Tokyo — Université de commerce, 16 h 08, lendemain.
Le parvis de l'université baigne dans cette lumière grise et douce des fins d'après-midi d'automne, quand le soleil a renoncé depuis longtemps à percer les nuages et que les étudiants sortent des bâtiments en traînant les pieds, épuisés par une journée de cours qui leur a semblé interminable. Assise sur le muret qui borde l'allée principale, Lin Shu regarde passer le flot des visages sans en chercher aucun en particulier, son sac posé à côté d'elle, un gobelet de thé refroidi entre les mains.
Elle les repère bien avant qu'ils ne la voient. Miyuki d'abord, reconnaissable à sa démarche énergique et à ses bras qui s'agitent déjà au rythme d'une plainte, puis Gero, deux pas derrière elle, les mains dans les poches de sa veste sombre, qui balaie le parvis du regard avec la régularité d'un phare. Lin Shu sourit, saute du muret et réajuste son sac sur son épaule.
— On n'avait pas les mêmes options cet après-midi. Ton cours était intéressant ?
Miyuki pousse un soupir monumental en la rejoignant.
— Ne m'en parle pas ! Deux heures de droit commercial. DEUX HEURES ! Et le professeur a réussi à rendre les clauses contractuelles encore plus ennuyeuses que leur nom !
— Vous avez pourtant posé trois questions, fait remarquer Gero.
— Parce que je ne comprenais rien !
— C'est justement l'intérêt de poser des questions.
Miyuki s'arrête net et le dévisage.
— ... Tu sais que tu es insupportable quand tu as raison ?
— Vous me l'avez déjà dit.
— Tu vois ? lance-t-elle à Lin Shu en levant les bras au ciel. Deux jours. Ça fait seulement deux jours que je le supporte !
— Et vous êtes encore vivants tous les deux, observe Lin Shu. C'est un bon début.
Gero lui adresse un petit signe de tête, et son regard s'attarde un instant sur son visage, sur les longs cheveux noirs qui l'encadrent et les lunettes fines qui lui donnent cet air de première de la classe.
— Bonjour, mademoiselle Lin. J'espère que vous vous êtes remise des événements d'hier.
— J'ai très bien dormi, répond-elle. Et toi, Monsieur Poison ? Tu n'as rien fait exploser depuis hier soir ?
— Rien du tout.
— La journée n'est pas finie, glisse Miyuki, avant d'ajouter à l'intention de Gero : Et franchement, elle a mis un type armé en clé de bras. Je pense qu'elle peut survivre à une journée de cours !
— Ce sont deux choses différentes.
— Oh, ça va !
Miyuki sort son téléphone et fait défiler une liste qu'elle a visiblement préparée avec le plus grand soin.
— Bon ! J'ai repéré quelques boutiques dans le centre commercial. On pourrait commencer par les vêtements, puis aller prendre quelque chose à boire. Et cette fois, ajoute-t-elle avec un regard appuyé vers Lin Shu, interdiction formelle de faire exploser quoi que ce soit !
— Je n'ai pas fait exploser le restaurant volontairement, soupire Gero.
— C'EST ENCORE PIRE !
Quelques étudiants se retournent sur leur passage, mais Miyuki les ignore royalement et se tourne vers Lin Shu avec une curiosité gourmande.
— D'ailleurs, tu as prévu quelque chose ce soir ? Parce que si tu n'es pas pressée, on pourrait aussi dîner ensemble après les boutiques.
— Ça dépendra de l'état dans lequel les boutiques nous laisseront, répond Lin Shu.
— Nakao, nous devrons rentrer avant la nuit, intervient Gero.
— Oh, non…
— C'est une mesure de précaution.
— Monsieur Poison vient encore de parler.
Gero ferme les yeux en songeant que ce surnom va le poursuivre jusqu'à la fin de ses jours. Miyuki, elle, se rapproche de Lin Shu et lui murmure, assez fort pour être entendue jusqu'à l'autre bout du parvis :
— Tu crois qu'on peut le semer dans une boutique de lingerie ?
Lin Shu jette un regard en coin à Gero, et un sourire malicieux se dessine lentement sur ses lèvres.
— Oh ! Justement, j'ai besoin d'un nouveau soutien-gorge.
Miyuki la fixe pendant une seconde, puis deux, avant qu'un immense sourire ne lui illumine le visage.
— AHAHA ! LIN ! JE T'ADORE !
Elle se tourne aussitôt vers Gero, avec la solennité d'une avocate qui vient de recevoir une preuve décisive.
— Tu as entendu ? C'est une nécessité absolue ! On ne peut pas laisser une pauvre étudiante étrangère sans soutien-gorge !
Gero s'est immobilisé.
— ... Je n'ai jamais dit le contraire.
— Donc tu nous accompagnes ?
— Je vous accompagnerai jusqu'à la boutique.
— Et à l'intérieur ?
— J'attendrai à proximité de l'entrée.
Miyuki prend un air scandalisé.
— QUOI ?! Tu ne vas pas nous aider à choisir ?
— ... Pardon ?
— Bah oui ! Un avis masculin, ça peut être utile !
— Nakao. Je ne pense pas être qualifié pour cette tâche.
— Ce serait dommage, intervient Lin Shu d'un ton faussement déçu. Moi qui comptais sur ton expertise.
— Oh, allez ! renchérit Miyuki en éclatant de rire. Tu dois bien savoir à quoi ressemble un soutien-gorge !
Les oreilles de Gero commencent à rougir.
— Ce n'est pas la question.
— AAAAAH ! LIN ! REGARDE SES OREILLES !
— Je les regarde, confirme Lin Shu avec le plus grand sérieux. Elles sont très rouges.
Gero détourne immédiatement la tête.
— Il fait chaud.
Miyuki lève les yeux vers le ciel gris et bas qui couvre la ville.
— ÉVIDEMMENT ! SEIZE DEGRÉS ! UNE CANICULE !
— C'est la deuxième fois en deux jours que la météo le trahit, remarque Lin Shu. Il devrait changer d'excuse.
Gero expire lentement en se demandant pourquoi les missions de protection ordinaires ne lui arrivent jamais. Son téléphone vibre dans sa poche. Mei veut savoir comment se passe la sortie shopping et s'il accompagne « les deux filles », et quand il confirme, elle demande où ils vont. Il répond, avec une honnêteté qu'il regrette aussitôt, que ce sera apparemment une boutique de lingerie. Les trois petits points apparaissent, disparaissent, réapparaissent, puis deux messages tombent coup sur coup : « GERO ?????? » et « TU PROGRESSES À UNE VITESSE INCROYABLE !!! ». Il verrouille l'écran.
Miyuki, qui a surpris son expression, sourit de plus belle.
— C'était Mei ?
— Oui.
— Tu lui as dit ?
— ... Oui.
— AHAHAHA !
Elle prend Lin Shu par le bras pour l'entraîner vers la sortie du campus.
— Allez, viens ! On va lui faire découvrir les joies du shopping féminin !
Gero leur emboîte le pas, résigné.
— Je vous rappelle simplement que nous devons éviter les endroits trop isolés.
— Ne t'inquiète pas, Monsieur Poison ! lance Miyuki par-dessus son épaule. On choisira une boutique avec plein de dentelle et beaucoup de monde !
— ... Je regrette d'avoir accepté cette mission.
— TROP TARD !
Tokyo — Centre commercial, 16 h 24
Quelques minutes plus tard, devant les grandes portes vitrées du centre commercial, Miyuki se penche vers Lin Shu avec un sourire de conspiratrice.
— Bon… Tu crois qu'on peut réussir à le faire entrer dans la boutique, finalement ?
— Je vous entends, répond Gero derrière elles sans la moindre hésitation.
— MAIS ARRÊTE D'AVOIR UNE AUSSI BONNE OUÏE !
Lin Shu tourne la tête vers lui, une lueur moqueuse au fond des yeux.
— Je comprends. Ça te met mal à l'aise, la dentelle.
Puis elle se tourne vers Miyuki, et son regard parcourt la façade illuminée du centre commercial, ses enseignes et ses escalators qui montent vers les étages.
— On va où ? Chez Etam ?
— Etam ? Oh, carrément ! s'enthousiasme Miyuki. Ils ont une nouvelle collection, en plus !
Gero, lui, n'a pas laissé passer la remarque de Lin Shu.
— Ce n'est pas la dentelle qui me met mal à l'aise.
Lin Shu penche la tête sur le côté.
— Alors c'est quoi ?
Miyuki pivote aussitôt vers lui, ravie de l'ouverture.
— Ah bon ? Donc tu préfères quoi ? Le coton ?
— ... Ce n'est pas non plus ce que j'ai dit.
— La soie ?
— Nakao.
— Les petits nœuds ?
— Vous pourriez arrêter ?
— Il n'a pas répondu à ma question, fait remarquer Lin Shu.
— Il ne répond jamais aux questions qui l'embarrassent, explique Miyuki en étouffant un fou rire. Il est beaucoup trop facile à embêter. C'en est presque décevant !
Lin Shu ne dit rien, mais son regard s'attarde sur Gero une seconde de plus que nécessaire, avec l'air de quelqu'un qui connaît fort bien la technique pour l'avoir elle-même pratiquée.
Ils arrivent devant la boutique, dont les vitrines exposent des mannequins drapés de dentelle sous un éclairage tamisé. Gero en fait rapidement le tour du regard : deux entrées, une allée passante, des cabines au fond, une vendeuse et quelques clientes.
— Je resterai ici. Vous serez dans mon champ de vision.
Miyuki croise les bras.
— Tu vas vraiment monter la garde devant des soutiens-gorge ?
— Je monte la garde devant vous.
— C'est moins drôle quand tu le formules comme ça.
Elle pousse la porte et s'arrête brusquement devant un mannequin.
— Oh ! Lin, regarde celui-là ! Il est magnifique !
Elle désigne un ensemble en dentelle bordeaux, puis se retourne une dernière fois vers l'entrée, où Gero s'est déjà posté à quelques mètres de la vitrine.
— Gero ! Si on a besoin de ton avis, on t'appelle !
— Ce ne sera pas nécessaire.
— TU NE SAIS PAS ENCORE !
Une vendeuse, qui a assisté à l'échange, s'approche de Gero avec un sourire amusé.
— Votre petite amie a beaucoup d'énergie, monsieur.
Gero cligne des yeux.
— Ce n'est pas ma petite amie.
— Oh, pardon ! Votre sœur ?
— Non plus.
La vendeuse hésite, cherche visiblement une troisième hypothèse, puis renonce.
— ... Ah.
Gero lève brièvement les yeux vers le plafond en songeant que cette mission devient de plus en plus difficile à expliquer. À l'intérieur, Miyuki n'a rien perdu de la conversation, et elle se penche vers Lin Shu, hilare.
— Oh non… Il va finir par devoir expliquer son métier à toute la galerie !
Lin Shu sourit, laisse ses doigts glisser sur la dentelle d'un présentoir, puis demande d'un ton léger, comme on parlerait de la pluie :
— Est-ce que c'est indiscret de te demander pourquoi tu es menacée ?
Miyuki, qui examinait un ensemble sur un présentoir, ralentit son geste.
— Non, ce n'est pas indiscret. Enfin… pas venant de toi.
Elle repose le cintre et baisse légèrement la voix, et pour la première fois depuis que Lin Shu la connaît, l'énergie qui l'anime d'ordinaire semble refluer un peu.
— Mon père est diplomate. Il travaille sur des dossiers assez sensibles, notamment des accords commerciaux internationaux. Apparemment, certaines personnes aimeraient bien lui mettre la pression, et comme je suis sa fille unique… Voilà, conclut-elle en se désignant d'un geste vague. Le moyen de pression idéal.
Son sourire disparaît un instant.
— Le pire, c'est qu'il ne m'explique pratiquement rien. Il me répète de faire attention, de ne pas sortir seule, de suivre les consignes de sécurité… Et maintenant, j'ai un assassin professionnel qui me suit jusque dans les magasins de lingerie !
Elle jette un regard vers la vitrine, derrière laquelle Gero surveille les allées et venues avec une immobilité de statue.
— Bon… Je reconnais qu'après ce qui s'est passé hier, il n'est peut-être pas complètement inutile.
Elle se tourne de nouveau vers Lin Shu.
— Mais tu sais ce qui m'énerve le plus ? Je n'ai rien à voir avec les affaires de mon père. Je veux juste terminer mes études et vivre normalement. C'est aussi pour ça que je suis contente de t'avoir rencontrée, ajoute-t-elle avec un sourire plus doux. Au moins, avec toi, je peux parler d'autre chose que de sécurité.
Lin Shu ne répond pas tout de suite. Elle soutient le regard de Miyuki, et il passe sur son visage quelque chose de bref et d'indéchiffrable, aussitôt recouvert par une expression faussement grave.
— Je vois… Ta vie n'est pas facile, à cause de ton père.
— Pas vraiment, non. Enfin bref ! s'exclame Miyuki en attrapant deux soutiens-gorge, l'un noir et l'autre bordeaux. Puisque tu es là… Lequel tu préfères ? Et promis, je ne demanderai pas l'avis de Monsieur Poison.
Lin Shu considère les deux modèles, puis Miyuki, avec l'œil exercé d'une experte.
— Avec ta couleur de cheveux et tes yeux, le bordeaux. Le noir ferait fade.
Elle laisse passer une seconde avant d'ajouter, du même ton parfaitement naturel :
— Après… Tu as quelqu'un à qui le montrer, ou c'est juste pour toi ?
Miyuki approuve d'un hochement de tête en contemplant le modèle bordeaux.
— Tu as raison, ça ressortira mieux !
Puis la seconde question finit par atteindre son cerveau.
— ... HEIN ?!
Elle tourne brusquement la tête vers Lin Shu, les joues soudain teintées de rose.
— Mais non ! Enfin, pourquoi tu me demandes ça ?! Je peux quand même acheter de la jolie lingerie sans avoir de petit ami !
— Bien sûr, répond Lin Shu avec un sérieux imperturbable. C'était une question de logistique.
— De logistique ?!
— Pour savoir si c'était urgent.
Miyuki repose le modèle noir, légèrement vexée.
— Et puis, pour répondre à ta question, non. Je suis célibataire.
Elle marque une pause, puis plisse les yeux.
— Attends une minute… Tu ne serais pas en train de me faire subir le même interrogatoire que Mei fait subir à Gero, par hasard ?
Un sourire malicieux remplace son embarras, et elle se rapproche de Lin Shu, un cintre dans chaque main.
— Parce que dans ce cas, je te retourne la question ! Et toi ? Tu as quelqu'un en Chine ? Ou tu comptes profiter de ton séjour au Japon pour faire des rencontres ? Je demande ça par pure curiosité, évidemment !
Lin Shu sourit, et pour une fois, elle ne se dérobe pas.
— Je n'ai personne. Je suis difficile. J'attends celui qui sera capable de me battre sur un tatami.
Miyuki reste bouche bée une seconde.
— ... Sur un tatami ?
Puis elle éclate de rire.
— Attends, attends ! Donc ton critère de sélection, c'est de te faire battre au combat ?!
— C'est un critère très simple, répond Lin Shu sans se démonter. Et il élimine beaucoup de monde.
— J'imagine !
Miyuki réfléchit un instant, puis son regard glisse lentement vers la vitrine. Gero se tient toujours devant la boutique, parfaitement immobile, les yeux posés sur les passants, et un sourire particulièrement dangereux se dessine sur le visage de Miyuki.
— Dis donc… Tu sais que Monsieur Poison est plutôt doué pour se battre ?
Elle baisse la voix, comme si elle livrait un secret d'État.
— Hier, il a neutralisé ce type en quelques secondes. Et apparemment, dans sa famille, on apprend à se battre depuis des générations. En plus, il est célibataire. Bon, il est aussi sociable qu'une porte blindée, mais personne n'est parfait.
Elle pouffe.
— Tu imagines ? Mei essaie désespérément de lui trouver une épouse, et toi, tu débarques en exigeant un combat sur tatami ! Par contre, question importante, reprend-elle en affectant une gravité de notaire : s'il te bat, tu dois l'épouser directement, ou il a droit à un rendez-vous d'essai ?
Lin Shu jette un regard vers Gero, de l'autre côté de la vitre, puis revient à Miyuki.
— Je ne sais pas. C'est aussi à l'appréciation de ma famille.
Miyuki écarquille les yeux.
— Attends… Ta famille doit aussi donner son accord ? Mais c'est un entretien d'embauche, ton mariage !
Elle repose les cintres sur le présentoir.
— Bon, imaginons. Un garçon te plaît, il réussit à te battre sur un tatami… et là, ton père lui dit non ? Moi, je crois que je deviendrais folle !
— Mon père dit rarement non, répond Lin Shu. Il pose des questions. Beaucoup de questions. Et c'est pire.
Une vendeuse passe près d'elles, les bras chargés d'articles pliés.
— Mesdemoiselles, vous souhaitez essayer quelque chose ?
— Oui, celui-ci, merci ! répond Miyuki en lui tendant le modèle bordeaux, avant de revenir aussitôt à la conversation. Mais maintenant, je suis curieuse. Ton père tient une école d'arts martiaux, c'est ça ? Il doit être sacrément exigeant !
Elle jette un nouveau regard vers l'extérieur, où Gero vient de s'écarter pour laisser passer une cliente avec une poussette. Il consulte brièvement son téléphone, puis reprend sa surveillance.
— Tu sais quoi ? Il faudrait vraiment organiser un petit entraînement entre vous deux. Rien que pour voir sa tête quand tu lui expliqueras pourquoi tu veux l'affronter ! Par contre, je te préviens, ajoute Miyuki en étouffant un rire : s'il gagne, je refuse d'organiser votre mariage à la place de Mei !
Lin Shu la fixe quelques secondes, le visage parfaitement neutre, sans la moindre trace de l'amusement qui l'animait un instant plus tôt.
— Le mariage n'est pas mon projet numéro un. J'ai vingt et un ans, j'ai le temps.
Miyuki soutient son regard un moment, puis lève les mains en signe de reddition.
— D'accord, d'accord ! Je plaisantais !
Elle récupère son soutien-gorge bordeaux.
— Et entre nous, je suis bien d'accord avec toi. On a autre chose à faire à notre âge que de chercher désespérément quelqu'un à épouser. Contrairement à ce pauvre Gero, ajoute-t-elle en désignant la vitrine d'un mouvement de tête, qui a Mei sur le dos vingt-quatre heures sur vingt-quatre !
Elle ricane, puis reprend plus sérieusement :
— Mais du coup, tu comptes faire quoi après tes études ? Reprendre l'école de ton père en Chine ? Ou rester au Japon ?
La vendeuse revient leur indiquer les cabines disponibles au fond de la boutique, et Miyuki la remercie avant de se retourner vers Lin Shu.
— D'ailleurs, tu n'as toujours rien choisi ! Tu es venue pour un soutien-gorge ou uniquement pour traumatiser mon garde du corps ?
— Les deux ne sont pas incompatibles, répond Lin Shu. Je compte reprendre l'affaire familiale. Je suis fille unique, moi aussi.
Son regard dérive de nouveau vers la vitrine.
— Pourquoi est-ce qu'il veut se marier ? Il n'est pas vieux…
Tout en parlant, elle parcourt les présentoirs du bout des doigts et finit par décrocher un ensemble d'un rouge profond.
— Je vais essayer ça.
— Ah, toi aussi, tu es fille unique ? On a au moins ça en commun ! s'exclame Miyuki, avant de remarquer l'ensemble que Lin Shu tient à la main. Oh, il est superbe ! Tu as bon goût !
Puis elle revient à la question sur Gero et baisse légèrement la voix.
— Alors, justement, c'est une histoire assez particulière… Sa famille est une vieille lignée d'assassins, et apparemment, il doit absolument se marier pour assurer la descendance familiale. Enfin, surtout parce qu'il veut éviter que sa petite sœur soit obligée de s'en charger à sa place.
Elle réfléchit quelques secondes.
— En fait, c'est plutôt gentil de sa part. Même si je trouve complètement dingue qu'une famille décide de ce genre de choses !
— Il le fait pour sa sœur, répète Lin Shu à mi-voix, comme pour elle-même.
— Oui. Et puis franchement, tu l'as vu ? Il est capable de neutraliser un assassin sans sourciller, mais dès qu'on lui parle de dentelle, il devient rouge comme une tomate ! Je crois surtout qu'il ne sait absolument pas comment s'y prendre avec les femmes.
La vendeuse leur ouvre deux cabines voisines.
— Voilà, mesdemoiselles. Appelez-moi si vous avez besoin d'une autre taille.
— Merci !
Miyuki entre dans la première cabine, puis repasse aussitôt la tête entre les rideaux.
— Mais dis-moi, Lin… Puisque tu comptes reprendre l'affaire familiale, ton père a déjà commencé à te former pour ça, non ? Parce que la prise que tu as faite à ce type hier, ce n'était clairement pas un mouvement de débutante !
Lin Shu, la main déjà posée sur le rideau de sa propre cabine, s'arrête une seconde.
— Tu es bien au courant de sa vie, je trouve…
Elle entre dans la cabine et tire le rideau derrière elle.
— Je pratique plusieurs formes d'arts martiaux depuis l'âge de quatre ans. C'est normal.
De l'autre côté de la cloison, Miyuki laisse échapper un petit rire, accompagné d'un bruissement de tissu.
— Tu trouves ? C'est surtout Mei qui est très bavarde ! Elle m'a raconté la moitié de sa vie avant même que je rencontre Gero. Et puis, comme il me suit partout, j'ai fini par lui poser des questions. Il répond quand il veut bien, évidemment !
Elle s'interrompt brusquement.
— Attends… Depuis l'âge de QUATRE ANS ?!
Un cintre heurte la paroi de sa cabine.
— Mais tu as commencé avant de savoir correctement écrire ! Bon, je comprends mieux pourquoi tu as envoyé valser ce type hier. Moi, à quatre ans, je faisais de la danse classique et je pleurais quand je perdais mes barrettes.
— Moi, je pleurais quand je perdais un combat, répond Lin Shu depuis sa cabine. Alors j'ai arrêté de perdre.
— C'est la phrase la plus terrifiante que j'aie entendue de la semaine, et pourtant, ma semaine est chargée, commente Miyuki.
Elle écarte un instant son rideau pour interpeller la vendeuse.
— Excusez-moi ! Vous auriez ce modèle en taille au-dessus ?
— Bien sûr, je vais regarder.
Miyuki referme le rideau et reprend aussitôt :
— Et ton père, il t'entraîne toujours personnellement ? Ou tu as d'autres maîtres ? Parce que si tu me dis que tu peux battre Gero, je veux absolument assister au combat !
— J'ai deux shīfù, en plus de mon père.
Le rideau de la cabine de Lin Shu s'écarte au même instant, et la jeune femme en sort sans la moindre gêne pour se placer devant les grands miroirs du couloir, vêtue de l'ensemble rouge sombre qui souligne une silhouette fine et athlétique, toute en muscles déliés que ses vêtements de première de la classe dissimulaient parfaitement.
— Deux shīfù en plus de ton père ?! Mais vous êtes combien à superviser ton entraînement ?!
Miyuki a écarté son rideau en même temps qu'elle posait la question, et elle découvre Lin Shu devant le miroir. Elle s'arrête net.
— ... Ah ouais, quand même.
Son regard parcourt brièvement la silhouette de son amie avec une admiration sans arrière-pensée.
— Je comprends mieux. Tu as une musculature de sportive, mais ça ne se voit pas du tout quand tu es habillée ! Et celui-là te va super bien, franchement, garde-le.
— Je le pensais aussi, répond Lin Shu en se tournant légèrement de profil pour s'examiner d'un œil critique.
La vendeuse revient avec la nouvelle taille pour Miyuki, qui la remercie avant de se tourner vers Lin Shu avec un sourire malicieux.
— Tu sais, avec tes lunettes et ton petit air de première de la classe, personne ne doit imaginer que tu pourrais lui casser trois côtes ! D'ailleurs, ajoute-t-elle en désignant discrètement l'entrée du magasin, je suis sûre que Gero ne se doute pas une seconde de ton niveau réel.
— Tant mieux, répond Lin Shu. C'est plus amusant comme ça.
Miyuki plisse les yeux.
— Attends… Tes deux shīfù, ils sont spécialisés dans des disciplines différentes ? Ou ton père a carrément décidé de fabriquer une championne de combat ?
Lin Shu ajuste une bretelle devant le miroir et répond avec le naturel de quelqu'un qui récite une évidence.
— Mon père m'enseigne le style de la famille, le Hung Gar. Mais un bon combattant doit être complet. Alors j'ai un deuxième shīfù pour les arts internes, comme le tai-chi, pour travailler la fluidité, et un troisième pour le maniement des armes et le sanda.
Elle marque un temps, puis ajoute :
— Et puis, s'entraîner seulement avec son père, c'est le meilleur moyen de mélanger la famille et la discipline. Les deux autres sont là pour s'assurer que je ne bénéficie d'aucun favoritisme.
Miyuki écoute attentivement, son nouveau soutien-gorge toujours à la main.
— Ah, je comprends ! Ton père t'enseigne la tradition familiale, et les deux autres s'assurent que tu ne te reposes pas sur tes acquis. C'est plutôt intelligent, en fait.
Elle retourne dans sa cabine pour essayer la nouvelle taille, et sa voix continue de traverser le rideau.
— Mais le sanda, c'est de la compétition aussi, non ? Avec des projections et des coups de pied ? Parce que je commence à me demander si ce pauvre type d'hier a compris à quel point il avait mal choisi son adversaire ! Et tu sais quoi ? Je retire ce que j'ai dit tout à l'heure. Je ne suis pas certaine que Gero te batte si facilement.
La vendeuse s'arrête près de Lin Shu, devant le miroir.
— Le rouge vous va très bien, mademoiselle. Vous souhaitez que je vous apporte un autre modèle dans le même style ?
— Oh, montrez-lui les ensembles de la nouvelle collection ! lance aussitôt Miyuki depuis sa cabine.
Lin Shu secoue doucement la tête sans quitter son reflet des yeux.
— Merci, celui-ci me suffit. Quand quelque chose me plaît, je ne cherche pas ailleurs.
La vendeuse s'incline avec un sourire et repart vers le comptoir, tandis que Miyuki, de l'autre côté du rideau, pousse un soupir théâtral.
— Tu es bien la seule personne que je connaisse capable d'entrer dans un magasin et de n'essayer qu'une seule chose ! Et au fait, Lin ! Ton père est aussi strict avec tes fréquentations qu'avec tes entraînements ? Ou il te laisse au moins choisir tes amis sans leur faire passer une épreuve de combat ?
Lin Shu ajuste le haut de l'ensemble face au miroir avant de répondre, d'une voix posée.
— Le sanda, c'est exactement ça. Coups de pied, coups de poing, et projections au sol dès que l'adversaire s'approche trop. Donc oui, le type d'hier a eu beaucoup de chance que je me retienne… Et pour Gero, j'avoue que la question reste ouverte.
Elle laisse échapper un petit rire.
— Quant à mon père… Disons qu'il ne demande pas un combat à mort à l'entrée du dojo. Mais il passe chaque nouvel ami au rayon X. Si la personne a des intentions louches ou n'est pas sincère, il le repère en deux secondes.
Elle s'approche de la cabine voisine et tire doucement sur le rideau, juste assez pour l'entrouvrir et adresser un clin d'œil à Miyuki.
— Mais rassure-toi : avec toi, il verrait tout de suite que tu es sans danger… même si ton sens du shopping est une arme redoutable en soi.
— HÉ ! Mon sens du shopping est parfaitement raisonnable !
Miyuki baisse les yeux vers les trois ensembles qu'elle a déjà accumulés sur le tabouret de sa cabine, et le silence qui suit est éloquent.
— ... Bon, relativement raisonnable.
Elle éclate de rire et referme doucement son rideau.
— En tout cas, ton père a l'air impressionnant. Je crois que je serais terrifiée à l'idée de lui mentir !
— Personne n'aime lui mentir, répond Lin Shu. Ceux qui essaient ne recommencent pas.
— Et pour Gero, je suis sérieuse ! poursuit Miyuki, qui n'a pas relevé. Il faudrait vraiment que vous vous affrontiez un jour. Je suis curieuse de voir ce que ça donnerait.
— Moi aussi, dit simplement Lin Shu, en retournant en cabine, si bas que Miyuki ne l'entend pas.
Quelques secondes plus tard, cette dernière ressort de sa cabine, rhabillée, l'ensemble bordeaux à la main.
— Bon ! J'achète celui-là. Et toi, tu prends le rouge ?
Son téléphone vibre avant que Lin Shu ait pu répondre. Miyuki consulte l'écran et fronce les sourcils.
— Oh, tiens. C'est mon père.
Elle ouvre le message, et son sourire s'efface légèrement.
— Il veut savoir où je suis. Encore.
Elle tape rapidement une réponse, puis relève les yeux vers Lin Shu.
— Tu sais quoi ? Je vais lui dire que je suis avec une fille qui pratique les arts martiaux depuis l'âge de quatre ans. Peut-être qu'il arrêtera de s'inquiéter !
Une voix masculine s'élève à cet instant depuis l'entrée de la boutique.
— Nakao ?
Gero vient de passer la tête à l'intérieur, sans franchir le seuil.
— Vous avez bientôt terminé ?
— Pourquoi ? Tu t'ennuies ?
— Non. Il y a un homme qui semble nous suivre depuis l'université.
Le ton est parfaitement calme, et c'est précisément ce calme qui fait disparaître d'un coup le sourire de Miyuki.
— ... Quoi ?
Gero garde les yeux tournés vers l'allée du centre commercial.
— Je l'ai repéré à trois reprises. Il vient de passer devant la boutique pour la deuxième fois. Je préfère que vous restiez à l'intérieur quelques minutes.
Miyuki regarde Lin Shu qui vient de ressortir de la cabine, puis les ensembles qu'elles tiennent encore à la main.
— ... Sérieusement ? Même ici ?
— Surtout ici, répond Gero sans détour. Il y a beaucoup de monde.
Son regard se pose ensuite sur Lin Shu.
— Mademoiselle Lin, vous avez remarqué quelqu'un de suspect en arrivant ?
Lin Shu observe un instant la réaction de Miyuki avant de jeter un coup d'œil discret vers l'entrée du magasin. En une fraction de seconde, son attitude détendue s'efface, et c'est une tout autre personne qui se tient soudain devant le miroir : les épaules légèrement abaissées, le poids réparti sur les deux pieds, le regard qui balaie la vitrine avec une précision méthodique. Elle secoue lentement la tête.
— En entrant, je n'ai rien vu d'anormal, j'étais concentrée sur les cabines. Mais s'il est repassé deux fois, c'est qu'il repère les lieux.
Elle pose calmement l'ensemble rouge sur le comptoir le plus proche, sans quitter la vitrine des yeux.
Gero acquiesce.
— C'est aussi mon hypothèse. Mais il peut simplement chercher à vérifier notre position.
Miyuki, qui serre toujours son soutien-gorge bordeaux contre elle, serre aussi les dents.
— Non mais c'est une plaisanterie ?! Je ne peux même plus acheter des sous-vêtements tranquillement ?
— Baissez la voix, Nakao.
— JE PARLE NORMALEMENT !
— Pas vraiment.
La vendeuse les observe avec une inquiétude grandissante.
— Excusez-moi… Il y a un problème ?
Gero lui adresse un sourire poli.
— Rien de confirmé. Pourriez-vous simplement éviter que les clientes sortent par l'entrée principale pendant une minute ?
La jeune femme hésite, puis acquiesce. À travers la vitrine, un homme vêtu d'une veste beige s'est arrêté devant une boutique de téléphonie, de l'autre côté de l'allée, et consulte son téléphone. Gero le surveille du coin de l'œil. Troisième arrêt, et toujours à bonne distance de la cible.
— Mademoiselle Lin, dit-il à voix basse, restez avec Nakao. Je vais vérifier quelque chose.
Miyuki ouvre immédiatement la bouche.
— Attends, tu ne vas pas nous laisser…
— Je reste à moins de vingt mètres. Et je vais d'abord parler à cet homme, ajoute-t-il en désignant discrètement un agent de sécurité du centre commercial, posté près des escalators.
Puis il s'éloigne d'un pas tranquille, sans jamais regarder directement l'individu à la veste beige. Miyuki attend qu'il soit hors de portée de voix pour souffler :
— Bon sang… Il pourrait au moins nous laisser finir nos achats avant de déclencher une opération de contre-espionnage !
Elle se tourne vers Lin Shu.
— Tu crois vraiment que c'est encore un assassin ?
Lin Shu ne répond pas tout de suite. Elle observe l'homme à la veste beige à travers la vitrine, sa façon de tenir son téléphone, l'angle de ses épaules, la manière dont il fait semblant de s'intéresser aux coques exposées sans jamais en regarder une seule. Aucune autre équipe ne sera déployée, avait écrit l'Intermédiaire 07 la veille. Elle avait l'exclusivité. Alors qui est cet homme, et pour qui travaille-t-il ?
À cet instant, l'inconnu relève la tête. Son regard balaie la vitrine d'Etam, puis il porte deux doigts à son oreille, comme pour ajuster une oreillette. Miyuki l'a remarqué aussi.
— ... Ah. D'accord. Ça, c'est quand même un peu suspect.
— Ce n'est pas un assassin, murmure Lin Shu.
— Comment tu peux le savoir ?
— Un assassin ne se ferait pas repérer trois fois.
Miyuki se tourne vers elle, déconcertée.
— Et c'est censé me rassurer ?
Lin Shu garde les yeux rivés sur l'homme à la veste beige, et sa voix, quand elle répond, n'a plus rien de léger.
— Non.