pouvais pas laisser les autres apprendre ce que j’avais fait pour te protéger.
Nous y voilà. Tout en protégeant son fils, il voulait aussi protéger sa réputation. Avoir un fils inculpé pour agression ne donne pas une bonne image de l’éducation qu’il a reçue.
- En tout cas, ne compte pas sur moi pour t’aider. Qu’est-ce que tu vas faire d’elle, la tuer ?
Dire que je n’ai jamais été populaire à l’école. Voilà maintenant deux personnes qui veulent me tuer. Je me demande si c’est ce que l’on ressent quand deux hommes se battent pour soi. De l’effroi et de la colère. Je ne veux pas mourir, et encore moins dans ce genre de situation.
- Je ne sais pas encore, mais il va falloir faire vite. Ils sont sûrement à sa recherche.
- Super. On devrait les attendre et se rendre. Sans faire d’histoire.
- Non, il est trop tard pour ça. On va se servir d’elle comme otage pour partir loin d’ici et repartir de zéro. C’est la seule solution.
Son fils désapprouve totalement l’idée de son père. J’ai de la sympathie pour lui. Il a voulu assumer son acte, mais a été empêché par un père surprotecteur et égoïste des retombées qu’aurait eues cette affaire sur sa carrière. Durant toute la conversation, j’ai été passive, principalement pour connaître la psychologie de Benjamin. Mais il est temps de passer à l’offensive maintenant.
- Vous devriez écouter votre fils, Collins, j’interviens en relevant la tête.
- Depuis quand nous écoutes-tu ? Me lance Collins dans un ton désagréable.
- Assez longtemps pour comprendre que votre fils est intelligent, contrairement à vous. Il doit tenir de sa mère, je souris en le regardant droit dans les yeux.
Comme prévu, il s’énerve et attrape ma chemise pour me crier dessus : ne joue pas à la plus maligne avec moi. Je te conseille de te taire, si tu veux vivre.
Il me relâche et, dans l’opération, la corde qui retient mes jambes et mes bras ripe sur le bois et se détend. J’avais anticipé sa colère, alors j’avais commencé lentement à défaire le nœud qui retient mes mains. Heureusement qu’il n’était pas trop serré.
- Vous ne me tuerez pas. Pas devant votre fils, en tout cas. Votre seul chance de vous en sortir, c’est de vous rendre. Me prendre en otage ne fera qu’ajouter un délit supplémentaire.
- La ferme.
Un cliquetis familier résonne près de ma tête et je sens le bout reconnaissable entre mille d’une arme pointée vers moi. Je lève la tête, mes yeux rencontrant ceux de Collins, des yeux marron irrités de ne sentir aucune peur en moi et qui a perdu toute chaleur. Pourtant, je sais qu’il ne tirera pas. Ce n’est pas un meurtrier et il aura beaucoup à perdre en le faisant. Mes mains sont pratiquement libres, il ne manque plus qu’une diversion.
- Papa, arrête, s’il te plaît…
Des bruits de crissement retentirent dehors, avec des pas précipités qui s’arrêtent juste devant la porte du garage.
- NCIS. Agent Collins, ouvrez cette porte. Vous êtes fini, dit la voix de Parker.
La diversion que je voulais arrive à point nommé. L’attention de Collins se focalise sur l’extérieur me permettant de défaire les liens. Je garde la position tant que je ne me suis pas occupé de mes pieds et pour laisser croire à Collins qu’il a toujours l’avantage.
- Reculez et faites ce que je demande, si vous ne voulez pas que je lui fasse sauter la cervelle.
- On se calme. Personne ne va tirer sur personne, tente de rassurer Parker, un Collins un peu sur les nerfs. Avant d’entendre votre demande, je voudrais entendre la voix de Syna, pour savoir si elle est encore vivante.
C’est moi où la voix de Parker a un peu tressauté en prononçant le mot vivant ? Je me doute qu’il soit inquiet, mais pas au point d’avoir peur pour ma survie. Si ? Après une intense réflexion, je finis par me convaincre que c’était probablement une imagination due à mon coup à la tête. Collins s’avance vers moi et m’enjoint à leur parler.
- Je vais bien, Boss, je crie pour qu’il m’entende parfaitement. Collins est sur le point de faire sa requête, mais je le devance : ils sont deux et seul Collins est armé. Aïe.
De rage, Collins me gifle fortement. Un coup à en décrocher la mâchoire et qui résonne dans toute ma tête. Un goût de fer s’infiltre dans ma bouche avec un léger picotement quand je passe ma langue sur la fissure de ma lèvre inférieure.
- Il faut toujours que les femmes aient un mot de trop, crache Collins.
- Syna, vous allez bien, hurlent les voix de mes amis.
- Une gifle n’a jamais tué une femme, leur rétorque-t-il amer.
Connard, misogyne. Va dire ça aux nombreuses femmes battues par leur mari. Je reprends mon souffle et mes esprits après cette baffe. Son fils est complètement perdu et regarde dans ma direction alarmée avec de la peur dans les yeux. Je bouge les lèvres en silence pour lui faire passer un message. « Raisonne ton père ». Il acquiesce lentement et se tourne vers son père.
- Papa. Il est encore temps de faire marche arrière. Si tu continues dans cette voie, ça va mal finir. S’il te plaît, supplie son fils.
- Votre fils a raison. Vous êtes flic, vous savez comment ça peut vite dégénérer dans ce genre de situation. Vous ne voulez pas que votre fils assiste à la mort de son père. En entendant mes mots, il regarde le visage éploré de son fils et je vois son bras trembler. Je tente le tout pour le tout : pour une fois, prenez vos responsabilités et montrez l’exemple à votre fils.
Tout en discrétion et pendant que je parle, je dénoue les liens de mes pieds. Maintenant libre de mes mouvements, je fais tourner mes chevilles pour retirer l’engourdissement qui s’est installé à cause de l’absence de mouvement. Je zyeute en direction de Collins. Il se prend la tête entre les mains, on dirait qu’il lutte contre lui-même. C’est peut-être le cas. En tout cas, j’espère qu’il prendra la meilleure décision. Une minute plus tard, il pose son arme sur un meuble en bois, juste à côté d’une paire de menottes. Mes menottes. Je me lève est avance lentement dans sa direction sans faire de bruit. Je préfère jouer la prudence, un sursaut et il peut reprendre son arme et tirer.
- Les mains sur la tête, je lui ordonne doucement.
Il s’exécute et se met même à genou. Je prends la paire de menottes et tout en l’arrêtant, je lui lis ses droits : vous êtes en état d’arrestation, tout ce que vous…
- Pas la peine, je connais mes droits. Qu’on en finisse.
- Bien. Tu peux ouvrir la porte, je demande à Benjamin. Il s’avance pour actionner le bouton qui sert à ouvrir la porte, mais je l’arrête : attends. Je prends une grande respiration et énonce avec force et clarté, la situation à mes collègues : le suspect est maîtrisé. Vous pouvez ranger vos armes. Le fils va ouvrir la porte.
- Quoi ? Entends-je protester Nick.
La porte s’ouvre faisant rentrer une lumière plus vive. Je plisse les yeux devant mes quatre collègues interloqués que la situation se soit réglés sans leur intervention. McGee embarque Collins, pendant que Jess s’occupe de menotter le fils qui se rend sans broncher. Nick me regarde et je vois qu’il est déçu de ne pas avoir fait rouler ses muscles pour me sauver.
- On sert à quoi nous ? Me toise-t-il dépité.
- À faire diversion, je réponds en lui lançant un clin d’œil. Sans vous je n’aurais pas eu le temps de défaire mes liens et m’occuper de Collins. Alors merci, je taquine de nouveau Nick en lui envoyant un second clin d’œil.
La fatigue me rattrape et je m’affale sur la chaise en soufflant et en passant mes mains dans les cheveux. Tout, c’est terminé sans accro et comme je le souhaitais. Nick, lui, retourne vers les autres toujours sous le choc de n’avoir servi à rien. Par contre, Parker se met à ma hauteur, le regard inquiet. Il va falloir qu’il comprenne que je peux m’en sortir seule et qu’il n’a pas besoin de s’inquiéter autant. Ou qu’il arrête de me le montrer. C’est inconfortable et je me sens mal de le mettre dans cet état.
- Vous allez bien ?
- Oui. En fait non, je réctifie instantanément. J’en ai marre de la poussière, des archives, du papier, de rester enfermée entre les murs oranges de l’agence…
J’énumère toutes les overdoses que j’aimerais purger de mon système. Je ne laisse aucun répit ni à mon débit de paroles, ni à mon supérieur pour intervenir. Parker m’écoute attentivement, sourire aux lèvres, voir de petits rires détendus par moment. Je ne sais pas si c’est parce que je ne lui ai pas adressé la parole de la semaine ou parce que j’en ai gros sur la conscience, mais je deviens un véritable moulin à paroles. Comme Kasie quand elle radote de propos scientifique ou historique.
- J’ai compris, me coupe Parker. Vous voulez revenir dans l’équipe, m’interroge-t-il du regard.
- Si possible. Je me pince les lèvres, pesant les mots qui s’accrochent à ma langue. Est-ce égoïste de lui demander une faveur, alors que ma punition n’est pas levée ? Mais je ne peux vraiment plus rester assise sur une chaise. Laissez-moi retourner sur le terrain, je l’implore avec des (faux) yeux larmoyants.
- Je vais voir ce que je peux faire. De toute façon, à partir de maintenant je ne vous quitte plus des yeux. À cause de vous, je frôle la crise cardiaque et j’ai encore envie de vivre, me sourit-il en remettant une mèche de cheveux derrière mon oreille.
Son geste est tellement naturel qu’il nous déstabilise tous les deux. Alors qu’un silence embarrassant semblait s’installer entre nous, mais je ne lui en laisse pas le temps.
- Eh, j’y suis pour rien cette fois, je boude en croisant les bras et détournant la tête.
Cette petite tirade sert à cacher mon malaise et ma gêne après ses mots. Une chaleur indescriptible s’était éveillée dans le creux de mon ventre et ne sachant pas d’où elle venait, je décide de faire comme si elle était jamais venue. Et rien ne vaut l’humour pour détourner l’attention de quelqu’un. De plus, la zone touchée par la main de Parker, l’arrière de mon oreille, me démange tellement que j’ai l’impression que les doigts de Parker sont toujours en contact avec ma peau.
- Si vous avez de la force pour faire de l’humour, c’est que ça va mieux, me dit-il en se relevant. Mais par précaution, une ambulance va venir vous chercher.
- Évidemment, la princesse fragile a besoin d’examen approfondis, j’ironise en levant les yeux au ciel. Pratique qui me vaut une douleur aiguë à la tête.
- Vous me lâcherez jamais avec cette histoire, soupire Parker.
- Vous avez oublié mon côté têtu en une semaine, je le charrie gentiment.
- Comme si c’était possible. C’était un coup de coude, ajoute-t-il sans préambule.
Il me faut un peu de temps pour comprendre où il veut en venir avec cette affirmation. Quand la lampe dans ma cervelle s’allume, je relis les différents points de notre conversation et finis par comprendre.
- Un coup de coude ? Pourquoi vous me l’avez pas dit directement ?
- Parce que j’ai pas eu le temps de le dire…
Maintenant, que j’y pense, je ne lui ai peut-être pas laissé le temps de bien expliquer ce qu’il s’était passé. Mon sang n’avait fait qu’un tour en entendant le mot « accident ».
- Et que vous étiez en colère.
- Pas en colère, je clarifie sa version. Inquiète, de vous voir revenir blessé à cause de moi. Peut-être que je devrais vous surveiller aussi, vu que vous foncez tête baissée dans le danger, je renchéris sans réfléchir.
- Seulement quand ça vous concerne, sinon…
Je ne serais jamais la fin de cette sentence, car elle reste bloquée dans sa gorge. Personne ne s’attendait à ce genre de révélation, surtout pas le principal concerné, en le voyant détourner le regard et se passer une main sur le visage. Comme si le passage de sa main pouvait effacer les dernières paroles dites. Un lourd silence s’impose alourdissant la pièce. Je ne sais clairement plus où me mettre et j’ai envie de partir loin d’ici. Mon sauvetage apparaît en la personne de Nick venue nous informer de l’arrivée de l’ambulance. Sans me faire prier, je sors du garage et laisse les ambulanciers faire leur travail. Après un examen rapide, ils me conseillent de faire un tour à l’hôpital, pour être sûr que rien de grave ne se cache sous les blessures légères. Alors que je pensais être débarrassée de Parker, il m’accompagne à l’hôpital avec son véhicule. Je n’ai rien contre lui, mais après ce moment bizarre à l’instant, je voulais m’être de la distance entre nous. Sa justification se résume au fait que les autres ne peuvent pas m’accompagner à cause de rapports à remplir. Moi, j’y vois surtout une entourloupe pour que je reste seule avec lui.
Une heure plus tard après un examen plus approfondi et un magnifique bandeau blanc dans les cheveux, je peux enfin souffler. Au lieu de mon domicile, je demande à Parker de me ramener à l’agence. J’ai déjà une personne assignée pour ma protection, Kim Etsy et je compte bien sur elle pour devenir ma barrière repousse Parker, quand je n’aurais pas envie d’être avec lui. Et je pense m’en servir souvent. Mon chef m’apprend que le débriefe avec le directeur devra attendre demain, car il a reçu un coup de fil urgent de la secrétaire de la Navy. Je passe rapidement récupérer mes affaires et m’entretenir avec l’équipe pour lui signaler mon état, avant de repartir cette fois-ci avec l’agente Etsy.
De retour chez moi, je jette les clés sur la commode, y range mon arme et m’empresse de me faire couler un bain. Malgré le froid qui commence à glisser vers la saison automnale, l’agente Etsy préfère rester dans sa voiture pour surveiller les alentours. J’espère que la protection sera vite levée, que ce soit pour moi comme pour les agents assignés à ma protection. Il n’y a rien de marrant à être surveillé 24h/24. Ne pas avoir de vie intime à ces avantages, car je ne sais pas comment j’aurais pu gérer le côté privé sans le mêler au pro. Et je ne suis pas du genre à étendre ma vie privée en public.
- Faudrait pas que j’y prenne goût, je marmonne à voix haute mon corps entièrement immergé dans l’eau chaude.
Je ne savais pas à quel point c’était réconfortant de prendre un bain bien chaud en milieu d’après-midi. Bien sûr, je parle en semaine. Les week-ends où je ne travaille pas, je peux prendre un bain quand je veux. Mes muscles endoloris récupèrent à vitesse grand v. Demain, je serai à 100 % opérationnelle. À contrecœur et parce que ma peau commence à se friper, je sors de l’eau pour m’envelopper dans mon peignoir doux et vieillissant à force d’être porté. Après m’être préparé une petite collation, des œufs brouillés et une salade verte, je m’installe dans mon canapé pour manger, lorsque mon téléphone sonne. Le nom de Tamara s’affiche me surprenant, car d’ordinaire avec les horaires de l’hôpital, elle n’a jamais le temps pour discuter en pleine après-midi.
- Salut Tam, ça va ? Je m’empresse de décrocher rapidement et en mettant l’appel en visio.
- Coucou !
La touffe rousse de Kyv s’agite sur l’écran me faisant faire un mouvement de recul. Pour une surprise, c’en est une belle. Avoir mes deux amies en même temps, surtout après cette journée mouvementée, rend cette journée plus réjouissante. Grâce au décor à l’arrière plan, je comprends qu’elles sont chez elles, ce qui explique pourquoi elles sont ensembles sitôt dans la journée.
- C’est quoi ces bandages ? Il t’est arrivée quelque chose, s’inquiète Kyv après avoir vu mon état.
- C’est rien. Le boulot. Mais je vais bien, d’accord, je les rassure toutes les deux. Je n’aime pas les inquiéter d’avantage qu’elles ne le sont d’ordinaire. Sinon, Kyv, tu as reçu la photo ? Je lui demande car je n’avais aucun retour, alors qu’elle m’avait fait des pieds et des mains pour que j’en prenne une et pour changer de sujet.
- Nickel. C’est jusqu’il n’est pas comme je me l’étais imaginée. Tu sais, il est à l’opposé de tes ex, alors je suis déçue, me dit Kyveli d’une petite voix.
- Déçue ? Je ne sais pas à quoi tu t’attendais. Mais laisse moi te corriger, je le trouve très charmant et de bonne écoute, j’avoue pour sauver l’honneur de mon chef.
En voyant son expression dubitative, elle ne semble pas convaincue par ce que je viens de dire. Une envie de lui faire la liste des qualités de Parker remonte dans ma bouche, alors que je ne le connais pas assez pour en révéler plus de deux ou de trois. Mais quelque chose en moi se rebelle contre elle et veut qu’elle rectifie son avis sur lui. Comme si la vie de Parker en dépendait. Avant de comprendre ce qui m’arrivait, Tamara reprend le contrôle de la conversation.
- Laisse Syna se débrouiller avec ses histoires, lui balance Tam, avant de regarder de nouveau vers moi. Désolée, on ne voulait pas te déranger longtemps, à la base. Elle regarde en coin vers Kyv en disant ça et reprend : tu es libre ce week-end ? J’ai enfin pu prendre des jours de congés, alors avec Kyv, on s’est dit qu’on pourrait se voir.
Je ravale le oui enthousiaste, de peur de promettre quelque chose qui n’arrivera pas. Étant sous protection, est-ce que je peux voir mes amies en sécurité ? Ne vais-je pas les mettre en danger également ? Tant de questions sans réponses. Tout ce que je sais, c’est que je vais les décevoir quoiqu’il arrive. Je détourne mon regard pour éviter de voir la déception après ce que je vais leur dire.
- J’adorerai passer du temps avec vous, mais tout dépend de mon travail. Je ne peux rien vous promettre, mais je vais faire tout mon possible pour que l’on se voie, même si ce n’est qu’une après-midi.
Ma gorge se serre en entendant Kyv balancer un « comme d’hab ». Tamara est moins directe dans ses paroles et me dit comprendre ma situation, même si à sa voix troublée et son regard évasif, j’en ressens toute l’amertume. Je fais une piètre amie et des fois, je me demande pourquoi elles restent en contact avec Syna l’absentéiste. Je m’excuse encore une fois et mets fin à l’appel. En balançant mon téléphone à côté de moi sur le canapé, une douleur envahit la poitrine, celle de la solitude. Depuis que j’ai emménagé dans cette maison, on se voit moins fréquemment. Traverser DC prend trop de temps, surtout après le travail et les horaires décalés de Tam n’aident pas non plus. Alors quand une occasion se profile, on se retrouve toujours avec le sourire et on passe un agréable moment toutes les trois. Elles sont ce que j’aie de plus précieux et me permettent de m’éloigner de la violence du quotidien. Je vais devoir convaincre Parker ou le directeur de m’autoriser à les voir sans protection, ou du moins rapproché. Je ne veux pas leur faire peur et qu’elles s’inquiètent pour moi.
Le soleil décline quand je lève ma tête de mon bouquin. Après une petite sieste, j’ai passé ma journée à lire, rattrapant la lecture commune que je suis en train de faire avec un groupe rencontré sur Internet. Bien que j’essaye de lire tous les soirs avant d’aller dormir, il m’arrive d’être trop fatiguée ou encore indisponible pour rester à la page. Le cercle que je suis est très actif, comptant des personnes aux foyers, en retraite ou encore avec des horaires de bureau fixe. Un peu comme moi, normalement, mais attraper un criminel est plus important que d’avoir des loisirs. Et si je n’adorais pas mon boulot, je serais parti depuis longtemps, rien que pour avoir tout le temps de faire ce que j’aime. Ou de découvrir de nouvelles choses.
En tout cas cette journée a été une pause bienvenue, à distraire mon esprit de tous mes soucis. Enfin presque tous, la conversation de tout à l’heure continue de vriller mon estomac et je n’arrête pas de chercher un moyen de trouver une solution. Rien ne sert de réfléchir le ventre vide, je me dirige vers la cuisine et en ouvrant le frigidaire, il n’y a que des aliments sains. Je n’ai pas envie de cuisiner. Je veux du gras, quelque chose de réconfortant, avec des saveurs qui restent en bouche, même après s’être lavé les dents. Et je ne veux pas manger seule. L’image de Parker s’ancre en moi, mais je la repousse. J’envoie un message à l’agent Reynolds, qui a pris le pas sur Etsy, en fin de journée. Tous les deux, on commande un burger et une portion de frites chacun. Vingt minutes plus tard, la nourriture arrive et on s’installe dans mon salon. C’est la première fois que je prends du temps à discuter avec lui. J’apprends qu’il est marié, père d’une fille de cinq ans et que sa femme attend leur second enfant. Je suis tellement désolée de séparer cette petite famille heureuse et adorable, d’après les photos qu’il me montre fièrement. Il me confesse que me protéger est l’une de ses meilleures missions de l’année. Mon comportement respectable à obéir aux ordres lui facilite grandement son travail. Contrairement à d’autres personnes qui se soustraient les mettant en danger. Je regrette immédiatement d’avoir voulu évincer ma surveillance pour aller m’amuser avec mes copines. En même temps, je ne ressens aucune animosité envers ma personne, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur de chez moi. Vivement la fin de cette protection. J’en ai marre de détruire des familles.
Après plusieurs heures à discuter, il retourne à sa surveillance. De mon côté, je prends une légère douche et n’ayant pas sommeil, je continue de lire mon livre. Juste un chapitre. Trois chapitres plus tard, je décide enfin de me mettre au lit. Dans mes draps en flanelle, je repense à mon problème et il est temps de prendre son courage à deux mains. Je m’assis téléphone en main, le numéro de Parker près à être appelé. J’hésite. Il m’a dit de l’appeler quand je voulais, même la nuit. Mais 23 h est-ce trop tard ? Ou bien, c’était peut-être une blague ? J’avais rétorqué ça pour le taquiner, je ne m’attendais pas à ce qu’il dise oui. Maintenant, je ne sais plus quoi faire. C’était plus simple quand je gardais tout pour moi. Pourquoi ai-je tant envie de lui parler ? Mon téléphone glisse à cause de ma main moite et dans l’action mon pouce appuie sur appel. Une sonnerie après, la voix de Parker résonne dans ma chambre.
- Syna, il y a un problème ?
- Désolée, vous dormiez ? Je m’informe en l’entendant murmurer. Je voulais parler de quelque chose. Mais ça peut attendre, si vous êtes occupé.
- Non ça va. Je vous écoute. Qui a-t-il ?
Ouf il n’est pas occupé. Ce simple fait me rassure et je me lance : voilà je voudrais savoir si c’était possible de…
Mais une voix féminine, sensuelle et carrément sexy s’infiltre dans notre conversation « Alden, tu viens te coucher ? » Parker lui répond qu’il arrive. Et tout devient noir devant moi. Bien sûr qu’il n’était pas seul. Il a répondu qu’il n’était pas occupé par pure gentillesse. Et moi, je le dérange en charmante compagnie juste pour savoir si je peux sortir m’amuser, telle une ado demandant la permission de minuit à ses parents. Il a mieux à faire que d’entendre une demande égoïste. Mon silence l’intrigue et il m’appelle plusieurs fois par mon prénom.
Arrêtez de m’appeler avec ce ton chaud et doux, je hurle dans mon crâne. Alors que moi je ne peux vous appeler que par votre nom.
Je reprends mes esprits et finis la conversation à sens unique : je vois que je dérange. Ce n’est pas important. Ça peut attendre. Bonne nuit.
Je raccroche. Un pincement au cœur se fait sentir, et même si je ne veux pas y mettre un nom, les lettres se forment une par une en majuscule : J.A.L.O.U.S.I.E. C’est ridicule. J’enterre dans ma boite ce sentiment et ressors de mon lit pour aller me désaltérer.
Dans la cuisine, je pose mon verre dans l’évier lorsqu’un bruit sourd résonne à ma porte. Je sursaute en mettant la main sur le cœur. Qui peut bien me déranger à une heure pareille ? La seule personne que je connaisse et qui a le culot de le faire, c’est ma mère. Pourtant, on s’est parlé, il n’y a pas si longtemps. Sceptique, je me couvre avant d’ouvrir la porte. Mais je ne vois personne. Je laisse traîner mon regard de droite à gauche : personne. Même Reynolds n’est pas là. Dehors un silence de mort règne avec juste le bruit du vent faisant grincer les balançoires, ainsi que les feuilles des arbres. Un léger brouillard tapisse la rue à tel point qu’on pourrait se croire dans un cimetière, le soir d’Halloween. Le faible éclairage public n’aide pas à s’orienter, rendant l’atmosphère plus lourde qu’elle ne devrait. Je ressens un frisson me parcourir l’échine et une impression d’être observée. Je retourne dans l’entrée juste pour récupérer mon arme dans le premier tiroir de ma commode. Sur mon paillasson, éblouis par la lumière de l’entrée, je remarque une enveloppe blanche. Petite et rectangulaire. Bien que je meure d’envie de la récupérer, je décide d’y revenir plus tard. Je dois d’abord vérifier si l’agent Reynolds est sain et sauve. Je commence par les abords de ma maison, avant de descendre mon allée jusqu’à son véhicule. Dans la pénombre, je remarque une forme sombre étendue à côté de la voiture.
- Merde, Reynolds, je m’avance vers lui pour sentir son pouls.
Je suis rassurée de le découvrir seulement assommé. Toujours la main serrant fort mon arme, je sors mon téléphone de ma poche arrière pour appeler une ambulance et ne quitte pas les environs des yeux. Après ça, la prochaine étape est de prévenir mon chef et mes coéquipiers. Mais je n’ai pas envie d’entendre la voix de Parker, alors j’appelle tout le monde, sauf lui. Par chance, la blessure de mon protecteur est superficielle et il se réveille au même moment que l’ambulance arrive. Il refuse de me laisser seule, malgré le fait que je lui ai dit que j’avais appelé les autres. Alors qu’il doit se faire examiner pour savoir s’il n’a pas de traumatisme crânien. L’ambulance repart vide après avoir donnée les premiers secours et en promettant à l’agent de venir à l’hôpital le plus tôt possible.
Pour plus de sécurité, on décide d’attendre les autres dans la maison. Au passage, je ramasse l’enveloppe avec les gants que m’a prêtés Reynolds. Elle ne contient ni destinataire et ni expéditeur. Je prends le soin de l’ouvrir avec délicatesse, pour éviter d'abîmer l’objet que je compte faire analyser plus tard. À l’intérieur, une feuille blanche assez épaisse pliée en deux, comme un faire-part de mariage, où un paragraphe manuscrit grave en moi un début d’angoisse.
Salut Syna !
Après 3 ans, tu es enfin de retour ici.
Je commençais à désespérer, mais te voilà.
As-tu apprécié ton retour ?
J’y suis allé doucement, après ton accident.
Je ne voulais pas une autre séparation aussi longue.
En tout cas, tu as bien amoché les jumeaux.
Je leur avais dit de ne pas te sous-estimer.
Ils sont en colère, mais le moment de leur vengeance
n’est pas encore arrivé.
Alors tu peux souffler, pour l’instant.
J’espère que tu apprécieras les autres surprises.
À bientôt
En plus du mot, une photo de moi sortant de la maison s’y trouve également. Ma respiration se bloque, ainsi que l’entièreté de mon corps, provoquant la chute du contenu de mes mains à terre. Seul mon cerveau et mes yeux fonctionnent, tourbillonnant à vive allure pour comprendre la situation dans laquelle je me trouve. Qui ? Pourquoi ? Quand ? Les questions défilent dans ma tête, comme lorsque j’analyse une scène de crime ou un indice. Mais ici, aucune réponse ne montre le bout de son nez. Rien. Je n’arrive pas à savoir quand la photo a été prise. Tout se mélange dans ma tête. Je suis perplexe au milieu de mon salon, avec mon acolyte, à espérer que mes collègues arrivent et vite.
Bang !
Un bruit sourd et fort me sort de ma paralysie. Je ne peux empêcher mon corps de réagir en sursautant et à crier par réflexe. Je remarque que la porte de la salle de bain est fermée, ce qui n’est jamais le cas, car étant claustrophobe, j’évite de fermer les portes des différentes pièces de la maison. Après concertation, on a décidé que j’allais vérifier l’origine du bruit. De toute façon, il n’avait pas son mot à dire, vu qu’il est blessé. Toujours armé, je me dirige lentement vers la salle de bain et ouvre la porte lentement. Le miroir en face de moi couvre l’ensemble de la pièce et me renvoie le vide qui s’y trouve et qui a toujours été là. Un autre bruit près du mur m’interpelle et en avançant, j’aperçois la fenêtre de la salle de bain ouverte. Petite et ovale, personne ne risque de rentrer par là. La pression s’évapore de tout mon être, me faisant baisser les bras et soufflant de ma stupidité.
- Pourquoi vous ne m’avez pas appelé ? Cri Parker à mon encontre.
Voyant que Parker n’arrivait pas, j’avais expliqué à mes collègues que j’avais oublié de le prévenir. À peine entré dans ma maison et s’être enquis auprès de mes collègues. Qu’il est arrivé à ma hauteur furieux et m’a pris à part nous enfermant dans ma chambre. Je voudrais me concentrer et lui en dire la raison, mais je me sens oppressée par la pièce close. Ma respiration n’arrive pas à aller vers mes poumons, se coinçant dans ma gorge. Mes membres tremblotent et enfin, Parker voit mon malaise. Il calme sa voix et tout en douceur me demande ce qui ne va pas.
- La porte, je bafouille d’une voix éteinte, le regard fuyant. Je supporte pas les espaces fermés. Je suis claustrophobe.
« D’où les escaliers » murmure Parker, avant d’ouvrir la porte. L’air circule de nouveau dans la pièce et dans mon corps, le soulagement me fait m’asseoir sur le coin du lit. Je me concentre sur le frottement de mes mains sur mes jambes pour faire partir l’anxiété qui enserrait ma trachée. Parker se baisse à ma hauteur, le visage désolé.
- Je suis désolé de vous avoir crié dessus, je ne savais pas. Il réfléchit à ce qu’il va dire, laissant traîner son regard dans ma chambre. Dans ma tête, une multitude de questions l’envahissent : sur la propreté des lieux, sur ma décoration ou s’il y a rien de gênant. Son regard revient vers moi et reprend là où il s’est arrêté : j’étais énervé. Je pensais qu’on avait fait un pas en avant et là retour à la case départ. J’ai du mal à vous suivre. Vous me faites pas confiance ?
En entendant sa confession, je ressens de la honte et du regret. Mais une autre part de moi est contente d’apprendre qu’il était énervé que je ne le prévienne pas. Par contre, il faut que je démente la partie sur la confiance. Car c’est un autre sentiment qu’y m’a fait faire ça. Un sentiment inavouable et méprisable. Me dégoûtant de moi-même.
- Non, ce n’est pas ça. J’ai confiance en vous, je réponds en le regardant dans les yeux, dont un soulagement illumine ses pupilles. C’est juste que vous n’étiez pas seul et je voulais pas vous déranger, j’avoue honteuse le regard baissé. Je sais, c’est ridicule comme excuse, je finis par dire après l’avoir entendu souffler. Vous devez être dépité.
- Oui pour l’être je le suis. Syna regardez-moi et imprimez-vous ce message dans votre cervelle : même si je suis avec le président ou n’importe qui d’autre, vous m’appelez s’il vous arrive quelque chose. Est-ce clair ? Le reste n’a pas d’importance, contrairement à vous.
Que veut-il dire par là ? Que je suis importante en tant que personne ou collègue ? Sûrement la seconde option. J’acquiesce lentement et m’excuse encore une fois. On reste un moment sans rien se dire, à laisser le temps s’écouler. Ma chambre d’ordinaire spacieuse, me semble étroite et étouffante. Il se relève et secoue ses jambes endolories par la position accroupie prolongée. Ce silence bienvenu devient pesant. Il faut que je le brise avant qu’il ne m’engloutisse entièrement.
- Qu’est-ce que je dois faire ? Que faut-il que je fasse pour que tout s’arrête ? Je débite sans fin. C’est la première fois que je ressens de l’insécurité, tout en ne l’étant pas. C’est comme si quelqu’un s’amusait à me faire peur, pour ensuite s’excuser d’une mauvaise blague. Sauf qu’une personne a été blessé, je dis en me levant furieuse contre moi-même. Et si par ma faute un collègue, ami ou même vous, venait à mourir, je craque les larmes coulant le long de mes joues. Je ne sais pas si je pourrais le supporter.
Parker me prend dans ses bras tout en essayant de me rassurer : chut. Tout ira bien. On finira par avoir cette ordure. Et si jamais, et j’insiste sur le si, une personne venait à mourir. Ça ne sera pas votre faute. Mais seulement celle de celui qui l’aura tué.
Il resserre son étreinte et dépose un léger baiser sur mon crâne et continue de me réconforter, avec des paroles bienveillantes.
- Vous êtes fatiguée. Depuis votre retour, on a essayé de vous faire renverser, votre mentor est devenu un meurtrier, on vous a tendu une embuscade, avez été kidnappé par un collègue et on a pénétré dans votre intimité. C’est beaucoup pour une seule personne. Mais n’essayez pas de gérer ça toute seule. On est là. On est une équipe, une famille. Ok.
J’accepte son câlin en enfouissant ma tête dans son épaule. La chaleur de son corps me rassure et les paroles apaisent la tension emmagasinée depuis le début de la semaine. Je me sens tellement bien que j’ai envie de rester dans ses bras encore un moment, même pour l’éternité. Son odeur devenue familière facilite ma détente. Je discerne une chaleur apprivoisée par l’expérience descendre dans mon bas-ventre et qui s’accentue quand il embrasse mes cheveux. Pourquoi cet homme s’évertue à me mettre dans cet état aussi facilement ? Il ne faut pas prolonger ce contact.
- Boss, on a fini de… Devant notre échange d’affection, il reste pantois et s’excuse : désolé, je ne voulais pas déranger. Ça peut attendre.
Je repousse Parker, le remercie et repars dans mon salon, bien que les regards inquisiteurs de mes collègues me mettent mal à l’aise. Mon salon me semble tout petit avec le monde qui s’y trouve, j’ouvre la baie vitrée pour changer l’air vicié par une brise plus fraîche et nouvelle. Quelques minutes, après m’être assis sur le perron, une petite tête tapote mon bras et le bruit de ses ronronnements me requinque. Rien de mieux qu’un chat pour retrouver ses esprits. Je tente de le caresser, mais comme à chaque tentative, il esquive mon geste et bouge sa gamelle vide avec sa patte. Avec tous les événements de la journée, j’ai complètement oublié de la remplir.
- Je fais une bien piètre maman, je murmure en prenant sa gamelle pour la remplir de ses croquettes favorites.
Le chat crache en voyant arriver une autre personne sur mon perron, en regardant dans la même direction, je distingue la silhouette de Parker. Malgré l’inconnu, le chat dont le pelage gris me rappelle mon ancien chef, se jette sur sa gamelle, tout en grognant pour protéger sa nourriture.
- Il est un peu sauvage avec les étrangers, j’avertis Parker.
- Il ne fait que protéger sa maîtresse et son repas.
- Surtout son repas, si vous voulez mon avis, je ris, ce qui finit par me détendre. Merci d’être vous-même, alors que je suis agaçante.
- Non, vous ne l’êtes pas. Juste humaine avec des réactions humaines.
Pour une fois, je ne rouspète pas quand je reçois l’ordre de prendre des affaires, pour aller dormir chez un collègue, en l’occurrence chez Jessica. Bien que je n'en avais pas envie, principalement pour le chat, je n'ai personne pour le nourrir. Mais Parker m’autorise à venir remplir sa gamelle le matin et le soir. Et je ne suis pas stupide, maintenant que ce fou sait où j’habite, je ne peux plus rester ici. Le temps de préparer une planque, je ballotterai entre les différents membres de mon équipe. Par contre je n’ai pas tout saisis pourquoi je me retrouve avec Parker, alors que Jess aurait pu m’amener directement chez elle. Apparemment, il voulait me parler, mais ça fait vingt minutes et il n’a toujours pas ouvert la bouche.
- Pourquoi m’avez-vous appelé ?
Je vois, c’était pour ça qu’il voulait avoir du temps avec moi. Pour lui dire la raison de mon appel. Après ce qu’il vient de se passer, m’amuser est la dernière chose que l’on m’autorisera, donc ça sert à quoi de lui dire.
- Rien d’important. Une demande stupide.
- Peut-être. Mais ça a de l’importance pour vous. Sinon vous ne m’aurez pas appelé, je me trompe ?
- Non vous avez raison. Mais avec ce qu’il s’est passé, ça n’arrivera pas.
- Dites toujours.
J’éclaircis ma voix et m’épanche longuement sur cette demande égoïste et irréalisable : voilà, mes deux meilleures amies, que je vois rarement à cause de nos emplois du temps incompatibles, ont pris des congés pour ce week-end et m’ont demandé si on pouvait se voir. Bien sûr, je leur ai dit que ça dépendait du travail et elles étaient déçues. Alors je voulais vous demander si c’était possible de passer du temps avec elles. Évidemment avec une protection plus ou moins rapprochée. Mais avec les événements de ce soir, je me rends compte que c’était bête.
- Non, il n’y a rien de bête à voir des personnes qu’on aime. Je vais voir ce que je peux faire.
- Vous êtes d’accord ? Je demande ébahi.
- J’ai dit : je vais voir ça.