Les Chroniques de Santa Edenia

Chapitre 2 : Un homme inconsolé

4321 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 24/11/2021 23:29

— Ce n’est pas vrai, Hanzō, tu as recommencé à fumer ! s’emporta l’homme gras derrière le comptoir, tout en essuyant des verres à whisky qu’il rangeait au fur et à mesure sur les étagères au-dessus de lui à l’aide d’un tabouret, sa petite taille ne lui permettant pas de les atteindre de lui-même.


Assis de l’autre côté, la main gauche dans une poche de son pantalon, l’index et le majeur de sa main droite tenant sa cigarette, le coude posé sur le zinc, le dénommé Hanzō aspira nonchalamment, ce qui ne trahissait pas cependant une certaine pointe d’agacement causée par la remarque du premier.


— Ça n’est pas bien ces choses-là, reprit celui-ci d’un air vigoureux, ça va te consumer de l’intérieur, et puis tu es bien trop jeune pour t’abîmer de la sorte ! Pense donc à ton fils ! Tu étais parvenu à arrêter il y un an. Un an ! Et là, boum ! tu t’y remets. Et pourquoi, hein ? Peux-tu me dire pourquoi ? J’aimerais bien savoir, moi. Qu’est-ce donc ? Ta collection de briquets que tu n’as pas fini de compléter ? Billevesées que tout cela, mon fils !


— Et toi Bo' Rai Cho, j’aimerais bien savoir pourquoi tu es devenu propriétaire de ce bar alors que tu sais très bien que l’alcool coule à flots dans ce genre de lieu. Pousser des gens à la boisson et à tous les dérèglements qu’elle provoque dans le corps et dans l’esprit, ça n’est pas glorieux du tout. Mais ça n’a pas l’air de te tourmenter beaucoup et surtout, ça n'est pas digne d'un grand maître tel que toi. Et pourtant, tu n’es pas mieux que moi. En fait, je dirais même que tu es pire, pour ces mêmes raisons. Et quid de tous ceux qui viennent ici fumer leur tabac en masse les samedis soirs ? Tu leur fais la morale, à eux aussi ? répliqua sèchement son interlocuteur, qui expira un dernier volute de fumée tout en écrasant nerveusement sa cigarette dans le cendrier placé à sa droite. Mais son irritation n’avait été que passagère, et il s’apaisa aussitôt après avoir proféré ces mots. Somme toute, il lui avait simplement fallu que l’occasion de se défendre des remontrances de son camarade ne se présente à lui pour adopter de nouveau une attitude stoïque.


— En l’occurrence mon cher Hanzō, repartit fermement Bo' Rai Cho, c’est de toi qu’il est question ici, pas des autres. Comme je te l’ai dit, tu es encore jeune, et tu as encore bien des choses à vivre, malgré ce que tu penses, et pas que des mauvaises. Des bonnes aussi. Des très bonnes, même. Et Satoshi est encore là pour les vivre avec toi justement. Songe que tu te détruirais encore plus si tu te laissais couler au point de ne plus être capable du tout de t’occuper de lui – et imagine alors dans quel cercle vicieux tu t'engagerais. Mais peux-tu seulement te le figurer ? Je te dis tout ça pour ton bien et tu le sais. Peut-être même, au fond, que si tu n’avais pas d’enfant et que je ne t’appréciais pas autant depuis toutes ces années – peut-être même, oui, que je me ficherais pas mal de ton sort. Et si tu crois d’ailleurs que je me fiche de celui de mes clients, tu te trompes complètement. Car tu sais très bien que ce n’est pas le cas.


Mais, constatant la réaction de son invité à son sermon, il s'arrêta de parler et attendit car Hanzō, en l’écoutant, avait exhalé un profond soupir de découragement et pris sa tête baissée dans ses mains. Bo' Rai Cho en fut sincèrement touché et, se délestant de sa vaisselle, il s’avança vers lui, tendant sa main gauche au-dessus du bar, qu'il vint ensuite poser sur le bras droit de son ami, soupirant à son tour et fermant les yeux en signe de sympathie et de compassion. Il se gourmanda intérieurement d’avoir perdu son calme. En homme intelligent et instruit qu'il était, fin connaisseur de la nature humaine, il savait en effet mieux que n’importe qui à quel point un tel sujet ne pouvait s’aborder qu’avec une infinie délicatesse, à plus forte raison lorsque la chute dans le désespoir avait été provoquée par un drame tel que celui qu’Hanzō avait vécu, cinq années auparavant. Qui plus est, Bo' Rai Cho avait fait serment de ne jamais se départir de sa gaité ni de sa bonté naturelles à l’égard d’autrui. Mais ce soir-là, il avait trahi son principe en réprimandant son ami, et bien qu’il considérât comme une petite victoire le fait de l'avoir suffisamment secoué pour briser sa carapace, cela n'en constituait pas moins une offense pour laquelle il lui fallait faire amende honorable. Mais au moins avait-il fait mouche, puisque cela allait lui permettre d'ouvrir la discussion et de connaître les causes qui avaient poussé Hanzō à retomber dans ses travers. Bo' Rai Cho, en effet, se doutait qu'un motif secret se cachait en dessous. Du reste, son ami avait fait beaucoup de progrès ces derniers mois, des progrès dont les résultats avaient été bien trop prometteurs pour qu'un événement en lien avec son passé tragique ne soit pas venu ruiner tous ses efforts. Car, même dans son état actuel, celui d'un homme bouleversé et traumatisé probablement jusqu'à la fin de ses jours, le singulier Japonais n'en restait pas moins un individu extraordinaire de maîtrise de soi, soumis dès le plus jeune âge à une discipline de fer qui avait porté ses fruits au-delà des espérances de ceux qui l'avaient élevé.


Hasashi Hanzō était – si l'on excepte son fils âgé de 10 ans, Hasashi Satoshi – le dernier descendant du légendaire Hasashi Takeda, fondateur au XVIe siècle du Shirai-ryū, l'une des plus anciennes traditions historiques du ninjutsu. Aussi Hanzō avait-il entièrement baigné dans une éducation très stricte depuis sa naissance, transmettant à son tour l'enseignement implacable qu'il avait reçu à de nombreux élèves jusqu'à ce que, après une décision mûrement réfléchie, ayant trouvé un parfait héritier en la personne de son bras droit Takahashi Kenshi, il choisisse de partir en Occident pour former de nouveaux disciples et ainsi étendre l'art de son clan. À l'âge de 35 ans, il avait donc quitté son Japon natal pour la première fois de sa vie, et parcouru l'autre côté du monde en compagnie de sa femme et de son fils à la recherche d'un lieu qui pourrait les accueillir tous les trois – eux, ainsi que la formidable doctrine multiséculaire dont le grand maître Hasashi était le fervent dépositaire et qu'il convoyait avec lui fièrement et précieusement. Au bout de quelques mois, il avait jugé bon de s'installer à Santa Edenia, quoique temporairement, en raison de la cordiale proposition que lui avaient faite Bo' Rai Cho et le Grand Kug Lao de s'établir en résidence à la Wu Shi Academy, dans le but que chacune des deux parties puisse apprendre de l'autre, ce que l'homme avait accepté avec beaucoup de gratitude. Hélas, il était écrit que rien de tout cela ne pouvait durer, et que son rêve d'expansion du Shirai-ryū devait avoir son prix à payer. Car, environ 6 mois après leur emménagement à la Wu Shi Academy, Hasashi Harumi, la tendre épouse d'Hanzō, avait péri dans un accident de la route. Hanzō fut dévasté, comme de bien entendu. Il sombra dans une sévère dépression, rejetant d'un coup et qualifiant de "bagatelles" tous les principes de rigueur et de retenue qu'il avait jamais reçus, passant ses journées alité dans l'obscurité, refusant de s'alimenter et même de boire et se mettant à fumer pour chasser sa détresse, piétinant ainsi la sobriété de toute une vie. Lui et son fils firent dès lors l'objet de toutes les attentions de la part de leurs hôtes. Après cette horrible catastrophe, leurs deux protecteurs ne les avaient en effet plus lâchés d'une semelle, préférant transférer la direction de l'école à leurs deux meilleurs élèves, les jeunes Liu Kang et Kung Lao, petit-fils du Grand Kung Lao, afin qu'il leur soit loisible d'être au chevet du veuf et de son enfant durant tout le temps que cela serait nécessaire. Bien sûr, le garçonnet ne fut pas moins ébranlé que son père. À 5 ans, le petit Satoshi n'était pas encore en mesure de vraiment appréhender la situation, qu'il avait fallu lui expliquer avec beaucoup de tact. Mais de la mort et du deuil, les enfants comprennent bien plus en réalité que ce que les adultes veulent bien leur en dire, et voient au-delà de tout ce qu'ils consentent à leur cacher dans le secret espoir de leur épargner le plus longtemps possible les cruautés de ce monde. Un effroi immense prit alors possession de ce petit être, et des crises de panique et de larmes remplacèrent les rires et fanèrent la joie de ce bambin jadis très solaire. Son sommeil, bientôt, fut hanté de cauchemars, d'insomnies et de terreurs nocturnes et la vue de son père, qui n'était plus que l'ombre de lui-même et ne parvenait plus à s'en occuper, le rendit plus malade encore. Les deux grands maîtres de la Wu Shi Academy firent alors preuve de fermeté, et évoquèrent avec son père l'idée d'envoyer Satoshi dans une famille d'accueil pendant quelque temps pour lui permettre de retrouver une existence un peu plus structurée au sein d'un foyer qui ne manquerait pas de lui donner de la tendresse et une éducation tout aussi solide que celle qu'Hanzō et Harumi lui avaient inculqué. En outre, l'idée était également qu'Hanzō puisse se consacrer à lui-même, pour pouvoir remonter la pente le plus vite possible avec l'accompagnement et le soutien de ses deux aînés. À la grande surprise de ses derniers, il accepta, à l'entière condition qu'il pût rendre visite à son fils tous les week-ends et le retirer de cette seconde famille s'il exprimait la moindre réticence à vivre avec elle dès les premiers jours. Bo' Rai Cho et le Grand Kung Lao en furent soulagés et, moins de deux semaines après, le petit garçon fit son entrée chez les Briggs, au sein d'une vaste ferme située en périphérie de Santa Edenia. Comme il fallait s'y attendre, la séparation d'avec son père et le recueillement par de parfaits inconnus fut extrêmement difficile. Mais dès le premier week-end, Hanzō se rendit là-bas avec le Grand Kung Lao, et fut rassuré de constater que la famille Briggs, Jackson, Vera et leur fille Jacqueline, étaient les gens honnêtes, agréables et généreux dont les deux vieux professeurs lui avaient vanté les mérites. Ils finirent par devenir ami avec le chef de clan japonais, et par remporter l'adhésion du petit Satoshi, qu'ils traitèrent comme leur propre fils, lui offrant un cadre sécurisant et veillant à ce qu'il ne manque de rien de ce qu'un enfant de cet âge, orphelin de mère de surcroît, avait besoin. Le chagrin, l'angoisse et le vide béant de son cœur furent atténués, comblés par une bienveillance de tous les instants, et il revint peu à peu à la vie, jusqu'à reprendre toutes les couleurs qu'il avait fatalement perdues naguère. Cela par ricochet ranima son père, heureux de voir son enfant se sortir de l'ornière. L'affection constante que lui manifestaient ses amis, l'amour pour son fils et le temps lui-même firent également son œuvre pour Hanzō et au bout de deux ans, celui-ci put réintégrer le corps professoral de la Wu Shi Academy et s'autoriser un court séjour au Japon, où il revit Kenshi et son fils, Takeda. Il ne retourna pas cependant au Jardin du Feu, le vaste domaine où le Shirai-ryū avait élu domicile en des temps immémoriaux, le souvenir d'Harumi y étant toujours douloureusement présent. À la place, ils se rencontrèrent dans un endroit neutre, et le grand maître, passant sur les épreuves qu'il avaient endurées et ne souhaitant pas, par pudeur, s'attarder dessus plus que de raison (les deux autres hommes les connaissant déjà, et ayant eux aussi leur lot de problèmes personnels), put s'aviser de la manière dont était dirigée son école, et donner ses instructions en retour.


Encore un an, et il décida de s'essayer à vivre seul en louant un modeste appartement à deux pas de l'académie, après avoir obtenu la bénédiction de Bo' Rai Sho et du Grand Kung Lao, qui savaient pertinemment qu'il reviendrait auprès d'eux si l'expérience n'était pas concluante. Il est vrai qu'Hanzō avait toujours vécu en communauté. C'est pourquoi, le choc d'une vie solitaire, réduite à un espace minuscule, faillit l'abattre une fois de plus. Mais il s'accrocha tant et si bien qu'il fut incessamment apte à ce type d'existence, conformément aux enseignements du ninjutsu, qui entraînait ses disciples à l'adaptation rapide à n'importe quel environnement. Par la suite – après s'être assuré qu'il maîtrisait bien tous les codes de cette nouvelle vie –, il demanda aux Briggs s'ils accepteraient de garder Satoshi une semaine sur deux et, une fois leur accord donné, son fils vint habiter avec lui selon ce qui avait été conclu entre eux tous. Et finalement, ils avaient tous deux trouvé leur rythme, et tout cela leur convenait parfaitement, en dépit des difficultés qui persistaient bien naturellement. Loin de l'agitation perpétuelle d'une existence partagée en permanence avec des dizaines d'autres personnes, Hanzō découvrit les joies d'un silence qui n'avait rien d'oppressant, et qui, même, était propice à la méditation et à une certaine forme d'introspection fort bienvenue. C'est en ce lieu, en ce silence, qu'il découvrit qu'Harumi ne l'avait jamais quitté et était toujours présente à ses côtés, débarrassée des macabres oripeaux de la mort. Dans son esprit, une Harumi sublimée l'avait rejoint, ou plutôt était-ce le contraire, et elle était redevenue l'Harumi qu'il avait toujours connue. Non, elle ne l'avait pas abandonnée, ni lui, ni Satoshi et, bien que sa vie lui ait été arrachée – un homme, en effet, la lui avait ravie par une nuit d'été sur une route de campagne, à plusieurs kilomètres de là –, elle ne s'était pas abandonnée non plus.

Bien sûr, il resterait jusqu'à la fin un homme inconsolé, en proie à la mélancolie, au manque, à la crainte, à l'impuissance – et surtout à la colère. Une colère noire et sourde, confinant à la violence, qu'il n'avait jamais expérimentée avant, totalement étrangère à la direction que sa formation inflexible avait imprimée à son tempérament, et née de l'injustice irréversible qui avait été faite à sa famille. Une colère qu'il était toutefois parvenu à dissimuler habilement, tant pour ne pas effrayer son fils que ses amis, derrière le masque d'impassibilité et de réserve froide qu'on lui avait toujours connu. Le calme olympien qui l'avait toujours caractérisé avait certes été réduit en cendres, mais pas son simulacre. Et c'est ainsi qu'Hanzō put reparaître dans le monde, mystifiant tous ceux qui lui étaient proches, et qui furent rassurés de voir que ses souffrances ne l'avaient pas fait plier. En apparence, du moins. Mais, au plus profond de son être, un désir de vengeance sans limite le possédait désormais tout entier.


**********


Durant les longues minutes qu'Hanzō avait été prostré et mutique, Bo' Rai Cho en avait profité pour leur préparer soigneusement du thé hōjicha, boisson qui avait toutes les faveurs du Japonais, là où lui-même avait un penchant avéré pour l'alcool en général, qu'il modérait cependant avec une exemplaire fermeté. Il déposa les tasses sur le comptoir entre eux deux, puis le vieux sage se percha sur son siège, juste en face de l'autre, qui ne bougea pas un doigt. Bo' Rai Cho savait que la balle était maintenant dans son camp. Il prit sa tasse dans ses mains, souffla un peu sur le liquide brûlant, la reposa, puis se lança :


— Écoute, Hanzō, j'ai conscience que je n'ai pas fait preuve de beaucoup de finesse tout à l'heure, et j'en suis profondément navré. Oui, pardonne-moi si je t'ai offensé. J'ai été très maladroit. Mais à l'évidence, quelque chose ne tourne pas rond. Tu ne fumais plus depuis un an, et c'était, il est vrai, le seul vice que tu n'avais pas délaissé depuis le départ d'Harumi. Alors oui, je suis inquiet que tu y sois revenu, ça n'est pas anodin, il y a un truc là-dessous. S'il te plaît, je t'en conjure : pense à Satoshi. Quatre années de ce machin laissent des traces et, si tu tombais malade à cause de ça, que deviendrait-il ? Par pitié, Hanzō, ne sois pas égoïste ! Oui, oui, je sais, je me remets à faire mon donneur de leçons, pas la peine de souffler. Excuse-m’en encore, je te prie. Mais tout de même, écoute-moi ! Je ne suis pas dupe, et si tu ne te décides pas à jouer cartes sur table dans l'instant même, je ne t'autoriserai plus jamais à remettre les pieds ici, pas plus qu'à l'académie, car j'en ai le pouvoir, et le Grand Kung Lao sera sûrement d'accord avec moi, d’autant plus que nous ne pourrons plus accepter bien longtemps qu’un de nos professeurs ait une hygiène de vie en totale contradiction avec sa doctrine. Maintenant, parle, Hasashi Hanzō. Je ne te jugerai pas, sauf si tu refuses de te confier à moi. Compris ?


Bo Rai' Cho avait déclaré tout cela d'un ton qui ne souffrait pas la moindre contradiction. En outre, Hanzō savait qu'il était capable de mettre ses menaces à exécution, et il n'avait pas besoin de ça. Le soutien de tous ces gens lui était primordial, et il n'aurait pas accepté d'être banni de leur cercle. Il était coincé et n'avait plus le choix : il allait devoir cracher le morceau. C'était même au fond la seule et unique raison pour laquelle il était venu trouver Bo' Rai Cho à son bar ce jour-là. Néanmoins, il n'avait pas réussi à initier la conversation, jusqu'à ce que l'intraitable Chinois ne pointe du doigt sa reprise du tabac. Du reste, l'acte d'allumer une cigarette devant lui, Hanzō ne l'ignorait pas, avait été son appel au secours, car il était certain que cela ne laisserait pas le brave homme indifférent.

Et, tout en posant son front contre ses mains aux doigts entrelacés, les coudes contre la surface en marbre rose du comptoir, la tête toujours baissée et les yeux clos, le Japonais prit son souffle puis expira bruyamment, comme pour se délester d'ores et déjà du fardeau qui l'étouffait, dans une vaine tentative de se passer de la parole. Puis il redressa la tête, venant cette fois appuyer son menton sur ses mains toujours réunies, leva les yeux au ciel et les ferma de nouveau, avant de lâcher abruptement, au prix d'un effort surhumain :


— Il va être libéré.


— Quoi ? Lui ? répondit Cho, que la stupeur venait de frapper. Lui ? Celui qui a... ? s'enquit-il prudemment.


— Oui, confirma Hanzō, qui sentit sa gorge se nouer et ses muscles se crisper.


— Mais je croyais que... qu'il avait encore deux ans à purger ? s'inquiéta son hôte.


— En principe. Sauf qu'il a demandé une conditionnelle, qui a été acceptée. Il devrait... être relâché d'ici une dizaine de jours environ. J'ai appris cela il y a 3 semaines. Depuis je n'en dors plus et comme tu peux le voir, je me suis remis à fumer en l'absence de Satoshi, assez peu en fait que pour ni lui ni aucun de vous à l’Academy ne vous en rendiez compte. Tu es le seul à le savoir, et je te demande de n'en rien dire à qui que ce soit. Idem pour la remise en liberté de cette racaille. Que cela reste entre nous.


— Fort bien, répondit Bo' Rai Cho, dont l'incrédulité était telle qu'il ne parvenait plus à trouver ses mots. Je suis désolé, Hanzō. Terriblement désolé. Et face à cette annonce je suis tout à fait démuni et ne sait que te dire d'autre. Mais dis-moi... que comptes-tu faire à présent ?


— Je l'ignore totalement, mentit-il à moitié.


Il ne pouvait en effet révéler à son ami que dès le début, son inextinguible désir de représailles l'avait poussé à envisager d'attendre la libération de l'individu qui avait tué sa femme pour l'envoyer là où il aurait dû aller à la place d'Harumi. Il n'était pas issu d'une longue lignée de shinobi pour rien, et il se figurait qu'il pourrait très bien mettre ses excellentes capacités au service de sa cause personnelle, aussi ignominieuse soit-elle. Néanmoins, son état mental ne s'était pas détérioré au point où il se sentait prêt à mettre ses sombres desseins à exécution. Il percevait très bien que tout cela relevait de la folie pure et du fantasme, mais d'un fantasme puissant, qui le rongeait corps et âme. D'un fantasme dangereux, empoisonné qui, s'il en venait finalement à le réaliser, porterait gravement atteinte à la mémoire d'Harumi et à l'honneur du Shirai-ryū et achèverait de détruire son existence et sa dignité et celles de son fils par la même occasion. Non, se rabaisser au rang des criminels et des parias dont faisait partie celui sur qui se dirigeaient toutes ses pensées n'était bien évidemment pas la solution. Et il lui faudrait se réconcilier avec son destin autrement.


Face au silence de son ami, perdu dans la contemplation attristée de ce qui lui restait de thé, il se ravisa, buvant enfin le sien qui était encore chaud puis, repoussant sa tasse d'un geste de la main à côté du cendrier qui était resté à sa place, il se leva, prêt à partir.


— Tu ne vas tout de même pas me quitter d'une façon aussi brutale ? Pas après tout ce que tu viens de me dire, quand même ? s'indigna Bo' Rai Cho.


— Si, je le crois bien, rétorqua Hanzō. Tout cela m'a énormément fatigué, et c'est à mon tour de te demander pardon pour mes manières aussi cavalières. Je te remercie sincèrement pour tout. Mais maintenant, je ne me sens plus la force de poursuivre sur ce sujet.


— Je comprends, admit Cho l'air pensif, et je ne t'en veux pas. Mais, s'il te plaît, reviens demain soir. Satoshi est chez les Briggs, n'est-ce pas ? Il y aura de l'effervescence ici, je fais une petite sauterie. Kung Lao l'Ancien m'a dit en effet que Johnny Cage était revenu à Santa Edenia, et qu'il lui avait rendu visite. Apparemment, il a acheté une maison à l'autre bout de la ville et compte s'y installer définitivement. Assez étrange de sa part, à la vérité... Il aura sans doute encore cédé à un caprice. Il devait initialement me faire l'honneur de débarquer ici demain soir sans prévenir, comme il l'a fait pour Lao, mais tu le connais... il n'a pas pu s'empêcher de lui vendre la mèche, et Lao me l'a vendue en retour, parce qu'il voulait que j'organise une fête surprise pour accueillir Johnny. L'arroseur arrosé, donc. Je sais que tu n'apprécies pas particulièrement Johnny, c'est vrai qu'il peut être assez lourd par moments, mais ça me ferait plaisir que tu viennes quand même. Reste au moins une heure et puis, si ça te ne convient pas, je te laisserai libre de t'en aller. Qu'en dis-tu ?


— J'en dis que je suis piégé, répondit l'autre du tac au tac tout en esquissant un sourire.


Les sourires, sur ce beau visage grave, avaient toujours été rares, même avant le décès d'Harumi, et celui-ci mit par conséquent Bo' Rai Cho en joie. Il se demandait même s'il avait jamais vu le grand maître Hasashi sourire avant cet après-midi-là. Ce dernier enfila son blouson noir et jaune à capuche et se dirigea vers la porte à deux battants située en face du comptoir. Avant de s'y engouffrer, il se retourna une dernière fois et déclara, d'un ton goguenard :


— Je viens uniquement pour vous voir Johnny Cage et toi boire jusqu'à plus soif. Juste histoire que nous soyons quittes, toi et moi. Rapport à mon addiction à la nicotine, ou quelque chose du genre. Enfin je crois.


Et il partit, laissant Cho exulter seul dans son coin : il ne ferait pas à Hanzō l'honneur d'être saoul. Hanzō, de son côté, savait pertinemment que le vieux tenancier se réfrénerait, comme à son habitude. Qu'à cela ne tienne, il y aurait de l'animation à coup sûr à l’Arkade Kafé, et c'était justement la raison pour laquelle il avait accepté son invitation. L'espace d'une soirée, la distraction lui ferait oublier ses tourments.

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