Le Dragon et le Poison

Chapitre 3 : Le Pavillon de Jade

Par soazig

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Tokyo — Quartier universitaire, 12 h 17


Passé le portail de l'université, les rues du quartier changent de visage. Les grandes avenues cèdent la place à des ruelles plus étroites, bordées de librairies d'occasion, de laveries automatiques et de petites échoppes dont les rideaux métalliques à moitié relevés laissent échapper des odeurs de friture et de bouillon. Les étudiants s'y dispersent par grappes bruyantes, à la recherche d'un repas bon marché, tandis que les feuilles des ginkgos, déjà dorées par l'automne, tapissent le trottoir d'un jaune presque irréel.


Miyuki marche d'un pas vif, les mains enfoncées dans les poches de sa veste, sans avoir tout à fait digéré l'affaire du pigeon. Elle se retourne régulièrement pour lancer une pique à Gero, qui la suit à deux pas de distance avec la régularité d'une ombre, et chacune de ses répliques, prononcées d'une voix égale, semble l'agacer davantage que la précédente. Entre eux, Lin Shu avance d'un pas léger, presque dansant, son sac balancé contre sa hanche, et observe leur manège avec la gourmandise de quelqu'un qui assiste à un spectacle gratuit.


— Il marche toujours comme ça ? demande-t-elle à Miyuki en désignant Gero du menton. Comme s'il comptait les pavés ?


— Toujours. Et il compte probablement les pavés.


— Je compte les intersections, rectifie Gero.


Lin Shu se retourne vers lui avec un sourire ravi, comme si cette précision était la chose la plus charmante qu'elle ait entendue de la journée. Lorsque Miyuki, pour la troisième fois, accuse son garde du corps de marcher « exactement comme un agent secret dans un mauvais film », elle ne peut plus retenir son amusement.


— Vous ressemblez à un vieux couple. C'est rafraîchissant.


Miyuki manque de s'étrangler.


— UN VIEUX COUPLE ?! Lin ! Ne dis pas des choses pareilles !


Gero, lui, s'immobilise une fraction de seconde.


— Nous ne sommes pas en couple.


— Pas encore ? suggère Lin Shu d'un ton innocent.


— Pas du tout, corrige Gero avec un sérieux absolu.


Miyuki pivote vers lui, les joues en feu.


— MERCI, CAPITAINE ÉVIDENCE !


— Je clarifiais la situation.


— PERSONNE NE T'A DEMANDÉ DE CLARIFIER !


Gero soupire en se demandant pourquoi elle éprouve le besoin de crier autant. Son téléphone vibre dans sa poche : « Alors, ce déjeuner ? Tu progresses ? » Sans réfléchir, il répond qu'on vient de les prendre pour un vieux couple, et la réaction de Mei arrive presque instantanément sous la forme d'un « AAAAAAAAAH !!! ♡♡♡ » qui lui fait comprendre, un peu tard, qu'il vient de commettre une erreur. Il range l'appareil sans attendre la suite.


Lin Shu, elle, s'est arrêtée devant une façade au coin de la rue et hume l'air avec un plaisir manifeste.


— Ça sent le gingembre et l'huile pimentée… C'est donc ici ?


Miyuki, qui a déjà retrouvé contenance, se précipite à sa hauteur.


— Oui ! C'est ici !


Une enseigne rouge et or surplombe une petite devanture vitrée sur laquelle s'étalent, en caractères dorés, les mots *Le Pavillon de Jade*. À travers la vitre, on aperçoit quelques tables rondes, des lanternes de papier suspendues au plafond et un comptoir derrière lequel s'affaire une femme d'une cinquantaine d'années. L'odeur d'ail et d'huile de sésame flotte jusque sur le trottoir.


— Leurs raviolis sont incroyables, affirme Miyuki. Enfin, j'espère que tu ne vas pas me dire que c'est une insulte à la cuisine chinoise !


— Je te le dirai seulement si c'est vrai, répond Lin Shu avec un clin d'œil.


Miyuki pousse la porte, et une petite clochette tinte au-dessus de leurs têtes.


— Irasshaimase ! lance la patronne en relevant les yeux, avant que son visage ne s'illumine. Ah, Miyuki ! Tu reviens nous voir !


— Bonjour, madame Chen ! On est trois aujourd'hui !


Madame Chen leur adresse un large sourire, puis son regard tombe sur Lin Shu et s'y attarde avec une curiosité manifeste.


— Oh ? Une nouvelle amie ?


Elle s'adresse alors directement à la jeune femme, en mandarin cette fois :


— 你好,小姑娘!你是中国人吗?


*Bonjour, jeune fille ! Tu es chinoise ?*


Pendant ce temps, Gero a déjà fait l'inventaire de la salle : deux sorties, dont une porte de service au fond du couloir, une cuisine ouverte, une poignée de clients absorbés par leur repas et, près du mur, une table libre qui offre une vue dégagée sur l'entrée.


— Nous pourrions nous installer là.


Miyuki croise les bras.


— Tu choisis même les tables, maintenant ?


— Celle-ci est bien placée.


— Pour manger ou pour surveiller un sommet diplomatique ?


— Les deux sont compatibles.


— Il a raison, intervient Lin Shu d'un ton léger. C'est la meilleure table. On voit qui entre, et on est près de la cuisine. Les plats arrivent chauds.


Gero lui jette un regard bref, et Miyuki lève les bras au ciel.


— Génial. Ils sont deux, maintenant.


Madame Chen éclate de rire sans avoir compris la moitié de leur échange, puis reporte son attention sur Lin Shu, qui lui répond en mandarin avec un accent qui fait aussitôt briller les yeux de la patronne.


— 是的,我是北京人。很高兴认识您。


*Oui, je viens de Pékin. Enchantée.*


Elle accompagne sa réponse d'une légère inclinaison de la tête, polie et mesurée, et madame Chen s'exclame avec un enthousiasme sincère :


— 北京来的呀!欢迎欢迎!


*De Pékin ? Alors sois la bienvenue !*


— Vous parlez de moi ? demande Miyuki, soupçonneuse.


— Je lui ai dit que tu avais très bon goût en restaurants, répond Lin Shu sans ciller.


Ce n'est pas tout à fait ce qu'elle a dit, mais Miyuki rayonne, et personne d'autre dans la salle ne comprend assez le mandarin pour la contredire.



Le Pavillon de Jade — 12 h 22


Le petit groupe s'installe à la table choisie par Gero. Lin Shu prend place en face de Miyuki et regarde, le menton posé sur ses mains croisées, le garde du corps s'asseoir à côté de cette dernière, dos au mur et face à la salle.


— Toujours le dos au mur ? remarque-t-elle.


— C'est plus confortable.


— Bien sûr, répond-elle avec un sourire qui laisse entendre qu'elle n'en croit pas un mot.


Elle attrape la carte et la feuillette d'un geste distrait.


— Alors… Qu'est-ce que tu voulais me conseiller, Nakao ?


Miyuki ouvre sa propre carte avec l'empressement d'une guide touristique à qui l'on vient enfin de poser la bonne question.


— Alors ! Les jiaozi sont excellents, surtout ceux aux légumes et aux champignons. Et leurs nouilles sautées sont incroyables ! Ça aussi, ajoute-t-elle en pointant une photographie, les aubergines à la sauce épicée. Par contre, attention : quand madame Chen dit que c'est épicé, elle ne plaisante pas.


— Moi non plus, je ne plaisante pas avec le piment, réplique Lin Shu avec un air de défi.


À côté de Miyuki, Gero n'a pas touché à la carte. Son regard glisse des fenêtres aux autres clients puis revient vers la porte, en vertu d'une habitude professionnelle dont il ne se défait jamais, et Miyuki finit par s'en apercevoir.


— Tu ne regardes pas ce qu'ils proposent ?


— Non.


— Tu sais déjà ce que tu veux ?


— Oui.


— ... Tu es vraiment bizarre.


Gero ne relève pas. Son attention s'est posée brièvement sur Lin Shu.


— Vous êtes arrivée seule au Japon, mademoiselle Lin ?


Lin Shu relève les yeux de sa carte et le dévisage avec un intérêt soudain, la tête légèrement penchée.


— Tu t'intéresses beaucoup à moi, garde du corps.


— Je…


— Gero, sérieusement…, soupire Miyuki. Avec toi, j'ai toujours l'impression que tu remplis un formulaire de police !


— Je voulais simplement faire la conversation, répond-il, légèrement déconcerté.


Miyuki cligne des yeux, désarmée.


— ... Ah. Bon, apparemment, monsieur essaie d'être sociable. Il faut encourager les progrès.


— Alors je l'encourage, déclare Lin Shu en adressant à Gero un sourire éclatant. Continue, c'était presque naturel.


Et la question, comme celle qu'on lui avait posée dans l'amphithéâtre, se dissout quelque part entre les baguettes et les serviettes en papier sans que personne ne songe à y revenir. Gero détourne les yeux en se demandant pourquoi discuter avec les gens lui paraît tellement plus compliqué que neutraliser un assassin.


Son téléphone vibre sur la table. « Tu es assis à côté de Miyuki ? C'est important. » Il confirme machinalement, et Mei enchaîne aussitôt : « EXCELLENT. Maintenant, propose-lui de goûter ton plat. C'est une technique de rapprochement ! » Lorsqu'il lui rappelle qu'il ne mange jamais au restaurant, elle répond par trois points de suspension, puis par un « Ah oui. J'avais oublié ce PETIT détail », avant de suggérer qu'il pourrait au moins lui proposer de partager une bouteille d'eau. Gero verrouille l'écran en se demandant pourquoi il continue à lui raconter sa vie.


Madame Chen revient, un petit carnet à la main.


— Alors, les jeunes ! Vous avez choisi ?


Miyuki referme sa carte d'un geste décidé.


— Oui ! Des jiaozi aux légumes et aux champignons, et des aubergines épicées, s'il vous plaît !


— Très bien ! Et pour vous, jeune homme ?


— Une bouteille d'eau minérale, s'il vous plaît. Scellée.


Madame Chen relève son stylo.


— Et comme plat ?


— Rien, merci.


— Rien du tout ?


— C'est exact.


Miyuki tourne lentement la tête vers lui.


— ... Attends. Tu ne manges pas ?


— Non.


— Pourquoi ?


— Je préfère manger ce que je prépare moi-même.


— Même au restaurant ?


— Oui.


— Mais pourquoi venir dans un restaurant, alors ?!


Gero la regarde comme si la réponse allait de soi.


— Parce que je vous accompagne.


Miyuki ouvre la bouche, puis la referme sans avoir trouvé quoi répondre.


— ... Tu sais que c'est probablement la réponse la plus déprimante que j'aie entendue aujourd'hui ?


— Désolé.


— Et tu comptes nous regarder manger ?


— Je peux regarder ailleurs, si ça vous dérange.


— MAIS CE N'EST PAS LA QUESTION !


Madame Chen retient difficilement un rire.


— Eh bien ! Vous êtes un drôle de garçon !


— On me le dit souvent, répond Gero en inclinant poliment la tête.


Miyuki laisse retomber son front dans sa main.


— Je vais devenir folle… Tu vois ce que je dois supporter depuis hier ? lance-t-elle à Lin Shu avec un regard désespéré.


Lin Shu ne répond pas tout de suite. Elle observe Gero pendant quelques secondes, avec cette attention tranquille qu'elle avait déjà dans l'amphithéâtre, puis un sourire se dessine sur ses lèvres.


— Tu as peur qu'on t'empoisonne, ou c'est une sorte de manie liée à l'hygiène ?


Gero relève les yeux vers elle, et deux secondes s'écoulent avant qu'il ne réponde.


— La première hypothèse.


Miyuki éclate de rire.


— AH ! Tu vois, Lin ? Je te l'avais dit ! Il est complètement paranoïaque !


— Ce n'est pas de la paranoïa, répond tranquillement Gero.


— Bien sûr ! Parce que tout le monde essaie de t'empoisonner au restaurant !


— Ça m'est déjà arrivé. Plusieurs fois.


Le rire de Miyuki s'arrête net.


— ... Quoi ?


Lin Shu, elle, ne paraît pas le moins du monde choquée. Elle hoche la tête d'un air entendu, comme si Gero venait de lui confier qu'il était allergique aux arachides.


— Chez moi, on dit que l'homme qui se méfie de son bol vit plus longtemps que celui qui se méfie de ses ennemis.


— C'est un vrai proverbe, ça ? demande Miyuki.


— Ça le deviendra, répond Lin Shu en souriant.


Madame Chen, toujours debout avec son carnet, semble soudain beaucoup moins à son aise.


— Euh… Je vous assure que notre cuisine est parfaitement saine, jeune homme !


Gero tourne aussitôt la tête vers elle.


— Je n'en doute absolument pas, madame. Ce n'était pas une critique de votre établissement.


— Ah ! Tant mieux !


La patronne retrouve son sourire, mais Miyuki continue de dévisager son garde du corps avec une perplexité grandissante.


— Attends… Tu plaisantes, là ?


— Non.


— Mais quel genre de vie tu mènes, au juste ?!


Gero hésite. Une vie dans laquelle empoisonner les gens constitue une compétence professionnelle n'est pas exactement le genre de chose qu'on explique entre deux commandes de raviolis.


— ... Compliquée.


— ÇA, J'AVAIS REMARQUÉ !


— C'est vrai que tu es accompagnée par un drôle de personnage, commente Lin Shu en regardant Miyuki, avant d'ajouter, plus bas et avec une lueur amusée : mais les drôles de personnages sont rarement ennuyeux.


Gero reporte son attention sur elle.


— Vous avez deviné assez vite.


Son ton ne comporte aucune accusation ; il paraît plutôt légèrement surpris.


— La plupart des gens pensent simplement que je suis difficile avec la nourriture.


— Tu regardais ta bouteille comme on regarde quelqu'un qui pourrait te trahir, répond Lin Shu en haussant les épaules. Ce n'est pas le regard d'un garçon difficile.


— Non, moi je pense surtout que tu es bizarre, intervient Miyuki.


— Vous me l'avez déjà dit.


— Et je te le redirai !


Madame Chen toussote discrètement pour rappeler sa présence.


— Bon… Et pour vous, mademoiselle Lin ? Vous avez choisi ?


Gero s'adosse légèrement à sa chaise. La jeune Chinoise a une manière assez directe de poser ses questions, songe-t-il, et une manière plus directe encore de lire les gens. Ce n'est pas désagréable : au moins ne semble-t-elle pas prendre chacune de ses réponses pour une provocation.


Miyuki, de son côté, se penche vers Lin Shu pour murmurer :


— Sérieusement, je commence à me demander si mon père ne l'a pas recruté dans un hôpital psychiatrique.


Lin Shu laisse échapper un rire léger, puis lève les yeux vers la patronne.


— Je prends la même chose que ma camarade, dit-elle, avant d'ajouter en mandarin, avec un sourire complice : 辣一点,谢谢。


*Plus épicé, s'il vous plaît.*


Madame Chen hausse un sourcil impressionné et note la commande avec un plaisir évident.


— Deux portions de jiaozi et deux aubergines épicées ! Très bien, je vous prépare ça, annonce-t-elle, avant d'adresser un dernier regard à Gero. Et une bouteille d'eau bien fermée pour monsieur !


— Merci.


À peine la patronne s'est-elle éloignée que Miyuki se penche vers sa nouvelle amie.


— Qu'est-ce que tu lui as dit, à la fin ?


— Que je voulais la même chose que toi, mais en mieux.


— Hé !


— Si tu trouves ça trop épicé, je finirai ton assiette, propose Lin Shu avec magnanimité.


Miyuki rit, puis attrape son téléphone.


— Ah, au fait ! On pourrait échanger nos contacts ? Comme ça, je pourrai t'envoyer les notes des cours précédents.


Gero tourne légèrement la tête.


— Nakao.


— Quoi, encore ?


— Évitez de communiquer des informations personnelles trop rapidement.


Miyuki le fixe avec incrédulité.


— ... Mon numéro de téléphone, Gero. Je lui propose mon numéro de téléphone, pas les codes du coffre-fort de mon père !


— Je préfère simplement vous rappeler les précautions élémentaires.


— Tu sais quoi ? Tu devrais te faire engager comme antivirus. Tu serais formidable.


Gero ne répond pas. Son téléphone vibre à nouveau, et l'échange qui suit avec Mei a quelque chose de désespérément prévisible : elle lui demande comment se passe le déjeuner, il répond « normalement », elle veut savoir s'il a réussi à faire rire Miyuki, et lorsqu'il relève les yeux vers sa cliente, celle-ci est justement en train de rire avec Lin Shu. Il écrit qu'elle rit, Mei demande en capitales si c'est grâce à lui, il précise que c'est principalement à ses dépens, et elle conclut par un « C'EST UN DÉBUT !!! ♡ » qui achève de l'épuiser.


Quelques instants plus tard, madame Chen dépose sur la table trois verres et une bouteille d'eau minérale dont le bouchon est encore scellé. Gero en vérifie machinalement l'intégrité avant de l'ouvrir lui-même, sous le regard attentif de Miyuki.


— Tu vérifies vraiment tout, hein ?


— Oui.


— Même l'eau ?


— Surtout ce que je bois.


— Tu as oublié de vérifier le verre, fait remarquer Lin Shu d'un ton parfaitement anodin.


Gero s'arrête, le goulot à mi-chemin. Puis il repose la bouteille, écarte le verre et boit directement à même le goulot, ce qui arrache à Lin Shu un petit rire satisfait et à Miyuki un gémissement consterné.


— Ne l'encourage pas !


Elle secoue la tête, puis se tourne vers Lin Shu.


— Et sinon, tu habites où depuis ton arrivée ? Dans une résidence universitaire ? Moi, j'ai mon appartement, mais depuis hier, j'ai l'impression d'avoir adopté un chien de garde.


— Je vous entends, Nakao.


— Tant mieux. Tu pourras apprendre à aboyer sur commande.


Gero pousse un discret soupir. Au même moment, son téléphone professionnel vibre une fois, et il parcourt sans changer d'expression le message envoyé par l'un des hommes chargés d'interroger le faux technicien : le suspect refuse de parler, le matériel récupéré s'est révélé être un dispositif de sabotage, et l'homme affirme ne pas connaître l'identité de son employeur. Un exécutant intermédiaire, donc. Gero verrouille l'écran. Pour l'instant, Miyuki profite de sa pause déjeuner, et il compte bien que cela continue.


Lin Shu, elle, n'a pas répondu à la question sur son logement. Elle sort son téléphone de la poche intérieure de son manteau, en prenant soin que l'autre, glissé un peu plus profondément dans la doublure, reste hors de vue.


— Je peux donner mon numéro, pas de problème, dit-elle à Miyuki, avant de lever les yeux vers Gero. Tu le veux aussi ? Ça te rassurerait ?


Gero relève la tête.


— Le vôtre ?


Miyuki se tourne brusquement vers lui.


— Ah non ! Ne me dis pas que tu vas aussi demander son numéro !


— Elle vient de me le proposer.


— C'était pour se moquer de toi !


— Pas complètement, glisse Lin Shu.


Gero considère cette réponse pendant une seconde, sans parvenir à déterminer si elle simplifie ou complique la situation.


— ... Ah.


Miyuki éclate de rire.


— Incroyable ! Tu es capable de repérer un danger à cinquante mètres, mais pas de comprendre quand une fille te taquine !


— Je n'ai jamais prétendu être doué pour ça.


La réponse, prononcée avec un sérieux absolu, redouble l'hilarité de Miyuki. Gero reporte son attention sur Lin Shu.


— Cela dit, puisque vous allez probablement passer du temps avec Nakao, avoir un moyen de vous joindre pourrait être utile en cas d'urgence, reprend-il en sortant son téléphone professionnel. Si cela ne vous dérange pas.


Miyuki ouvre de grands yeux.


— Attends. Tu viens vraiment de demander le numéro d'une fille ?


— Oui.


— Volontairement ?


— ... Oui.


— Sans que quelqu'un t'y oblige ?


Gero commence à perdre patience.


— Nakao, où voulez-vous en venir ?


— Nulle part, nulle part…, répond-elle avec un sourire particulièrement malicieux, en récupérant son propre téléphone. Bon, Lin, on échange aussi nos numéros ! Comme ça, si monsieur décide de nous imposer un couvre-feu, on pourra organiser la résistance.


— Je ne compte imposer aucun couvre-feu.


— Pas encore !


Le téléphone personnel de Gero vibre une nouvelle fois. Mei veut savoir s'il a fait connaissance avec la nouvelle étudiante, et lorsqu'il répond, après une brève hésitation, que celle-ci vient de lui proposer son numéro, la réaction est immédiate : un « PARDON ?! », suivi d'un « GERO. NE BOUGE PAS. NE DIS RIEN DE BIZARRE. » et d'un « ET SURTOUT NE LUI DEMANDE PAS SON GROUPE SANGUIN !!! » qui le laisse profondément perplexe. Il n'a aucune idée de la raison pour laquelle il lui demanderait une chose pareille. Il pose l'appareil face contre la table et regarde Lin Shu avec son sérieux habituel.


— Je vous écoute.


À côté de lui, Miyuki se mord les lèvres pour ne pas rire. Lin Shu leur adresse un sourire malicieux et leur dicte son numéro à tous les deux, en détachant les chiffres avec une lenteur appliquée, les yeux plantés dans ceux de Gero.


Miyuki l'enregistre aussitôt, en ajoutant un petit drapeau chinois à côté du nom « pour la retrouver facilement », et lui envoie dans la foulée un premier message, « Coucou ! C'est ta nouvelle camarade préférée ! », afin que Lin Shu ait le sien en retour. Gero, de son côté, enregistre sobrement le contact sous l'intitulé *Lin Shu — Université / Contact Miyuki*, ce qui n'échappe pas à Miyuki, qui jette un regard indiscret sur son écran.


— ... Sérieusement ?


— Quoi ?


— Tu classes les gens comme des dossiers administratifs ?


— C'est plus pratique.


— Tu aurais pu mettre un petit cœur, au moins !


Gero tourne lentement la tête vers elle.


— Pourquoi ?


— MAIS C'ÉTAIT UNE BLAGUE !


— Ah.


Lin Shu, qui pianote déjà sur son propre téléphone, n'en perd pas une miette.


— Et moi, je t'enregistre comment ? « Garde du corps bizarre » ? « L'homme à la bouteille » ?


— Hikaru Gero suffira.


— Trop ennuyeux, tranche-t-elle, et elle tape quelque chose qu'elle se garde bien de lui montrer.


Pendant que Miyuki tente en vain de lire par-dessus son épaule, Mei reprend l'offensive sur le téléphone de Gero. Lorsqu'il confirme avoir obtenu le numéro, elle se déclare fière de lui (« DEUX FILLES EN DEUX JOURS »), et quand il précise qu'il s'agit de contacts professionnels, elle lui rappelle avec un petit cœur que c'est exactement ce qu'il disait avant de commencer à chercher une épouse. Gero verrouille l'écran en songeant sérieusement à bloquer son numéro.


Madame Chen arrive enfin avec deux assiettes fumantes de raviolis et les aubergines épicées.


— Et voilà ! Bon appétit, mesdemoiselles !


— Itadakimasu ! s'exclame Miyuki en joignant les mains, avant d'attraper un ravioli du bout de ses baguettes, de souffler dessus et de le goûter. Mmmh ! Toujours aussi bons ! Alors ? ajoute-t-elle en regardant Lin Shu avec une impatience presque enfantine. Tu vas me dire si ça vaut les restaurants de Pékin !


Gero, lui, ne touche à rien. Il boit une gorgée d'eau et laisse son regard errer sur la salle jusqu'à ce qu'il s'arrête sur la porte d'entrée, où un homme en costume vient de pénétrer dans le restaurant. L'inconnu ne cherche pas de table ; il échange quelques mots avec madame Chen, consulte son téléphone, puis relève la tête et balaie la salle du regard avant de s'arrêter sur Miyuki.

Gero repose doucement sa bouteille.


— Nakao.


— Mmh ? répond-elle, la bouche pleine.


— Continuez à manger.


— ... C'est ce que je fais !


— Bien.


Il garde les yeux sur l'inconnu sans faire le moindre geste brusque. L'homme, de son côté, semble hésiter à s'approcher de leur table.

Lin Shu a goûté son plat. Elle aussi a remarqué le nouveau venu, mais elle ne lui accorde qu'un regard indifférent avant de revenir à son assiette, et prend le temps de mâcher avec une concentration de critique gastronomique.


— ... Oui, c'est très bon. Presque comme chez moi. La pâte est un peu trop épaisse, mais je ne le dirai pas à madame Chen.


Miyuki affiche un sourire triomphant.


— Aha ! Validé par une vraie Pékinoise ! Je savais que c'était une bonne adresse ! Tu vois, Gero ? Tu rates quelque chose !


— Probablement.


— Tu pourrais au moins faire semblant de regretter !


— Je viens de le faire.


— ... Tu es désespérant.


— Moi, je trouve qu'il fait des progrès, commente Lin Shu en piquant un morceau d'aubergine.



Le Pavillon de Jade — 12 h 37


L'homme en costume a fini par se décider. Il traverse la salle et s'arrête devant leur table, et Gero suit chacun de ses pas sans bouger de sa chaise.


— Excusez-moi. Mademoiselle Nakao ?


Miyuki relève la tête.


— Oui ?


L'inconnu sort une carte professionnelle de sa poche.


— Takeda. Je travaille pour le cabinet de votre père.


Miyuki fronce aussitôt les sourcils.


— Encore ? Qu'est-ce qu'il veut, cette fois ?


— Votre père souhaite que vous rentriez directement chez vous après les cours.


— Il aurait pu m'envoyer un message !


— Il a essayé de vous joindre.

Miyuki sort son téléphone et découvre trois appels manqués.


— ... Ah.


Gero tend calmement la main.


— Votre carte, s'il vous plaît.


Takeda le dévisage.


— Et vous êtes ?


— Hikaru Gero. Responsable de sa protection.


— Ah. Le nouveau garde du corps.


L'homme lui remet sa carte, que Gero examine avec attention.


— Vous avez une pièce d'identité ?


— Gero…, soupire Miyuki en levant les yeux au ciel.


— Une pièce d'identité, répète-t-il tranquillement.


— C'est vraiment nécessaire ? demande Takeda.


— Oui.


L'homme finit par soupirer et sortir son portefeuille. Gero compare les informations, et tout semble correspondre, mais quelque chose continue de le déranger.


— Comment saviez-vous qu'elle se trouvait ici ?


Takeda relève les yeux.


— Pardon ?


— Ce restaurant. Comment saviez-vous qu'elle y déjeunait ?


Miyuki cesse de mâcher, et Takeda esquisse un léger sourire.


— Son père m'a communiqué sa position.


— Vraiment ? répond Gero en posant la carte sur la table. C'est curieux. Nous avons décidé de venir ici il y a moins de vingt minutes.


Le sourire de Takeda se fige, et Miyuki regarde alternativement les deux hommes.


— ... Qu'est-ce qui se passe ?


— Nakao, restez assise, dit Gero sans quitter Takeda des yeux.


— Encore cette phrase ?!


Takeda recule d'un pas.


— Écoutez, je n'ai pas de temps à perdre avec…


— Alors répondez à ma question.


Le ton de Gero n'a pas changé, mais son regard, lui, est devenu nettement plus froid. Takeda glisse lentement une main dans la poche intérieure de sa veste, et Gero relève immédiatement le mouvement.


— Je vous déconseille de sortir quoi que ce soit.


Miyuki pose ses baguettes.


— ... Gero ?


Lin Shu, elle, continue de manger. Autour d'eux, le restaurant bourdonne, et madame Chen bavarde avec un client près du comptoir, inconsciente de la tension qui vient de s'installer à quelques mètres d'elle.


— Vous êtes vraiment pénible, vous savez ? lâche Takeda avec un sourire crispé.


— On me le dit souvent.


L'homme sort brusquement la main de sa veste, et un petit objet métallique apparaît entre ses doigts. Gero repousse aussitôt sa chaise pour se placer entre l'inconnu et Miyuki.


— Baissez-vous !


Miyuki pousse un cri de surprise et se penche instinctivement sur la table. L'objet émet un bref déclic, et une minuscule aiguille jaillit en direction de Gero, qui incline brusquement la tête. Le projectile passe à quelques centimètres de sa joue et va se planter dans le dossier de sa chaise. Une aiguille propulsée, songe-t-il, probablement enduite d'une substance quelconque.


Mais avant qu'il ait pu riposter, Lin Shu repose ses baguettes en travers de son bol et relève les yeux.


— ... Vous ne voyez pas qu'on est en train de manger ?


Son regard passe de l'homme à l'aiguille fichée dans le bois, et elle se met à rire.


— Ah ouais, carrément ? Une menace avec une aiguille de couture ? Chez moi, on ne dérange pas une femme devant son assiette.


Elle se lève sans hâte, fixe Takeda une seconde, puis, avant que celui-ci ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrive, lui saisit le bras et le lui tord dans le dos en une clé d'une netteté parfaite, exécutée sans la moindre hésitation, comme un geste mille fois répété.


— AARGH ! LÂCHE-MOI, SALE PETITE… !


— Petite ? répète Lin Shu, vexée, en accentuant légèrement la pression.


Il tente de pivoter pour se dégager, mais le mouvement ne fait qu'aggraver la torsion de son articulation. Gero s'immobilise, le regard allant de Takeda à Lin Shu, puis de Lin Shu à Takeda, avec la sensation très nette d'avoir manqué un épisode. Cette étudiante vient de maîtriser un homme armé en moins d'une seconde, sans même renverser son bol.


Miyuki, toujours à moitié dissimulée derrière la table, relève lentement la tête et cligne des yeux.


— LIN ?!


— QU'EST-CE QUI SE PASSE ENCORE ?! s'écrie madame Chen depuis le comptoir.

Gero retrouve aussitôt ses réflexes.


— Mademoiselle Lin, attention à sa main gauche !


— Je l'ai vue, répond-elle calmement.


Takeda vient en effet de glisser sa main libre vers sa ceinture. Gero avance d'un pas, saisit son poignet et le bloque avant qu'il puisse dégainer un second projectile.


— Mauvaise idée.


Une pression précise de ses doigts suffit à neutraliser les muscles de l'avant-bras, et Takeda grimace de douleur.


— Merde… Un spécialiste du poison…


Gero hausse légèrement les sourcils.


— Vous savez qui je suis ?


— Évidemment, espèce de…


L'homme s'interrompt brusquement, mais il en a déjà trop dit. Il le connaissait, songe Gero, ce qui signifie que l'attaque avait été préparée.

Miyuki s'est redressée et fixe Lin Shu avec des yeux ronds.


— Attends. ATTENDS. Tu viens vraiment de lui faire une clé de bras comme ça ?!


— Il m'a gâché mes raviolis, répond Lin Shu comme si cela expliquait tout.


— Nakao, éloignez-vous de la table, ordonne Gero sans lâcher le poignet de l'agresseur.


— Mais…


— Maintenant.


Cette fois, le ton ne laisse aucune place à la discussion, et Miyuki recule de quelques pas. Takeda, lui, cesse soudain de se débattre, et un sourire mauvais se dessine sur son visage.


— Vous croyez vraiment que je suis venu seul ?


Gero fronce les sourcils. Un léger grésillement s'élève alors de la poche de la veste de Takeda, et une voix masculine, déformée par un haut-parleur miniature, se fait entendre.


— Takeda. Situation ?


— Ne répondez pas, souffle Gero.


La voix reprend après un silence, plus sèche :


— Takeda ? Confirmez la position de la cible.


Miyuki pâlit.


— ... La cible ?


Gero jette un bref regard à Lin Shu, toujours aux prises avec l'agresseur. Elle a réagi sans la moindre hésitation, avec une technique étonnamment propre pour une étudiante en commerce, et pour la première fois depuis leur rencontre, il la considère autrement : sans méfiance immédiate, mais avec une curiosité professionnelle très nette.


— Mademoiselle Lin… Où avez-vous appris à vous battre comme ça ?


Takeda choisit cet instant pour se laisser tomber de tout son poids afin de briser leur prise commune, mais ni Gero ni Lin Shu ne lâchent. Elle tourne la tête vers le garde du corps, aussi tranquille que si elle lui parlait de la météo.


— Mon père tient un guǎn… Je crois que vous appelez ça un dojo, chez vous ? Dans ma famille, les filles apprennent à se battre avant d'apprendre à cuisiner.


— Un guǎn, répète Gero en maintenant fermement le poignet de Takeda. Une école d'arts martiaux, donc.


— ATTENDS ! Ton père dirige un dojo ?! s'exclame Miyuki en regardant tour à tour Takeda et Lin Shu. Ah bah, ça explique certaines choses !


— Et je cuisine très mal, ajoute Lin Shu avec un sourire. Ça explique le reste.


Gero, lui, se montre moins enthousiaste. Une école d'arts martiaux suffirait à expliquer de bons réflexes, mais cette rapidité d'exécution… Il connaît assez de combattants pour reconnaître quelqu'un qui possède une véritable expérience du combat. Pourtant, rien ne prouve que Lin Shu soit autre chose qu'une pratiquante particulièrement douée.


— Je vois, se contente-t-il de répondre.


— Vous pourriez discuter de vos loisirs APRÈS m'avoir lâché ?! grogne Takeda.


— TOI, TU LA FERMES ! lui lance Miyuki avec un regard noir. TU VIENS DE NOUS TIRER DESSUS !


— Techniquement, c'est sur moi qu'il a tiré, rectifie Gero.


— ON S'EN FOUT !


— Elle a raison, approuve Lin Shu. On s'en fiche.


Gero ne répond pas. Il sort son téléphone de sa main libre et compose un numéro.


— Kinosaki. J'ai un deuxième suspect, vivant. Envoie une équipe au Pavillon de Jade.


— Encore ?! s'exclame aussitôt la voix de Mei. Gero, tu es censé déjeuner avec Miyuki, pas collectionner les assassins !


— Je te rappelle.


— Attends ! Est-ce que…


Il raccroche. Takeda ricane.


— Vous êtes vraiment naïfs si vous croyez que…


— Vous parlez beaucoup, remarque Gero en accentuant la pression sur son poignet.


— AÏE ! D'ACCORD ! D'ACCORD !


Madame Chen, qui a courageusement récupéré une grande louche derrière son comptoir, s'approche à distance prudente.


— Je vais appeler la police !


— Une équipe arrive, madame, répond Gero. Veuillez éloigner les autres clients.


Miyuki, elle, contemple Lin Shu avec une admiration non dissimulée.


— Franchement, tu m'impressionnes ! Moi, j'aurais sûrement essayé de lui mettre un coup de sac ! Tu pourrais m'apprendre deux ou trois trucs, un de ces jours ?


— Si tu me montres Tokyo, je t'apprends à casser un poignet, répond Lin Shu. C'est un échange équitable.


— Nakao, ce n'est pas le moment de…, commence Gero.


— OH, ÇA VA ! C'est un super deal !


Un nouveau grésillement s'élève de la veste de Takeda, et la voix inconnue revient.


— Takeda. Dernier appel. Si tu es compromis, applique le protocole.


Le visage de l'homme se décompose.


— Non… Attendez…


— Quel protocole ? demande Gero, qui a remarqué le changement.


— Vous… Vous devez me laisser partir…, balbutie Takeda en se mettant à trembler.


Sous le col de sa chemise, un petit voyant rouge vient de s'allumer. Gero l'aperçoit, et son expression se durcit.


— Personne ne touche à son col. Nakao, éloignez-vous. Tout de suite.


Cette fois, même Miyuki ne proteste pas.


— Mademoiselle Lin, il faut le relâcher et reculer. Je prends le relais.


Lin Shu relâche sa prise sans discuter et recule de deux pas, avec la docilité d'une étudiante qui obéit à une consigne, et non celle d'une combattante qui aurait pu achever le travail elle-même. Takeda fixe désespérément le voyant qui clignote contre sa poitrine.


— Pitié… Je ne veux pas mourir…


Lin Shu le considère un instant avec une petite moue, la tête penchée sur le côté.


— RIP ?


Gero tourne brièvement la tête vers elle, sincèrement incrédule.


— ... RIP ?


— LIN ! C'EST PAS LE MOMENT DE LUI FAIRE SON ÉLOGE FUNÈBRE ! s'écrie Miyuki en reculant vers le comptoir.


— Je ne lui fais pas d'éloge, proteste Lin Shu. Il ne le mérite pas.


— JE VEUX PAS MOURIR ! gémit Takeda.


— Personne ne va mourir, répond Gero.


Il observe le voyant, dont le clignotement reste régulier. Récepteur ou charge explosive, impossible de le déterminer sans examiner le dispositif. Il sort de sa manche une petite capsule qu'il brise entre ses doigts, et une brume fine, presque invisible, enveloppe le visage de Takeda, qui s'affaisse aussitôt, inconscient.


— Au moins, il ne bougera plus.

Gero attrape l'homme sous les bras et le tire vers le fond de la salle, loin des tables occupées.


— Tout le monde dehors. Immédiatement.


Madame Chen ne se fait pas prier.


— ALLEZ ! DEHORS ! ET PERSONNE NE PART SANS PAYER !


Miyuki s'arrête net.


— MADAME CHEN ?!


— QUOI ?! LES RAVIOLIS NE SONT PAS GRATUITS !


— Elle a raison, approuve Lin Shu avec un sérieux parfait.


Même Gero marque une seconde d'arrêt devant cette hiérarchie des priorités, avant de reprendre son inspection.


Le voyant a accéléré, ce qui n'annonce rien de bon. Il écarte délicatement la veste de Takeda et découvre un petit boîtier noir fixé à sa chemise, dont l'écran miniature affiche un compte à rebours : 00:18.


— ... Évidemment. Un explosif miniature, assez puissant pour tuer son porteur et blesser quiconque se trouverait à proximité.


Gero examine les fixations tandis que les secondes défilent. Il pourrait tenter de neutraliser le mécanisme, mais ce n'est pas sa spécialité, et il n'est pas question de jouer la vie des clients sur une approximation. Son regard file vers la porte de service, au bout du couloir qui longe la cuisine, et il saisit Takeda sous les bras pour l'y traîner.


— GERO ! QU'EST-CE QUE TU FAIS ?! hurle Miyuki, qui n'a toujours pas quitté la salle.


— Mon travail.


— TU VAS TE FAIRE EXPLOSER !


— C'est précisément ce que j'essaie d'éviter.


Il reste dix secondes lorsqu'il atteint le couloir de service, et c'est seulement là qu'il découvre que la porte donnant sur l'extérieur est verrouillée. Gero regarde la poignée, puis le compte à rebours, qui affiche désormais huit secondes, et songe avec une lucidité parfaite que cette journée est en train de tourner au désastre.


De l'autre côté de la salle, Miyuki serre les poings, incapable de se résoudre à abandonner son garde du corps.


— GERO !!


Lin Shu, elle, ne crie pas. Elle s'est placée devant Miyuki sans même y penser, le corps légèrement tourné de biais pour la couvrir, et observe Gero au fond du couloir.


— Euh… Gero ? Tu fais quoi, au juste ?


Sa voix est légère, presque moqueuse, mais son regard ne l'est pas. Les capsules, la brume, la façon dont Takeda a craché les mots spécialiste du poison, ce garçon qui ne mange rien qu'il n'a pas préparé lui-même : tout s'assemble dans son esprit avec la précision d'un mécanisme qui s'enclenche. Hikaru Gero n'est pas un simple garde du corps, et elle sait désormais exactement qui elle a en face d'elle.


— Je cherche une sortie, répond Gero avec un calme presque insultant.


Pas le temps de forcer la serrure. D'un geste sec, il projette une dernière capsule contre les gonds de la porte, et une substance corrosive se répand sur le métal, qui commence aussitôt à se désagréger.


— GERO ! hurle Miyuki.


— Nakao, baissez-vous !


Lin Shu n'attend pas que Miyuki obéisse : elle l'attrape par les épaules et l'entraîne derrière le comptoir d'un seul mouvement. Il reste trois secondes lorsque Gero frappe la porte de l'épaule. Les gonds rongés cèdent d'un coup, il pousse Takeda dans la petite cour extérieure et se jette derrière un épais muret de béton au moment précis où l'écran affiche zéro.


La détonation fait trembler tout le restaurant. Les vitres de la porte de service volent en éclats, l'onde de choc secoue les ustensiles suspendus dans la cuisine, et Miyuki pousse un cri en se protégeant la tête. Un nuage de poussière envahit le couloir, puis un silence épais retombe sur la salle.


— GERO ?!


Aucune réponse ne lui parvient, et Miyuki se redresse pour faire un pas vers le couloir.


— GERO !!


Une silhouette se dessine enfin dans la poussière. Gero revient en marchant, une manche déchirée et quelques égratignures sur la joue, et époussette tranquillement son pantalon.


— Je vais bien.


Miyuki reste bouche bée et pointe vers lui un doigt tremblant.


— TU… TU… TU VIENS DE FAIRE EXPLOSER LE RESTAURANT !


— Techniquement, c'est l'homme qui portait l'explosif.


— C'EST PAS LA QUESTION !!


Gero jette un regard vers la cuisine endommagée.


— Je présenterai mes excuses à la propriétaire.


Madame Chen surgit justement de derrière son comptoir.


— MES ASSIETTES !!


— Je prendrai également en charge les dégâts, répond Gero en inclinant la tête.


— ET MES RAVIOLIS ?!


— ... Ceux-là aussi.


Miyuki se laisse tomber sur une chaise.


— Je vais devenir folle…


Gero vérifie rapidement qu'elle n'est pas blessée, puis se tourne vers Lin Shu. Elle s'est placée devant Miyuki au moment du danger, puis l'a mise à l'abri, et ce sont des détails qu'il n'a pas manqués. Il s'approche, aussi calme qu'à l'ordinaire malgré son apparence quelque peu malmenée.


— Mademoiselle Lin. Merci d'avoir protégé Nakao. Vous n'êtes pas blessée ?


— Je suis plus solide que j'en ai l'air, répond-elle en époussetant la poussière de ses manches. Toi, par contre, tu saignes.


Elle tire un mouchoir de sa poche et le lui tend, en désignant du menton l'égratignure qui barre sa joue. Gero hésite une seconde, comme si l'objet risquait lui aussi d'être piégé, puis il le prend.


— Merci.


— Tu vois ? Tu n'es pas mort en acceptant quelque chose de quelqu'un, observe-t-elle avec un sourire en coin.


Son regard à lui descend brièvement vers ses mains, puis revient à son visage. Une étudiante ordinaire aurait sans doute pris la fuite ; elle, non. Mais il n'a pas le loisir d'approfondir la question, car son téléphone se met à sonner.


— Oui ?


— GERO ! J'AI ENTENDU UNE EXPLOSION DANS LE QUARTIER ! DIS-MOI QUE CE N'EST PAS TOI !


Gero laisse passer un silence.


— GERO ?!


— Le restaurant a subi quelques dégâts.


Le silence qui suit, à l'autre bout du fil, a quelque chose de terrifiant.


— ... Quelques ?


— La porte arrière, principalement.


— QU'EST-CE QUE TU AS ENCORE FAIT ?!


Gero éloigne légèrement le téléphone de son oreille. Miyuki, complètement dépassée, se tourne vers Lin Shu.


— ... Je crois que je viens de comprendre pourquoi il ne mange jamais au restaurant. Il préfère les faire exploser.


Lin Shu jette un regard circulaire sur la salle dévastée, les chaises renversées et la poussière qui retombe lentement sur les nappes, puis contemple avec un regret sincère son bol de raviolis, désormais saupoudré de plâtre.


— Je crois qu'on va rentrer… Qui appelle la police ? Et qui me rend mon déjeuner ?


— Oui… Rentrer. Excellente idée, approuve Miyuki en récupérant son sac. Je voulais juste manger des raviolis, moi…


Gero raccroche après avoir donné leur position à Mei.


— La police a déjà été prévenue. Une équipe arrive.


Madame Chen ressurgit de la cuisine, sa louche toujours brandie comme une arme.


— ET QUI VA REMBOURSER MA PORTE ?!


— Je m'en occuperai, madame.


— ET MON SERVICE DU MIDI ?!


— Également.


— ET MON PLAT D'AUBERGINES ?!


Gero marque une hésitation.


— ... Également.


— Deux plats, précise Lin Shu. Le mien était plus épicé.


— Je crois qu'elles vont lui faire payer jusqu'aux baguettes, souffle Miyuki, partagée entre le rire et la consternation.


Gero se tourne vers les deux jeunes femmes.


— Nakao, nous allons quitter les lieux, mais vous ne rentrerez pas seule.


— Oui, oui, j'ai compris. Tu vas me suivre jusque dans ma salle de bains.


— Non.


— Oh, quelle générosité !


Il ignore la remarque et s'adresse à Lin Shu.


— Mademoiselle Lin, vous serez probablement interrogée en tant que témoin. Je vous conseille de rester joignable.


— Tu as mon numéro, répond-elle. Tu n'as plus d'excuse pour ne pas t'en servir.


— Attends, elle nous a aidés ! proteste Miyuki en croisant les bras. Tu pourrais être un peu moins administratif !


— Je l'ai déjà remerciée.


— On dirait un robot !


Gero soupire, puis se tourne de nouveau vers Lin Shu.


— Je suis désolé que votre premier déjeuner avec Nakao se soit terminé de cette manière, dit-il avant de marquer une courte pause. Et… merci encore pour votre intervention.


Cette fois, le remerciement sonne beaucoup moins mécanique, et Lin Shu incline la tête avec un sourire satisfait.


— Celui-là, je l'accepte.


— Ah ! Tu vois, quand tu veux ! triomphe Miyuki.


Une voix familière retentit soudain depuis l'entrée.


— GEEEROOOO !


Mei Kinosaki apparaît sur le seuil, téléphone à la main, suivie de deux hommes en costume. Elle contemple longuement la porte arrachée, la poussière, les chaises renversées, puis son regard se pose sur Gero.


— Bonjour, Kinosaki.


— ... Bonjour ? répète-t-elle, avant d'inspirer profondément. JE T'AI ORGANISÉ UN DÉJEUNER ROMANTIQUE, PAS UN ATTENTAT À LA BOMBE !


Miyuki se fige et tourne lentement la tête vers Gero.


— ... Un QUOI ?


Gero ferme les yeux. Mei, réalisant un peu tard ce qu'elle vient de dire, laisse échapper un petit « Ah. » qui n'arrange rien, puis son regard tombe sur Lin Shu. Il passe de la jeune Chinoise à Miyuki, puis à Gero, et un sourire particulièrement malicieux éclaire son visage.


— Oh ? Et qui est cette ravissante demoiselle ?


Le Pavillon de Jade — 12 h 46


Lin Shu s'incline poliment.


— Lin Shu. Enchantée.


Son regard glisse vers Gero, puis revient sur Mei.


— Votre ami est… étrange, mais courageux.


— Mei Kinosaki, enchantée également ! répond celle-ci avec un sourire immédiatement chaleureux, avant de jeter un coup d'œil à Gero. Étrange mais courageux, hein ? C'est sans doute la description la plus juste qu'on m'ait jamais donnée de lui !


— Kinosaki…


— Quoi ? C'est un compliment !


Miyuki croise les bras.


— Attendez une seconde. On peut revenir sur cette histoire de déjeuner romantique ?


Mei se fige, et Gero détourne les yeux.


— ... C'était une façon de parler, tente-t-il.


— Ah oui ? réplique Miyuki. Parce que moi, j'ai surtout entendu que quelqu'un essayait de m'organiser un rendez-vous sans me prévenir !


Mei lève les mains avec un sourire diplomatique.


— Voyons, Miyuki ! Vous êtes deux jeunes gens célibataires, vous passez du temps ensemble, vous apprenez à vous connaître…


— IL EST PAYÉ POUR ME SURVEILLER !


— Toutes les belles histoires commencent quelque part !


— PAS FORCÉMENT PAR UN CONTRAT DE PROTECTION RAPPROCHÉE !


— Chez moi, il y a des histoires qui commencent par un combat, fait remarquer Lin Shu d'un air songeur. Ce ne sont pas les pires.


Mei tourne vers elle un regard brillant d'intérêt.


— Oh ? Vous me plaisez de plus en plus, vous.


— Kinosaki, intervient enfin Gero. Tu pourrais arrêter ?


— Très bien, très bien…, soupire théâtralement Mei, avant de se tourner vers Lin Shu. Alors, mademoiselle Lin, vous êtes une amie de Miyuki ?


— On s'est rencontrées ce matin ! répond Miyuki à sa place. Elle est étudiante en échange à l'université.


— Oh, une étudiante étrangère ! Et vous avez assisté à tout ça ?


— Assisté ? Elle a carrément immobilisé le type qui nous a attaqués !


Mei cligne des yeux.


— ... Pardon ?


— Une clé de bras, confirme tranquillement Gero. Rapide et efficace.


— Il m'avait interrompue pendant que je mangeais, précise Lin Shu, comme on invoque une circonstance atténuante.


Le regard de Mei revient se poser sur elle, et son sourire change subtilement.


— Oh ? Une jolie jeune femme, polie, courageuse, et qui sait se défendre…


Gero connaît assez cette expression pour en deviner aussitôt la suite.


— Kinosaki. Non.


— Je n'ai rien dit !


— Tu y pensais.


— Tu ne peux pas savoir à quoi je pense !


— Si.


Mei affiche un sourire d'une innocence irréprochable.


— Gero, juste une question…


— Non.


— Tu la trouves mignonne ?


Miyuki ouvre de grands yeux, et Gero reste parfaitement immobile.


— ... Quel rapport avec notre mission ?


— Réponds simplement !


Il jette un bref regard à Lin Shu, qui attend sa réponse les mains derrière le dos, sans la moindre gêne, puis revient à Mei.


— Elle est… plutôt jolie, oui.


— Plutôt ? relève aussitôt Lin Shu en haussant un sourcil.


— OOOOH ! s'exclame Mei en portant une main à sa bouche.


— C'est une observation, pas une déclaration !


— Une observation un peu avare, alors, commente Lin Shu.


— AH NON ! Vous n'allez pas recommencer ! s'esclaffe Miyuki.


Gero passe une main sur son visage en se disant qu'il aurait mieux fait de rester derrière la porte au moment de l'explosion. Mei, manifestement ravie, se tourne vers Lin Shu.


— Excusez-moi, mademoiselle Lin. Mon ami est un peu maladroit avec les filles, mais je vous assure qu'il a beaucoup de qualités !


— KINOSAKI !


Lin Shu les observe tous les trois d'un œil amusé, le mouchoir de Gero toujours roulé dans le poing de ce dernier, sur sa joue égratignée.


— Je vois. Et il devient vite tout rouge. C'est fascinant.


Mei tourne immédiatement la tête vers Gero, puis vers Lin Shu, puis de nouveau vers Gero, et un sourire absolument diabolique se dessine sur ses lèvres.


— Ooooh ? Vous avez remarqué, vous aussi ?


— Kinosaki, arrête.


— Mais je ne fais rien !

— Tu souris.


— Je n'ai plus le droit de sourire ?


Miyuki se penche pour examiner attentivement le visage de son garde du corps.


— Attendez… C'est vrai qu'il rougit !


— C'est la chaleur, répond Gero en détournant légèrement la tête.


Miyuki regarde le trou béant laissé par la porte arrière, par lequel s'engouffre un courant d'air automnal qui fait frissonner les lanternes de papier.


— ... La chaleur ?


— Oui.


— GERO, IL FAIT QUINZE DEGRÉS !


— C'est peut-être l'explosion, propose Lin Shu avec une gentillesse suspecte. Elle a dû le réchauffer.


Mei éclate de rire.


— Gero, tu es vraiment adorable quand tu essaies de te justifier !


— Je ne suis pas adorable.


— Ah, pardon. Terrifiant. Redoutable, rectifie-t-elle, avant de se tourner vers Lin Shu, ravie de disposer d'un nouveau public. Vous savez, il peut neutraliser plusieurs adversaires en quelques secondes, mais il suffit qu'une jolie fille lui adresse un compliment pour qu'il perde tous ses moyens !


— Alors il ne faut pas lui faire trop de compliments, conclut Lin Shu. Ce serait dangereux pour sa santé.


Gero ferme les yeux en se demandant pourquoi il supporte ces femmes.


— Finalement, je comprends mieux pourquoi vous essayez de lui trouver une épouse, commente Miyuki avec un sourire moqueur. Il ne risque pas d'y arriver tout seul.


— Exactement ! s'exclame Mei.


— Je suis toujours là, rappelle Gero.


— On sait, répondent-elles à l'unisson.


C'est le moment que choisit un policier pour franchir le seuil du restaurant.


— Excusez-moi. Qui est responsable de l'intervention ?


Gero se redresse aussitôt, et son expression change du tout au tout.


— Moi. Hikaru Gero.


Il s'avance vers l'agent avec un calme professionnel retrouvé en un instant, et Mei le suit des yeux avec un sourire attendri.


— Vous voyez ? Dès qu'il s'agit de travailler, il redevient parfaitement fonctionnel.


— Il faudrait peut-être lui organiser un rendez-vous dans une salle d'interrogatoire, ricane Miyuki.


Mei semble considérer l'idée avec le plus grand sérieux.


— ... Ce n'est pas une mauvaise idée.


— Kinosaki, lance Gero sans même se retourner.


— QUOI ?!


— J'ai entendu.


— Il entend absolument tout, souffle Miyuki en se penchant vers Mei. C'est insupportable.


— C'est pratique, corrige Lin Shu à mi-voix, les yeux posés sur le dos de Gero.


Mei sourit, puis reporte son attention sur elle, et quelque chose de plus aigu passe dans son regard, sous la gaieté de façade.


— D'ailleurs, mademoiselle Lin… Vous comptez rester longtemps au Japon ?


Lin Shu prend le temps de réfléchir, ou de faire semblant. Son regard s'attarde une seconde de trop sur Gero, qui répond aux questions du policier à l'autre bout de la salle, avant de revenir à Mei avec un sourire parfaitement aimable.


— Ça dépendra… de ce que je trouverai ici.


Mei porte une main à sa joue, ravie, persuadée d'avoir saisi le sous-entendu. Miyuki, elle, lève les yeux au ciel en marmonnant que tout le monde est devenu fou aujourd'hui. Et personne ne remarque que Lin Shu, en glissant la main dans la poche de son manteau, vient de sentir vibrer contre ses doigts le téléphone qu'elle ne sort jamais.




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