Abysse

Chapitre 6 : Le Prix de la Tendresse

Par BlueEcho

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Chapitre 6 : Le Prix de la Tendresse.


L'entraînement de ce matin-là n'avait rien d'humain.


Dans la grande salle d'exercice au sol en dalles de béton armé, les projecteurs industriels crachaient une lumière brute qui faisait chauffer l'air saturé de magnésie et de sueur. Des mannequins de tir métalliques et des cibles mobiles surgissaient à un rythme frénétique. Zola et ses adjoints observaient chacun de nos gestes depuis la passerelle vitrée en hauteur, leurs stylos crissant sur des blocs-notes.


Mes sens, aiguisés par le sérum, captaient tout : le battement lourd du cœur des gardes en faction, le vrombissement des mécanismes dans les murs, et le souffle rauque de James à mes côtés. Mes bras, gorgés d'une puissance fluide, maniaient la condensation de l'air pour trancher les cibles avec la précision d'un scalpel.


À ma gauche, James était une tempête d'acier et de muscles. Son bras de titane bloquait une rafale à bout portant avant qu'il ne fauche deux instructeurs en armure d'un revers dévastateur.


Mais il luttait depuis plusieurs heures sans arrêt. La fatigue accumulée et les séquelles d'une récente injection faisaient trembler ses appuis. Soudain, lors d'une séquence de combat rapproché combiné, l'engrenage s'est enrayé.


Un mannequin d'assaut lourd a surgi sur mon flanc aveugle. James a voulu s'interposer d'un bond, mais son genou a flanché sur le sol glissant de sueur. Un millième de seconde de retard. Ma lame d'eau a percuté le manchon de blindage de son épaule de face au lieu d'en contourner la garde, faisant étinceler le système de retour électrique.


Un bruit de surcharge a retenti. La séquence de simulation s'est arrêtée net dans un strident signal sonore.

Une faute d'exécution.


Un silence de mort s'est abattu sur la salle. Sur la passerelle, le visage de Zola est apparu contre la vitre blindée, d'une impassibilité terrifiante.


— Insubordination ou négligence tactique de la part du sujet Abysse, a grésillé sa voix à travers les haut-parleurs. La règle du protocole s'applique.


Avant même que je ne puisse réagir, trois gardes aux uniformes noirs ont bondi sur James, impuissant à terre, et lui ont asséné un choc électrique à haute tension dans le dos. Il s'est effondré avec un râle atroce. Deux autres soldats m'ont plaquée brutalement contre le mur en béton, me tordant les bras derrière le dos.


— Non ! ai-je hurlé, les larmes de rage me brûlant les yeux. C'est de ma faute ! C'est moi qui ai manqué la cible ! Laissez-le !


Zola n'a pas cillé. Un technicien a abaissé un levier. Sous mes yeux épouvantés, une charge électrique secondaire s'est déversée directement dans les connecteurs de la prothèse de James.


Un hurlement d'agonie, sourd, inhumain, a jailli de sa poitrine. Son corps d'acier et de chair s'est arqué sur le béton dans des secousses effroyables, les veines de son cou prêtes à éclater. La vision de sa souffrance m'a transpercé l'âme bien plus sûrement que n'importe quelle lame.


— James ! JAMES ! ai-je hurlé en me débattant comme une bête sauvage, ma panique faisant trembler l'humidité sur les murs.


Pendant deux minutes qui ont semblé durer un siècle, ils l'ont torturé pour mon erreur. Quand la charge a enfin pris fin, James s'est effondré face contre terre, pantelant, trempé de sueur, son bras de métal fumant légèrement sous la surcharge.


Quand nos yeux se sont croisés à travers les dalles humides, malgré la douleur indicible qui déformait ses traits, il a secoué très légèrement la tête pour me dire : Ne pleure pas. Je tiens.


C'était le plan de Zola : faire de notre amour le fouet le plus cruel de notre cage.


Deux jours plus tard, nous étions parachutés dans les forêts enneigées des Sudètes pour une mission d'élimination. Un général dissident s'était retranché dans un manoir lourdement fortifié avec des documents confidentiels.


Sur le terrain, nous étions impeccables. Des ombres mortelles. La rage et la culpabilité qui me rongeaient depuis la scène de l'entraînement s'exprimaient dans la fluidité implacable de mes mouvements. Mais James veillait sur moi à chaque seconde, devançant mes tirs, me couvrant de son corps blindé dès qu'un fusil se braquait dans ma direction.


La cible principale s'est barricadée dans ses appartements privés. James a enfoncé la porte en chêne massif d'un coup de poing d'acier dévastateur. En moins de trois secondes, la garde rapprochée était neutralisée.


Pendant que le commandant d'HYDRA chargé de superviser l'opération s'acharnait sur le coffre-fort pour sécuriser les documents, l'attention de tous était détournée.


Profitant du chaos de la pièce dévastée, James s'est glissé silencieusement vers la desserte personnelle du général, épargnée par les balles. Avec la dextérité absolue d'un fantôme, il a glissé une gourde thermique et un petit paquet emballé dans du papier kraft à l'intérieur de sa veste tactique, sans que le commandant d'HYDRA, à moins de trois mètres de là, ne s'aperçoive de rien. Un vol dérisoire au milieu d'un bain de sang, exécuté avec une précision d'orfèvre.


Le soir même, de retour dans notre cellule du bunker après un long voyage dans le froid des camions blindés, la lourde porte s'est refermée sur nous.


Nous étions épuisés, couverts de la suie des combats. Mes bras me faisaient souffrir, mais la culpabilité de la punition de l'entraînement pesait encore plus lourdement sur mon cœur. Je m'étais assise sur le bord de ma couchette, la tête baissée, les mains tremblantes.


James s'est approché silencieusement. Il s'est agenouillé sur le sol glacé, juste en face de moi.


— Dolly... a-t-il chuchoté doucement.

J'ai relevé les yeux, les larmes au bord des cils.


— Pardon, James... ai-je murmuré, la voix brisée. Pour l'entraînement... Pour ce qu'ils t'ont fait subir. Je n'aurais jamais dû rater cette cible...


— Tais-toi, m'a-t-il doucement interrompue.


Lentement, il a sorti de sous sa veste de cuir le petit paquet en papier kraft, ainsi que la gourde métallique qui irradiait encore d'une douce chaleur.


Il a ouvert le papier. À l'intérieur se trouvaient deux carrés d'un chocolat noir épais, rare, odorant. La gourde laissait s'échapper la vapeur parfumée d'une infusion aux herbes de montagne. Un luxe inimaginable dans ce monde de fer.


Je suis restée stupéfaite, la bouche entrouverte.


— Où... où as-tu trouvé ça ?


— Sur le bureau du général, a-t-il répondu avec une ombre de sourire qui a illuminé son visage fatigué. Pendant que le commandant vidait le coffre, je me suis servi.


Mon cœur a raté un battement. Un homme qui venait de traverser l'enfer des balles avait risqué d'être abattu pour insubordination par son propre commandant, uniquement pour m'offrir un volé de douceur.


— C'est pour toi, Dolly, a-t-il murmuré en me tendant le chocolat. Mange.


J'ai secoué la tête, attrapant sa main de chair.


— Seulement si on partage.


Nous avons cassé le chocolat en deux. Le goût sucré et riche qui a fondu sur ma langue m'a ramenée un instant des années en arrière, dans la cuisine de ma mère à Thann. Les larmes ont fini par couler silencieusement sur mes joues, mais ce n'étaient plus des larmes de douleur.


James m'a tendu la gourde chaude. J'ai bu une gorgée de la tisane, sentant la chaleur se diffuser dans ma poitrine glacée, puis je lui ai rendu le récipient. Il a bu à son tour, sans me quitter des yeux.


Puis, reposant la gourde sur le sol, James s'est approché un peu plus. Ses deux mains sont venues encadrer mon visage. Il a usé de ses pouces pour essuyer mes larmes une à une.


— Écoute-moi bien, Sophie, a-t-il dit d'une voix basse, d'une gravité absolue qui m'a fait tressaillir. Ne te demande plus jamais si tu es responsable de ce qu'ils me font. S'il faut que je prenne mille décharges pour que tu restes en vie, je les prendrai sans hésiter. Tu entends ? Je prendrai chaque coup. Chaque brûlure.


— James... ai-je supplié dans un souffle.


— I love you, Sophie, a-t-il prononcé doucement, puis dans un français parfait qu'il avait répété en secret dans les ténèbres : Je t'aime. Tu es la seule chose réelle dans ce cauchemar. Tu es mon foyer.


Le mot a résonné dans la cellule comme une bénédiction. Ce n'était plus un simple attachement ou un instinct de survie. C'était un amour viscéral, absolu, forgé dans le sang et le feu.


Je me suis jetée contre sa poitrine, entourant son cou de mes bras. J'ai collé mes lèvres contre les siennes dans un baiser passionné, désespéré. Nos respirations se sont mêlées, chargées du goût du chocolat, du sel de nos larmes et de l'odeur âcre de la poudre qui collait encore à nos vêtements.


James m'a serrée contre lui avec une force surhumaine mais d'une précaution infinie. Sa main de chair s'est enfoncée dans mes cheveux blonds qui repoussaient, tandis que son bras d'acier s'enroulait fermement autour de ma taille. Le métal froid et massif pressé contre mon dos ne m'inspirait plus aucune terreur : c'était devenu une armure inviolable, un rempart contre le reste du monde.


— Je t'aime, James, ai-je murmuré contre ses lèvres entre deux baisers. Je t'aime tellement...


Derrière la caméra dissimulée dans le coin supérieur de la cellule, les écrans de contrôle de la passerelle enregistraient chaque palpitation de nos cœurs, chaque soupir, chaque étreinte.


Dans son bureau, Arnim Zola observait l'écran infrarouge avec un sourire d'une satisfaction glaçante, ajustant ses lunettes épaisses.


— Parfait... a murmuré le scientifique en griffonnant une note sur son registre. L'ancrage émotionnel est désormais absolu. Ils ne se battent plus pour eux-mêmes, ils se battront aveuglément pour l'autre. La dépendance est totale.

Il ferma son dossier d'un coup sec.


— Le sujet Soldat de l'Hiver et le sujet Abysse sont prêts pour le conditionnement supérieur.




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