Gravité Filiale

Chapitre 1 : Gravité Filiale

Par Hestha

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Gravité Filiale

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions.fr de juillet-août 2026 « Si le coeur vous en dix »

               « Nakano, Yuki, barrez-vous ! Ça n’en vaut pas la peine, on prend le relais ! »

Les deux jeunes recrues prirent la fuite tandis que l’homme à l’origine de cet ordre quittait la ruelle sombre, rapidement accompagné par un autre qui ne s’empêchait pas de lui répondre tout en ajustant ses lunettes.

               « Ryōga, calme-toi. Tu vois bien que ces… Cinq idiots représentent le bas de l’échelle.  Nos deux nouveaux sont plus que capables de s’en sortir, tu ne penses pas ? »

               Ryōga ajusta sa veste sukajan et recoiffa ses cheveux blonds en ne quittant pas les voyous des yeux. Il semblait trépigner d’impatience. Nakano et Yuki observaient la scène avec attention.

    « Je sais, je sais ! Mais contrairement à toi, j’ai passé la journée avec eux pour les aider à trouver un cadeau pour la cheffe ! Ils sont complètement fatigués, on a couru partout. 

– ‘Contrairement à toi ?’ Je t’ai dit ce matin que j’allais faire visiter la ville à Dame Kiyomi avant qu’elle ne rejoigne le quartier général pour la fête de ce soir.

– Ah ! C’est vrai. J’avais complètement zappé, je me suis juste donné à fond pour aider les bleus à trouver le cadeau parfait. Désolé, Kageo. »

               Kageo remonta légèrement la manche de sa veste bleu paon et inspecta sa montre. Il fit craquer ses poings et adopta une pose de combat.

               « Tu n’as pas besoin de t’excuser. Je t’en aurais voulu de t’être tourné les pouces. D’ailleurs… L’heure tourne, on a encore maintes choses à faire. On y va ? »

               Ryōga sourit à son compagnon avant d’acquiescer puis de se lancer sur leurs adversaires. A un ou deux mètres du premier ennemi, l’homme s’arrêta net et observa le groupe. Bien que d’apparence dynamique et explosif, Ryōga était un combattant calme et stratégique. Un premier voyou se détacha du groupe pour tenter de le frapper au visage. Avant même que son bras ne s'étendît entièrement, Ryōga attrapa son poignet et enchaîna quelques mouvements d’aïkido, envoyant son adversaire vers son partenaire. L’homme se trouva grandement déséquilibré. Après avoir récupéré ses esprits, il leva la tête pour se retrouver face à Kageo. Ce dernier avait adopté une pose de muay thai. Une étincelle fugace illumina son regard, avant de sauter en direction de l’ennemi. Avec une force non dénuée d’élégance, il écrasa son genou contre le nez du voyou. Celui-ci se retrouva projeté quelques mètres en arrière, inanimé. Accueillis il y a moins d’une semaine, Nakano et Yuki n’avaient pas encore eu l’occasion de voir leurs deux lieutenants se battre.

               Cela faisait presque trente ans que le clan Tojo et les autres grandes organisations de Yakuza avaient été démantelés volontairement par leurs présidents afin de mettre fin à la corruption. Les organisations criminelles mineures ont lentement pu reprendre le dessus au Japon, ne craignant plus de se faire écraser par les diverses familles régnant dans les métropoles. Les grands noms de la mafia japonaise comme Kazuma Kiryu, Ichiban Kasuga ou Daigo Dojima avaient cessé leurs activités depuis bien longtemps. Malgré tout, en 2049, ces hommes étaient connus comme des légendes, notamment pour leur héroïsme et leur courage. Ce faisant, ils continuaient d’inspirer les jeunes âmes comme Nakano et Yuki souhaitant à leur tour changer le monde criminel de l’intérieur.

 

La semaine précédente, Kageo les avait surpris en train de secourir une jeune femme se faisant agresser dans les rues de Kamurocho. Il avait été alerté par des cris féminins suivis d’un masculin. Le lieutenant arriva en courant.

               « Eh ! Vous avez besoin d’aide ? »

               Nakano se tenait le bras. L’agresseur venait de lui asséner un coup de poignard, il saignait abondamment. Yuki servait de bouclier humain à la jeune femme. Ce dernier paraissait au bord des larmes.

               « …Oui ! Même à deux on y arrive pas ! »

               Kageo s’approcha sans un mot de l’agresseur et retira le couteau de la main de son adversaire d’un coup de pied avant que celui-ci ne puisse s’en rendre compte. Il le soumit avec une clef de bras et le coucha aisément sur le sol enneigé. Kageo lui asséna un coup précis derrière la tête, le laissant inconscient. La jeune femme s’enfuit alors en courant après avoir timidement remercié les trois hommes. Le yakuza baissa les yeux, composant le numéro de la police. Cette scène était loin d’être anodine et pourtant elle se répétait sans cesse. La criminalité ne cessait d’augmenter.

               « Hmph. Encore de la mauvaise graine… Et si jeune. »

               Il tourna la tête vers les deux amis, observant la blessure du plus jeune qui tremblait de peur, de douleur et de froid. D’un signe de la tête, il lui demanda d’approcher. Kageo enleva sa veste et lui posa sur les épaules.

               « Suivez-moi, je vous emmène chez nous. Un de nos membres est un ancien infirmier. Venez vite, avant que la police ne nous voie. Croyez-moi, je valide entièrement votre initiative mais pas les forces de l’ordre. »

               Les deux amis ne le suivirent pas, ayant sans doute trop peur de l’homme stoïque et mystérieux se tenant devant eux. Kageo soupira d’abord puis se remémora un conseil de son enquiquineur de partenaire face à une situation similaire. ‘Frérot, relâche-toi. Tu sais que tu fais peur aux gens. Tes gestes peuvent être les plus héroïques du monde… Si tu ne souris pas un minimum, tu risques d’être mal compris.’ L’homme inspira puis expira avant de détendre ses épaules. Un sourire franc et maladroit décora alors son visage, puis il s’inclina avant de s’excuser.

               « Pardonnez-moi. Je dois vous paraître fort suspect. Ceci étant dit, nous devons vraiment éviter de croiser la police, alors je ferai vite. Je me nomme Kageo Yumeda, lieutenant de la famille Someya. Nous œuvrons en marge de la loi, dans les zones d’ombre des forces de l’ordre. »

Les yeux de Yuki s’illuminèrent soudain. Il se tourna vers son compagnon et lui prit la main, sautillant légèrement.

« Tatsuya ! C’est eux ! La famille Someya ! Ils nous ont enfin remarqués ! 

– Je t’avais bien dit qu’ils existaient ! Les yakuzas n’ont pas disparu, Masato ! »

               Kageo pencha la tête, notamment vis-à-vis de Nakano qui ne semblait plus remarquer son hémmoragie. L’homme commença à s’éloigner, espérant que les deux jeunes hommes allaient enfin le suivre loin du danger. Heureusement pour lui, ils s’étaient mis à le suivre, continuant à s’extasier sur leur situation actuelle. Sans qu’ils s’en rendent compte, Kageo les avaient mené jusqu’à la Petite Asie, devant un grand bâtiment. Une fois rentrés, ils furent amenés devant une grande porte arborant le symbole de la Famille Someya. Le yakuza se retourna, les empêchant de rentrer.

               « Je vais vous faire rencontrer notre cheffe mais avant cela nous devons attendre mon frère de sang. Il est le deuxième lieutenant de cette famille. En attendant, asseyez-vous… »

               Il s’approcha d’une petite commode et en sortit une boîte blanche, qu’il ouvrit. Après l’avoir fouillée, il en sortit des bandages, du désinfectant et un nécessaire de suture. Yuki regarda autour de lui, voyant çà et là des yakuzas se balader au loin dans les couloirs.

               « Vous allez appeler votre collègue infirmier, c’est ça ? »

               Kageo remonta ses manches et s’agenouilla devant Nakano, observant son bras.

« L’infirmier, c’est moi. A vrai dire, je n’ai aucun diplôme, c’est Dame Someya qui m’a tout appris quand elle m’a accueilli dans sa famille. Elle était médecin… Et l’est toujours.

– Dame Someya… ? Votre cheffe ? Comment peut-elle avoir du temps à consacrer à sa carrière et à… »

               D’un coin de couloir, une voix surgit, répondant à Nakano. C’était un jeune homme aux cheveux blonds rasés sur les côtés.

               « Parce qu’elle sait déléguer à ses deux lieutenants totalement incroyables. N’est-ce-pas, Kageo ? »

               Ce dernier continua à s’occuper de la plaie sans en décrocher les yeux.

               « On peut dire ça. Je te présente Tatsuya Nakano et Masato Yuki. Ils ont sauvé une femme d’une agression… Deux recrues potentielles… Je ne me trompe pas, vous deux ? »

               Nakano serrant les dents et fermant les yeux, Yuki prit l’initiative de répondre. Il lui mit sa main sur son épaule puis la caressa pour essayer de le calmer.

               « Cela serait un honneur… Tatsuya et moi, on habitait Osaka, on se connait depuis la maternelle. Mon oncle… faisait partie de la police métropolitaine de Tokyo et nous racontait souvent à quel point les organisations de yakuzas étaient de vrais dangers pour la société… Mais de temps à autre, il nous parlait de Kazuma Kiryu et de son impact positif dans la vie des habitants de cette ville et tant d’autres à travers le Japon… On était fascinés ! Faut dire que… Depuis leur disparition, il y a tellement de crimes et de violence dernièrement. »

               Nakano acquiesça, souriant à travers la douleur.

               « Mais tout ça… Ce n’étaient que des rêves de gosses. Et puis un jour, on sortait de l’université avec Masato et un de nos amis nous a raconté que la famille Someya veillait au grain à Tokyo. Que vous faisiez tout pour aider les habitants de la ville ! De l’aide aux personnes âgées, aider à la dépollution de la ville, rentrer en contact avec les commerces locaux, des sauvetages… Alors on a déménagé en espérant vous trouver… Bon, avec nos diplômes d’ingénieurs on pourrait faire beaucoup mieux mais… »

               Ryōga se mit alors à rire de bon cœur avant même que Nakano ne finît. Les deux invités se retournèrent vers lui, presque offensés par sa réaction. Le yakuza blond secoua la tête puis s’agenouilla aux côtés de Kageo, enroulant son bras autour de ses épaules.

               « Mais non, je me moque pas ! C’est juste que… Lui et moi on était pareils ! Mais vous inquiétez pas. Si la cheffe vous autorise à rester, elle ne se mettra jamais en travers de votre carrière. Elle est… Exceptionnelle. Kageo et moi, on avait pas un futur d’ingénieurs. On avait pas de carrière tout court. Mais Dame Hiro-

– Ryōga, je t’en prie. S’ils deviennent nos subordonnés, il ne faudrait pas qu’ils commencent à nous prendre en pitié ! De toute façon, j’ai terminé. »

               Kageo se releva, réajustant son pantalon. Ryōga en fit de même et serra son ami d’autant plus fort.

               « Je pense qu’ils nous ressemblent trop pour s’abaisser à s’apitoyer sur nos sorts. Mais soit, on partagera cette histoire plus tard, autour d’un verre ? Ça marche, Kageo ? »

               Ce dernier soupira tout en remettant ses manches en place. Il fit un signe de la tête et invita tout le monde à le suivre. Il frappa à la porte et n’eut pas à attendre car une voix l’invita directement. Il tira sur la poignée puis fit rentrer ses invités en premier, avant de s’engouffrer lui-même dans la pièce et de refermer la porte. La tension se mit à monter pour les deux jeunes hommes. Malgré une envie de garder leur sérieux et leur flegme, les deux yakuzas ne pouvaient s’empêcher d’avoir des étoiles dans les yeux.

               Devant eux se trouvait une femme ayant passé la quarantaine, bénie d’une beauté à la fois mature et intemporelle. Malgré la taille imposante de ce bureau magnifiquement décoré, elle semblait dominer ces lieux d’une délicate puissance. Son aura n’était pas celle d’une simple cheffe, ni même d’une reine ou d’une impératrice, mais bien celle d’une déesse. Son allure noble et lumineuse l’enveloppait d’un halo, lui donnant l’éclat solaire de la légendaire Amaterasu. Elle était agenouillée sur un somptueux tapis d’un violet profond, orné de fleurs dorées. Ses splendides cheveux de couleur ébène étaient coupés courts et s’arrêtaient au milieu de son cou. Sa frange avait été stratégiquement poussée sur le côté, laissant apparaître de très légères rides sur son front. Elle possédait de grands yeux noirs bienveillants, qu’elle avait pour le moment fixés sur les potentielles recrues. Sans jugement aucun, elle semblait les analyser. En guise de maquillage, elle ne semblait porter qu’une légère poudre relevant la couleur de ses pommettes. Elle était parée d’un élégant kimono bleu ciel, arborant des pétales de cerisier blancs. Il était décoré d’un bel obi violet sur lequel on apercevait de multiples katanas. Ses mains aux doigts longilignes, posées sur ses genoux, trahissaient des années de travaux manuels et de combats. Néanmoins, son mirifique visage montrant clémence et calme semblait masquer une imperceptible mélancolie. Soudain, elle fit retentir sa voix qui coupa le souffle des quatre hommes :

               « Kageo, Ryōga. Vous m’avez ramené deux recrues, n’est-ce-pas ? »

               Sans un bruit, les deux lieutenants acquiescèrent avant de s’agenouiller, le front contre le sol. Nakano et Yuki, qui attendaient juste derrière, voulurent faire de même, mais se firent interrompre par Hiromi.

               « Attendez, je vous prie. »

               Les deux jeunes hommes se figèrent alors. Hiromi se releva rapidement, épousseta ses genoux et avança majestueusement vers eux. Yuki fit un pas en arrière tandis que Nakano ne bougeait pas d’un millimètre. La cheffe tendit sa main vers ce dernier et lui saisit délicatement le bras. L’homme baissa les yeux puis les releva pour regarder le visage de Hiromi, désormais décoré d’un tendre sourire maternel.

               « Enfin… Ne vous agenouillez pas. Votre blessure m’a l’air encore trop fraîche. »

               Elle jeta un œil à ses deux lieutenants. Un léger rire s’échappa de ses lèvres.

               « …Lieutenants Yumeda et Denzan. Relevez-vous. Cela fait dix ans que je vous connais et dix ans que vous vous obstinez à vous agenouiller devant moi. »

               Elle lâcha le bras de Nakano pour s’approcher de ses lieutenants et se mettre à leur niveau. Ryōga remonta son regard sur le visage bienveillant de sa cheffe. Il secoua l’épaule de Kageo qui fit de même. Les deux hommes se relevèrent puis proposèrent chacun une main pour aider Hiromi à se relever. Cette dernière prit celle de Kageo avec sa droite et Ryōga avec sa gauche. Le yakuza à lunettes acquiesça.

               « C’est vrai, Madame. C’est une mauvaise habitude, je suppose. »

               Hiromi inclina légèrement la tête et un sourire avant de retourner s’asseoir.

               « Bien… Je vais vous poser quelques questions afin de décider si je vais vous accueillir au sein de ma famille. Quels sont vos noms, pourquoi voulez-vous faire partie de ma famille et quel est votre but dans la vie ? »

               Nakano et Yuki s’avancèrent, mis à l’aise par la cheffe du Clan Someya.

               « Tatsuya Nakano. Nous avons entendu parler de votre famille à Osaka. Les légendes parmi les yakuzas de la précédente génération sont comme des modèles pour nous. On veut juste aider le monde à être un peu mieux, à notre échelle. On veut tous les deux devenir ingénieurs. Moi, mon domaine c’est l’ingénierie environnementale.

– Et moi, c’est Masato Yuki. J’ai entendu votre nom pour la première fois avec Tatsuya. On a tellement entendu parler de Kazuma Kiryu qu’on rêve de devenir un peu comme lui en aidant notre prochain. Je veux devenir ingénieur dans l’aéronautique. »

               En entendant le nom de Kazuma Kiryu, le visage impassible de Hiromi laissa entrapercevoir une certaine nostalgie. Elle secoua la tête avant de répondre aux deux amis.

               « Bien… Nakano et Yuki, donc. Je pense que vous correspondez plutôt bien au crédo de notre famille. Bien sûr, ma confiance n’est pas aveugle… Ainsi, les lieutenants Denzan et Yumeda vous accompagneront quelque temps. Pour ce qui est de vos carrières… Eh bien, je vous souhaite bon courage. Dans la famille Someya, nous encourageons nos membres à ne pas abandonner leur carrière. Cela est bien différent du fonctionnement d’organisations comme le Clan Tojo ou l’Alliance Omi, vous en conviendrez… Malgré cela, nous gardons près de notre cœur les valeurs ancestrales qui constituent notre code d’honneur, comme l’aurait voulu le fondateur de la famille Someya… Je laisserai à mes deux lieutenants le soin de vous expliquer tout cela. Pour l’heure, je dois m’absenter. »

               Elle regarda l’horloge accrochée au mur. Elle se leva, s’inclina légèrement face aux quatre hommes et quitta la pièce. Kageo et Ryōga expliquèrent alors les différentes missions qu’ils allaient devoir effectuer et sortirent du bâtiment, accompagnés des nouvelles recrues. Leur première tâche fut bien vite effectuée quand un employé de bureau au bord du malaise demanda aux jeunes hommes de lui apporter un bento de la supérette Poppo la plus proche. Pendant près d’une semaine, les deux recrues accomplirent maintes missions du même acabit : sauver une vieille femme qui allait se faire arnaquer par un marchand de rue peu scrupuleux, retrouver la mère d’un enfant perdu ou encore remplacer la mascotte d’un restaurant du coin car son comédien habituel était malade.


               De retour au présent, le temps que Nakano et Yuki puissent quitter leurs souvenirs, les deux lieutenants étaient venus à bout de leurs adversaires. Kageo tourna le dos aux ennemis inconscients et enleva ses gants tachés de sang.

               « Bon, Nakano, Yuki… Vous m’avez l’air un peu amochés. On vous emmène manger un morceau avant d’aller chercher notre cadeau. Vous avez bien trouvé le vôtre pour Dame Someya ? »

               Yuki acquiesça tout en revenant vers ses alliés, accompagné de son partenaire. Il sortit un paquet délicatement emballé de sa sacoche.

               « Grâce au lieutenant Denzan, oui. C’est un tanto que nous avons fait graver spécialement pour elle, et le manche est orné de pétales dorés. »

               Ryōga se mit en marche vers le quartier du cinéma de Kamurocho, fier de sa trouvaille. Kageo fit un signe de la tête en guise d’approbation et de fierté. C’était vraiment un magnifique cadeau. Les quatre hommes parlèrent de tout et de rien en chemin. Une fois arrivés devant un restaurant, Nakano leva les yeux pour observer son nom : Osaka Queen.

               Une fois à l’intérieur, ils furent amenés sur le toit, récemment aménagé en terrasse. Le soleil se couchait lentement. Kageo fit prendre place à ses jeunes recrues, puis s’assit en dernier.

               « Jusqu’il y a quelques années, ce restaurant était appelé Osaka King. La fille du propriétaire a repris son affaire et a décidé de le renommer Osaka Queen. Je voulais vous amener ici pour vous éviter un quelconque mal du pays. »

               Les deux jeunes hommes parurent surpris. Kageo n’était pas de nature froide et désagréable mais ne semblait pas du genre sentimental et spirituel. Ils s’inclinèrent profondément pour exprimer leur gratitude. Le repas se déroula sans accroc. Vers la fin de celui-ci, alors que les deux amis célébraient leur première semaine dans le clan Someya avec des verres de bière, les deux lieutenants réfléchissaient au cadeau qu’ils allaient offrir. Interrompant leur réflexion, Nakano croisa les bras et s’exclama avec le plus grand respect.

               « Lieutenants Denzan et Yumeda… Vous avez bien appris à nous connaître. Que dites-vous de nous en dire un peu plus sur vous ? Je pense que vous avez compris qu’on ne s’apitoierait pas sur votre sort.

– Tatsuya ! Cela ne se fait pas ! S’ils ont… »

               Ryōga laissa un rire échapper. Kageo, quant à lui, plissa les yeux. Le yakuza blond posa sa main sur l’épaule de son ami pour le détendre.

               « Allez, Kageo… Je pense qu’on peut leur dire, non ? 

– Je… suppose qu’ils sont dignes de confiance. Toutefois, ne vous avisez pas de répéter cela à qui que ce soit. »

               Yuki haussa les épaules, avant de poser son verre sur la table.

               « Pourquoi nous le dire à nous, alors ? On n'est pas les premiers que vous supervisez, si ?

– Bien sûr que non. Ryōga et moi faisons cela régulièrement. Vous ne serez sans doute pas les derniers. En revanche…

– Quand on a vu avec quelle diligence vous avez essayé de trouver un cadeau pour Dame Someya, on a compris une chose : on accepte des gens de tous horizons ici, des gens qui veulent aider, qui sont perdus. Vous, vous êtes bien différents. Vous ne l’avez même pas connu de votre vivant mais vous incarnez le code d’honneur ancestral des yakuzas. Vous voulez aider par passion et respect des valeurs. La famille Someya peut paraître vieux jeu mais telle était la vision du fondateur, Takumi Someya. Ce n’est pas qu’une simple confiance que nous vous portons, c’est un profond respect et une compréhension mutuelle. »

               Les deux jeunes amis eurent le souffle coupé. Ils n’avaient jamais cru que leur passion pour les héros et l’esprit chevaleresque des yakuzas d’antan allait les amener là. Kageo reprit la suite de Ryōga.

               « Bon. Tout cela reste entre nous. Que ce soit bien clair. »

               Le yakuza à lunettes débuta son histoire il y a un peu plus de vingt ans. Kageo et Ryōga étaient placés dans un orphelinat peu recommandable qui s’était révélé être un atelier clandestin de contrefaçon. Cet endroit avait trouvé son origine dans l’âge sombre de la criminalité japonaise, quand les grandes organisations de yakuzas n’étaient plus présentes pour contrôler le monde de la pègre. Les enfants recueillis par cet orphelinat étaient tous étrangers, faisant miroiter à leurs parents ou proches une protection contre les préjugés extrêmes de la société envers les non-japonais. Ainsi, Kageo, anciennement appelé Buwan, était un jeune garçon philippin qui avait été vendu et transporté au Japon par son acheteur. Ce dernier l’abandonna dans les rues de Tokyo après avoir réalisé qu’il était trop rebelle. Quant à Ryōga, nul ne put déterminer ses origines ni même son vrai prénom. Il avait été élevé pendant quelques années par un sans-abri qui l’avait trouvé errant dans une ruelle. Le vieillard ne pouvant plus subvenir à ses besoins et à ceux de l’enfant, l’amena innocemment à l’orphelinat, pensant le sauver de la misère. Les deux garçons, recueillis à quelques jours d’intervalle, devinrent les meilleurs amis du monde, entretenant une relation presque fraternelle. Ryōga enseigna le japonais à Buwan, tandis que ce dernier lui apprit à se battre de manière rudimentaire.

               Le jour du nouvel an 2039, le jeune homme à lunettes décida de s’enfuir avec son frère, qui avait récemment fêté ses dix-neuf ans. Ils profitèrent de l’ivresse du personnel de l’orphelinat pour assommer un garde et disparaître. Leur première idée fut de prévenir la police pour qu’elle puisse sauver les autres enfants. Malheureusement, quand Buwan se présenta, l’officier voulut contrôler son identité, suspectant la présence de deux étrangers sans papiers. Avant que les deux hommes se fassent arrêter, une femme pénétra dans le hall. Le policier enleva sa casquette puis baissa la tête.

               « Madame Someya… Que nous vaut le plaisir de votre visite ce soir ? Ne devriez-vous pas être en train de fêter cela avec votre famille ? »

               Hiromi avança d’un pas lent mais gracieux. Elle posa ses mains sur les épaules des deux frères. Son sourire parut légèrement teinté de jugement, ce qui fit reculer l’homme derrière le comptoir.

               « Figurez-vous que non. Je surveille l’orphelinat dont proviennent ces deux jeunes garçons. Je vous conseille effectivement d’aller leur rendre visite avec vos hommes. Ne pouvant pas pénétrer dans leurs locaux, il m’était impossible d’obtenir des preuves. Maintenant, nous en possédons, n’est-ce pas ? »

               Ryōga fixa Hiromi du regard, les yeux embués de larmes. Il pensait finir sa vie en prison, après y avoir vécu pendant plus de dix ans. Buwan ajusta ses lunettes, cachant la panique qui pouvait clairement se lire sur son visage. Il tourna la tête en direction de l’officier, avec un ton oscillant entre la colère et la peur. Sa maitrise de la langue n’était également pas parfaite.

               « Vous… devriez écouter. Si vous n’allez pas vite et qu’on est plus là, ils risquent de… De… pinatáy nos amis. »

               Hiromi acquiesça avant de se retourner. Elle invita les deux jeunes hommes à la suivre d’un geste de la main.

               « Bien, officier. Je vous conseille d’y repenser à deux fois avant de vous en prendre aux victimes. »

               Les trois n’attendirent pas de réponse. Ils quittèrent le commissariat avant de se diriger vers la Petite Asie. Buwan et Ryōga étaient trop gênés pour parler et Hiromi leur laissa cet espace. Une fois à l’intérieur du quartier général, les frères ne virent personne d’autre. Ils pénétrèrent dans le bureau de Hiromi, qu’elle ferma en entrant. Elle invita ses protégés à s’asseoir, avant de le faire elle-même.

               « Bon… Commençons par les présentations. Mon nom est Hiromi Someya, cheffe de la famille Someya. Et vous ?

– Buwan, je viens des Philippines.

– Et moi… Je sais pas. Je n’ai pas de nom et je ne sais pas d’où je viens. Buwan m’appelle ‘petit frère’ depuis qu’on se connaît. »

               Hiromi inclina sa tête avant de reprendre.

               « Je suis désolé. C’était peut-être insensible de ma part. Je peux vous aider à obtenir une identité et de faux papiers, si vous le souhaitez. »

               Buwan haussa les épaules tout en souriant faiblement. Des papiers n’allaient pas changer le fait qu’ils étaient sans emploi et sans origines. Il décida de se concentrer sur le plus important d’abord.

               « C’est quoi la ‘famille Someya’ ? C’est bizarre de parler de sa famille comme ça. »

               La jeune femme ne put s’empêcher de rire légèrement. Elle expliqua le concept de yakuzas à ces deux jeunes garçons qui n’en avaient jamais entendu parler ni vu. Elle mentionna Kazuma Kiryu à de multiples reprises, la nostalgie illuminant son regard.

               « Et la famille Someya… Je l’ai recréée il y a quelques mois, après avoir commencé à avoir des soupçons sur cet orphelinat. Les forces de l’ordre suivent des règles qui les ralentissent, et le monde criminel est plus cruel que jamais. »

               Ryōga regarda Buwan avec admiration.

               « …Donc vous aidez des gens, c’est ça ? Un peu comme des héros. Buwan nous a sauvés ce soir… On pourrait donc continuer à aider plein d’autres comme nous ? »

               Hiromi acquiesça, avec toutefois une inquiétude certaine dans le regard.

               « Vous le pourriez. Cependant, vous devez vous rendre compte que vous allez constamment marcher sur la limite entre le légal et l’illégal. Que vous allez vous mettre constamment en danger. »

               Le jeune homme aux lunettes croisa les bras et repensa à leur vie jusqu’à ce jour.

               « Je pense que… C’était pire à l’orphelinat. Au moins nous pourrons aider les autres. Mais j’ai une question. Vous avez dit ‘recréée’ pour votre famille. Pourquoi ?

– Eh bien… Mon père est le fondateur de la famille Someya. Il est malheureusement décédé quand j’avais dix ans, en essayant de sauver ma mère. Elle est encore en vie aujourd’hui grâce à lui… Je… Je ne sais même pas pourquoi je vous raconte cela. Je vais plutôt vous emmener manger quelque part. »

               Ryōga voyait dans les yeux de Hiromi ce qu’il avait beaucoup trop vu dans ceux de Buwan, quand ils se sont rencontrés. Une solitude profonde et un fardeau trop lourd à porter.

               « Vous savez, Madame Someya… Vous n'êtes pas obligée de nous dire quoi que ce soit. C’est nous qui vous devons quelque chose… Mais ce que vous avez fait aujourd’hui, on ne l’oubliera jamais. Vous ne nous avez pas remis à la rue après nous avoir sauvés. Vous nous avez accueillis et vous nous proposez même de nous acheter à manger. Alors… »

               Il regarda son frère avec beaucoup d’hésitation mais prit une décision malgré tout. Il savait qu’ils étaient d’accord.

               « On veut rester avec vous et vous aider. Rien que pour effacer notre dette. »

               Kageo acquiesça. Hiromi resta bouche bée quelques secondes. Elle avait décidé de raviver la flamme de la famille Someya… Et pour la première fois depuis des mois, elle avait la preuve qu’elle ne s’était pas trompée. Elle se leva, s’avança vers les deux jeunes garçons et les enlaça tendrement, maternellement. Elle expira très longuement. Buwan et Ryōga se mirent tous les deux à pleurer silencieusement. La jeune femme recula de quelques pas et reprit.

               « …Merci. Merci profondément. Après avoir perdu mon père, j’étais perdue. Pour lui et pour ma mère, je suis devenue médecin. Je voulais faire comme lui, sauver le plus de monde possible. Toutefois, il y a quelques mois, un de mes patients m’a raconté des rumeurs sur votre orphelinat. J’ai été choquée mais je ne pouvais rien faire. J’y ai réfléchi, encore et encore, impuissante. Jusqu’à ce que je le raconte à ma mère. Elle m’a longuement parlé de mon père, en m’expliquant qu’il n’aurait jamais laissé passer cela. Je ne suis qu’une seule personne, alors je me contentais de prendre des photos, des notes et des témoignages. Jusqu’à ce que je vous voie sortir aujourd’hui. »

               Buwan soupira de soulagement, pas encore tout à fait conscient qu’ils étaient sortis d’affaire.

               « Merci à vous… Mais… Comment vous avez fait pour faire peur au policier ? Si vous êtes seule, il a pas de quoi avoir peur… »

               La jeune femme sourit, ses joues se teintant légèrement de rouge. La gêne s’empara alors de sa voix.

               « Pour être honnête… J’étais déterminée à vous sauver quoi qu’il en coûte, quitte à vous arracher des mains de l’officier qui voulait vous enfermer. Cependant, celui-ci est un de mes patients et a déjà essayé de me courtiser. Je ne suis pas intéressée. En revanche, je pense que cette information aurait pu intéresser sa femme, qui a récemment changé de médecin pour venir à mon cabinet. »

               Les deux jeunes hommes oscillaient entre la détermination de Hiromi, prête à se battre pour eux, et la consternation que leur survie soit en partie due à une tentative d’adultère.

               « Quoi qu’il en soit, j’ai délaissé ma carrière pour reconstruire la famille Someya… Je n’en suis pas très fière mais c’est la bonne chose à faire, je pense. Jusqu’aujourd’hui, j’étais complètement seule dans cette aventure. Je ne pouvais pas faire les choses à moitié. »

               Ryōga croisa les bras, avant de hocher la tête fièrement.

               « Maintenant, vous n’êtes plus seule ! Alors n’abandonnez pas votre carrière ! Vous avez beaucoup de gens à sauver, dans l’ombre comme dans la lumière. On est là maintenant, Madame Someya. »

               La cheffe se leva puis s’inclina, le sourire aux lèvres.

               « C’est vrai. Je ne suis plus seule. Toutefois… Pour l’heure, je dois m’occuper de vous. Je délèguerai plus tard ! Et vous pouvez m’appeler Hiromi. »

               Peu après, Hiromi avait réussi à créer de nouvelles identités pour les deux jeunes hommes et accueillit donc officiellement Ryōga Denzan et Kageo Yumeda au sein de la famille Someya. Grâce à ses derniers, la famille continua de s’agrandir. Les mots de Ryōga avaient touché Hiromi, qui reprit son métier à plein temps et apprit à déléguer totalement ses tâches à ses deux lieutenants. Elle forma Kageo à la médecine pendant son temps libre, en faisant l’infirmier officiel de la famille, en plus de son poste de stratège. De son côté, Ryōga était devenu la tête pensante de l’organisation, permettant à celle-ci de créer plusieurs entreprises légales qui servaient à amasser des fonds et la financer.

               Après un tel récit, Nakano et Yuki ne purent s’empêcher de montrer leur excitation. L’histoire de leurs lieutenants était digne d’un roman. Yuki fut le premier à parler.

               « Wow ! Vous êtes trop forts ! Et vous êtes nos lieutenants ! On a de la chance d’avoir des héros comme vous en tant que supérieurs !

– Oui ! On a tellement de choses à apprendre de votre part ! On est vos fans numéro 1, ex aequo ! »

               Kageo sourit faiblement, gêné d’être considéré ainsi.

« Allons, allons… Calmez-vous. Nous ne vous avons pas raconté ça pour une quelconque admiration. N’est-ce pas, Ryōga ?

– C’est clair. On voulait juste vous expliquer pourquoi on est si fidèles à Dame Someya… Et vous en dire un peu plus sur nous. Comme ça, nous sommes à égalité… D’ailleurs, on ferait mieux d’y retourner, nan ? On a encore un cadeau à trouver. Vous deux, allez déjà au quartier général, occupez-vous de Dame Kiyomi. Dame Someya voudrait sans doute que l’on traite sa mère avec le même respect. Ne vous inquiétez pas pour l’addition, c’est pour nous. »

               Les deux recrues se levèrent, avant de s’incliner devant leurs lieutenants et de quitter les lieux. Kageo croisa les bras.

               « Je dois t’avouer que… Je ne sais pas quoi faire. Tu sais que… tu as donné notre meilleure idée aux deux nouveaux, quand même ?

– C’est pas faux. Après, j’ai eu une autre idée en leur racontant toute cette histoire. On file à l’appartement ? Fais-moi confiance. »

               Sans un mot, les deux hommes coururent en direction de leur appartement, situé à quelques rues de la Petite Asie. C’était un grand appartement sur plusieurs étages. Le bâtiment avait été privatisé, comme tant d’autres, par la famille Someya et chaque appartement appartenait à un membre. Étant lieutenants, les deux hommes partageaient l’appartement situé tout en haut de l’immeuble. Ryōga se dirigea vers sa commode et montra une photo à son frère, datant du lendemain de leur sauvetage. On pouvait y voir Hiromi et les deux hommes. La photo avait été prise devant un temple en périphérie de Tokyo, pour célébrer le jour de l’an. Les trois membres de la famille Someya paraissaient fatigués à cause de leur nuit courte et animée.

               « Tu t’en souviens ? C’est Dame Hiromi qui a demandé à ce qu’on prenne la photo. Toi, t’avais pas l’air bien réveillé avec tes cheveux bouclés qui faisaient n’importe quoi et tes grosses cernes sous tes lunettes.

– Hmph. Quelle idée d’avoir voulu dormir avec moi, aussi ! Tu ronfles ! Et puis, tu n’es pas mieux avec tes pansements partout ! Tu avais juste une petite coupure sur le bras et tu as voulu que Dame Hiromi t’en colle partout, même sur le nez. »

               Après un court silence, les deux hommes se mirent à rire à gorge déployée. Ryōga reprit.

               « Heh. Même Dame Hiromi a l’air exténuée… Quoi qu’il en soit, quand j’ai amené la photo pour la faire développer, elle a voulu qu’on la garde en tant que souvenir. Tu vas trouver ça bête, mais… on pourrait la dupliquer pour qu’elle en ait un exemplaire et on lui écrit une lettre, t’en penses quoi ?

– C’est une super idée. Ce jour représente tout pour nous. Je sais que pour elle aussi, je voudrais qu’elle puisse sourire en passant devant chaque jour, comme… Euh… Comme moi. Enfin nous… Oui, bon, tu m’as compris. Je vais préparer l’imprimante et le papier photo. Toi, commence à écrire. »

               Kageo prit la photo en main et partit, gêné. Ryōga sourit face à l’embarras de son frère et décida de ne pas le taquiner davantage.

               Pendant que chacun s’attelait à sa tâche, ils entendirent frapper à la porte. Kageo laissa son compagnon se concentrer et s’approcha de l’entrée de l’appartement. Quand ce dernier mit la main sur la poignée de porte, une balle traversa cette dernière et érafla la main du yakuza. Ryōga se leva instantanément, tandis que Kageo enleva son gant déchiré tout en grognant. Avant qu’ils ne puissent réagir, la porte fut rapidement défoncée. Soudain, une dizaine de gangsters pénétra dans l’appartement, poussant les deux lieutenants contre le mur opposé. Le plus grand des criminels se craqua les phalanges avant de pointer son arme sur Kageo.

               « Bon. Vous avez attaqué nos gars aujourd’hui, non ? Alors qu’ils n’avaient rien fait. La famille Someya, des justiciers ? Je rêve.

– Rien fait ?! On venait de sortir de la boutique avec un paquet cadeau quand ils ont sauté sur nos deux nouveaux !

– Et donc ? C’est pas si grave, nan ? Vous nous avez tellement pris, ces dernières années ! Fallait bien qu’on remplisse nos poches un peu, vous ne pensez pas ? Mes gars et moi, on est à bout. On a plus rien ! C’est ça ou votre vie, de toute manière ! »

               Kageo enleva son deuxième gant avant de se mettre dans une posture de combat.

               « Vous gagnez votre argent de manière malhonnête. Vols, extorsions, j’en passe. On ne peut pas vous laisser faire. C’est dur de recommencer sa vie si l’on n’a rien, je le concède. Toutefois, nous vous avons maintes fois laissé le choix. Et vous avez continué. »

               La sueur coulait sur le visage de Kageo. Après une telle journée, il était complètement épuisé. Il en était de même pour Ryōga. Ce dernier prit le relais.

               « Vous allez assumer les conséquences de vos actes. D’avoir voulu s’en prendre à nos nouvelles recrues, puis à nous ! »

               Les deux hommes se mirent à courir vers leurs adversaires. Malheureusement, ces derniers étaient trop nombreux. Kageo réussit à en assommer deux tout en esquivant de multiples coups, avant de s’en prendre un à l’arrière de la tête. Ryōga, lui, fit lâcher son arme au chef mais ce dernier sortit un poignard de sa poche puis lui écorcha la joue. Les deux hommes reculèrent, titubant de fatigue et de douleur. Ils étaient dorénavant encerclés. Ils se regardèrent puis acquiescèrent silencieusement.. Ils enlevèrent tous les deux leur veste, les jetant sur le côté. D’un coup sec et violent, ils déchirèrent leur chemise, exposant leur tatouage aux yeux de leurs ennemis.

               Dans le dos de Kageo siégeait fièrement un baku. Il était d’un bleu paon, entouré de nuages et de volutes violettes. Cette créature bienfaisante était connue pour manger et détruire les cauchemars. Elle était également symbole de force intérieure et de protection contre la négativité.

               « Depuis que j’ai rencontré Dame Someya, je me suis promis de toujours la protéger ! Grâce à nous, elle peut dormir sur ses deux oreilles. Nous vous ferons obstacle, au péril de notre vie ! »

               Ryōga, lui, portait sur son dos l’image d’un raijū. Sa fourrure était blanche et il était au centre d’un orage aux éclairs bleutés. Souvent décrit comme le compagnon du dieu du tonnerre, il était de nature imprévisible. Tantôt amenant la pluie et la fertilité, tantôt la foudre et la destruction, il représentait plus généralement la beauté chaotique de la nature et des cieux.

               « On sait très bien qu’après nous, vous allez vous en prendre à notre quartier général et à Dame Someya. On a été très patients jusqu’à maintenant, mais vous dépassez les bornes ! On va en finir avec vous, ici et maintenant ! »

               Visiblement impressionné, le chef de la bande prit une posture de combat et commença à prendre cet affrontement au sérieux. Kageo continua à se battre, faisant perdre connaissance à un ou deux ennemis supplémentaires avec ses coups de genoux et de pieds. De son côté, Ryōga confisqua également le poignard et tordit le bras du chef. Ce dernier essaya de se débattre et poussa l’homme. Après une roulade parfaitement exécutée, il se releva. Les deux lieutenants n’étaient désormais plus encerclés. Sans crier gare, quelques gangsters additionnels rentrèrent par la porte, venant compenser leurs blessés. Les frères ne s’arrêtèrent même pas pour s’en inquiéter. Kageo posa la main sur l’épaule de son partenaire avant de se lancer à corps perdu vers l’ennemi le plus proche. Il esquiva plusieurs coups de poignard puis contourna le criminel, avant d’abattre son talon sur sa nuque. L’adversaire chuta instantanément. Quant à Ryōga, il renversa complètement le chef en exécutant un kote gaeshi, lui luxant le poignet au passage. L’ennemi paraissait toujours bien trop en surnombre, et les deux hommes semblaient atteindre leur limite. La sueur perlait sur leur front, leur respiration commençait à saccader. Profitant du léger flottement, un des hommes précédemment assommés attrapa le pistolet confisqué par Ryōga et tira dans l’épaule de Kageo. Le yakuza s’écroula, sans pour autant laisser un son échapper de sa bouche. Ryōga accourut auprès de son ami, le prenant dans ses bras.

               « Alors ?! Vous vous rendez enfin compte que votre route s’arrête ici ?! »

               Un silence de mort s’installa alors. Après presque dix années de service, le jour de l’anniversaire de leur sauveuse, leur nouvelle mère, ils allaient échouer. Pendant quelques secondes, les deux hommes ne respirèrent même plus. Soudain, le silence et la fenêtre se brisèrent. Les deux hommes et les bandits restants se retournèrent vers celle-ci. Du chaos stérile de la nuit tokyoïte surgit Hiromi, sabre à la main. Elle avait troqué son kimono contre un pantalon de ville et une chemise violette. Son visage habituellement bienveillant et calme était alors devenu sublimement terrifiant. Elle était devenue une déesse de la guerre. Elle frappa successivement différents adversaires avec le côté non-tranchant, les assommant les uns après les autres. Ses yeux parurent plus sombres l’espace d’un instant, provoquant un mouvement de recul chez les ennemis encore debout. Kageo leva la tête, ébahi.

               « Dame… Dame Hiromi… Que faites-vous ici ? Ne vous mettez pas en danger. »

               Sans qu’elle puisse répondre, les gangsters se lancèrent tous sur elle au même moment. Elle expira courtement avant de mêler les arts martiaux et les coups de lames. Son style de combat semblait incorporer le muay thaï et l’aikido des deux lieutenants. Profitant d’un léger répit, Hiromi recula vers ses deux hommes avant de leur lancer un mouchoir pour la plaie de Kageo.

               « Nos deux recrues vous ont suivi jusque chez vous avant de me rejoindre. Ils savaient que vous étiez épuisés et voulaient veiller sur vous jusqu’à ce que vous soyez en lieu sûr, craignant une vengeance de ces malfaiteurs. Malheureusement pour eux, un de nos hommes les ont aperçus se dirigeant vers votre appartement. Ils m’ont immédiatement prévenue. C’est d’autant plus malheureux que je venais de me changer… »

               Elle pointa sa lame vers le leader, avant de se lancer sur lui et de bousculer les adversaires restants par surprise. Seul restait le chef de la bande. Ce dernier, frustré, serra les poings et se mit à hurler sur Hiromi, attrapant l’arme à feu tombée à nouveau au sol.

               « Sorcière ! Me battre ici ne me rendra pas tout ce que vous nous devez, mais faire couler votre sang et celui de vos deux incapables de subordonnés aura l’avantage de me satisfaire ! Crevez ! 

– Ce sont ces deux-là qui m’ont appris à avoir confiance à nouveau, en moi et en autrui ! Ce ne sont pas seulement mes subordonnés, ils sont avant tout ma famille… »

               Ses pupilles rétrécirent tandis que son sourire confiant illuminait son visage. L’arme était pointée droit vers son visage.

               « Et dans la famille Someya, on donne jusqu’à nos vies pour sauver ceux qui comptent pour nous… Mon père m’a toujours traitée comme une princesse et s’est sacrifié pour ma mère en se battant contre le seul homme qu’il respectait vraiment. Il était le dernier vrai héros du Clan Tojo, et le mien, et aujourd’hui brûle en moi la même passion. Si vous essayez de m’amener en enfer… Je vous emporterai de force avec moi ! »

               En une fraction de seconde, elle s’élança sur le chef de gang en présentant le côté tranchant de sa lame. Le regard menaçant de Hiromi l’empêcha de réagir assez vite et fit trembler sa main. Il appuya sur la gâchette et manqua sa cible de quelques millimètres. La déesse guerrière se lança alors dans une danse d’une élégance sans pareille, semblant presque flotter jusqu’à arriver dans le dos de son adversaire. Les deux lieutenants virent la lame s’abattre sur le chef, prête à lui trancher la tête. Ils se mirent à hurler, ne voulant pas faire de leur matriarche une meurtrière. Au dernier instant, Hiromi effectua une rotation de la lame, infligeant un coup contondant d’une force inouïe à l’ennemi. Ce dernier n’eut pas le temps de réagir et s’écroula au sol.

               La cheffe soupira longuement avant d’essuyer la sueur de son visage. Elle posa sa lame au sol avant de rejoindre ses deux lieutenants. Kageo, haletant, laissa une larme solitaire dévaler sa joue.

               « Dame Hiromi… Vous… Vous nous avez encore sauvés.

– Comme quoi, c’est toujours nous qui finissons par avoir besoin de vous. »

               Elle essuya la larme de Kageo et ébouriffa les cheveux de Ryōga, comme une mère à ses enfants.

               « Vous vous trompez. J’ai toujours eu besoin de vous. Sans vous, la jeune femme en quête de justice serait probablement encore enfermée dans son monde d’illusions. Quand j’ai repris le flambeau de mon père, je pensais ne jamais réussir à le rendre fier. Vivre pour toujours dans l’ombre de mon héros… Depuis que je vous ai rencontrés, vous m’avez autant appris, voire plus, que je ne vous apprendrai jamais. La confiance, la fierté, le courage, l’honneur… Tout ce que mon père aurait sans doute aimé pouvoir me transmettre de son vivant… Et tout ce que j’aspire à transmettre à ma propre famille. »

               Son regard se posa sur les visages des deux lieutenants, qui n’avaient finalement pas tant changé que cela en dix ans. Elle se mordit la lèvre tout en serrant son poing.

               « Je n’ai jamais voulu m’interposer. Être ce que je n’étais pas. Peut-être qu’un jour vous aurez envie de chercher d’où vous venez. Et je vous promets que je… ferai absolument tout pour vous y aider. J’ai longuement hésité, je ne voulais pas gâcher ce qui nous unit… Mais… »

               Elle posa chacune de ses mains sur la joue de l’un et de l’autre. Elle ferma les yeux et vit toute sa vie défiler. Son père, sa mère, les yakuzas d’Hiroshima… Ses patients, ses amis, ses ennemis. Quand elle les rouvrit, Kageo et Ryōga virent pour la première fois le masque de leur matriarche se briser dans son entièreté. Des larmes naquirent dans le creux de ses yeux, sincères et vulnérables. Sa voix fragile brisa enfin le silence.

               « …Cette nuit-là, le destin m’a mené sur le chemin de ceux qui allaient devenir mes plus belles et radieuses étoiles. Je voulais juste révolutionner un peu le monde à ma façon et vous m’avez appris que je n’avais pas à vivre cette aventure seule, brandissant solitairement le nom et la bannière de mon père. Jusqu’ici, j’étais votre cheffe, votre matriarche et vous, mes plus fidèles lieutenants. Malgré tout, vous avez veillé sur moi comme l’on veille sur une mère. Je voudrais aujourd’hui que le monde reconnaisse ce que mon cœur sait déjà, depuis bien longtemps : vous n’êtes pas seulement la lumière éclairant la voie de ma famille. Vous êtes ma famille. Me feriez-vous l’honneur de devenir mes enfants pour que le monde entier puisse savoir que l’amour que je vous porte est pur et éternel ? »

               Les yeux des deux hommes s’écarquillèrent. Ils se regardèrent, avec la même tendresse et innocence que pendant leur enfance, quand ils n’avaient que l’autre pour survivre à l’enfer. Sans un mot, ils prirent Hiromi dans leurs bras et acquiescèrent silencieusement. La femme leva les yeux pour regarder le ciel nocturne à travers la fenêtre et sourit. Ses deux étoiles, nées dans des cieux bien lointains, venaient d’ancrer leur gravité pour toujours au creux de ses bras et de son cœur.

               


               






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