Luke n’avait pas pu fermer l’oeil de la nuit à cause du froid et de la douleur qui irradiait de sa jambe. Pour couronner le tout, il sentait qu’un long combat s’annonçait pour survivre à cette nouvelle journée. Le jeune homme reçut pour tout déjeuner une tranche de pain et un peu d’eau. Puis les gardes le traînèrent dans le même couloir que la veille.
Il arriva dans la salle froide et impersonnelle où une Astrid à l’air réjouie l’attendait. Le jeune homme se retint de vomir. Il attendait que l’ex-Egale soit à sa portée pour le faire.
Il fut enchaîné sans ménagement à un poteau en bois, les bras tendus au-dessus de la tête, le dos tourné à Astrid. Il n’avait pas récupéré ses vêtements et se sentait d’autant plus vulnérable.
– Alors, bien dormi? lui lança sa tortionnaire de sa voix stridente.
Elle fit signe aux gardes de repartir.
Puis sans signe avant coureur, elle empoigna un saut posé par terre et en projeta violemment le contenu. C’était de l’eau glacée. Luke étouffa un cri et se mit à trembler de tout son corps.
– Où est Silyen Jardine?
ça y est, le refrain reprenait. Il ne prit même pas la peine de répondre.
– Alors? insista Astrid.
Elle lui projeta un saut d’eau brûlante cette fois, qui fit encore plus mal à Luke. Il avait l’impression que toute sa peau était en feu. Il serra les dents.
– Où est Silyen Jardine?
Luke resta silencieux. Qu'Astrid ne compte pas sur lui pour parler de la Réserve, parce que ça reviendrait à admettre que Sil était toujours en vie. Tendu par l’appréhension, il reçut un nouveau saut d’eau glacée. Il se recroquevilla, grelottant, et ferma les yeux. Un claquement le fit sursauter. Il se retourna, la gorge serrée, et découvrit ce qu’il pensait avoir deviné depuis qu’on l’avait attaché à ce poteau: Astrid tenait un fouet.
Au cinquième coup, l’ex-Egale fit une pause. Luke luttait pour retrouver son souffle. Il avait si mal que la douleur à sa jambe était devenue secondaire.
Ce qu’il vivait en ce moment ne pouvait pas être réel. Il allait bientôt se réveiller dans son lit, à Manchester, se dit-il, désespéré. Hélas, le poteau et ses chaînes ne s’effacèrent pas.
Astrid fit glisser les lanières du fouet contre son dos. Luke tressaillit à chaque fois qu’elles entraient en contact avec ses plaies à vif. Il avait si peur qu’il devait serrer les dents pour ne pas qu’elles claquent. Il ne voyait pas comment il pourrait supporter un coup de plus.
– Où est Silyen? demanda sa tortionnaire. Face à son silence, elle rajouta: Je dois avouer que tu résistes remarquablement bien, Luke Hadley. Beaucoup se seraient déjà effondrés. Tu dois beaucoup tenir au jeune Jardine pour le protéger ainsi… N’est-ce pas? Mais je vais te briser, comme j’ai brisé tous les autres avant toi. Ce n’est qu'une question de temps.
Luke entendit un nouveau claquement.
Ce fut comme si un poignard lui avait fendu la peau. Il vomit le peu qu’il avait avalé au petit-déjeuner. Astrid ne parut pas s’émouvoir de l’odeur qui s’élevait maintenant dans la pièce. Elle ne prit même pas la peine de nettoyer.
Résiste, résiste, résiste, s’encouragea-t-il.
Au septième coup, il s'évanouit enfin.
Soudain, tout ses nerfs s’éveillèrent d’un coup et il eut une conscience aigüe de sa jambe en miettes et de son dos labouré. Lorsqu’il se rendit compte de l’endroit où il se trouvait, un frisson glacé le parcourut. Il était de retour sur le chevalet et cette fois, c’était sa jambe valide qui était entourée de cordes.
Non, non, non.
Astrid était toujours là. Cette femme était le mal incarné: elle tirait son plaisir de la souffrance des autres. Il eut envie de la poignarder en plein coeur.
Astrid mit la main sur la poulie qui servait à tendre les cordes.
La terreur étouffait Luke à un tel point qu’il tourna la tête pour vomir à nouveau. Il n’en sortit que de la bile.
– Où est Silyen?
Il sentit les cordes se resserrer autour de sa jambe. Son mollet était déjà en train de s’étirer. Il se souvint du claquement sec qui avait résonné dans la salle la veille. Il ne pouvait pas endurer ça une deuxième fois, il ne pouvait pas. Il baissa la tête.
– N-non, sanglota-t-il. Je vous en supplie.
Astrid suspendit son mouvement:
– J’écoute.
Luke déglutit, essayant de trouver un peu de salive dans sa bouche sèche.
– Ne faites pas ça. S’il-vous-plaît.
Astrid soupira et le regarda avec un air de pitié. Elle s’adressa à lui comme à un enfant, pianotant sur la poulie.
– Si tu veux que j’arrête, tu dois répondre à ma question. Il n’y a pas d’autre moyen, Luke.
Mais c’était impossible. Luke ferma les yeux de désespoir, sentant les larmes couler. Il n’y avait plus aucun espoir, juste de la souffrance.
Lorsqu’il sentit les cordes se tendre, mettant sa jambe au supplice, il implora encore sa tortionnaire, même s’il savait que c’était inutile. Alors il cria sans pouvoir s’arrêter, et Astrid finit par suspendre son geste, lui reposa son éternelle question.
Luke redevint silencieux, à la limite de l’inconscience, tremblant de tout son corps. S’il avait pu mourir, il n’aurait pas hésité une seconde. Alors qu’il sentait sa jambe tendue à l’extrême limite, il entendit soudain une voix.
– Arrêtez!
Le jeune homme trouva la force de tourner la tête et vit que l’un des Doués venait de pénétrer dans la salle et avançait d’un pas rapide vers Astrid.
Celle-ci n’aurait pas été plus choquée si on l’avait giflée.
– J’avais demandé à ne pas être dérangée, je suis en plein interrogatoire, siffla-t-elle.
– Votre interrogatoire ne sert à rien, lui répondit l’homme.
– Je vous demande pardon?
Luke se demanda vaguement si Astrid allait étrangler le nouveau venu, dans l’irréalité où il flottait. Il n’arrivait plus à comprendre le sens des mots de l’Asiatique et bientôt, toutes les lumières s’éteignirent. Il venait de perdre connaissance.