Si mes instructeurs avaient connaissance de ma façon de balayer les procédures et tous les enseignements qu’ils m’ont inculquée d’une simple gifle, ils me retireraient directement mon badge. Car je fais tout ce qu’il ne faut pas faire. Changer de route pour aller au boulot ? Je prends la plus rapide. Diversifier les endroits pour faire mon sport matinal ? Je reste fidèle aux berges du Potomac. Normalement, je devrais changer d’itinéraire et de parcours de course une fois par semaine, mais je suis une personne routinière qui se sent perdue quand on modifie juste un élément de son planning. Alors je compense mon petit contournement des règles de sécurité, par ma vitesse de réaction et ma force physique. Donc revenir courir deux jours après qu’un fou m’ait photographié et où j’ai failli rencontrer le capot de la voiture de mon chef, ce n'était pas vraiment judicieux. Même mon partenaire de course, et accessoirement garde du corps auto-proclamé, a essayé de me faire changer d’avis, en insistant sur la sécurité ou encore le changement d’air, mais mes arguments étaient plus éloquents ou bien, c’est la menace de sauter de la voiture en marche qui l’en a dissuadé, aller savoir. Fuir la queue entre les jambes ne fait pas partie de ma politique. Continuer ma petite vie comme si rien n’était arrivé, afin de lui montrer que je ne ressens aucune peur. De plus, le cadre est idéal pour se cacher ou tenir une embuscade. Et je crois sincèrement qu’à deux, on réussira à maîtriser un mec dont la dernière activité physique, c’était de récurer les casseroles de la prison.
Je me retourne pour voir si mon compagnon était toujours en vie, après vingt minutes de courses sans interruption. On ne voit pas l’effort sur son visage comme si ce n’était qu’une promenade de santé. J’ai peut-être sous-estimé ses capacités en baissant mon rythme de foulé. Je trottine à reculons en attendant qu’il me rattrape, sourire aux lèvres, lorsqu’une grosse rafale de vent me fait vaciller et secoue ma queue-de-cheval me l’envoyant s’écraser sur mon nez. Le temps commence à tourner et d’épais nuages menaçant s’accumulent à l’horizon, annonçant de la pluie pour le reste de la matinée.
- On va devoir écourter la séance, je lui signale en regardant le ciel.
Je reporte mon attention vers son visage qui montre une petite gêne, bien qu’imperceptible.
- Un problème ?
- Non, juste une petite gêne aux genoux, m’informe-t-il en s’étirant les jambes.
- Pourquoi vous ne me l’avez pas dit ? J’aurais ralenti le rythme.
- Parce que vous aviez l’air heureuse, dans votre élément et je ne voulais pas vous ralentir.
- C’est vrai que j’aime courir, mais pas au détriment de mes partenaires ! La prochaine fois prévenez-moi ! On dirait que je ne suis pas la seule à dissimuler certaines vérités.
Pour accentuer mes propos, je prends une tête boudeuse juste pour le taquiner. Il tombe dans le piège en me disant qu’il me préviendra la prochaine fois.
Alors, il y aura une prochaine fois ?
Ce simple constat m’enthousiasme, dessinant un large sourire sur ma face et je me remets en route toujours à reculons sans prendre en compte mon entourage. Pour la simple raison que Parker semble hypnotisé par mon expression et que je n’ai pas envie de détourner le regard.
- Attention !!!
Les bras de Parker saisissent mes épaules et m’attirent vers lui d’une manière fluide et puissante. La facilité dans son geste me surprend, enfin, c’est surtout sa soudaineté. Tout se passe si vite que je n’ai pas le temps de comprendre, que je vois Parker crier sur un cycliste qui a apparemment failli me renverser.
Toujours dans ses bras, je le remercie avant de m’éloigner un peu gênée de cette promiscuité. Je calme mon organe qui palpite dans ma poitrine au point de vouloir en sortir et zyeute vers mon sauveur pour juger sa réaction. Ses pommettes se teintent d’un léger rose, il recule de quelques pas tout en se raclant la gorge et fuyant mon regard. Je m’amuse à le voir embarrassé, surtout après la mésaventure quand il est venu me chercher. Je pense que se prendre dans les bras l’un de l’autre n’est rien, sauf s’il m’imagine dans la même tenue, et là, je comprends son embarras. Mon esprit implante sournoisement cette image dans mes yeux et une chaleur embrase mes joues à la vitesse de la lumière. Je n’ai qu’une seule envie, c’est de sauter dans le lac pour refroidir mon corps et noyer cet esprit vicieux.
Deux heures plus tôt
Ce matin-là, tout s’est déroulé comme d’habitude. Le réveil à l’heure après une nuit sans agitation, premier café bu, j’ai même le temps de lire un peu avant ma douche. Enfin, c’était sans prendre en compte l’arrivée en avance de mon supérieur. Lorsqu’il sonne à ma porte, je suis toujours en train de me battre avec ma crinière, une simple serviette pour vêtement. J’hésite à finir de me préparer avant de lui ouvrir, mais j’en ai encore pour quelques minutes et je ne voulais pas qu’il attrape froid, à cause d’une fausse pruderie. Il m’était déjà arrivé de changer ma chemise tâchée de café à mon bureau, devant mes collègues. De la stupéfaction s’était emparée de leur visage, pensant que j’étais du genre pudique, alors que je n'en avais rien à faire qu’ils découvrent la couleur de mon soutien-gorge. Ça ne dérangeait pas quand un collègue masculin faisait rouler ses pectoraux devant l’assemblée, alors je ne voyais pas pourquoi en étant une femme, je devrais me cacher.
J’ouvre la porte en grand devant un Parker soufflant sur ses mains pour les réchauffer. Je m’écarte pour le laisser entrer et referme la porte. Une odeur fraîche et mentholée découle de lui entrant en conflit avec la mienne chaude et florale.
- Désolé je suis un peu… en avance, me dit-il détournant le regard prenant enfin conscience de ma tenue.
- J’en ai pour quelques minutes. Je dois finir de dompter ces trucs qui me servent de cheveux, j’insinue en empoignant la moitié de cheveux non coiffés. Vous pouvez patienter dans le salon ou bien prendre un café. Vous savez où est la cuisine.
Son expression se détend, plus aucun signe de surprise ou de gêne ne se trouve en lui. Le fait de me comporter normalement a dû lui faire prendre conscience de mon insensibilité à cette situation incongrue. Après avoir terminé avec mes cheveux, je me dirige vers ma chambre, qui se trouve juste à côté de la salle de bain. J’enfile en vitesse mon legging et mon t-shirt à manches longues et rejoints mon invité dans la cuisine, où il était en train de se servir une tasse de café.
- Il est encore chaud ? Je demande tout en mettant mes baskets.
- Oui, vous en voulez une tasse ?
- S’il vous plaît, je m’installe sur le tabouret de mon îlot de cuisine, comme si j’étais chez lui et non chez moi. Merci, j’ajoute après qu’il m’ait donné la tasse. Vous pouvez me passer le sucre et la crème.
- Vous avez bien dormi ? S’enquiert-il en me passant les objets en question.
- Comme un bébé. Pas de visions, pas de cauchemars.
- En tout cas, vous avez l’air reposé.
C’est agréable de discuter de nouveau de beau matin avec quelqu’un. Après trois ans à les passer avec ma mère, j’ai senti de la solitude à mon retour. Pourtant, j’ai passé une majeure partie de ma vie seule. Comment ai-je fait après avoir rompu avec Matt et nos trois ans de vie commune ? Je me suis sûrement jetée dans le boulot pour oublier ses larmes et le dégoût envers moi-même. Puis il y a eu mon accident. Maintenant, j’ai l’impression qu’il manque une présence à mes côtés. Comme j’aimerais que ces discussions deviennent quotidiennes. Avoir un ami avec qui partager un petit-déjeuner, tout en riant et en oubliant les mauvais côtés. Se sentir vivante. Si je n’avais pas déménagé à l’autre bout de la ville, je verrais plus souvent mes deux amies, mais on ne peut pas résister à un coup de cœur, quand il te prend par surprise et qu’il te retient jusqu’à ce que tu signes les papiers.
Je l’observe attentivement, enfin ses vêtements pas lui en particulier. Il est vêtu d’un ensemble de jogging de couleur sobre, qui met en valeur son teint pâle et ses cheveux blancs. Sa barbe est toujours aussi bien taillée. Une envie d’y glisser mes doigts afin de savoir si elle est aussi douce au toucher que le visuel laisse paraître. Je me fige sur place surprise par cette pensée. De base, les hommes barbus sont filtrés directement par mon cerveau, à tel point que je n’ai jamais eu un simple ami avec une moustache ou comme Parker, un collier de barbe. Que ce soient mes crushs adolescents, les collègues de mon père ou encore mes ex, tous étaient imberbes. Ma tolérance : une barbe de trois jours qui pique et qui gratte. Alors je ne comprends pas cette soudaine lubie, venue d’on ne sait d’où. Sûrement, parce que je ne peux ignorer mon chef, donc mon esprit est focalisé sur cette partie qui cache un menton large et peut-être même des fossettes.
- Je vois que vous avez troqué votre costume pour une tenue plus sportive, lui faisant part de mon analyse avec un ton humoristique.
- C’était dans le contrat, il me semble, s’amuse-t-il à son tour.
- Le contrat ?? je m’esclaffe. Je ne me rappelle pas d’en avoir signé un. Je reprends mon sérieux et lui pose une question pour en apprendre plus sur lui. Vous courez ?
- De temps en temps. Mais pas aussi assidue que vous.
Il dépose sa tasse dans mon évier, après l’avoir rincée, avec tellement d’aisance qu’on dirait qu’il vit ici. Je décrispe mes épaules en le voyant se retourner, au lieu de prendre l’éponge et de commencer à la laver. Je le rejoins pour déposer également ma tasse. La vaisselle attendra bien mon retour ce soir.
Le soleil commence à poindre sur ma baie vitrée indiquant qu’il est temps de partir si nous voulons éviter les premiers bouchons. Je pense à mettre des croquettes pour le chat errant qui a pris possession de mon jardin et nous sommes partie pour une nouvelle journée trépidante.
Retour au présent
Juste le temps de mettre mon sac à côté de mon bureau, que le téléphone sonne. La transpiration perle sur mon cou et colle mes cheveux sur mon crâne, j’ai envie d’une bonne douche, mais je ne peux pas me permettre de ne pas prendre cet appel. Je réponds dans l’espoir d’avoir des informations sur l’alerte que j’ai émise hier.
- Howard, je réponds d’une voix neutre.
J’utilise mon nom de famille uniquement lors d’échanges professionnels ou pour tout ce qui ait a trait à l’administratif. En-dehors de ça, je préfère m’adresser avec mon prénom, n’étant plus une Howard et surtout, je ne veux pas que mon père tire profit de ma réputation, quand bien même nous ne travaillons plus dans la même agence.
La voix masculine de l’autre côté du fil m’informe que la voiture du suspect a été retrouvée calciné, avec son conducteur, à une cinquantaine de kilomètres de DC. Je peste à l’intérieur de moi d’apprendre qu’il soit mort. Sans lui plus aucune piste sur la raison qu’il l’a poussée à s’en prendre à moi ou encore au versement sur son compte bancaire. Il reste un mince espoir que ce ne soit pas lui dans la voiture, mais une tierce personne, pour se faire passer pour mort et échapper à la police. Je croise les doigts même si je n’ai jamais eu de chance dans les jeux de loterie.
Les autres ne sont pas encore arrivés et Parker est actuellement en train de se prélasser sous une douche bien chaude. Le veinard. En revenant de notre footing, nous avons pris un chemin différent. Depuis que je lui ai parlé de ma peur des rumeurs, il est plus consciencieux sur ce genre de chose. Je lui en suis reconnaissante, mais il ne faudrait pas que sa tourne à la parano, pour ne pas créer l’effet inverse. Alors il est passé par le garage qui mène directement aux vestiaires et de mon côté, par les escaliers de l’entrée principale.
Le temps de décider si j’attendais Parker ou si j’allais prendre ma douche, qu’il arrive frais comme un paon, libérant une odeur boisée autour de lui.
- La police a retrouvé la voiture de Mike Scott complètement calciné avec un passager, à cinquante kilomètres d’ici, je l’informe de la nouvelle. J’en ai juste pour cinq minutes.
- Allez-y. Je briefe l’équipe quand ils arriveront.
Sans demander mon reste, je file en direction des douches avalant les marches quatre par quatre. Je ne prends pas le temps de goûter à la saveur de l’eau qui revigore mon système, que je suis déjà prête. Il ne me reste plus qu’à faire mon nœud de cravate. Comme je peux le faire les yeux fermés, j’en profite de la nouer durant mon retour à mon bureau.
Lorsque j’arrive dans l’open space, l’ambiance est plus animée et un café prône sur mon bureau. Je le prends avec méfiance, mais après avoir senti l’odeur de la crème et du sucre, je me délecte du merveilleux liquide chaud. Contrairement à celui d’hier.
Après un moment amical où mes collègues prennent de mes nouvelles et sont ravis de me voir en forme, je suis suspendue aux lèvres de Parker. Avec l’équipe, nous discutons de la marche à suivre : y aller bien que c’est hors de notre juridiction ou d’attendre le compte-rendu de la police. Torres et moi votons pour y aller, McGee et Knight contre. Il ne reste plus que notre chef à prendre une décision. Dans mon for intérieur, j’espère qu’il se rangera à mon avis pour enfin avancer dans cette affaire. Pour l’inciter, je lui dis qu’il s’en est pris à un agent du NCIS, que l’on trouvera peut-être d’autres indices et que je prends l’intégralité des conséquences si le directeur l’apprend.
- Bien prenez vos affaires, on y va, finit-il par dire.
- Vous êtes sûr ? Je redemande en en croyant pas mes oreilles.
- Si je dis non, vous irez de votre côté quand même. Je préfère vous avoir à l’œil.
- Vous commencez à me connaître à ce que je vois, j’atteste en prenant mon sac. J’espère juste qu’on arrivera avant l’agence en F.
Pourquoi ai-je évoqué l’agence en F maudite ? Le lieu de l’incendie est rempli de voitures de police, pompiers, mais également des grosses berlines noires de l’autre agence. Rien que de voir les vestes avec l’inscription des initiales FBI, me donne envie de rester dans la voiture. Est-ce que je prends le risque d’espérer que la personne en charge soit un des agents qui m’apprécie ?
- Qu’est-ce que vient faire le NCIS sur une scène de crime du FBI ? Lance un agent à peine que Parker et moi avons franchi le bandeau jaune.
Cette voix grave, horripilante dans la façon de laisser traîner les syllabes longues, méprisable dans son ton supérieur quand il s’adresse aux autres et détestable quand on connaît son propriétaire. Je me fige sur place et n’ose aucunement tourner ma tête vers l’origine du bruit. De tous les agents que compte l’agence de Washington, il faut que je tombe sur mon pire cauchemar. Avec mon père, c’est l’une des personnes qui m’a poussée à quitter le FBI. Si on me donnait l’autorisation de le tuer, je le ferais avec plaisir. Ce serait simple s’il n’avait pas été au FBI, je serais peut-être restée. Blaise Sullivan, de son nom, est l’Américain typique et adulé. Il descend d’une famille politicienne très conservatrice et influente. Tout le monde, qu’il a baigné dans la politique ou pas, a déjà entendu le nom Sullivan. Principalement, car les journaux avaient toujours un article en première page sur eux. Corruption, pots de vin ou encore prostitution. Sauf le fils. Son nom n’est sorti dans aucun scandale et les fans du clan Sullivan le considèrent comme le renouveau plus humain et juste. Je pense surtout qu’il a dû faire pression pour éviter que les dits scandales ne sortent. Même si je n’ai aucune preuve. Sa deuxième carte maîtresse est son physique avantageux. Grand, blond, toujours souriant et s’évertuant à redorer le blason de sa famille. Le gendre idéal d’après un magazine pour femme de plus de cinquante ans. Mais ce n’est que manipulation, derrière son sourire se cache un poison encore plus mortel que celui du serpent le plus venimeux sur terre. Charmeur et joueur, de nombreuses femmes en ont fait les frais et ont décidé de changer d’agence. Enfin, tout ça remonte à vingt ans, peut-être qu’il s’est assagi depuis.
- Mais c’est la fille Howard, chante-t-il en me reconnaissant. Tu es venue pour me piquer le cadavre.
- Je suis juste venue vérifier que c’était bien lui. Mais au vu de l’état de son corps, il va falloir attendre l’autopsie.
- Pourquoi le NCIS le recherche ? Il ne s’en est pas pris à la Navy pourtant.
- Il a failli tuer l’un des nôtres, j’envoie agacée de toutes ses questions.
J’évite de dire que je suis la dite personne, car il n’a pas besoin de le savoir et je ne voudrais pas qu’il s’extasie du fait que quelqu’un cherche à m’éliminer.
- Je dirige l’enquête, je pourrais partager les informations avec vous.
C’est trop beau.
- Les conditions ? Je le toise droit dans les yeux.
Un large sourire effile ses lèvres déjà fines, procurant chez moi une réaction allergique qui se résume en des frissons horrifiques de la tête au pied. Il n’a pas changé.
- Et bien, on pourrait ranger la hache de guerre. Ces enfantillages ont assez duré. À l’époque je n’étais qu’un jeune con, ambitieux et jaloux. Je regrette tellement mon comportement. Il est temps d’agir en adulte, finit-il par dire en me présentant sa main.
La stupéfaction envahit tout mon être. Je ne m’attendais pas à ce qu’il s’excuse de son comportement, ni à le reconnaître, et devant témoin en plus. Mais je ne suis pas dupe, ce n’est qu’une stratégie pour redorer sa réputation et surtout endormir ma méfiance. Je vais jouer le jeu, seulement pour les résultats de l’enquête.
- Je suis d’accord, j’acquiesce en serrant sa main avec vigueur qu’il me renvoie. Il est temps de passer à autre chose. Après tout, c’est un peu grâce à vous que je suis arrivée là où j’en suis.
- On pourrait faire comme à l’époque, se tutoyer. Pour repartir sur de bonne base.
- N’en demandez pas trop. J’attends votre rapport, je dis en insistant sur le vouvoiement.
Dans la voiture en route vers l’agence, le silence entre Parker et moi est palpable. On dirait qu’une question lui brûle les lèvres, mais qu’il n’ose pas la confesser. Suis-je si difficile à aborder ? Pourtant, depuis ce matin, l’ambiance entre nous est plutôt détendue, contrairement au début. Je laisse défiler le paysage, lui laissant le temps de formuler sa demande. Dix minutes plus tard, ne supportant plus cette tension étouffante, je prends les devant pour lui sortir les doigts du nez.
- Vous allez la poser cette question à la fin ? Je le presse un peu. Ça devient étouffant. Vous n’avez pas peur de moi quand même ?
- Non, mais c’est un peu personnel comme question. Je ne sais pas si, hésite-t-il à poursuivre.
- Je vous écoute que voulez-vous savoir sur moi ? Je quémande intriguée par toute cette cérémonie.
- Il s’est passé quelque chose entre l’agent Sullivan et vous ? L’air était assez électrique, j’ai cru que vous alliez vous entre-tuer.
Je crois que c’est la première fois que mes yeux sont écarquillés à tel point qu’ils pourraient tomber de leur orbite. Insinue-t-il qu’on a eu une relation extra-professionnelle ? J’hésite entre rire ou vomir. Mais la troisième option semble plus appropriée : l’offense.
- Ne m’insultez pas, j’ai des valeurs. Et l’agent Sullivan n’en fait pas parti ! Je siffle entre mes dents. Et puis je ne sors pas avec des collègues. C’est un de mes principes.
- Je vois. Désolé de vous avoir offensez, s’excuse-t-il.
Le ton employé montre qu’il est sincère et je pense sincèrement qu’il l’est. Mais étant susceptible, je ne vais pas lui accorder mon pardon facilement.
- Vous pouvez. Bon sujet clos. Je ne veux plus entendre son nom en ma présence.
- Ça va être dur, vu qu’on a une enquête conjointe, me rappelle-t-il comme si j’avais oublié les dernières minutes.
- Seulement pour connaître l’identité du macchabée et savoir l’origine de l’argent. Après ça, c’est bon débarras, je dis en claquant les mains l’une contre l’autre, comme si de la saleté dégoûtante et collante s’y était accumulée.
- Alors que vous avez fait un premier pas vers la cordialité.
J’aurais voulu contenir se rire qui secoue l’intégralité de mon corps, mais il est tellement spontané que c’était impossible. Comme si on pouvait demander à un carnivore de choisir le seul brin d’herbes au milieu d’un troupeau d’herbivores. Loin de moi de me moquer de lui ou de sa remarque un peu pertinente, quand on ne connaît pas mon passé avec l’agence. Mais à ma connaissance, il ne sait rien, ou il joue bien les ignorants. Je redeviens maître de mon corps, même si rien que d’y penser des élans se répandent encore tout le long.
- Désolée. C’est pas contre vous. Mais ce n’était que du bluff. Un moyen pour qu’il améliore son image. Bref aucun de nous deux n’a pris cette poignée de main au sérieux. À part vous, je souligne avant de continuer : en tout cas, merci pour ce fou rire, ça a fait ma séance d’abdos de la semaine.
- Je l’avais remarqué aussi. Je voulais juste souligner le fait d’avoir fait un pas en avant. Les gens peuvent changer.
- J’aimerais tellement mettre une partie de mon passé de côté et aller de l’avant. Arriver à pardonner, mais c’est au-dessus de mes forces. Un jour peut-être.
- Qu’est-ce qui s’est passé… commence-t-il mais s’arrête lorsqu’il voit ma main lui signifiant de ne pas s’aventurer plus loin.
À peine arrivée à l’agence, je m’enfuis vers le seul lieu qui apaise mes nerfs. La salle d’entraînement. Respirer l’odeur des tapis de sol et entendre le craquement du parquet sous mes pieds, me détendent grandement. Bien plus qu’un chocolat chaud ou une sucrerie. Ce qui est assez étrange, quand on sait mon addiction au sucre. Mais frapper quelque chose, car c’est ce qu’il est question ici, vide ma tête et me tient en forme, toujours prête à me servir de mes pieds et poings, si je finis désarmée. Et puis c’est ça ou rendre l’intégralité de mon petit-déjeuner dans la salle collective. Quand Jess arrive dans la salle, je suis en train de défoncer le sac de frappe en imaginant Sullivan et qu’est-ce que c’est jouissif.
- Je ne sais pas ce qu’il t’a fait, mais ce pauvre sac ne le mérite pas, sourit Jessica en s’avançant vers moi. Le directeur veut te parler. Tu devrais vite y aller. Maintenant, insiste-t-elle en ne me voyant faire aucun mouvement.
- Tu sais pourquoi, je retire les gants de boxe perplexe.
Elle me fait non de la tête et me dit juste que c’est urgent. Je la laisse là et je cours en direction du bureau du directeur. Normalement, j’aurais dû passer sous la douche avant, mais vu que c’est urgent. Je renifle l’odeur émanant de mon t-shirt, la transpiration est soutenable si on ne me colle pas trop près, mais je ne pense pas que le directeur s’y risque. J’ai eu la lucidité de prendre une serviette avec moi, pour enlever le plus gros de la sueur qui se repend sur mon cou et le long de mon dos. Trois respirations et expirations, je frappe à la porte du directeur qui me répond immédiatement.
- Vous vouliez me voir … Mr le directeur.
Lorsque je rentre dans le bureau, l’atmosphère est lourde et étouffante. La boule d’aigreur que j’avais dissoute avec ma séance de boxe réapparaît comme si elle n’avait jamais disparu, juste elle s’était tapie dans le fond de mon estomac bien accroché de ses crochets pernicieux. Le visage du directeur est tranchant et furieux que je ne sais pas où diriger mon regard. J’ôte pour la vue extérieure, juste au-dessus de sa tête pour faire illusion.
- Je viens de mettre fin à un coup de fil avec le directeur du FBI. Une idée ? Me demande Vance.
Je déglutis avec un peu de mal, toujours fixer à mon horizon. L’intensité du regard du directeur me poignarde et je sens qu’il comprend mon malaise.
- Peut-être le fait qu’on s’est incrusté sur une scène de crime du FBI sans autorisation ?
- Moi, ce que j’aimerais savoir, c’est quand j’allais apprendre que vous enquêtiez sur un certain Mike Scott et qu’il a, d’après vos dires agent Howard, failli tuer un de mes agents ? Je vous écoute.
Maintenant, que je suis pied aux murs, il ne me reste plus qu’à révéler toute l’histoire. Je commence par l’accident, ma fierté bafouée qui m’a conduite à vérifier les faits et mon entêtement de vouloir faire des recherches et gérer mes problèmes, seule. Vance m’écoute attentivement, mais je vois que plus j’avance dans mon récit, plus il n’a pas l’air d’apprécier ce qu’il entend. Je conclus par la découverte de la voiture carbonisée. Je garde pour moi la présence d’un rôdeur devant mon domicile, car pour l’instant, il n’y a aucun lien entre les deux affaires.
- Il me semble vous avoir averti de ne pas travailler seule et vous en avez fait la promesse, vocifère-t-il déçu de mon insubordination.
- Seulement pour mon affaire, je le lui rappelle.
- Ne jouez pas sur les mots, Howard. Non seulement, vous avez outrepassé vos droits en omettant d’en référer à votre supérieur, mais en plus, vous avez délibérément caché votre état de santé. Devant ma réaction surprise, il spécifie son argument. Votre médecin m’a envoyé un rapport sur votre situation. Quand allez-vous m’en faire part ?
Je maudis intérieurement Bourreau des cœurs de s’être occupé de ce qu’il ne le regardait pas. Même si ma santé le regarde, vu que c’est son job. Mais si le directeur me met sur la touche à cause de lui, il aura de mes nouvelles.
- Je ne voulais pas inquiéter mes collègues et je connais les limites de mon corps. Hier, j’ai déconné et poussé mon corps trop loin. Ça ne se reproduira plus, directeur, je l’avertis avec sincérité.
Ma pire crainte, ce n’est pas de finir dans le coma ou mourir, mais d’être mise à l’écart et d’attendre passivement que les autres règlent mes problèmes à ma place. Alors, je vais lever le pied jusqu’à ce que mon corps soit prêt. Et les mots du directeur viennent de me le confirmer.
- Je l’espère, car à la prochaine crise, vous serez interdit de terrain et rétrogradé en simple agent. Vu que les mots ne fonctionnent pas sur vous, j’ose penser que les menaces le feront. Bien vous pouvez disposer.
Au moment où il me libère, la porte s’ouvre et Parker rentre dans le bureau.
- Vous vouliez me voir directeur.
Il s’arrête en voyant ma présence et comprend de quoi il est question. Je me retourne vers le directeur pour lui dire une dernière chose, pour protéger mon chef, même s’il ne me l’a pas demandé. Mais il n’a pas à subir mes erreurs parce qu’il est mon responsable.
- Directeur, je peux dire une dernière chose. Il acquiesce et me demande de faire vite. J’ai pleinement conscience des fautes graves que j’ai commises et j’en prends pleinement la responsabilité. Voilà, c’est tout ce que je voulais dire.
En sortant, je croise le regard de Parker. Irrité et sévère. Ma petite intervention ne lui a pas plu, apparemment. Je ne pouvais pas ne rien dire. L’équipe a plus besoin de lui, que de moi dans cet état défiant l’autorité et les règles. Difficile de croire que c’est la même fille qui a toujours respecté scrupuleusement le règlement depuis mes débuts en tant qu’agent. Inculqué au fer rouge dans mon crâne par mon géniteur.
Je reste dans le couloir qui mène au bureau du directeur, bouffée par la curiosité de savoir ce que Parker lui raconte. Est-ce qu’il va aborder mon problème avec mon arme ? Ou le rôdeur ? Je fais des allers-retours incessants et commence à trouver le temps long. Mes vêtements me collent à la peau et j’ai terriblement envie de retrouver le confort de mon costume. Pourtant, je reste là à attendre comme une groupie la sortie de mon chef, pour savoir s’il a dit des choses compromettantes sur moi.
Égoïste !
Ma propre voix me dégoûte. Il peut risquer sa place parce qu’il n’a pas réussi à encadrer son équipe, et moi, je ne pense qu’à mon cas sans réfléchir aux conséquences. Le supplice ne se fait pas attendre, après cinq minutes dans la salle, il sort lessivé mais serein. Sauf que son expression change en me voyant et il fonce rapidement vers moi.
- C’était quoi, ça, me lance-t-il sans préliminaires et en s’imposant me faisant reculer légèrement. Votre petit monologue quand je suis entré.
- Je voulais juste mettre les choses au clair avec le directeur, c’est tout, j’affirme le ton assuré.
- Vous n’avez pas besoin de me couvrir. C’est mon travail, ça.
- Peut-être. Mais je refuse que quelqu’un d’autre paie à ma place. Je suis assez grande pour en prendre la responsabilité.
- Que ça vous plaise ou non, je continuerai de vous protéger et d’assumer vos choix.
- Bien. J’espère que les disputes à répétitions ne vous décourageront pas, car je ne compte pas changer de position. Chez moi, c’est donnant-donnant. C’est comme ça que je fonctionne, je termine en m’éloignant pour lui faire comprendre que la conversation était close.
- Vous ne voulez pas savoir de quoi le directeur et moi avons parlé ? M’envoie-t-il comme un missile. C’est pour ça que vous êtes restée, n’est-ce pas.
Je m’arrête intriguée par les paroles de Parker. C’est vrai que je meurs de savoir de quoi ils ont discuté, mais après notre dispute, je ne me sens plus capable d’entendre d’autres sermons. Pourtant, je rebrousse chemin et me remets face à lui. Il arbore un sourire signifiant qu’il avait vu juste pour ma raison d’être restée ici et cela accentue encore plus ma mauvaise humeur.
- Je vous écoute, je m’enquiers en déglutissant et en me préparant au pire.
- Détendez-vous, rien de bien méchant. Il m’a demandé de vous surveiller le temps qu’on arrive à s’apprivoiser. Et de vous retirer de l’affaire de votre accident.
- Quoi ? Vous n’allez pas le faire. Vous savez que cette affaire me tient à cœur, je le supplie.
- Justement. Pour votre bien, il est préférable de vous en éloigner…
- Mais… le coupant avant d’être coupé à mon tour.
- Juste le temps que vous alliez mieux, m’annonce-t-il. Le directeur ne veut pas vous interdire d’enquêter, mais que vous donniez le temps à votre corps de refaire marcher la machine.
- D’accord, j’accepte bien que je n’avais pas le choix.
Nos chemins se séparent devant l’escalier, lui descend vers l’open space et moi je file direct sous la douche. De retour devant mon poste de travail, un e-mail se manifeste provenant de l’agent Sullivan. Son rapport confirme la mort de Mike Scott, ce qui ne me ravit pas, par balle et non brûlé vif dans sa voiture. Je blêmis en lisant la suite du rapport. Le calibre utilisé ressemble fortement aux autres affaires du Nettoyeur, un tueur à gages qui sévit depuis des années et qui donne au FBI du fil à retordre. S’il est vraiment impliqué, la situation est plus grave que je me l’étais imaginée. La peur commence à envahir mes membres et s’insinue dans mes cellules grises. Est-ce que ma famille, mes amis, mes collègues, sont en danger ? Je la bloque avant d’être entièrement submergée. Rien ne confirme qu’il en a après moi, mais rien ne l’infirme non plus. Je décide d’y réfléchir plus tard, à tête reposée. La suite du rapport parle du versement de l’argent, mais aucun résultat pour l’instant. Le FBI continue de travailler dessus. Et enfin, j’apprends que notre hacker squattait un immeuble en voie de destruction et que le FBI a retrouvé une lettre du commanditaire donnant les instructions de s’en prendre à moi. C’était à lui de choisir la méthode, mais il avait pour ordre de me faire peur, pas de me blesser. La lettre est en cours d’analyse, il m’enverra les résultats ultérieurement. La lettre se trouve en pièce jointe du mail, avec le rapport.
J’envoie le tout à Parker, comme convenu. Quelques minutes, plus tard, je le vois en train de le consulter. Au moment où il se retourne vers moi, j’y vois un regard grave et compatissant, mais avant de dire quoi que ce soit, son portable sonne.