Adrien attendait à l’aéroport, regardant tour à tour sa montre et les panneaux d’affichage. Le vol en provenance du Japon avait du retard et il ne pouvait pas s’empêcher de dramatiser. S’ils arrivaient trop tard pour le défilé, s’il y avait un problème avec l’organisation ou les tenues, tout pouvait peut-être tomber à l’eau.
Alors qu’il faisait défiler dans sa tête des scénarios de plus en plus catastrophiques, il entendit un petit rire.
— Tu es encore parti loin, Adrien ?
Il releva la tête et sourit.
— Salut, Kagami. Oui… très loin. Je suis tellement soulagé que tu sois enfin arrivée.
— Ce n’était qu’un retard d’une dizaine de minutes.
Adrien sourit. Ils se saluèrent rapidement, puis il attrapa la valise de Kagami avant qu’ils ne traversent l’aéroport côte à côte.
Cela faisait plusieurs mois qu’ils ne s’étaient pas retrouvés seuls tous les deux. Ils échangeaient encore régulièrement quelques messages, se félicitaient mutuellement pour leurs réussites et se croisaient lors de certains événements, mais leurs emplois du temps semblaient toujours les éloigner un peu plus.
Lorsqu’ils s’installèrent dans la limousine que Nathalie avait fait envoyer, Adrien en profita pour observer Kagami un instant. Elle avait changé. Ses cheveux étaient désormais coupés très courts et son visage avait gagné des traits plus anguleux. Elle s’assit en croisant les jambes avec une assurance naturelle, comme si la banquette lui appartenait.
— C’est étonnant que ce soit toi qui sois venu me chercher. J’ai l’impression que tu m’évites depuis quelques mois.
Adrien détourna le regard et s’agita légèrement sur la banquette.
— Ce n’est pas vraiment ça… Tu sais que je t’apprécie énormément. Mais parfois, j’ai l’impression qu’on ne vit plus dans le même monde.
— C’est le cas, Adrien. On ne vit plus la même vie. Mais ça ne doit pas nous empêcher de la partager de nouveau, même seulement pendant quelques instants. Si nous avions tous la même vie, ce serait terriblement lassant. Qu’est-ce que nous aurions encore à nous raconter ?
Adrien la regarda un moment, muet, avant de rire. Il reconnaissait bien Kagami. Elle eut son petit sourire discret et il reprit :
— Tu as raison, ce serait terriblement ennuyant. Je suis content qu’on refasse ça ensemble.
Kagami hocha doucement la tête.
— On a bien grandi depuis. Je ne sais même pas si on saura encore le faire correctement.
Adrien sourit.
— Je pense que c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas !
Kagami eut de nouveau ce léger sourire.
— Tu es toujours aussi optimiste. Je vais te croire pour ce soir.
Adrien sourit à son tour. Il se souvenait encore de leurs premiers défilés, lorsqu’ils étaient adolescents et que Gabriel décidait absolument de tout : leurs tenues, leurs poses, leurs heures d’arrivée et parfois même les personnes auxquelles ils avaient le droit d’adresser la parole. Aujourd’hui, ils y retournaient par choix.
Cette simple pensée lui procura une étrange sensation.
Quelques minutes plus tard, la limousine s’immobilisa dans le parking souterrain.
Lorsqu’ils en sortirent, Adrien aperçut Tom et Sabine en train de décharger leur voiture. Plusieurs boîtes étaient empilées dans leur coffre.
Il leur fit signe de la main et Kagami le suivit.
— Tom ! Sabine !
Ils se retournèrent et lui sourirent.
— Adrien ! Comment vas-tu, fiston ?
Sabine tapota doucement l’épaule de son mari.
— Tom…
— Enfin, je veux dire… Comment vas-tu, Adrien ?
Il sourit.
— Ne vous inquiétez pas, ça ne me dérange pas. Je vais très bien. Vous avez besoin d’aide ?
— C’est gentil, Adrien, mais je crois que vous êtes attendus à l’étage. J’ai entendu plusieurs fois Nathalie et Ma… Red demander où vous vous trouviez, répondit Sabine avec un doux sourire.
Adrien fronça légèrement les sourcils devant son hésitation, mais Kagami hocha déjà la tête.
— Merci beaucoup.
Ils finirent par rejoindre le hall et tombèrent presque aussitôt sur Nathalie.
— Adrien ! Mademoiselle Tsurugi, vous êtes enfin arrivés. Vous devriez vous dépêcher d’aller voir Red. Elle vous attend pour les tenues et pour une répétition générale.
— On y va tout de suite ! répondit Adrien.
Nathalie secoua la tête.
— Pas toi. Tu dois d’abord aller voir tes amis qui ont été engagés, surtout Monsieur Lahiffe. Apparemment, la musique pose quelques difficultés.
Adrien soupira.
— Pourquoi est-ce que j’ai l’impression que tu avais une liste de choses à me faire faire avant même que j’arrive ?
— Parce que j’en ai une.
Kagami eut un léger sourire.
— Bon courage, Adrien.
— Traîtresse.
Elle se contenta de lui adresser un signe de tête avant de suivre Nathalie dans le couloir. Adrien les regarda disparaître quelques secondes, puis se dirigea vers la régie.
Il entendit Nino avant même de le voir.
— Non, non, non ! Celle-là arrive beaucoup trop tôt ! Si on balance la transition maintenant, ça casse complètement le rythme !
Adrien passa la tête par la porte. Nino était penché au-dessus d’une immense console, un casque autour du cou, tandis qu’un technicien lui montrait quelque chose sur un écran.
— Je vois que tout se passe parfaitement bien.
Nino releva brusquement la tête.
— Mec ! Enfin !
— Nathalie m’a dit qu’il y avait un problème.
— Un problème ? Non. Plusieurs petits problèmes qui, mis ensemble, commencent à ressembler à un très gros problème. Je ne suis pas à la hauteur de ce poste, Adrien. T’aurais pas dû me recommander !
Adrien s’approcha et posa doucement une main sur son épaule.
— Nino, si je t’ai recommandé, c’est parce que je sais que tu peux le faire. T’as déjà fait des trucs encore plus dingues que ça. C’est juste que là… c’est un peu plus officiel. Alors respire et passe en mode pro. Et s’il y a des choses à changer, les répétitions générales sont justement faites pour ça.
Nino inspira profondément avant de hocher la tête.
— Ouais… D’accord. Mode pro.
— Voilà.
— Et si je détruis complètement le défilé ?
— Alors Nathalie nous enterrera tous les deux quelque part sous le bâtiment.
Nino éclata de rire.
— Merci, mec. Ça me rassure énormément.
Adrien sourit et lui tendit une dizaine de billets d’entrée.
— Je vais être bloqué dans les coulisses. Je te laisse t’en occuper ? Tu t’en sens capable ?
Nino releva les yeux vers lui et sourit.
— Oh oui, largement plus que de finir cette musique pour le défilé. Encore merci, mec. C’était une bonne idée.
Adrien hocha doucement la tête. Il espérait vraiment que ça pourrait aider. Il salua une dernière fois son ami avant de le laisser se replonger dans ses platines. Il s’éloigna ensuite pour rejoindre la salle de préparation derrière le podium.
Lorsqu’il était plus jeune, il avait l’habitude de cette ambiance. Une véritable fourmilière : tout le monde s’affairait, les ordres fusaient et le matériel passait d’une main à l’autre. Dans ses souvenirs, c’était un environnement particulièrement stressant.
Mais ici, malgré le tumulte général, quelque chose était différent. Le personnel plaisantait tout en effectuant les tâches qui lui étaient confiées, les mannequins avaient le sourire et chacun prenait le temps de saluer les autres en se croisant. Adrien lui-même eut droit à plusieurs signes de tête et sourires lorsqu’il traversa les coulisses. Personne ne semblait marcher sur des œufs.
Il se demanda un instant si cette différence venait simplement du fait qu’il n’était plus un enfant prisonnier des attentes de son père ou si Red avait réellement réussi à créer une ambiance aussi détendue. Probablement un peu des deux. Pourtant, ce ne fut pas cette atmosphère qui le fit ralentir.
Ce furent les tenues. Il resta quelques secondes immobile à les observer. De la couleur, parfois explosive, parfois douce. Des tissus aux textures et aux formes complètement différentes. À première vue, les styles semblaient presque n’avoir aucun rapport les uns avec les autres. Mais Adrien connaissait Paris. Il connaissait surtout les personnes qui la protégeaient depuis des années.
Son regard passa d’une silhouette à l’autre. Un vert profond lui rappela immédiatement Carapace. Plus loin, certaines touches orangées évoquaient les couleurs de Rena Rouge. Il aperçut ensuite des formes beaucoup plus excentriques, d’autres plus douces ou structurées.
Et il comprit. Ce n’était pas une collection disparate. C’était une ode aux héros de Paris, Aux Miraculeurs. Un sourire apparut lentement sur son visage. Red ne s’était pas contentée de reprendre leurs couleurs. Chaque tenue semblait avoir capturé quelque chose de leur personnalité, de leurs pouvoirs ou de l’image qu’ils renvoyaient au reste du monde.
Adrien en resta sans voix. Et presque sans jambes. Ce fut Nathalie qui le tira finalement de sa contemplation.
— Adrien ?
Il sursauta légèrement et se tourna vers elle.
— Tu dois aller voir Red. Elle doit encore réajuster les pièces maîtresses avant la première répétition.
— Oui, j’y vais.
Adrien rejoignit une arrière-salle privée et ralentit en entendant Kagami et Red discuter derrière la porte.
— Elle est tellement magnifique, Marinette.
— Oui, c’est mon chef-d’œuvre. Le résultat de mes cinq années d’études. J’ai tout donné pour cette robe.
— C’est une trop grande pièce pour moi. Tu devrais la confier à quelqu’un qui défile encore régulièrement.
— Hors de question ! C’est toi qui la porteras. Je l’ai faite à tes mesures, Kagami. Et toi et Adrien, vous êtes parfaits sur scène !
Adrien se racla la gorge et entra, prêt à lancer une blague.Pourtant, les mots disparurent aussitôt. Ses yeux s’écarquillèrent devant la robe que portait Kagami.
C’était une robe de mariée. Du moins, ça en avait l’air au premier regard. Son père disait toujours qu’un véritable défilé se terminait par une robe de mariée.
Mais celle-ci n’avait rien de classique. La robe était principalement blanche, tandis que des voiles superposés laissaient apparaître des touches de violet autour d’elle, comme une brume qui l’accompagnait à chacun de ses mouvements. Les détails argentés captaient la lumière et donnaient presque l’impression qu’une aura irréelle entourait Kagami. Elle était tellement belle à cet instant précis qu’Adrien en oublia tous les mots qu’il avait préparés.
— Waouh… Marinette, c’est…
— Chut !
Red referma rapidement la porte derrière lui avant de croiser les bras.
— Désolé, mais c’est tellement… Je n’ai même pas de mots. Je crois que « magnifique » ne suffit pas.
Il la vit rougir sous son masque avant qu’elle ne détourne les yeux.
— Ne dis pas n’importe quoi ! Kagami n’est même pas encore maquillée ni coiffée !
Kagami sourit doucement.
— Il a raison. C’est l’un des plus beaux vêtements que j’aie portés.
Red secoua la main avant de pousser Adrien vers une cabine.
— Là, la tienne est là ! Tu l’enfiles et tu n’hésites pas si tu as besoin d’aide !
Il sourit et tenta de répliquer, mais elle referma déjà le rideau devant lui.
— D’accord… Je suppose que je n’ai pas mon mot à dire.
La cabine était assez spacieuse et son costume était rangé dans une grande housse blanche, suspendue à un cintre.
Adrien resta un instant devant avant de l’ouvrir.
Il découvrit un costume bleu nuit aux reflets presque changeants, entre violet et turquoise. La veste, longue et élégante, était brodée de motifs inspirés des plumes de paon qui se prolongeaient jusque dans les pans arrière, tandis qu’une chemise satinée d’un bleu plus lumineux venait casser la profondeur de l’ensemble. C’était sobre au premier regard, mais chaque détail semblait apparaître dès qu’il bougeait.
Le talent de Marinette lui sautait vraiment aux yeux.
Il passa doucement ses doigts sur l’une des broderies.
Cinq ans.
Pendant cinq ans, elle avait appris, travaillé et créé loin de Paris. Il avait toujours su qu’elle était douée. Même adolescente, elle était capable de confectionner des vêtements incroyables avec presque rien.
Mais là, ce n’était plus simplement du talent.
C’était une véritable maîtrise.
Adrien enfila le costume sans demander d’aide et, lorsqu’il ressortit, il était encore occupé à réajuster les boutons de sa chemise.
— Red ?
Il ouvrit complètement le rideau et aperçut Red à genoux devant Kagami, une aiguille et du fil entre les doigts.
Elle jeta un regard par-dessus son épaule et sourit.
— On dirait que c’est parfaitement ajusté.
Elle attrapa un autre fil et se releva après avoir terminé sa couture. Elle tourna autour d’Adrien, réajusta sa veste, puis le col de sa chemise.
Adrien resta parfaitement immobile.
Elle tira légèrement sur le tissu au niveau de ses épaules, observa la couture, puis passa devant lui pour vérifier la ceinture.
Lorsqu’elle la resserra, il leva légèrement les yeux en rougissant.
— J’aurais pu le faire, tu sais…
Adrien baissa les yeux vers elle.
— Je préfère le faire moi-même. Tout doit être parfait. Déjà que tu as eu du mal à donner tes mesures correctement à Nathalie.
— C’est totalement faux ! J’ai juste eu du mal à comprendre ton schéma !
— Le schéma du corps humain ? commenta Kagami.
Red eut un petit rire avant de reprendre son aiguille et de s’accroupir pour ajuster légèrement le bas de son pantalon.
Adrien ne savait pas encore à quoi ressemblerait réellement le défilé une fois les lumières allumées, mais une chose était certaine : Red n’avait absolument rien perdu de la fille passionnée qu’il connaissait autrefois.