Derrière la vitre, j’observe l’interrogatoire de Matt en me rongeant les ongles avec un pincement au cœur. Je reste sur ma première impression : l’innocence de Matt. On peut bien me dire que je ne suis pas objective, car j’ai beaucoup d’attachement envers lui, mais c’est mal me connaître. J’ai toujours su mettre un mur entre mon travail et ma vie perso. J’arrive même à supporter des enquêtes communes avec le FBI sans paraître impertinente. Je ne vois aucune différence entre ces deux situations.
Un goût de fer embaume ma bouche. À force de me mordiller les lèvres, je me suis coupée légèrement la lèvre intérieure du bas. Je repense à son regard, quand il est passé devant mon bureau alors que Nick l’emmenait en salle d’interrogatoire. Il était rempli d’incompréhension. Matt m’a appelée, mais je ne pouvais pas répondre à sa demande. De son point de vue, c’est comme si je l'ignorais. Mais il ne sait pas à quel point un vent de contradiction souffle en moi. Entre le croire, lui, ou croire les preuves. Alors j’écoute attentivement chaque question et chaque réponse pour y déceler une contradiction avec les preuves que l’on a.
- Avez-vous eu une altercation avec la victime le soir du meurtre ? Redemande Nick pour la énième fois.
- Ok j’avoue, craque le suspect. J’ai eu une petite dispute avec Victor. Mais c’était quatre jours avant le meurtre.
- Pourtant un témoin affirme vous avoir vu sur les lieux du crime.
Je souffle en lisant le témoignage ; il dit clairement qu’il n’a pas vu distinctement la personne. La seule chose qu’on sait, c’est qu’il est grand et brun. N’importe qui peut correspondre à cette description. Une envie de me jeter dans la salle et de secouer Matt me prend soudainement. Ne te laisse pas faire ! Si tu es innocent, montre-le ! Je n’arrête pas de répéter ces phrases en boucle.
- Il ment ! Écoutez, ce soir là, j’étais chez moi avec Sophie et je n’ai pas bougé de la soirée. Vérifiez.
- On va le faire. Dernière question : Le motif de la dispute ?
- Il a du mal à accepter le divorce et essaie de reconquérir Sophie. Je lui ai simplement dit de ne plus l’approcher. Mais je ne l’ai pas tué.
- Bien. On va vérifier votre alibi. Vous pouvez partir, mais ne quittez pas la région.
Dans le couloir, Matt croise mon regard ; je l’évite et avance d’un pas rapide pour ne pas être tentée de lui parler. Pourtant, une main ferme attrape mon bras et me tire vers l’arrière.
- Syna ! hurle Matt. Tu me crois n’est-ce-pas ?
- C’est bon, je lance à Nick et à McGee prêts à se jeter sur Matt, et je me mets face à mon ex. Je n’ai pas le droit de te parler, en raison de notre passé commun. C’est le protocole.
- Mais tu me crois ?
Son regard est tellement triste et esseulé. Il cherche un allié parmi les personnes aux alentours. Malheureusement, je ne peux pas être celle qu’il veut que je sois. La seule chose que je peux faire, c’est apaiser sa peine.
- L’enquête est encore en cours et la vérité finira par éclater. Si tu es innocent les preuves le prouveront. C’est tout ce que je peux te dire.
Je lis de la déception, mais également un peu d’espoir dans ses yeux gris. Une réaction classique, mais qui me conforte dans mon intuition. Il est innocent. Il ne me reste plus qu’à le prouver, tout en restant impartial.
Après avoir parlé à la fiancée de Matt, Sophie, pour qu’elle confirme son alibi, je raccroche, excédée et en colère contre lui. Il a menti ! Non seulement il n’était pas chez lui à l’heure du crime, mais en plus il a omis de nous dire qu’ils venaient de se séparer. À quoi joue-t-il ? Mentir lors d’une enquête fédérale est un crime. Je crois toujours en son innocence, mais ses petites cachotteries ne vont pas l’aider. En plus, on ne connaît pas encore le lieu où le lieutenant est mort. Et on doit réinterroger le témoin, car sa version des faits ne colle pas avec la version du suspect principal. Je cherche Parker, mais il n’est pas à son bureau. Je l’aperçois sur la plateforme qui surplombe la salle commune, en pleine discussion avec le directeur.
- J’ai les images des vidéos de surveillance de la base et des restaurants près du lieu où se trouvait Vasquez, intervient McGee, me faisant m’éloigner de la conversation qui se jouait plus haut. Ouah les images sont dégueulasses, commente-t-il.
Dégueulasse est un euphémisme. Je ne suis même pas sûre qu’elles soient exploitables. Entre le grain, le noir et blanc et les rayures qui apparaissent sur l’image, pas facile d’identifier quoi que ce soit. Les images défilent sous mes yeux, la date du 18 septembre apparaît à l’écran et on peut voir une altercation, assez virulente, mais pas de menace physique, devant la base entre deux hommes. L’un est de face, mais sa carrure ne laisse aucun doute sur l’identité, celle de notre victime. L’autre, plus petite et de dos, peut correspondre au suspect. Bon, au moins, les images confirment ses aveux concernant l’altercation. Puis on passe à la date du meurtre, le 22, et les images sont encore plus détériorées. Mais on aperçoit une voiture s’arrêter devant l’allée et le conducteur, même taille que Matt, sortir quelque chose de son coffre et rentrer dans la ruelle et revenir avec une sorte de plastique sous le bras et repartir. L’action se déroulant la nuit et le peu de circulation, les conditions idéales pour se débarrasser d’un cadavre sans se faire voir. Après recherche, le véhicule n’est autre que celui de Matt et je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’il soit coupable. Mon flair de flic vient de me lâcher, pour la première fois en 22 ans de carrière. Et c’est juste impossible. Tant que les images ne seront pas nettes et qu’on n’aura pas la scène du crime, mon cerveau refusera d’enregistrer l’information que Matt est le meurtrier.
Parker revient et l’équipe le met au courant des dernières informations que l’on a trouvées. Sans surprise, il se tourne vers moi pour me montrer un visage peiné, tout en me demandant si j’ai appelé l’ex-femme.
- Elle a démenti l’alibi du suspect. Il n’était pas chez elle à l’heure du meurtre. Il a menti, je l’informe le visage coupé de toutes émotions.
- Sans déc, balance Nick, dire qu’il n’y a même pas une heure il était ici.
Je le foudroie du regard, ce qui enlève son petit sourire malin et je poursuis la défense de mon ex. Il doit forcément avoir une explication sur son mensonge.
- Je pense qu’on devrait réinterroger le témoin, il nous a menti aussi.
- Pas la peine. On a le suspect sur les lieux, c’est suffisant pour l’inculper, dit Parker. Knight et moi on va aller l’arrêter. McGee demandait un mandat d’arrestation au juge. Torres, vous allez fouiller la maison du suspect. Prenez Sawyer avec vous.
- Attendez ! Je crie en attrapant son bras. La scène du crime ? L’arme ? Sans ces deux éléments, aucun juge ne signera un mandat. Est-ce qu’on les cherche au moins ?
- Qu’insinuez-vous, que l’on bâcle l’affaire ? Me questionne-t-il irrité de mon intervention.
- N’est-ce pas une habitude du FBI de se jeter directement sur le coupable idéal et de fermer les yeux sur certains faits. Je n’ai jamais clôturé une enquête sans scène de crime !
Ses yeux me lancent un regard si noir que je regrette aussitôt les mots qui ont franchi mes lèvres. Il les glisse vers ma main serrant son bras et sans qu’il me l’ordonne, je la retire rapidement. Dans ma précipitation, je n’avais pas remarqué que je le tenais fermement. Ma main ressent encore l’étreinte et les tremblements de mes nerfs.
- On en reparlera à mon retour. Je vous interdis de bouger de votre bureau, c’est compris ?
J’acquiesce et retourne à mon poste sans un mot. Les autres sont choqués de mon comportement et je n’arrive pas à les regarder dans les yeux. Ce n'est pas celle que je veux être.
Le téléphone sur le bureau de Parker sonne, je me lève, profitant du fait que McGee soit parti aux toilettes et décroche.
- Syna à l’appareil.
- Parker n’est pas là ? Me demande la voix de Kasie. Pas grave, j’ai trouvé quelque chose. Si tu le croises tu peux lui demander de descendre.
- Il est de sorti, mais je suis disponible, contrairement aux autres.
Dans le labo de Kasie, je la retrouve sur son pc à chercher quelque chose. J’aime beaucoup venir ici, avec toutes ces machines, la luminosité ou encore le silence, je me sens bien. Si j’avais fait scientifique au lieu de psychologie à la fac, ça me plairait bien de travailler dans un endroit comme celui-ci. Même si je sais que son travail est tout aussi astronomique, voire plus, que le mien.
- Qu’est-ce que tu as trouvé ?
- J’ai fini d’analyser les substances qu’il y avait sur les vêtements de la victime. En plus de celle qu’on retrouve dans les ruelles derrière les restaurants, bars, comme la pisse ou de la nourriture avariée. J’ai aussi eu un mélange assez rare, de vinaigre blanc, menthe et romarin. On utilise ça principalement pour…
- Faire fuir les nuisibles, je réplique sachant de quoi elle parle. Je connais un barman qui en met près de ses poubelles. C’est les affaires du lieutenant, je me retourne pour faire face à la table derrière moi.
Kasie acquiesce et se remet au travail. Sur la table, les effets personnels du lieutenant qu’il portait sur lui le jour de sa mort étaient répertoriés et classés par catégories. Dans le sac contenant son portefeuille, je remarque une carte de couleur marron et de forme carrée, que je connais trop bien. Il s’agit de celle d’un bar vintage dans un quartier chic de DC, le Mystery Club. Un bar tout ce qu’il y a de plus normal, sauf si on s’aventure au second étage. Il accueille un club d’admirateur de thriller et de roman policier, échangeant une fois par mois sur une lecture commune. C’est à cet endroit que j’ai rencontré, Matt pour la première fois. Le seul de mon âge de la bande, il dénotait avec ses cheveux bruns et son costume trois pièces. Je souris en repensant à notre première rencontre, le groupe échangeait sur les cosy mystery et son classement dans les romans policiers. Matt et moi, nous avions une définition différente du genre et c’est à partir de ce moment qu’on a commencé à être amis. Puis de fil en aiguille, on est sorti ensemble, jusqu’à ce que je gâche tout. Une larme coule le long de ma joue me ramenant à notre situation actuelle. Il va falloir que je remette les pieds dans ce bar, que j’ai évité depuis ma rupture avec Matt. Je ne sais même pas s’il y va encore.
- Sinon tu as pu analyser les empreintes trouvées au domicile de la victime, je questionne ma collègue, la voix frêle et coincée dans mon souvenir.
- Pas encore, mais je m’en occupe juste après.
Je la remercie et lui dis de me prévenir quand elle aura les résultats. De mon côté, je m’empresse de faire une énorme bêtise.
- Non Syna, je n’irai pas avec toi. Et je te couvrirai pas non plus. Et s’il te plaît, évite d’énerver encore plus Parker, m’avertit McGee, la voix de la sagesse que je devrai écouter, mais étant la seule à penser que Matt est innocent, je ne peux pas laisser tomber. Ce que tu lui as dit, c’était… comme si tu insinuais qu’il était un ripou.
- Je sais. Mes mots ont dépassé ma pensée. Je ne voulais pas dire ça. Mais j’étais…
- Désespérée ?
- Oui, j’acquiesce de la tête. Avec cette enquête, j’ai l’impression de perdre mes repères. Qui dois-je croire, les preuves ou l’homme que j’ai aimé ? Peut-être qu’après trois ans d’absences, je suis plus bonne à rien, je finis par dire découragée.
- Syna, tu es une excellente agente, mais tu es aussi humaine. Et on peut faire des erreurs. Ça ne change rien sur tes compétences. Suis ton instinct, comme Gibbs nous l’a appris.
- Merci, je sais ce que je dois faire. Je vais suivre ton conseil : mon instinct me dit d’y aller, je clame en touchant de la main le visage de mon ami sidéré.
Je prends mes affaires s’en faire attention à ce que me dit McGee et bien consciente que je risque une nouvelle salve de reproches de Parker. Enquêtée dans mon coin passe encore, mais désobéir à un ordre direct est une autre histoire. Même avec toutes les excuses inimaginables et mon meilleur sourire, je ne suis pas sûre d’endiguer la colère de mon chef. Au mieux, je pourrais l’adoucir en découvrant un élément important dans l’enquête et qui innocente Matt. Sur le trajet, j’essaie de me rassurer et de me dire que je fais tout ça pour Matt. Pour lui, je parcourrais la terre entière, si ça permettrait de le disculper. Après la façon dont je l’ai quitté, il mérite que je me casse le cul, même si je flingue ma carrière. Il était tout pour moi à un moment, j’ai envie d’être celle qui le sera pour lui. Conduire calme mon anxiété, même si revoir le barman après cinq ans creuse un énorme trou noir dans mon estomac. Je prépare mon interrogatoire dans ma tête, mais une fois arrivée devant le bar, tout s’envole.
Je respire une dernière bouffée d’air, avant de pénétrer dans ce bar que j’ai fréquenté tant de fois. La petite clochette avertit ma présence et le barman, me souhaite la bienvenue avec un sourire, qui s’efface en me voyant. Il est en train de préparer la salle pour l’ouverture à 19 h. Rien n'a changé, de l’odeur du cuir neuf des canapés, des plantes vertes décorant la pièce, aux lumières tamisées pour plus d’intimité. J’avance vers le comptoir pour commencer mon interrogatoire, mais la voix contrariée de l’homme qui s’y trouve bloque mes jambes.
- Que viens-tu faire ici ? Tu ne crois pas que tu lui as fait assez de mal comme ça ! Dégage de mon bar.
Bon, comme je m’en doutais, je ne suis pas la bienvenue. En même temps, Matt et lui sont potes depuis tellement longtemps qu’il s’en veut de me l’avoir présenté. Mais pour aider Matt, je vais devoir passer outre sa colère et ses remarques. Je reprends ma marche et sors la photo de Victor Vasquez.
- Justement. Matt a des problèmes et j’aimerais te poser quelques questions. Est-ce que…
- Tu l’aides maintenant. Tu étais où quand il était en train de sombrer dans l’alcool, après que tu l’ais jeté comme une merde ? Me coupe le barman la voix aussi tranchante que des couteaux de pêche. Je n’ai rien à te dire. Dégage.
Matt a sombré dans l’alcool ? Je suis complètement anéantie devant cette révélation que je ne connaissais pas. Après notre séparation, j’ai coupé les ponts avec lui, refusant ses appels et déménageant sans rien dire. Comme si notre amitié ne comptait pas. Comme si notre histoire ne signifiait rien. Voilà l’image que je lui ai donnée en coupant tout contact avec lui. Celle d’une femme égoïste qui après s’être sentie mieux se barre sans un regard en arrière. Pourtant, jamais je n’aurais imaginé que l’impact serait aussi destructeur sur sa vie. Je me pince les lèvres pour retenir les larmes. Il ne méritait pas ça.
- Je ne savais pas. Je suis désolée. Mais si tu es son ami, aide-le alors. J’ai vraiment besoin de te poser des questions. Est-ce que ce type est venu ici, récemment ? S’il te plaît, j’insiste en le voyant toujours m’ignorer. Matt est accusé de meurtre, jouant le tout pour le tout.
Cette dernière phrase le fait réagir, car il s’avance vers moi pour regarder la photo avec intensité.
- Il est venu deux fois. Le 18 et le 20. Je m’en souviens très bien, car la première fois, Matt et lui se sont un peu disputés, mais rien de grave. Par contre, le 20, il a rejoint un autre homme sur la table derrière toi et le ton est vite monté. J’ai même cru que je devrai intervenir, mais celui sur la photo est parti en colère.
- Merci. Tu pourrais me décrire la personne ? Et leur conversation, si tu as entendu quelque chose ?
- C’était un homme grand, assez âgé. Il portait un long manteau noir, comme un imperméable et un chapeau noir. Je n’ai pas bien vu son visage, on aurait dit qu’il se cachait. Pour la discussion, je n’écoute jamais mes clients, donc je peux pas te dire de quoi ils discutaient. Mais le mec en noir a clairement menacé l’autre gars. Il lui a dit : tu vas le regretter. C’est tout ce que je peux te dire, j’espère que ça va t’aider.
- L’enquête vient de faire un bond en avant, grâce à ton témoignage, je le rassure avec sincérité. Tu as des caméras de surveillance ?
- Oui, mais uniquement celle à l’intérieur du bar. Quelqu’un a détruit la caméra extérieure.
- Comme tu es tatillon sur la chose, je me doute que tu as des copies. Mais tu peux me confirmer pour celle de dehors, quand elle a été détruite.
Tu me connais tellement bien, sourit-il en cherchant quelque chose sous le comptoir. Dès l’ouverture, je transfère les enregistrements de la veille sur clé usb que je garde précieusement, au cas où il arriverait un problème avec des clients récalcitrants, que je garde dans un coffre. Tiens. Pour ta question, c’était le 22 après la fermeture. Comme j’ai un accès direct sur les caméras, j’aurais vu si l’une était défectueuse. Je n’ai remarqué sa destruction qu’au lendemain matin.
Je sors mon pc de mon sac et télécharge les fichiers de sa clé usb. Il faut attendre un certain temps, donc je continue ma petite interrogation, surtout pour savoir s’il sait où se trouvait Matt la nuit du meurtre. Malheureusement, j’apprends qu’il crèche ici depuis que son ex l’a mis à la porte, jusqu’à ce qu’il trouve un appartement. Et il confirme qu’il était ici toute la nuit avec lui. Il ne voulait pas le laisser seul, car il avait peur qu’il fasse une rechute. Enfin, un témoin qui peut faire changer la donne. Mais ça n’explique pas les preuves qu’on a contre lui, comme sa voiture sur le lieu où a été trouvé le cadavre.
Les vidéos ayant fini de se télécharger, je m’empresse d’ouvrir celle du 20 septembre, la plus intéressante à mes yeux. Comme le barman a dit, il est difficile de voir le visage de l’homme en noir, comme s’il évitait les caméras. On le voit clairement menacer la victime, mais il est trop loin pour faire un agrandissement sur son visage. Sur la caméra extérieure qui donne accès à la ruelle derrière le bar, à la date du 22, on y voit la victime entrer en colère contre quelqu’un, mais elle reste à l’écart des caméras et, quelques secondes plus tard, s’effondrer de trois balles dans le corps. Le tireur s’avance et se retourne pour tirer sur la caméra, tout en s’en cachant. Je viens de découvrir la scène du crime, mais également que Matt s’y trouvait. J’ai l’impression que je viens de le condamner à mort. Tant que l’homme en noir n’est pas identifié, on peut supposer que c’est Matt qui se trouve sur la vidéo. Tout ça pour ça. J’aurais mieux fait d’écouter McGee et de ne pas y aller. En plus, mon portable n’arrête pas d’afficher le nom de Parker sur l’écran.
- Tu décroches pas ? M’interpelle le barman. C’est peut-être urgent.
- Sûrement, mais… Dis si jamais après ce coup de fil, je suis virée, tu as une place pour moi dans ton équipe ? Même pour faire la plonge ? Je déclare sans donner plus de précisions.
Il secoue la tête, pensant à une blague et riant en me disant qu’il ne me voit pas travailler dans la restauration. Pourtant, je ne blague pas et, si je continue d’ignorer son appel, je vais devoir me reconvertir, car plus aucune agence ne voudra d’une personne aussi téméraire et désobéissante. À peine ai-je décroché que la voix de Parker résonne dans l’appareil.
- Où êtes-vous ? Il me semble vous avoir dit de rester à votre bureau, rouspète-t-il fort au point que je devais éloigner le téléphone si je ne voulais pas devenir sourde.
- Au Mystery Club. J’ai trouvé la scène de crime, je balance pour sauver ce qui pouvait encore l’être.
- Quoi ?
Sa voix pantoise exprime toute sa stupéfaction devant ma petite confession, mais au lieu de me féliciter, il me demande de ne pas bouger. Comme si j’en avais l’envie ou l’occasion, maintenant qu’il sait où je suis. Bien que j’aie désobéi à un ordre direct, un petit « bien joué pour avoir trouvé la scène de crime » n’aurait pas été exagéré. Peut-être que j’en demande trop. Quelques minutes plus tard, l’équipe arrive au complet et je les rejoins pour leur montrer où elle se situe. L’odeur des poubelles est pestilentielle, bien qu’un peu atténuée par le mélange spécial pour éloigner les rongeurs, mais ce n’est jamais un plaisir de farfouiller à côté des ordures. Heureusement qu’on ne plonge pas dedans. D’après les tirs, la position de la victime et du tireur, les balles devraient se trouver sur le mur derrière Vasquez. Bingo.
- J’ai trouvé les balles, j’indique aux autres.
Avec une pince à épiler, je retire les fragments et les mets dans un pot, que je donne ensuite à Parker. Son expression s’est adoucie, mais il ne me parle pas. Pas comme une personne qui boude, mais plutôt une personne qui attend. Quoi ? Je ne sais pas. Que je parle en premier ? Que je m’excuse ?
- Parker, je me lance enfin. Je sais que je devrais m’excuser, mais je dois vous dire quelque chose.
- Les excuses attendront, qu’avez-vous découvert ?
- Eh bien, deux choses importantes. D’abord, une personne non identifiée a menacé le lieutenant Vasquez le 20 septembre, ici même. Et Matt dort ici depuis que son ex l’a viré de chez eux. Il était là le soir du meurtre, je conclus mon partage d’informations. Je pense qu’on devrait chercher qui est cet homme.
- Je ne sais pas comment vous dire ça, mais Torres a retrouvé du sang et une arme dans le coffre de sa voiture et vous venez de confirmer qu’il était sur les lieux. Il faut savoir abandonner.
Le coup de massue de cette révélation me coupe les jambes. Les preuves trouvées par mon collègue relient directement Matt au meurtre, alors que les miennes ne sont que des suppositions et des éléments indirects. Néanmoins, rien n’y fait, je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’il soit un meurtrier. Ou plutôt que je sois sortie avec un meurtrier sans m’en rendre compte. Il est impossible que je me sois trompée sur son caractère et me sois fait berner. Je ne dis plus rien, étant en pleine réflexion sur toutes les informations qu’on a. Je trouve que l’homme en noir est suspect : pourquoi se cacher s’il n’a rien à se reprocher ? Lorsque je me dirige vers mon véhicule, la voix du barman m’interpelle.
- Syna ! J’ai oublié de te dire quelque chose, car je ne savais pas si c’était pertinent, mais l’homme en noir est revenu le 21 ; il s’est assis à côté de Matt au comptoir et est parti après avoir pris un verre. Je n’ai pas vu son visage, mais sa voix avait un ton assez autoritaire. Il a aussi discuté avec Matt, mais je ne sais pas de quoi, j’étais en train de préparer une table.
Je le remercie et retourne vers l’agence pour examiner la vidéo en question, en espérant trouver un indice qui pourrait identifier cet homme. Est-ce qu’il s’agit du meurtrier ? Difficile à dire maintenant. Mais son allure suspecte n’est pas à ignorer pour autant. Alors quand Parker me demande si je veux assister à l’interrogatoire, je décline, à la surprise générale, pour me concentrer sur cette mince piste qui pourrait peut-être innocenter Matt ou le condamner. Ou pour ne pas le voir démuni et désespéré, car mes collègues ne sont pas tendres avec un suspect, surtout s’il leur a déjà menti. Donc je reste seule, à regarder en boucle un passage de la vidéo qui m’intrigue énormément. On y voit Matt, dos à la caméra accoudé au comptoir, l’homme en noir s’installer à ses côtés, commander et avant de repartir tend quelque chose à Matt et s’en va. J’ai beau zoomer, l’objet est trop petit pour être identifié, en plus je suis sûre de connaître l’homme en question, mais pas moyen de mettre le nom dessus. Une idée éclaire mes neurones fatigués par le stress et la journée de travail. Je rembobine jusqu’au moment où Matt arrive sur les lieux et s’assied sur le tabouret, mettant ses clés de maison à côté de lui, comme il a l’habitude de faire dans les endroits qu’il considère comme chez lui. Et j’accélère jusqu’à ce que l’autre homme parte et les clés ne sont plus sur le comptoir, mais dans ses mains. C’était donc ça l’objet en question. Mais pourquoi il lui a pris ses clés ? Une théorie commence à germer dans ma tête, mais elle est tellement grosse que je n’arrive pas à y croire. On dirait le scénario d’un policier classique ou pour dire crûment rempli de clichés. Pourtant fabriquer de fausses preuves pour en accuser un autre à sa place, c’est le b.a.-ba, et on a même eu un cours sur ça à l’académie. L’image de l’homme en noir bouge devant mes yeux, sa façon de se tenir, sa façon de marcher, mais aussi le professionnalisme accordé à chaque détail dans la mise en scène du meurtre, ne peut pas être le fait d’un amateur, mais d’une personne qui nage dans le milieu depuis si longtemps, qu’il en connaît tous les rouages. Comme celle qui me vient en tête naturellement, mais je ne veux pas y croire. Un énorme pourquoi s’affiche sur mon visage, alors que je me replonge dans mes souvenirs.
Vingt deux ans auparavant
Ma journée débute comme les autres, levée vers 6 h, douche, petit-déjeuner et activité physique pendant une bonne heure. La matinée se concentre sur la théorie et l’après-midi sur la pratique. Je n’avais pas de cours favoris et je voulais que ces deux semaines passent vite pour enfin rejoindre mon lieu d’affectation et aller sur le terrain. Pas que je n’aimais pas apprendre, mais je ne me sentais pas à ma place avec les autres étudiants. Dès que mon nom a résonné dans la salle d’étude, les messes basses ont commencé pour ne jamais s’arrêter. Allant du classique, « c’est grâce à son père qu’elle est là » au plus parlant « elle sera sûrement première de la classes sans faire d’efforts », montrant leur jalousie et, accessoirement, leur mépris pour ma personne. Au début, j’ai essayé de leur montrer que je galérais autant qu’eux. Pourtant, leurs comportements n’ont jamais diminué, même après avoir remarqué que les instructeurs étaient toujours sur mon dos. Au contraire, ils se sont intensifiés. Pour seule réponse, je les laissais faire, préférant les ignorer que d’envenimer les choses. Après tout, ils deviendraient mes collègues, autant ne pas ajouter de l’huile sur le feu. Et naïvement, je pensais qu’ils allaient mûrir et changer une fois en poste, grossière erreur. Heureusement, certains ne participaient pas à ce lynchage, mais n’essayaient pas de l’arrêter non plus. Je ne leur en veux pas, j’aurais sûrement fait la même chose.
Contrairement à d’habitude, j’attendais impatiemment le cours d’aujourd’hui. Après avoir révisé les différentes procédures d’interrogatoires et d’arrestations, on allait enfin aborder un sujet que j’adore plus que tout. Être dans la tête d’un criminel. C’est principalement pour ça que j’avais fait psychologie à la fac et que je m’étais spécialisé dans les tueurs en séries. Alors je l’attendais de pied ferme et je n’ai pas été déçu, au contraire, c’était le meilleur. L’instructeur en charge du cours n’était pas autre que l’agent Lewis, un homme d’une cinquantaine d’années, une carrière remarquable et un ami de mon père. J’exécrais cet homme au plus haut point, car son comportement envers moi était responsable de ma mise à l’écart. Il me félicitait souvent, même quand je n’avais rien fait d’extraordinaire, et ce devant les autres. Il avait aussi l’habitude de faire entrer dans son bureau, les éléments qu’il considérait comme les meilleurs, pour leur donner des cours plus pointus.
- Personnes ? Nous demande-t-il tournant son regard sur chacun d’entre nous. Vous n’avez jamais vu ou lu un policier. Comment un criminel peut duper les enquêteurs ? Oui Sullivan, interroge Lewis.
- En se faisant passer pour mort, répond celui-ci.
- Bien. On pourrait croire que c’est extrême, mais j’ai déjà eu affaire à ce genre de cas. Quoi d’autres ?
Falsification de preuves, me dis-je dans la tête. Pour ne pas rendre encore plus envieux mes camarades, j’avais pour principe de ne pas intervenir en cours, mais devant le silence et l’instructeur qui commençait à se demander ce qu’on faisait là, je l’ai brisé.
- En faisant accuser quelqu’un d’autre à sa place. En falsifiant les preuves par exemple, j’ajoute en voyant qu’il m’encourageait à poursuivre.
- Bravo. Je n’en attendais pas moins de ma meilleure élève. On pourrait croire que c’est facile, mais seul un esprit retord peut penser à ça après avoir commis un crime. Ne jamais oublié qu’aussi intelligent pensent-ils être, les criminels ne restent pas moins humains, et ils font des erreurs. Bien, on verra comment contrer ce genre de manipulation dans notre prochain cours.
De nos jours
Devant le spectromètre de masse de Kasie, je commence à perdre patience. Sachant qu’être patiente n’est pas mon fort, surtout quand je suis pressée par le temps. J’ai beau relire la notice et faire comme c’est indiqué, l’analyse ne se lance pas. Normalement, personne n’est censé faire les analyses à part la propriétaire de ce magnifique appareil, mais elle a eu une affaire urgente à régler et a dû partir plut tôt. Alors j’ai décidé, sans en parler à quiconque, de les faire moi-même. Apparemment, c’est à la mode chez moi, de n’en faire qu’à ma tête. Mais c’est uniquement pour sauver les fesses de mon ex. Quand tout sera terminé, nous aurions une grosse discussion, lui et moi.
Dehors, la nuit est tombée, ce qui n’arrange pas mon humeur, et je dois encore voir si je peux trouver le numéro de série de l’arme qui a servi à tuer notre marine. En plus, je ne suis pas sûre d’avoir des résultats, car l’échantillon que j’ai trouvé sur les clés de voiture de Matt était minuscule. Il m’a regardé comme une étrangère quand j’ai déboulé comme une furie dans la salle d’interrogatoire pour lui demander ses clés de voiture. Je ne lui ai même pas adressé le moindre sourire. D’abord, s’il avait fait attention à ses affaires, il ne serait pas en garde à vue, accusé de meurtre. La colère dicte mes pensées à cause de la fatigue se faisant sentir dans mes muscles. En plus, Parker n’est toujours pas venu me remonter les bretelles et je sais qu’il va le faire d’une minute à l’autre. Il n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds.
Je n’ai pas envie d’une nouvelle crise de becque avec lui.
Tout en me promettant de ne pas hausser le ton quand il me sermonnera, je remets mon attention sur la machine en face de moi. Excédée, je frappe de la main le côté de la boite en métal tout en pestant.
- Tu vas marcher, stupide machine.
Voilà pourquoi je préfère avoir affaire à des êtres humains, quand tu les tapes, ils te répondent, eux. J’allais redonner un coup, lorsque la voix de McGee m’interpelle.
- Hé qu’est-ce que tu fais, m’arrête-t-il en attrapant mon bras et m’éloignant de la boite de conserve. Si Kasie apprend ça, elle va te tuer.
- Elle est au courant, je lui mens en levant les épaules. Et j’ai besoin que la machine marche, maintenant.
McGee anticipe mon mouvement et retient mes bras le long du corps.
- Laisse-moi regarder. Voilà, il y avait un faux contact. Ça lui arrive de temps en temps.
- Merci, je souffle en m’asseyant sur la chaise de ma collègue, avant de me relever en me rappelant que je n’avais pas le temps pour me reposer. Je dois analyser l’arme maintenant, je murmure à moi-même.
- Tu devrais te reposer un peu. Je comprends que tu sois à cran, avec ce qui arrive à ton ex, mais c’est pas en t’épuisant que tu arriveras à un résultat.
- Et abandonner Matt à son sort ! Je sais qu’il n’est pas coupable, mais je dois récolter des preuves pour l’innocenter. Et je ne sais même pas si je vais réussir. Alors le repos attendra.
Tout en l’écoutant me parler des risques que je prends en faisant tout de mon côté, j’examine l’arme du crime. Un 9 mm commun, utilisé par beaucoup de personnes. Pour bien montrer que la journée ne me fait aucun de cadeau, le numéro de série a été effacé. Mais je ne me laisse pas abattre, car je connais plusieurs méthodes pour le rendre de nouveau visible. Ayant travaillé à l’ATF, j’en ai appris un rayon sur les armes, comment les faire disparaître et les faire réapparaître. Alors trouver un numéro de série sera du gâteau. Un processus long mais pas irréalisable. Par contre, avant de m’occuper du numéro, je dois réaliser la balistique pour savoir si c’est l’arme du crime. Je n’ai aucun doute là-dessus, mais il faut analyser toutes les preuves. Le problème, c’est qu’à peine ai-je effleuré l’arme que je vois la pièce tourner autour de moi et une suée s’empare de mon corps. Mes mains tremblent et j’ai des doutes dans le fait de réussir. Je pourrais demander à McGee et il acceptera avec plaisir ou demandera d’attendre Kasie demain et je n’ai clairement pas le temps. Il faut vraiment que je m’occupe de ce problème. Après cette enquête, j’irai au stand de tir m’entraîner tous les jours s’il le faut, mais je réussirai cet exercice avec le score maximum.
Je me braque sur ma chaise en entendant des bruits de pas entrer dans la salle et reconnais la voix de mon supérieur demandé à McGee de nous laisser seuls. Est-ce que j’ose lui demander de faire la balistique à ma place ou je joue avec le feu ? En tout cas, cette idée germe dans mon esprit pendant que McGee sort et glisse à l’oreille de Parker quelques mots que je n’arrive pas à entendre. C’est moi, où il vient de fermer la porte ? J’étire les muscles de mon dos, meurtri d’être resté dans la même position pendant un long moment. Et attend la seconde crise de la journée.
- Vous avez fini ? Lance-t-il du fond de la pièce en s’avançant vers moi.
- Oui et non. J’attends le résultat des résidus trouvés sur les clés de voiture de Matt et je dois retrouver le numéro de série de l’arme. Plus la balistique. Mais allez-y, je suis toute à vous.
- Généralement quand je donne un ordre, j’aimerais qu’il soit respecté. Mais vous, vous n’en faites qu’à votre tête, cri-t-il le visage rouge de colère, doigt tendu vers moi. C’est parce que j’étais du FBI, que vous défiez mon autorité ?
- Quoi mais non, j’éructe de surprise, ne m’attendant pas à ce que le sujet revienne sur le tapis. Ça n’a rien à voir avec ça. Je…
Je réfléchis un moment pour formuler les mots qui viennent en désordre pour quelque chose d’intelligible, mais la fatigue additionnée à la faim neutralisent ma matière grise. Parker en profite pour reprendre la parole.
- Alors pourquoi êtes-vous si…
- Agaçante ? Méprisante ? Désobéissante ? Je le coupe cherchant le mot qui qualifiait au mieux mon comportement à la limite de l’immaturité.
- Déterminée. C’est le mot que j’allais employé, mais les autres vous correspondent également, affirme-t-il le sourire en coin. Au moment où j’ai su que votre ex était un suspect potentiel, j’aurais dû vous écarter de l’affaire. Vous êtes trop impliqué émotionnellement, que vous en devenez instable. Les autres s’inquiètent pour vous.
Son regard est tellement pénétrant que je ressens des frissons de la tête au pied. Il m’analyse comme si j’étais une simple molécule et qu’il cherchait comment s’en servir. Je tiens son regard, enfin, j’essaie surtout de ne pas défaillir devant. J’ai déjà soutenu celui de Gibbs. Ce n’était pas chose facile et je perdais à chaque fois, mais je ne ressentais pas la même chose. Avec Parker, je n’ai pas envie de le décevoir. Au contraire, je voudrais qu’il puisse compter sur moi, me faire confiance. Mais je ne me prends pas comme il faut, car il a raison. Je suis instable, à cause de cette affaire et de ce qui est arrivé hier. Je devrais mettre mes émotions de côté, comme j’ai l’habitude de le faire, comme avant, mais la boîte, qui les contient est pleine, tout est en train de refluer. Il est temps que je laisse partir certaines blessures. Mais après l’enquête. Matt passe en priorité. Je lui dois bien ça.
- Répondez à cette question, continu-t-il, qu’est-ce qui vous pousse à croire à son innocence ? Outre le fait que vous étiez son ex.
Parker s’installe sur le coin de la table et se penche vers moi, pour ne rater aucun mot qui sortira de ma bouche. Il est si près que je vois les ridules près de ses yeux et sens un léger parfum de sauge et de bergamote. Étrangement, cette odeur me rassure et me plaît. Sans vraiment dire pourquoi. J’ai toujours eu une sensibilité envers les odeurs. Celle de Matt était un mélange de vanille et de bois de santal. Rien que d’y penser, j’arrive à la sentir envahir mes narines ressurgissant d’un passé résolu. Un pincement au cœur me fait revenir dans la pièce, face à mon supérieur attendant ma réponse.
- Mon instinct. Principalement mon instinct. Mais il y a aussi quelque chose de plus personnel, de plus privé.
- Je vous écoute. Si vous voulez m’en faire part, évidemment.
Je prends une grande inspiration, avant de lui faire part des émotions qui sont remontées à la surface, depuis le début de l’enquête. J’ai toujours trouvé difficile de m’ouvrir aux autres, mais il a besoin de savoir pour me comprendre. Alors je m’ouvre sans rentrer dans les détails.
- Quand j’ai rencontré Matt, ma vie privée n’était pas toute rose. Il m’a aidé à remonter la pente. Alors maintenant, c’est à moi de faire la même chose pour lui. Surtout après la façon dont on s’est quitté. Et il y a aussi mon égo. Si jamais je me suis trompée, je pourrais plus vous regarder en face.
- Je vois. Je comprends mieux maintenant. Avez-vous trouvé un élément qui pourrait l’innocenter ?
Son regard s’est adouci en écoutant mon explication. Même sa voix est devenue agréable à mes oreilles. Être honnête peut avoir ses avantages. Je devrais l’être plus souvent.
- C’est en cours. J’ai une intuition sur le meurtrier, mais avant de vous le révéler. J’aimerais vous demander un service. Je sais que je ne mérite aucune sympathie de votre part et que vous pouvez refuser. Mais faites-le test de balistique.
Je lui tends l’arme avec mes mains tremblantes. Il les regarde comme s’il les voyait pour la première fois. Son expression montre de la peine en les voyant ainsi, si faible. Alors qu’il doit savoir combien j’excelle dans le maniement des armes en tout genre. Parker reporte ses yeux vers moi remplis de compassion. En lui demandant de l’aide, je mets de côté ma fierté d’agent.
- Ne le faite pas pour moi, mais pour lui. S’il vous plaît.
Mes yeux le supplient, humides par l’humiliation de la scène et par la fatigue de cette journée trop longue pour mes nerfs. J’essaie de trouver les bons mots qui pourraient lui donner envie de m’aider, alors je tente le tout pour le tout.
- Vous non plus, vous ne voulez pas voir un innocent en prison. Et je vous promets que si le numéro de série est enregistré au nom de Matt. J’arrêterai de n'en faire qu’à ma tête et j’irai même l’arrêter.
- Pas la peine d’aller jusque-là. Reconnaître votre tort et promettre de ne plus recommencer suffira.
En prenant l’arme, ses doigts caressent les miens et je sens une décharge électrique parcourir mon épiderme. Je le regarde partir dans le sas insonorisé pour faire le test et tout en tenant ma main chaude par le contact, j’observe sa façon de se tenir devant le caisson. Une petite frilosité provoquée par le sérieux qu’il use en tirant enflamme mon être. Des pensées autre que professionnelles s’infiltrent dans mon esprit et provoquent en moi un désir que je ne pensais jamais avoir.
J’aimerais bien qu’il me braque et qu’il me passe les menottes.
Il retire le casque anti-bruit et regarde vers moi comme aimanté. Je détourne le regard honteux des pensées indécentes que je viens d’avoir. Sûrement un contrecoup de la faim et de la fatigue. Peut-être même des médicaments. J’essaie de me rassurer comme je peux, mais je n’arrive plus à regarder mon chef en face, alors qu’il revient dans la pièce, comme si de rien n’était.
- Maintenant que l’analyse balistique est en cours. Quel est votre théorie sur le meurtrier ? Revient Parker sur la conversation précédemment.
- C’est un peu farfelu et je n’ai pas encore le mobile, je lui explique avant de commencer mon monologue.
Avant de lui révéler l’identité du meurtrier, enfin supposé, je résume les faits de manière simplifiés. La découverte du mort, le fait que le corps a été déplacé et les différents témoignages, principalement celui du jeune de l’académie et le barman. Je dresse les preuves matérielles, comme la carte du Mystery Club, les photos des caméras de surveillance aux alentours du lieu où on a découvert le marine, ainsi que celle du bar. Pour rendre le tout plus compréhensif, j’illustre sur une feuille blanche la position des personnes importantes, le mort dans la ruelle avec l’homme en noir et Matt dans le bar au second étage, avec le barman. Bien sûr, je note qu’il ne s’agit que d’une hypothèse en fonction de ce que l’on sait. Maintenant, que la mise en place est terminée, je passe à ma théorie, celle que l’homme en noir est l’assassin. Et pour plus d’aisance, je me lève pour que ma voix soit limpide et pouvoir utiliser l’entièreté de mon corps pour rendre mon allocution plus vivante.
- Alors, on sait que l’homme mystère, notre homme en noir, s’est disputé avec la victime et qu’il a fini par le menacer, deux jours avant le meurtre. On ne connaît pas le motif de cette dispute. Le comportement de celui-ci est étrange, il évite les caméras et se met dans des angles où il est difficile d’être identifié, sans parler du style vestimentaire passe-partout. C’est clairement une attitude d’une personne qui ne veut pas qu’on l’identifie.
Je prends un temps pour humidifier mes lèvres avec ma salive et reposer un peu mes cordes vocales. Je regrette de ne pas avoir pris avec moi une boisson, car je sens la fatigue dans ma gorge et ma voix devenir plus rauque. En même temps, je ne pensais pas que j’allais faire un discours après dix-neuf heures. Dernière respiration et je reprends mon récit.
- Ensuite, il y a ça, je lui montre la photo des deux suspects l’un à côté de l’autre. Mon suspect assis à côté du votre et quand il s’en va, lui rend quelque chose. C’est là que ça devient farfelue. En zoomant, je n’ai pas trouvé ce que c’était, mais en rembobinant, j’ai vu qu’il s’agissait des clés de Matt. Je pense qu’il en a fait un double. J’ai trouvé des fibres sur les clés, que je suis en train d’analyser. Concernant l’arme, je n’ai pas trouvé d’empreinte, vu que l’on voit notre homme en noir utiliser des gants. Il reste à attendre les résultats, mais je suis sûre à 100 % que c’est l’arme du crime, sinon il ne serait pas dans la voiture de Matt.
- Vous avez dit tout à l’heure que vous pouviez retrouver le numéro de série. Comment ?
- Rien de compliqué. Je vais mettre de l’acide sur l’endroit où se trouve le numéro de série et normalement il devrait réapparaître. Par contre, c’est un travail minutieux et qui prend du temps.
Pendant toute la durée de l’opération, il reste près de moi et m’observe manipuler la substance chimique avec précaution. Je prends quelques gouttes de l’acide dans une seringue que je dépose délicatement sur l’arme. J’attends que le produit fasse effet. Généralement, il agit en quelques secondes. La marque et le numéro de série commencent à apparaître petit à petit, en fonction de l’avancement de l’acide rongeant le métal.
- Impressionnant. On dirait que vous avez fait ça toute votre vie, s’étonne Parker.
- Quand j’ai travaillé à l’ATF, j’ai vu les scientifiques faire ce genre de manipulation des centaines de fois. J’ai même eu droit à un cours gratuit. J’adore apprendre de nouvelles choses, je justifie à Parker devant son regard fasciné.
Si j’avais su que faire de la chimie charmerait mon chef, j’en aurai fait dès le début de notre rencontre. Quelle tête ferait-il en me voyant désamorcer une bombe ? Je rentre le numéro de série dans la base de données nationale et il ne reste plus qu’à attendre, encore. Avec quatre analyses, les balles, l’arme, les résidus et le sang dans la voiture, il faudra un petit moment pour que l’ordinateur et les machines finissent leur travail. Du moins jusqu’à la fin de cette discussion, j’imagine.
- Plus qu’à attendre. Je déteste attendre, je révèle à mon chef en m’étirant une nouvelle fois le dos.
- Je m’en doutais, m’avoue-t-il en souriant. Alors en attendant, dites moi le nom de votre suspect.
- Si je vous dit que c’est l’agent Lewis, vous me croiriez ?
À son regard, je vois tout de suite qu’il a du mal à me croire. Rien d’étonnant quand on connaît la carrière de Lewis. Aucun blâme ni bévue, comme il me le fait remarquer. Mais j’ai des doutes, car c’est un ami de mon père, et il a tendance à protéger ses amis. Je garde ça pour moi n’ayant aucune preuve pour le prouver et ce n’est pas le sujet. Vient ensuite le mobile. Pour quelle raison Lewis a tué notre homme ? J’ai beau réfléchir, je n’en ai aucune idée. La seule piste que j’ai, c’est le harcèlement. Dans le dossier de notre lieutenant, il est écrit qu’il a subi du harcèlement dans sa jeunesse et depuis, il se bat contre ça. Durant sa carrière, il a protégé les victimes en dénonçant les harceleurs. Mais difficile de le relier à Lewis. Enfin, son état physique, à son âge a-t-il la force de porter un cadavre ? Pour un ancien agent entraîné, je pense que c’est faisable, même si Parker pense le contraire. Pour lui Matt a plus de force, vu qu’il est plus jeune et en bonne santé. Je sens une contradiction dans le fait de mettre Matt, bonne santé et condition physique côte à côte. Comme si ces mots s’entrechoquaient quand on les mettait ensemble. Puis je me souviens de sa maladie génétique et vraiment, j’ai envie de me gifler. Comment je n’y ai pas pensé plus tôt ? J’explose littéralement de joie.
- Mais oui, je saute en l’air en souriant. Merci, vous venez d’innocenter Matt, je souris à Parker en le prenant dans mes bras et le serrant très fort.
Je sens son corps se crisper et je me rends compte de mon geste trop impulsif. Je le relâche tout en m’excusant, même si j’ai toujours ce sentiment de bonheur sur le visage. Contrairement à mon supérieur qui semble perturbé par cette manifestation affective soudaine.
- Vous pouvez m’expliquer votre euphorie ?
- Oui désolée, je dis en séchant mes larmes de joie. Matt a une maladie génétique assez rare. Il ne peut pas porter d’objet de plus de 80kg, à cause de ses muscles du haut faibles.
- Pourquoi il n’en a pas parlé ?
- Il en a un peu honte. Mais enfin on tient quelque chose pour l’innocenter, j’expire soulagée de cette découverte surprise.
Mon soulagement est tellement communicatif, qu’il fait grogner mon ventre dont le bruit ressemble à un tremblement de terre et mes jambes se dérobent me faisant vaciller en arrière. Parker me retient et m’installe sur la chaise derrière moi. En regardant l’heure sur mon téléphone, je remarque que ça fait une heure que je parle sans interruption et ma soudaine explosion de joie n’a pas arrangé mon mal de gorge. Si je force encore, je risque d’être aphone demain, alors qu’il faut encore discuter de la marche à suivre.
- Loin de moi de vouloir briser votre joie, mais ça n’enlève pas les charges contre lui. Il a pu demander de l’aide, à son ami barman par exemple. Et comment prouver l’implication de Lewis ? Pour l’instant, on a rien contre lui et ça ne va pas être facile de l’accuser. Mais avant ça, mangeons un morceau, ça vous va un chinois ? Me demande-t-il.
J’acquiesce de la tête. En attendant qu’il revienne, je m’assoupis sur la table juste pour fermer les yeux un instant. Mais les bras de Morphée m’emportent loin du sous-sol dans lequel je me trouve. Je ne saurais dire pendant combien de temps, je me trouvais dans cette position, mais une voix masculine m’appelle par mon nom, ainsi qu’une main me secouant l’épaule.
- Howard, réveillez-vous. Howard.
Une sensation désagréable se déverse à l’intérieur de moi, comme du dégoût, à l’évocation de mon patronyme. La personne le prononce d’une manière très douce, gentille et avec respect, que j’ai l’impression de la tromper. Il n’y a rien de respectueux à porter ce nom. Pour moi, il représente la sévérité, le déshonneur, mais certainement pas de la fierté. Un froissement de veste me fait penser qu’il y a plusieurs personnes dans la salle, ainsi qu’un léger chuchotement. Je lutte pour ouvrir les yeux, mais un poids énorme et étouffant paralyse mes paupières. C’est alors que la voix change de stratégie, me surprenant.
- Syna.
Tel un enchantement, mes paupières, jusque-là engluées dans du béton, s’ouvrent en grand. Il me faut un certain temps pour m’orienter dans l’espace. Quand mon cerveau reconnecte les neurones endormis, je me souviens où je suis et je laisse traîner mon regard autour de moi. En plus de Parker à mes côtés, les autres membres de l’équipe sont également présents. Bien que la dure journée transparaît sur leur visage, ils sont présentables. Alors que moi, j’ai les cheveux qui s’échappent de mon élastique, un filet de bave au coin des lèvres et mes cervicales endoloris.
- Tenez. Buvez et mangez, ça va vous faire du bien, me dit Parker en me montrant une boite en carton contenant des nouilles sautés et une bouteille d’eau. La nuit va être longue.
- Merci.
Sans attendre, je me jette sur la boisson et engloutie presque la moitié. L’eau rafraîchissante calme ma douleur à la gorge et restaure mes pensées. La nourriture, elle, me redonne de l’énergie et contente mon estomac grognon. Je dévore tout en moins de cinq minutes, que ce soit les nouilles sautées aux légumes, que le reste de crevettes marinées aux piments. Finissant par la boule de noix de coco. Après m’être désaltérée pour enlever le piquant et le sucre de mes dents, je me presse sur l’ordinateur pour voir si les résultats sont terminés.
- Je vois que vous êtes de nouveau opérationnelle, me fait remarquer Parker. Les résultats sont terminés et vous avez raison. On a bien fait un double de la clé. D’après les composants, le matériel utilisés doit être très ancien, car les récents ont des produits chimiques mieux élaborés.
- Et pour l’arme ? Je le presse un peu.
Il n’a pas le temps de parler qu’un bip sonore me vrille les tympans et je clique sur la fenêtre clignotante, espérant enfin trouver l’élément principal pouvant relâcher les soupçons portés contre mon ex. Malheureusement, quand je vois les mots « accès refusés » en gros et en rouge sur l’écran, je pète un câble.
- Comment ça accès refusé !!! Saloperie.
Heureusement que Parker est là pour me retenir et me calmer, car j’étais à deux doigts de balancer mon poing dans l’écran de Kasie. Déjà que j’ai tapé sa machine, si en plus je lui casse son écran, elle va m’interdit définitivement l’accès à son sanctuaire. Cependant, je ne compte pas laisser tomber pour autant et j’envoie un mail à mon contact à l’ATF pour qu’elle puisse retrouver le propriétaire de l’arme pour moi.
- Vous en avez parlé aux autres, je demande à Parker après mettre souvenu qu’ils étaient dans la pièce.
- Oui, pendant que vous dormiez, me répond Parker. Je n’ai pas encore prévenu le directeur. Je voulais qu’on en parle avant.
- Est-ce que je peux m’en charger. Après tout c’est mon idée. J’aimerais lui dire…
- Me dire quoi agent Howard, nous surprend le directeur à l’entrée de la salle. Je peux savoir ce que vous faîtes tous là et pourquoi Bradley est toujours en garde à vue et non incarcéré ?
Après m’être consultée avec Parker, celui-ci accepte de me laisser gérer cette partie. Je me dirige vers le directeur et pour la seconde fois de la journée, je redonne ma théorie. Comme je m’y attendais, il semble sceptique en apprenant le nom de Lewis. Mais il ne peut pas fermer les yeux sur certains éléments étranges et les preuves que l’on vient de découvrir. Pour jouer le tout pour le tout, je sors ma carte maîtresse, que je n’ai pas encore divulguée à Parker. La fierté de l’agence.
- Si Lewis a vraiment tué le marine et que c’est nous qui l’arrêtons. Vous pouvez imaginer la honte que le FBI ressentira en apprenant qu’un de ces illustres agents est un meurtrier. Et le NCIS en ressortira avec les honneurs, j’affirme avec un grand sourire malicieux.
- Et si vous vous plantez ?
- J’en prendrai l’entière responsabilité en démissionnant. Ça calmera le FBI.
Ils n’ont pas eu Gibbs, mais je suis sûre que me savoir sans défense et loin d’eux les contentera.
- Je vous laisse jusque 17 h. Après ce délai Monsieur Bradley sera déféré devant le juge. On est d’accord.
- Parfaitement Mr le directeur.
Soulagée d’avoir obtenu un délai conséquent. Étant déjà minuit, il nous reste toute la journée pour faire des recherches sur Lewis, c’est largement suffisant, à plusieurs. Je retourne pour donner la nouvelle et je partage ma réflexion sur comment le coincer, lorsque Parker met un holà.
- Il est tard. On reprendra demain matin. On se retrouve ici à 8h.
Dépitée d’être coupé dans mon élan, je pars vers les fauteuils dans la salle à côté. On s’en sert pour se détendre lors d’enquête compliquée. Comme celle-ci. Je m’installe avec un oreiller et une couverture. Prête à dormir, le visage de Parker hébété me regarde.
- Je peux savoir ce que vous faîtes ?
- Je m’apprête à aller dormir, comme vous l’avez demandé. Plus sérieusement, j’ai au moins une demi-heure jusqu’à chez moi et j’ai pas la force de conduire. À moins que vous me rameniez chez moi, je l’interroge du regard.
- Ici c’est bien. Dormez, maintenant.
Il s’installe dans l’un des fauteuils, le plus éloigné du mien, comme si être près de moi le mettait en danger. C’est vrai que je lui ai sauté dessus tout à l’heure, mais c’était uniquement sous le coup de l’émotion, pas par pure envie. Il n’est clairement pas mon type d’hommes.
- Je sais que le directeur vous a demandé de me surveiller. Mais vous n’avez pas à torturer votre corps et dormir dans ces fauteuils inconfortables. À votre âge…
- Vous avez un problème avec mon âge, me coupe-t-il. Ça fait deux fois que vous en faites allusions.
La lumière a beau être éteinte, j’arrive à le voir assis sur le siège le regard froncé vers ma direction. Apparemment, j’ai touché un point sensible.
- Non aucun soucis avec votre âge, par contre vous si, vu votre réaction.
Je me retourne vers lui, bien qu’avec le peu d’espace, mes coudes rentrent dans mes côtes rendant la position inconfortable. Il s’est rallongé, toujours le regard vers moi. Il semble plus détendu et amusé par ma réponse.
- Non plus. Je m’apprécie plus maintenant qu’avant. Si je vous dis que j’ai plus de succès, me croiriez-vous ? Me surprend-il car je ne pensais pas qu’il aborderait ce genre de sujet avec moi.
- À cent pour cent. Vous êtes quelqu’un de très séduisant, j’avoue en toute franchise et ne pouvant m’empêcher de l’asticoter, je rajoute en gloussant : pour quelqu’un de votre âge.
Il souffle et se tourne dans l’autre direction comme froissée par ma blague. En le voyant ainsi, je me sens bête d’avoir joué avec lui. Quand j’apprécie une personne, j’aime bien la taquiner, mais mon problème, c’est que je ne sais pas où mettre mes limites. Peut-être que j’ai dépassé la ligne rouge ? Puis, avec les disputes à répétitions, il doit se demander si je suis sérieuse ou si je me moque de lui.
- C’était pour rire, je m’excuse, mais il ne dit rien. Concernant l’âge, sinon je trouve que vous avez du charme. Aucune réaction, peut-être qu’il dort. Parker, je commence tout bas, je m’excuse de vous avoir traité de ripou. Je ne le pensais pas, surtout que j’ai vu que mes propos vous ont blessé.
- C’est oublié, souffle-t-il d’une voix à moitié endormie. Mais c’est vrai, j’ai été blessé par vos mots. J’entends le cuir du fauteuil craquer quand il change de position et il se retrouve de nouveau face à moi. Écoutez, je comprends que vous vouliez aider votre ex et de ne pas être entendu par l’équipe a dû vous mettre au pied du mur. J’aurai peut-être agi de la même manière à votre place. Ne pensons plus à ça et concentrons-nous pour trouver le coupable.
- D’accord. Comment me faire pardonner ? Je lui demande d’une petite voix.
- Simple, obéissez aux ordres.
- Obéir, je répète en faisant rouler le mot sur ma langue. Vous n’avez pas plus simple, je finis par articuler sérieusement.
Et là, un rire cristallin, doux et ensorcelant envahit et résonne dans toute la pièce, me désamorçant tellement, je ne m’y attendais pas. J’en cherche l’origine et il vient droit de la chaise où mon supérieur est allongé. Sa cage thoracique est secouée de spasme et il faut bien une à deux minutes pour qu’elle s’arrête. Je me mets sur les coudes pour voir s’il respire encore, de peur que son rire soudain, lui vaut une crise cardiaque. Je relâche la pression en voyant son torse se soulever et me repositionne pour dormir.
- Dormez bien, Parker.
- Vous aussi, Syna.
Une chaleur inonde mon corps en l’entendant prononcer mon prénom pour la seconde fois. J’enregistre le timbre mélodieux de son rire et sa voix satinée, dans mon subconscient pour m’en souvenir et l’écouter de nouveau pendant les moments difficiles. Car je sais qu’ils seront une source de réconfort et de courage.