Le Dragon et le Poison

Chapitre 7 : Aucun homme

Par soazig

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Tokyo — Dojo privé, 9 h 12. Lendemain.


Le dojo que Mei a réservé pour la matinée se cache au fond d'une petite rue de Bunkyō, derrière une façade de bois sombre que rien ne distingue des maisons voisines. À l'intérieur, la salle est vaste et silencieuse, baignée d'une lumière pâle qui tombe des hautes fenêtres de papier, et le tatami s'étend d'un mur à l'autre, usé par des décennies de chutes et de pas glissés. Une odeur de paille de riz et de bois ciré flotte dans l'air, de celles qui imposent d'elles-mêmes le respect et la retenue.


Près du vestiaire, Lin Shu termine de nouer la ceinture de sa tenue d'entraînement, d'un geste précis et machinal qu'elle a dû répéter des milliers de fois. Puis elle retire ses lunettes, les plie avec soin et lève les yeux vers Gero.


— Tu comptes garder les tiennes ?


Gero, qui achève d'ajuster la ceinture de son keikogi noir, porte deux doigts à la monture de ses lunettes.


— Elles ne me gênent pas pour combattre.


Son regard s'arrête sur celles que Lin Shu vient de poser sur le banc.


— Mais vous avez raison. Ce serait dommage de les casser.


Il ôte les siennes, les replie soigneusement et les dépose à côté de ses affaires. Assise au bord du tatami, Miyuki observe toute la scène avec une excitation qu'elle ne cherche même pas à dissimuler, les genoux remontés contre la poitrine et les yeux brillants.


— Attendez… Vous allez vraiment vous battre ? Pour de vrai ?


— C'est un entraînement, Nakao.


— Oui, oui ! Un entraînement où vous allez essayer de vous mettre mutuellement par terre !


Gero s'avance sur le tatami, pieds nus, et son attitude change subtilement à mesure qu'il approche du centre de la salle : ses épaules se relâchent, ses appuis s'allègent, son regard se fait plus attentif.


— Nous avions convenu d'un combat à mains nues, sans aucune technique empoisonnée, rappelle-t-il en relevant les yeux vers Lin Shu. Je suppose que les projections et les immobilisations sont autorisées ?


— Moi, j'ai une règle supplémentaire ! intervient Miyuki en levant aussitôt la main. Personne ne finit à l'hôpital !


— C'était implicite.


— AVEC VOUS DEUX, JE PRÉFÈRE PRÉCISER !


Gero laisse passer la remarque, et un discret sourire apparaît au coin de ses lèvres.


— Alors, mademoiselle Lin… Vous préférez que je prenne l'initiative, ou souhaitez-vous commencer ?


Lin Shu s'avance à son tour jusqu'au centre du tatami et s'incline pour ouvrir le combat, le poing droit posé contre la paume gauche, selon le salut de son école.


— Commence, je t'en prie.


Gero lui répond par un salut traditionnel, puis se redresse et adopte une garde souple, les mains ouvertes devant lui.


— Très bien.


— ALLEZ, LIN ! MONTRE-LUI ! hurle Miyuki en se penchant en avant.


Gero tourne légèrement la tête vers elle.


— Nakao, vous êtes censée être impartiale.


— Je suis spectatrice, pas arbitre !


Il soupire, puis reporte toute son attention sur son adversaire, et cette fois, quelque chose change dans son expression. Il n'y a plus ni gêne ni hésitation sur son visage : c'est le combattant professionnel qui a pris la place du garde du corps embarrassé de la veille. Il avance d'un pas, puis d'un second, réduisant progressivement la distance, et lance une première feinte du bras droit vers le visage. Il ne cherche pas à toucher : il observe. Sans attendre, il pivote sur son pied d'appui et enchaîne avec une attaque basse du pied gauche, destinée à perturber l'équilibre de Lin Shu plutôt qu'à la blesser, tandis que son bras gauche reste prêt à intercepter une éventuelle riposte.


— Voyons comment vous gérez ça.


— Oh… Il ne plaisante vraiment pas ! souffle Miyuki.


Lin Shu esquive le balayage sans effort apparent, avec une légèreté presque insolente, et dans le même mouvement, amorce un croche-pied vers la jambe d'appui de Gero. Celui-ci le remarque au dernier instant et recule instinctivement le pied, avant de comprendre, une fraction de seconde trop tard, que le croche-pied n'était qu'une feinte. Elle n'a jamais eu l'intention d'aller au bout : elle voulait seulement voir comment il réagirait.


— Hm…


Un léger sourire se dessine sur son visage.


— Bien joué.


Il refuse de poursuivre son mouvement de recul, abaisse son centre de gravité et pivote pour retrouver une position stable.


— OOOH ! ELLE T'A EU ! s'écrie Miyuki en bondissant presque de son banc.


— Elle m'a fait réagir, nuance Gero.


— C'EST PAREIL !


— Ce n'est pas pareil, intervient calmement Lin Shu sans le quitter des yeux. Mais il est le seul à le savoir.


Sans répondre, Gero avance brusquement, et cette fois, il renonce aux feintes du haut du corps. Il cherche à saisir l'avant-bras droit de Lin Shu tout en glissant son pied derrière sa jambe d'appui, préparant un balayage accompagné d'une traction, mais il ne verrouille pas encore sa prise : il veut voir comment elle répond à une entrée au corps-à-corps.


Lin Shu sent la saisie arriver et réagit sans la moindre hésitation. Plutôt que de lutter contre la traction, elle puise dans ce que le tai-chi lui a appris : elle relâche toute tension dans son avant-bras et le laisse glisser le long de celui de Gero, déviant sa prise tout en absorbant sa poussée. Elle pivote aussitôt sur ses hanches pour soustraire sa jambe d'appui au balayage, puis, utilisant l'élan de Gero qui s'est avancé vers elle, referme la distance en un éclair. Elle passe sous sa garde, vient caler son épaule contre son torse, ancre fermement ses appuis au sol dans la plus pure tradition du Hung Gar, et libère une poussée explosive des deux paumes.


Le choc frappe Gero en plein torse.


— Ngh !


Ses appuis cèdent, et il recule de trois pas, le dernier particulièrement maladroit, avant de parvenir à rétablir son équilibre au bord du tatami. Miyuki s'est levée d'un bond.


— OOOOOH ! ELLE L'A REPOUSSÉ !


Gero baisse brièvement les yeux vers ses pieds. Il avait anticipé une esquive, éventuellement une contre-prise, mais certainement pas une transition aussi rapide entre la souplesse et la puissance brute.


— Je comprends mieux pourquoi vous étudiez plusieurs disciplines, reconnaît-il en relevant la tête, un sourire discret aux lèvres. Vous avez utilisé ma propre avancée pour amplifier votre poussée. Joli.


— ELLE A FAILLI TE METTRE PAR TERRE ! hurle Miyuki.


— J'avais remarqué, merci.


Cette fois, Gero ne se précipite pas. Il commence à tourner lentement autour de Lin Shu en maintenant une distance prudente, les yeux rivés sur ses épaules, ses hanches et ses appuis, comme un lecteur qui chercherait la faute dans une page trop parfaite. Puis il change brusquement de rythme : une accélération latérale, une feinte de frappe vers le flanc et, dans le même mouvement, une tentative de saisie du poignet gauche. Son véritable objectif est pourtant ailleurs, et Lin Shu le devine aussitôt : il cherche à passer sur le côté pour atteindre son dos et engager une immobilisation.


— Voyons comment vous réagissez quand je ne vous attaque plus de face.


— LIN ! FAIS-LE ENCORE RECULER ! crie Miyuki en serrant les poings.


Lin Shu pivote immédiatement sur son pied d'appui pour suivre le déplacement de Gero, refusant catégoriquement de lui offrir son angle mort. Lorsqu'il feinte vers son flanc, elle ne mord pas à l'amorce et garde le coude serré contre ses côtes. Puis, au moment où il tente de se glisser sur son côté pour contourner sa garde, elle exploite la mobilité du sanda : un pas chassé rapide lui coupe la trajectoire et lui ferme l'accès à son dos. Quand le bras de Gero s'allonge enfin vers son poignet, elle lève vivement l'avant-bras gauche pour dévier le membre vers l'extérieur et enchaîne aussitôt d'un coup de pied latéral du droit, sec et précis, qui frappe la cuisse de son adversaire et stoppe net sa progression.


— Tss !


Gero recule brusquement en reportant son poids sur l'autre jambe.


— C'est tout ? demande Lin Shu.


— OOOOH ! ELLE TE PROVOQUE EN PLUS ! s'exclame Miyuki.


Gero baisse un instant les yeux vers sa cuisse, fléchit la jambe pour en vérifier la mobilité, puis relève la tête avec un léger sourire.


— « C'est tout ? » Vous commencez à prendre confiance.


Le coup était net, suffisamment pour lui faire comprendre qu'il ne gagnera rien à poursuivre des attaques prévisibles.


— Vous êtes rapide, et votre défense est particulièrement bien construite, admet-il en reprenant sa garde, dans une attitude sensiblement différente. Seulement, vous n'avez pas encore essayé de me mettre au sol.


Miyuki écarquille les yeux.


— Attends… Tu es en train de la provoquer ?!


— Je constate.


— MAIS BIEN SÛR !


Gero accélère soudain. Il entre dans la distance avec deux frappes contrôlées, la première vers l'épaule, la seconde vers le flanc, puis, sans attendre leur résultat, change brutalement de niveau en fléchissant les genoux pour plonger vers les jambes de Lin Shu, l'épaule pointée vers ses hanches. Cette fois, il cherche une véritable projection.


— Alors montrez-moi votre sanda.


— Oh là… Ça devient sérieux ! souffle Miyuki, penchée si loin en avant qu'elle manque de tomber de son banc.


Lin Shu absorbe les deux premières frappes en resserrant sa garde haute, mais dès qu'elle voit Gero plonger, son instinct prend le dessus. Reculer lui offrirait la prise ; elle fait donc exactement l'inverse. Elle projette ses deux jambes loin en arrière en étendant tout son corps, dans un sprawl d'école, et vient écraser tout son poids sur le dos et les épaules de Gero au moment même où il engage. Le choc contre le tatami lui arrache un grognement sourd. Sans lui laisser une seconde pour respirer, Lin Shu glisse les bras sous ses aisselles pour assurer un contrôle haut, cale un genou contre ses côtes pour bloquer ses hanches, et se penche jusqu'à son oreille pour murmurer, d'un ton amusé :


— Voilà ton sanda… Tu voulais vraiment aller au sol ?


— AAAAAH ! ELLE L'A PLAQUÉ AU SOL ! hurle Miyuki en bondissant sur ses pieds.


Gero tente aussitôt de ramener un genou sous lui, mais le contrôle de Lin Shu lui verrouille les hanches, et ses bras sont pris au piège. Il tourne légèrement la tête vers elle, assez près pour sentir son souffle.


— ... Je commence à regretter ma question.


Malgré sa position, un sourire apparaît au coin de ses lèvres.


— Vous êtes meilleure que je ne l'imaginais.


— GERO ! TU ES EN TRAIN DE PERDRE !


— Nakao, je suis occupé.


Il essaie une première fois de déplacer ses hanches, sans succès : le genou de Lin Shu lui interdit la moindre rotation. Son expression se fait plus concentrée. Dans un véritable affrontement, il aurait déjà eu recours à une toxine de contact, mais les règles sont claires. Il expire lentement, puis tente de libérer son bras droit d'une brusque rotation de l'épaule, en quête d'un espace qui lui permettrait de retrouver un appui.


— Oh, non ! Lin, ne le laisse pas sortir ! s'écrie Miyuki, les mains plaquées sur la bouche.


Gero s'immobilise une fraction de seconde.


— ... Vous pourriez au moins faire semblant de m'encourager.


— JE SOUTIENS LA MEILLEURE !


— Charmant, soupire-t-il, avant de reporter son regard sur Lin Shu. Vous savez, dans ma famille, on nous apprend une chose assez tôt : ne jamais confondre une position dominante avec une victoire acquise.


Et il tente un pont explosif des hanches pour rompre son équilibre et dégager son épaule prisonnière.


Lin Shu sent la tension monter dans le bas de son dos une fraction de seconde avant la poussée. Elle ne cherche pas à contrer cette force de front : elle l'accompagne. Elle relâche ses bras, bascule son centre de gravité vers l'avant en prenant appui sur ses mains de part et d'autre de la tête de Gero, et, profitant de l'élan qu'il vient lui-même de créer, fait passer sa jambe droite par-dessus son corps pour s'installer en position montée, les cuisses verrouillées autour de ses hanches. Gero retombe sur le tatami avec un bruit sourd, et lorsqu'il rouvre les yeux, elle est assise sur lui, parfaitement stable, le visage penché vers le sien et un sourire victorieux aux lèvres.


— Jolie tentative… Mais il ne faut jamais sous-estimer la capacité d'adaptation d'une élève qui a trois maîtres pour corriger ses erreurs.


Sur son banc, Miyuki saute sur place en frappant dans ses mains.


— ET BAM ! Bloqué une deuxième fois ! Gero, tu devrais peut-être demander un quatrième shīfù pour t'apprendre à sortir de là !


Gero essaie de soulever une hanche, puis l'autre, sans le moindre résultat, et finit par fixer le plafond.


— Trois maîtres, hein…


— ET OUI ! TROIS ! TU AURAIS DÛ DEMANDER SON CV AVANT !


— Nakao…


— QUOI ?!


— Vous êtes bruyante.


— ET TOI, TU ES PAR TERRE !


Gero ferme brièvement les yeux, puis les rouvre pour regarder Lin Shu, toujours installée au-dessus de lui.


— Je reconnais que votre transition était excellente.


Il ramène prudemment ses avant-bras contre son torse, sans chercher à la repousser.


— Mais vous avez oublié une chose.


Miyuki cesse aussitôt de rire.


— ... Quoi ?


— Vous avez immobilisé mes hanches, répond Gero avec un sourire. Pas mes bras.


Il tente brusquement de saisir l'un des poignets de Lin Shu et de bloquer son pied du même côté pour préparer un renversement, mais son mouvement s'interrompt presque aussitôt : il vient de comprendre que l'angle ne lui permettra pas d'aller au bout.


— ... Non. Mauvaise idée.


— AHAHAHAHA ! IL S'EST CORRIGÉ TOUT SEUL ! explose Miyuki.


— Tu as bien fait, commente Lin Shu. Sinon, je t'aurais pris le bras.


Gero relâche sa tentative et tapote deux fois le tatami de la paume.


— D'accord. Je concède cette manche.


Il regarde Lin Shu avec un sourire franchement amusé.


— Vous m'avez eu. Proprement.


Miyuki lève les deux bras en l'air comme une arbitre de boxe.


— VICTOIRE DE LIN SHU !


— Nous n'avions pas désigné d'arbitre, fait remarquer Gero.


— TROP TARD ! J'AI PRIS LE POSTE !


Lin Shu se relève d'un mouvement souple et lui tend la main pour l'aider à se redresser. Gero la considère une seconde, puis l'accepte.


— Une revanche, après une courte pause ? Cette fois, je saurai à quoi m'attendre.


Lin Shu va récupérer une bouteille d'eau sur le banc, en dévisse le bouchon et répond par-dessus son épaule, avec une tranquillité désarmante :


— Comme je l'ai déjà expliqué à Miyuki, aucun homme ne m'a jamais battue.


Gero se redresse tout à fait et passe une main dans ses cheveux ébouriffés, encore légèrement essoufflé.


— Aucun homme ? Je suppose que je viens d'allonger la liste.


— ET PAS QU'UN PEU ! s'esclaffe Miyuki. Tu t'es fait immobiliser deux fois !


— Merci, Nakao. J'étais présent.


Gero récupère sa propre bouteille, encore scellée, l'ouvre et boit quelques gorgées avant de reprendre.


— Vous avez une excellente maîtrise des transitions. J'ai surtout commis l'erreur de vous laisser imposer votre rythme. En revanche, je suis curieux, ajoute-t-il en relevant les yeux vers elle. Vous avez trois maîtres, chacun spécialisé dans une discipline différente. Vous arrive-t-il encore de perdre contre eux ?


— Ah oui ! Bonne question ! s'exclame Miyuki, soudain très intéressée. Parce que si même tes maîtres n'arrivent plus à te battre, je crois que Gero peut définitivement ranger son kimono !


— Ce n'est pas un kimono, Nakao.


— OH, PARDON, MONSIEUR LE PROFESSEUR !


Gero soupire et se tourne vers Lin Shu, qui prend le temps de réfléchir, la bouteille contre les lèvres.


— J'en ai battu un, une fois. Mais je ne sais pas s'il était à fond. C'est frustrant.


Gero acquiesce lentement et s'assoit au bord du tatami pour laisser reposer sa cuisse.


— Je comprends. Une victoire n'a pas la même valeur quand on ignore si l'adversaire s'est retenu. Mais s'il ne vous l'a jamais confirmé, peut-être cherchait-il justement à vous apprendre quelque chose.


— Ou alors il a simplement perdu, et son ego ne l'a pas supporté ! suggère Miyuki en haussant un sourcil.


— C'est également possible, reconnaît Gero.


Miyuki le dévisage.


— ... Tu viens d'être d'accord avec moi ?


— Cela arrive.


— IL FAUT NOTER LA DATE !


Gero secoue la tête, amusé, puis reprend plus sérieusement en regardant Lin Shu.


— Pour ma part, je ne me suis pas retenu sur le plan technique. J'ai respecté nos règles, évidemment, mais j'ai réellement essayé de vous renverser. Et j'ai échoué. Vous pouvez au moins être certaine de cette victoire-là.


Lin Shu soutient son regard un instant, et quelque chose de plus doux traverse son visage, très vite.


— Merci. C'est rare, quelqu'un qui le dit.


— Voilà ! s'exclame Miyuki, enchantée. Et maintenant, il va pouvoir raconter à Mei qu'une étudiante chinoise lui a mis une raclée !


Gero grimace.


— Je préférerais éviter.


— Trop tard, je prends des notes !


Il lui jette un regard méfiant.


— Nakao… Vous n'avez pas filmé ?


Miyuki sourit innocemment.


— Pourquoi cette question ?


— ... Nakao.



Tokyo — Dojo privé, 12 h 17


La matinée a filé sans que personne ne la voie passer, entre les manches qui s'enchaînent, les pauses trop courtes et les commentaires de plus en plus enthousiastes de Miyuki, et au bout de trois heures, le constat est sans appel : Gero n'a pas remporté une seule manche.


Il est assis au bord du tatami, les avant-bras posés sur les genoux, les cheveux en bataille et le souffle encore un peu court. Il attrape sa serviette pour s'essuyer le visage, puis secoue la tête avec un sourire fatigué.


— ... Impressionnant. J'ai essayé de modifier mes approches, de varier les distances, de provoquer des ouvertures… Vous avez trouvé une réponse à chaque fois.


— Tu as fait des progrès, concède Lin Shu en s'étirant tranquillement de l'autre côté du tatami. Tu as tenu plus longtemps à la fin qu'au début.


— C'est une consolation ?


— C'est une observation, répond-elle avec un petit sourire.


Miyuki, qui n'a pratiquement pas quitté son banc de la matinée, arbore un air absolument triomphal.


— ALORS ! MONSIEUR POISON ! ON FAIT MOINS LE MALIN !


— Je n'ai jamais prétendu que j'allais gagner.


— TROIS HEURES ! TROIS HEURES À TE FAIRE METTRE PAR TERRE !


— Vous exagérez. Nous avons fait des pauses.


— AH, PARDON ! DEUX HEURES ET DEMIE À TE FAIRE METTRE PAR TERRE !


Gero laisse échapper un rire résigné.


— Très drôle.


Il relève les yeux vers Lin Shu.


— Je reconnais votre supériorité en combat à mains nues. Sans mes techniques, je ne suis manifestement pas à votre niveau.


Il marque une pause, puis ajoute avec un sérieux presque déconcertant :


— J'aimerais beaucoup m'entraîner de nouveau avec vous.


Miyuki ouvre de grands yeux.


— ... ENCORE ?!


— Oui. C'est précisément en affrontant quelqu'un de meilleur que soi qu'on progresse.


— Bon, au moins, il est bon perdant, conclut Miyuki en se tournant vers Lin Shu.


— C'est une qualité rare, répond celle-ci. Les mauvais perdants deviennent dangereux.


Le téléphone de Gero vibre près de son sac. Le nom de Mei s'affiche, avec un message qui demande comment s'est passé l'entraînement, et Gero contemple l'écran avec une hésitation visible. Miyuki se penche aussitôt par-dessus son épaule.


— OH ! DIS-LUI QUE TU AS PERDU !


— Nakao, éloignez-vous de mon téléphone.


— DIS-LUI TOUT !


Il finit par taper, avec une honnêteté scrupuleuse, que Lin Shu est une excellente combattante et qu'il n'a gagné aucune manche. La réponse de Mei arrive presque instantanément : « TU AS PASSÉ TOUTE LA MATINÉE AVEC UNE FILLE ET TU VEUX LA REVOIR ??? »


Gero fixe l'écran.


— ... Ce n'est absolument pas ce que j'ai écrit.


— AHAHAHA ! ELLE EST INCORRIGIBLE ! s'écrie Miyuki, qui a réussi à lire par-dessus son épaule.


Gero range son téléphone et se tourne vers Lin Shu.


— Au fait, votre école familiale accueille-t-elle des pratiquants extérieurs ? Ou les entraînements sont-ils réservés à votre famille ?


— Il y a des cours pour l'extérieur, répond Lin Shu en haussant un sourcil. Pourquoi ?


Gero replie soigneusement sa serviette.


— Parce que j'aimerais éventuellement y suivre quelques cours. Votre façon de combiner les différentes disciplines m'intéresse, et je pense avoir beaucoup à apprendre de vos instructeurs.


Miyuki, qui buvait tranquillement, manque de s'étouffer.


— PARDON ?! Tu veux aller en CHINE ?!


— Je n'ai pas dit demain.


— Mais tu envisages de traverser la moitié de l'Asie pour apprendre à te battre contre elle ?!


— Pour améliorer mes compétences, oui.


— Tu es vraiment un cas désespéré…

Gero fronce les sourcils.


— En quoi est-ce désespéré ?


— Laisse tomber ! soupire Miyuki, avant de se tourner vers Lin Shu avec un sourire qu'elle peine à contenir. Ton père va adorer. Un assassin japonais qui débarque dans son école parce que sa fille lui a mis une raclée !


Gero se redresse légèrement, très sérieux.


— D'ailleurs, votre père accepterait-il un élève étranger ? Je ne parle pas couramment mandarin. Et je suppose qu'il faudrait d'abord passer une évaluation de niveau ?


Lin Shu le regarde un long moment, comme si elle cherchait à deviner jusqu'où il serait prêt à aller, puis un sourire se dessine lentement sur ses lèvres.


— Évidemment.


Elle ramasse ses lunettes et sa serviette, et s'éloigne vers les vestiaires sans rien ajouter.

Sous le jet tiède de la douche, elle reste un moment immobile, les yeux fermés, à rejouer la matinée. Elle connaît désormais sa façon de bouger, le rythme de ses feintes, la manière dont il abaisse son centre de gravité quand il se sent menacé, la seconde d'hésitation qu'il marque chaque fois qu'un mouvement le mettrait en danger. Elle sait aussi qu'il ne s'est pas retenu. Elle, si.


De l'autre côté de la cloison, Gero regarde la porte des vestiaires se refermer, puis commence à ranger ses affaires. Miyuki attend quelques secondes avant de venir s'asseoir à côté de lui.


— Alors ?


— Alors quoi ?


— Tu la trouves comment ?


— Excellente combattante. Très technique, rapide, et particulièrement difficile à déséquilibrer.


Miyuki ferme les yeux.


— ... Je ne parlais pas de ses compétences, idiot !


Gero tourne la tête vers elle.


— De quoi, alors ?


— DE LIN ! En tant que fille !


Il reste silencieux un moment, comme si la question exigeait une analyse aussi rigoureuse qu'un affrontement.


— Elle est sympathique.


— Et ?


— Intelligente.


— ET ?


— ... Jolie.


Miyuki affiche aussitôt un sourire triomphal.


— AAAAAH ! JE LE SAVAIS !


— Nakao, baissez la voix.


— Tu viens de passer trois heures à te faire battre par une jolie fille, et maintenant tu veux aller dans l'école de son père !


— Ce sont deux choses sans rapport.


— Bien sûr, répond Miyuki en croisant les bras. Absolument aucun rapport.


Gero récupère ses lunettes, les remet sur son nez et se lève.


— Je vais me changer.


Il se dirige vers les vestiaires masculins, et Miyuki, à peine seule, sort son téléphone pour ouvrir sa conversation avec Mei. Elle tape avec délectation que Lin a battu Gero toute la matinée et qu'il veut maintenant aller s'entraîner dans l'école de son père, en Chine. La réponse tombe en moins de cinq secondes : « IL VEUT RENCONTRER SON PÈRE ????? » Miyuki, prise d'un doute, répond que techniquement, oui, et reçoit aussitôt un « MIYUKI. NE BOUGE PAS. J'ARRIVE. » qui lui fait écarquiller les yeux.


— ... Oh non.


Elle tape précipitamment que ce n'était pas du tout le sens de son message, en lettres capitales et avec trois points d'exclamation, mais l'accusé de lecture s'affiche déjà, et Mei ne répond plus.


Dans le couloir des vestiaires, Gero s'arrête net en entendant Miyuki s'exclamer à travers toute la salle :


— MAIS QU'EST-CE QUE J'AI FAIT ?!




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