- NON !!!!
Mon hurlement me réveille en sursaut ; je prends une bonne minute pour me situer dans l’espace. Le palpitant qui pulse dans mes artères se calme au moment où je prends conscience d’être en sécurité chez moi.
- Qu’est-ce qui vient de se passer ? Je croise mes mains sur mes épaules comme pour faire bouclier avec le monde qui m’entoure.
L’air ambiant moite me fait frissonner. L’origine de cette moiteur vient de ma chemise de nuit et des draps humides de transpiration. Voyant qu’il est presque cinq heures, je m’extirpe de cet amas de tissus froids, toujours sous le choc de ce qui vient de se passer.
J’ai déjà fait des cauchemars, comme tous les enfants, mais rien à voir avec celui-ci. Il était tellement réel. J’ai encore la sensation du froid sous mes pieds et de l’odeur du sang dans la bouche. Dans le miroir de la salle de bains, je touche l’endroit où le doigt de la jeune femme s’est posé. Évidemment, il n’y a pas de trace de sang, mais l’impression de son ongle sur la peau me fige. C’est la première fois en trois ans que je rêve de mon accident ou, du moins, des personnes impliquées. Est-ce parce que j’ai vu la photo de la victime ? Mon subconscient veut-il me dire quelque chose ? Ou tout simplement le stress de ma première journée ? Pour l’instant, je laisse ces questions sans réponse, mais je compte bien y remédier rapidement.
Après ma douche qui a chassé mon angoisse, je décide de faire quelques activités relaxantes : laver les draps et pâtisser. Au début, je pensais faire un cake à la banane, mais j’ai renoncé à cause de l’encombrement du plat. Alors, j’ai choisi de faire des madeleines à la place. C’est rapide à faire et le transport dans une simple boîte hermétique me semble plus approprié pour les amener au boulot. En tout cas, une demi-heure de pâtisserie réussit à détendre mes nerfs et à baisser mon stress. Fouetter et sentir l’odeur sucrée a toujours eu un effet exutoire sur mon organisme.
L’heure affiche plus de sept heures quand je pars de chez moi. Généralement, c’est l’heure des premiers bouchons ; alors, à regret, je renonce à ma séance de footing quotidienne. Je pourrais toujours me faire une petite session de boxe entre midi et deux.
Venir aussitôt et avoir la salle rien qu’à moi me permet de m’occuper de mes affaires en douce sans qu’un œil furtif se glisse derrière pour espionner mes moindres faits et gestes. Je m’empresse de relancer un avis de recherche sur le véhicule de Mike Scott, après celui émis par la police et le FBI. Avec trois agences qui le recherchent, il finira peut-être par être retrouvé, en vie de préférence.
Maintenant que l’alerte est lancée, il faut que je prenne contact avec le bureau pour connaître la raison pour laquelle ils le recherchent. Devoir les appeler n’est pas une partie de plaisir et j’aimerais m’en passer, mais c’est important pour en apprendre plus sur le suspect. Juste un simple coup de fil. Pourtant, je suis là à regarder mon combiné depuis au moins cinq minutes, à le prendre et raccrocher directement, sans composer le numéro, de peur de tomber sur la personne que je n’ai pas envie d’entendre. Après moultes respirations, je compose le numéro et une voix enjouée et pétillante me répond. Ouf. L’agente Rebecca Connor, qui est ravie de m’avoir au bout du fil, était la seule personne à m’adresser la parole à l’académie du FBI et qui m’a soutenue durant mes cinq ans dans l’agence. On continue de prendre des nouvelles l’une de l’autre de temps en temps. Une demi-heure plus tard, je quitte la conversation avec le sourire.
- Une bonne nouvelle, m’interpelle la voix de McGee me voyant raccrocher.
Prise la main dans le sac, je pensais éluder la question, mais connaissant son côté protecteur, il ne va pas me lâcher tant qu’il ne me sentira pas en sécurité. Alors je dis la vérité, en omettant le pourquoi.
- J’ai annoncé à une vieille amie que j’étais de retour. Alors on s’est promis de se faire un brunch, un jour.
- Cool, que tu reprennes contact avec tes amies. Ça te fera du bien de voir du monde, après ce qui est arrivé hier. Sinon prête à reprendre le service et le terrain ? Me demande-t-il enthousiaste.
- Oh que oui, après une journée assise, rien ne vaut de l’action. Enfin pas que je veux qu’il y ait un mort, je m’empresse de préciser avant de changer de sujet : pour les cafés, on fait comment ? C’est mon tour d’aller les chercher ?
Dans mes souvenirs, une personne était chargée d’apporter le café le matin pour toute l’équipe. Ma question peut paraître stupide, mais avec le changement de supérieur et mon absence, l’organisation a peut-être été revue.
- C’est au tour de Parker, aujourd’hui. Il ne devrait pas tarder, je l’ai vu en bas avec Jess et Nick.
En parlant d’eux, l’ascenseur émet un bip et trois personnes en descendent, plongées dans une conversation animée. Leur complicité me frappe au visage, me faisant me sentir hors du cercle. Cette prise de conscience me dérange, comme si je ressentais une forme de jalousie. Je viens juste de revenir, c’est normal qu’il y ait une certaine distance. L’entente sera au beau fixe quand Parker et moi, ou même avec Jess, nous partagerons des moments intimes ou détendus. L’envie se répercute dans mon regard attentif à chaque expression ou chaque geste que le trio fait, à tel point que Parker finit par me rendre un regard intrigué et curieux, qui me fait tourner la tête d’embarras.
- Tiens, ça sent drôlement bon ici, intervient Nick après avoir posé ses affaires à son bureau.
Bien joué Nick !
- J’ai fait des madeleines à la banane, ce matin. Il y en a pour tout le monde, si vous en voulez, servez-vous.
J’ouvre la boîte répandant l’arôme sucré et banané dans l’espace. Je suis plutôt fière de moi, leur forme et la dorure ressemblent à du travail de professionnel ; si j’avais eu des pépites au chocolat, il y aurait eu un côté croquant en plus du fondant de la banane. Mais cela ne semble pas arrêter mes collègues qui piochent dans les gâteaux avec plaisir et me donnent leur avis élogieux.
- Un régale, affirme Nick en en prenant une autre, sa troisième. Par contre, tu marches clairement sur les plates-bandes de Parker.
Son regard glisse vers la boîte que tient Parker et que je viens seulement de remarquer, avec les cafés dans leurs étuis de transport. Il commence à les distribuer.
- Quoi !? Non, c’est juste occasionnel. Je ne cherche pas à empiéter sur vos… je commence à me justifier envers Parker sans comprendre pourquoi. Je ne vois pas pourquoi je m’excuserais. C’était juste un hasard. J’ai eu une petite insomnie, donc j’ai pâtissé.
- Donc toi, quand tu as une insomnie, tu pâtisses ? Nick me lance un regard incrédule croyant affaire à un être venu d’une autre planète. Juste par curiosité, à quelle heure tu as eu envie de faire des gâteaux ?
- Peu avant cinq heures du mat’. Quoi ? Je lance vers Nick sa bouche grande ouverte, mais il fait signe qu’il a rien à ajouter. Merci, je dis à Parker qui me tend mon café. Après avoir pris une gorgée, l’amertume et l’absence de douceur me fait avoir un haut le cœur. Argh c’est quoi cette horreur. Comme vous êtes nouveau, vous ne le savez pas, mais je préfère le café avec de la crème et beaucoup de sucres.
- On m’a dit que vous l’aimez noir avec trois sucres, m’avoue-t-il confus. Puis il se retourne vers Nick, qui semble à l’origine de ce malentendu. Je vois, j’ai été bizuté.
- Nous, je rectifie en foudroyant Nick du regard.
- Oh, ça va. C’était juste une blague pour fêter ton retour. Comme avant.
En entendant son explication, je me sens bête de l’avoir asticotée de la sorte. Il voulait me faire comprendre que je leur avais manqué et qu’ils étaient heureux de me revoir.
Et moi, depuis hier, je leur cache quelque chose de grave
Une pointe de culpabilité me brûle les intestins et remonte lentement dans ma trachée. Mais l’intervention de Parker réussit à éviter qu’elle sorte.
- Je vais vous en chercher un autre, m’avertit-il en essayant de récupérer mon café. Combien de sucres ?
- Ça ira, je vais le finir, je réponds en tenant le café fermement.
- J’insiste.
- Pas la peine. Il est corsé, mais il me permettra de tenir la matinée. Bon, il y a quoi dans cette boite, détournant la conversation sur la mystérieuse boite qu’il a déposé sur son bureau.
- Des cannelés.
Il ouvre le couvercle ; à l’intérieur, la forme cylindrique et la couleur brune des gâteaux resplendissent et nous invitent à les savourer. Mon enthousiasme baisse d’un cran.
- Ah, je suis pas fan de tout ce qui contient de l’alcool. Donc je vais me contenter des madeleines. Dommage, ils avaient l’air délicieux.
- Ça tombe bien, c’est une version sans rhum et avec une touche de vanille. Ils ne valent pas vos madeleines, mais je vous garantis que c’est les meilleurs de DC.
- Je prends le compliment, même si les miennes ne valent pas les créations d’un pro.
- Pourtant la texture, la saveur et la forme sont parfaites. Je ne vois aucune différence avec celle d’un boulanger.
Pour accentuer ses propos, il prend une nouvelle madeleine qu’il savoure devant moi. Sa façon de croquer montre qu’il prend du plaisir et, rien que de le regarder, le rouge me monte aux joues.
- En tout cas, vous avez raison, ils sont délicieux, je déclare après avoir mangé un cannelé, puis comme si je m’étais souvenue de quelque chose, je poursuis : Je vais donner quelques madeleines à Kasie, avant qu’il y en a plus.
J’abandonne mon environnement de travail, prenant la boîte et mon café. Au loin, j’entends la voix de McGee annoncer à Parker que c’était ma façon de réagir quand on me faisait un compliment trop direct. Ce n’est pas le compliment le problème, même s’il m’a fait plaisir. Mais sa façon de dévorer ma madeleine. C’est la première fois que je trouve sexy un homme qui mange, alors en plus un truc que j’ai préparé. J’ai ressenti comme un mélange de satisfaction, de bonheur et de plaisir. Et c’est cette révélation qui m’a fait fuir.
Pour une claustrophobe, être en sous-sol devrait m’étouffer ; pourtant, je n’en ressens aucun symptôme. Peut-être grâce à la présence des petites fenêtres en hauteur, me permettant de voir l’extérieur, ou bien parce que Kasie est un rayon de soleil, illuminant la pièce au point de ne pas me sentir enfermé. En tout cas, je me sens détendue et me confesse plus facilement.
- C’est pas faute de t’avoir prévenu hier, me sermonne Kasie après lui avoir parlé de la culpabilité que j’ai ressenti tout à l’heure.
Elle est réapparue dès que j’ai quitté mes collègues pour venir me réfugier ici, après des pensées malsaines, pour ne plus me lâcher telle une sangsue.
- Il n’est pas encore trop tard pour leur dire. Ils comprendront, peut-être, ajoute-t-elle peu sûre d’elle.
- Après ce que j’ai découvert hier, c’est peut-être trop tard, je l’informe en me pinçant les lèvres.
- Qu’as-tu trouvé ?
Avant même de répondre à sa question, la voix de Parker vibre dans toute la salle d’une colère noire, s’infiltrant jusqu’à la plus profonde cellule de mon corps. Même hier sa voix n’était pas aussi forte et méprisante. De la bile me monte de l’estomac comprenant qu’il faudra plus que de simples excuses pour me faire pardonner.
- Vous êtes une petite cachottière, Howard. Vous portez bien votre nom. Quand est-ce que…
- Pardon, qu’est-ce que vous venez de dire ? Je hurle après l’insulte proférée. Je vous interdis de me parler de la sorte et surtout n’évoquez jamais mon paternel devant moi. Est-ce clair ?
- Clair ? Hallucine-t-il devant mon toupet. Je suis votre supérieur et je ne tolère pas qu’un de mes agents me ment ou se permet d’enquêter dans son coin. Quand est-ce que vous allez me parler de ce Mike Scott ? J’avais l’air de quoi moi, quand la police m’a informé de la découverte de la voiture de ce suspect que vous recherchez. Alors que je ne savais même pas qui c’était.
- Alors c’est de ça qu’il s’agit, votre réputation en tant qu’agent. Ce n’est pas le fait que je vous ai caché quelque chose qui vous dérange, mais plus le fait de ne pas tout contrôler.
Je laisse clairement mon impulsivité et ma colère parler à ma place. Mes mots dépassent mes pensées et je sais que je ne suis pas dans mon droit. Mais l’entendre dire que je suis comme mon père, ça m’a fait sortir de mes gonds. Je le vois à son expression que mes mots l’ont heurté de plein fouet, mais je ne m’excuserai pas tant qu’il ne l’aura pas fait.
- Je me fiche de ma réputation. Par contre, celle de l’agence et de l’équipe, oui. Vous voulez que je vous fasse confiance ? Commencez par être honnête envers nous et vous-même, me lance-t-il comme s’il avait vu le masque que j’ai revêtis depuis mon retour.
- Je vous interdis de parler comme si vous me connaissez. Vous ne savez rien de moi, ni de ce que je ressens. Ni de l’enfer que je vis depuis maintenant trois ans. De ce sentiment de nullité qui…
Ma voix se bloque et ravale ce qui allait sortir. J’ai les larmes aux yeux et mes nerfs qui commencent à craquer. Il est hors de question que je pleure devant mes collègues et que je montre ma faiblesse. Mon sentiment d’échec. Alors je fais la seule chose que je connaisse pour me mettre en sécurité, m’éloigner du lieu où la colère a éclaté. Mais quand je passe devant Parker, il me retient par le bras.
- La discussion n’est pas terminée.
- Lâchez-moi. Si vous ne voulez pas regretter de ne pas avoir pris votre retraite, je siffle entre mes dents, le regard mauvais.
Il finit par relâcher sa prise constatant que je ne plierai pas devant lui. De nouveau libre, je poursuis mon chemin vers la salle d’entraînement. Il est tôt, mais je me sens d’attaque pour une séance de punching-ball.
Deux heures plus tard, je suis toujours dans cette salle qui sent la sueur et le produit pour cirer le parquet, en train de taper sur le sac de frappe. Comme personne n’est venue voir ce que je devenais, j’ai naïvement cru qu’ils avaient une nouvelle affaire. Mais maintenant je pense que c’est à cause du bruit sourd de mes poings qui résonne autour de moi, ainsi que mes cris à chaque frappe portée. Sauf mon nouveau patron. Il m’observe depuis cinq minutes accostées sur le chambranle de la porte, les yeux rivés droit devant lui. Je ne sais pas s’il regarde ma façon de boxer ou bien s’il se demande d’avoir eu raison d’énerver la seule personne dans l’agence capable de lui péter les dents. Peut-être les deux. En tout cas, sa présence me déconcentre même si rien ne le montre dans ma gestuelle parfaitement exécutée.
- Permission d’entrée ? Me demande-t-il enfin d’une voix calme.
Je m’arrête de boxer pour le toiser en souriant : La salle est à tout le monde.
- Je ne voudrais pas me prendre un coup.
Il n’a toujours pas fait un pas. Apparemment, il attend patiemment mon invitation. Je pourrais jouer avec lui et lui faire croire que je suis toujours en colère. Mais ça demanderait trop d’efforts et mon cerveau commence à fatiguer.
- Restez loin de moi et ça devrait aller. De toute façon, je comptais arrêter.
Je retire mes gants avec de la difficulté pour illustrer mon propos. Mes phalanges sont rougies par les chocs répétitifs sur le cuir du sac et la sensation commence à revenir dans mes mains. Je m’assis sur le banc et m’empare de la bouteille d’eau pour étancher ma soif. J’enfile les uns litres et demi d’une traite. Le liquide froid coule le long de ma gorge revigorant mon organisme d’une eau nouvelle, après les litres de sueurs que j’ai perdu. Parker s’installe à côté de moi, mais assez loin pour que mon allonge ne l’atteigne pas. Est-ce de la peur ? Non, je penche plus sur le respect de l’espace vital. Après tout, s’il est encore agent à son âge, c’est qu’il peut maîtriser un petit gabarit comme moi. Si l’occasion se présente, j’aimerais bien l’affronter, juste pour voir qui de nous deux aura le dessus.
- Vous êtes venu me dire que je suis virée de l’équipe ? Je l’interroge pour connaître la raison de sa venue ici.
De toutes les personnes de l’équipe, je pensais qu’il serait le dernier à se manifester. Pourtant, il est là, calme, les bras sur les cuisses à analyser la pièce à la recherche d’un trésor.
- Non, répond-il. Pourquoi le ferais-je ?
- Insubordination, insultes et avoir enquêter dans mon coin, tout en impliquant une collègue, j’énumère en comptant avec mes doigts. Si j’étais cheffe, je me serais virée moi-même.
- Heureusement que vous ne l’êtes pas, alors, ironise-t-il avec un sourire en coin. L’équipe perdrait un agent exceptionnel.
- Je pense qu’elle s’en remettra de perdre une fouteuse de trouble comme moi, j’ironise à mon tour.
Cet échange revitalise mes cellules et favorise à me redonner ma bonne humeur. Finalement, il est plus abordable que Gibbs et semble être une personne réfléchie. Je l’ai peut-être jugé un peu trop vite hier.
- Je ne vais pas le nier, reconnaît-il, mais à vous seule et en quelques heures, vous avez épluché la vie de ce type dans son intégralité, analyser son profil psy et même essayer de le relier à des anciens détenus que vous avaient arrêté.
- Vous avez fouillé dans mes affaires, je proteste déçue. Je ne pensais pas que vous descendrez aussi bas dans mon estime.
- Déjà, je n’ai pas fouillé dans vos affaire, m’explique-t-il piqué par l’insulte. Mais quand la police a appelé, j’ai vu le dossier ouvert sur votre bureau et j’ai cherché quoi dire au policier. Si vous ne voulez pas être prise la main dans le sac, évitez de laisser traîner des choses aux yeux de tous.
Maintenant qu’il me fait part de ce constat, je me souviens que dans ma fuite honteuse, j’avais laissé en plan toutes mes recherches clandestines sur le bureau. Je maudis mon impulsivité.
- Une preuve que je ne suis pas douée pour la discrétion.
- J’ai lu votre dossier et vous avez plein d’atouts. Peut-être que la discrétion n’est pas votre point fort. Mais vous le comblez avec votre rapidité, le corps à corps, le tir, l’analyse psychologique…
- C’est bon, j’ai compris, je le coupe les joues rosissants ne pouvant en entendre plus.
- Alors ne dites plus que vous êtes nulle ou inutile. L’équipe a besoin de vous.
- Alors pourquoi mes souvenirs sont toujours flous après trois ans ? Je me lamente abattu de faire du surplace et cherchant dans son regard la solution miracle.
- Vous devez le savoir mieux que moi.
Ces mots tombent pile là où ça fait mal. J’ai beau avoir entendu les discours de différents médecins que j’ai vus pour mon problème de mémoire, ils n’avaient qu’une seule voix : laissez-faire le temps. Le cerveau a tendance à filtrer les émotions et tous ceux qu’il considère comme dangereux pour l’hôte, il les bloque jusqu’au moment où l’individu est prêt à encaisser le choc. Il n’y a pas de durée précise, mais chez certaines personnes cela pouvait monter jusqu’à dix ans. Je n’ai clairement pas le temps d’attendre. Voir mes jambes engluées dans le sol, alors que les autres avancent sans moi, s’éloigner sans qu’ils ne se retournent et me laissent seule, m’est insupportable. Je demande trop d’effort à mon corps et cela peut être néfaste pour lui, j’en ai pleinement consciente, mais c’est la seule chose que je sais faire : être toujours en mouvement. La dernière fois, où j’ai abandonné, la solution envisagée n’était pas celle d’une battante.
Mes muscles me tiraillent et me démangent pour que je les bouge. Je me lève du banc et commence à m’étirer. La douleur s’évanouit, comme s’ils venaient de me remercier de ne pas les avoir oubliés. Parker se lève à son tour et ensemble nous nous dirigeons vers la sortie. Aucune parole ne sort de nos bouches, alors qu’il y a tellement à dire. Comme m’excuser ou demander les infos qu’il garde en lui depuis tout à l’heure.
Dans le couloir, je m’arrête devant les vestiaires et prends mon courage à deux mains. Si je ne le fais pas maintenant, il n’y aura pas d’autres occasions.
- Parker, je m’excuse pour ce que j’ai dit tout à l’heure. Sur votre âge ou la réputation. Je ne le pensais pas. J’étais juste énervée à cause de ce que vous avez dit sur mon nom. Mais ce n’était pas quelque chose à dire. Surtout pas à mon supérieur, je souris malgré moi en me remémorant les moments houleux entre nous depuis notre rencontre.
- Je ne vous en tiens pas rigueur. Pas après avoir appris votre relation avec votre père. McGee m’a expliqué et je ne le savais pas. Il se pince les lèvres comme s’il tâtait le terrain pour savoir s’il devait poursuivre ou pas. Visiblement il a fait son choix. Pour être franc avec vous, je croyais que vous étiez comme lui : impitoyable et imbue de vous-même. Mais je me suis complètement trompé. Il faut dire que vous n’êtes pas facile à approcher, souligne-t-il à la fin de son analyse.
- Je sais mon côté agaçant et puéril ne doit pas être facile, mais avec un peu de patience, je pense qu’on arrivera à se comprendre. Au fait, vous ne m’avez toujours pas dit le contenu de l’appel.
- Prenez votre douche. Je vous raconterais une fois en haut.
Il continue vers les escaliers, je ne peux détacher mon regard de son corps élancé qui monte d’un pas rapide les marches qui l’emmènent vers les hauteurs du bâtiment. Tellement concentrée par notre conversation, que je n’ai pas fait attention aux effluves qui proviennent de mon corps. Je renifle et retrousse le nez en sentant l’odeur pestilentielle que l’on doit sentir à des kilomètres à la ronde.
J’espère que je l’ai pas incommodé avec ma puanteur.
Enfin, ce n’est pas comme si notre relation avait merveilleusement bien débuté. Alors autant qu’il apprenne à me connaître, même les choses peu glamour.
Après la douche, le suspense sur l’info tenu secrète finit par tomber. La déception est grande. La police a localisé le véhicule, mais le suspect a un tour d’avance et s’est enfui avec une autre voiture. Donc retour au point de départ. Il va falloir attendre encore. À croire que le mot « attendre » est devenu mon deuxième prénom. La frustration parcourt mon corps et pour bien enfoncer le clou, c’est une journée calme au boulot. Enfin, je suis ravie que personne ne soit mort, enlevée ou de faille dans la sécurité nationale. Mais je m’ennuie, ayant fini mes rapports hier, je n’ai rien à faire. Peut-être que je devrais me programmer quelques exercices de réévaluations obligatoires. Autant en finir rapidement.
À part l’entraînement au tir en situation, j’ai pu bloquer le reste, à savoir tout ce qui relève du corps-à-corps, avec ou sans arme et le plus barbant les bombes lacrymogènes, mais aussi le stand de tir. Je pensais que le combat au corps-à-corps me donnerait du mal, après ma pause de trois ans. L’exercice est passé comme une lettre à la poste. Mon corps a retrouvé son agilité, sa grâce et sa rapidité. En deux trois mouvements, j’immobilise le suspect et l’interpelle sans trop de casse. Je me suis peut-être pris un léger coup de coude dans les côtes, mais l’autre a fini avec une luxation après une clé de bras, un peu trop réaliste. Avant de passer à la lacrymo, je traverse la base pour me rendre sur le stand de tir. Réussir ce test me permettra de pouvoir porter mon arme en dehors de l’agence et l’utiliser sur le terrain. Mais pour des missions plus dangereuses, l’autre examen est indispensable. J’espère pouvoir le faire rapidement.
Il y a déjà d’autres personnes sur le stand à s’entraîner à tirer sur des cibles à forme humaine. Je m’installe dans mon box, prépare mon arme et mets le casque de protection sur mes oreilles. Avant de commencer la séance, je prends de longues bouffées d’oxygène pour me détendre. Depuis mon arrivée, je me sens bizarre et je sursaute à chaque coup de feu. Mon corps avait tellement de mal à avancer, que j’ai dû faire un pas après l’autre pour me retrouver devant les cibles. Je ressens la pression diminuée, alors je prends mon arme et vise la cible. D’un clignement de paupière tout bascule. Le poids de mon Beretta d’ordinaire léger, pèse au moins le double. Mes mains deviennent moites et ma respiration s’accélère. C’est la première fois que je me sens si fébrile avec une arme. J’avise la cible et mon corps risque de se dérober sous la vision devant moi. La cible est remplacée par la femme de mon cauchemar. Le sang coulant de son front et sa bouche qui continue de débiter la même phrase disant que je l’ai tué. Je perds mon sang-froid lorsque je l’aperçois, avancer vers moi. De manière précipitée et affolée, je décharge mon chargeur sur la femme. Les balles la traversent et s’écrasent sur la cible derrière. Quand mon chargeur est vide, la femme disparaît mettant fin à mon cauchemar éveillé.
De retour à ma place, les yeux irrités à cause du gaz lacrymo, je regarde les résultats des tests et j’ai réussi la plupart, sauf celui du tir. Mais après mon malaise, rien d’étonnant. Je ne me l’explique pas et si je ne réussis pas, autant rendre mon insigne. Un agent sans son arme, c’est comme un boucher avec des couteaux émoussés. Il ne sert à rien. Avant de repasser l’examen, je vais devoir prendre sur moi et comprendre ce qui m’arrive.
Je remets à Parker les résultats pour qu’il en prenne note et en informe le directeur. Tous sauf celui du tir. Je m’étais juré de ne plus faire de cachotterie, mais impossible de donner un papier où il est clairement établi que j’ai fait un score de zéro. Toutes mes balles n’ont touché aucune partie du corps de la cible. Je préfère une nouvelle dispute à la honte de devoir expliquer comment c'est arrivé.
Pour la troisième fois de la journée, je me retrouve sous la douche. Je ne pouvais rentrer chez moi, avec les yeux rouges et l’odeur forte du gaz. Bien sûr, j’ai préalablement rincé mes yeux à l’eau froide avant d’entrer dans le bac de douche. Après avoir frotté les yeux avec du savon et les avoir rincés, ma vision se trouble et une douleur lancinante me vrille le crâne. Je pensais à un effet secondaire du gaz, mais quand je sens un liquide couler de mon nez, je comprends que c’est en rapport avec mon problème de santé. Je coupe l’eau par sécurité. Si je m’effondre, je ne risquerai pas de me noyer. Quand je sors de la cabine de douche, enroulée dans une serviette, l’air s’est rafraîchi et la lumière a diminué d’intensité. L’atmosphère chatoyante se transforme peu à peu en une ambiance plus horrifique. Puis je la revois, se tenant derrière mon dos, me regardant par l’intervalle du miroir. En plus de la blessure à la tête, son corps est criblé de balles, comme si elle les avait absorbées en elle. Contrairement à tout à l’heure, ses mouvements sont plus fluides et rapides. Elle arrive à ma hauteur sans que je ne puisse réagir et encercle mon cou de ses mains. Je hurle et les ténèbres me happent violemment.
Je me réveille en sursaut et je sens que quelque chose cloche. Déjà, je ne suis plus à l’agence, en voyant des murs blancs à la place des murs oranges. Ensuite, mon corps est lourd et ma tête me fait encore mal. Mon regard cherche le moindre indice pour savoir où je suis. Il se pose sur le visage d’un homme au regard doux et bienveillant. Et cette vision allège l’angoisse dans laquelle je m’étais réveillée.
- Tout va bien, vous êtes à l’hôpital. Vous vous êtes évanouie dans les douches. C’est Kasie qui vous a trouvé.
Maintenant, qu’il m’explique la situation, mon cerveau reconstitue les événements. La vision de la jeune femme, ses mains sur mon cou et l’écran noir. Mon corps nu. Je suis soulagée que ce soit une femme qui m’est retrouvée et pas lui. Surtout pas lui. Je ne veux pas qu’il me voie en position de faiblesse. Bien que là, je ne sois pas à mon avantage. Il y a une sorte de gêne qui me chatouille et je n’arrive pas à comprendre pourquoi je ressens ce trouble, ce qui m’énerve encore plus.
- Je vais chercher un docteur.
- Ne me laissez pas seule !
Ma crainte de me retrouver isolée et en proie à mes cauchemars s’échappe de mes lèvres et se répercute sur le visage confus de mon compagnon. Son corps et son expression se sont figés en plein mouvement et maintenant, ils attendent un feu vert de ma part pour reprendre le cour de leur existence. Un effet indescriptible nous enveloppe et nous transporte loin de cette pièce, dans un mélange de transes et de tension. À l’instant où je me noie dans les magnifiques yeux noisette de Parker, la porte de ma chambre s’ouvre et la voix sarcastique du médecin me tire vers une réalité moins enchanteresse.
- Ah, Syna, moi qui ne pensait plus vous revoir. Voilà que vous êtes de nouveau dans mon service.
Il approche de mon lit ne faisant aucunement attention à nos regards toujours rivés l’un vers l’autre. Même Parker n’a pas bronché quand le docteur est entré dans la pièce.
- Bien regardez dans ma direction deux minutes et après vous pourrez continuer à contempler votre amant, m’ordonne le docteur en sortant sa lampe pour examiner mes réactions.
Comme d’habitude, ses plaisanteries ne me font pas sourire. Au contraire, elles m’énervent. Une furieuse envie de contredire ses dires survient de mes tripes et me fait monter le rouge aux joues. Mon regard quitte Parker pour me poser sur celui du médecin et suivre sa lumière idiote et je lui balance bien plus déstabilisée que je l’imaginais : ce n’est pas mon a… amant. Mais mon patron. J’ai envie de me cacher sous la couverture de honte d’avoir bafouillé sur le mot amant. Qu’est-ce que Parker va penser de moi, si à quarante-cinq ans, je rougis comme une adolescente pour une remarque superficielle.
Le médecin sourit devant cette maladresse et je me souviens pourquoi je voulais quitter l’hôpital rapidement, il y a trois ans. Car c’est lui, le Dr Heartbreaker, alias bourreaux des cœurs comme je le surnommais, sarcastique et humainement douteux dans sa façon de parler à ses patients, qui s’était occupé de moi. Il avait tellement marre de répéter des consignes simples que je n’écoutais pas, qu’il les avait enregistré sur un lecteur mp3 et les passés en boucles jusqu’à ce que je finisse par les suivre. Bien qu’il m’insupporte, je dois dire que j’ai beaucoup d’affections pour lui, car il a toujours été à l’écoute, à sa manière donc énervante et narquoise, mais avec beaucoup de patience et de cordialité. Notre relation n’a jamais évolué au-delà de la relation patiente/docteur. Même si j’en aurai eu envie, la déontologie ne l’aurait jamais accepté et il n’est pas le genre à faire un faux pas. J’ai vite balayé cette folie pure, dû au fait que nous nous côtoyions souvent et, car j’avais déjà donné sept ans de ma vie à un chirurgien, qui s’est terminée en pleure devant le prête, le jour de mon mariage. De colère, j’avais rayé tous les médecins mâles de mes contacts et je m’étais promis de ne plus tomber amoureuse de l’un d’entre eux.
- Toujours vive et alerte, à ce que je constate, conclut le médecin de son examen et qui me ramène au présent. Pas de commotion cérébrale. Vous souvenez vous de ce qui s’est passé ?
- J’étais sous la douche et j’ai senti que j’allais avoir une crise. Je suis sortie et le trou noir, j’avoue à demi-mot en évitant de croiser le regard du médecin.
- Une collègue vous a retrouvé inconsciente par terre, mais pourquoi cette crise ?
- Je ne me l’explique pas. J’allais bien avant de prendre ma douche. Mais depuis…
Je stoppe mon récit et regarde en direction de Parker. Est-ce que je peux parler de mes visions devant lui ou va-t-il me faire interner ? Devant mon hésitation, Parker recommence à bouger et d’une voix claire me demande s’il doit sortir de la pièce. Pas la peine de réfléchir longtemps, je ne veux plus lui faire de cachotterie. La feuille que j’ai cachée dans mon tiroir s’infiltre sous mes paupières et se met à danser de dédain devant moi. Je la balaye de mon esprit et je me promets de m’en occuper plus tard.
- Vous pouvez rester, je l’avertis avant de reprendre la où je m’étais arrêtée. Depuis cette nuit, j’ai des visions d’une femme ensanglantée apparaissant devant moi. Je pensais que ce n’était qu’un cauchemar dû au stress. Mais j’ai eu deux autres visions en plein jour et elles sont tellement réelles que ça me fait peur.
- Je vois. Savez-vous d’où vient cette femme ?
- Elle est liée à mon accident d’il y a trois ans. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je supplie le médecin de me donner n’importe quelle réponse qui pourra satisfaire ma peur.
- Je ne suis pas psy, mais peut-être que votre inconscient essaye de vous faire passer un message. Ou qu’il commence à se rappeler de ce qu’il s’est passé. La femme est inactive ou active dans vos visions ?
- Elle m’accuse de l’avoir tué et essaye de me tuer à son tour. C’est ridicule, je ris de moi-même, devant l’énormité de mes mots. Un fantôme ne peut pas me faire de mal. Je suis peut-être devenue folle.
- Non vous ne l’êtes pas et un fantôme ne peut pas vous faire de mal. Par contre vous oui. Je suis presque sûr, non totalement sûr, que vous continuez à pousser votre corps à l’extrême pour qu’il se souvienne. Je me trompe ?
- De temps en temps. Mais…
Il me coupe et sa voix se veut tranchante et autoritaire.
- Stop. Voilà pourquoi j’ai froncé les sourcils en voyant votre nom sur le tableau des admissions. Vous êtes la pire patiente que j’ai soigné et ce n’est pas un compliment, alors que j’aime relever des défis. Je vais être plus clair que la dernière fois. Il prend un regard sérieux qui me fait comprendre que si je me retrouve devant lui une nouvelle fois, c’est lui qui me tuera. Une autre secousse violente au niveau de la tête et c’est le coma ou la mort. Alors laissez votre corps prendre son temps de se remettre de son traumatisme. Je sais que vous êtes une femme accro à l’adrénaline, mais prenez soin de vous. Ou au moins de vos proches. Vous ne voulez pas qu’ils s’inquiètent.
- Je ne suis pas accro à l’adrénaline, je réplique vivement en obstruant le reste de ses propos et me justifie sans raison : j’aime juste bouger, c’est tout. Mais vous avez raison. Je vais laisser du temps à mon corps pour se reposer. Et puis, je viens de reprendre le travail, je ne veux pas me retrouver sur la touche.
En disant ça, je glisse mon regard vers Parker pour voir sa réaction et il est stoïque, les bras croisés et pensif. Peut-être qu’il me juge pour savoir si je suis apte de faire partir de son équipe. Ou alors il se demande ce qu’il va faire de moi. Je me surprends à ressentir une petite déception, mais le médecin intervient avant que je ne trouve la raison de ce mal-être.
- De toute façon, c’est soit ça, soit je vous signale inapte à travailler. Bon, je vais vous prescrire de la prazosine pour réduire les cauchemars et des médicaments anxiolytiques pour le stress et l’anxiété, mais à prendre uniquement quand vous sentez venir une crise.
- Merci docteur. Je sors quand ?
- Aujourd’hui, mais si vous avez personne pour vous raccompagner, il vaut mieux attendre demain.
- Je vais appeler une amie pour qu’elle vienne me chercher.
- Pas la peine, je vais vous ramener chez vous, intervient la voix de mon supérieur.
- Bien, je vous laisse entre de bonnes mains, alors. Il fait un signe de tête à Parker et avant de sortir, se retourne une nouvelle fois vers ma direction : J’espère sincèrement pour vous que c’est la dernière fois que je vous vois ici.
Nous retrouver seuls dans la chambre exiguë après la présence énergique du médecin, fait apparaître un malaise dans la salle. J’évite de croiser le regard de Parker et je triture les draps pour faire tomber mon embarras et penser à autre chose. Depuis que le médecin a parlé des mains de Parker, je n’arrive plus à regarder ailleurs, d’où ma soudaine envie de contempler les coutures de mes draps. Dans mon sillage, les doigts de mon patron s’activent comme pour me narguer pour que je les fixe jusqu’à ce qu’il ne reste rien. Elles sont grandes, un peu ridées par l’âge, avec des doigts longs et ni trop fins ni trop épais. Je ressens une certaine douceur dans la manière où il les croise devant lui. Alors que je me souvenais de leur douceur durant la poignée de main, je remarque que je suis plus en train de regarder des fils de coton, mais lui directement. Je détourne mon regard insistant et après avoir repris mes esprits, je parle de nouveau.
- J’aimerais me préparer pour sortir de l’hôpital.
- Euh oui, bien sûr. Je vous attends devant votre chambre, dit-il perturbé et embarrassé.
Après qu’il soit parti, je me lève, attrape mes fringues délicatement pliées sur une chaise et m’enferme dans la salle de bain pour m’apprêter. Je ne reste même pas cinq minutes pour ne pas le faire attendre plus longtemps. Je ne sais pas depuis quand je suis ici, ni s’il a veillé sur moi tout au long de mon évanouissement. Ma nullité s’affiche en lettres capitales sur mon reflet, ainsi que le sentiment de déranger refait surface dans mon estomac. Je me claque les joues fortement au point que deux formes rouges de la taille de ma paume les colorisent.
- Tu vaux mieux que ça, Syna, je crie au portrait de la femme faible devant moi.
Une fois que j’ai signé les papiers de sortie et récupéré les médicaments, je retrouve Parker près de son véhicule. Il m’attend adossé sur le côté de la voiture, comme un mari attendant sa femme. Enfin, pour lui, je suis plus un élément perturbateur ou un enfant à problèmes.
Cela peut paraître étrange, mais quand je monte dans la voiture de quelqu’un, j’adore regarder sa façon de conduire. On peut apprendre beaucoup de choses sur la personne. Si elle est nerveuse, sérieuse ou complètement barge. J’ai pris cette habitude quand je sortais avec mes ex et j’avais souvent raison en comparant leur comportement au volant et leur caractère. Pour James, il avait une conduite nerveuse et ordinaire, sans relief. Un copier-coller de notre vie commune. Ensuite, il y a eu Eric, et même si je ne suis jamais montée dans sa voiture, je l’imagine bien avoir une conduite très brute, du genre à foncer sur les barrages de police. À l’époque, j’avais trouvé cela excitant, le frisson du danger et voir la mort de près. Maintenant, je fuis ce genre de mec comme la peste. Enfin le dernier, Matt, une conduite sportive mais contrôlée. Celle qui vous amène à bon port sans problème et sans heurt. La confiance était la clé de voûte de notre relation, jusqu’à ce qu’elle s’arrête brutalement par ma faute. Repenser à lui me donne mal au cœur, alors je rapporte mon attention à Parker. Il a une conduite normale, il roule un peu au-dessus de la vitesse autorisée et tient son volant de la main gauche le coude appuyé sur la portière. J’ai toujours trouvé attirante cette posture, sans pouvoir me l’expliquer. Parker étant un homme charmant, ça lui va comme un gant.
- Un problème, me demande Parker le regard plus diriger vers la route, mais vers moi.
- Non, je regardais seulement votre façon de conduire, je confesse sans honte.
- Je vois, vous m’analysez.
- Peut-être, je souris en me mordant la lèvre inférieure.
- Verdict ? Sourit-il à son tour intrigué.
- Consciencieux, impliqué avec un petit côté rebelle. Vous roulez à plus de 5km au-dessus de la norme.
- C’est pour arriver le plus vite possible et que vous puissiez vous reposer.
- J’ai tout mon temps. Sauf si ma présence vous dérange.
- Non, au contraire.
Après cette prise de conscience, il observe attentivement son rétro avant pour voir si une voiture le suit, avant de ralentir un peu.
Le soleil commence sa descente donnant au ciel une couleur orangé et magnifique. La circulation est fluide, dans moins de vingt minutes, je serais enfin chez moi. Depuis cet aveu, le silence règne entre nous, mais il n’y a pas de lourdeur ou d’embarras, comme il y en a déjà eu auparavant. Je ne sais pas à quoi pense mon chef, mais de mon côté, je repense au moment où j’ai promis de ne plus rien lui cacher. Et il me semble que c’est l’occasion idéale de lui parler de mon résultat au stand de tir. Mais comment aborder le problème sans l’alerter ? Je n’y ai pas trop réfléchi, mais en voyant sa tête après lui en avoir parlé, je me suis peut-être trompée dans le choix de mes mots.
- Parker, j’ai un problème. Non un gros problème, même. Je prends une inspiration et me lance : Je ne sais pas si j’arriverai à passer le test de tir.
- Quoi ? Sort-il de manière étonné et inquiet. Comment vous pouvez le savoir ?
Je lui parle de ma vision pendant l’exercice de tir, mais aussi de mon malaise que j’avais ressenti en tenant mon arme, ainsi que la conclusion que je me suis faite après avoir parlé au médecin. Que tout ceci était dû à une peur profonde de me retrouver sous les balles ou de tirer moi-même. Je m’attends à ce qu’il s’emporte de lui avoir caché quelque chose d’aussi important, mais il reste calme et impuissant.
- Je sais pas quoi vous dire. On en reparle chez vous. C’est bien votre maison ?
J’acquiesce sans vraiment comprendre ce qu’il vient de me dire. Est-ce qu’il compte entrer chez moi ? Ai-je bien entendu ou après les hallucinations, mon ouïe me joue-t-elle des tours ? Pas que cela me dérange, mais je m’attendais à lui dire bye bye devant le pas de ma porte. Je ne voudrais pas lui prendre encore plus de son temps. Il se gare dans l’allée de ma maison et à peine, ai-je posé le pied sur le sol, qu’une voix essoufflée et agitée coure dans ma direction.
- Syna, l’homme qui est venue hier et repassé mais comme la dernière fois, il est vite parti. Elle s’arrête à ma hauteur pour reprendre son souffle et se remettre de son petit effort physique. Puis elle remarque la présence de Parker. Oh, je ne savais pas que vous étiez accompagnée.
Oh non, de toutes les personnes présentes dans ma rue, il faut que je tombe sur ma voisine passionnée par les ragots. Et la façon dont elle nous observe de ses prunelles pétillantes et ravies d’avoir chopé enfin du croustillant me concernant, je sais d’ores et déjà qu’elle se méprend sur notre relation et qu’elle ne va pas se priver de le crier à la terre entière. En plus, Parker prévenant, comme il est, s’identifie comme mon patron sans comprendre qu’il vient de donner du sel à son imaginaire trop débordant. Pendant qu’il est parti décharger mon sac, que j’avais laissé au boulot et qu’un de mes collègues avait ramené, ma voisine me lance des clins d’œil remplis de sous-entendus inappropriés et je peux clairement lire dans ses pensées « petite coquine ». Tout en discrétion pour ne pas alerter mon camarade, je prends le bras de Mme Jerkins et nous éloigne de ma maison.
- Venez, il se fait tard. Je vous raccompagne.
- Le soleil n’est pas encore couché. Je suis peut-être vieille mais pas gâteuse. Parlez-moi plutôt de lui, m’invite-t-elle à m’épancher en désignant Parker d’un coup de tête. Il est beau garçon.
- Vous vous méprenez sur notre relation. Il m’a juste raccompagné chez moi parce que j’ai fait un petit malaise.
- Je me disais bien que vous avez une petite mine, vous allez bien ?
- Beaucoup mieux. Mais j’irai mieux si des bruits ne courent pas après lui et moi.
J’insiste sur mes mots en appuyant sur les pronoms pour qu’elle comprenne où je voulais en venir. Elle écarquille les yeux et acquiesce en mimant en train de se coudre les lèvres.
- Muette comme une tombe.
Je lui fais un signe de la main avec un grand sourire lorsqu’elle rentre chez elle, certaine qu’elle ira tout balancer le lendemain matin. Depuis la mort de son mari, il s’agit de son seul passe-temps. Ses enfants viennent la voir occasionnellement pour les fêtes et sa meilleure amie est décédée un peu avant que je ne parte vivre chez ma mère. Je ne peux pas lui empêcher son petit moment de plaisir, même si c’est au détriment des autres. Quand elle me raconte les petits secrets des autres, son visage s’illumine soudainement heureuse de pouvoir parler à quelqu’un. Alors je souris à mon tour et l’écoute sans l’interrompre durant des heures, alors que savoir la vie de mes voisins ne m’intéresse pas. Parker m’attend devant ma porte pour que je lui ouvre. J’avance d’un pas rapide en regardant avant de traverser, au cas où un autre automobiliste déciderait de faire un joli strike avec mon corps.
- Drôle de personne, ma voisine. Elle est adorable, mais un peu envahissante, je l’informe en espérant qu’il oublie ce qu’elle a dit. J’ouvre la porte et l’invite à entrer. Vous voulez boire quelque chose : du thé, du café, de l’eau ?
Je plante mon hôte dans le hall, après avoir allumé la lumière et retirer ma veste, pour me mettre à l’aise. En deux minutes chrono, j’enfile un t-shirt et un jogging, puis ressort de ma chambre. Parker n’a pas bougé d’un iota et son regard semble perplexe et irrité.
- Alors vous avez choisi ?
Cette fois-ci, je me dirige vers la cuisine et commence à sortir deux tasses et à faire bouillir de l’eau. Comme il ne répond pas, je choisis à sa place, du thé à la bergamote et s’il n’aime pas tant pis pour lui.
- Discuter.
Bon, je crois que je ne vais pas y échapper. Une discussion sur les propos de ma voisine affolée. Je souffle et me retourne pour déposer les tasses sur l'îlot de cuisine. L’instant d’après je verse l’eau et l’invite à se joindre à moi sur les tabourets en face de lui.
- Vous voulez parler de cet homme qui rode près de chez moi.
Il acquiesce en s’asseyant face à moi et mettant deux sucres dans le thé. Ça pourrait paraître hypocrite de ma part, mais le voir sucrer son thé me révulse. Oui la même qui met cinq à six sucres dans son café. Par contre jamais pour le thé, c’est sacré.
- Il n’y a rien à dire. Je ne l’ai pas vu et ma voisine ne peut pas le décrire. Il a fait que jeter un œil. Sûrement un voleur et quand il a vu qu’il n’y avait rien de valeur, il est parti.
- Alors pourquoi revenir ? Me contre Parker devant l’incrédibilité de mon histoire.
- Il a peut-être des trous de mémoires, je lui réponds en haussant les épaules, mais cela ne semble pas l’amuser du tout. Ce n’est rien, je vous assure.
- Alors pourquoi ne pas en avoir parlé ce matin, si ce n’était rien. Ainsi que votre cauchemar.
À l’entendre, on dirait qu’il se prend pour mon conseiller de vie, à vouloir connaître chacun de mes faits et gestes. Après ça sera quoi. Savoir si j’ai mangé, bu assez d’eau. Ou été aux toilettes, tant qu’on y est. Peut-être que j’exagère un peu. Il s’inquiète juste pour moi, à raison. Mais je dois lui faire comprendre qu’impliquer les autres ne fera qu’empirer les choses.
- Et je glisse ça quand, entre les blagues, les gâteaux et le café. Hé, au fait y a un type qui rode devant chez moi et je vois des fantômes qui veulent me tuer. Et vous ça roule ? Je mime la scène en surjouant et en bougeant les mains pour faire plus réaliste.
- Je comprends votre point de vue et le respecte. Mais vous ne pouvez pas régler tout à vous seule. J’ai vu comme votre regard était rempli d’envie, quand Torres, Knight et moi sommes sortis de l’ascenseur. Vous les repoussez, alors qu’en vérité, vous aimerez faire parti de cette ronde.
Comme je m’en doutais, il a compris à l’instant où son regard a croisé le mien. Pareillement, avec notre dispute de ce matin, il a réussi à voir à travers mon masque aussi facilement, alors que ça fait des années que je le porte. Être mise à nu sans en être l’investigatrice m’insupporte.
- Je n’ai aucun droit, ni légitimité d’en faire parti, je m’ouvre un peu à lui.
- Pourquoi pensez-vous ça ? M’incite-t-il à poursuivre.
Les mots si longtemps contenus s’évadent sans que je ne puisse intervenir et les enfermer de nouveaux. Ils prennent leur envol comme un oiseau remis en liberté après des années en cage.
- Parce que je les ai abandonnés pendant trois ans. Ils avaient besoin de moi et je n’étais pas là, je vomis enfin mon ressentiment. J’ai été lâche, faible et égoïste, je dis en reniflant et en essuyant les larmes qui commencent à perler à mes yeux.
- Je vous trouve dur envers vous-même. Je ne nie pas que c’était dur pour eux, et j’en étais en parti responsable. Mais vous aussi vous aviez besoin d’aide. J’ai l’impression que vous oubliez, que vous avez failli mourir. N’importe qui aurait pu avoir un moment de faiblesse.
Ses dires me font l’effet d’un bonbon acidulé. Il pique au début, mais plus il fond plus une chaleur s’en dégage et se transporte dans toutes mes veines et artères, pour ne laisser qu’un sentiment de douceur. Ce sont exactement les mots que j’attendais et que je recherchais, mais que je ne m’avouais pas par pure fierté. Et Parker me les sert sur un plateau d’argent. Alors que je me comporte comme une peste avec lui. Même si je me suis excusée, ça ne justifie pas ma méfiance. J’ai du mal à le comprendre de se montrer si gentil avec moi et d’être passé rapidement à autre chose. Comme s’il n’était rien arrivé. Je n’arrive pas à comprendre mes propres sentiments et pourquoi ça m’énerve. Ce qui ne fait qu’engendrer plus d’énervement. Je suis en pleine crise existentielle et Parker continue de parler pour me faire comprendre que je suis aimée par l’équipe.
- Le lendemain de la visite de McGee chez vous, il est venu à l’agence un grand sourire au lèvres pour nous signaler que vous reviendrez. Il n’a pas douté un instant. Et les autres étaient tout aussi enthousiastes. Même Knight et moi, alors que l’on ne vous connaissiez pas. Bon, notre rencontre ne s’est pas déroulé comme je l’avais imaginé, mais je suis ravi de vous avoir dans l’équipe, ajoute-t-il avec un peu d’humour.
- Vous l’avez imaginé comment notre rencontre, je le questionne intriguée.
De mon côté, j’avais la boule au ventre et le fait de s’être tout de suite disputé m’avait fait oublier mon angoisse. Alors ce n’est peut-être pas la meilleure façon de rencontrer quelqu’un, mais ça n’aurait pas pu être mieux.
- Plus normal que mouvementé, sourit-il.
Je me surprends à aimer ce sourire franc et sincère, qui ne trahit aucune ambiguïté sur ce qu’il pense. Alors je décide de me montrer sincère également, même si je me suis beaucoup dévoilée aujourd’hui.
- Hé bien, ça peut vous paraître étrange, mais moi je l’aime bien. Notre rencontre. La normalité c’est un peu barbant.
Pendant que je rangeais les tasses dans l’évier, mon ventre se permet de faire le gargouillis le plus bruyant de l’univers. Presque sûr qu’on l’a entendu à Los Angeles. Notre discussion a duré au moins une heure, car le soleil est désormais couché et les rues éclairaient par les lampadaires. Je me rends compte que je n’ai pas fait attention tellement j’apprécie de plus en plus sa compagnie. Mais il est temps de le laisser retourner chez lui. Surtout qu’il n’habite pas tout près.
- Désolée de vous avoir retenu aussi longtemps. Alors que vous avez encore de la route à faire. Je vais vous libérer de vos obligations, agent Parker. Merci pour m’avoir raccompagné.
- Je ne vais nulle part.
- Pardon ?
Si on m’avait dit qu’au deuxième jour de ma rencontre avec mon patron, il passerait la nuit chez moi, je lui aurais ri au nez et payé un semestre dans une école qui forme les humoristes de demain, pour améliorer son humour. Mais c’est exactement la scène qui se déroule sous mes yeux. Parker droit dans ses bottes et le regard sérieux. Moi en train de me demander si ma chute dans les vestiaires n’a pas accentué mes visions cauchemardesques. J’ai beau lui expliquer que je n’ai pas besoin de protection, mais il reste campé dans sa position.
Durant nos échanges vives, mon estomac n’arrêtait pas de me supplier de le remplir, entrecoupant nos discussions de différents bruits dérangeants, plaintifs et désastreux pour ma réputation. Voilà pourquoi je suis en train de cuisiner une salade de quinoas végétarienne. Je ne peux pas me permettre d’attendre qu’il s’en aille ou qu’on arrive à un compromis. Pendant que les graines cuisent et que je fais revenir l’oignon rouge et le poivron vert dans un peu d’huile pour les rendre tendres et faciliter leur digestion, j’ouvre une boîte de pois chiches que je rince et mélange avec les noix, en attendant les autres ingrédients.
- Je peux me protéger. Vous avez bien vu ce que je suis capable de faire à un sac de frappe.
Peut-être qu’en lui remémorant cet instant, il comprendra que rester toute une nuit pour me protéger d’un potentiel danger venu d’un inconnu est ridicule.
- Hier aussi il est venu et je me tiens devant vous sans écorchure. J’ai besoin que vous agissez en chef pas en chevalier servant, je conclus ma plaidoirie.
- Ce n’est pas lui qui m’inquiète, mais vous, indique-t-il en me toisant de toute sa hauteur. Et si vous avez un malaise comme tout à l’heure ? Vous habitez seule, qui pourra...
- Merci de vous inquiéter pour moi. Mais ça va aller. J’ai des crises uniquement quand je pousse trop mon corps. Mais je me suis bien reposée à l’hôpital. Et puis je suis armée.
- Une arme que vous savez plus utiliser, vous voulez dire.
Il marque un point et me rappeler mon impuissance à tenir mon arme convenablement me mine. Une idée germe dans mon esprit, audacieuse, mais qui pourrait lui faire prendre ses jambes à son cou. Sans prendre le temps de réfléchir plus longuement, je lui balance l’idée en pleine face et de façon amusée.
- Eh bien réapprenez-moi à l’utiliser.
Malheureusement, l’effet souhaité n’arrive pas, au contraire même. Il accepte sans broncher en se rappelant qu’il avait dit dans la voiture qu’il m’aiderait sur ce problème. Ne voulant pas repartir dans un ping-pong de paroles stériles, j’écoute ses conseils avisés. D’abord, je détends les muscles du haut, fais craquer mon cou et roule des épaules en sautillant sur place. On dirait que je me prépare plus à combattre qu’à tirer. Mais je dois dire que les effets se font sentir et je me sens apaisée. Ensuite, je ferme les yeux et m’imagine dans un box de tir. La cible se trouve à plusieurs centaines de mètres, noire et ordinaire. Pas l’ombre d’un fantôme.
- Vous voyez cette femme, se renseigne Parker comme si on pensait à la même chose.
- Non. Peut-être qu’elle ne vient que quand je suis seule.
- Peut-être. Tenez votre arme.
J’ouvre les yeux pour la prendre et remarque sa légèreté. Pour une question de sécurité, il a enlevé le chargeur. Comme si j’allais le vider dans mon salon et abîmer mes meubles. Mais pendant une crise de panique, je ne sais pas vraiment comment je réagirais, alors la sûreté avant tout. Parker se met derrière moi, assez près pour que je sente son souffle dans mes cheveux et l’ombre de son corps dans mon dos. Cette proximité me démange et me déconcentre. Par contre, lui, continu de donner ses directives tranquillement. J’ai l’impression d’être la seule à être mal à l’aise. Ça m’agace.
- Bien, maintenant refaite l’exercice en pointant l’arme devant vous et quand vous le sentez, appuyez sur la gâchette.
J’ai beau essayer, le savoir derrière moi m’empêche de me concentrer sur l’exercice. Dans ma tête, je suis bien dans une salle d’entraînement, avec la cible et seule. Mais dès qu’il fait un mouvement ou respire, il apparaît par magie à l’orée de ma vision.
- Vous êtes obligé d’être si près, ça me déconcentre, je lui apprend agacée et plus acerbe que je le voulais.
- Désolé, je n’avais pas fait attention. C’est mieux là ?
J’acquiesce après qu’il a fait trois pas en arrière. Mon dos ne sent plus sa chaleur et mes cheveux ne sont plus sous le vent incessant de sa respiration. Je peux de nouveau me focaliser sur la pratique. Après avoir pris mon temps et su l’instant où je devais tirer, j’appuie sur la gâchette. Aucun bruit ne sort, mais je remarque que ma respiration a accéléré et mes mains sont tremblantes.
- Vos mains ont un peu tremblé, mais avec de l’entraînement ça ne se verra plus, analyse-t-il pensif.
J’ouvre les yeux et la vision de nos deux corps l’un derrière l’autre se reflétant sur ma baie vitrée chatouille mes entrailles.
- C’est ridicule de s’entraîner dans un salon, je dis la voix remplie de gêne et de ridicule en m’éloignant de lui.
L’horloge sonne huit heures, me faisant prendre conscience que la journée touche à sa fin, ainsi que ce moment rien qu’à nous.
- Bon, je crois qu’il est tant pour vous de rentrer. J’ai faim et j’aimerais me coucher tôt, je lui signale en m’avançant vers ma porte d’entrée.
- Vous n’aviez pas renoncé, murmure-t-il en s’approchant.
- Je suis têtue. Et vous aussi apparemment. S’il vous plaît, j’insiste en ouvrant ma porte.
- De quoi avez-vous peur ?
- Pas de vous en tout cas, je ris à son nez. Des rumeurs que cela pourrait engendrer. Et une fois installée, il est difficile de les faire taire.
Je pause mon récit avant de m’aventurer plus loin et de dévoiler un secret bien gardé. J’ai déjà montré plusieurs facettes de ma personne aujourd’hui, mais je ne me sens pas prête pour celle-là. Elle fait partie d’un moment de ma vie trop douloureux pour l’évoquer avec quelqu’un. Et encore moins un inconnu.
Il écarquille les yeux en comprenant à quoi je faisais allusion et d’un coup, il semble moins sûr de lui.
- Je n’avais pas vu les choses sous cet angle. Je n’ai pensé qu’au boulot…
- Bien sûr que vous avez pensé qu’au boulot, je le coupe. Vous êtes comme Gibbs. Attention, bientôt vous construirez un bateau dans votre cave.
- Ça va être dur, je n’ai pas de cave, réplique-t-il à ma blague. Vous avez raison, je vais y aller. Mais en cas de problème.
- Je vous appelle. Promis.
Il sort enfin de chez moi pour se diriger vers sa voiture garée pile-poil où je mets la mienne. Après tout ce qu’il vient de se passer, j’ai complètement oublié que ma voiture était toujours à l’agence. Vu qu’il veut se sentir utile, autant lui donner un petit travail simple et peut contraignant et qui ne paraîtra pas bizarre si on nous voit ensemble.
- Parker, attendez, je cours à sa suite. J’ai une faveur à vous demander.
- Laquelle ? Me demande-t-il en se retournant.
- Vous pouvez venir me chercher demain, comme mon véhicule est à l’agence.
- Bien sûr. Vers quelle heure ?
- Six heures moins le quart. Sauf si c’est trop tôt pour vous.
- Pourquoi si tôt.
- Pour mon footing, comme tous les matins.
- Le médecin a dit de vous reposer, me rappelle-t-il les sourcils froncés, mais voyant que je ne l’écoutais pas, il capitule. D’accord, mais je vous accompagne.
- Super. Bonne nuit.
Pour être en forme demain, je finis la journée en ne faisant rien, même pas mon activité favorite après le repas et la douche, à savoir la lecture. Une sorte d’euphorie m’en empêche de toute façon. Et je n’oublie pas d’appeler mes amies, enfin plutôt Tamara, car Kyveli ne m’a toujours pas pardonné. Le seul moment où elle m’a parlé, c’était pour me dire qu’elle réfléchissait à un gage non-négociable. Avec elle, je m’attends au pire, mais elle m’a promis que ce ne serait pas illégal ou trop complexe pour moi.
Avant d’aller me coucher, je suis les recommandations du médecin et prends le médicament une demi-heure avant d’aller au lit. J’avais un peu d’appréhension en me glissant dans les draps propres, mais j’ai senti l’effet immédiat du cachet et je me suis endormie sans qu’un seul cauchemar ne me réveille.