JAVERT : UNE NOUVELLE ROUTE

Chapitre 57 : CAYENNE

7647 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 03/05/2021 06:25

Le voyage fut long et laborieux et en même temps, Valjean était exalté. Une fois de plus, il se sentait vivant grâce à Javert, à cause de lui. Plus vivant qu’il y a des mois ! Il retrouvait sa force de jeune homme pour aider les marins à travailler, il parlait avec le capitaine et évoquait des bateaux qu’il avait connus… Bien sûr, on le prit pour un ancien marin, sorti de la marine de guerre, vus les noms de bateau qu’il évoquait… L'Intrépide, Le Pharaon, La Diligente… Il s’agissait des bateaux qu’il avait restaurés, sur lesquels il avait travaillé...en tant que forçat...

Et un jour, la terre d'Amérique fut visible. Il faisait chaud, humide et Valjean le sentit aussitôt en arrivant. Ce n’était pas la même chaleur qu’à Toulon, c’était plus lourd. Dés que Valjean fut descendu sur les quais de Cayenne, une ribambelle d’enfants, tous nus et la peau de couleur noire vinrent l’entourer en riant. En mendiant. M. Madeleine fut égal à lui-même et distribua quelques aumônes en souriant.

Puis, quand ses poches furent vides, Valjean se pencha vers les enfants et lança :

« Je recherche le poste de police. »

Ces mots firent fuir les enfants comme une volée de moineaux. Un rire résonna non loin de lui et une femme, édentée, noire de peau elle aussi, le regarda avec amusement.

« Yé timoun [les enfants] moulcanner [avoir peur] !

- Vous comprenez le français ? »

La vieille femme rit...puis elle lança :

« Tu cherches les gads ? Lapolis ?

- Oui. »

Valjean n’était pas sûr d’avoir bien compris mais il lui sembla entendre le mot « police » dans ce que racontait la femme. S’en suivit tout un discours auquel il ne comprit goutte. Riant toujours, elle prit par le bras ce vieil homme, magnifique avec ses cheveux blancs si soyeux et l’entraîna quelques rues plus loin. Le sol était encore en terre battue par endroit. Enfin, elle désigna un bâtiment assez imposant, en pierres blanches, à l’allure officielle. Valjean se sentit déplacé avec sa malle sur son épaule. Il n’osa pas entrer immédiatement, il contourna l’immeuble et arriva dans l’arrière-cour. On était loin de Paris, nul garde ne surveillait, il faisait une chaleur humide et des oiseaux colorés chantaient aux alentours. Puis une voix grave, forte, profonde résonna tout à coup et fit battre son cœur.

« Tamalé ! Tu dois frapper !

- Je ne peux pas, inspecteur.

- Merde Tamalé ! Je t’ai donné un ordre !

- Je ne peux pas, inspecteur. Je vais vous faire mal. »

Valjean, curieux, déposa sa malle à ses pieds, la cachant dans les fourrés et s’approcha. Et il le vit enfin. Javert !

Il portait son uniforme bleu nuit mais il avait abandonné le chapeau, le sabre, le collier de cuir. Devant lui se tenait un homme immense, un noir, habillé aussi d’un uniforme mais plus simple. Un sergent ? Et sur le sol étaient assis une dizaine de policiers, tous la peau foncée, noire ou cuivrée, quelques-uns étaient simplement bronzés, et tous étaient amusés et goguenards. Javert semblait à deux doigts de hurler de colère. Il frotta ses yeux avec force et reprit plus durement :

« Sergent Tamalé ! Je vous ordonne de frapper votre supérieur hiérarchique ! Maintenant !

- Je ne peux pas ! Je vais vous faire mal. Vous êtes encore trop faible, monsieur. Le docteur a dit…

- Je me fous de ce que le docteur a dit ! Je vais te botter les fesses, sale négro ! Espèce de singe !

- Moukate !, » hurla le sergent en colère.

Et le grand noir se jeta sur Javert. Valjean sortit de son fourré pour se porter à l’aide de l’inspecteur. Mais il s’arrêta aussitôt. Javert s’était décalé simplement et d’une prise de combat apprise à Paris, dans les bas-fonds de la ville, il réussit à faire tomber lourdement le sergent à terre. Le dénommé Tamalé, calmé, regardait le policier avec stupeur.

« Merci, sergent. Mais la prochaine fois, obéissez ! Je n’aime pas insulter sans raison les gens. Et puis, dans mon cas, je serais bien mal venu de vous critiquer sur vos origines, non ? »

Les policiers assis à terre, un instant déconcertés et par l’insulte et par l’agression, riaient maintenant de bon cœur.

Javert ne tendit pas la main au sergent pour l’aider à se relever. L‘homme était une force de la nature et lui était faible et handicapé par sa jambe.

Javert le laissa assis sur son séant avec les autres et poursuivit son cours :

« La force ne fait pas tout, ni la vitesse. L’agilité est importante à prendre en compte. Si le sergent Tamalé m’avait coincé, il aurait pu me tuer avec ses mains. Il est bien plus fort que moi. Mais je suis plus rapide que lui.

- Et plus intelligent, renchérit un des hommes.

- Ça c’est pas difficile !, » en ajouta un autre. 

Cela provoqua un concert de rires et Tamalé s’y joignit, bon prince. Javert laissa passer l’orage et reprit en désignant un des jeunes hommes, mince et athlétique.

« Cela n’aurait pas été la même histoire avec Miguel. »

Le jeune sergent désigné ainsi se leva, sa peau brune contrastait à peine avec celle de l’inspecteur. Javert le gitan.

« Je serais doux, » promit Miguel. 

Nouveaux rires. Javert se glissa derrière le jeune homme et lança dans le creux de son cou :

« Mais qui te demande d’être doux ? »

Un fin rire. Javert sourit avec amusement. Et Valjean sentit son cœur se serrer avec douleur. Tous ces mois, il avait pensé à Javert, entretenant son amour dans le souvenir et peut-être que Javert, lui...peut-être qu’il avait trouvé une compensation…

« Très bien inspecteur ! »

L’attaque fut rapide et un peu vicieuse. Javert sortit un fin bâton de sa poche et le glissa sur la gorge de jeune homme, imitant un couteau, et serrant fortement le sergent dans ses bras. Mais le jeune Miguel réagit par un violent coup de coude en pleine poitrine qui provoqua un cri de douleur chez l’inspecteur Javert. Les rires disparurent. Valjean s’approcha vraiment cette fois.

Mais Javert ne se laissa pas dominer par la souffrance, il revint au combat. Et ce fut bientôt un échange de coups assez rapides qui se passa. Puis, Javert leva les mains en signe de reddition. Le sourire était toujours là, approbateur. Mais les gouttes de sueur coulaient en abondance sur son front tandis que le jeune homme n'était même pas essoufflé.

« Voilà comment il faut se battre ! Miguel a bien frappé ! Bien sûr, contre un vrai assaillant, il n’aurait pas retenu ses coups et j’aurai été à terre assez vite. Mais notre sergent a compris la technique de la défense contre une attaque par-derrière. Je suis satisfait.

- Votre poitrine ?, demanda le jeune homme, inquiet.

- Tu ne vas pas t’y mettre aussi ?! Un verre de rhum et cela passera. »

Aussitôt, deux policiers s’étaient levés pour se précipiter dans l’immeuble officiel derrière eux. Le poste de police. Et ils virent Valjean. L’un disparut tandis que l’autre s’approcha de Valjean, suspicieux.

« Vous voulez quoi ?

- Je suis un ami de l’inspecteur Javert. Je…

- INSPECTEUR !, cria l’homme, arborant un sourire aussi joyeux que surpris. Un dalon [ami] pour vous. »

Le terme de dalon fit se retourner Javert avec stupeur. Et il vit Valjean. Il resta un instant trop interloqué pour réagir. Comme la scène durait trop longtemps, ce fut Valjean qui préféra faire le premier pas, sauver Javert du ridicule devant ses hommes.

« Ma lettre n’est jamais arrivée, manifestement.

- Ta lettre ? »

Javert le tutoyait, Javert lui serrait la main, Valjean souriait aux anges. Il ne pouvait pas s’en empêcher.

« Voici celle du préfet de police. »

Cette mention d’un personnage officiel eut l’effet escompté. Cela tira Javert de son étourdissement et le ramena au présent. L’homme parti chercher du rhum revint avec un verre qu’il donna à son chef. Javert le prit en fredonnant une reconnaissance distraite. Puis, conscient de ses hommes si attentifs à la scène, l’inspecteur lança :

« Ce sera tout pour aujourd’hui. Rejoignez vos postes !

- Je vais voir Momon [maman], lança l'immense noir, Tamalé, en s'en allant avec désinvolture.

- Pourquoi ? Ce n’est pas l’heure de partir !

- Il faut la prévenir qu’il y aura votre dalon à loger. Momon sera contente, elle fera du bouyon Wara.

- Dis-lui de ne pas se fatiguer... »

Mais le sergent était parti, il avait repéré la malle de Valjean et l’avait prise avec lui. Les autres officiers avaient disparu. Javert et Valjean étaient seuls dans le jardin luxuriant. Javert but doucement son verre de rhum.

« Du bouyon Wara ?, demanda Valjean en souriant.

- C’est un plat de fête. C’est une soupe de poissons, de viandes, de je ne sais quel légume…

- C’est bon ?

- Mme Oubayou la cuisine à la perfection. On a décrété que c’était mon plat préféré.

- Ça l’est ? 

- Il est vrai que j’aime beaucoup cette soupe… Mais… » 

Javert s’était tourné vers Valjean, il le regardait. Rien n’avait changé ? Tout avait changé ! Tout !

Valjean était tellement beau. Un voyage en bateau, des mois de soleil marin avaient foncé la peau, faisant ressortir le bleu de ses yeux. Ses cheveux blancs étaient bien coiffés. Merde l’homme ! Javert le trouva séduisant et baissa la tête de rage...


Le mouvement n’échappa pas à Valjean. Il en fut désolé. Javert était toujours magnifique ! Le soleil du Tropique avait noirci sa peau de gitan, le rapprochant de la couleur des autochtones. Son uniforme était ouvert, les boutons de la chemise aussi, dévoilant un triangle de peau plus pâle, lustré de sueur. Valjean rêvait de passer ses doigts sur cette peau douce...

Rien n’avait changé !

Valjean donna la lettre à Javert, n’arrivant pas à quitter l’homme des yeux.

« Mais Mme Oubayou passe beaucoup trop de temps à la préparer pour moi. Et c'est un repas de fête donc il a une signification et doit être rare. »

Javert prit la lettre et la déplia pour la lire.

Valjean nota la fatigue toujours là, éternelle, mais les cernes avaient disparu, le policier avait repris du poids. En fait, il semblait en meilleure forme ici qu'à Paris. Valjean bénit Mme Oubayou, elle devait gaver le chef de la police de son fils avec application. Seul son souffle était court et depuis le petit entraînement avec ses hommes, Javert n'arrivait pas à respirer correctement.

Javert avait fini de lire la lettre, il avait tendu le reste de son verre à Valjean. Comme il le voyait sentir l'alcool, très parfumé, Javert sourit et lui proposa de le goûter. Valjean accepta et le fit. L'alcool était fort mais excellent.

Le sourire s'accentua et Javert lança à son compagnon :

« Attends de le boire avec du jus de fruit. Tamalé est un imbécile mais il connaît des mélanges d’alcool à rouler sous la table.

- Javert... »

Ils se regardèrent fixement. Ne sachant comment agir. Puis Javert décida de marcher dans les rues de sa ville en compagnie de Jean Valjean. Une patrouille impromptue. Valjean se plaça à sa hauteur et leurs épaules se brossèrent. Comme si souvent dans le passé. A Montreuil, à Paris...

« Ainsi, Gisquet me réclame, fit Javert, sur un ton narquois.

- Il a besoin d'un bon commissaire pour le poste de Pontoise.

- C'est ce qu'il m'écrit. Mais j'aimerais savoir ce que tu as fait pour obtenir ce courrier de la part du préfet de police. Gisquet n'est pas le plus honnête des policiers et il n'a pas pour habitude de faire des cadeaux...sans contrepartie.

- On ne lui offre pas de fraises ? »

Une petite taquinerie. Javert regarda Valjean et rit doucement. Leurs pas les ramenèrent vers le port. Devant le bateau que Valjean avait pris pour venir en Guyane. La Joliette. On déchargeait les cales.

« Non, on ne doit pas lui offrir de fraises, répondit Javert en souriant. Encore. Mais on négocie.

- Je n'ai pas eu à négocier. »

Un reniflement de dédain particulièrement inesthétique. Javert se moquait.

« Il m'a juste parler de M. Chabouillet.

- Ha ! La contrepartie est donc ?

- M. Chabouillet est très malade. Il voudrait te revoir avant de mourir. »

Le sourire disparut et Javert reporta ses yeux sur l'océan. Dix mois qu'il était là. Il ne se lassait pas de la vue. La mer lui manquait à Paris. La Seine était un succédané mais elle avait du mal à rivaliser.

« Ce n'est pas une jolie contrepartie.

- Que te demande Gisquet ?

- Tu l'ignores ?

- Je n'ai pas lu ton courrier !

- Le préfet me demande de revenir à Paris. Il m'explique que Paris est victime d'une épidémie de choléra et que beaucoup de bons officiers meurent. Il aurait besoin d'un inspecteur de police, voire d'un commissaire de police, compétent pour l'épauler face à ce drame.

- C'est vrai. Le choléra sévit à Paris.

- Le général Lamarque est mort de cela. Ainsi que Casimir-Périer, le préfet.

- Je bénis le Ciel d'avoir permis à ma Cosette de vivre dans un quartier récent et riche.

- Tu devrais aussi remercier M. Gillenormand et Marius de Pontmercy. Et M. Madeleine. Son argent a permis à sa fille de bien se marier. »

Les deux hommes étaient très proches. Trop. Javert s'écarta de Valjean.

« Tu vas rentrer avec moi à Paris ?, » fit Valjean, plein d'espoir.

Javert secoua la tête, amusé par cette fougue toute juvénile.

« Valjean... Il ne suffit pas d'une lettre pour me convaincre. Laisse-moi quelques jours pour réfléchir.

- Je pensais... »

La déception était si forte. Javert posa sa main sur l'épaule de son compagnon. Apaisant.

« Valjean, on ne décide pas ainsi. Sans réflexion. Je suis utile ici. Tu sais, c'est la première fois qu'on accepte des autochtones dans la police locale. Cela ne plaît pas à tout le monde. Mais mes hommes sont bien. De vrais gosses.

- Ils ont besoin d'un dabe ?

- Ils ont besoin d'apprendre. Ils me respectent car je ne suis pas un petit blanc venu de la métropole pour les écraser.

- Je suis sûr qu'ils t'adorent. »

Un bon officier, un bon policier, un bon mouchard. Javert avait les yeux brillants de joie et de fierté. Valjean eut tellement envie de l'embrasser. Là, tout de suite, dans le port. Et soudain le visage de Javert pâlit et une sueur abondante coula tout à coup sur son front, ses joues et affola Valjean. Il s'approcha d'un mur en titubant, posant la main dessus pour se stabiliser. Valjean posa ses mains sous ses coudes pour le retenir.

« Que t'arrive-t-il ? Dieu du Ciel !

- C'est une maladie d'ici. Une fièvre. »

Valjean posa sa main sur le front du policier et jura. Javert était brûlant.

« Dieu ! Il faut t'allonger !

- Je passe des heures allongées. Tu vois ? Je fais attention à moi !

- Tu vas rentrer à Paris avec moi par le prochain bateau !

- M. Madeleine... Vous m'avez manqué, monsieur.

- Vous aussi, inspecteur. Mène-moi à ta maison.

- Ma maison, » ricana Javert.

Les deux hommes repartirent d'un pas plus vacillant. Javert insista pour retourner au poste de police. Ce devait être un événement courant, en effet, que de voir le vieil inspecteur aussi souffrant car ce fait fut enregistré sans provoquer plus de réactions que cela. Un officier plus âgé que les jeunes sergents qui entouraient Javert dans le jardin plus tôt s'approcha et lança à Javert d'une voix assez sèche :

« Maintenant tu vas t'étendre et dormir ! Je ne veux pas te revoir avant deux jours au moins.

- Mais oui, Vandomme.

- Vous êtes son ami, il paraît, monsieur ? Convainquez-le de rester au repos ! Le docteur lui a demandé de rester couché une semaine !

- Je vais m'y efforcer, monsieur.

- A demain, Vandomme, » rétorqua Javert, ignorant simplement les deux hommes.

Valjean était atterré. A l'extérieur du bâtiment, il saisit le bras de Javert avec autorité, dédaignant le mouvement de recul du policier. La force de Jean-Le-Cric lui servit une fois de plus.

« Valjean !, menaça Javert.

- Je me fous de tes grognements. Je suis là pour t'aider.

- Que vais-je faire de toi, Petite Fleur-de-Bagne ? »

L'emploi du petit surnom, devenu si affectueux, les fit se regarder attentivement. Profondément. Ils s'arrêtèrent de marcher. Tout avait changé !

Il y avait des ruelles dans cette ville. Des ruelles vides d'hommes, sales et mal entretenues. De vraies coupe-gorges la nuit. Javert se dirigea vers l'une d'elles, entraînant Valjean avec lui. La fièvre le faisait agir, plus que la raison. Derrière un tas de vieilles barriques, de caisses défoncées, ils étaient cachés du monde. Leur conversation méritait le silence, la discrétion.

« Que voudrais-tu faire de moi ?, demanda Valjean, en relâchant doucement le policier.

- Agaçant, exaspérant, prenant... Je voudrais te renvoyer en France par le prochain bateau, répondit Javert.

- Je vais le faire dans ce cas !, rétorqua sèchement l'ancien forçat.

- Non, non, » plaida Javert.

La main du policier vint caresser le velours si doux du costume de Jean Valjean. Inconsciemment ses doigts se posèrent sur l'emplacement de la marque au fer rouge.

« Je... je ne sais pas ce que je veux…, » murmura Javert.

Une main vint serrer la sienne. Les deux hommes se fixaient. Puis se rapprochèrent. Assez près pour sentir le souffle de l'autre. Trop près.

Javert se recula puis se retrouva contre le mur, il secouait la tête.

« Je ne sais pas ce que je veux... Cela fait dix mois que je me pose cette question. Presque un an !

- Je n'ai pas cessé de penser à toi, avoua Valjean.

- Nous sommes damnés. Je n'ai pas cessé non plus de penser à toi...

- Te branler ne te suffit plus ?, souffla Valjean dans le creux de l’oreille de Javert.

- Espèce de vieux con. »

Javert était épuisé, il laissa sa tête tomber sur l’épaule de Valjean. Ce dernier, furieusement inquiet, glissa un bras dans le dos du policier pour le retenir. Les tremblements convulsifs du corps contre lui poussèrent Valjean à serrer l'inspecteur avec force.

« Amène-moi à ta maison. »

Javert resta contre lui quelques minutes, la respiration irrégulière. Valjean s’affolait de plus en plus. Il s’attendait à ce que Javert tombe évanoui d’un instant à l’autre. Puis, avec une volonté de fer, Javert se redressa et s’éloigna de Valjean. L’ancien forçat suivit le mouvement et les deux hommes reprirent leur marche défaillante. Cela dura de longues, longues, si longues minutes avant que Javert ne désigne une solide petite maison de bois, très colorée avec quelques marches sur le perron.

« Voici la maison de mon sergent Tamalé Oubayou.

- Tu n’as pas de maison ?

- Je n’ai pas trouvé le temps de m’en chercher une.

- Comment cela ? Tu es là depuis des mois !

- Et j’en ai passé la moitié couché à délirer sous la fièvre. Tamalé est un brave garçon, il a eu pitié de ce pauvre gad malade. Maintenant, nous avons conclu une sorte d’accord, je loue la chambre et paye pour les repas. En échange, Mme Oubayou me nourrit et veille sur moi.

- Seigneur ! Tu rentres à Paris avec moi et tu ne discutes pas !

- Tu profites de ma faiblesse... »

Une voix de femme retentit, folle d’inquiétude. Une femme noire habillée d’une large robe colorée, avec un étrange foulard noué sur la tête retenant ses longs cheveux sombres, était sortie de la maison, une fille d'une quinzaine d'années se tenait à ses côtés.

« Mouché [monsieur] ! Mouché Javert ! A kouman to fika ? [Comment vas-tu ? ]

- Je vais bien, madame. Je vais bien, souffla le policier. C’est juste la fièvre.

- La Fièv tranblan ?, » questionna la gamine en serrant le jupon de sa mère, apeurée. 

La femme ne répondit pas à sa fille et vint aussitôt aider Valjean à mener le policier dans la maison. Il faisait bon mais plutôt sombre à l’intérieur. Elle entraîna tout le monde jusqu’à une chambre simple avec un lit surmonté d’une moustiquaire. Là, l’inspecteur a été étendu. Javert se redressa doucement et commença à retirer son uniforme de ses doigts tremblants et malhabiles. La femme poursuivit ses récriminations, les mains sur les hanches en regardant le policier sans douceur. Elle fit sourire Valjean, lui rappelant sa sœur Jeanne ou Mme Lévi, dans sa façon de gérer l’imposant homme qu’était Javert. Le gérer comme un enfant irresponsable.

« Le dòktò [docteur] a dit de dronmi [dormir] ! Tu dois te coucher ! 

- Oui, je sais, madame Oubayou, » lâcha Javert, fatigué.

La femme claqua la langue avec agacement, puis elle regarda Valjean et ses yeux eurent une lueur de joie. Une chaleur si forte que le vieux forçat en fut surpris.

« C’est ton dalon, mouché ?

- Oui, madame.

- Il va habiter ici avec nous ?

- Si cela ne vous dérange pas, commença Valjean avec beaucoup de maladresse.

- Il y a un boukann [un lit] pour lui, le coupa Mme Oubayou. Tamalé est venu me prévenir. Il aime le Pété-pyé [punch] ? »

A cette question, Javert se mit tout doucement à rire en s’étendant. Il avait abandonné le déshabillage, la fièvre était trop forte et la douleur montait inexorablement dans sa tête.

« Il aimera.

- Dors, mouché. Je vais chercher le dòktò.

- Pas la peine, je sais ce qu’il me faut…

- Le soleil était trop fort, je te l’ai dit tantôt.

- Il fallait que je sorte… Mes hommes doivent me voir… Question d’autorité…

- Dors !, » répéta la femme, plus durement.

Et l’inspecteur obéit, ses yeux se fermèrent. La femme posa un doigt sur sa bouche avant de sortir de la chambre, faisant signe à Valjean de la suivre.

« Gidi-gidi pa ka maré pagra, fit-elle en souriant tristement.

- Je ne comprends pas. Je suis désolé. »

Et le regard de Valjean montrait bien son sentiment. La femme rit et expliqua posément :

« Ça sert à rien d’aller trop vite. Mouché Javert veut toujours aller trop vite. Il y a deux jours, il est tombé très malade. Il devrait être couché. C’est un mulé [une mule].

- Il a toujours été comme ça, admit Valjean en souriant.

- Tu es venu le chercher ?

- J’aimerais assez, en effet. »

La femme hocha la tête, contente d’apprendre cela.

« Tamalé sera maloré [malheureux, triste], mais il va mouri [mourir] s’il reste là. C’est bien que tu sois venu !

- Que veut dire la Fièv tranblan ?

- C’est une maladie [le paludisme]. Pa ka [n’ai pas] peur ! C’est juste une fièvre, il serait krab [mort] depuis longtemps si c’était elle. »

Valjean baissa la tête, pas beaucoup plus rassuré après ce discours.

La femme le prit par la main et l’entraîna jusqu’à une autre chambre où se trouvait sa malle. Là aussi le lit était surmonté d’une moustiquaire.

« C’est ta chambre. Ton lit. Si tu veux dronmi, vas-y. Et appelle si tu as besoin. Ce soir, je n’ai pas eu le temps de faire du bouyon Wara mais il y a du Lafoufou bannann. C’est bon aussi. Et prend ça pour les moustiques. »

Elle lui tendit une petite bouteille de verre, cela sentait la citronnelle avec d’autres senteurs. De la mélisse ? Du basilique ? Difficile à dire. Mais Valjean en fut reconnaissant, il n’avait pas encore eu affaire à des moustiques mais durant la nuit, ce serait une autre histoire.

« Merci, madame.

- Toi aussi ?, s’exclama-t-elle en riant. Tu es comme mouché Javert ? Appelle-moi Fania et ma fille c’est Josepha. Ce soir, tu verras aussi Liena, mon autre fille. »

Son rire continuait doucement dans le couloir. Valjean n’hésita qu’un instant avant de retourner dans la chambre de Javert. Il entra avec circonspection et fut surpris encore par la bouffée d’amour qu’il ressentit en voyant Javert endormi. Dix mois !

Précautionneusement, il prit une chaise et se plaça à son chevet pour le regarder dormir et prier.


Quelques heures passèrent ainsi. Javert bougeait à peine dans son sommeil. A un moment donné, la fille de tout à l’heure, Josepha, apporta un broc rempli d’eau fraîche et un chiffon. Elle fut surprise de voir ce vieil homme blanc assis dans la chambre puis s'empresser de saisir le chiffon avec reconnaissance. Il était prêt à se charger de baigner le front du policier à sa place. C’était un travail de femme ou d’épouse...ou de docteur… Peut-être le vieil homme était un docteur ?

Elle sortit donc de la chambre et laissa le dòktò et son malad [malade].

Valjean était heureux de ces soins, heureux d’avoir quelque chose à faire, autre chose à faire que de regarder avec tellement d’attention Javert et de lutter contre l’envie de l’embrasser, de le caresser…, heureux d’avoir une excuse pour le toucher.

Au premier contact avec la fraîcheur de l’eau, Javert revint à lui et ouvrit les yeux. Il fut un instant désorienté puis il aperçut les yeux si bleus, si beaux de Valjean et il ne put cacher son exaspération...même si elle était atténuée par le petit sourire qui apparaissait, incertain.

« De nouveau là ?, demanda ce diable d’homme.

- On dirait. Le vieux bononm [homme] est dur à tuer.

- Ne dis pas ça ! Ils s’attendent tous à une lettre annonçant ta mort à Paris. Je suis parti la peur au ventre de ne pas te voir.

- Tu devrais avoir l’habitude maintenant.

- Quelle habitude ?

- De me voir mort.

- Imbécile ! »

Pour se venger, Valjean fit couler de l’eau sur le front de Javert au lieu de bien essorer le chiffon, l'eau coula dans ses favoris, mouillant son col de chemise, cela fit fermer les yeux au policier et souffler profondément.

« Tu m’as déjà tellement veillé. Tu devrais te reconvertir en infirmier. Il y a des demandes de crics dans les hôpitaux.

- Javert, rit doucement Valjean, puis plus bas, François... 

- Rien n’a changé, Jean.

- Je sais, tu l'as déjà dit.

- Le premier pas vers l'Enfer...

- Dit l'homme qui a tenté de se suicider un nombre incalculable de fois !

- Au moins, je choisis ma damnation et n'entraîne personne dans ma chute. Mais là... »

Le sourire qu'arborait le policier disparut et la peur brilla dans ses yeux. Cela choqua Valjean.

« Tu n'as pas à me craindre.

- Je te l'ai dit, tu ne me fais pas peur. J'ai peur de moi. Je ne veux pas être la cause de ta chute. Dieu ! Jean, comprends-moi !

- Il n'y aura pas de chute !

- Tu es bien sûr de toi ! L'amour entre hommes est un péché mortel ! Relis-ta Bible ! J'ai passé dix mois à méditer là-dessus.

- Il n'y aura pas de chute car ce n'est pas de la luxure...

- Qu'est-ce-que c'est alors ?

- De l'amour. Je t'aime. Des mois que je t'aime. L'amour n'est pas un péché ! Je ne le croirais jamais ! »

Le chiffon caressait le front, les joues, humidifiant les cheveux, passant dans les favoris. Les deux hommes se regardaient intensément. Javert sentit ses yeux se mouiller de larmes. La fièvre, la douleur dans sa tête le faisaient dériver. Il avait toujours du mal à se concentrer lors d'une crise.

« Je pense tellement à toi, murmura le policier. Je n'ai jamais cessé en réalité. Dieu ! Je crois que je suis tombé amoureux de toi, moi aussi. »

Valjean arborait un sourire tellement radieux en entendant ces mots, mais le sourire ne dura pas en captant le regard désespéré du policier.

« Je ne veux pas ta chute ! Que je sois damné, c'est dans l'ordre des choses. Vu d'où je viens, ce que je suis, ce que j'ai fait, ce n’est que justice. Mon ardoise est lourde. Mais toi !? Tu es un saint. Je ne veux pas te faire de mal. Je t'en ai assez fait... »

Javert ferma les yeux et les larmes coulèrent à sa profonde mortification. Un pouce se glissa sur ses joues et les essuya.

« François, murmura une voix désolée. Tu n'es pas mauvais. Je ne suis pas un saint. Nous sommes des hommes, juste des hommes.

- Pars Jean ! Pars le plus tôt possible ! Rentre en France ! Ne vois-tu pas le danger ?

- Je ne vois nul danger, sauf celui de te perdre.

- Merde Jean !

- Je t'aime. Tu ne me crois pas ?

- Si et c'est ce qui rend tout plus douloureux. »

La caresse se poursuivait. Valjean avait défait le ruban qui retenait les cheveux de l'inspecteur et glissait ses doigts dans la vague soyeuse, mouillée par la sueur et l'eau, notant les tempes totalement blanches. Le policier avait vieilli ces mois passés. Cela l'horrifia et le convainquit davantage de la nécessité de ramener Javert au pays. Valjean se pencha pour défaire quelques boutons de l'uniforme, voulant seulement soulager le malade, lui permettre de respirer plus librement.

Javert ouvrit les yeux et le vit si proche, son visage à quelques centimètres du sien. Il se sentait perdre la tête et une fois de plus il s'agissait de Jean Valjean.

La première fois avait été initié par Valjean, dans un moment de folie. Cette fois, dans cette chambre fraîche, ce fut Javert qui saisit les revers du veston de Valjean et rapprocha sa bouche de la sienne. Une autre folie le prenait. La fièvre le faisait agir. N'est-ce-pas ? Les bouches se retrouvèrent et Javert gémit dans le baiser. Il était tellement chaud. Valjean se recula et l’aida à bien s'installer contre les oreillers.

« L'Enfer..., souffla Javert, vaincu par la douce présence de Jean Valjean.

- L'amour... »

Javert tendit la main et Valjean s'en saisit aussitôt. Un souvenir lui revenait à l'esprit et lui donna envie de tenter une petite expérience. Une petite vengeance. Lentement, l'ancien forçat embrassa les jointures des doigts, la paume, notant avec joie le rougissement intense qui colorait les joues du policier. Assombrissant la peau déjà brune de Javert. Faisant ressortir les yeux si clairs, si brillants de fièvre de l'inspecteur.

« Tu es tellement beau, murmura Valjean.

- Tu es aveugle... Je n'ai jamais été beau.

- Tu l'es. »

Javert leva les yeux au ciel et laissa sa main entre les doigts si chauds, un peu calleux de Jean Valjean.

« Ce soir-là, reprit le forçat, lorsque tu m'as embrassé la main puis la bouche, tu jouais un rôle Jacques ?

- Oui, Jean. Je jouais le rôle d'un pédéraste et je suis un bon comédien. Je sais jouer beaucoup de rôles. J'avais prévu les caresses, le vin, le baiser.

- J'ai été tellement troublé. Je ne savais pas comment agir.

- On ne t'avait jamais embrassé ? »

La surprise fit sonner la voix de Javert un octave trop haut.

« Si, bien sûr, j'ai connu des femmes avant Toulon...

- Et au bagne ? »

Un sujet épineux. Valjean préféra embrasser à nouveau les doigts du policier. Javert avait de belles mains, fortes et puissantes, plus longues que les siennes, assez impressionnantes. Puis il défit la chemise au niveau du poignet pour embrasser la peau . Javert haleta.

« Je n'ai jamais connu l'amour avant de rencontrer Fanny, avoua Javert.

- Il n'y a eu personne au bagne. Je n'ai jamais été avec un homme.

- Moi non plus.

- C'est peut-être cela qui te fait peur en réalité ? »

Valjean lâcha la main pour se rapprocher de Javert et capturer ses lèvres. Les mains de Javert vinrent naturellement se poser sur les épaules du forçat. Trop naturellement. Les bouches s'ouvraient et les langues se touchèrent. Cette fois, ce fut Valjean qui gémit.

« Je ne pense pas que j'ai peur de toi, répondit Javert.

- Je t'ai déjà fait peur pourtant, rétorqua Valjean, taquin.

- A Montreuil, oui, c'est vrai, admit Javert, agacé. J'ai tremblé devant toi et j'ai eu honte de ça.

- Étais-je si effrayant ?, demanda Valjean, un soupçon d'humour dans la voix.

- J'ai vu ma mort dans tes yeux. »

Valjean embrassa encore Javert, murmurant doucement « François »...

« Je ne te ferais jamais de mal. Jamais.

- Je sais, j'ai confiance. »

Valjean posa ses lèvres dans le cou de Javert, glissant le long de la mâchoire, retrouvant ce point sous l'oreille qui faisait gémir Javert.

« J'ai joué le rôle d'un pédéraste et Dieu, j'ai aimé cela ! Je ne savais plus si je jouais ou si je te voulais. Ce baiser dans la rue...

- A cause de Montparnasse ?

- Ce baiser dans la rue n'avait pas lieu d'être, avoua Javert. Mais je ne voulais pas te quitter ainsi, je voulais sentir à nouveau tes lèvres.

- Donc ce n'était pas à cause de Montparnasse ?

- Non, je ne devais pas agir ainsi. J'aurai du me montrer et l'arrêter tout simplement. User de mon pistolet et de l'effet de surprise. Mais je ne pouvais pas te lâcher alors je t'ai embrassé pour te faire taire et te protéger.

- Me protéger ?

- Si Montparnasse nous avait repérés, je me serais jeté entre vous deux.

- Comme un chevalier sauvant sa belle ? »

Valjean se moquait gentiment de Javert mais celui-ci rougit et se sentit tellement ridicule. Il coucha la tête sur le côté pour ne plus voir Valjean. L'ancien forçat, désolé de cette réaction, plaça sa main sous le menton du policier et le força à relever la tête pour le regarder.

« Je te remercie, François, de m'avoir protégé et de m'avoir embrassé.

- J'ai été stupide et tu m'as charmé.

- Je t'ai charmé ? »

Un sourire suffisant accueillit ces paroles. Javert roula des yeux.

« Comme si tu l’ignorais. Tu m'as tenu tellement longtemps en haleine. J'en suis venu à me poser des questions sur toutes ces années de chasse... Sur mes motivations...

- Je ne me savais pas charmeur !

- Menteur ! »

Javert voulait un autre baiser, il força Valjean à se pencher vers lui et les bouches se retrouvèrent.

Puis, la scène s'arrêta brusquement, on tambourina à la porte.

« Monsieur !, clama la voix du sergent Tamalé, le Lafoufou bannann est prêt. Vous allez mieux ?

- Oui, Tamalé, laisse-moi un instant. »

Les pas disparurent dans le couloir. Ils ne les avaient pas notés, tellement pris dans leur conversation, leur échange amoureux. Imprudents au possible !

« Lafoufou bannann ?, demanda Valjean, d'une voix très douce.

- Un repas à base de bananes, de la viande ou du poisson, cela dépend des possibilités. Et du piment.

- C'est bon ?

- Oui, mais un peu épicé. Heureusement, Mme Oubayou a pitié de mon estomac de petit Européen. Elle diminue la dose de piment pour moi.

- Peux-tu te lever ?

- Oui, Jean. Mais je pense que je ne serais bon qu'à me recoucher après.

- Combien de temps durent tes crises ?

- La dernière remonte à deux semaines et ne dure pas moins de quatre jours.

- Tu es ainsi quatre jours ?

- Non, c'est par intermittence. Je suis faible et dans une heure, la fièvre peut très bien être brisée et je me retrouve avec un regain d'énergie à dépenser.

- J'aimerais te voir avec un regain d'énergie. »

Le policier se troubla, rougissant profondément et préféra se redresser lentement en évitant de regarder Valjean dans les yeux. Il savait qu'un sourire suffisant était étalé sur ces lèvres si douces à embrasser.

Il fallut quelques minutes à Javert pour se lever et retrouver son équilibre. Valjean le contemplait avec un mélange d’affection et d’inquiétude. Javert était affaibli, il n'avait toujours pas retrouvé son souffle, il boitait bas et son bras droit était resté raide. Et maintenant, la fièvre le terrassait. Mais il était vivant !

Javert sortit de sa chambre, accompagné par Valjean et les deux hommes rejoignirent la famille Oubayou dans une salle à manger lourdement colorée. Sur la table, il y avait un plat de riz, accompagné d'une grosse marmite pleine d'un bouillon odorant dans lequel baignaient des morceaux impossibles à identifier. Javert s'assit. Valjean attendit un instant avant de se placer à ses côtés.

La famille Oubayou comptait cinq membres. Le père était un homme, mince et chauve, un ouvrier travaillant dans le bâtiment, souriant autant que sa femme. Mme Oubayou, la mère, servit aussitôt les hommes de la maison, copieusement et sans leur demander leur avis. Une odeur appétissante emplit leurs narines. Valjean se rappela tout à coup sa faim et fut reconnaissant de la quantité impressionnante de nourriture dans son assiette.

Ensuite il y avait le sergent Tamalé, il contemplait avec attention et appréhension son chef. Cela agaçait Javert, Valjean le notait à sa mâchoire serrée avec force. Mais Javert ne disait rien. Il était trop dépendant de Tamalé et le sergent était un bon garçon.

Enfin, il y avait la fille Josépha et sa sœur, Liena. Deux jeunes filles, plus intéressées par leur conversation que par un vieux gad et son vieux dalon.

M. Oubayou dit les grâces avec soin. Valjean pria avec ferveur imité par toute la famille. Javert ferma les yeux mais ses lèvres ne bougèrent pas. Il y avait longtemps que lui et Dieu étaient en désaccord. Depuis une certaine nuit sur le parapet d’un pont où Javert lui avait officiellement jeté sa démission en plein visage.

Le repas fut un moment agréable. Les filles ne comprenaient pas bien le français mais M. et Mme Oubayou, ainsi que le sergent le parlaient assez bien. Valjean fut donc assailli de questions sur la France.

Le temps, la mode, la cuisine, le roi, la police... Tout était passé en revue. Javert eut un sourire amusé en voyant son vieil ennemi subir un interrogatoire aussi poussé qu'avec des policiers, dans un bureau poussiéreux de Montreuil-Sur-Mer... Aussi poussé qu'avec lui...

Enfin, les tables furent tournées et la famille fut heureuse de discourir sur la vie en Guyane. De répondre aux questions intéressées de Valjean. La misère était profonde et les inégalités terribles. Pour le pays des droits de l'Homme c'était un comble... La mauvaise couleur de peau et l'ostracisme était horrible.

On était fier de la réussite de Tamalé ! Devenir policier vu son passé ! C'était un honneur ! Valjean demanda plus de précisions, sans remarquer le regard entendu de Javert.

Pour lui aussi devenir policier avait été une réussite à ses yeux, une victoire, lorsqu'il était né dans la gouttière, un fils de gitan, le fils d'un bagnard et d'une tireuse de cartes...

La famille Oubayou n'avait pas une belle histoire. Le grand-père était un esclave en Martinique par le passé, son maître, pris dans la tourmente de la Révolution, avait eu peur et avait préféré affranchir son esclave. Le grand-père Oubayou s'était retrouvé sans rien, dans la rue. Mais libre !

Il avait quitté la Martinique. Il avait hésité à repartir en Afrique, les origines des Oubayou étaient si lointaines maintenant ! Il était donc venu s'installer en Guyane, poursuivre son travail d'ouvrier agricole, mais libre et salarié.

Une vie de misère mais une vie d'affranchi !

On était la troisième génération d'Oubayou en Guyane. Le sergent Tamalé faisait la fierté de la famille.

Et on remerciait l'inspecteur Javert d'avoir traité le sergent Tamalé au même titre que ses collègues, blancs. D'autres fils d'esclaves affranchis ou d'Indiens avaient été acceptés par le nouveau chef de la police dans le poste de Guyane.

Tous traités dans la plus parfaite égalité !

C'était la première fois !

Les autres chefs de la police avaient utilisé Tamalé et ses collègues guyanais de souche comme domestique ou simple planton. Tamalé apprenait enfin le métier de policier et avait le droit de patrouiller. De porter un uniforme. D'avoir une arme. D'arrêter des suspects.

L'inspecteur avait seulement été intraitable sur un point précis. Ses officiers devaient savoir lire et écrire.

Donc Javert avait passé des nuits à faire la classe à ses officiers illettrés, Tamalé parmi eux. Puis sa santé devenant défaillante, l'inspecteur avait du demander à quelqu’un d’autre de le remplacer dans cette tâche.

C'était l'officier Vandomme qui s’en chargeait, un vieux policier envoyé en Guyane comme une sorte de mise à pied. L'homme était un alcoolique, un peu corrompu, mais on pouvait lui faire confiance, malgré tout. Javert l'avait désigné comme son successeur lorsque sa santé devint vraiment problématique. Lorsqu'il fallut bien penser à l'avenir de son poste.

Valjean accueillait toutes ces informations avec un mélange de ravissement et d'inquiétude. Javert était vraiment un homme honorable et en même temps un homme malade.

A plusieurs reprises, Javert coupa le narrateur, que ce soit M. ou Mme Oubayou, pour rectifier les choses.

Son prédécesseur avait voulu créer cette classe de lettre mais sa mise à la retraite l'en avait empêché. Tamalé était un bon sergent, il avait eu le droit de porter une arme avant l'arrivée de Javert. Le sergent Maioti avait beau être d'ascendance indienne, il était logique de lui proposer une place dans la police vue ses connaissances précises de la région...

A la fin, Mme Oubayou lança en riant :

« Mouché Javert ! Tu n'es pas gentil ! Tu ne nous laisses pas montrer à ton dalon tout ce que tu as fait de bien !

- Cela ne sert à rien de me flatter. Valjean sait ce que je vaux.

- Les amis aiment entendre quand on dit du bien de l'autre.

- C'est vrai, approuva chaleureusement Valjean. Je suis content d'apprendre ce que tu as fait de bien pour cette ville.

- Vous n'êtes pas sérieux. Je vais me coucher avant que cela n'aille trop loin. »

On rit joyeusement en entendant ces paroles maussades et l'inspecteur disparut de la salle. Valjean avait furieusement envie de le suivre, de le rejoindre, de s'étendre avec lui dans son lit...pour...

Dieu ! Pour faire quoi exactement ?

La rougeur qui brûla ses joues impressionna tout le monde. Ces blancs sont si sensibles.

« Encore un peu de Pété-pyé ?, proposa le père en levant la cruche en direction de Valjean.

- Avec plaisir, monsieur Oubayou.

- Appelez-moi Oumarou. »

On appelait déjà le sergent par son prénom, maintenant on devait faire ainsi avec le père. Valjean s'attendait à être bientôt appelé M. Jean ou simplement Jean par toute la famille. Cela lui faisait plaisir.

Javert avait raison, le Pété-pyé était bon. Un mélange de rhum et de jus de fruit exotique. Ça montait doucement à la tête. Ça allait le faire dormir comme une souche.

Tout pour ne pas penser à Javert et à sa chambre non loin de la sienne...


Lorsque Valjean se coucha enfin, plusieurs heures plus tard, après avoir longtemps discuté avec M. Oubayou de la vie en Guyane et des coutumes des Guyanais, la nuit était déjà bien avancée. Les étoiles brillaient intensément...comme les yeux de Javert...

Cette pensée ridicule accompagna Valjean pendant longtemps.

Se branler et oublier ? Cela ne suffisait pas.

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