La colère de Tōya redescend d'un cran, et il est à présent intrigué. Ça ne l'étonne pas que le piaf soit aussi doué avec les mots et qu'il se serve de son bagou pour obtenir ce qu'il veut. C'est même exaspérant comme il peut être charmeur.
Mais ce qui est vraiment troublant, c'est à quel point son témoignage improvisé s'approche de la réalité. Oui, il existe des mystères qui entourent la mort de Tōya. Oui, Endeavor occupe un rôle controversé dans cette histoire. Sans le faire exprès, et sans doute aidé par un excellent sens de déduction suite à leurs confidences au bord de la falaise, le héros vient de mettre le doigt sur les vrais problèmes. Réussir à retourner la situation avec des arguments aussi tangibles pour permettre à Tōya d'entendre son petit frère parler de lui, c'est fort, très fort... Cette pensée fait tressaillir le vilain depuis sa cachette.
Un silence s'installe au milieu du jardin. Le soleil achève sa course dans le ciel, projetant sur eux ses rayons tardifs qui leur rappellent que le temps continue de tourner malgré que leurs yeux soient tournés vers le passé. Mais lorsque Natsuo s'apprête enfin à répondre, son téléphone se met à sonner. Il décroche aussitôt qu'il voit le nom affiché sur l'écran.
« Ouais, Fuyu. En fait, je suis déjà rentré. Je suis dans le jardin avec Hawks. »
Les deux complices blêmissent simultanément. Oh merde... Tōya aimerait beaucoup se réjouir de revoir à nouveau sa sœur, mais il ne peut ignorer que la situation devient incontrôlable alors qu'ils ne désiraient pas être vus. Comment vont-ils réussir à se sortir de ce pétrin, à présent ? Stupide Hawks... il aurait mieux fait de partir simplement bredouille en prétextant être venu pour parler à son paternel.
Quelques secondes plus tard, ils entendent des pas résonner depuis l'intérieur. La porte d'entrée s'ouvre, laissant apparaître la tête confuse de Fuyumi.
« Natsu ? Hawks ?! »
Elle les toise un instant avec des yeux ronds, comme si elle n'avait pas cru ce que son frère venait de lui dire au téléphone. Elle sort de la maison pour s'approcher d'eux, les dévisageant nerveusement tour à tour.
« Tout va bien ? Natsu, tu ne devrais pas rester dehors trop longtemps après ce qu'il s'est passé... »
Elle s'interrompt alors qu'elle remarque la tension dans l'air. Sa voix tremble légèrement, craignant soudain ce qu'elle s'apprête à apprendre.
« Hawks, qu'est-ce qu'il se passe ? Ça concerne notre père ? »
Dans son buisson, le noiraud se renfrogne, agacé que son géniteur ne cesse de refaire surface dans cette discussion qui ne le concerne en rien. Il ne voit toujours pas le visage de Hawks de là où il se trouve, mais il peut aisément l'imaginer adresser un sourire gêné à Fuyumi. Quant à Natsuo, il détourne le regard, la mâchoire toujours serrée. Il semble cependant un peu plus calme depuis l'arrivée de sa sœur.
« Il veut que je lui parle de Tōya. Pour une enquête sur notre famille.
— Hein ?! »
Elle semble ne pas en revenir. Elle écoute attentivement Hawks, qui lui confirme ses dires en lui résumant la raison de sa venue.
« Vous pensez que le vilain qui nous a attaqués pourrait avoir un rapport avec lui ? Mais il est mort il y a dix ans...
— C'est... une piste que je dois vérifier. Et pour ça, j'aimerais comprendre ce qu'il représentait pour vous... »
Natsuo hésite encore. Il regarde Fuyumi, qui hoche doucement la tête pour l'encourager à se lancer, incapable de refuser une requête au Numéro 2 des héros. Le jeune homme baisse les yeux. Il a l'air soudainement dépité : probablement que repenser à son grand frère décédé doit être difficile, surtout sans y avoir été préparé.
« Je ne sais pas trop ce que je peux vous apprendre de plus, honnêtement... Comme Fuyu vient de le dire, ça fait dix ans que Tōya est parti. Perso, je n'ai plus beaucoup de souvenirs de lui... J'avais à peine 9 ans.
— Vous étiez proches ?
— Oui, très... On partageait beaucoup, en fait. On dormait souvent dans la même chambre, et on discutait parfois jusque très tard.
— Tu peux me parler un peu de lui ? »
Nous y voilà. Tōya frémit, secouant involontairement quelques branches du buisson. Il voit Hawks se figer, tous les muscles tendus, tandis que les deux jeunes Todoroki relèvent la tête, cherchant du mouvement dans la végétation. Le noiraud se durcit comme une statue, le cœur battant la chamade, recroquevillé pour se faire tout petit. Après quelques secondes d'hésitation, Natsuo reprend, au grand soulagement des deux complices.
« Je me souviens, hum, surtout de son caractère flamboyant, en fait. Sans mauvais jeu de mots... »
Tōya réfrène un petit rire. Son frère a le même humour nul que lui, et ça le rend très fier. Et sans en avoir conscience, Fuyumi a exactement la même réaction que lui. Elle prend ensuite le relais pour ajouter des détails à ce que Natsuo vient de dire.
« Oui, ça le résume bien. Il était, comment dire, très démonstratif ? Quand il était joyeux, il riait. Quand il était triste, il pleurait. Il ne nous cachait rien, on savait toujours tout de ses humeurs. Parfois, c'était fatigant, mais ça le rendait très attachant aussi, d'une certaine manière. »
Le frère et la sœur se sourient tristement. Natsuo rajoute :
« Ouais... franchement, il était cool. Mais qu'est-ce qu'il était pleurnichard... »
Hawks se met à glousser discrètement alors que le vilain prend un coup à sa fierté. Ah ouais, tu trouves ça drôle ? Tu verras de quel bois je me chauffe, satané emplumé... Natsuo commence alors à s'assombrir.
« En même temps, avec la vie qu'on menait à la maison, il avait ses raisons... Et puis, quand il était en colère... et ben, on ne pouvait pas l'ignorer non plus. Il est mort à cause de ça, je crois. Il n'a pas supporté, mmh, certaines choses qui se sont passées avec notre père. Et ses flammes l'ont... consumé. »
Le manieur de glace semble avoir beaucoup de difficultés à faire remonter ces souvenirs. Il se frotte nerveusement l'arrière de la tête, ébouriffant sa crinière blanche déjà indomptable alors que Fuyumi lui prend doucement le bras. Hawks ne s'attarde pas sur Endeavor ou sur la mort de Tōya, conscient du risque de raviver des épisodes traumatiques chez les trois Todoroki.
« Vous avez des bons souvenirs de lui ?
— Oui, bien sûr !, répond aussitôt Fuyumi. Notre père s'occupait surtout de Shōto, alors on jouait beaucoup à trois. Tōya s'isolait la plupart du temps, parce qu'il s'entraînait pour devenir un héros, mais il ne nous a jamais rejetés. Au contraire... pendant longtemps, il a été le premier à nous rendre service, à nous défendre ou à vouloir nous faire plaisir. En tant qu'aîné, il a été un meilleur soutien que nos parents, vu leur... indisponibilité. »
Elle marque une pause, perdue un instant dans ses pensées nostalgiques. Natsuo reprend la parole.
« Ouais. Même s'il n'allait pas bien à la fin, et que ça s'est mal fini... Malgré tout, j'ai surtout gardé le souvenir d'un grand frère drôle, souriant et très présent pour nous. Vu la famille chaotique dans laquelle on a grandi, on s'accrochait fort à lui, Fuyumi et moi... »
Le cœur de Tōya s'emballe. Il serre les dents, réfrénant le flot d'émotions qui l'assaillent. Tout ces souvenirs qui lui avaient échappé commencent à lui revenir. Il était... un grand frère très présent ? Dire qu'il avait complètement effacé ça de son esprit. Dire qu'il a abandonné tout ça pour devenir... "Dabi".
« Son départ a dû être très dur... », tente Hawks d'une voix douce, un peu trop intime pour une enquête.
La jeune femme baisse tristement la tête. Natsuo, touché de voir sa sœur submergée par l'émotion, inspire profondément, rassemblant son courage pour répondre à cette affirmation difficile.
« Vous ne pouvez pas imaginer à quel point... Pour ma part, j'ai vécu l'enfer, sans lui. J'ai perdu mon repère, mon confident, la seule personne qui me faisait vraiment rire dans cette maison. »
Il jette un regard désolé à Fuyumi, mais elle comprend et acquiesce d'un signe de tête. Il continue :
« Notre mère était à l'hôpital, on croyait déjà avoir vécu le pire. Mais quand Tōya est parti, je pense qu'on a tous définitivement arrêté de sourire. »
L'aîné des Todoroki a de plus en plus de mal à réfréner ses émotions. Une main devant sa bouche, il se concentre pour ne pas laisser sa respiration s'emballer ni ses membres trembler. Leurs paroles le touchent énormément, mais tout ça devient aussi trop difficile à entendre. Trop intense. Et il ne peut toujours pas bouger de ce putain de buisson de merde. Sérieusement, il faut que Hawks arrête vite la discussion, sinon il ne pourra plus réussir à se contenir...
Heureusement, ses plumes hypersensibles doivent ressentir son flot d'émotions, parce que le héros semble avoir capté le message.
« On peut arrêter là, si vous voulez. Ça m'a l'air de devenir un peu trop intense pour vous.
— Ça va, répond tout de suite Natsuo. On a tous les deux fait notre deuil. Perso, j'en ai voulu très longtemps à Tōya, de nous avoir abandonnés. Mais en grandissant, j'ai compris que le problème était ailleurs. »
Il lance un regard désapprobateur et plein de sous-entendus à Hawks, dérangé par la relation de proximité qu'entretient son père qu'il déteste avec le héros ailé. Ce dernier a l'air embarrassé, mais ne se laisse pas démonter pour autant.
« Je comprends... Merci pour ce témoignage, c'est... très éclairant pour mon profil psychologique de la situation. »
Il marque une pause et hésite, prenant le temps de choisir ses mots avec soin.
« J'avais juste une dernière question, Natsuo... Excuse-moi si elle te semble bizarre, mmh, c'est purement théorique pour évaluer l'impact de ton deuil. Mais qu'est-ce que tu lui dirais, à Tōya, si tu apprenais maintenant qu'il est encore en vie ? »
Natsuo se fige. Fuyumi, elle, ne peut retenir une petite exclamation étouffée. Un silence lourd pèse aussitôt sur la scène. Même si Tōya connaît la raison de cette question, et qu'il aimerait désespérément entendre la réponse, il ne l'approuve pas : elle semble déplacée, trop personnelle pour une enquête. Ce crâne de piaf est en train d'aller trop loin... Le vilain a l'impression que son cœur est sur le point d'exploser, et tout ce qu'il peut faire en ce moment, c'est prier depuis sa putain de cachette pour que ses émotions se taisent enfin.
Natsuo plisse les yeux, une lueur de suspicion traversant son regard.
« C'est quoi cette histoire ?!
— Ah, désolé, il n'y a aucune histoire ! »
Hawks lève les mains devant lui, réalisant son erreur.
« Je me posais simplement la question pour comprendre ta résilience. C'est vraiment juste une hypothèse... »
L'oiseau fait un pas en arrière, gêné, pour signifier au jeune Todoroki de ne pas s'emballer. Natsuo le fixe à la recherche d'un mensonge, d'une trace de manipulation, mais il ne trouve rien de concret et finit par se résigner. Il détourne les yeux, le visage fermé.
« S'il était encore vivant, ça ferait dix ans qu'il ne serait pas revenu nous voir. Je serais heureux de le retrouver, bien sûr. Mais je ne pourrais jamais lui pardonner de nous avoir abandonnés et d'avoir fait sa vie sans nous. »
Hawks frémit. Il s'attendait sans doute à offrir à Tōya un témoignage beaucoup plus positif de la part de son frère, mais il est forcé de réaliser son erreur. Quant au noiraud, il a l'impression qu'on vient de lui planter un poignard en plein cœur. Il se recroqueville encore un peu plus sur lui-même, sa main agrippant sa veste au niveau de sa poitrine. Il commence à hyperventiler et doit faire preuve d'un self-control absolu pour ne pas trahir sa présence ou faire flamber le buisson dans lequel il se trouve.
Face à la mine déconfite du héros, Natsuo se reprend :
« Ça paraît dur, c'est vrai. Mais je vous ai dit, j'ai peu de souvenirs de lui. J'ai vécu plus d'années de ma vie à encaisser sa mort qu'à vivre à ses côtés. Je pense que c'est une réaction plutôt normale...
— Oui... Oui, tu as sans doute raison.
— De toute façon, c'est stupide. Les morts ne reviennent pas soudain à la vie. »
Un silence coule dans le jardin. Fuyumi serre légèrement l'épaule de son frère, sans rien dire, mais elle observe Hawks avec une attention nouvelle. Comme si elle commençait à trouver son insistance étrange. Le héros détourne le regard, conscient que sa volonté un peu trop utopique de faire plaisir à Tōya vient juste de se retourner contre lui.
« Je comprends ta réaction, elle est très légitime. Désolé pour ces questions indiscrètes, mais je vous assure, vous m'avez vraiment aidé ce soir. J'espère que vous ne m'en voulez pas...
— Nan... C'est pas grave, conclut Natsuo en haussant les épaules. C'est jamais très drôle de faire remonter des vieux souvenirs, mais ça m'a rappelé aussi que c'est du passé, tout ça. »
Fuyumi hoche la tête pour signifier qu'elle ressent la même chose. Elle adresse un faible sourire au héros, visiblement soulagée que ce moment difficile soit enfin terminé.
« Au fait, Hawks. Il commence à faire noir, vous ne voulez pas rester manger à la maison ?
— Oh, non, c'est gentil ! Mais je me suis bien assez incrusté dans vos affaires de famille pour ce soir !
— D'accord... N'hésitez surtout pas, un autre jour. Ça ferait plaisir à notre père de vous avoir une fois à notre table. »
Hawks force un petit rire nerveux, de plus en plus embarrassé et pressé de fuir cette confrontation qui a bien trop duré à présent.
« Ça marche, on en rediscutera. Merci pour l'invitation. »
Ils se saluent tous les trois, et Natsuo ramène Hawks au portail d'entrée de la demeure. Le héros a laissé tomber discrètement quelques plumes de son sac, qui se sont empressées de rejoindre Tōya dans sa cachette. Ce dernier ne va pas bien du tout : il est en train de suffoquer, retenant comme il le peut sa respiration paniquée. Ses émotions s'emballent et se battent dans tout son corps, à deux doigts d'en sortir sans qu'il ne soit capable de les freiner. Mais, au milieu de ce chaos, une douceur inattendue le sort de sa vague d'angoisse. Une petite plume rouge lui caresse timidement le visage, l'aidant à calmer la tempête qui menace de faire partir son esprit en vrille. Rassuré, le vilain saisit également une seconde plume qui vient de se glisser entre ses doigts. Du bout de son pouce, il se met à frotter distraitement sa douce texture pour apaiser ses nerfs.
Très vite, le calme est revenu dans le jardin. Le frère et la sœur Todoroki sont retournés à l'intérieur, alors que Hawks est sorti par la porte adéquate, cette fois. Tōya peut enfin bouger. Il se relève prudemment, les membres engourdis et les paumes encore endolories par sa chute. Les plumes ont calmé le tumulte de ses sentiments, mais son cœur, lui, saigne abondamment. Une fine goutte de sang traverse sa joue, qu'il ne prend pas la peine d'essuyer. Il marche la tête basse, l'esprit vidé, jusqu'au petit bosquet où il s'était caché plus tôt avec le héros. Il n'attend que quelques minutes avant que son camarade ailé le rejoigne par les airs, se posant silencieusement sur une branche au-dessus de lui pour lui tendre la main et l'aider à sortir de là.
Dans le train du retour, ils n'échangent aucun mot. Hawks a bien essayé de s'excuser à plusieurs reprises, mais il a dû se rendre à l'évidence que Tōya n'a aucune envie de lui adresser la parole. Le vilain sait pourtant qu'il a voulu bien faire. Il ne devrait pas lui reprocher d'avoir essayé de lui faire plaisir... c'était même plutôt mignon.
Mais au milieu de toutes ces belles choses qu'il a vues et entendues ce soir, il s'est aussi rendu compte à quel point son départ a fait du mal à sa sœur et à son frère. Que ce dernier lui en a voulu pendant des années. Et, surtout, qu'il ne lui pardonnera jamais de ne pas être rentré à la maison. Tout ça est dur, beaucoup trop dur à encaisser pour le manieur de flammes, et il n'avait pas besoin de rajouter ces tourments supplémentaires à son mental déjà fortement malmené depuis une semaine.
Au bout d'une demi-heure sans parler, Hawks brise soudainement le silence, ayant réalisé quelque chose.
« Heu, Tōya... Tu n'avais pas un masque sur le visage, tout à l'heure ? »
Le vilain relève les yeux vers lui, réalisant le problème. En effet : il est reparti sans ce fichu masque. Il l'a complètement oublié, trop perturbé par la scène qu'il venait de vivre au moment de partir.
Il est donc resté là-bas. Dans le jardin, accroché au buisson bordant la façade de sa maison familiale.
Merde.