UNE NOUVELLE ROUTE par

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Continuation / Policier / Romance

10 NUIT D'IVRESSE 1

Catégorie: G , 4017 mots
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Le lendemain puis le surlendemain, Valjean était avec Roussin. Sur la piste de Le Maistre. Il se dégoûtait tellement qu’il en oubliait de manger…de dormir… Il effraya sa logeuse. Il vivait dans la prière.

Par mille coins et recoins, par différents témoignages, par tout un jeu de menaces et de promesses Roussin remonta la piste…

Le dernier soir, Roussin avait une fois de plus entraîné Valjean dans un estaminet, devant une pinte de bière. Il était tellement heureux Roussin et voulait chasser son compagnon de sa mélancolie.

« Demain c’est l’hallali ! On a bien trimé, le Mec sera content !

- Tu ne devrais pas parler si fort Roussin.

- De quoi t’as peur Le-Cric ?

- On doit être discret.

- T’es jouasse, tésigue. On est sur le territoire de Montparnasse. Il en a rien à carrer du Mec. Trop gros pour lui.

- Montparnasse ?

- Les affaires sont troubles parfois, hein Le-Cric ? Surtout avec le Mec.

- Vidocq fait des affaires avec Montparnasse ?

- Pas toujours claires les arrestations du Mec. Un jour, il retournera en taule. Même que ce sera le rabouin qui l’y collera.

- Ce n’est pas son ami ?

- Pas sûr… Je sais pas si le cogne est vraiment pote avec quelqu’un. Je croyais que tu l’étais mais t’as dit non. Il doit pas avoir de pote. Sauf son gourdin. Tu sais comment on l’appelle ? Nous autres ? Cul-serré. Comme s’il avait sa matraque dans le cul. Mais il nous tuerait s’il le savait. Hein ? »

Un sourire, contrit. Il fut un temps où lui aussi appelait Javert ainsi. A Toulon.

« Il était inspecteur de police, » murmura Valjean.

Il avait trop bu et ces derniers jours l’avaient rendu malade jusqu’à l’écœurement.

« Sûr. L’inspecteur Javert. Je sais. Mais faut pas le dire Le-Cric. Le Mec a un projet pour lui. Sauf si ce con se prend un coup de surin avant.

- Comment en est-il arrivé à ça ?

- Tu ne sais rien de Javert, hein Le-Cric ? T’as de l’amitié pour lui mais en fait, tu sais rien de lui. Hein ?

- C’est vrai.

- Alors bois un coup Le-Cric et oublie ce cogne. C’est un paumé, il finira dans le caniveau, la gorge tranchée. Le jour est loin où je pleurerais un cogne, aussi poilu qu’il soit. »

Aussi poilu qu’il soit ? Ou aussi suicidaire ?


Ce fut une belle arrestation. Ce fut un bel acte de bravoure. Le Maistre était un pauvre type caché dans une cabane dans le quartier de la Chapelle. Il vivait de vols à la tire et de mendicité. Il avait à peine quarante ans et en paraissait le double. Il eut tellement peur de retourner au bagne qu’il se pissa dessus. Valjean aida Roussin à menotter le forçat évadé avec le visage le plus impassible possible puis il l’accompagna jusqu’à la préfecture. Puis il s’enfuit lorsque les policiers sortirent du bâtiment afin d’appréhender le criminel.


Ce soir-là, Valjean n’arriva pas à prier. Il cherchait ses mots à genoux dans son salon, face à la cheminée éteinte et aux deux chandeliers en argent. Ses pensées étaient un tourbillon, une tempête. Avait-il été sauvé par l’évêque Myriel pour finir comme ça ? Arrêter des malheureux. Des êtres comme lui, qui auraient pu être lui. Lorsqu’on frappa à la porte de sa demeure. Un tambourinement caractéristique qui le fit blanchir. Trois décennies qu’il vivait dans la peur de ce bruit.

« Ouvre Valjean.

- Javert ?

- Ouvre, j’ai les mains prises. Je vais devoir forcer ta porte avec mes pieds.

- Ne prends pas cette peine, j’ouvre. »

Valjean ouvrit la porte et laissa entrer l’inspecteur Javert dans sa maison. Ce qui en soit était déjà quelque chose d’exceptionnel. Mais il ne se rendit compte de l’étrangeté de la situation que lorsqu’il vit le grand homme, si raide dans son carrick noir se rapprocher de la cheminée et examiner les chandeliers en argent. Javert avait déposé un panier sur la table, d’où dépassait le goulot d’une bouteille de vin...non deux...

« Alors tu les as volés ou non ?

- Offerts mais j'avais volé l'argenterie. »

Javert se retourna et le fixa avec un regard brillant de malice. Un sourire découvrit ses dents.

« Je le savais. Quoique ce vieux fou de Myriel ait pu me dire.

- Tu lui as parlé ?

- Écrit. A Montreuil, quand j’étais sur la piste de Jean Valjean. J’ai pu retracer tout ton parcours.

- Que t’a-t-il dit sur moi ? »

Des années d’écoulées mais la culpabilité était toujours là. Aussi forte que par le passé. Javert se tenait contre la cheminée, les mains dans les poches, sa canne glissée sous le coude.

- Qu’il fallait pardonner et apprendre à se pardonner. Puis il m’a sorti son petit conte, le pauvre homme accueilli alors qu’il mourait de faim, le cadeau de l’argenterie, le départ sans prévenir de l’enfant prodigue, le retour entre deux policiers, l’oubli des chandeliers… Une jolie fable qu’il m’a servie.

- C’était un brave homme.

- Petit-Gervais a été beaucoup moins élogieux à ton égard. »

Le rougissement fut si intense qu’il impressionna le policier. Valjean courba l’échine. Javert eut pitié et quitta sa position de juge. Il s’approcha de Valjean et lui posa une main sur l’épaule. Apaisant.

« Allez Valjean. Buvons un coup en souvenir du passé. On ne peut rien changer à ce qui a été.

- Pourquoi es-tu ici ?

- Vidocq m’a parlé de toi aujourd’hui. T’envoyer capturer un fagot ! Quel salopard ! Je me suis dit que tu ne serais pas contre un peu de compagnie. Même la mienne.

- Je ne déteste pas ta compagnie ! »

Javert se mit à rire, réellement amusé par cette remarque. Comme si Valjean avait voulu faire une blague. Le policier s’approcha de la table et vida le panier. Pain, fromage, jambon sec, des pommes et deux bouteilles de vin. Valjean n’en crut pas ses yeux, du Clos de Vougeot ! Javert capta son regard et eut un sourire penaud.

« Quitte à se prendre une chérance, autant le faire avec du bon vin, qu’en dites-vous monsieur le maire ?

- Je vous laisse ouvrir les hostilités, inspecteur. »

Ils rirent, amusés de se retrouver dans ces rôles, oubliant pour une soirée leur inimitié.

« Allons, raconte-moi ta chasse à l’homme.

- Javert… Ce ne fut pas agréable…

- Normal, Le Maistre n’est pas du gros gibier. Veux-tu revenir chasser le meurtrier avec moi ?

- Je ne suis plus sous tes ordres ?

- Disons que Vidocq a cru bon de te prendre à son service. Je peux insister pour te conserver au mien.

- Cela me plairait bien. Si tu n’essayes pas de te faire tuer toutes les deux minutes. »

Un nouveau rire, Valjean avait perdu le compte des verres. Il regardait Javert boire sans y penser, picorant des morceaux de jambon sec. Le policier n’avait pas relevé l’admonestation. Il n’avait pas parlé de sa blessure à la tête, il évoquait une de ses anciennes affaires. Un forçat évadé, un tueur, qui avait voulu récidiver...en s’attaquant à la seule personne qu’il n’aurait pas du toucher… Javert en personne… Le récit se terminait sur des rires et des gloussements à n’en plus finir.

Oui, cela faisait du bien à Valjean de ne pas être seul. Sachant que Le Maistre avait de fortes chances d’être renvoyé au bagne voire condamné à la guillotine.


La soirée se passa entre les rires, les confidences et les verres d’alcool.

Un moment donné, Valjean se sentit assez en sécurité pour interroger l’ancien chef de la police de Montreuil-sur-Mer :

« Javert, il y a une chose que je n’ai jamais comprise à ton propos.

- Une seule ? J’ai personnellement des dizaines de choses que je n’ai pas comprises au sujet de Jean Valjean. »

Un rire amusé, encore, Valjean n’hésita plus et se lança :

« Pourquoi avoir arrêté Fantine ?

- Ha la pute de Montreuil !

- S’il te plaît, ne l’appelle pas ainsi. »

L’amusement perdurait dans les yeux clairs du policier.

« M. Madeleine et sa moralité ! J’avais trouvé déjà exagéré de voir un patron d’industrie exiger de ses employés la probité mais venant de toi, un forçat en rupture de ban, c’était fort de café. Une seule fille déchue ! C’est assez incroyable ! Les autres ont bien tenu leur langue et Fantine n’a pas eu de chance. Elle était trop jolie !

- Ce n’était destiné qu’à protéger les femmes de la concupiscence.

- Mais oui, M. Madeleine. Mais oui. Je connais le règlement de ton usine par-cœur. Hommes et femmes séparés, pas de relations entre membres du personnel…

- Vous désapprouviez ? Vous n’en avez jamais rien dit.

- Avais-je vraiment voix au chapitre ? »

Javert nota le retour du vouvoiement, la vieille colère de monsieur le maire l’amusait profondément.

« Et puis je me devais d’arrêter la fille !

- Parce que c’était une pute ! C’est cela ? »

Valjean sentait la colère revenir, si déçu de retrouver l’homme inflexible de Montreuil.

« Pour lui sauver la vie !

- QUOI ? »

Un rire profond, Javert pencha sa tête sur le côté. Cela aurait pu être charmant si le joli geste n’était pas anéanti par le retour des yeux durs du policier.

« M. Madeleine ! Et si nous changions de point de vue ? Juste une fois ! Vous étiez si bon à cela, monsieur le maire, à vouloir sauver tout le monde.

- La prison n’a jamais sauvé personne ! Vous déraillez !

- Je connaissais bien Fantine. J’avais assisté à sa déchéance.

- Comment cela ? »

M. Madeleine ne savait pas quoi dire, ce qui en soit était déjà une petite victoire pour Javert. Il ne put s’empêcher d'enfoncer le clou :

« Des nuits à patrouiller dans Montreuil, à la poursuite des créatures de la nuit. Forcément je l’avais rencontrée. Elle s’était retrouvée au poste quelques fois. Et je lui sortais à chaque fois mon petit laïus sur la probité et le respect de la loi. Bla, bla, bla. La fille acquiesçait, s’excusait, mangeait sa soupe et repartait dans les rues.

- Mais vous auriez du me parler d’elle ! 

- Mais oui, monsieur le maire. J’aurai du vous parler de Pauline, de Lise, de Jenny… Bien entendu ! Nos rapports hebdomadaires auraient été bien plus prenants.

- Poursuivez ! »

Le ton lui-même était là. Cinq ans à le supporter. Oui, Javert haïssait M. Madeleine.

« De toute façon, quoique je disais, cela n’avait aucun effet sur cette tête de linotte. Je lui ai conseillé de venir vous parler, de vous supplier pour un emploi. Je savais que vous auriez cédé mais la fille ne voulait pas en entendre parler. Et quelque part, je n’insistais pas.

- Pourquoi ? Mais pourquoi par le Ciel ?

- Parce que Fantine n’avait aucune confiance en vous et moi non plus, monsieur le maire. Vu votre contremaître, je la comprenais.

- Mon contremaître ? »

L’amusement disparut pour laisser la place à une profonde surprise. Ce qui était un regard inhabituel sur le froid policier.

« Vous l’ignoriez ?

- Allez de l’avant ! »

Javert se servit un nouveau verre, la deuxième bouteille était déjà bien entamée.

« Aujourd’hui, je vous crois Valjean. Après juin, je vous crois. Mais à l’époque, je vous croyais complice. Coupable.

- Javert ! Parlez !

- Des ouvrières de votre usine se sont plaintes auprès de mes officiers. Mais comme elles n’osaient pas porter officiellement plainte de peur de perdre leur travail, j’avais les mains liées. Votre contremaître avait les mains baladeuses et une bite en rut. Il n’hésitait pas à à user de sa position pour abuser des travailleuses.

- Abuser ?

- Les forcer à avoir des relations sexuelles avec lui, à lui faire des fellations… J’ai essayé de prendre cette ordure en flagrant délit mais baste ! l’homme n’était pas un imbécile, il se livrait à son petit jeu à l’abri des murs de votre usine.

- Pourquoi ne pas… Mon Dieu, j’ignorais… Dieu…

- Je vous croyais complices. »

Le silence revint. Valjean se souvenait de son contremaître, M. Jussac était un homme efficace, dévoué, honnête. Ils avaient passé beaucoup de temps tous les deux à travailler pour l’usine, à prévoir des améliorations pour les travailleurs, à organiser des collectes de fonds. Jamais il n’aurait imaginé.

Une vague de ressentiment contre Javert étouffa M. Madeleine.

« Vous auriez du me le dire ! Vous en aviez le devoir !

- Et le devoir de vous arrêter aussi ! Je le sais ! Cinq ans à vous surveiller, à vous examiner, à chercher la faille.

- Et après ? 

- Après il y a eu l’agression. J’ai arrêté la fille car elle venait de frapper un bourgeois.

- C’est lui qui avait commencé Javert ! Il l’a agressée le premier ! »

Un nouveau rire ! Javert ferma les yeux. Valjean eut envie de frapper fort l’inspecteur de police de Montreuil. Pas pour la première fois.

« Une agression ! Monsieur Madeleine ! J’admets que lancer une boule de neige est un acte stupide mais qualifier cela d’agression. Si j’avais du arrêter toutes les personnes coupables de ce délit, j’aurai rempli mes geôles d’enfants voire d’adultes. Vous m’auriez chanté alors une autre chanson, monsieur le maire.

- Il l’a agressée et elle s’est défendue !

- Vous n’en démordrez pas, soit. Pour ma part, j’ai vu un bourgeois riche et bien habillé glisser une boule de neige dans le corsage d’une prostituée. Et cette dernière s’est jetée comme une furie sur le malheureux. Elle lui a griffé le visage. Je suis intervenu et je l’ai embarquée.

- J’ai vu en effet votre bienveillance à son égard.

- Fantine était un cas de conscience.

- De conscience ? Vous ?, » ricana Valjean, méprisant.

Javert ne se sentait pas si à l’aise que cela avec le cas de cette femme. Bien sûr qu’elle avait agressé un bourgeois, mais Javert avait vu la pitoyable créature devant lui. Il a hésité avant de la condamner à six mois de prison.

« Elle était malade Javert ! Vous avez bien du vous en rendre compte !

- Je voulais la coller en cellule pour lui apprendre à réfléchir à cette idiote. Une nuit à l’ombre ! Je lui avais parlé, je l’avais protégée et je la retrouvais coupable d’agression, j’étais tellement en colère contre elle que j’étais à deux doigts de la gifler.

- Elle était malade !!!

- Je voulais lui apprendre à respecter la loi.

- JAVERT !!! »

Cette fois la haine revenait et les deux adversaires se regardaient, comme s’ils se retrouvaient des années en arrière à Montreuil, devant la brigade de police au grand complet.

« Réfléchissons un peu à la manière d’un cogne, monsieur le maire. Juste un instant.

- Elle vous suppliait de la libérer. A genoux devant vous ! Et vous la traitiez… Dieu Javert ! N’avez-vous aucune pitié ?

- Si j’avais cédé à chaque femme en larmes à mes genoux, je n’aurais pas arrêté grand monde. Au moins, elle n’a touché que ma jambe, certaines ont les mains plus entreprenantes.

- Javert, elle suppliait pour son enfant.

- Mais elles ont toutes un enfant, une mère, un mari… Je devais rester ferme. Je le dois !

- Vous dites que vous vouliez lui sauver la vie ? Menteur !

- Monsieur, jeta Javert, glacial. Elle aurait passé la nuit au chaud, elle aurait reçu une soupe et du pain, une couverture, comme tous les prisonniers présents dans mes cellules. Le lendemain, j’aurai fait venir un médecin, comme pour tous les prisonniers présents dans mes cellules quand le besoin s’en fait sentir.

- C’est vrai…, » admit Valjean à contrecœur.

Oui, c’était vrai, M. Madeleine se souvenait de réunions du conseil municipal où le budget de la police était discuté et débattu violemment.

« Le lendemain, une fois les esprits calmés, nous aurions reparlé de la gosse et j’aurai envoyé un de mes hommes enquêter. Car je suis un homme précis et ordonné. »

Un monde étrange apparut devant Jean Valjean, Fantine sauvée après avoir purgé sa peine, Cosette vivant à Montreuil et allant à l’école, un nouveau départ, M. Madeleine toujours en vie les protégeant toutes deux… La voix froide de Javert brisa ce rêve :

« Et vous êtes arrivé, monsieur le maire, comme un chevalier venu sauver sa belle. Vous vouliez la renvoyer dans la rue !

- Je voulais l’envoyer à l’hôpital ! Je n’ai vu qu’un policier insensible martyrisant une malheureuse ! J’ai vu rouge !

- Vous n’avez jamais parlé d’hôpital mais juste de la laisser repartir dans la rue.

- Je n’ai pas eu le temps de parler.

- Vous m’avez ordonné de la libérer et cette idiote de Fantine vous a craché dessus !

- C’était mon problème !

- NON !!! »

La voix profonde de l’inspecteur Javert avait claqué. Le verre de vin s’était brisé entre les doigts du policier. Valjean sortit tout à coup de son rôle, revenant au présent. Javert et lui-même, assis devant les reliefs d’un repas, vidant la deuxième bouteille. Il regarda la main de Javert, dégouliner de vin, peut-être aussi de sang.

« Calmons-nous Javert. On dirait que nous sommes de retour à Montreuil. Laissez-moi examiner votre main. »

Javert se laissa faire mais il ne voulait pas abandonner l’affaire. Il était trop énervé et cela avait tellement pesé sur lui. Malgré toutes ces années.

« Non, répéta plus sereinement le policier. Ce n’était pas seulement votre problème. Vous étiez le maire, notre supérieur à tous, le représentant du peuple. On était tous insulté à-travers vous. J’aurai agi de la même façon envers n’importe lequel de mes chefs.

- Doucement Javert. Vous êtes blessé. »

Des éclats de verre avaient pénétré la peau de la paume, le sang se mêlait au vin. Javert fermait instinctivement les poings, ignorant la douleur que cela causait, invariablement. Valjean se leva et courut chercher de l’eau, un chiffon et entreprit de soigner Javert, le forçant à ouvrir les doigts, à se détendre.

« Je voulais lui sauver la vie. C’est vrai. En prison pour six mois, elle aurait été soignée, nourrie, vêtue décemment. J'aurai donné des instructions en ce sens.

- La prison n’est pas une solution Javert.

- Parce que vivre dans la rue comme une pute, c’est mieux ?

- Non, je le concède. »

Javert regarda pour la première fois depuis le début de cet échange Jean Valjean. Les yeux bleus étaient brillants de rancœur mais une sourde inquiétude faisait froncer les sourcils. Valjean, l’homme de la miséricorde.

« Et vous m’avez sorti les textes de loi ! A moi !

- Nous aurions du parler de cela posément. Je n’avais pas compris votre point de vue.

- Vous ne m’avez pas laissé parler, monsieur le maire. Vous m’avez chassé de mon propre commissariat, devant mes propres hommes. J’étais tellement en colère que j’ai passé la nuit à marcher dans les rues de Montreuil. Puis je me suis décidé à envoyer une lettre à Paris...

- Nous aurions du discuter.

- Si nous avions fait cela, mes hommes auraient manqué un beau spectacle. Voir leur inflexible chef courber l’échine devant quelqu’un. »

Valjean avait nettoyé le sang, retiré les morceaux de verre et continuait d’examiner la paume.

« Après cela, je vous ai abandonné la fille, reprit Javert. A vous de gérer cette histoire puisque vous étiez si désireux de lui porter secours. Je me suis lavé les mains de son sort.

- Je ne voulais plus vous voir. J’aurai du vous convoquer à la mairie pour parler de tout cela et pour ramener Cosette.

- Je vous aurai obéi, monsieur, mais je n’attendais que la réponse de mon courrier pour vous mettre la main au collet. Il valait mieux pour tout le monde que nous nous évitions. »

Un bandage bien serré. Ce n’était pas grand-chose, quelques petites coupures que le policier allait négliger. Le silence revint dans le salon, pas confortable mais reposant après la tension montée si haut. Javert testa sa main et remercia Valjean. Les deux hommes se servirent un nouveau verre et sentirent leur cœur, leur souffle s’apaiser.


Quand les deux bouteilles furent terminées, Javert se leva, vacillant un instant. Valjean voulut se porter à son secours, mais il n’était pas plus stable que le policier.

« Je pense que je vais prendre mon congé, Valjean, avant de rouler sous la table.

- Tu en serais capable ? »

Retour du tutoiement, ils se regardèrent en souriant. L’eau avait coulé sous les ponts.

« Il aurait fallu quelques verres de plus, mais j’en suis tout à fait capable. Je l’ai déjà fait.

- Javert…

- Mmmh ? »

Le policier avait réussi à remettre son manteau, il cherchait son chapeau, égaré quelque part dans la pièce.

« Tu ne veux pas rester pour la nuit ? Ton appartement est loin et il est tard.

- Je ne suis pas un enfant, Valjean. Qui oserait s’attaquer à moi ?

- Il y en a qui le font, » fit Valjean accusateur.

Javert accusa le coup et remit son chapeau à sa place. Il l’avait enfin retrouvé, roulé sur le sol, devant le canapé.

« Je ne vais pas m’aventurer ce soir. Je suis fatigué et j’ai trop bu. Autant me couper la gorge moi-même. »

Ces mots firent frémir Valjean, il posa sa main sur le bras de Javert pour le retenir.

« Je préférerais que tu restes cette nuit. »

Une vieille scène eut une redite, Javert s’empara de la main de Valjean et l’embrassa doucement, avec un petit sourire rempli d’ironie.

« Petite Fleur-de-Bagne, que vais-je faire de toi ? Allez je serais prudent, Valjean. »


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