Vous souvenez-vous du moment où j’ai dit que je serais plus sage et que j’obéirais aux ordres ? Oui ? Moi aussi, et pourtant dites-moi pourquoi je suis dans ma voiture, de bon matin, devant l’immeuble où s’est déroulé mon accident ? Normalement, à cette heure-ci, je devrais être en train de faire mon footing, pas en train d’enquêter sur mon affaire dans laquelle le directeur m’a retiré. Pour précision, je n’enquête pas, je fais juste une sorte de visite. Et j’ai une excellente raison, même si elle ne passera pas comme excuse, si les autres le découvrent. Ce qui avec ma malchance ne tardera pas à arriver.
Comme le directeur nous avait donné l’après-midi, j’ai rattrapé ma nuit blanche en dormant toute la journée. Avec la fatigue, j’ai oublié de prendre mon médicament pour les cauchemars et j’ai revu la jeune femme. Au début, j’ai eu peur, mais contrairement à mon autre rêve, j’étais ici, dans l’immeuble. Il n’y avait aucun signe hostile sur le visage de la jeune femme, il était plus serein, comme mon état. J’ai mis ce phénomène sur le fait que les médicaments contre le stress et l’anxiété fonctionnaient et je me suis détendue. C’est assez étrange de partager un moment bienveillant avec le fantôme qui a essayé de me tuer. Mais elle se comportait totalement différemment, m’incitant à la suivre. N’ayant rien à faire et mon réveil n’étant pas pour tout de suite, je l’ai suivi.
Toutes les deux, nous retraçons le parcours que j’avais à priori pris pour arriver là où elle était retenue. Tout se dessine distinctement dans mon esprit, plus de nuages ou de brouillards épais. J’accueille ce changement comme un signe que mon corps se sent prêt à affronter la vérité. Puis nous arrivons sur les lieux du drame, la jeune femme se place à l’endroit exact où d’après ses dires, elle serait morte.
- C’est là que je suis morte, me dit-elle en m’observant avec ses yeux vitreux démunis de chaleur. Et ça n’aurait jamais dû arriver. Pourquoi ?
- Je ne sais pas, je réponds en la fixant à mon tour d’un air désolé.
Son comportement commence à changer, devenant plus menaçant et plus colérique. Elle se dédouble. Ses clones et elle m’entourent sans me laisser la moindre chance de m’échapper.
- Alors, rappelez-vous, disent-elles toutes en même temps.
- J’essaie, mais quelque chose interfère dans mes souvenirs, j’exprime les raisons avec toute la sincérité que je pouvais mettre.
- Menteuse ! Hurlent-elles dans mes oreilles. Vous avez peur de découvrir la vérité. Peur qu’au-delà il se cache quelque chose de plus profond et de plus dangereux. Votre échec. Votre faiblesse.
Elles ne s’arrêtent plus de me faire culpabiliser et j’ai beau leur dire que je fais des efforts extraordinaires pour me souvenir de ce jour marquant. Pourtant, elles ne m’écoutent pas, se jetant sur moi et en criant d’une même voix.
- PEUR ! PEUR ! PEUR !
Leurs mains me fouettent le visage et touchent plusieurs parties de mon corps. Les endroits touchés deviennent ensanglantés et brûlants. Devant cette scène, je tombe littéralement à genoux les suppliant d’arrêter ce calvaire en pleurant. Je commence à suffoquer, l’air se bloque dans mes poumons et je veux juste qu’elles disparaissent.
- OUAIS, J’AI PEUR, je m’égosille à plein poumon pour délivrer une vérité enfouie depuis trop longtemps en moi. Et comme un disque rayé, je répète inlassablement les mêmes mots : j’ai peur, j’ai peur, j’ai peur… Tout en pleurant, jusqu’à ce que ma voix s’enraille et se taise.
Seul le bruit de mes sanglots résonne dans la pièce, les clones de la femme partis satisfaite de me voir aussi lamentable. Quand j’ouvre les yeux, le calme est revenu et la jeune femme se trouve près de la fenêtre de dos. Je me relève et essuie les larmes.
- Vous faites peur à voir, me sourit-elle d’un sourire malsain. Maintenant vous savez ce que vous devez faire, si vous voulez vous débarrasser de moi.
À peine ai-je acquiescé, que je me réveille en sursaut et en sueur. Je sens un liquide sur mon visage. Je touche mes joues, elles sont remplies de larmes et du sang coule de ma narine droite. Après mettre lavé le visage et retirer la transpiration, mon visage montre des signes de fatigue. En plus des yeux rouges, j’ai des cernes énormes et le teint pâle. À croire qu’avoir dormi depuis mon retour n’a eu aucun impact sur mon épuisement. À contrecœur, je retourne me coucher, mais pas s’en prendre cette fois-ci le médicament.
Je sors de mon véhicule en faisant claquer la portière, le bruit sourd fait fuir les pigeons qui étaient en train de picorer sur le béton. Je dirige mon regard vers le bâtiment encore plus en mauvais état qu’il y a trois ans. Une grille m’informe qu’il sera démoli dans un futur proche. Comme c’est une scène de crime toujours en cours, la société de démolissage doit attendre la fin de l’enquête pour commencer à travailler sur ce chantier. Savoir qu’il ne restera plus rien après la résolution, me rend mal à l’aise, comme si on allait m’arracher un bout de ma vie. Comme si elle ne valait pas la peine qu’on s’en souvienne. Alors que ce bordel m’a coûté des mois de rééducations, des années de questionnements et des heures de souffrance en solitaire pour me souvenir.
Le vent s’engouffre dans les interstices et dans les trous formés par l’usure. Je frissonne et remonte le col de ma veste en tweed noire pour éviter que le froid ne s’engouffre dans ma chair. J’avance lentement en essayant de me remémorer le parcours pris et en calquant les lieux sur celui de mon rêve. Je suis rassurée de ne pas être accompagnée par mon fantôme lunatique, au moins, je suis quasi sûre qu’elle ne me poussera pas une fois en haut. Sauf si elle m’attend déjà.
Tu as pris tes médicaments, ça devrait bien se passer.
Je me réconforte avec des pensées bienveillantes et apaisantes, n’ayant personne d’autres pour le faire. Je sais qu’au moment de mon réveil et ma lubie de venir ici, j’aurais dû prévenir quelqu’un pour ne serait-ce avoir un moyen de communication rapide qui pourra se charger de prévenir les secours, si tout ne se passe pas comme prévu. Mais que peut-il m’arriver dans un lieu abandonné et qu’au vu de la poussière accumulée sur le sol et les outils, n’a eu aucune visite depuis maintenant trois ans ? J’accélère le rythme de mon exploration, si je veux être à l’agence à temps et en heure, pour que personne ne me soupçonne, je dois partir d’ici peu avant sept heures. Il est six heures et quart, trois quarts d’heure pour visiter et me souvenir, c’est largement suffisant.
Devant les fausses fenêtres en plastiques au fond de la pièce, j’aperçois les traces de marquages laissées par la police. Les traits dessinaient la position des corps tels qu’ils étaient quand l’équipe les avait trouvés. Je m’accroupis pour caresser du bout des doigts la silhouette féminine et je ferme les yeux. Et la scène se déroule de nouveau sous mes yeux clos.
Trois ans plus tôt
J’entre dans le bâtiment abandonné en plein travaux. Les temps sont durs pour certaines entreprises de construction qui ferment plus rapidement que les travaux se finissent. Je slalome entre les différents objets laissés là par les ouvriers, des briques, outils ou encore sac de plâtre, vers le fond de la salle aussi grande qu’une salle de réception dans un manoir. Je sais que j’aurais dû attendre le reste de mon équipe, comme me l’avait ordonné Gibbs mon chef, mais la situation est urgente. La vie d’une jeune femme est en jeu. Cela fait maintenant deux jours qu’elle est entre les mains de son ravisseur. Plus les heures passent, plus elle risque de ne pas s’en sortir. Il faut agir vite, mais sans précipitation. C’est pourquoi j’avance lentement, en évitant tous les obstacles, dont les lieux sont infestés, qui pourraient faire repérer ma présence.
Au loin des bruits se font entendre. La voix d’une femme étouffée et apeurée, ainsi que celle d’un homme grave, menaçante si elle ne la fermait pas et arrogante. Quelque chose cloche. Je me cache derrière une cloison servant à séparer les futures pièces, une bâche transparente, allant du plafond jusqu’au sol, me sert à dissimuler ma silhouette. Un trou de quelques centimètres sur le plastique me permet de saisir dans son ensemble la situation. La jeune femme est à même le sol, recroquevillée sur elle-même. Son ravisseur lui debout et agressif, arme au poing. Un couteau avec une lame de plus de 20 centimètres. Je préviens mon équipe que j’ai trouvée la cible et l’otage par sms. Quelques secondes, plus tard, la voix de mon chef résonne dans mon oreillette, dure et autoritaire.
- Je vous avais dit d’attendre ! On est sur les lieux, n’intervenez pas. Est-ce clair ?
Pour seule réponse, je lui envoie mes coordonnées gps. J’allais ranger mon téléphone quand je revois le mystérieux sms d’un téléphone inconnu m’indiquant cette adresse, avec pour message : ce que vous recherchez se trouve ici. Pour ne pas que je croie à un canular, une photo identique avec la scène qui se déroule actuellement devant mes yeux, en pièce jointe. Dès la lecture, j’ai directement envoyé une copie à McGee pour qu’il puisse tracer l’expéditeur. Malheureusement, la recherche n’a rien donné.
Pourquoi moi et comment savait-il que j’étais loin de mon équipe, sont les deux questions que je me pose depuis tout à l’heure. Pour y voir plus clair dans cette enquête, j’étais reparti sur les lieux de l’enlèvement, au cas où on avait raté un indice, mais je n’avais découvert aucun nouvel élément. Jusqu’à ce texto bizarre.
J’ai une chance de mettre fin au calvaire de la victime. Le kidnappeur est actuellement de dos, laissant la prisonnière dans son angle mort. Vu la distance, il me faudra quelques pas pour arriver vers la jeune femme. C’est jouable et une chance en or. Malgré les ordres, je ne peux la laisser passer. Je sors mon Beretta de son étui et tout en priant pour que l’homme reste de dos, j’avance arme en vue. Je n’ai pas fait deux pas, qu’il se retourne sourire aux lèvres, comme s’il s’attendait à ma venue. Et j’en ai la confirmation au vu de ses dires.
- Syna Howard, je vous attendais.
Même si j’ai une multitude de questions qui me traversent l’esprit, je reste stoïque pour lui indiquer que sa surprise n’a pas fonctionné sur moi. J’avance en le ciblant et m’annonce comme le veut la procédure.
- NCIS ! Jetez votre arme et mettez vos mains en évidence.
Il s’exécute docilement. Ce qui m’intrigue, généralement ce genre de tueurs font tout pour finir le travail. Toujours méfiante, je prends la paire de menottes de ma poche et arrivée derrière lui, je range mon arme, puis avec peu de délicatesse, je le menotte.
- Vous bougez, je vous tire dessus. On s’est compris ? Je l’informe en m’éloignant de lui pour aller libérer la jeune femme de ses liens.
Après avoir appelé une ambulance, je tente de contacter mes coéquipiers. Mon oreillette se met à grésiller, puis une douleur perçante siffle dans mon oreille.
- Aïe, surprise par la douleur.
Je retire le petit objet complètement mort, du sang coule de mon conduit auditif. Pourtant, elle marchait comme un gant, il n’y a même pas cinq minutes, me fais-je la remarque. Je sors mon téléphone et je vois sur l’écran aucun signal. Un brouilleur d’onde ? Pourquoi ? Dès que j’ai posé le pied dans cet endroit, un frisson avait parcouru le long de mon échine, avec une sale impression d’être épié. Le phénomène n’avait duré qu’une fraction de seconde, alors je n’y ai plus pensé depuis. Mais entre ça et la configuration du lieu, quelque chose me chiffonne sans mettre le doigt dessus.
- Howard, m’appelle la voix de Gibbs.
S’il utilise mon nom de famille au lieu de mon prénom, ça signifie qu’une chose : il est en colère. Je lui avais demandé d’utiliser mon prénom plutôt que mon patronyme, ayant un exécrable dégoût pour celui-ci.
- Ici, boss, je réponds en tournant légèrement la tête vers l’arrière d’où provenait la voix. La situation est sous contrôle.
Enfin, c’est ce que je croyais avant de voir une ombre derrière une bâche, à l’opposé de là où je suis arrivée.
- Il y a quelqu’un ? Je crie en sortant mon arme.
- Enfin c’est pas trop tôt, je…
Bang !
Une déflagration venue de l’extérieur traverse la fenêtre pour se loger dans le corps du prisonnier le tuant instantanément. Je me tourne directement vers l’origine du bruit, mon arme serrée dans la main près à riposter. Le corps de l’homme tombe lourdement entraîné par le choc.
- Ce n’était pas…
La voix affolée de la jeune femme m’interpelle et à peine ai-je tourné mon visage vers elle, qu’une seconde déflagration se fait entendre, plantant la balle dans la tempe de la jeune femme. Étant proche, son sang m’éclabousse sur le visage et ma chemise. Pétrifiée et confuse, mes yeux roulent dans ses orbites essayant de comprendre la situation. Des pas précipités arrivent à l’arrière et des voix appelant mon prénom. Mais aucun bruit ne pénètre ma boîte crânienne, sauf celui d’un tuyau en fer tombant de derrière la bâche. Mon corps réagit d’instinct et s’élance vers l’ombre, faisant fi des hurlements m’ordonnant de rester.
J’ai beau courir aussi vite que mon corps peut le supporter, je n’arrive pas à rattraper l’individu agile comme une panthère, en constatant la facilité qu’il a de zigzaguer entre les différents obstacles. De mon côté, mon corps me hurle de m’arrêter, toujours sous le choc des deux corps abattus devant moi. Ce n’est pas la première fois que je vois un meurtre d’aussi près, mais la soudaineté et l’imprévue ont embrouillé mes sens. Bien que ma respiration se bloque dans ma trachée, que mes poumons me brûlent et que mes jambes se dérobent à chaque foulée, je m’acharne à ne pas le distancer.
Il tourne subitement à droite, prise dans mon élan, je dépasse l’endroit de quelques centimètres. Je fais marche arrière pour observer par où il est parti. Accolé au bâtiment, se trouve un escalier de secours jaune, sans aucune trace de l’individu.
- Merde ! Je siffle en reprenant mon souffle.
J’allais repartir vers l’endroit où se situent les corps, quant au loin, une lumière brillante apparaît dans mon champ de vision. L’endroit se trouve à plusieurs centaines de mètres d’ici. Un endroit idéal pour les snipers. Ressentant la peur d’une proie traquée par un carnivore, je me colle contre le mur pour éviter d’être dans sa ligne de mire. Je sors mon portable, dont le problème de signal semble réglé et écris un message à Gibbs pour lui avertir de la présence du tireur. Avant d’envoyer le message, je remarque un point rouge sur un ensemble de barils avec une étiquette produit inflammable. Je jure et tente de m’éloigner. Mais trop tard, le souffle de l’explosion soulève mon corps et l’expulse en dehors de l’immeuble, sur une plateforme en contrebas.
De nos jours
Il me faut un certain temps pour me remettre de ma vision. Je me suis souvenue de mon accident dans son intégralité. Dire que je pensais que le médecin avait été un peu alarmiste en me parlant de mon œdème cérébral. Maintenant, je comprends son mécontentement devant ma tendance à n’en faire qu’à ma tête. La chute a été vertigineuse. Mon corps me fait mal par endroit, comme si la douleur se réveillait après un long sommeil. Je passe outre mes meurtrissures fantôme pour regrouper les informations importantes que je venais de découvrir. Le message envoyé sur mon téléphone, mon impression d’être épié, les visages surpris au moment de leur mort et la présence de l’étranger et du sniper. Rassemblant les pièces du puzzle, je comprends que l’histoire de l’enlèvement n’était qu’une mise en scène pour m’attirer moi, seule. Mais pourquoi ? Et qui ?
Toujours en pleine réflexion, je ne sens la présence derrière moi qu’au dernier moment. Elle agrippe mon cou de son bras, comme pour m’étouffer. La peur prend un temps possession de moi, mais au lieu qu’elle me paralyse, elle me donne la force nécessaire pour reprendre le contrôle de mon corps. Heureusement pour moi, l’homme qui m’étrangle ne me sert pas comme il devrait et j’arrive à mordre au sang son bras. Je profite du moment où il crie et m’insulte pour lui donner un coup de coude assez robuste pour le voir cracher du sang et relâcher la pression. L’inconnu titube et secoue la tête pour reprendre ses esprits. Nos regards se toisent et nos corps, courbés en position de combat, se jaugent en prévision de celui qui fera le premier pas ou baissera sa garde. Maintenant, qu’il est face à moi, je peux prendre le temps pour le décrire. L’agresseur fait une tête de plus que moi, a un corps athlétique et d’une vingtaine d'années plus jeune. Au vu de sa suffisance, il se croit en position de force. Son arrogance le perdra, car je n’ai jamais perdu un combat en un contre un. Bon presque jamais perdu.
- Tu veux pas jouer la gentille fille et te laisser faire, ironise-t-il en faisant craquer son cou.
- Désolée, pas à la première rencontre, je réplique en lui faisant un clin d’œil.
- C’est dommage, je n'aimerais pas abîmer ton joli minois. Mais il a dit qu’on pouvait utiliser la force si on rencontre des difficultés. Tant que tu respires encore, la manière importe peu.
Intéressant. D’après ce qu’il vient de dire quelqu’un me veut en vie et l’utilisation du pronom « on » indique qu’il n’est pas seul. J’enregistre cette information et laisse mes sens de l’odorat et de l’ouïe en alerte pour sentir l’autre individu caché quelque part.
- Bien, ça veut dire que je peux me lâcher, alors.
J’attaque la première en lui envoyant un coup droit tout simple en direction de son visage. Il le bloque et me sourit, puis dévie son regard vers mon flanc gauche exposé. Il serre son poing, avant de me le balancer vers l’ouverture. Il doit avoir de l’expérience en combat, mais pas autant que moi. Il est tombé dans ma feinte. Je recule évitant son bras de justesse et envoie un crochet du gauche, mais pas assez puissant pour le mettre au tapis. Il a lu dans mon jeu et a reculé d’un millimètre pour diminuer la force du coup.
Ma vigilance est dirigée vers le combat en cours que je remarque la présence du complice qu’au dernier moment. Lorsque des bras encerclent ma poitrine collant mes bras le long de mon corps.
- Enfin tu te bouges les fesses, crache l’agresseur numéro 1.
- C’est toi qui as dit que tu n’avais pas besoin d’aide, lance le nouveau.
- Allez-y faites comme si je n’étais pas là, j’ironise en me débattant.
Il resserre son étreinte et l’autre s’avance dans ma direction, sans faire attention à mon allonge. Quand celui face à moi est assez près, je donne un violent coup de boule au type derrière moi. Durant l’exercice, j’entends un bruit sordide et un craquement en plus d’une complainte. Puis, avec l’appuie du haut du corps sur celui derrière moi, je replie mes jambes sur ma poitrine et les envoie directement dans la tronche du premier adversaire. Il tombe en arrière sonné.
- P’tin, elle m’a cassé le nez, la garce, couine le gars derrière moi en me lâchant.
Avant de me ressaisir, le gars dans mon dos me retourne et décroche un direct du droit dans mon estomac, me coupant le souffle. Je recule, la respiration haletante. Il est la copie conforme de l’autre gars, à part un costume vert au lieu de bleu et une boucle d’oreille sur l’oreille gauche et non droite. Enfin, maintenant, qu’il a le nez un peu tordu, il sera plus facilement reconnaissable. Tout en gardant un œil sur celui qui est au sol inerte, je tâte ma hanche à la recherche de mon arme. Mais rien. Je souffle en me souvenant de l’avoir laissé dans ma boite à gants.
De toute façon, tu ne sais plus t’en servir.
Ma voix interne n’a pas totalement tort. Si je tremble, je pourrai rater la cible même si elle est proche. Mr costume vert lance des regards inquiets vers son frère jumeau, toujours inconscient.
- Au lieu de t’inquiéter pour ton frère, tu devrais t’inquiéter pour toi. Mes collègues n’apprécient pas trop quand on s’en prend à l’un des leur, je prends le temps de lui expliquer avec un sourire serein.
- Tu bluffes. Mais son regard commence à paniquer et il remarque ma main derrière mon dos. Qu’est-ce que tu as fais ? Montre tes mains.
- Ça, lui montrant mon portable. C’est ce qui va vous conduire à votre perte.
En bas de l’immeuble, des pneus crissent et des voix appelant mon nom s’élèvent jusqu’ici. Je remercie ma manie de mettre mon téléphone dans ma poche arrière de mon pantalon, plutôt que dans ma veste. Il ne me restait plus qu’à taper le code à cinq chiffres qui envoie une alerte sur le portable des autres membres de l’agence. Rien de bien sorcier, même les yeux fermés et de dos.
- Fais chier !!
Il hésite un instant en regardant son frère, puis prend la décision de s’enfuir dans l’espace derrière lui. Le même qu’a utilisé l’intrus trois ans plutôt.
- Syna, tu vas bien, me demande McGee en arrivant à ma hauteur, les autres sur ses talons.
- Oui, je te laisse celui-là, je vais chercher l’autre.
- Attend, Syna c’est dangereux…
Je ne laisse pas le temps à mon partenaire de me retenir que je détale à la poursuite de l’autre gars. Mais je n’ai pas fait trois mètres, que mes jambes se bloquent et ma vision se trouble devant les lieux noircis par l’explosion. Le sol tangue sous mes pieds et une odeur de soufre me fait avoir un haut-le-cœur. Je tombe sur les genoux me mettant à vomir l’intégralité de mon estomac. Une main me caresse le dos agenouillé à mes côtés. Un va-et-vient tendre et délicat qui me ramène en enfance.
- Ça va ? Demande Jess avec une voix rassurante.
- Ça peut aller, en acceptant la main tendu. Par contre, l’autre a filé.
- On le retrouvera. Viens.
Je marche avec difficulté et sans l’aide de Jessica, il me faudrait sûrement ramper jusqu’à la salle où se trouve l’équipe. Ils sont en train de menotter le premier suspect et d’appeler une ambulance. Parker s’avance vers nous, enfin plus vers ma collègue, car il ne regarde en aucune façon vers ma personne, comme si je n’existais pas.
- Knight, emmenez-la à l’hôpital. On va finir ici et attendre l’ambulance.
- D’accord. Tu viens, m’incite Jess à la suivre.
- Je vais bien. Juste quelques contusions, j’indique à Parker, mais il ne m’écoute pas et va vers McGee pour demander des informations sur l’autre individu.
Jess me tire avec elle et je ne peux que la suivre avec une boule énorme coincée dans mes voies respiratoires. Ignorance. Voilà la tactique qu’il emploie après les cris. J’aurais préféré qu’il me hurle dessus ou qu’il dise à quel point je l’ai déçu. Mais m’ignorer est la pire des sanctions qu’il peut me faire. J’ai l’impression d’être de retour à l’école, où je passais mes jours seuls dans l’indifférence des autres. Jusqu’à ce que nous arrivions à l’hôpital, je laisse la douleur et la tristesse se déverser le long de mes joues.
De retour de l’hôpital, avec des pansements sur le coin de la bouche et l’arcade et une crème pour les douleurs musculaires au niveau des côtes, je m’installe sur ma chaise. Les autres sont revenus depuis un certain temps, occupés à travailler sur je ne sais quoi. Eux aussi vont-ils m’ignorer ? Alors que je me posais la question, la voix de McGee m’interpelle.
- Qu’est-ce que tu faisais là-bas et sans ton arme ?
- Je… je commence à donner mon explication, quand je remarque Parker aller en direction de l’escalier pour se rendre à l’étage surélevé. Parker, je crie en courant vers lui.
Mais comme tout à l’heure, il ne regarde aucunement dans ma direction et continu son chemin. Abattu, je retourne à ma place, maudissant mon chef de me faire subir la pire des tortures.
- J’ai tout gâché, je renifle en me prenant la tête dans les mains.
- Ça c’est clair, acquiesce Nick dépité.
- Qu’est-ce qui t’a pris, Syna. Ça ne te ressemble pas de faire ce genre de choses, m’incite McGee à parler.
Avant de pouvoir leur expliquer pourquoi j’étais là-bas, une voix autoritaire et en colère se répercuta dans tout l’open space.
- Howard dans mon bureau, maintenant, lance le directeur fort et audible pour que tout le monde l’entende.
Je suis de nouveau devant le bureau de Vance, avec Parker à mes côtés, le regard toujours fuyant. Contrairement à la dernière fois, m’excuser après un sermon ne suffira pas. Dire que notre relation venait de passer d’étrangers à connaissances. Et, en une nuit, j’ai tout balayé à cause de mon égocentrisme et de ma manie de n’impliquer personne dans mes problèmes. En même temps, comment aurais-je pu savoir que deux types allaient me tendre une embuscade ? Bon, la justification craint, mais je n’ai pas mieux. De toute façon, fichu pour fichu, autant tout déballer et advienne que pourra.
- Que faisiez-vous sur cette scène de crime, alors que je vous avais interdis d’enquêter ? M’interroge Vance avec un mélange de curiosité et d’exaspération. J’attends, s’impatiente-t-il.
- J’ai refait un rêve avec cette femme, celle de mon enquête. Mais il était différent. Elle m’a montré l’endroit où elle est morte et en me réveillant j’ai compris que c’était le bon moment. Que mon corps était prêt à s’en souvenir.
J’oblitère le côté cauchemardesque de mon rêve, car c’est le résultat d’un problème psychologique plus profond. N’ayant pas encore finalisé mon analyse de ce fantôme qui me hante, je préfère taire certaines informations.
- Alors, j’y suis allée et je me suis souvenue de tout. C’était comme si je revoyais la scène sous les yeux. Et quand je suis revenue à moi, deux types m’ont attaquée.
- On parlera d’eux plus tard. Vous avez retrouvé la mémoire ?
Son expression passe de la colère à de l’intérêt pour ce que je m’apprêtais à dire. Je prends une grande inspiration et raconte en détail mon rêve. Le fait que tout était clair dans mon esprit, que ce soient les lieux, la mort des deux personnes et comment tout se termine. J’ai encore du mal à dire le mot explosion. Le directeur semble s’intéresser à la quatrième personne, mais déchante vite en apprenant que je n’ai vu ni son visage ni entendu sa voix, et que, dans le feu de l’action, je n’ai pas pris le temps d’étudier sa corpulence ou ses vêtements. Puis, j’avoue mon ressenti au moment où j’étais entrée dans le bâtiment, qui s’était accentué en observant la scène devant moi.
- Donc pour vous, le kidnapping n’était qu’une mise en scène ? Pour quelle raison ?
- Dans le but de m’attirer là-bas. Mais je ne sais pas pourquoi.
- Et aujourd’hui ?
- L’un des deux est une vraie pipelette, j’ai réussi à lui faire avouer la raison de sa présence, j’annonce avec fierté mais qui ne semble pas calmer les ardeurs du directeur ou de Parker. Apparemment, ils devaient me capturer vivante.
Prononcer les mots « capturer vivante » à voix haute me donne des frissons et rend palpable la dangerosité qui pèse sur moi. Naïvement, j’ai cru qu’avec le pirate informatique mort et l’absence d’autres menaces ces derniers jours, ma vie reprendrait son cours et toute cette histoire allait se tasser. Bien que le commanditaire n’ait jamais été retrouvé. On dirait qu’il préparait autre chose pendant ce temps-là. Ce qui veut dire qu’il n’arrêtera pas avant d’avoir obtenu ce qu’il veut, c’est-à-dire moi. Je vois déjà la conversation dévier vers un sujet que j’ai essayé d’éviter la première fois. Mais même moi qui ai confiance en mes capacités et arrive à gérer des situations délicates, comme ce matin, je ressens une peur grandir en moi en m’imaginant seule et sans protection.
- Donc vous êtes ciblé, marmonne le directeur. Gibbs avait soumis cette hypothèse, mais en l’absence de preuves et que personne ne surveillait votre entourage, on l’avait abandonné. Maintenant, la question est de savoir qui ? Et pourquoi ?
- Moi ce qui m’interpelle, intervient Parker, c’est de savoir pourquoi il a attendu trois ans, avant de s’en prendre de nouveau à elle. Elle était affaibli par l’accident, sans arme et loin d’ici. Il aurait eu plus de chance qu’aujourd’hui.
Apparemment, Parker n’a pas perdu sa voix ; c’était juste qu’il ne voulait pas s’adresser à moi. Par contre, il garde toujours le regard droit sur le directeur. Ai-je dépassé les limites de l’insubordination ou est-il encore temps que je m’excuse pour repartir sur de bonnes bases ? Pendant que je cherche la meilleure façon de trouver comment me faire pardonner, la discussion suit son cours et je me sens perdue quand elle revient vers moi.
- Une idée ? Me demande le directeur.
- De ? Désolée, j’étais dans mes pensées, j’avoue en baissant les yeux.
- Parker et moi, on se demandait si vous auriez un avis sur la personne qui pourrait vous en vouloir.
- Euh là comme ça je ne vois pas, mais je peux creuser dans mes vieux dossiers. Par contre, je peux déjà vous dire deux choses : Premièrement c’est personnel, donc pas lié au NCIS. Et deuxièmement, pour la pause de trois ans, j’ai plusieurs hypothèses. Soit, il a été en incapacité de poursuivre, à cause d’un emprisonnement, un accident ou bien une tierce personne l’en a empêché, je résume en même temps que les idées fusent dans mon esprit.
J’ai de la chance d’avoir un cerveau qui carbure quand un sujet l’intéresse, à vouloir tout connaître et tout détailler au millimètre près. Malgré la trouille de découvrir pourquoi il en a après moi, j’ai hâte d’en apprendre plus sur lui, pour ensuite lui faire regretter d’être venu sur Terre. Si je me représente un échiquier géant, il a déjà joué trois coups. À mon tour de répliquer, et le premier coup sera d’interroger le suspect que j’ai assommé, si le directeur et mon chef me l’autorisent.
Le téléphone de Parker se met à sonner, nous rappelant que la Terre continue de tourner pendant notre petite réunion. Après avoir pris l’appel, il annonce au directeur que le suspect est réveillé et dans un état stable, capable de subir un transfert.
- Bien allez le chercher. Howard, m’arrête-t-il, je n’ai pas terminé avec vous.
Parker sort et je reste dans la salle où mon avenir va se jouer maintenant. Il faudrait un miracle pour que je ne sois pas virée, mais avec les dernières informations, le directeur sera peut-être plus clément.
- À partir d’aujourd’hui, et c’est non négociable, me regarde-t-il le regard sérieux comme si j’allais le contredire, vous serez escortée par des agents matin et soir. Pour l’instant je vous laisse retourner chez vous, mais à la moindre entorse de votre protection, je vous mets en planque et vous y resterez jusqu’à ce que l’affaire soit résolu. Est-ce clair ?
- Comme du cristal, directeur. Et concernant mon avenir dans l’agence ?
- Vous n’êtes pas virée, mais je vous retire de l’équipe A. Vous assisterez l’équipe chargée de travailler sur les affaires non résolues. Et pour vous faire comprendre que votre entêtement n’est plus acceptable, je vous interdis formellement d’aller sur le terrain.
La punition aurait pu être pire. Même si être à l’écart de mon accident, alors que je viens tout juste de retrouver la mémoire et que le plus intéressant va débuter, à savoir la traque de cet individu, est déjà difficile en soi. Mais c’est une décision logique.
- Pendant combien de temps ?
- Jusqu’à ce que Parker décide de vous reprendre dans son équipe et que vous ayez appris la discipline. Vous pouvez le remercier, car sans son intervention, je vous aurais suspendu ou envoyé à l’accueil à servir de guide pour les visiteurs.
Je tombe des nues en entendant que je dois mon salut à Parker. Le même qui ne m’adresse plus la parole. En tout cas, il tient ses promesses. Il me protégera quoi qu’il arrive, même si je ne le mérite pas. Son comportement montre qu’il est digne de confiance, bien que la manière de l’exprimer est peu subtile. Je l’entends d’ici me dire que la balle est dans mon camp et que si je veux revenir, je vais devoir jouer le jeu. Bien j’adore les défis et je compte bien retrouver ma place.
- Concernant vos examens, j’ai vu que vous en avez validé plusieurs. Par contre, je ne vois pas celui sur votre aptitude aux tirs. Il me le faut dans la journée. Celui sur les tirs en situations peu attendre encore un peu.
- Bien directeur. J’ai une question.
- Allez-y.
- Je sais que je ne suis plus sur l’affaire, mais est-ce que je peux interroger mon agresseur ?
- D’accord, mais vous assisterez Parker, me dit-il après un instant de réflexion.
Avant de descendre, je regarde de la plateforme l’ambiance entre les membres de l’équipe. L’aura détendue et favorable à la camaraderie me rappelle que même si les membres changent et partent, le reste ne change pas. Comme si une fois entre les murs oranges de l’agence, une influence magnétique agit sur le moral des troupes. Alors je sais que mon absence ne pénalisera pas et ne détériora pas l’état d’esprit du groupe. La situation est différente de celle d’il y a trois ans, je serais présente et disponible pour discuter, rigoler ou les éclairer. La seule différence sera que je suis plus sur le terrain avec eux. Et encore, je compte bien revenir rapidement, l’immobilité n’est pas faite pour moi et mon impulsivité, que je vais essayer de calmer, bien que c’est comme si on m’arrachait une partie de ma chair.
J’arrive à hauteur des autres et ils m’encerclent pour me demander comment s'est passé mon entretien avec le directeur. Parker n’est toujours pas revenu ou bien, il est déjà en salle d’interrogatoire. Alors je ne sais pas ce qu’il a dit aux autres, ni ce que je peux dire, mais je ne veux plus rien leur cacher.
- Alors, me presse McGee comme si sa vie en dépendait.
- Je suis virée… J’entends des oh non et avant que cela finisse en protestation devant le bureau du directeur, avec pancartes et mégaphones, je les prends de court : de l’équipe. Je vais être affecté au service des affaires classées et je suis interdite de terrain aussi.
- Ouf, c’est pas cool, mais ça aurait pu être pire, souffle McGee rassuré.
- Pas de terrain, se sidère Nick, autant rester chez soi, que de venir faire de la paperasse. En tout cas, tu prends ta sanction avec sérieux et bienvenue.
- En même temps je le mérite. Et puis se replonger dans de vieilles enquêtes peut-être intéressant. Il y a un côté historique.
Nick ne semble pas de mon avis, mais McGee et Jess acquiescent.
- Je suis surprise de la clémence du directeur. Il a une réputation de ne pas prendre de pincettes avec les récalcitrants. Enfin, je ne veux pas que tu sois virée, mais c’est léger, ajoute Jess pour ne pas me blesser.
- C’est grâce à Parker, il a plaidé en ma faveur, je leur résume toujours médusée et les autres le sont également. Le directeur voulait me suspendre ou me mettre à l’accueil. En parlant de lui, il est revenu avec le mec que j’ai massacré ?
- Massacré, carrément, rigole Nick, je dirais que tu l’as juste un peu étourdi. Mais il n’est toujours pas revenu. À cette heure, il doit être dans les embouteillages.
Je regarde l’horloge sur mon téléphone qui indique presque neuf heures. On évite le pic de huit heures, mais il y a quelques ralentissements, surtout en dehors de DC. En tout cas, j’espère que le trajet se passe bien et qu’il n’y aura aucun incident sur la route. J’ai peur que son complice tente de secourir son frère, généralement les jumeaux font tout pour ne pas être séparé. Et il y avait une telle prestance et assurance. Je ne sais pas qui ils sont, mais ils ne jouent pas dans la même court que de simples délinquants.
- Sinon, vous avez trouvé des informations sur le gars, je m’informe en voyant la photo du gars sur le grand écran.
- Rien. Comme il n’avait pas de papiers sur lui, on s’est rabattu sur la photo prise pendant qu’il était assommé. Il n’apparaît dans aucunes bases de données fédéral. Alors soit c’est leur premier délit, soit il ne se sont jamais fait prendre.
- Ou bien quelqu’un est assez puissant pour les faire disparaître des radars. Bon, je pense que je vous dois une explication du pourquoi j’étais là-bas.
Je passe ma langue sur mes lèvres pour les humidifier un peu. Je n’ai pas encore bu mon second café de la matinée et l’intérieur de ma bouche s’assèche à chaque parole prononcée. Pour ne pas les perdre, je commence par les raisons de mon évanouissement et ce qui les provoque, les cauchemars et le fantôme de la jeune femme. Que tout est lié à mon accident. Ils m’écoutent avec attention pendus à mes lèvres, avec de temps en temps des petites remarques ou demandent des précisions. Et puis j’arrive à la partie moins facile, le fait que quelqu’un en a après moi. Je leur explique qu’il y a peut-être un lien avec l’incident de mon retour et l’agression de ce matin.
- Et bien merde, pas facile comme retour, résume parfaitement McGee. Tu aurais pu nous en parler, tu sais.
- Je sais, mais je pensais pouvoir gérer la situation toute seule. Mais c’était une erreur, voilà pourquoi je vous en parle maintenant.
- Mouais, on dirait plus une excuse d’une personne prise la main dans le sac que des excuses sincères. Après toutes ces années à travailler ensemble, je pensais qu’on formait une famille.
McGee a l’air très affecté de les avoir mis de côté pour faire cavalier seul. Notre relation a beaucoup évolué depuis mes débuts dans l’agence. De simples collègues à une amitié sincère, celle qu’on peut compter quand tout va mal. Alors il est temps que je sois honnête pour une fois, par amitié pour lui et les autres.
- Pour être franche, j’avais du mal à vous regarder en face et voir votre complicité, alors que je vous avais abandonné. Donc demander de l’aide, c’était compliqué. Mais je vous rassure, le NCIS est ma famille et j’aime être avec vous.
- Syna, je t’avais dit que personne ne te jugera pour ton absence. On est content que tu sois revenue, même s’il y a un malade qui vient gâcher ce moment.
- Je sais. Parker m’a déjà parlé de l’enthousiasme que vous avait eu en imaginant mon retour. Ça m’a beaucoup touché.
- Parker, hein, marmonne Jess tout bas.
Je la fusille du regard. Avec le pari imaginaire qu’elle et Kasie ont lancé, j’ai l’impression que chaque parole ou moment avec Parker seront décryptés à la loupe pour y voir un côté romantique. J’évite de réfléchir à ce que serait ma relation avec Parker, si je n’étais pas aussi irresponsable pour me reconcentrer sur une question pertinente de McGee.
- Mais pourquoi tu n’avais pas ton arme sur toi. C’est obligatoire…
- Je connais les règles, Tim. Mais…
Je laisse un blanc en réfléchissant si je peux aborder ce sujet avec eux. C’est toujours délicat pour un agent d’aborder des problèmes avec son arme de service. Surtout d’en ressortir de la peur et de la honte. Mais on a dit plus de secrets. Je prends une grosse inspiration, mais avant de dire quoi que ce soit, les portes de l’ascenseur s’ouvrent devant un Parker irrité et blessé. Devant ce spectacle, les autres se dirigent inquiets vers lui pour demander ce qui c’était passé. Je reste pétrifié la boule au ventre en entendant Parker raconter que pendant l’escorte, une voiture l’a percuté à l’arrière le coupant de l’autre véhicule où se trouvait notre homme. Heureusement, les deux conducteurs du fourgon n’ont pas été gravement blessés et ils se font soigner en ce moment à l’hôpital et devraient sortir dans la journée. Ma faute. Tout ce qui vient d’arriver est de ma faute. Mais la raison de ma colère est dirigée vers mon chef qui refuse d’aller à l’hôpital et affirme que « les ambulanciers l’ont soigné et qu’il va bien ». Alors que sa blessure à l’œil continu de saigné, bien que faiblement, et qu’il s’est lui-même rafistolé avec un vieux pansement trouvé on ne sait où.
Son regard me cherche entre les têtes de mes collègues et quand il me trouve, son expression affiche de la déception. Comme s’il m’avouait qu’il était désolé qu’à cause de lui, je n’aurais pas les réponses à mes questions. Intérieurement, quelque chose se brise et j’avance comme un zombie vers de la chair fraîche.
- Vous devez aller à l’hôpital pour passer des radios.
- Je vais bien et j’ai les idées clair.
- C’est ça ou je vous soigne moi-même. Choisissez ? Je l’avertis en le défiant du regard et en croisant les bras.
Je suis à moitié sérieuse, mais mon ton se veut autoritaire et ne laisse pas de place à la discussion. Alors à la surprise générale, il acquiesce et voulant s’entretenir seul à seul avec moi, nous nous dirigeons vers la salle d’autopsie. Là-bas, il y a tout le nécessaire pour soigner des blessures légères. Par les escaliers. Même impulsive, ma phobie garde le contrôle sur mes mouvements. Parker me suit sans poser de questions.
Il s’assied sur un tabouret et retire l’espèce de pansement qu’il avait collé lui-même sur la paupière. Le froid de la salle mord ma peau et accentue la tension entre nous. Je déteste venir ici. Pas à cause des cadavres, je suis habituée, parce qu'il n’y a aucune fenêtre menant vers l’extérieur. Il fait sombre malgré les lumières artificielles rendant l’endroit oppressant pour une claustrophobe comme moi. Mais pour Parker, je veux bien faire un effort.
Je m’approche de lui avec du coton et une lotion antiseptique et le préviens que ça risque de piquer un peu. Il fait le fort en disant qu’il avait vu pire, mais une petite grimace s’imprime sur son visage fatigué par l’accident et je ne peux m’empêcher de sourire.
- La blessure semble légère. Vous avez de la chance. Mais je maintiens que vous devriez aller vous faire examiner.
- Pas la peine. Je suis entre de bonnes mains.
Je ne comprends pas ce type. Ce matin, il m’ignore et là, il me parle et blague comme si de rien n’était. A-t-il perdu la mémoire en se cognant la tête ?
- J’avais oublié que vous étiez un chevalier et moi une princesse en détresse. Donc vous n’avez pas besoin de soin, contrairement à moi. Alors que vous êtes plus amoché, je murmure d’un son inaudible.
Oui, c’est clairement du sarcasme, mais je suis en colère qu’il ne prenne pas soin de lui et qu’il ose se mettre en colère si on n’écoute pas ses ordres. Ce n’est pas juste.
- Vous n’êtes pas une princesse en détresse, affirme Parker, pas après avoir vu la tête du gars. Mais je voulais vous éloigner car vous ne vous sentez pas bien. J’ai tort ?
- Non, c’est vrai, je réponds sincèrement en me pinçant les lèvres. Mais ça vaut pour vous aussi. Vous ne pouvez pas ignorer votre souffrance pour éviter d’inquiéter les autres. Car ils s’inquiéteront quand même, parce qu’ils tiennent à vous.
Son genou effleure ma cuisse me rappelant la position inconfortable entre nous. Je suis entre ses jambes et la tête baissée vers lui. Pour ne pas qu’il remarque mon malaise, je rive mon regard sur sa blessure, évitant de plonger mes yeux vers les siens. On pourrait lire de la douceur dans mes gestes et une situation romanesque vu de l’extérieur, si je n’étais pas irritée contre lui et qu’il n’était pas mon chef. Un mouvement de cil attire mon regard vers lui le plongeant dans les magnifiques yeux noisette de Parker. Je n’ai jamais vu des yeux aussi sublimes au point que je n’ai pas envie de les quitter. Les différents tons de couleurs qui s’animent devant ce regard prolongé m’entraînent vers un autre univers, où nous sommes absorbés dans un monde rien qu’à nous. Le silence s’installe, devient gênant et dure une éternité. Puis s’annule quand je vois le regret dans les prunelles de Parker. Je reprends possession de mon être et finis de le soigner en lui mettant un sparadrap.
- Je suis désolé de l’avoir laissé partir, avant que vous ayez vos réponses.
Les mots sont tendres envers moi, alors qu’ils devraient être durs et sévères. Comment peut-il s’excuser alors que c’est l’inverse qui devrait se passer ? Ma colère d’ici-là enfoui remonte dans mes veines et éclate sans filtre. Je recule de quelques pas pour couper court au frottement de sa jambe sur la mienne et être plus à l’aise dans mes mouvements.
- Je vous interdis de vous excuser, vous n’êtes pas fautif. Je suis la seule responsable de ce merdier.
- Non, si j’avais été plus prudent, il serait ici…
- À la base, si je n’avais pas été là-bas tout ça ne serait pas arrivé. Votre accident, les autres agents blessés. Je suis l’unique responsable.
- C’est vrai, acquiesce-t-il ce qui me déstabilise. Pourtant je pense que vous avez eu raison d’y aller.
- Raison ? Je répète médusée. Alors qu’à cause de moi, vous auriez pu mourir, je craque les larmes débordants sur mes joues. Je ne m’en serais jamais remise, d’être responsable de la mort de quelqu’un, et encore moins d’un collègue.
Mes larmes se déversent sans interruption, j’aimerais les retenir et les contenir en moi, mais le mélange de colère, de fatigue et d’exaspération intensifie le phénomène. Mes sanglots finissent par faire taire nos voix et résonnent dans la salle, comme la complainte d’un mort qu’on aurait troublé le sommeil. Parker se relève et avance vers moi la main tendue. Je recule ne voulant pas de ce contact trop bienveillant.
- Pourquoi êtes-vous gentille avec moi. Je préférerai être sous les cris ou être giflé, mais pas de la douceur, je laisse filtrer mon ressentiment. Je ne le mérite pas.
- Jamais je lèverai la main sur vous, s’offense-t-il outré de mes propos.
- Avec des mots, je lui éclaire le fond de ma pensée. Vous auriez à peine levé la main, que vous serez plié en deux et votre bras tordu dans un angle bizarre. Chef ou pas.
- Je veux bien vous croire, sourit-il en acquiesçant.
Un autre silence s’installe, j’attends qu’il me dise quelque chose, mais rien ne franchit ses lèvres. Alors je continue de révéler toutes mes incohérences que j’ai observées depuis ce matin.
- Et puis, j’arrive pas à vous comprendre, je dis exaspérée. Vous m’ignorez, puis vous me témoignez de l’intérêt. Je ne sais plus comment me comporter avec vous.
- Pardon, mais si une personne n’arrive pas à comprendre l’autre, c’est bien moi. Un jour vous dites blanc, l’autre jour noir. Je ne sais plus sur quel pied danser. Que je hausse le ton ou pas, vous n’en faites qu’à votre tête. Alors je vous ai...
- Ignoré ? C’était mesquin et méchant. On est plus des gamins, je souffle de dépit.
- Avec votre comportement, j’ai l’impression que si. Aïe, dit-il après que je lui ai fait un petite tape sur le bras. Son bruit n’était pas nécessaire, je n’ai pas mis 1/4 de ma force. Écoutez, je m’excuse si je vous ai blessé, je savais plus comment me comporter avec vous. Désolé.
- J’avais l’impression d’être de retour au FBI et oui ça m’a blessée. Alors promettez-moi de ne plus recommencer.
- Je vous le promets, me dit-il le regard sérieux et désolé.
J’entends un raclement de gorge et une voix grave nous demander si on avait fini. Lorsque je me retourne, non seulement le directeur se trouve dans la pièce, mais les autres ne sont pas loin. Et au vu de leur air moqueur, ils doivent être là depuis longtemps.
Ça tombe ils ont tous vu et entendu.
La honte rugit sur mon visage le transformant en un volcan en éruption. Je prétexte que l’heure de mon examen de tir approche pour partir loin d’ici et m’éloigner des regards insistants. J’imagine très bien les ragots qui allaient naître et qui seraient dans toutes les bouches demain.
Comme je l’imaginais, la séance de tir ne se passe pas comme prévu. Bien qu’aucun fantôme n’est venu vampiriser le terrain, j’ai toujours ce sentiment suffocant quand je tiens mon arme. Les mains toujours tremblantes et la respiration qui se bloque. Après deux séries ratées, j’ai entamé la troisième différemment en m’imaginant dans mon salon avec la voix de Parker qui berçait le rythme de mon souffle de sa tendresse et de la foi qu’il mettait en moi. Pour la foi, c’est moi qui l’invente complètement, mais ça m’aide à adoucir mes nerfs. Résultat : un six sur dix. Peu mieux faire, mais sa valide le test. En tout cas, je compte continuer à m’entraîner et si Parker a le temps et le veut, j’aimerais lui montrer mes prouesses, uniquement quand je ferai un sans-faute.
À mon retour avec la validation en poche, les autres sont en train de prendre leur déjeuné, hamburger, tacos et tout un tas de mal bouffe, mais l’odeur appétissante réveille la bête en moi qui se met à gargouiller tellement fort, qu’on dirait que la dernière fois qu’on l’a nourris, c’était il y a des années. Je la donne à mon chef qui me donne un petit compliment au passage et se chargera de la faire suivre au directeur. Je ne fais pas attention aux regards scrutateurs et m’installe à mon bureau et découvre dans un sac plastique de la nourriture emballée et qui sent bon le gras.
- C’est de la part de qui, je demande en montrant le plastique.
McGee lève la main et après avoir avalé répond : Je sais que tu manges sainement et diététique, mais avec les événements de ce matin, je pensais que ça te ferait du bien.
- Merci, Tim. C’est exactement ce dont j’avais envie.
Je mords dans le burger au bacon, mon favoris, et laisse le jus de viande et la sauce burger savoureuse glisser le long de ma gorge et remplir mon estomac affamé. Je prends mon temps pour déguster chaque bouchée en piochant quelques frites salées comme j’aime. Demain, je ne serai plus à cette place, ni n’aurais l’occasion de manger avec eux, alors je veux profiter de chaque instant. Différents sujets sont évoqués, sans rapport avec le travail, une pause salutaire et je remercie mes collègues de me laisser souffler, alors qu’il y a encore tant à faire et à dire. Heureusement, personne n’évoque le moment où Parker et moi étions tous les deux seuls. Peut-être parce qu’il est présent et qu’il est difficile d’aborder le sujet avec le principal intéressé dans la pièce.
Après avoir retiré la graisse de mes mains, il est temps de faire mon travail de recherche dans mes vieilles affaires. Comme le travail est monstrueux, on parle d’environ une centaine d’enquêtes, je mobilise toute la troupe. De toute façon, ils n’ont rien d’autre à faire, vu que c’est une journée calme, et j’ai réussi à leur demander de l’aide de vive voix, ce qui a beaucoup plu à McGee. Parker, lui a été convoqué par Vance et je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’ils se disent et si c’est lié à ce matin ou à la fuite du malfrat.
Au bout de deux heures, je commence à perdre la motivation. Pour l’instant, rien ne ressort de nos recherches. La plupart des suspects sont soit mort, soit en isolement avec interdiction de contacter l’extérieur. Les rares personnes sorties de prison habitent loin de DC et d’après leur relevé téléphonique et bancaire, il n’y a rien de louche ou qui montre qu’ils ont commandité une attaque contre moi. J’étire mon dos meurtri à force d’être affalé à défiler des pages et des pages sur mon écran, quand la silhouette de Parker pointe sur la plateforme et descend les escaliers rapidement.
- Et le tueur à la rose rouge ? Me demande McGee. Il avait eu une sacré obsession pour toi.
- Attend, je vérifie. Il est dans un centre psychiatrique en Californie. Apparemment, il est calme et n’a plus évoqué mon nom depuis qu’il est là-bas, jje dis en soufflant. On perd notre temps.
- Je tiens quelque chose, nous informe Nick. La meuf qui voulait te tuer car tu as retourné sa meilleure amie contre elle ?
- Toujours en prison, avec accès au téléphone et au visite. Je doute que ce soit l’œuvre d’une femme, mais on peut toujours suivre cette piste.
- Vous poursuivrez demain, intervient Parker en s’arrêtant à mon bureau. Le directeur m’a demandé de vous ramener chez vous.
- Maintenant ? La journée n’est pas terminée.
- Oui, j’ai beaucoup de choses à vous dire. Venez.
Incrédule, je quitte l’agence après avoir dit au revoir à mes collègues qui semblent perdus eux aussi. Durant le trajet jusque chez moi, je reste silencieuse à regarder le soleil encore haut dans le ciel. C’est assez rare de rentrer tôt et je ne comprends toujours pas la raison soudaine qui a poussé le directeur à nous libérer à cette heure.
- Vous avez besoin de courses, m’interpelle mon supérieur, m’extirpant de mes pensées.
- Euh, oui, j’acquiesce après réflexion. Pourquoi ?
- À partir de ce soir, vous être sous protection. Demain deux agents vous seront présentés et assureront votre protection. Ce soir, c’est moi qui m’en charge.
Je déglutis au fur et à mesure que je saisis la situation. Est-ce que ça veut dire qu’il va rester avec moi toute la nuit ? Dans ma maison ? Pourquoi lui ? Est-ce qu’il s’est porté volontaire ? Tant de questions qui ne trouveront pas de réponses, car je n’oserai jamais les poser. Vu qu’il ne rajoute rien, il doit prendre mon silence pour un avis favorable. Il gare la voiture sur le parking et nous faisons les courses de façon naturelle, comme si ce n’était pas la première fois. Autour de nous, des couples avec ou sans enfants, discutent, s’engueulent ou se taquinent, rendant mon passage au magasin encore plus irréel qu’il était déjà. Je me concentre sur les produits du quotidien, comme des gel douche et shampooing, des produits périodiques ou des produits d’entretien. Pour la nourriture, je prends jusque la semaine prochaine et n’oublie pas de passer dans le rayon des biscuits pour refaire le stocke, sous le regard jugeant de mon chef. Mais je m’en fiche, j’ai besoin de ma dose de sucre et de douceur tous les jours.
Après les courses, nous reprenons la direction de ma maison, toujours en silence. Surprise, à mon arrivée aucune tête coiffée d’un chignon n’accourt vers moi ou ne m’épie de la haie d’en face. Et puis, je me souviens qu’un camion de déménagement était garé devant chez elle, quelques jours plus tôt. Oublier cet événement qui m’avait bouleversé au moment où elle m’avait dit qu’elle partait rejoindre sa fille, aussi vite, montre l’étendue de ma fatigue émotionnelle accumulée depuis mon retour.
Pendant que je range les courses, Parker patrouille autour de ma maison pour vérifier s’il n’y a pas de caméra espionne ou de mouchard installé. Je le suis des yeux quand il apparaît sur une de mes fenêtres, mes lèvres n’arrêtent pas de s’élargir jusqu’à avoir une crampe dans les joues, à force de le voir aussi minutieux et impliqué. Il prend vraiment ma sécurité au sérieux, alors que de mon côté, j’attends que mon Némésis vienne passer ma porte pour pouvoir l’arrêter.
Quelques heures plus tard, après avoir lavé la baignoire, la douche et lancé ma bouilloire pour me faire une tasse de thé, je sors de ma maison en trombe pour rejoindre Parker. Il a décidé de faire sa surveillance dans sa voiture. Quand je lui ai demandé pourquoi il m’avait répondu que c’était plus facile de repérer des individus suspects. Je toque à la vitre de sa voiture.
- C’est ridicule, je lâche après qu’il est baissé le carreau, venez à l’intérieur. Vous auriez plus chaud.
- Je suis très bien ici. Et la vue est dégagée, je vois qui rentre ou sort de votre rue.
- Je ne vais pas laisser un blessé dehors. À quoi pense le directeur, je peste en refermant mon gilet à cause du vent frais.
- Il n’avait pas d’autres agents, explique-t-il et poursuit son explication en m’incitant à me taire en levant son index : Et ça nous permettrait de faire connaissance.
Faire connaissance. Lui dans sa voiture et moi dans ma maison. Je vais lui montrer à quel point cette situation est ridicule. Je sors mon portable et compose le numéro de Parker. Quand la sonnerie de mon chef sonne, il sort de sa veste son smartphone et en voyant mon prénom, il me regarde éberlué. Je lui fais un signe du menton pour qu’il décroche.
- Bien faisons connaissance par téléphone, je lance avec amertume. J’espère que vous pensiez comme moi que c’est risible.
Il ricane un peu et je me détends. Entendre son rire de nouveau me procure une sensation de bien-être. Il finit par raccrocher et tout en sortant de son véhicule me fait part de son avis sur la question et de ses plans une fois chez moi.
- Vous avez raison, c’est ridicule. Mais je compte bien faire mon travail.
- Évidemment. Qu’est-ce que vous pourriez faire d’autre ?
Cette phrase passait mieux dans ma tête qu’à voix haute. Il n’y avait pas de sous-entendu grivois, car je ne pensais pas à ce genre de chose. Juste au travail. Mais en voyant son regard gêné, perturbé et fuyant, j’ai tout de suite su que j’aurais dû tourner ma langue sept fois avant de l’ouvrir. M’excuser ne fera qu’empirer le malaise, alors autant faire comme si rien n’était arrivé. Je retourne à l’intérieur Parker sur mes talons et nous restons silencieux pendant un petit moment.
- Vous voulez boire quelque chose ? J’espère que vous n’êtes pas accro à l’alcool, car il n’y en a pas ici. Je ne bois pas.
Et heureusement, déjà que sobre, je dis des bêtises, alors ivre, je ne me l’imagine pas. Ma seule expérience s’est terminée lamentablement et j’ai décidé de ne pas retenter l’expérience.
- Du café, si vous en avez.
J’acquiesce et commence à en préparer pour deux. L’eau de ma bouilloire est trop chaude pour en faire du thé. Je sors deux mugs de mon armoire et les pose sur le comptoir. Parker observe ma décoration avec son regard professionnel. J’allais lui dire que personne n’avait mis de mouchard ou de caméra, mais je me retiens. Le voir ainsi m’amuse et ça lui fait passer le temps.
- Pourquoi vous ne buvez pas, s’enquiert-il en revenant vers la cuisine après avoir fait le tour du salon. Enfin sauf si c’est trop indiscret.
- Non, ça va, je réponds en versant le café et en l’accommodant comme il l’aime. Venez, on sera plus à l’aise assis sur le canapé pour discuter.
Nous nous installons sur le canapé, moi à un bout et Parker à l’autre bout. Depuis ma boutade, il reste loin de moi, comme si j’allais lui sauter dessus. Il est peut-être charmant, mais je crois qu’il a trop confiance en son charme. Je me racle la gorge avant de débuter ma plus grosse honte universitaire.
- À l’université, j’avais un crush. Comme j’étais timide…
- Vous timide, me coupe Parker surpris, j’ai dû mal à le croire.
- Que vous le croyez ou non, je l’étais. Bref, je reprends, si vous me le permettez ? Je continue après avoir eu son consentement : donc comme j’étais timide, je n’osais pas l’approcher. Un jour, il a organisé une fête chez lui et l’entrée était libre. Alors avec ma meilleure amie, Tamara, on y est allée. Elle m’a lâchement abandonnée dans le salon, où il était en train de discuter avec des amis. Au début, je voulais juste lui parler pour qu’au moins il connaisse mon nom. Je prends une gorgée de mon café et poursuis : il y avait des verres avec un liquide transparent et naïvement, j’ai cru que c’était de l’eau. Alors j’ai bu trois/quatre verres pour me donner du courage. Mais comme vous vous en doutez, c’était de la vodka et je n’avais rien mangé depuis midi. J’ai avancé et d’un coup ma tête s’est mis à tourner et j’ai eu affreusement, mal au ventre. À sa hauteur, j’ai tout régurgité sur ses nouvelles baskets dont il n'arrêtait pas de se vanter. Voilà, depuis ce jour, je n’ai plus touché une goutte d’alcool. Allez-y, moquez-vous, je fulmine en le voyant sourire.
- Non, je me moque pas, affirme-t-il en se reprenant. J’ai trouvé ça adorable comme anecdote. Enfin bien sûr, je ne doute pas qu’à l’époque vous étiez mal. Mais c’est une bonne histoire à raconter. Comment il a réagit ?
- À votre avis ? Il m’a jeté dehors et m’a affublé d’un surnom. Syna Voward. Pour vomi et Howard. J’ai eu le cœur brisé.
- Désolé pour vous, mais ce type était un sacré connard, jure Parker ce qui me surpris.
- Je sais. Après j’ai appris qu’il était du genre à avoir plusieurs meufs en même temps. Je me demande encore comment j’ai pu tomber amoureuse d’un type pareil. À vous maintenant.
- Que voulez-vous savoir ?
- Pourquoi êtes-vous devenu agent fédéral ?
C’est peut-être simple comme question, mais savoir sa motivation pouvait m’éclairer à le cerner plus profondément. Le découvrir petit à petit en commençant par le plus basique au plus confidentiel m’enthousiasmait follement, comme un enfant qui attend la suite de l’histoire.
- Pour aider les gens, je dirais. Basique, mais c’est ma principale motivation. Et vous, me retourne-t-il la question.
- Ça montre que vous êtes généreux. C’est une jolie qualité. Rien à voir avec moi. Je trouvais l’uniforme classe, alors je voulais porter le même, j’ébruite tout bas une vérité bien gardée.
- Vraiment ? Je ne m’attendais pas à ça, affirme-t-il pantois. C’est pour ça que vous continuez à vous habiller de la sorte ?
- Oui. Pour moi, c’est plus que des vêtements, c’est une sorte d’identité. Et je suis une fétichiste des cravates. Dommage que vous avez arrêté d’en mettre, je vous trouvais mieux avec, sur votre permis, je déballe sans honte. Enfin, c’est la version officieuse, je reprends. La vraie raison, c’est que je voulais travailler avec mon père. J’étais fière de lui et je voulais le rendre fier à son tour. Malheureusement… Je m’arrête en pleine réflexion n’étant pas d’humeur à poursuivre. Bon, la discussion est close. Il est tard et je dois encore préparer le dîner.
Je me lève en ramassant les deux tasses qui se trouvaient sur la table basse et pars vers la cuisine. Dans ma fuite, je cachais mon visage pour éviter à Parker de voir mes larmes. Me rappeler pourquoi j’avais choisi cette voie, plutôt qu’une autre, me faisait encore mal. Je ne voulais plus l’inquiéter outre mesure et il avait un travail à faire.
- Vous voulez de l’aide. Pour le repas ?
- C’est gentil, mais ça ira. Allez faire votre ronde, je vais en avoir pour un moment.
Il me lance un « d’accord » et j’entends la porte se fermer derrière lui. Il a dû sentir que j’étais devenu antipathique et froide. Après un moment de partage aussi intime, me voir me fermer a dû le perturber. C’est ma manière de montrer quand un sujet m’angoisse et que je veux éviter d’en parler. Un jour, j’aborderai mon vécu au FBI, mais je n’en avais pas encore la force.
Pendant le repas, nous discutons de tout et de rien. Parker me résume qu’il n’y avait aucun danger dehors et que c’était un endroit calme et charmant. C’étaient les deux raisons qui m’ont poussé à venir m’installer ici. Loin du tumulte de la ville et des lumières trop étincelantes.
Je nous ai installés en tête-à-tête à la table du salon. Bien qu’inconfortable de me retrouver en face de lui aussi tardivement et en solitaire, je trouvais que c’était plus agréable que de s’asseoir dans le canapé courbé vers la table basse. La conversation dévie sur mes recherches effectuées avant de partir précipitamment et tout en me passant le plat à salade, Parker me demande des précisions sur une affaire qui l’avait fortement intrigué.
- C’est quoi cette histoire de tueur à la rose rouge obsessionnel.
- Ah lui. Mes lèvres se retroussent avec dégoût en repensant à lui. Je venais juste d’entrer au NCIS et il a développé une obsession maladive pour moi, après m’avoir vu sur une scène de crime. Je frissonne rien que de repenser à la façon dont il me regarder dans la salle d’interrogatoire. Un regard animal et évocateur de tous ses désirs envers moi. Je me ressaisis en voyant le regard interrogateur de Parker et lui raconte la suite de l’histoire pour arriver au plus horrifique : après chaque meurtre, il m’envoyait une lettre d’amour, souvent de la poésie qui oscillait entre le romantisme ou le morbide, accompagnée d’une rose rouge. Mais ce n’était pas le plus bizarre, je conte en prenant mon temps pour que la chute fasse son petit effet. La fleur rouge était blanche à la base et en l’analysant de plus près, le rouge artificiel était en fait le sang des victimes.
- Je n’imagine pas le dégoût que vous avez ressenti en apprenant ça, déclare-t-il le regard révulsé. Dite-moi que vous lui avez cassé le nez.
- Non, je ris devant la violence de Parker. Mais j’en avais cruellement envie. J’ai soumis l’idée de servie d’appât, mais Gibbs n’a pas accepté.
- J’aurais fait pareil. C’était beaucoup trop dangereux.
- Peut-être. Mais à ce moment-là, je voulais mettre fin aux meurtres. Alors je ne pensais pas à ma sécurité, j’avoue sincèrement sans penser que j’allais le faire sortir de ses gonds.
- En vous entendant, j’ai l’impression que vous ne tenez pas à la vie, annonce-t-il en haussant la voix d’un demi ton. Voilà pourquoi les autres se font du soucis pour vous.
- Si je ne tenais pas la vie, je ne serais pas ici à vous parler, j’objecte agacée de son jugement hâtif. Mais je suis quelqu’un de pragmatique. Le jour où j’ai décidé de faire ce métier, je connaissais les risques. Alors gardez votre morale pour vous. Je pause ma plaidoirie pour calmer mes nerfs et mon palpitant. C’était ridicule de m’énerver pour si peu, mais j’en ai marre qu’il s’effarouche à me voir comme une chose fragile. Si j’avais su que ça se terminerait ainsi, je ne me serais pas ouverte devant lui, le jour où j’ai parlé de ma tentative de suicide à ce pauvre jeune homme. Je prends une gorgée d’eau fraîche et poursuis avec mon ton redevenue calme : au final, le directeur a approuvé mon plan et on a réussi à le coincer. Il y a eu des tensions entre le directeur et Gibbs, mais Gibbs savait au fond de lui que c’était la seule chose à faire.
Parker semble encore sous le choc de mon changement de tonalité, pesant sur ce qu’il peut dire, cherchant les mots dans son subconscient pour éviter de me rendre encore plus ronchonne. Je m’en veux de le mettre dans l’embarras et de ne pas être capable d’accepter sa gentillesse naturelle. Si pour moi être intrépide et téméraire faisaient partie de mon ADN, peut-être que la bienveillance et le côté protecteur représentaient la même chose pour lui. Et je sais après moult répétitions à essayer de changer, qu’il est difficile de contrer sa nature.
D’un mouvement souple, Parker croise les couverts dans son assiette et essuie ses lèvres rouges de sauce tomate avec la serviette en lin beige. Toujours dans un silence de fer, il fait tournoyer le verre à vin, qui ne contient que de l’eau, avant de le porter à sa bouche. Les mouvements maîtrisés m’hypnotisent, mais c’est surtout le silence qu’il maintient qui me pèse sur la conscience. Lorsque je le vois commencer à débarrasser la table, je sors de ma léthargie et me lève pour prendre le relais.
- Je m’en occupe, sort-il enfin du silence. Pour vous remercier de ce repas délicieux.
Après la scène d’il y a quelques minutes, je ne m’attendais pas à un éloge sur ma cuisine. Durant tout le repas, il a mangé avec appétit. Alors je pensais qu’il avait juste faim. Pourtant, ce n’était pas mon plat emblématique, juste des boulettes de viande cuites dans une sauce tomate, accompagnées de pâtes et d’une salade verte aux noix. Bon, j'avais fabriqué moi-même les boulettes avec un assaisonnement de mon cru. Elles étaient délicieuses, mais pas au point de s'en taper le cul par terre. Je le remercie de ce compliment et me dirige vers le salon pour préparer l’endroit où il pourra dormir. Enfin, s’il dort, avec la surveillance, ce n’est pas gagné. Cependant, avec l’accident et la fatigue accumulée au fil de la journée, j’aimerais qu’il se repose.
Comme il n’y a pas de chambre d’amis, mon canapé fait office de lit quand j’ai des invités. Même si, généralement, lesdits invités sont mes deux amies proches et leur fille, et comme je possède un lit king-size, nous dormons toutes les quatre ensemble. Je déplie le canapé pour faire apparaître le reste du matelas ferme et assez grand pour deux personnes. Dans le tiroir de la commode près de la porte d’entrée, je sors des draps propres, habille le matelas d’un drap-housse d’un bleu pâle uni et le recouvre d’un drap en coton bio dans un ton toujours bleu, mais foncé. Alors que je me demande s'il aura suffisamment chaud et s’il dormira habillé ou peu vêtu, j’entends de l’eau couler en direction de la cuisine. Je vois Parker se retrousser les manches de sa chemise et plonger ses mains dans l’évier où la vapeur de l’eau chaude vient danser devant lui. Je reste abasourdie devant cette scène. Donc pour lui, faire la vaisselle faisait partie de ses remerciements ? Du genre, l’un fait la cuisine, l’autre, la vaisselle ? Une chaleur inonde mon ventre et je suis sûre que je dois arborer un sourire niais. Pour le remercier à mon tour, je pars farfouiller dans ma chambre à la recherche de ma couette la plus duveteuse et douillette, pour qu’il n’attrape pas froid et qu’il dorme comme un bébé. Au passage, je choisis également deux oreillers rembourrés comme un nuage.
Le lit fait, je me plie en deux pour lisser les plis récalcitrants pour que tout soit parfait. Il le mérite. L’odeur fraiche de ma lessive chatouille mes narines, tandis que les bruits de la cuisine me bercent. J’ai même l’impression d’entendre fredonner Parker, mais je dois sûrement rêver. Les frottements de l’éponge sur les assiettes, le bruit de l’eau remuant sous les gestes de mon chef, adoucissent ma vivacité. Lentement, sans m’en rendre compte, je m’enfonce dans l’un des oreillers que j’étais en train de regonfler.