Chapitre 9 : La Mémoire et l’Étoile
Le silence du complexe des Avengers avait quelque chose de clinique, presque étouffant. À trois heures du matin, l'immense bâtiment de verre et d'acier plongeait dans une veille technologique où seul le bourdonnement lointain des serveurs rappelait que l'endroit était habité.
Assis dans la pénombre de la salle de commandement désertée, James Barnes ne dormait pas. Le sommeil était une miséricorde que son esprit fracturé refusait de lui accorder.
Ses yeux fixaient la baie vitrée, perdus dans les brumes nocturnes, mais son esprit était ailleurs. Machinalement, comme un rituel obsessionnel, le pouce de sa main de chair glissa sous le cuir de son gantelet gauche. Il effleura la plaque de titane froid, cherchant le relief irrégulier des cinq lettres qu'il y avait lui-même entaillées : D O L L Y.
Chaque passage de son doigt ravivait une douleur fantôme au creux de sa poitrine. Ce n'était pas la résonance d'un mot-déclencheur d'HYDRA, mais un gouffre. La certitude viscérale qu'on lui avait arraché le centre de son univers, et qu'il était incapable d'y mettre un visage ou un nom.
Seul devant la console holographique, rejetant l'aide des assistants virtuels de Stark qu'il trouvait trop intrusifs, James tapait lui-même des lignes de code de recherche dans les archives déclassifiées. Il faisait défiler des milliers de documents purgés de l'Europe de l'Est des années quarante, le regard brûlant de fatigue.
Par un étrange réflexe, son curseur glissa vers un dossier secondaire, souvent ignoré : le filtre de quarantaine des courriers externes reçus par le complexe, classés parmi les messages d'individus instables ou les lettres d'admirateurs anonymes adressées au Soldat de l'Hiver.
Un instinct indicible, une pulsation sourde au creux de ses veines, le poussa à filtrer la provenance. L'Europe. La France.
Une liste de correspondances numérisées apparut. L'une d'elles, postée plusieurs mois auparavant, attira immédiatement son regard. Le cachet de la poste affichait un code postal de l'Est de la France, dans le Haut-Rhin.
James ouvrit le fichier d'un clic fébrile. L'écriture était manuscrite, tracée à l'encre bleue, élégante et légèrement tremblante.
« Je ne sais pas si cette lettre te parviendra un jour, ni même si tu es en état de la lire. J'ai vu ton visage à la télévision lors des attentats de Vienne et du chaos de Sokovie. Ils t'appellent le Soldat de l'Hiver, mais pour moi, tu as toujours été James.
Le froid du caisson d'HYDRA m'a volé soixante-dix ans de ma vie. Je me suis réveillée il y a quatre ans, lors de la chute du SHIELD, quand leurs bases secrètes se sont effondrées de l'intérieur. Mon corps n'a pas vieillis, James, et j'ai survécu à la glace.
Je t'écris depuis la vallée où tout a commencé. Parfois, l'odeur du foin froid au petit matin me ramène à cette époque où je devais sourire aux patrouilles pour cacher mes armes. Mais le plus souvent, c'est l'odeur de la pierre humide et de l'éther qui me hante.
Tu m'avais promis que nous sortirions de ce bunker ensemble. Tu m'avais volé un carré de chocolat dans le froid, et tu prenais les décharges de Zola sans crier pour que je sois épargnée. Je ne t'ai jamais oublié, James.
Tu avais dit qu'une poupée c'était fragile. Tu avais promis que même brisée, s'il fallait recoller les morceaux de verre un par un jusqu'à la fin de nos jours, tu le ferais.
Je suis là, James. Je t'attends.
Ta Dolly. »
Le monde de James s'arrêta de tourner.
L'air de la pièce disparut brusquement. Ses doigts de chair se crispèrent sur la table de verre jusqu'à s'en blanchir les jointures.
Soudain, une douleur fulgurante, semblable à un coup de poignard en plein crâne, le fit vaciller. James lâcha un grognement étouffé, s'agrippant la tempe de sa main de métal. Le barrage de béton érigé par la chaise de reconditionnement d'HYDRA vola en éclats dans un fracas intérieur assourdissant. Des étincelles semblèrent jaillir derrière ses yeux.
Et puis, le raz-de-marée.
La chaleur d'une peau contre la sienne. L'odeur de la sueur et du désinfectant. Des grands yeux bleus, clairs comme l'eau, le fixant avec une tendresse farouche dans la pénombre d'une cellule. Une voix douce, teintée de cet accent alsacien si familier.
Sophie.
Son prénom éclata dans son crâne, pur et absolu. Il s'effondra à genoux sur le sol de la salle de commandement, le souffle coupé, les larmes dévalant librement sur ses joues. Les images s'enchaînaient à une vitesse folle : leurs murmures dans le noir, la fusion désespérée de leurs corps, la promesse de l'éternité scellée sur le tatouage d'Auschwitz...
Et puis, la dernière image avant le noir du caisson cryogénique. Les mots haineux de Karpov résonnèrent dans sa mémoire restaurée :
« Les médecins pensent qu'elle porte votre enfant... »
Un cri étranglé, animal, jaillit de sa poitrine. Il porta sa main de chair à sa bouche pour étouffer le sanglot de terreur et de rage qui le déchirait. Elle était seule face aux monstres, et elle portait peut-être un enfant de lui.
Luttant contre le vertige, porté par une volonté farouche, il se redressa. L'amnésique avait disparu. Le Sergent Barnes était de retour.
Il quitta la salle d'un pas rapide, traversant le couloir sombre à grandes enjambées. Au détour d'un palier, il faillit percuter Steve Rogers, qui tenait un gobelet de café.
En voyant le visage de son ami — les yeux rougis, la mâchoire verrouillée par une tension de fer, et ce regard enfin habité par une fureur vivante —, Steve s'arrêta net.
— Buck ? lança Steve en fronçant les sourcils. Qu'est-ce qu'il y a ?
— Je me souviens, Steve, lâcha James d'une voix rauque, brisée par l'émotion. Du bunker. De la chaise. Et d'une femme... Sophie. Elle est en vie, quelque part dans le Haut-Rhin. Fais-moi confiance, je dois y aller.
Steve croisa son regard, y voyant une urgence absolue et indéniable. Il ne posa aucune question superflue.
— Prends un Quinjet de reconnaissance, Buck, dit doucement Steve en lui posant une main ferme sur l'épaule. Et appelle-moi dès que tu l'auras trouvée.
Quelques heures plus tard, l'appareil se posait dans une clairière reculée des Vosges, enveloppée par la brume de fin de journée.
James avait continué à pied, guidé par une boussole intérieure invisible. Il émergea enfin à la lisière des bois, découvrant le petit village blotti au creux de la vallée. Au cœur du bourg, une vieille bâtisse à l'enseigne patinée attira son regard : L'Étoile des Vosges.
Des lumières chaudes filtraient à travers les vitres. James s'avança, le cœur tambourinant contre ses côtes comme un tambour de guerre. Il poussa la porte. Le tintement discret de la clochette résonna dans le silence.
L'odeur de la cire de parquet, du bois et d'une subtile fragrance de pâtisserie le frappa immédiatement. L'auberge était vide. Seule une silhouette féminine, tablier noué autour de la taille, s'affairait à nettoyer le comptoir.
La femme s'arrêta net. Elle redressa les épaules, posant son torchon, et tourna lentement la tête vers l'entrée.
Ses grands yeux bleus croisèrent les siens.
Le temps s'arrêta.
Sophie resta pétrifiée, le souffle coupé, les traits figés par une stupeur mêlée d'une terreur irréelle. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit.
James ne pouvait plus détacher son regard d'elle. Les décennies de stase, les massacres, le froid de la Sibérie et les fantômes d'HYDRA s'évaporèrent en une fraction de seconde. Il n'y avait plus que ça : elle. Vivante. Debout devant lui.
Tremblant de tout son être, James fit un pas en avant, franchissant le seuil.
— Sophie... murmura-t-il, sa voix brisée par l'amour et les larmes qu'il ne cherchait plus à retenir.
Mais avant qu'il ne puisse faire un second mouvement, un petit bruit attira son attention dans un coin de la pièce, près du comptoir. Une petite fille d'à peine trois ans, aux boucles sombres et aux grands yeux clairs, qui s'était cachée un instant derrière un meuble, passa timidement la tête pour observer l'étranger.
James se figea. Le monde bascula.
Il regarda la petite fille — dont les traits fins rappelaient douloureusement les siens —, puis reporta ses yeux sur Sophie, dont les larmes commençaient enfin à rouler en silence sur ses joues.