Tokyo — 10 h 24, un café discret de Shinjuku
Le café est presque désert à cette heure de la matinée. Quelques habitués s'attardent devant leur tasse, une serveuse essuie le comptoir avec des gestes lents, et le vacarme de Shinjuku ne franchit la vitre qu'en une rumeur étouffée, comme si la ville elle-même avait accepté de baisser la voix.
À une table près de la fenêtre, Hikaru Gero contemple en silence le dossier ouvert devant lui, son café refroidissant à côté de la chemise cartonnée sans qu'il y ait touché. Sur la première page, agrafée dans le coin, une photographie montre une jeune femme aux cheveux châtains, vêtue d'un uniforme universitaire, le regard tourné vers quelque chose hors du cadre avec une expression qui tient davantage de l'impatience que de la pose.
Nakao Miyuki, dix-neuf ans, fille d'un diplomate japonais. Les informations s'alignent avec la sécheresse habituelle de ce genre de documents, et Gero tourne la page pour découvrir la suite : des menaces anonymes, deux tentatives d'agression que la police a qualifiées de « suspectes » faute de mieux, puis un accident de voiture évité de justesse à un carrefour que la jeune femme traverse chaque matin. Rien de spectaculaire pris isolément ; mis bout à bout, en revanche, le dessin devient difficile à ignorer.
— Donc, quelqu'un cherche réellement à la tuer, murmure-t-il.
En face de lui, Mei Kinosaki remue son thé du bout de sa cuillère, un sourire d'une parfaite tranquillité aux lèvres.
— C'est généralement ce que signifie un contrat d'assassinat, Gero.
— Je sais.
— Tu avais pourtant l'air de découvrir le concept.
— Je vérifiais, répond-il sans lever les yeux.
Mei pose son menton au creux de sa main et l'observe avec cette attention amusée qu'elle réserve aux sujets qui l'intéressent vraiment, ce qui, chez elle, n'annonce jamais rien de bon.
— Enfin, ce n'est pas le plus intéressant.
Cette fois, Gero relève la tête.
— Il y a plus intéressant qu'un contrat d'assassinat ?
— Évidemment ! Elle a dix-neuf ans, elle est célibataire, elle vient d'une excellente famille et, tu en conviendras, elle est plutôt mignonne.
Gero ne répond pas tout de suite. Son regard glisse vers la photographie, remonte vers Mei, puis redescend vers le cliché, comme s'il espérait que l'un des deux finirait par lui fournir une explication raisonnable.
— ... Kinosaki.
— Oui ?
— C'est une mission de protection.
— Et alors ? Les rencontres peuvent naître dans des circonstances très variées.
— Quelqu'un veut la tuer.
— Voilà qui devrait multiplier les occasions de montrer ton côté fiable et protecteur ! s'exclame Mei avec un enthousiasme parfaitement sincère.
Gero ferme les yeux quelques secondes. Il aurait dû se méfier dès l'instant où Mei avait proposé, avec une serviabilité tout à fait inhabituelle, de s'occuper personnellement de son prochain contrat. Depuis qu'elle avait accepté de l'aider à trouver une épouse, elle menait cette entreprise avec l'acharnement d'une professionnelle et l'aplomb de quelqu'un qui avait fait de l'escroquerie au mariage un véritable art, si bien que chacune de ses attentions cachait désormais un piège. Il avait la désagréable impression de venir d'y poser les deux pieds.
— Tu as vraiment sélectionné une cliente menacée de mort pour me trouver une épouse ?
— Pas uniquement. Elle correspond aussi à plusieurs de tes critères.
— Je n'ai jamais donné de critères.
— Justement, soupire Mei. Tu n'imagines pas à quel point ça complique mon travail.
Elle fait glisser une seconde photographie sur la table, du bout de l'index, avec la délicatesse d'une joueuse qui abat sa meilleure carte. Le cliché, pris au téléobjectif, montre Miyuki sur les marches d'un bâtiment officiel, en train de repousser sans la moindre ambiguïté un homme de la sécurité qui tente de la retenir par le bras. Même figée sur le papier glacé, la scène dégage une telle irritation qu'on croirait presque l'entendre.
— Un petit détail, poursuit Mei. Elle n'aime pas beaucoup qu'on lui dise quoi faire.
— Ça se voit.
— Et elle a déjà renvoyé trois gardes du corps.
Gero examine l'image avec plus d'attention, notant la posture de l'agent, la main crispée de la jeune femme, la distance trop courte entre eux.
— Pour quelle raison ?
— Le premier la suivait partout, énumère Mei en comptant sur ses doigts. Le deuxième voulait contrôler tous ses déplacements. Quant au troisième, il lui a demandé d'éviter de sortir après dix-huit heures.
— Et ?
— Elle lui a jeté son téléphone à la figure.
Gero la dévisage sans un mot, et Mei ajoute, d'un ton presque admiratif :
— Il paraît qu'elle vise très bien.
Il repose la photographie sur le dossier avec une lenteur résignée.
— Je suis spécialiste des poisons, Kinosaki, pas éducateur.
— Oh, ne sois pas si pessimiste !
Mei sort son téléphone, consulte l'écran et le tourne vers lui, comme si l'heure affichée suffisait à clore le débat.
— D'ailleurs, votre rencontre est prévue dans vingt minutes.
— Pardon ?
— Elle nous attend chez elle.
— Tu aurais pu commencer par ça !
Mei se lève, ravie, et récupère son sac avec la légèreté de quelqu'un dont la journée se déroule exactement comme prévu.
— Allez, Gero ! C'est peut-être le début d'une magnifique histoire d'amour !
— C'EST UNE MISSION DE PROTECTION !
Sa voix résonne dans la salle silencieuse avec une force qu'il n'avait pas anticipée. Plusieurs clients se retournent, la serveuse suspend son geste derrière le comptoir, et Mei, nullement gênée, lui adresse un sourire d'une tendresse presque maternelle.
— Tu vois ? Tu commences déjà à exprimer tes émotions. C'est un vrai progrès.
11 h 03 — Résidence Nakao, arrondissement de Minato
L'appartement occupe tout le dernier étage d'un immeuble résidentiel sécurisé, l'un de ces bâtiments aux halls de marbre et aux concierges impeccables où l'on ne pénètre qu'après avoir décliné son identité à deux reprises. En montant, Gero a relevé machinalement la position des caméras, la lenteur de l'ascenseur et l'unique escalier de service, sans parvenir à décider si tout ce luxe le rassurait ou s'il offrait simplement à la menace un décor plus élégant.
Lorsque la porte s'ouvre, une jeune femme se tient sur le seuil, les bras croisés. Miyuki porte un jean, un tee-shirt blanc et une veste noire, ses cheveux châtains noués à la va-vite en une queue de cheval dont plusieurs mèches se sont déjà échappées. Rien dans son allure ne rappelle l'étudiante sage de la photographie, et tout dans son regard indique qu'elle a déjà décidé de ne pas aimer ses visiteurs.
Elle dévisage Gero de la tête aux pieds, puis reporte son attention sur Mei.
— C'est lui ?
— Hikaru Gero ! annonce Mei avec un entrain de présentatrice télé. Un professionnel extrêmement compétent !
Miyuki plisse les yeux.
— Il a l'air d'avoir mon âge.
— J'ai vingt ans, répond Gero.
— Formidable. Mon père m'envoie un étudiant pour me surveiller.
— Je ne suis pas étudiant.
— Tant mieux pour tes professeurs.
Mei détourne légèrement la tête pour dissimuler son sourire. Gero, lui, demeure impassible. Il en faut davantage qu'une héritière de mauvaise humeur pour l'ébranler, et il a croisé des cibles bien plus désagréables, même si celles-là avaient généralement le bon goût de ne pas lui adresser la parole.
— Nakao Miyuki, reprend-il d'une voix égale. Vous avez reçu plusieurs menaces de mort. Tant que leur auteur n'aura pas été identifié, je serai chargé de votre sécurité.
— Je sais lire un contrat, merci.
— Dans ce cas, vous comprenez que certaines précautions vont être nécessaires.
— Et toi, tu comprends que je n'ai pas l'intention de rester enfermée ici ?
— Je n'ai jamais dit ça.
— Tant mieux, parce que j'ai cours cet après-midi et que je compte bien y aller.
Gero prend une seconde pour réfléchir.
— Dans ce cas, je vous accompagnerai.
— Certainement pas !
— C'est pourtant le principe même d'une protection rapprochée.
Miyuki ouvre la bouche, une réplique visiblement acérée au bord des lèvres, mais Mei s'interpose aussitôt avec l'aisance d'une médiatrice rompue aux disputes de couple.
— Et si vous commenciez par déjeuner ensemble ? Ce serait l'occasion idéale d'apprendre à vous connaître !
Gero et Miyuki tournent la tête vers elle exactement au même instant et répondent d'une seule voix :
— NON !
Le sourire de Mei s'élargit encore. Au moins, songe-t-elle, ils ont déjà un point commun.
Miyuki tourne les talons et regagne le salon en maugréant quelque chose où il est question de son père, de gamins qu'on paie pour jouer aux vigiles et d'une patience dont elle ne dispose plus. Gero en profite pour inspecter les lieux : il vérifie les fenêtres et leurs verrous, repère l'accès au balcon, puis s'attarde dans le couloir pour examiner l'angle des caméras et les zones qu'elles laissent dans l'ombre.
Son téléphone vibre dans sa poche. Le message vient de Mei, qui se tient pourtant à moins de deux mètres de lui, adossée au mur de l'entrée avec un air d'une innocence suspecte.
« Première impression : elle est énergique ! Tu préfères les filles énergiques ? »
Gero verrouille l'écran sans répondre et rouvre le dossier de sécurité. C'est en relisant les comptes rendus qu'un détail l'arrête : les deux agressions précédentes ont eu lieu dans des endroits sans aucun rapport, selon des méthodes qui n'ont rien en commun, ni dans l'approche, ni dans le moment choisi, ni dans la façon de battre en retraite. Soit plusieurs exécutants se sont succédé sans se concerter, soit le commanditaire, lassé de ses échecs, a décidé de changer de méthode. Et si cette seconde hypothèse est la bonne, s'il a fini par engager un véritable spécialiste, la situation risque de devenir bien plus dangereuse que ne le laisse croire ce dossier.
— Kinosaki.
— Hmm ?
— Tu as des informations sur l'assassin ?
Le sourire de Mei s'estompe, et pendant un bref instant, quelque chose de plus grave affleure sous la légèreté qu'elle affiche d'ordinaire.
— Pas encore. Seulement une rumeur qui circule dans certains milieux.
— Laquelle ?
— Le commanditaire aurait fait appel à quelqu'un venu de l'étranger.
Gero referme lentement le dossier.
— Quelle spécialité ?
— Inconnue.
Ni l'un ni l'autre n'ajoute rien, et le silence de l'entrée prend soudain une épaisseur que personne ne cherche à briser. Gero pense aux ruelles, aux carrefours, à l'amphithéâtre bondé où Miyuki compte se rendre cet après-midi, à tous ces endroits où un inconnu sans visage pourrait l'attendre avec une méthode qu'il ignore encore.
C'est la voix de Miyuki, surgie du salon, qui vient trancher net le fil de ses pensées.
— HÉ, LE GARDE DU CORPS ! SI TU COMPTES RESTER PLANTÉ DANS MON ENTRÉE TOUTE LA JOURNÉE, TU PEUX AU MOINS ENLEVER TES CHAUSSURES !
Gero baisse lentement les yeux vers ses pieds. À côté de lui, Mei éclate d'un rire franc qu'elle ne prend même pas la peine d'étouffer.
La mission vient officiellement de commencer.