Marinette ajustait les housses contenant les tenues prévues pour le défilé. Elle sortit ensuite de son armoire une boîte noire et argentée et l’ouvrit avec précaution.
À l’intérieur, posé sur un écrin noir, se trouvait le loup de Red.
De la fine dentelle noire et argentée reposait sur un lit de plumes sombres. Quelques strass rouges apportaient une touche de couleur, tandis que deux longues plumes, l’une rouge et l’autre noire, venaient compléter l’ensemble.
Marinette le caressa du bout des doigts.
— Je me rappelle à quel point tu étais heureuse quand tu as gagné ce concours grâce à ce masque, dit sa mère.
Marinette lui sourit.
— Oui… J’en avais raté des dizaines avant.
— Raté ? Si je me souviens bien, tu raflais régulièrement la deuxième ou la troisième place. Tu n’es jamais descendue en dessous du top 10.
Marinette ne répondit pas. Elle referma la boîte et enfila son sweat noir et rouge.
— Peut-être, mais dans un milieu aussi élitiste que celui de la mode, c’est juste passable.
— Ma chérie, parfois, tu es beaucoup trop dure avec toi-même. Peu de personnes auraient réussi à ta place. Tu dois être fière du travail que tu as accompli.
Marinette sourit.
— Merci, Mamounette. Je le sais. En réalité, je crois que je suis surtout nostalgique. Ça fait trois ans que je suis Red maintenant… et aujourd’hui, je vais devoir lui dire au revoir.
Sabine fronça légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
— Ma véritable identité va être révélée aujourd’hui, tu te rappelles ?
— Ce n’est pas parce que tu vas dévoiler ton identité au monde que tu dois abandonner Red. C’est ton nom d’artiste, ma chérie. Tu crois vraiment que les chanteurs ou les acteurs cessent d’utiliser leur nom de scène simplement parce que tout le monde connaît leur véritable identité ?
Elle regarda la boîte noire quelques secondes avant de reprendre :
— C’est vrai… J’ai tellement l’habitude de cacher une partie de moi.
Sa mère posa une main sur son épaule.
— Marinette, je crois que tu mélanges deux choses parce que tu as pris l’habitude de vivre avec des identités secrètes. Red est un nom d’artiste. Il t’a protégée, il t’a permis de construire ta carrière tranquillement et de préserver une partie de ta vie privée. Mais il n’a jamais été destiné à rester un secret pour toujours. Ladybug, c’est différent. Ce masque-là protège ta vie, mais aussi celle de tes proches. Si le monde apprend que Red est Marinette Dupain-Cheng, ta vie va changer. Si le monde apprend que Ladybug est Marinette Dupain-Cheng, ta vie pourrait devenir dangereuse.
Marinette hocha la tête. Sabine reprit :
— Tu sais, ton père n’a presque pas dormi de la nuit. Il a tellement hâte d’assister au défilé en vrai, et surtout de te voir travailler. Il a passé une bonne partie de la nuit à préparer des fournées de cupcakes.
— C’est donc ça, la bonne odeur de ce matin !
— Oui. Il veut tellement te faire honneur ce soir. Tu es notre fierté, Marinette, et pas seulement parce que tu es Red ou Ladybug. Tu l’es parce que tu es une jeune femme extraordinairement empathique, créative et toujours prête à aider les autres.
Marinette rougit et baissa les yeux.
— Vous êtes les deux meilleurs parents du monde, en même temps.
Sabine sourit avant de reprendre :
— Ne parle pas trop vite. Ton père peut très vite devenir embarrassant ce soir.
— Je saurai gérer. Après tout, je suis extraordinairement empathique.
Sabine éclata de rire. Marinette prit la boîte noire sous le bras avant de rejoindre son père dans la rue. Il était occupé à remplir la camionnette avec ses gâteaux.
— Je vais les prendre pour le défilé. Les gens auront sûrement faim. Enfin… si je peux, bien sûr.
— Oui, je serais contente de les avoir. Et sinon, je suis certaine que l’équipe les adorera. J’en parlerai à Nathalie quand on arrivera.
Marinette installa soigneusement les housses et la boîte dans la voiture avant de se tourner vers ses parents.
— Vous êtes certains de vouloir venir toute la journée ?
— Oui ! J’ai tellement hâte de voir les coulisses d’un défilé de mode ! Et de voir ma petite chouquette travailler ! répliqua Tom avec enthousiasme.
Marinette sourit.
— D’accord. Mais n’oubliez pas les règles une fois qu’on sera arrivés : je suis Red. Pas de « chouquette », de « ma chérie » ou de « ma petite fille d’amour ».
Sabine tourna lentement la tête vers son mari.
— N’est-ce pas, Tom ?
— Je vais essayer, promis !
— C’est déjà mieux que ce que j’espérais.
Marinette sortit un pass de la poche de son sweat et le confia à sa mère.
— C’est pour l’accès privé au parking souterrain. Bon, allons-y !
Pendant le trajet, ses parents discutèrent entre eux sans vraiment l’inclure dans la conversation. Marinette, la tête posée contre la vitre, regardait le paysage défiler.
Paris lui semblait étrangement différente ce matin-là. Pourtant, rien n’avait réellement changé : les mêmes rues, les mêmes immeubles, les mêmes terrasses déjà remplies. C’était elle qui avait changé. Quelques semaines plus tôt, elle revenait dans cette ville en se demandant encore si elle avait fait le bon choix. Aujourd’hui, elle s’apprêtait à y dévoiler au grand jour ce qu’elle était devenue loin de chez elle.
Lorsque son père commença à ralentir, elle fit glisser sa longue tresse à l’intérieur de son sweat et rabattit sa capuche sur sa tête avant de chercher son masque.
Sa mère lui tendit presque aussitôt la boîte noire.
— Merci, Mamounette.
Ils s’engagèrent dans le parking souterrain et Marinette profita de la pénombre pour ajuster soigneusement son masque et sa capuche.
Elle ne se changerait que plus tard, avant le défilé. Pour l’instant, elle avait surtout besoin d’une tenue dans laquelle elle pourrait bouger librement et travailler sans être gênée.
Une fois sortie du parking, Marinette changea également la coque de son téléphone et confia ses papiers à sa mère avant de quitter la voiture. Ses parents s’attardèrent un peu pour sortir les gâteaux de la camionnette, tandis que Red appelait l’ascenseur.
Depuis qu’elle avait mis son masque, elle ne leur avait presque plus parlé. Elle les entendait encore discuter entre eux alors qu’ils montaient vers les étages.
— Ils sont magnifiques, Tom.
— Je voulais vraiment marquer le coup. J’ai donné tout ce que j’avais.
— Tel père, telle fille… On va devoir faire plusieurs allers-retours.
— Ce n’est pas grave. Ça m’occupera.
Red sourit légèrement.
Il lui avait fallu du temps pour apprendre à entrer aussi facilement dans la peau de Red. Au début, le silence lui servait surtout à éviter qu’on reconnaisse sa voix. Avec les années, il était devenu une habitude.
Lorsque l’ascenseur s’immobilisa, les portes s’ouvrirent sur un grand couloir lumineux où les attendaient Nathalie et une assistante que Marinette avait déjà rencontrée quelques jours plus tôt.
Red s’avança vers elles et Nathalie se tourna aussitôt vers elle.
— Red ! Parfaitement à l’heure, comme toujours.
Elle hocha la tête. Lorsqu’elle était Red, elle évitait généralement de parler plus que nécessaire. Elle serra tout de même la main de Nathalie.
— Tout le monde est arrivé, sauf Adrien Agreste. Il nous rejoindra dans l’après-midi.
Nathalie regarda ensuite Sabine et Tom avec un sourire.
— Je suis ravie de vous voir également. Je vais laisser Emmanuelle vous faire visiter les lieux.
— Merci beaucoup, Nathalie. Et Tom a préparé de nombreux cupcakes. Nous voulions savoir s’il pouvait les…
Nathalie se tourna vers son assistante.
— Voyez avec le traiteur ce que nous pouvons en faire. Sinon, vous pourrez les installer en coulisses pour le personnel et les mannequins.
Emmanuelle hocha rapidement la tête avant d’inviter les parents de Marinette à la suivre.
Red regarda Nathalie, qui reprit :
— Je me suis rappelée que votre père aimait beaucoup cuisiner lorsqu’il était stressé. J’avais donc prévu le coup, au cas où.
— Je ne sais pas si je dois vous remercier ou avoir peur.
Nathalie sourit.
— Un peu des deux, je crois. Bien, faisons le point pendant que je vous accompagne.
Le chemin jusqu’à l’atelier parut durer une éternité à Red, tandis que Nathalie faisait le point sur tout ce qui avait déjà été préparé et sur les derniers éléments qui attendaient encore son accord.
Lorsqu’elles arrivèrent enfin, certains mannequins étaient déjà installés devant les coiffeurs et les maquilleurs. Les assistantes couturières que Red avait rencontrées quelques jours plus tôt s’affairaient à finaliser les derniers détails.
Tout le monde la salua rapidement lorsqu’elle passa entre les rangs. Red mit un point d’honneur à prendre quelques instants pour discuter avec chacun, s’arrêtant régulièrement pour ajuster une coiffure, un maquillage ou un détail sur une tenue.
À mesure qu’elle avançait dans les coulisses, la tension accumulée depuis son réveil commença à disparaître. Ici, elle connaissait les règles. Un ourlet pouvait être repris, un maquillage corrigé, un ordre de passage modifié. Chaque problème avait une solution concrète. Elle préférait largement ce genre de stress à celui qui l’attendrait quelques heures plus tard, lorsqu’elle devrait retirer son masque devant des centaines de personnes.
Elles finirent par arriver au pied des marches du podium. Nathalie monta la première et lui fit signe de la suivre. Une fois sur scène, elle lui expliqua les derniers réglages de lumière avant de l’accompagner jusqu’à la régie.
— Pour la musique, il reste encore un choix à faire…
Nathalie n’eut pas le temps de terminer. Red aperçut Nino qui s’approchait déjà d’elle avec un immense sourire. Il lui saisit la main et la serra avec enthousiasme.
— Red ! Je voulais absolument vous remercier en personne d’avoir accepté ma candidature ! C’est vraiment une opportunité incroyable et j’adore tout ce que vous faites ! Ma copine aussi, d’ailleurs, et…
— Monsieur Lahiffe ? Red aimerait probablement récupérer sa main, intervint Nathalie.
Nino la relâcha aussitôt.
— Oh ! Je suis vraiment désolé ! J’étais tellement content de vous rencontrer…
Il s’excusa encore plusieurs fois. Red sourit et lui adressa un petit geste de la main pour lui faire comprendre qu’elle ne lui en voulait pas.
Nathalie reprit :
— Nous comprenons votre enthousiasme, mais essayez tout de même de vous contenir.
— Bien entendu ! Et encore merci !
Nino allait s’éloigner lorsqu’il aperçut quelque chose au fond de la salle.
— Tom ? Sabine ?
— Oui. Adrien a insisté pour leur confier une partie du buffet. Vous pouvez aller les saluer si vous le souhaitez.
— Oui, merci, Nathalie !
Il partit presque aussitôt.
Red le suivit du regard avant de laisser échapper un léger soupir.
— Ça va être difficile.
Voir Nino discuter avec ses parents comme si rien n’avait changé lui fit un étrange effet. Pendant quelques secondes, elle eut envie de retirer son masque, de traverser la salle et de le saluer normalement. Mais ce n’était pas encore le moment.
— Personne n’a dit que ce serait facile, Red. Maintenant, si nous allions travailler dans l’atelier pour que tout soit prêt ?
— Merci, Nathalie.
Red retourna dans l’atelier et, immédiatement, elle se sentit à sa place. Elle retrouva ses habitudes de travail presque aussitôt et commença à coordonner les tenues, les changements de mannequins et l’ordre de passage. Elle vérifiait qui porterait quoi, ajustait les derniers détails sur les silhouettes et s’assurait que chaque pièce tombait exactement comme elle l’avait imaginé.
Elle finit par arriver devant le clou du spectacle et s’arrêta un instant pour l’admirer.
Plusieurs assistantes couturières se tournèrent vers elle.
— Mademoiselle Tsurugi ne devrait plus tarder. Elle doit arriver avec Monsieur Agreste.
— Bien. Prévenez-moi dès qu’ils seront là pour que je puisse commencer les ajustements et qu’on ait le temps de faire au moins une répétition générale.
— Bien sûr, Red, répondirent les trois couturières.
Nathalie s’approcha ensuite, sa tablette à la main.
— Red, si nous voulons faire une répétition générale, il faudrait commencer l’habillage des mannequins dès maintenant.
— Il m’en manque encore deux.
Elle désigna d’un signe de tête les tenues prévues pour clôturer le défilé.
Nathalie suivit son regard et soupira.
— Je vois. Je vais appeler le retardataire.