Entre les mondes

Chapitre 41 : LUKE

Par April

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Bonjour chers lecteurs! Pour celles et ceux qui préfèrent sauter ce chapitre, comme il est classé MA, je propose de faire quelques lignes de résumé que je posterai au début du chapitre 42 ;)




Luke croyait que les pires moments de son existence seraient toujours liés à Crovan et à Eilean Dòchais. Mais c’était avant de mieux connaître Astrid Alfdan. Cette femme était un véritable monstre: le jeune homme en avait eu un avant-goût lorsqu’il l’avait vue un jour clouer la main d’un homme à une table. Depuis ce qui lui semblait être des heures, il se trouvait dans une pièce voisine de celle où il était arrivé. Il était attaché à une chaise métallique qui lui rappelait celle où Gavar avait été immobilisé, dans le fameux sous-sol où Sil avait capté le Don de Grande-Bretagne. Le même métal froid, les mêmes liens conçus pour empêcher tout mouvement. On lui avait ôté tous ses vêtements, ne lui laissant que son caleçon.

– Haaaaaaa! hurla-t-il lorsqu’Astrid lui découpa la peau du bras avec un scalpel.

Il n’osa pas voir la plaie sanglante, une de plus parmi les innombrables qui zébraient tout son corps.

– Alors, Hadley, où est Silyen Jardine, répéta pour la énième fois son bourreau.

– Il est mort! Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus!? cria Luke pour la énième fois lui aussi.

  Il sentit la pointe du scalpel se poser sur son ventre et fixa le plafond, malade de peur. Il se força à se focaliser sur sa respiration mais ne sentit plus que la douleur lorsque la lame pénétra centimètre par centimètre, comme dans du beurre.

– Donne-moi un lieu et tout s’arrête, souffla Astrid en suspendant son geste.

  Tout le corps de Luke se contracta. Il serra les dents et garda les lèvres obstinément closes. « Résiste, résiste, résiste », s’encouragea-t-il mentalement. De toute façon, il n’avait pas vraiment le choix. La Réserve lui interdisait de parler et d’un côté, tant mieux.

  A travers ses larmes de douleur, il vit Astrid s’écarter et prendre un sachet transparent posé sur le chariot roulant où elle posa négligemment le scalpel dégoulinant de sang.

– Sais-tu ce que c’est?

  Le jeune homme, haletant, avait fermé les yeux. Ses cheveux blonds étaient collés à son front par la sueur.

  Une gifle le contraignit à ouvrir les yeux.

  Il fixa le sachet rempli d’une sorte de poudre blanche.

– Du sel, l’éclaira Astrid. Imagine l’effet que cette substance va produire en entrant en contact avec tes plaies… C’est comme si un milliers d’aiguilles s’enfonçaient simultanément dans ta chair. Je vais te donner un avant goût.

  Luke ne put empêcher ses yeux de s’agrandir sous l’effet de la peur. Enfant, il s’était baigné dans mer après s’être éraflé le mollet, alors qu’il jouait avec Abi. La brûlure qu’il avait ressentie l’avait fait sortir tout de suite de l’eau. Il n’avait jamais oublié cette leçon.

  Sa bouche devint sèche alors qu’hypnotisé, il regardait sa tortionnaire verser un peu de poudre sur la blessure qu’elle venait de tracer sur son ventre. Luke hurla si fort qu’il craignit de s’être cassé les cordes vocales. Astrid augmenta la douleur d’un cran en promenant un doigt sur la plaie afin de bien répartir le sel.

– Tu veux que j’arrête? lança-t-elle.

  Elle agita le sac de sel en y laissant une traînée de sang.

  Luke détourna la tête.

– C’est dommage que j’aie perdu mon Don, j’aurais pu te faire subir des tortures plus sophistiquées. Nous devons donc nous contenter du basique et laisse-moi te dire que ce que tu endures en ce moment n’est rien par rapport à ce qui t’attend.

  En parlant, elle versa du sel sur les jambes de Luke, provoquant de nouveaux cris.

 Astrid arrêta à nouveau, se recula et laissa passer plusieurs minutes pendant laquelle elle fixa attentivement le jeune homme. Ce dernier essayait tant bien que mal de reprendre son souffle et se débattait contre ses liens. Il regarda l’Ex-Egale avec tout la haine dont il était capable et cracha dans sa direction.

  Pourquoi Silyen n’était-il pas encore arrivé? Ses émotions étaient si violentes en ce moment qu’elles devaient bien être parvenues jusqu’à l’Egal, quel que soit le monde où il s’était rendu. Ils avaient fait des tests pour s’en assurer. La seule explication était qu’il élaborait certainement un plan et attendait le bon moment pour agir.

  Beaucoup trop vite, Astrid s’approcha à nouveau.

– Tu es prêt à continuer?

Luke tenta à nouveau de se focaliser sur sa respiration. Il avait espéré pouvoir se montrer plus brave mais il réalisait que comme n’importe quel humain, il était terrorisé par l’idée de souffrir. En réalité, il n’était pas de taille. Même les tortures de Crovan n’avaient pas pu le préparer à ça. Astrid eut une expression presque maternelle.

– Je sais que tu as peur, Luke. Mais rappelle-toi que tu t’infliges toi-même cette épreuve. Un simple mot et tout s’arrête. Nous te promettons de te guérir et de te renvoyer sains et sauf dans ta famille, où tu n’entendras plus jamais parler de nous. Et dis-toi que notre requête est légitime: nous souhaitons simplement récupérer ce qui nous appartient. Silyen Jardine ne mérite pas que tu sacrifies ta vie pour lui.

  Cette femme essayait de l’embrouiller, songea Luke en secouant la tête, comme pour chasser des mouches parasites. Il doutait de sortir vivant d’ici quoi qu’elle lui dise. Bouda ne prendrait jamais un risque pareil.

– Toujours pas prêt à parler? insista Astrid.

– Allez-vous faire voir, murmura Luke, le menton contre la poitrine.

  Il arqua le dos en arrière lorsque le sel se faufila impitoyablement dans ses blessures, lui brûlant tout le corps. Soudain, tout s’effaça. Cette perte de conscience fut hélas trop brève.

  Il se réveilla face à Bouda Matravers.

  Il se trouvait toujours dans la même pièce, mais il réalisa qu’il était désormais en contact avec une surface rugueuse, qui frottait contre ses plaies à vif dès qu’il bougeait. Du bois. Des cordes s’enroulaient autour de ses bras et de ses jambes. C’était un chevalet de torture semblant à s’y méprendre à ceux de l’époque médiévale. Il faillit vomir.

  Un claquement de doigts le tira de ses pensées.

  Satisfaite d’avoir son attention, Bouda le fixa comme un chat regarde une souris avec laquelle il s’apprête à jouer. Mais un léger pli barrait son front:

– Tu refuses toujours de nous dire où se trouve Silyen.

– Libérez-moi tout de suite! Vous n’avez pas le droit de me retenir ici! lança Luke.

– Tu me l’as déjà dit. Tu es un vrai perroquet Hadley, commenta Bouda d’un air ennuyé, en croisant les bras.

Lançant un regard pénétrant à Luke, elle poursuivit:

– Maintenant, écoute-moi bien. Imagine-toi qu’à ta place, nous installions ici ta mère, ta soeur ou cette délicieuse petite Daisy? Imagine-toi entendre leurs cris, leur supplications.

  L’idée glaça Luke. Elle ne pouvait quand même pas faire ça. Il faillit avouer que Silyen lui avait imposé une Réserve - et ce n’était même pas sûr qu’il puisse le faire, étant donné le Don qui lui interdisait de parler - lorsqu’une alarme s’alluma dans sa tête. N’écoutant plus la description détaillée de ce que Bouda comptait faire à sa famille, il se focalisa sur quatre petits mots: qu’aurait pensé Silyen? Puis la lumière se fit. Si Bouda venait lui parler, sans avoir amené avec elle sa mère, Abi ou Daisy, c’est qu’elle ne devait pas être en mesure de mettre sa menace à exécution. Il devait être beaucoup trop risqué de capturer une Hadley maintenant que lui-même avait disparu. Sa famille devait certainement être protégée. Les paroles de l’Ex-Egale n’étaient donc que du vent. Il laissa échapper un rire de soulagement.

– Serais-tu en train de perdre la tête, Hadley?

– Amenez-les et après on verra.

  Les beaux traits de Bouda se déformèrent sous l’effet de la colère. Puis elle se recomposa une expression neutre et s’avança sur sa chaise.

– Je sais ce que tu penses de moi. Mais je ne suis pas un monstre. J’essaie simplement de penser à la Grande-Bretagne.

  Bla, bla, bla, se dit Luke dans sa tête en levant les yeux aux ciel. Mais de ses doigts acérés, Bouda le força à la regarder.

  - Que sais-tu des Etats-Confédérés? murmura-t-elle.

  La question prit Luke au dépourvu. Il resta silencieux.

 - C’est bien ce que je pensais, commenta Bouda. Sache que les Etats-Confédérés menacent de déclarer la guerre. Si cela arrivait, nous serions sans défense. Mais le retour du Don changerait la donne, tu comprends? C’est pour cela que j’essaie de retrouver Silyen. Je pense qu’il est mêlé à la disparition du Don et qu’il réussirait peut-être à le faire revenir. Et tu es la seule personne capable de me mener à lui. Si tu acceptais de coopérer, tout serait beaucoup plus facile.

   La tête de Luke commençait à tourner. Guerre, Etats-Confédérés. Ces mots s’entrechoquaient. Il se représenta Daisy, Abi, sa maman, essayant d’échapper aux bombes. Puis il se rappela de qui était Bouda. L’ex-Egale essayait simplement de le convaincre de la manière douce. S’il y avait vraiment eu un risque avec les Etats-Confédérés, Abi le lui aurait dit. Elle travaillait pour le gouvernement de transition, elle était au courant de ces choses-là. Mais en même temps, la dernière fois qu’il lui avait parlé, il avait l’impression qu’elle avait été sur la retenue. Et il y avait quelque chose dans la voix de Bouda… Une note d’urgence. Soit elle simulait très bien, soit elle était sincère.

– Vous mentez, finit-il par dire, faute de trouver mieux.

– Tu te trompes. Les Etats-Confédérés ont remis en route leur industrie de l’armement. Le président Spencer Grailingstream est de plus en plus difficile à contenir. Ce n’est qu’une question de mois, voire même de jour… Je sais que tu es un garçon raisonnable. Tu n’aimerais pas que des innocents meurent par ta faute, n’est-ce pas? (Elle se pencha en avant.) Tu as le choix. Soit tu laisses la Grande-Bretagne sombrer, soit tu m’aides à la sauver. Penses à ta mère et à tes soeurs.

  Luke s’agita pour tenter de se libérer.

– Même si vous aviez raison, je ne peux pas vous aider. Je vous répète que Silyen est mort.

Bouda parut déçue.

– Dans ce cas, tu as fait ton choix.     

Elle s’effaça pour laisser passer Astrid.

– Tu es installé sur un chevalet, commenta la tortionnaire en laissant courir ses mains le long du corps de Luke, qui se contracta de dégoût. Ce petit bijou a une fonction simple: étirer tes membres jusqu’à les briser. Nos ancêtres en l’ont beaucoup utilisé du temps de la Grande Inquisition, où ils faisaient la chasse aux roturiers extrémistes, et je dois avouer qu’il a eu de bons effet sur de nombreux prisonniers. J’ai toujours adoré l’employer lorsque j’étais d’humeur nostalgique.

  La nausée était revenue.

  Luke regarda à nouveau le plafond, se préparant à ce qui allait suivre.

  Une image floue de Silyen flotta dans son esprit mais il la chassa sans ménagement. Il allait avoir besoin de tout son courage, il ne pouvait se permettre de flancher en pensant à l’Egal.

  Et sa bravoure faillit ne pas suffire.

 Il finit par s’évanouir et lorsqu’il se réveilla, sa jambe lui faisait si mal qu’il faillit tourner de l’oeil à nouveau. Il n’osait même pas regarder dans sa direction. Il préféra se focaliser sur Astrid et Bouda, les yeux mi-clos. Elles semblaient en désaccord. Bouda insistait pour qu’Astrid aille plus loin tandis que cette dernière expliquait qu’il était trop faible pour en supporter plus.

– Tant pis s’il meurt! Le temps presse! Il nous faut cette information! protesta Bouda.

  Les deux femmes finirent par se mettre d’accord pour une pause de quelques heures. Astrid alla chercher l’un des deux Doués Chinois qui guérit quelques-uns des plaies de Luke.

  Il fut ensuite détaché et conduit dans un couloir, soutenu par deux gardes. La tête basse, il n’eut même pas le courage de lever les yeux pour essayer de repérer les lieux ou trouver une porte de secours éventuelle. Tout ce qu’il avait en tête, c’était de retenir les larmes de douleur qui menaçaient de jaillir à chaque pas. S’il avait souffert le martyre tout à l’heure, ce n’était rien en comparaison de ce qu’il vivait maintenant. Il ne pouvait plus marcher, il arrivait seulement à bouger la cuisse, c’était comme si son mollet et son genou avait été réduits en miettes. A chaque mouvement, une explosion de douleur remontait le long de sa colonne vertébrale.

  Les deux gardes le traînaient sans ménagement, malgré ses cris, ses baskets glissant lamentablement sur le sol.

  Puis les deux hommes ouvrirent une porte et le jetèrent dans une cellule.

  Luke se retrouva plongé dans le noir.

 Il tenta de faire bouger sa jambe le moins possible et appuya sa joue contre le sol frais, ce qui lui apporta un peu de réconfort. Il n’arrivait pas à stopper les tremblements qui le parcouraient. Après plusieurs minutes d’immobilité, il finit par se redresser, chaque geste lui tirant une grimace. La pièce faisait environ trois mètres carrés de large. Il n’y avait que des murs métalliques et nus. Rien d’autre. Le seul soupçon de lumière provenait de la fente de quelques millimètres sous la porte.

 Il se traîna tant bien que mal jusque là et martela le battant de toutes ses forces. Mais sa jambe lui envoya un éclair de douleur. Il se mit à hurler, encore et encore, jusqu’à ce que sa voix se brise.

  Personne ne vint.

  Epuisé, il rampa jusqu’au mur opposé.

  Il essaya de retrouver la colère, la révolte face à l'injustice qui l’avaient soutenu à Millmoor puis à Eilean Dòchais mais la flamme semblait avoir disparu, soufflée par la torture.

– Vous le paierez, marmonna-t-il.

Ses mots ravivèrent un vestige de colère. Il se focalisa dessus, tentant de l’embraser. Echoua lamentablement.

  Il voulut analyser les options qui lui restaient. Mauvaise idée. Il n’avait aucune chance d’évasion. A Eilean Dòchais, il avait au moins su où il se trouvait et restait libre de ses mouvements. Ici, il devrait d’abord réussi à ouvrir cette porte, ne pas se faire remarquer par la dizaine de sbires de Bouda et échapper à deux Doués. Sans parler de sa jambe brisée.

  Il enfouit la tête dans ses mains.

  Il n’avait pas l’habitude de désespérer mais il se sentit soudain aspiré par un néant de désespoir. Si seulement il avait le Don.

  L’image qu’il avait tentée de repousser durant toute la séance de torture revint. Un visage encadré d’un rideau de cheveux sombres bouclés, deux grands yeux dorés et des lèvres fines esquissant un demi-sourire. Silyen. Les mains de Luke se portèrent machinalement à son cou, mais retombèrent comme deux poissons flasques lorsque le jeune homme se souvint que le bijou se trouvait entre les mains de Bouda.

  D’autres images remontèrent. Silyen créant le petit bateau lumineux, se tournant vers lui pour l’embrasser, le serrant dans ses bras. Son odeur chaude et réconfortante, comme si Luke s’était trouvé dans une bibliothèque baignée de soleil, une belle journée d’automne. Sa gorge était si serrée qu’il n’arrivait presque plus à respirer. Ses yeux commencèrent à le brûler. Au prix d’un gros effort, il réussit à retenir ses larmes. Ce n’était pas le moment de s’apitoyer sur son sort.

   Pourquoi est-ce que ce foutu lien ne fonctionnait pas?

  Il fallait que Silyen se dépêche de venir parce que Luke commençait à avoir peur de mourir ici: il avait entendu les paroles de Bouda et savait qu’elle ne plaisantait pas. Les yeux brillants, il inspira en tremblant et se focalisa sur le lien, comme dans le monde noir. Il était censé retrouver assez vite la présence de Silyen mais là, il se heurta à une barrière invisible. Il n’avait pas d’autre mots. Le coeur glacé, il tira les conclusions qui s’imposaient. Les Doués chinois… Ils avaient découvert le lien et l’avaient entravé. La situation était encore pire qu’il ne l’imaginait! Sa seule consolation était qu’ils n’avaient pas réussi à remonter jusqu’à Silyen, mais si l’Egal revenait dans ce monde…

  Luke se recroquevilla sur lui-même.





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