Aujourd’hui, mes mains commencent juste à tremblé légèrement et mes quatre-vingt-dix ans ne pèse pas beaucoup sur mes vieux os, ma mémoire, elle, est d’une netteté effrayante. Quand je ferme les yeux, je me revois à trente-huit ans. C’était en 1948, juste après la barbarie de la guerre. J'avais passé des années dans le maquis, à me terrer comme un animal pour chasser l'occupant. La paix revenue, j'avais un besoin viscéral de silence. Je suis donc devenu garde-chasse dans la forêt de Mende.
À cette époque, j’étais un homme taillé dans le roc, forgé par le grand air et les privations du maquis. J’avais le visage buriné par le vent de la Lozère, des yeux perçants habitués à scruter la pénombre, et une carrure massive qui imposait le respect. Ma vie, c’était ma forêt, mais surtout ma famille. Ma femme, Élise, n’avait que vingt-sept ans. C’était une force de la nature sous des airs de douceur, avec de longs cheveux châtains qu'elle attachait à la va-vite et un regard lumineux qui avait survécu aux traumatismes de l'Occupation. Notre fille, Jeanne, avait sept ans. C’était un petit oiseau vif, une enfant de la guerre qui reprenait goût à la vie, courant les joues rouges et les genoux écorchés, le rire haut, inconsciente des ombres qui rôdaient encore.
Ce jour-là dans le bureau du maire de Mende. L'atmosphère de la pièce était étouffante, chargée d’une odeur d’encre et de tabac froid. Derrière son grand bureau en chêne siégeait le premier magistrat de la commune. C'était un petit fonctionnaire bedonnant, engoncé dans un costume trop étroit pour lui, dont les boutons menaçaient de sauter à chaque respiration. Il avait les joues flasques, le teint blafard de ceux qui ne voient jamais le soleil, et ce regard supérieur propre aux hommes fiers de leur minuscule pouvoir.
Je m'étais avancé, posant mes mains calleuses sur le rebord de son bureau. Pendant deux mois, j'avais arpenté les bois et ce que j'y avais découvert me glaçait le sang.
— Monsieur le Maire, j’ai un sérieux problème sur les bras, avais-je dit d’une voix grave. Depuis deux mois, le cheptel sauvage se fait massacrer. Des lièvres, des blaireaux, et même de gros sangliers. On les retrouve égorgés, vulgairement déchiquetés et à moitié mangés.
L’homme avait soupiré, ajustant ses binocles d'un air profondément ennuyé, presque arrogant.
— Allons, mon brave, la guerre est finie mais le braconnage a la vie dure, vous le savez bien. Les ventres sont encore creux. Des paysans affamés, sans doute.
— Des paysans ? avais-je rétorqué en me penchant vers lui. Un paysan utilise un collet ou un fusil. Là, ce sont des morsures. Et je peux vous assurer qu'elles ne correspondent ni à un loup, ni à un chien, ni à quoi que ce soit de connu dans nos régions. Quelque chose d'anormal rode dans cette forêt, et cela m'inquiète au plus haut point.
Le maire avait laissé échapper un petit rire dubitatif, agitant une main potelée pour chasser mes arguments comme on chasse une mouche. Pour lui, le vieux résistant voyait des fantômes partout. Il ignorait que l'horreur ne faisait que commencer.
Mais l'arrogance de ce petit homme commençait à sérieusement échauffer le sang du maquisard que j’étais. Je pris une profonde inspiration pour garder mon calme, mais ma voix se fit plus tranchante.
— Vous ne comprenez pas, Monsieur le Maire. Ce n’est pas une affaire de braconnage. Le gibier retrouvé est de plus en plus gros. La semaine dernière, c’était un vieux mâle sanglier de plus de quatre-vingts kilos. La bête a été pliée en deux, la colonne brisée net. Les risques sont bien réels et grandissent chaque jour. Si cette chose s'en prend aux bêtes de cette taille aujourd'hui, qu'est-ce qui l'empêchera d'attaquer un homme demain ? Si des gens meurent dans cette forêt, ce sera sur votre conscience. Ce sera votre faute.
Le visage du magistrat se figea. Sa bonhomie de façade s'évapora, remplacée par une rigidité bureaucratique mâtinée de mépris. Il se redressa sur sa chaise, tendant le cou comme pour se donner une importance qu’il n’avait pas.
— Un peu de retenue, Monsieur Pierre Blois, me reprit-il d'un ton sec, en insistant lourdement sur mon nom et mon prénom pour bien me signifier ma place. Mesurez vos paroles. Vous oubliez à qui vous vous adressez. La guerre est derrière nous, les tribunaux populaires aussi. Ici, c'est l'ordre républicain.
Je ne cillai pas. Son rappel à l'ordre glissait sur moi comme la pluie sur les feuilles de Mende.
— Justement, au nom de cet ordre, donnez-moi des hommes, répliquai-je immédiatement. Donnez-moi une douzaine de gars armés, des chasseurs locaux ou des gendarmes. Il faut organiser une battue au plus vite, encercler le secteur de la Loubière avant que cette créature ne s'approche des fermes.
Le maire laissa échapper un soupir théâtral, levant les yeux au ciel avant de croiser ses mains potelées sur sa bedaine.
— Une battue ? Mais vous n’y pensez pas ! La commune n’a ni le temps, ni les ressources à perdre pour ce genre de fantaisie. Regardez dehors ! Nos villes et nos villages sont en pleine reconstruction. Les ponts, les routes, l'approvisionnement... voilà nos priorités. Ce serait une pure folie de propager une psychose et de faire peur aux gens pour des bêtises, pour de simples histoires de loups ou de chiens errants. C'est votre travail, Durand. Vous êtes le garde-chasse, alors gérez cela. Débrouillez-vous, occupez-vous-en tout seul.
La colère me serra la gorge. M'en occuper tout seul ? Contre une entité capable de dépecer un sanglier à mains nues ou à coups de crocs inconnus ? C’était m’envoyer au casse-pipe. Je posai mes deux mains à plat sur son bureau, me penchant si près de lui qu'il recula instinctivement contre son dossier.
— Si vous refusez de mobiliser la région, alors faites au moins votre devoir administratif, dis-je dans un souffle glacial. Contactez l’État. Écrivez au ministère ou à la préfecture pour qu'on nous envoie un spécialiste des animaux. Un zoologue, un expert de Paris, n'importe qui capable d'étudier les empreintes et les morsures. J'ai besoin de savoir à quoi j'ai affaire pour pouvoir traquer cette chose efficacement.
Le maire me jaugea un long moment, cherchant une trace de folie dans mes yeux. Il n'y trouva que la froide détermination d'un homme qui avait survécu à l'enfer et qui sentait l'odeur du sang revenir. Puis face à mon insistance et, sans doute, pour se débarrasser de moi, le maire finit par céder. Il griffonna quelques notes d'un air agacé, promettant de contacter la préfecture pour qu’on nous envoie un biologiste animalier ou un zoologiste depuis Paris. Une manière polie de refiler la patate chaude à l'État tout en restant bien au sec dans son bureau.
Je quittai la mairie sans un mot de plus. Le chemin du retour me parut interminable. À pied, sous la frondaison de la forêt de Mende, chaque craquement de branche prenait une résonance sinistre. Lorsque je poussai enfin la porte en bois lourd de notre maison forestière, l’odeur de la soupe aux légumes et la chaleur du poêle m'accueillirent comme un baume.
Élise était là, s'activant près du feu. En me voyant entrer, son visage s'éclaira, mais son regard branché sur le mien capta immédiatement la tension qui me nouait les épaules. Plus tard, une fois le repas terminé et la petite Jeanne sagement occupée dans sa chambre, nous pûmes enfin parler. Je lui racontai mon entrevue, ma voix trahissant une profonde amertume.
— Ce type est une catastrophe, pestai-je en secouant la tête. Ce costume de maire est bien trop grand pour ses petites épaules. Il ne pense qu'à ses chiffres, à sa paperasse et à sa réélection. Il refuse de voir le danger. Il est d'une incapacité crasse !
Élise posa sa main douce mais ferme sur la mienne. Je lui avais déjà fait part, les jours précédents, de mes sombres découvertes dans les sous-bois. Elle savait que je n'étais pas homme à m'alarmer pour rien. Les loups, les ours, je connaissais. Mais cette chose... cette bête qui rôdait et laissait des carcasses impossibles derrière elle, c'était autre chose.
— Enfin, espérons que l'envoyé de l'État arrive vite, soupirai-je en fixant les flammes du poêle. Il nous faut quelqu'un pour éclaircir cette situation, pour mettre un nom sur ce monstre avant qu'il ne soit trop tard.
Élise serra mes doigts, cherchant à chasser les ombres qui obscurcissaient mon front.
— Il va venir, Pierre, dit-elle d'une voix douce et rassurante. Tu as fait ce qu'il fallait. Tu as survécu à quatre ans de guerre et de maquis, ce n'est pas une bête, aussi féroce soit-elle, qui va te faire plier. Tu es le meilleur garde-chasse de la région. On va trouver une solution.
Ses mots apaisèrent un instant la tempête sous mon crâne. Je me levai et me dirigeai vers la chambre de notre fille. Jeanne dormait déjà du sommeil des innocents, son petit visage serein encadré par ses cheveux clairs. Je me penchai pour déposer un baiser léger sur sa joue tiède.
En me glissant enfin sous les draps aux côtés d'Élise ce soir là, mes yeux restèrent un moment fixés sur le plafond sombre. La nuit porte conseil, me dis-je en fermant les paupières. Demain, il ferait jour, et la traque reprendrait.