Tel un oiseau de feu, telle une branche forgée

Chapitre 1 : Première partie — L’oiseau avide de feu

Par BakApple

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Tel un oiseau de feu, telle une branche forgée


Première partie

L’oiseau avide de feu

 

Note de la traductrice : Le titre de chacun de ces deux chapitres fait référence à un adage japonais issu d’un poème chinois, le Chant des regrets éternels (長恨歌, Chánghèngē) de Bái Jūyì (白 居易). Tirée du segment final du poème (在天願作比翼鳥 在地願為連理枝, Zài tiānyuàn zuò bǐyìniǎo, Zài dì yuàn wéi lián lǐzhī), traduisible comme suit « Au ciel, nous souhaitons être un couple d’inséparables ; sur terre, nous souhaitons être deux branches entrelacées. », l’expression japonaise 比翼の鳥 (hiyoku no tori) désigne un couple, traditionnellement hétérosexuel, qui se complète parfaitement.

L’autrice a ainsi joué sur l’homophonie des sinogrammes 比 (hi, « similarité, harmonie ») et 翼 (yoku, « aile ») et des respectifs 火 (hi, « feu ») et 欲 (yoku, « désir ») pour construire son titre, littéralement « l’oiseau avide de feu ». Elle en a fait de même pour le second chapitre, échangeant le sinogramme 連 (ren, « joindre, lier ») contre 錬 (ren, « affiner, forger »). En outre, l’expression 比翼連理 (hiyoku renri) est utilisée dans le langage courant pour évoquer les vœux de mariage, preuve de l’héritage de ce poème d’amour à travers le temps et les civilisations.

Enfin, l’autrice a rédigé son texte sans expliciter clairement le genre du chasseur dont il est question, pour permettre à chaque lecteur de se le représenter à sa guise (hormis les quelques descriptions physiques). Par respect pour son personnage original dont elle m’a parlé plus en détail, j’ai fait le choix de le nommer tel qu’elle l’avait imaginé, à savoir une femme du nom d’Atria, en référence à l’étoile Alpha Trianguli Australis, supergéante rouge, qui forme la constellation du Triangle Austral, qui brûle intensément dans son recoin de l’espace.

 

 

C’était pendant les préparatifs du bateau avec lequel nous voguerions sur le sable pour nous diriger vers les Terres Interdites. La discussion de membres de l’équipage se déversait dans mes oreilles.

« Eh, t’as entendu parler de la chasseuse de l’unité Avis ?

— Ouais, cet "oiseau qui ne chante pas". C’est une virtuose, mais je crois qu’elle peut pas parler, non ?

— C’est ça. Du coup elle peut bosser qu’en solo, et j’ai entendu dire qu’elle avait un air de mercenaire. J’en reviens pas qu’elle participe à cette mission.

— La rumeur dit que le palico qui l’aide parle à sa place. Sérieux, on peut vraiment bosser avec ça ?

— On verra. C’est une décision de là-haut… »

 

J’avais entendu cette conversation il y avait plusieurs mois déjà. En réalité, cet « oiseau qui ne chante pas » que j’avais rencontré était une chasseuse maniant la corne de chasse. Le fait qu’elle ne parle pas et que son palico fasse la conversation à sa place étaient véridiques, mais… Ses capacités ne pouvaient pas être décrites par le mot « virtuose ». En particulier, sa coopération avec son partenaire felyne était solide, et elle se mouvait en lui signalant d’un regard ou d’un son de sa corne le soutien ou le mouvement qu’elle souhaitait.

Quoi qu’on en dise, ses combats menés dans le Nouveau Monde étaient louables. J’avais entendu dire qu’elle était comparée à un oiseau car elle allait et venait comme un oiseau migrateur, mais c’était faux. Sans hésiter, elle avait sauté du navire qui filait à toute allure… puis bondi sur une créature semblable à une wyverne rapace – dont j’apprendrais plus tard le nom – avec des mouvements qui donnaient vraiment l’impression qu’elle avait des ailes.

Des inquiétudes subsistaient quant à sa capacité à communiquer avec son unité, mais aucune rumeur malveillante n'avait circulé à son sujet. L’assistante de cette unité… Son nom, c’était quoi, déjà ? Peu importe. Son assistante avait exprimé toute son admiration lors de réunions conjointes quant au fait qu’elle n’avait même pas à relire les rapports que la chasseuse soumettait. J’avais tenté de les lire, et les rapports de ses enquêtes sur le terrain étaient du bon travail. Où pouvait-on trouver tel type de filon de minerai, ce genre d’information était très compréhensible. Cela m’était très utile lorsque je demandais à mon unité de me rapporter des matériaux.

Pour discuter, les sujets urgents passaient par l’interprétariat de son palico, et les moins pressants par écrit. Je pensais que c’était quelqu’un qui évitait les relations avec autrui car elle ne pouvait pas parler, mais je me trompais. Le soir, au dîner, elle allait à la rencontre des membres d’autres unités, écoutait leurs histoires et, parfois, communiquait par écrit. Puis, il arrivait qu’elle approfondisse les échanges en frimant avec une représentation avec sa corne de chasse. Sa musique était un son merveilleux, même pour quelqu’un qui n’y connaissait rien comme moi.

Entre temps, elle gagnait la confiance de mon unité et devenait jour après jour plus cordiale, d’après Olivia.

« Quand j’entendais parler de cet "oiseau qui ne chante pas", j’avais l’image de quelqu’un qui évitait les interactions avec autrui, mais… La voir en personne m’a surprise. Et même, elle m’a faite écouter des sonorités fort plaisantes. Et puis, ses capacités de soutien lorsque nous nous battons ensemble… De tous les chasseurs à la corne de chasse aux côtés desquels je me suis battue, aucun n’était un allié aussi agréable. En tant que chasseuses aux armes contondantes, nous nous entendons bien. »

Du fait que je n’accompagnais jamais de membres d’autres unités, la seule fois où j’avais vraiment vu un combat était cet instant, sur le bateau. Mais si Olivia en parlait de la sorte, ce devait être une chasseuse hors pair. Lorsque j’interrogeai Erik à son sujet, il me répondit ainsi :

« La chasseuse de l’unité Avis ? Si j’ai besoin de quelque chose de rare, elle me l’apporte toujours ! Et aussi, quand j’ai envie d’aller à la cueillette mais qu’Olivia ne peut pas m’accompagner, elle vient toujours à ma rescousse. Elle m’aide beaucoup ! »

De mon point de vue, c’était quelqu’un de plutôt dangereux. Puisqu’elle revenait à chaque fois sans la moindre blessure, son talent était indéniable.

Je me pris d’intérêt pour cette chasseuse après avoir surpris une conversation de la forgeronne de son unité. Apparemment, elle souhaitait procéder elle-même aux ajustements minutieux et, une fois son arme prête, elle l’emportait avec elle aussitôt. Peut-être était-ce parce que la corne était une arme spéciale qui nécessitait des ajustements uniques qui n’étaient pas visibles au premier coup d'œil ? Mais la forgeronne avait refusé de me le montrer, prétextant le secret professionnel. La technologie vouée au secret absolu de l’arme d’une chasseuse talentueuse… Je voulais savoir de quoi il pouvait bien s’agir.

Par chance, c'était le premier jour du campement commun de nos deux unités, Avis et Astrum. Je m’approchai de la tente de cette chasseuse.

La personne que je cherchais avait installé un petit espace de travail juste à côté de son campement privé et prenait soin de son arme.

« Salut. »

Lorsque j’adressai la parole à la chasseuse, son palico se précipita aussitôt vers moi.

« Pourrions-nous vous aidez de quelque manière que ce soit ? »

C’était un palico qui parlait avec une grande aisance. Sans bégaiement ni hésitation, il devait pratiquer la langue des Hommes depuis bien longtemps.

« Ah, euh… Dis, je suis curieux à propos de ton arme. Tu veux bien me la montrer ? »

Ignorant le palico, j’entrai immédiatement dans le vif du sujet. Puis, souriant d’un air un peu désolé, la chasseuse secoua la tête. Elle échangea ensuite un regard avec son palico pendant quelques secondes et bougea les lèvres. Après cela, le palico me répondit.

« Auriez-vous eu des informations de la part de notre équipe ? Veuillez nous excuser, il s’agit d’un secret professionnel. Bien qu’il ne s’agisse point de quelque chose de considérable. »

Hm. En les voyant de près, je compris. En utilisant son acuité visuelle cinétique, le palico lisait sur les lèvres. Cependant… Il s’agissait bien d’un secret, alors ?

« Si je suis intrigué en entendant ça, c’est parce que je suis un ingénieur. Si c’est pas considérable, c’est étrange de couvrir ça sous secret professionnel. »

Tandis que je disais cela, la chasseuse rangea dans son dos la corne de chasse dont elle prenait soin et s’approcha de moi.

Maintenant que j’y pensais, ce devait bien être la première fois que je voyais de près son visage. Une chevelure rousse, soignée et étincelante. Et des yeux éblouissants, si dorés qu’il aurait été malpoli de les décrire autrement. Je crus comprendre que ces yeux évoquant ceux de rapaces étaient une autre des raisons pour lesquelles elle était comparée à un oiseau. Ce regard perçant me fixait attentivement. J’eus la sensation d’être surveillé et, plus encore… je ne pouvais détacher mon regard.

Alors qu’elle s’approchait, je ne pouvais bouger. En un seul pas qu’elle fit, je devinai qu’elle était une chasseuse habile. Avait-ce été la même chose pour Olivia à leur rencontre ? Sa façon de mouvoir son centre de gravité… Je devinai malgré les vêtements une musculature souple. Elle m’évoquait la wyverne agile, le nargacuga, que j’avais déjà vue dans des archives.

Pendant que je pensais à cela, elle s’était approchée jusque devant moi.

« Nulle raison de vous précipiter. Notre maître ne dévore personne. »

Aux mots du palico, j’eus la sensation d’être enfin revenu à la réalité. Je me tournai vers lui, et le vis commencer à pouffer en miaulant. Lorsque je dirigeai de nouveau mon regard vers la chasseuse, je sentis que l’atmosphère étrange dans laquelle je me sentais observé plus tôt s’était dissipée et je la vis sourire doucement, avant de regarder en direction de son compagnon. Ce dernier, annonçant aller chercher Gemma, se mit à courir en direction de la forge de l’unité Avis que j’apercevais un peu plus loin. Accompagnant le palico du regard, la chasseuse sortit un petit carnet d’une poche située sur sa hanche. De ses mains expertes, elle y écrivit quelque chose avant de me le tendre.

« Comme je vous l’ai dit, je doute que ce soit une technologie qui vous intéresse. Mais si vous y tenez… »

Elle y avait écrit cela et, lorsque je levai les yeux, je la vis sur le point d’entrer dans sa tente, me faisant signe de la main pour que je la suive.

« Je peux venir ? »

Était-il vrai qu’elle ne dévorait personne ? Tout en songeant cela, je pénétrai dans le repaire où on m’avait invité.

« Oh… »

En entrant dans la tente, je constatai des dizaines de cornes de chasse différentes qui semblaient m’attendre. Cependant, elles n’avaient pas été forgées avec des matériaux des Terres Interdites, et beaucoup étaient issues de matériaux venus d’autres terres. Je compris alors que cette chasseuse était allée et venue d’endroit en endroit pendant longtemps. Tandis que j’admirais tout cela, la personne qui semblait être la forgeronne de l’unité Avis entra dans la tente avec le palico. Puis nous découvrîmes le « secret professionnel » de la chasseuse.

Le qualifier ainsi aurait été modeste car, en réalité, cela n’avait rien d’une quelconque technique particulière. Le secret professionnel de la chasseuse était une arme dont l'intérieur et les recoins difficiles à voir avaient été stylisés par un motif probablement ethnique. J’interrogeai la forgeronne arrivée en dernier à ce sujet, et le palico répondit à sa place.

« Il s’agit d’un motif traditionnel du village natal de notre maître. Quant à sa signification… Elles sont nombreuses, comme un vœu de protection pour la chasse, ou un hommage à la nature. »

Je soupirai.

« Je vois. Un motif… »

J’étais venu ici convaincu que je découvrirais une technique particulière, c’est pourquoi j’éprouvai une grosse déception quant à cette affaire. Cependant… C’était une corne de chasse forgée des mains d’un autre artisan, à partir de matériaux d’une autre région. Cette idée m’intéressait beaucoup, et je me décidai à l’étudier un instant. Où et comment avait-elle été fabriquée ? Quels matériaux avaient été utilisés, et d’où venaient-ils ? La chasseuse savait tout cela, et répondit bien à mes questions.

« Je suis bien contente qu’elle connaisse l’art des forgerons ! » s’enthousiasma la forgeronne de l’unité de la chasseuse.

Quant à moi, je fus impressionné par le fait que la technologie soit bien comprise par ceux qui l'utilisent et que les connaissances soient transmises de cette manière ; ainsi je le lui dis.

« Vaut mieux pas taire tout ça. Si tu veux effacer cet héritage technologique, c'est une autre histoire. Pour être honnête, j’étais intrigué. »

La chasseuse sembla réfléchir un instant, puis hocha la tête, comme si elle comprenait. Je poursuivis.

« Et puis… Là. Cette jonction, là, elle est déplorable. Les matériaux doivent se faire vieux ; en durcissant ça tue le son. Si on insère du rembourrage entre les deux, on peut contrôler la réverbération du son...

— Euh… ? Hé oh !! »

Accroupi au sol, alors que je réfléchissais, il me sembla entendre une voix m'appeler mais, malheureusement, j’étais alors occupé à faire tourner ma cervelle. Je sortis du papier et un pinceau de fusain de la sacoche à outils que j'avais emportée avec moi et commençai à noter quelques suggestions d'amélioration.

« C’est inutile. Atria… Ce type, c’est un véritable technicien ! »

                                                                                                         

Combien de temps s’était écoulé ? Soudain, au moment où je réalisai que mes feuilles étaient devenues difficilement discernables, mon champ de vision s’illumina. En regardant la source lumineuse, je remarquai que la chasseuse avait allumé une des lanternes de la pièce.

« Pas étonnant que j’aie eu du mal à y voir. Il fait déjà nuit… »

À ma remarque, la chasseuse s’approcha de moi et posa une lampe, avant de se tourner vers son palico et de mouvoir ses lèvres. Le palico traduisit ses paroles.

« Veuillez nous excuser d'avoir utilisé un langage qui laissait penser que c’était un secret professionnel ou quoi que ce fût de ce calibre. Mais si le reste vous a convenu, vous nous en voyez ravie. »

La chasseuse sourit aussi doucement que la lumière. Apparemment, ce n'était pas une remarque sarcastique à mon égard pour être resté si tard.

« Ah, ce motif, là ? Bah, au moins c'était une technique importante pour toi, n'est-ce pas ? Il semble que je n'aie pas beaucoup foi dans les prières, les vœux ou quoi que ce soit de mystique. J’admets, ce n'était pas la technique que j'avais en tête… »

En réaction à mes mots, elle me regarda d’un air étrange, comme étonné. Un peu d’attente, et le palico traduit.

« Vous arrive-t-il, lorsque vous manipulez les minerais ou que vous réglez des armes, de vous inquiéter de leur humeur ? Il s’agit probablement de quelque chose de similaire.

— Ah… Hm. »

Je vois. J’étais sincèrement impressionné par l'analogie.

« T’es intéressante, toi. »

Elle relâcha à nouveau ses lèvres à mes paroles. Le palico, remarquant qu’il faisait tout noir dehors, alluma une autre lampe.

« Ah. Je… Je suis resté longtemps. »

La chasseuse secoua la tête, comme si elle me disait de ne pas m’en faire.

Je savais que je devais rentrer, mais… J’avais encore envie de parler un peu avec elle. Toutefois, elle et moi faisions partie de deux unités différentes et, en toute franchise, nous n’avions aucune interaction. Il n'y avait aucune raison ni possibilité de se revoir. Je réfléchis un peu, et cela me vint à l’idée.

« Ah… Si ça te dit, ça serait bien… Avec l’énergie de cette région, ses cristaux, je réfléchis au développement d’une nouvelle arme. Et… Quand ça se sera revitalisé, pendant la période d’abondance, ça m’aiderait beaucoup si tu me donnais un coup de main. Ça te dit ? »

Tandis que je parlais, la chasseuse croisa le regard de son palico.

« Cela ne nous dérange aucunement. À la prochaine période d’abondance, nous viendrons vous voir, » me répondit le palico, mettant un terme à cette journée.

 

Bon. Chose inhabituelle pour moi, j'avais gaspillé toutes mes ressources à chercher une phrase pour inviter quelqu'un et proposer un rendez-vous. Et à présent, Erik me harcelait à ce sujet.

Apparemment, aujourd’hui, lorsqu’il était allé demander à la chasseuse de l’unité Avis de l’accompagner dans une expédition de collecte lors de la prochaine saison d’abondance, celle-ci aurait refusé, prétextant un engagement antérieur. Et en s’enquérant, il avait compris qu’il s’agissait de moi ; il s’était donc lancé dans un interrogatoire.

« Sérieux ?! Werner, qu’est-ce qui t’a pris ? Même pour tes expériences, tu ne demandes de l’aide qu’à Olivia ! Aah, j’arrive pas à croire que tu aies pris une initiative ! se plaignait-il. Ahah, désolé. On dirait qu’elle ait une politique de premier arrivé premier servi. »

Après quoi, j’éludai en faisant comme si de rien n'était, mais cela sembla l'agacer car il commença à me taquiner.

« Hé, Werner, me dis pas que tu t’intéresses à cette chasseuse ? C’est rare, en plus, que tu te souviennes du nom des autres unités ! Tu as retenu son visage et son nom… Me dis pas que tu as eu un coup de foudre ?

— Quoi ? »

Qu’il était bête. Un vioque comme moi, amoureux ? Un coup de foudre, en plus ?

« Comme si ça pouvait arriver. »

Il était vrai qu’en la voyant de près, elle était plutôt jolie. Elle était douée et, je l’avais constaté en lui parlant, elle était aussi vive d’esprit. Son expression sérieuse pendant qu'elle m'écoutait était intense. Elle riait aussi plus que je ne l'aurais cru. Même moi, qui n'avais passé que peu de temps avec elle, j’aurais aimé voir davantage de ses expressions… Alors…

« Ah ! »

Je me retournai au son de la voix d’Erik et, devant moi, se trouvait la chasseuse de l’unité Avis. J’avais l’impression que nos regards se croisèrent soudainement. Elle devait regarder par ici, vers Erik et moi. Elle agita la main. Il semblerait que ce soit l’heure du départ de son unité. À cela, Erik lui lança un « Bon voyage ! » d’une voix forte.

Quant à moi, je me retrouvai occupé à tenter de trouver une explication à cette chose scintillante qui semblait briller si fort que j’aurais pu la voir même à travers mes lunettes ternies par la cendre. Les parties métalliques de son équipement luisaient sous la lumière du soleil, et celles de la corne de chasse qu'elle portait sur le dos étaient bien entretenues et brillantes.

C’était ridicule. Complètement stupide, tout ça.

« T’es un gamin ou quoi ? Je suis bien trop vieux.

— Hein ? »

La voix à l’air stupide d’Erik me parvint, tandis qu’il me regardait.

« Werner… Tu… T’es sérieux ? »

Je me retournai face à ma forge pour cacher mon visage, qui devait avoir l'air encore plus bête que celui d'Erik. Puis, après quelques secondes…

« Eh !! Olivia !! Athos ! Écoutez ça !! Werner est—

— N’hurle pas, idiot ! »

Mon cri se réverbérait dans la fournaise et y résonnait encore et encore.

 

 

Enfin, la saison de l’abondance arriva.

Nous nous étions dirigés à quatre sur le terrain. Moi, Atria, son palico, et l’assistante de l’unité Avis.

Mon expérience se déroula correctement. Il s’agissait d’une bombe destinée à la chasse, fabriquée à partir de l’énergie qui pulsait dans ces terres. Elle était douée pour guider les monstres et activer les pièges au bon moment, et les résultats de l'expérience furent excellents. J’en étais ravi.

La chasseuse, son palico ainsi que l’assistante de l’unité Avis s’occupaient du dépeçage et de l’analyse du monstre vaincu. D’un endroit un peu éloigné, duquel je pouvais les observer, je notais les résultats de mon expérience.

Je remarquai qu’Atria s’était approchée de moi, seule, une fois l’agitation retombée. Elle me tendit un bout de papier sur lequel je lus qu’elle me demandait si tout s’était déroulé comme je l’espérais.

« Oui, grâce à toi. T’es vraiment douée. Olivia a raison de t’encenser sans retenue. »

Durant la chasse, puisqu’elle était vêtue d’une armure qui la couvrait intégralement, je ne pouvais pas voir ses expressions, sinon ses lèvres. Cependant, lorsque je vis son sourire et sa courbette de politesse, je compris qu'elle exprimait sa gratitude pour mes éloges.

« Eh, pas besoin d’être aussi humble. Si possible, si l’occasion se présente à l’avenir, j’aimerais bien que tu me donnes un coup de main pour d’autres expériences. Ça t’irait ? »

Elle acquiesça en souriant.

« Haha, merci. Tu me sauves. Maintenant… »

En plein dans notre conversation, elle vérifia qu’il n’y avait plus d’ennemi dans les environs, avant d’ôter son casque.

« Mainte… nant… »

Dans l’ivresse de mes recherches, ça m’était complètement échappé mais… C’était vrai, en y repensant, que j’étais peut-être bien tombé amoureux.

Elle avait dû l’ôter parce qu’elle mourait de chaud, enivrée par la chasse. Sa peau diaphane dévoilée ainsi s’était teinte de rouge, et la sueur qui y coulait brillait. Elle était bien différente de l’allure qu’elle avait l’autre fois, avec l’atmosphère de l’après chasse. Ses cheveux un peu en désordre, d’un rouge scintillant. Ses yeux dorés m’observaient à travers ses longs cils dont la teinte intensifiait celle de sa chevelure.

« Tu… »

Ces yeux, qui m’avaient noué la gorge, me regardaient avec curiosité.

Rah, sérieusement.

« Tu es belle. »

Lorsque cette voix parvint à mes oreilles, à cet instant, je ne la reconnus pas. Mais je réalisai que ça n’était rien d’autre que la mienne, ma propre voix.

Puis, soudain, j'eus l'impression que ma bouche était celle de quelqu'un d'autre. Ce n’était pas moi. Je ne pouvais pas laisser s’échapper de telles paroles.

« Je… »

Je la regardai. Le temps d’un instant, ses pupilles rétrécirent. En voyant le mouvement de ses yeux, soudainement, je sentis la température de mon corps s’enflammer comme celle de ma forge.

« Je… Je veux dire… »

La chasseuse sourit à nouveau, et se tourna vers moi qui ne pouvais cacher mon embarras. Elle commença à écrire rapidement sur son calepin, avant de me le tendre. Timidement, j’y jetai un coup d’œil.

« Vous n'avez pas besoin de dire ce genre de chose. Je coopérerai pleinement avec vous. »

Voilà ce qui y était écrit. Elle pouffa innocemment.

Mon cœur bondit à ce sourire. Incapable de lui dire que ça n’était ni une flatterie ni une blague, je me contentai d’acquiescer d’une voix faible, horriblement pitoyable.

Pendant ce temps, puisque l’assistante semblait avoir fini sa tâche et le palico de dépecer le monstre, nous décidâmes de rentrer et de revenir au camp de base.

 

Puis, plusieurs jours s’écoulèrent.

Depuis lors, ma voix intérieure était horriblement bruyante, et je ne pouvais que m’occuper en faisant mon travail en silence. Je me rendais à mon atelier quand il faisait jour et j’agitais mon marteau. Athos venait me forcer à manger. Je n’avais pas faim mais, quoi qu’il en soit, je devais mâcher.

J’agitais encore mon marteau. Ces étincelles jaillissantes me rappelaient l'éclat de cette période d’abondance. Je regardai la forge. Je vis ces cheveux écarlates dans les flammes vacillantes. Dans le métal en fusion, je vis les yeux d’or.

Athos vint me forcer à manger. Je n’avais pas faim mais, quoi qu’il en soit, je devais mâcher.

J'avais l'impression d'entendre Athos se plaindre plus fort que d'habitude, mais le bruit dans ma tête était bien plus fort encore. Olivia et Erik s'étaient plaints aussi. C’était quoi leur problème ? Je faisais correctement mon travail, non ? En fait, j'insistais sur le fait que je travaillais encore mieux qu'avant et, pour une raison que j'ignorais, c’était apparemment ça le problème.

Et pendant ce temps, Athos venait me forcer à avaler quelque chose qui semblait être de la nourriture.

 

D’après Olivia et les autres, j’étais apparemment bizarre maintenant. J'avais essayé d'expliquer que c’était pas nouveau mais, pour une raison ou une autre, mon argumentaire tombait dans l'oreille de sourds.

En définitive, on me dit d'aller dormir. Dormir… ? Je dormais probablement… J’étais sûr que j’avais dormi. Je ne me rappelais juste plus quand c’était. Et pendant que je réfléchissais à tout ça, Olivia et Athos m’emmenèrent jusqu’à ma tente.

Ils m’avaient interdit de sortir de ma tente ce soir. Quelle plaie. Le soleil venait à peine de se coucher. Je n'avais pas d'autre choix que de m'allonger, mais… il y avait tellement de boucan dans ma tête que je n'arrivais pas à dormir.

Alors que je me forçais en vain à me reposer, j'entendis des voix lointaines venant de l'extérieur de la tente. À en juger par ce qu'ils disaient, ce devaient être des gardes ou l’équipe de ravitaillement d’une même unité qui avaient probablement terminé leur mission du jour. Ils avaient l'air de bavarder.

Je rêvassais, en me disant qu’ils en faisaient, du bruit, avant d’entendre la mention d’Atria. Instinctivement, je tendis l’oreille.

« Hé, la chasseuse de l’unité Avis, elle est pas trop mal, hein ? »

Ces types… C’était sûrement parce qu’ils étaient saouls, ils ne se rendaient pas compte du boucan qu’ils faisaient. J’espérais que la conversation ne déraperait pas, mais la situation prit une tournure plus grave que prévu.

« Elle peut pas parler, non ? Si on pouvait s’occuper du palico qui l’accompagne…

— Elle est peut-être balèze, mais avec quelques gars… Les chasseurs ont pas le droit d’utiliser leurs armes contre autrui, non ?

— Oh, calmez-vous… Si on nous entend, si Olivia entend ça…

— Hé. »

Quand je revins à moi, je me trouvais derrière la source de ces voix.

« Si vous voulez mon avis, c’est sûrement pas une bonne idée… Par précaution, je le signalerai à Olivia.

— Ah… Werner ?!

— Vous savez, elle manie son marteau chaque jour. Je vais vous saisir par le col et vous emmener de force. Je suis bien serviable, non ? »

Mon ton était plus fort que je ne le pensais. Rah… Étais-je en colère ?

« Ce… C’est une blague ! On était pas sérieux…

— Oui, oui ! Du coup, on va y aller…

— Eh. Eh ! Attendez ! »

Je tentai de les rattraper mais, bizarrement, je n’avais aucune force. C’était comme si je n'avais pas dormi correctement depuis des jours…

Quand avais-je dormi pour la dernière fois ? À cette pensée, mon visage me sembla étrangement proche du sol. En tombant, j’eus l’impression d’apercevoir des yeux d’or vaciller un instant à la lueur d’une lanterne posée par terre. Ah… Je repensais à tout ça, même dans un moment pareil…

 

Je me réveillai avec une étrange sensation d’être mal à l’aise. La bougie de la lanterne que j’avais vue lorsque je m’écroulai n’avait pas complètement fondu ; ça ne devait pas faire si longtemps. Je réussis tant bien que mal à me relever et je tentai de retrouver les gars de tout à l'heure, mais…

« Merde. »

Mon cerveau n’était pas doué pour retenir les visages – encore plus avec la fatigue accumulée. Alors… qu’est-ce que je pouvais bien faire ?

Je me dirigeai vers la tente de la chasseuse de l’unité Avis. Elle était peut-être en danger, alors par précaution, pour qu’elle reste prudente, je me devais de la prévenir.

Il se faisait tard, alors j’avais pensé qu’elle était probablement revenue à sa tente, mais elle n’y était pas.

Son palico était de garde. Je lui demandai où elle se trouvait, et il pointa du doigt une colline voisine.

Je tendis l'oreille et perçus faiblement le son d'une corne de chasse. Sans tenir compte de la distance, je me mis à courir dans sa direction.

 

En me voyant arriver en courant, tout essoufflé, elle parut un peu surprise. Objectivement parlant, c'était sans doute vrai. Je devais au moins essayer de reprendre mon souffle avant de commencer à parler.

« Je… Tu dois peut-être pas avoir envie d’entendre ça, mais, pour être sûr… Ah... D’abord, est-ce que je peux dire ça à la personne concernée ? Je dois trouver la bonne approche… Rah, merde, c’est un sujet urgent… »

En fin de compte, je l’informai qu’un groupe aux intentions secrètes rôdait, et lui avisai de faire attention. Aussi, qu’il n’était pas conseillé de rester seule à jouer de la musique en pleine nuit sans son compagnon felyne à ses côtés.

Elle s’approcha alors de moi, son crayon à la main. Elle me montra une feuille et commença à écrire d’une traite.

Je vois. En faisant comme ça, je pouvais lire pendant qu’elle écrivait. J’observai les mots qu’elle notait.

« Merci de m’en avoir informée. Je ferai attention. Mais, pourriez-vous s'il vous plaît ne pas m’interdire de jouer ici la nuit ?

— Pourquoi ça ?

Cette mélodie est similaire à l'usage des cantagemmes de cette région… Autrement dit, des décorations destinées à repousser les bêtes. Celles-ci étaient conçues pour éloigner les monstres. Mais cette tonalité apaise la fureur des monstres. C'est une tonalité à l'effet calmant. Elle apaise les monstres assoiffés de combat et de sang pour diverses raisons, et les empêche d'entrer dans le camp, enragés.

— Je vois. Je l’ignorais. Tu l’as déjà signalé ?

C'était au tout début, alors que vous ne saviez pas encore de quelle unité j’étais la chasseuse. Lors d'une réunion générale. »

Elle me montra un sourire taquin, comme pour me dire que, comme elle le pensait, je ne devais alors sûrement pas écouter.

Le sourire qu'elle m'adressait fit battre mon cœur à tout rompre.

« Ah… Désolé. »

C’était terriblement embarrassant. Atria continua d’écrire en me regardant.

« Ne vous en faites pas, je vous taquinais. Avec ceci, nous sommes quittes. Alors ne vous en faites pas. Après tout, vous avez fait tout ce chemin pour me dire quelque chose d'important. Vous êtes couvert de boue. D'habitude, vous sentez le fer et la cendre, mais aujourd'hui, vous sentez la terre. 

— Ah. Oui… »

Parce qu’elle me le fit remarquer, je compris enfin dans quel état je me trouvais. Après ma chute et ma course à travers la forêt, j’étais dans un sale état. J'en avais honte, mais son sourire dissipa toute ma gêne.

« Je dois encore jouer un peu. Lorsque j’aurai fini, je rentrerai au camp à dos de seikret. Il se fait tard, alors rentrez-vous, Werner ?

— Ah… Non. Est-ce que je peux rester jusqu’à ce que t’aies fini ? »

À ma réponse, la chasseuse m’adressa une expression un peu étonnée.

« Eh bien… Eh bien, je ne peux pas affronter des monstres comme toi, mais ça dissuadera les gens de s’approcher, au cas où. Si quelque chose t’arrive sur le chemin du retour, je m’en blâmerai.

Je vois. Je comprends. Merci. J'ai l'impression que vous accordez une grande importance au temps et aux efforts, alors je m'excuse de vous avoir dérangé. J'espère au moins que ça ne sera pas ennuyeux.

— De même. Merci pour ta considération… Je m'ennuierai pas, je pourrai écouter ta musique depuis une place réservée. Et… je suis aussi curieux de voir comment fonctionnent les cornes de chasse fabriquées par les autres unités.

Par Gemma. »

À côté de son nom figura une adorable illustration qui mettait en valeur ses traits distinctifs.

« La blonde ? »

Elle acquiesça. C’était la première fois que je voyais Atria sous cet angle. Et cette proximité fit de nouveau battre mon cœur plus vite.

Sur ce, la conversation prit fin. Elle regagna son poste et reprit son spectacle.

 

Depuis, chaque soir pendant la période où nous campions au même endroit, j'allais assister à ses concerts. Elle était illuminée par le clair de lune, et la musique majestueuse se mêlait aux sons de sa corne de chasse.

Bien que je ne sois pas très croyant, c’était un moment particulier, empreint de mystère. Lorsqu’elle terminait, j'applaudissais et elle souriait, un peu gênée. Puis nous montions sur nos seikrets et retournions ensemble au campement.

Les jours passèrent à toute vitesse. C’était la veille du départ de l’unité Avis.

Après les derniers applaudissements, je lui dis :

« C’était une semaine royale. Enfin, même si ce concert n’est pas vraiment pour moi. »

Elle s’approcha alors et commença à écrire sur son calepin.

« Je ne sais pas si ce sera un témoignage de ma reconnaissance, mais je vais à présent jouer une dernière mélodie.

— … Pour moi ?

Oui. Pour vous. Voulez-vous bien m’écouter ? »

Je n’avais aucune raison de refuser. En fait, j’étais même ravi que ce moment se prolonge. Rien que cela me sembla être une récompense suffisante.

Elle me tournait toujours le dos… C’était ce qui arrivait quand elle jouait de l'autre côté de la falaise. Mais Atria, sa corne de chasse à la main, se tourna vers moi.

Et le spectacle commença. C’était comme si les cristaux blancs et étincelants de wylait s'étaient transformés en son… C'était ce genre de son.

Ils scintillaient, éclataient, puis se reformaient. Le son, qui semblait évoquer la source de cette terre, s'entremêlait pour former un chant.

Était-ce le son qui m’était destiné ? J’ignorais pourquoi cette chasseuse était muette, mais… Peut-être une grande puissance, jalouse de ce son, lui avait-elle ôté la voix. C’était une impression qui ne me ressemblait pas.

… Tout cela ne me ressemblait pas du tout.

La musique s'arrêta. Le silence de la nuit signalait la fin de ce moment.

J'applaudis un peu en retard.

« Cette chanson a failli faire de moi un romantique… Merci. Excuse-moi de t’avoir dérangée.

Non, je voulais que vous l’écoutiez. C’est l’une des rares choses que je puisse faire.

— Eh, eh… Ça pourrait être mal interprété. Tu es une excellente chasseuse, et ton jeu est digne des professionnels. C'est moi qui ai écouté la musique jusqu'au bout, non ? »

Elle rougit, l'air gêné.

J'aurais voulu qu'elle sourie davantage.

Je voulais qu'elle me sourie. Oui, c’était ce que je souhaitais.

 

Avant même que je m’en rende compte, nous nous retrouvâmes devant le camp. Malheureusement, c’était l’heure des adieux.

« Merci pour… Merci pour ta représentation de tout à l’heure. Je serais ravi si l’occasion se présente à nouveau. Je veux dire… J’aimerais t’écouter encore. »

Elle me sourit et me tendit un feuillet sur lequel elle avait écrit « Avec plaisir. »

« Je… Merci. »

Et alors, nous retournâmes chacun vers notre tente.

J'étais tellement enthousiasmé par ses mots qu'en retournant à ma tente je me rappelai soudainement que nous n'avions pas fixé d’autre rendez-vous. Les séjours de campement commun comme celui-ci étaient rares, et j’étais certain que beaucoup de gens, comme Erik, voudraient se joindre à elle lors de la prochaine saison d’abondance.

Je voulais voir Atria avant tout le monde, plus que quiconque.

Maintenant que nous en étions là, je devais me dépêcher. Je fis demi-tour et me dirigeai vers sa tente. Elle était probablement encore éveillée. J'espérai que je ne la dérangerais pas trop, mais je devais fixer un prochain rendez-vous.

Soudain, j’eus un mauvais pressentiment. J’entendis des bruits qui provenaient de l’intérieur de la tente devant laquelle je venais d’arriver.

Le bruit de plusieurs personnes.

Cédant à ce mauvais pressentiment, j’ouvris l’entrée de la tente sans m’annoncer.

Quatre ou cinq hommes cernaient Atria.

Un soupir, et ma tête se refroidit. Comme si la chaleur de tout à l’heure n’avait été qu’un mensonge. Non, c’était précisément à cause de cette chaleur que le feu qui me consumait le cerveau sembla s'être instantanément dissipé.

« Hein ? »

J’entends faiblement la voix effrayée d’un homme.

À chaque pas que je fis, les hommes s'éloignèrent davantage d’Atria. Ils avaient tous l’air de craindre d’être tués à tout moment.

Leurs visages m’étaient tous familiers. Faisaient-ils partie de notre escouade ? Peu importe, inutile de s'en souvenir. Ils allaient disparaître à jamais de toute façon.

À cet instant précis, une brûlure intense saisit mes mains glacées.

La chasseuse attrapa ma main, tentant de m'arrêter.

« Ah… Raaah ! »

Je poussai un cri pitoyable et inarticulé. Les hommes dans la tente profitèrent de l'occasion pour s'enfuir. Je tentai de les poursuivre, mais les bras d’Atria qui me retenaient se resserrèrent. Je ne pouvais pas m'échapper.

Ah, oui… C’était parce qu’elle était une chasseuse. Elle était capable de se battre à armes égales contre des monstres des dizaines de fois plus grands qu’elle.

Alors, pourquoi ?

« … Pourquoi ? »

Ces mecs étaient tous partis. Dans la tente devenue silencieuse, je lui demandai :

« Pourquoi tu t’es pas défendue ? »

La force de ses bras se relâcha doucement.

Se reculant légèrement, Atria me regarda droit dans les yeux. Son regard était calme et serein, totalement incongru dans la situation. Elle baissa les yeux et se mit à écrire sur un morceau de papier, qu'elle me tendit.

« Ce n’est pas la première fois, ce genre de chose.

— Quoi ? »

Mon souffle s’interrompit. Bien que mon cerveau comprenne ces mots, mon corps et mon cœur n’arrivaient pas à suivre. Elle continua d’écrire ses mots.

« Je ne peux pas parler, alors c’est bien pratique. Pour les gens comme eux, je ne peux pas faire de bruit. Et je n’ai personne à qui le dire. Pour les chasseurs, les hommes, ça arrive que la fièvre s’accumule dans le cœur pendant la traque, et qu’ils ne parviennent pas à l’évacuer. Les chercheurs envoyés dans des régions aussi reculées ont peu de distractions. C'est pourquoi je suis, de temps à autre, l’exutoire de leurs désirs. »

Elle me racontait ça comme si c’était vraiment une banalité. À travers chaque interstice de ses vêtements en désordre, je pouvais voir les blessures et les contusions sur sa peau qui n'étaient manifestement pas dues à des monstres.

« Alors, je ne fais pas de vagues. »

Je saisis son pinceau, ainsi que sa main, tandis qu’elle continuait d’écrire. Je l’arrachai de ses doigts et le jetai au loin. Il heurta un encrier à proximité. La bouteille se renversa et l'encre se répandit lentement sur le sol.

Je ne savais pas si c’est de la colère ou de la tristesse. Une émotion sombre m'envahit.

« Ça… Un truc pareil, tu endures ça… »

Et ce n’était pas la première fois ? Elle y était habituée alors… tout allait bien ?

Cette chasseuse était talentueuse et digne de confiance. Alors pourquoi avait-elle évité les activités de groupes menées par la guilde et s’était faite connaître comme une mercenaire jusqu’à aujourd’hui ? J’eus l’impression d’enfin connaître la raison.

Ce que j’avais ressenti chez Atria, ça n’était ni de la modestie ni de la gentillesse. C’était un manque anormal d’estime de soi.

Mes intestins bouillonnèrent.

Je ressentis du dégoût pour ces visages inconnus avec qui j’avais travaillé par le passé, jusqu’à aujourd’hui. Je pensai vouloir faire disparaître ces hommes qui, jusqu’à présent, avaient osé faire ça à ce corps. Qui t’avait fait ça ? Ou alors, qui avais-tu…

Mes pensées s'emballèrent, et le silence persista.

Celui qui rompit le silence, ou plutôt fit littéralement irruption dans la tente, fut le palico d’Atria.

« Maître ! Quelle mésaventure avez-vous subie ? Comme convenu, nous passions la nuit avec d’autres palicos et, soudain, nous vîmes quelques personnes s’enfuir depuis votre tente, le visage blême et paniqué ! Un monstre ou une créature similaire serait-elle apparue ? Nous craignîmes que malheur ne vous fût arrivé… Nous étions terrassés par l’inquiétude ! »

Atria serra le palico, trempé et en pleurs, dans ses bras, comme pour lui dire que tout allait bien, et lui caressa doucement la tête comme si elle réconfortait un enfant.

« Hah… »

En regardant cela, je lâchai un grand soupir. C’était un vrai dégonflé. Je pensais que ce palico était calme, mais il semblait que ce n’était pas le cas. Quand ses pleurs se turent, je pris la parole à mon tour.

« Tu devrais te reposer dans la tente de quelqu'un d'autre ce soir. Tu ne pourras pas te reposer dans une tente avec un trou pareil. Installe une tente de fortune près d'une personne de confiance, de ton assistante ou de la forgeronne de ton unité. »

Ce qui s’était passé aujourd’hui… Non, ce qui s’était passé jusqu’à présent. Ce n’était probablement pas le genre de choses que son palico avait envie d’entendre. Il fallait que je trouve un autre moment, un autre endroit, pour en avoir le cœur net.

Alors que je réfléchissais, elle me regarda.

« Je le répète, juste pour être sûr. Quelqu'un de confiance. Ça te va ? »

Alors que je lui dis ceci, son regard s'intensifia. D'une certaine manière, je compris ce qu'elle essayait de me dire.

« Est-ce que tu me vois comme ça ? »

Atria ne me quitta pas des yeux. Comme si c'était intentionnel.

« Non, moi c’est pas possible. »

Je lui rendis intensément son regard. Elle baissa alors les yeux et se mit à écrire.

« C’est compris.

— Ah, ça me sauve que tu comprennes. »

Elle prit son palico, encore en pleurs, dans ses bras. Il me sembla qu’elle comptait installer une tente près de l’atelier de la forgeronne de l’unité Avis.

Ne supportant pas de voir son interprète aussi inutile, je l'accompagnai.

Comme je ne pouvais pas tout lui raconter, j’expliquai à la forgeronne qu'une grosse branche s'était coincée dans un endroit abîmé de la toile de la tente, la déchirant, et qu’Atria allait donc installer une tente à côté de la sienne pour la nuit.

J'aidai à installer la literie et, au moment de partir, je sentis un regard posé sur moi. Je me retournai et croisai le regard de la chasseuse.

Elle me tendit alors un mot.

« À la prochaine saison d’abondance. »

Je pris le papier où étaient inscrits ces quelques mots. D'un geste rapide, l'entrée de la tente se referma.

Laissé pour compte, je retournai à ma tente, serrant le papier contre moi.

 

Et ainsi, la saison d’abondance suivante.

Comme écrit dans sa note, Atria vint me voir.

« Que diriez-vous de nous rendre en forêt ? »

Elle me tendit un papier sur lequel elle avait écrit cette proposition. Je répondis brièvement en acquiesçant et lui emboîtai le pas tandis qu’elle chevauchait son seikret.

En période d’abondance, la forêt écarlate était un trésor de vie. En particulier, l’eau bleutée et abondante, qui remplaçait l’habituelle eau rouge, débordait comme une créature vivante. Il y avait tellement de poissons çà et là que je me demandais où ils avaient bien pu se cacher.

« Jusqu’où va-t-on ? » demandai-je.

Elle se tourna et jeta un coup d’œil dans ma direction ; sous son casque, son expression m’était cachée. Elle pointa un chemin du doigt et j’aperçus un peu plus loin un grand lac ainsi qu’une tente plantée près de ce dernier. Je pouvais voir une bannière à l’emblème d’un oiseau. J’imaginai que c’était là notre destination.

Nous nous frayâmes un chemin à travers la végétation et arrivâmes au lac. L’eau limpide semblait refléter le ciel tel qu’il était. Épuisé d'être parvenu jusque-là, je ne pus m'empêcher de pousser un grand soupir. Après en être descendue, Atria ôta à son seikret son équipement de chevauche. Il semblait bien plus à l'aise, maintenant libéré de toute contrainte, et se hâta de se baigner. À en juger par son habileté manuelle et le comportement du seikret, j'eus l'impression que c’était quelque chose qu'elle faisait tout le temps.

« Il s’enfuit pas ? »

Elle hocha la tête.

Mon seikret voudrait-il faire pareil ? En réfléchissant, je me frottai la tête. Pas le choix ; je lui enlevai son équipement à mon tour. S’il lui venait l’envie de se barrer, je me ferais sévèrement houspiller par Olivia… Alors que je pensais à ça, Atria entra dans la tente. Lorsqu’elle en sortit un peu après, elle tenait dans ses mains deux cannes à pêche, et m’en tendit une.

« Je ne suis pas venu ici pour aller pêcher avec toi. »

Elle ne semblait pas s’attendre à ce que je dise ça, mais sa main tenant la canne à pêche resta figée. Quand je la saisis, je ne vis sous son casque que ses lèvres relâchées. Puis elle s’en alla poser deux coussins dans un endroit qui s’avançait légèrement sur le lac. S’asseyant sur l’un d’eux, elle m’incita à m’installer sur le second en tapotant dessus.

Notre conversation serait-elle accompagnée d'une partie de pêche ? Je n’avais pas le choix.

Je renonçai et m’assis à ses côtés.

Atria lança sa ligne rapidement ; le fil fendit les airs. Procédant par émulation, je balançai la mienne. Je pensai qu'elle avait relativement bien volé. Je regardai à côté de moi et, la voyant toute souriante comme à son habitude, je me demandai si, finalement, mes talents de pêcheur n'étaient peut-être pas si mauvais que ça. Puis, nous attendîmes, et ma canne se plia soudainement.

« Oh. »

Non, ma canne se pliant n’était pas joli à voir. La traction fut si forte que je crus que la canne allait casser.

« Hein ? »

À ma grande surprise, elle posa sa main sur ma canne à pêche en accompagnement, tira promptement, et remonta la prise en un instant. Un poisson énorme à la tête plate, la bouche large et longs barbillons.

Je me dis que c’est un bien beau monstre, et elle me tendit alors une feuille de papier. L’avait-elle prévu bien avant ?

« La peau de ce poisson est épaisse ; il est très prisé. On ne peut le trouver qu’en période d’abondance, et je pensais qu’il pourrait vous être utile pour votre travail. L’utiliserez-vous ?

— Pour moi ? »

Honnêtement, ça me faisait plaisir, mais… Ce que je voulais là, maintenant, ce n’était pas ça. Ce n’était pas ça que je voulais.

Atria attendait une réponse de moi, mais elle dut comprendre à mon regard déçu. Elle sourit d’un air légèrement embarrassé.

C’est moi qui était bien embarrassé, là…

Qu’elle sache ou non ce que je ressentais, elle se mit à préparer le repas prestement. En un instant, le feu prit et le poisson fut apprêté. Le temps que le brasier se stabilise, Atria commença à faire cuire la chair du poisson que je venais de pêcher.

 

De temps à autre, des étincelles jaillissaient.

Alors que nous attendions que le poisson cuise, elle me tendit à nouveau une feuille. Je constatai que le papier, plié en deux et au message un peu visible par transparence, éclairé par la lumière, comportait un long message.

Atria m’observa. Les flammes se reflétaient sur ses yeux rougeoyants et y vacillaient.

Pendant un instant… j’hésitai à recevoir cette lettre. Alors qu’elle devait certainement contenir une forme de réponse que j’avais longuement attendue. Mais, j’ignorais pourquoi, j’eus la sensation que, si j’en lisais le contenu, tout mon être serait consumé et je ne pourrais plus revenir en arrière.

… Ah. Voilà qu’elle sourit encore de cet air embarrassé.

Puis, l’instant d’après...

« Ah… ! »

Atria jeta cette lettre au feu.

« Non ! Arrête… ! »

Je plongeai ma main dans le feu de toutes mes forces et sauvai la lettre. Puis, peut-être surprise par mon action, son corps se secoua de surprise et elle me saisit la main. Elle tenta de m'emmener précipitamment vers le bord de l'eau, espérant sans doute me refroidir la main.

Mes mains avaient tant forgé dans ma fournaise, pendant si longtemps, que je ne me brûlais même plus.

Je… Oui… Je résistais bien à la chaleur.

Je saisis de nouveau la main qui tentait de m’emmener. Puis je lui demandai.

« Pourquoi… Pourquoi tu es aussi bouleversée par ma main à peine brûlée, alors que tu es si imprudente à ton propre sujet ? »

Ces mots déclenchèrent le débordement de tous ceux qui s'étaient accumulés dans ma tête.

« Depuis quand tu fais ça ? Depuis quand tu laisses faire ça ? Tu n’étais pas sur le point de tout me raconter, là ? Pourquoi t’as tenté de tout cramer ? Parce que j’hésitais ? Parce que j’ai tort ? Parce que tu ne veux pas que je le sache ? Je me trompe ? T’as tenté de t’empêcher de me le partager, non ? Ne plaisante pas… Te fous pas de moi ! À ton avis, à quoi j’ai pensé pendant tout ce temps, en attendant aujourd'hui ? À ton avis, ce jour-là… !! »

Je tendis la main vers elle. Je voulais voir quel visage se cachait sous son armure. Je pensais y trouver cette expression habituelle, ce sourire troublé.

Mais, une fois son casque ôté, j’y trouvai des larmes.

On aurait dit que ces larmes allaient déborder de ses yeux, comme l'eau de cette terre. À la seule différence qu’elles n’exprimaient pas l’abondance.

Je saisis sa main qui tentait de dissimuler des larmes prêtes à ruisseler.

« Ne te cache pas. »

Je t’en supplie.

Parce que cette main avait la force de repousser la mienne si facilement.

Je t’en prie.

Ça m’allait d’être brûlé à en être enlaidi ou de me laisser submerger par les émotions. Parce que je n’hésiterais plus.

« Montre-moi. »

Tremblant légèrement, elle se tourna faiblement et lentement vers moi. Là, il n’y avait plus ces yeux qui m’observaient, et je sentis que j’avais enfin pu toucher un point sensible en elle. Même sa main raidie se relâcha peu à peu. Elle ne me repoussait pas.

Quel soulagement…

« Ah. »

Puis l’odeur du poisson brûlé m’atteignit.

Cela nous était complètement sorti de la tête et, même de loin, il semblait avoir brûlé jusqu'au cartilage. Lorsqu’Atria le remarqua, elle afficha une moue honteusement embarrassée.

« Comment dire… Te crispe pas. Je fais que me montrer sous un mauvais jour, j’ai l’impression. »

À mes mots, elle secoua la tête, l’air de dire que c’était faux, et me sourit.

Ah… Oui, c’était ce visage que je voulais voir. Et c’était le début.

Si je pouvais voir ce sourire, peu m’importait de finir comme ce poisson. Elle m’avait déjà pris dans ses filets, vidé les entrailles. Mais malgré tout, mon cerveau brûlait tant je voulais savoir.

« Tout va bien. »

Je me retournai vers elle.

« Je suis habitué au feu. »

La lettre de tout à l’heure un peu brûlée dans la main, je lui demandai :

« Tu veux bien me montrer ? »

 

La lettre ouverte était complètement brûlée. Les mots qui y avaient été écrits étaient désormais illisibles. Elle s’effritait rien qu’à la tenir, et le doux vent qui soufflait à travers la forêt emportait impitoyablement le secret. Je tendis la main avec un sentiment d'impuissance, mais je ne pouvais saisir ces vestiges. Atria resta silencieuse et les suivit du regard.

Après un instant, elle le dirigea vers moi avant de tirer de sa sacoche une nouvelle feuille de papier, et d’y écrire quelque chose avant de me la tendre.

« Je me dis que ce serait bien si mon histoire jusqu’à présent pouvait brûler ainsi et être emportée par le vent. »

En lisant cette note, je commençai à m'inquiéter, pensant qu'elle pourrait encore essayer d’éluder la question. Espérant qu'elle ne s'enfuirait pas, je tentai de lui prendre la main. Mais, contre toute attente, c’est elle qui me la saisit. Avec ce doux sourire sur son visage, elle me tira vers elle. Je la laissai faire, et me laissa emporter là où elle le souhaitait.

Nous nous retrouvâmes de nouveau à ce coin de pêche. Elle s’installa au même endroit que plus tôt, et j’en fis de même. Atria entoura de ses mains celle que j’avais plongée dans le feu et la fixa attentivement, comme pour l’ausculter. Au bout d’un court instant, elle la relâcha. Alors que la chaleur persistante s'estompait avec regret, elle se remit à écrire à mes côtés.

« Je suis heureuse que vous ne soyez brûlé. Comme on pouvait s'y attendre de la part de quelqu'un qui utilise le feu au quotidien, n’est-ce pas ? Toutefois, peu importe combien vous dites résister à la chaleur, il vaut mieux ne pas en faire trop et se blesser. D’autant plus si je suis à l’origine de cette blessure… »

Elle s'inclina alors profondément devant moi, comme pour s'excuser. Je voulais moi-même me faire pardonner, lui dire qu’elle n’était responsable de rien mais, la voyant reprendre son crayon, je gardai le silence.

« Je vous suis reconnaissante d’avoir tant voulu me connaître pour en venir à faire cela. Mais, dans le même temps, je trouve cela difficile de vous parler de moi. Cette histoire n’est ni belle ni amusante. Le fait même de vous la raconter ne me dérange pas. Mais, depuis que j’ai décidé de vous en parler, je n’ai cessé de me demander si c'était vraiment une bonne chose de jeter une ombre sur votre cœur en vous l’apprenant. »

Elle interrompit son mouvement de pinceau et détourna ses yeux de sa feuille vers moi. Même à ce moment précis, j’eus une sorte de certitude, fondée sur mes expériences passées, que si je détournais le regard, elle cesserait de parler. Je lui retournai intensément son regard, espérant lui faire comprendre que je ne fuirais pas. Puis, après nous être ainsi dévisagés pendant un instant, elle sourit d’un air gêné, comme si elle avait compris mes pensées, et se concentra de nouveau sur sa feuille.

« C’est pourquoi, lorsque vous avez hésité à saisir ma lettre tout à l’heure, j’ai été apaisée. Votre réaction m’a fait songer à renoncer. Ainsi, mon histoire resterait la mienne, à moi seule. Mais malgré ça, vous avez plongé votre main dans le feu. »

Atria regarda à nouveau ma main puis lâcha un soupir, comme si elle avait pris sa décision, avant de reprendre son écriture.

« Vous en avez été témoin, l’autre jour. Et, comme vous l'avez probablement deviné, il arrive que je donne mon corps à autrui. Je ne me souviens pas depuis quand. Je n’accorde aucune importance au fait que mon corps soit utilisé de cette façon. »

En lisant ces mots, je ressentis un soudain pincement au cœur. Comme elle l'avait écrit, ce n'était pas que je ne l'avais pas imaginé. J'y pensais depuis un certain temps avant qu’elle ne m’en parle ici, aujourd'hui. Mais malgré tout, c’était difficile de le lire directement venant d’elle.

« La première fois, je crois bien qu’il s’agissait d’un homme. Il ne pouvait probablement pas contenir son enthousiasme pour la chasse. Ce n'était pas agréable, mais je n'ai pas refusé. Je pensais que, pour lui, c’était un acte qu’on ne pouvait substituer, comme manger ou dormir.

« Je comprends que, d'un point de vue purement logique, utiliser le corps de quelqu'un qu'on n'aime pas ou s’abandonner entièrement à lui sont deux choses anormales. Ce n’est qu’une question de point de vue, au final. Si on a le ventre vide, on peut manger en compagnie de quelqu’un même si on ne l’aime pas. Si on a sommeil, on peut dormir en compagnie de quelqu’un même si on ne l’aime pas. À mes yeux, il en va de même pour cela. »

Je fixai les caractères qui défilaient en silence. Soudain, sa main s’arrêta. Je levai les yeux vers son visage, et remarquai qu’elle m’observait.

« Vous voyez, ce n'est pas une histoire amusante. Désolée. »

Elle sourit avec embarras en écrivant cela. Pourquoi, même dans ces moments-là, s’inquiétait-elle pour autrui ?

Oui, elle devait être bizarre, mais d'une manière complètement différente de la mienne. Elle était tellement indifférente à son égard. Comme si elle n’était qu’un outil. Oui, comme si elle avait été façonnée pour quelque chose. Façonnée, dans quel but ? J’eus le sentiment qu’elle me cachait encore quelque chose. Il y avait quelque chose dans cette existence. Peut-être que c’était moi qui espérais qu’il y eut quelque chose. Je ne savais pas ; peut-être qu'elle ne voulait tout simplement pas qu’on lui confirme qu’elle était née pour cela. Mais il y avait une chose dont, moi, j’étais sûr.

« Écoute-moi, s’il te plaît. Je… Je voudrais que tu arrêtes de faire ça. Tu dis que tu penses simplement que ce n'est pas différent de satisfaire un appétit ou un besoin de sommeil. Alors… C’est peut-être juste de la satisfaction personnelle, mais je… Je suis en rage que tu sois utilisée comme un objet pour que d’autres puissent assouvir leurs désirs sexuels. »

Atria me regarda un instant, avant d’écrire ceci :

« Je ne mérite pas que vous vous inquiétiez autant pour moi. »

À ces mots, je sentis mon corps s’enflammer comme s’il brûlait. Je me levai avec cette même énergie et je fusillai du regard celle à l’origine de ces mots. Cette dernière me fixait en silence tandis que je cédais à cette émotion violente.

Je voulais changer son quotidien. Je voulais qu’elle cesse d'être consumée par des gens qu’elle ne connaissait même pas, et à mon insu. Que devais-je faire ? Que pouvais-je faire ? J'eus beau y réfléchir, je n'avais pas les connaissances nécessaires pour faire changer son avis à autrui. J’avais toujours évité d’interagir avec les autres car j’estimais que c’était un gâchis de mes ressources. Rah, mieux encore, si le cœur d’Atria avait été un métal, j’aurais pu l’aider, peu importait comment…

Elle m’observait alors que je me perdais dans mes réflexions. Enfin, son pinceau de fusain se remit à bouger.

« Malgré tout, vous souhaitez me changer ? »

J'acquiesçai vivement d'un signe de tête à cette question soudaine ; Atria plongea de nouveau dans ses pensées. Ce fut à présent à mon tour de l’observer et, un instant plus tard, ses mots se succédèrent.

« De vos mains, vous avez transformé et perfectionné tant de choses. Peut-être même les avez-vous réparées. Vous rappelez-vous de notre discussion de l’autre fois, autour de l’humeur des matériaux et des équipements ? S'il n'y a réellement aucune différence entre les humains et les objets, pensez-vous pouvoir transformer mon cœur ? Si vous pouviez me raffiner, ou encore me fondre et me remodeler comme à neuf, moi qui ne peux trouver de but qu'en continuant à être chasseuse, pensez-vous pouvoir me créer une autre valeur ? Pensez-vous que je puisse me sentir suffisamment digne pour prendre soin de moi ? »

Pourrais-je la changer, son existence ?

Cette existence qui semblait s’effacer et se brûler constamment elle-même – pourrais-je continuer à mettre les mains dans son feu et en trouver les racines avant qu'il ne me consume ? Pourrais-je changer la forme de ses racines ?

Rah, j’en savais rien. La seule chose que je savais…

« Je ne veux plus voir ton potentiel se gâcher sous tes yeux. Désolé, mais je me suis décidé. Je veux te comprendre, et te changer. Alors… Pourrais-tu me consacrer un peu de ton temps ? »

Atria déplaça une fois encore son regard vers ma main. Cette main, usée par des heures de travail à la forge, et dont la peau était devenue épaisse, rougie et noircie par la suie. Cette main, qui avait connu d’innombrables fois la chaleur du feu et que j’avais tendue avec vigueur dans ce dernier. Elle l’observa de nouveau, comme pour vérifier.

« Toutefois, ce que vous trouverez dans le feu sera déjà devenu poussière. Cela se sera peut-être effondré, envolé avec le vent et disparu. Malgré cela ?

— C'est toi qui as parlé de brûler et de ne pas s’éteindre, » lui répondis-je vivement.

À cet instant, j’aurais aimé ne pas être prétentieux, mais elle me sourit avec une pointe de joie, comme pour me dire que j’avais raison. Comme si elle avait finalement cédé face à ma persistance.

Et ainsi, j’atteignis finalement le point de départ de mon voyage à la découverte de son être.




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