Je sors du domicile de ma collègue, troublé par ses mots. Je n’avais pas envisagé que mon comportement pouvait porter à confusion. Il doit y avoir un précédent, au vu de la peur dans son regard et de sa façon de pincer les lèvres. À l’hôpital déjà, la méprise du médecin l’avait fait rougir et bégayer. Elle l’a tout de suite rectifiée avec maladresse, parce qu’elle a été prise au dépourvu, certainement pas par gêne. Sa réaction n’a rien d’étonnant et est compréhensible. Malgré moi, je l’avais trouvée mignonne avec ses joues rougissantes et son air fuyant, comme si elle voulait garder secrètement notre relation pour elle. Par contre, j’avais senti une petite douleur dans la poitrine quand elle a précisé que j’étais son patron. J’aurais préféré qu’elle dise que je suis un collègue ou un ami. Je secoue la tête pour retirer cette idée incongrue. Nos âges ne sont pas compatibles pour une histoire extraprofessionnelle. Il faudrait d’abord qu’elle me fasse confiance pour envisager une relation amicale ou plus, et ce n’est pas gagné.
Quand bien même elle s’est dévoilée un peu aujourd’hui, il ne s’agit que du côté professionnel. Pour les problèmes d’ordre privé, cela risque de prendre plus de temps, ce que je peux comprendre. Nous ne nous connaissons que depuis deux jours et, tant que son animosité envers le fait que j’ai été un agent du FBI reste palpable, elle ne s’épanchera pas. Même si la voir tout garder en elle, ou se barricader devant les autres, m’importune. Je voudrais être là pour elle, devenir une sorte de confident afin qu’elle vide son énorme sac émotionnel. Je suis presque sûr qu’il doit être aussi lourd que mon sac de bowling rempli avec mes trois boules de 6,4 kg. Peut-être même plus.
Peut-être que lui pourra m’éclairer sur son passé au FBI ?
Alors que je me demandais si faire des recherches offenserait ma collègue, les rideaux de la maison face à la sienne se meuvent dans un rythme lent et une ombre s’éloigne de la fenêtre. Sa voisine est un peu trop curieuse à mon goût, mais Howard ne semble pas s’offusquer. Au contraire, d’après l’interaction de tout à l’heure, son comportement était naturel. Je ne sais pas ce qu’elles se sont dit, mais quand elle est revenue, elle était plus détendue ou soulagée. Elle a dû lui expliquer notre relation pour éviter que sa voisine ne se méprenne sur notre nature. Sûrement par égard pour les rumeurs et à mon encontre.
Au lieu de monter dans ma voiture, mes pieds me dirigent vers le domicile de cette vieille femme. Bien qu’elle ait déjà été interrogée, je ne fais rien de mal à reposer des questions sur cet individu. Des informations peuvent revenir après coup et, comme Howard a coupé court à la conversation pour ne pas m’inquiéter, cette femme a peut-être d’autres choses à dire. C’est juste de la déformation professionnelle, et non parce que je m’inquiète pour elle. Je suis juste consciencieux dans mon travail. C’est tout.
Je sonne pour avertir ma présence et quelques minutes plus tard la porte s’ouvre.
- Désolé de vous déranger à cette heure tardive, mais j’aimerais vous poser des questions sur l’individu qui rôde autour de la propriété de votre voisine.
- Entrée, avant qu’elle ne nous voit, dit Mme Jerkins en s’éloignant de la porte. Du thé ?
- Ne vous sentez pas obligé de...
- Je fais justement chauffer de l’eau, alors une tasse de plus ou de moins.
- Bien. Volontiers alors.
- Installez-vous sur le canapé, j’arrive avec les boissons. Et ne faites pas attention au bazar.
Suivant ses directives, je pénètre dans la pièce située à gauche de l’entrée. Des cartons fermés sont empilés les uns sur les autres et la salle, vidée de son contenu. Il ne reste plus que les meubles ; le reste de la décoration doit se trouver dans leur emballage respectif. Le bruit d’un plateau que l’on pose sur la table me fait me retourner.
- Vous lui avez dit pour le déménagement, je l’interroge tout en prenant la tasse de thé brûlante.
- Pas encore. La décision s’est faite rapidement. Ma fille veut que je vienne vivre chez elle pensant que je suis trop âgée pour vivre seule. Alors que ça fait plus de vingt ans que je vis ici et il y a tellement de souvenirs avec mon défunt mari entre ces murs, soupire-t-elle la voix enrouée par l’émotion.
- Je peux comprendre votre fille. Moi-même, mon père habite près de mon domicile, dans une résidence pour senior, afin d’être là s’il a besoin de moi. En tout cas, vous allez beaucoup lui manquer. Elle semble vous apprécier.
- Oh, je suis sûre qu’elle sera contente que la fouineuse du quartier s’en va, plaisante-t-elle avant de reprendre son sérieux. Elle aussi, elle va me manquer. Son visage épanoui fixe un point invisible, comme si elle se remémorait chaque instant passé avec elle. Depuis la mort de mon mari, je me sentais seule. J’avais une amie, qui est malheureusement décédée, mais comme elle habitait dans la ville voisine, nous ne nous voyons qu’occasionnellement. Syna a emménagé il y a cinq ans et je l’ai tout de suite trouvée sympathique. Elle prenait le temps d’écouter les petites anecdotes sur ses voisins ou les histoires sur mon mari sans montrer de l’indifférence. Par contre, elle n’a jamais osé me parler d’elle ou de ses problèmes, ébruite-t-elle dans un souffle peiné. Désolée, vous n’êtes pas venue pour entendre les déboires d’une vieille femme.
- Au contraire, ça m’a permis de voir qu’elle peut souffler après le travail. Un instant, je dois prendre cet appel, je lui dis en sortant mon téléphone de ma veste.
Mon téléphone n’arrête pas de vibrer depuis tout à l’heure. Je sais de qui vient l’appel : de ma compagne. Suite au malaise de Howard, j’ai annulé notre sortie, lui précisant que j’étais retenu au travail. Ce qui n’est pas faux. La santé et le bien-être des agents sous ma supervision sont ma priorité. Je lui avais dit au début de notre relation et elle avait accepté de passer au second plan dans ces moments-là. Mais c’est vrai qu’il s’est passé plusieurs jours sans que nous nous voyions. Elle commence à me manquer, bien que, depuis deux jours, une autre femme à queue-de-cheval occupe toutes mes pensées. Pas de façon romantique, je me presse de préciser, comme si j’avais besoin de me rassurer sur mes propres sentiments. Alors qu’il ne s’agit que de mon côté protecteur ou, comme elle aime le dire, chevaleresque. Un peu comme un père et sa fille. Non. Sans comprendre ce qui me déstabilise, je trouve que quelque chose cloche dans cette phrase et je doute qu’elle apprécie que je la voie dans ce sens-là.
Je sors dans le couloir pour avoir de l’intimité et ne pas déranger l’hôtesse de maison. J’aurais pu laisser le répondeur prendre le relais, mais je dois me rattraper de l’avoir délaissé pendant quelques jours. Je finis par décrocher et sa voix douce remplit mes oreilles de murmures croustillants, voire un peu coquins. Des paroles qu’il vaut mieux entendre seul chez soi.
- Désolée d’interrompre ton joli monologue, chérie, mais je suis encore au boulot. Oui, je sais. Toi aussi, tu me manques. Je te rappelle quand je suis chez moi. Bisous.
À peine suis-je retourné dans le salon qu’un regard réprobateur me pénètre, me juge et me suit jusqu’à ce que je m’asseye sur le fauteuil. J’ai l’impression de me retrouver en face de mon vieux maître d’école qui me prenait à partie après avoir fait une bêtise. J’attends, en déglutissant, qu’elle crache les mots qu’elle hésite à balancer, avec la certitude qu’elle se trompe quelque part.
- Syna sait que vous avez une femme dans votre vie ? Envoie-t-elle sans prendre de gant.
Déjà, elle doit avoir l’ouïe fine pour savoir que j’étais au téléphone avec une femme. Ensuite, comme je m’en doutais, il y a une méprise sur ma relation avec sa voisine. Enfin, j’ai envie de lui dire que ça ne la regarde pas, mais ses yeux me foudroient tel le laser d’un sniper et je n’ai pas envie de me mettre à dos la voisine de ma collègue. Par pure stratégie. Connaissant la dame, elle ira tout raconter demain à Howard. Alors, autant éviter une nouvelle querelle avec elle.
- Je ne pense pas, mais vous vous méprenez. Il n’y a rien entre ma collègue et moi. Je suis même sûr qu’elle vous l’a dit quand elle vous a ramené chez vous. Je l’ai raccompagné, car elle avait fait un malaise et parce que je m’inquiète pour elle. Comme vous l’avez souligné tout à l’heure, elle ne parle jamais d’elle et n’a pas évoqué l’intrus que vous avez vu la veille et aujourd’hui. Alors, si vous me parliez de lui.
Il commence à se faire tard et je ne veux pas importuner cette femme encore plus longtemps. J’ai encore une demi-heure de route jusque chez moi et un coup de fil. Deux coups de fil, plutôt, à passer. Et je ne voudrais pas qu’elle voie que je traîne dans son quartier.
- Comme je l’ai déjà mentionnée à Syna, je n’ai pas bien vu l’individu. Il portait un sweat à capuche et il était très prudent, toujours le regard rivé vers le bas. Je ne peux même pas vous dire si c’est un homme blanc ou de couleur. Désolée de ne pas vous aider plus que ça.
- Rien que le signalement de ce type nous aide beaucoup. Il arrive que des images ou de nouvelles informations peuvent revenir après un certain temps, alors je suis venu vous interroger. Tenez, voici mon numéro, je lui tends ma carte. Si vous le revoyez ou qu’un élément vous revient, même insignifiant, n’hésitez pas. Vous déménagez quand ?
- À la fin de la semaine. Mais en attendant, je reste alerte et je vous préviens de suite s’il revient.
- Bien, je ne vais pas vous importuner plus longtemps. Merci de m’avoir reçu aussi tard.
Elle me raccompagne vers la porte, toute joyeuse d’avoir eu de la compagnie. Ce qu’elle ne tarde pas à confirmer quand nous arrivons à sa porte.
- Oh, ça m’a fait plaisir de parler avec un homme aussi charmant que vous. Si j’étais plus jeune, je ne me serais pas gêné pour vous draguer. Syna a bien de la chance de vous côtoyer tous les jours.
Elle me fait un clin d’œil pour accentuer ses propos. Je reste pantois, ne sachant jamais comment réagir à ce genre d’intérêt pour ma personne ni à leur soudaineté. Se faire draguer par une femme de quatre-vingts ans et des poussières n’arrivait pas tous les jours. Mais je dois bien dire que cela flatte mon égo et booste ma confiance en moi. Alors, je la remercie avec un sourire chaleureux et lui souhaite un bon déménagement.
De retour chez moi, je me réchauffe un truc vite fait qui traîne dans mon congélateur depuis un moment. En attendant que le repas soit cuit, je pars sous la douche en repensant à ma collègue. Les odeurs de sa cuisine avaient l’air appétissantes. Rien que de me souvenir des saveurs du poivron et de l’oignon qui cuisent, mon ventre cri famine.
Au moment où je sors une serviette sur les hanches et l’autre sur les cheveux, la sonnerie du four m’annonce que la pizza est cuite. Je l’éteins, avant de partir me mettre dans une tenue plus confortable. Ma nourriture me juge de ne pas manger sainement et mon estomac me gronde de le nourrir avec du gras, alors qu’il y avait un bon repas quelques minutes plus tôt. Enfin, elle voulait que je parte vite de son domicile, pas sûre qu’elle aurait accepté de me partager son repas, même si je me serais mis à genoux devant elle. Cette scène me fait sourire. La dernière fois que je me suis agenouillé devant une femme, c’était pour lui demander sa main.
Repenser à mon mariage défectueux me rend sentimental. Je ne sais toujours pas pourquoi elle a voulu divorcer. Nous étions heureux, avec une complicité fusionnelle. Enfin, c’est ce qui me semblait. Y repenser ne fera pas changer les choses. Ce sont les aléas de la vie.
Je me ressaisis. Il est tard et si je pars dans une introspection de ce qu’est ma vie sentimentale, je serai toujours là demain matin. J’ai promis à ma douce de l’appeler, mais avant, je dois passer un coup de fil d’un ancien collègue. S’il n’est pas en train de dormir.
- Fornel, c’est Parker. Je ne te dérange pas ?
- J’allais me coucher, bougonne-t-il. C’est par rapport à ton poste au NCIS ? Ils vont t’accepter. Laisse leurs le temps.
- Tout va bien de ce côté-là. Enfin, sauf avec Syna Howard. Elle vient de revenir et depuis, c’est dispute à répétition.
- Syna est revenue et elle ne m’a même pas prévenu ! S’offusque Tobias Fornel. Je passerais la saluer un jour, se murmure-t-il à lui-même comme si je n’étais pas là. Que veux-tu savoir ?
Trop de choses.
Pour l’instant, je vais me contenter de connaître son passé au FBI. Je prends des risques d’empiéter sur le sujet qu’elle refuse d’aborder, mais je maintiens que sans cet élément, notre collaboration restera au point mort.
- Son passé au FBI, je commence avant d’être interrompu par la voix de Fornel devenu plus énergique.
- Houla ! Si tu veux éviter de te disputer avec elle, alors ne cherche pas à savoir. Elle a horreur que l’on se mêle de ses affaires. Alors arrête de poser des questions, sauf si avoir un couteau sous la gorge est ton kiffe.
- Tu parles comme si tu en avais fait les frais !
- C’est une métaphore, mais quand j’ai voulu lui poser des questions, son regard m’a littéralement transpercé et j’ai compris qu’il ne fallait pas l’emmerder avec ça.
Ce regard-là. Celui qu’elle m’a balancé deux fois en deux jours. Rien que d’y repenser, j’en ai des frissons. Il était tranchant, aiguisé comme une lame, mais pas que. J’ai vu au plus profond de ses yeux, d’un bleu ressemblant à un saphir, un trouble venu de ses tripes, défensif, comme si la violence dans son regard était la seule manière pour elle de se protéger. Que lui est-elle arrivée pour qu’elle se prémunisse de la sorte ?
- J’en ai fait les frais aussi, deux fois.
- Ha ha. Qu’as-tu fait pour l’énerver à ce point ?
- Je l’ai comparée à son père. Mais je ne savais pas que c’était un sujet sensible, je rajoute rapidement comme si je voulais prouver que ce n’était pas ma faute.
- Eh bien ! Tu as de la chance d’être encore en vie. Le seul conseil que je peux te donner, c’est d’attendre qu’elle te fasse confiance et qu’elle juge le moment opportun pour s’ouvrir à toi. Elle le fera, sois patient.
- Elle s’est ouverte à toi ou à Gibbs, je demande pour savoir si je risque d’attendre longtemps.
- Oui, mais ça a pris des mois, m’apprend Fornel, ce qui ne me rassure pas. Par contre, aucun de nous deux ne te dira ce qu’il en est. On a signé un contrat de non-divulgation. Alors je préfère me retrouver en face d’un fauve, plutôt que de trahir la confiance de Syna.
- Pas étonnant d’elle, je souris en l’imaginant avec une plume et une feuille blanche en train de marchander leur silence. Bien, je vais prendre sur moi, alors. Bye.
Je raccroche sans les informations que je voulais connaître, mais avec une feuille de route à suivre. À partir de ce jour, je me promets de ne plus m’intéresser à sa vie privée, jusqu’à ce qu’elle s’ouvre d’elle-même.
Comme promis, je téléphone à ma compagne avec qui les conversations enflammées sont délicieuses et comblent mon manque d’elle. Pourtant, mon esprit n’arrête pas de se focaliser sur ce que je peux faire pour que ma subalterne me fasse confiance.