JAVERT : UNE NOUVELLE ROUTE

Chapitre 56 : AMOUREUX

1272 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 27/04/2021 05:49

Le lendemain, Cosette était en train de tambouriner à la porte de son père. Pour la première fois, Valjean n’avait aucune envie de voir sa fille. Mais il se résigna et vint lui ouvrir. Elle entra doucement, comme si elle avait peur de l’effrayer. Comme si elle pénétrait dans la tanière d’une bête sauvage. 

« Comment vas-tu ? Tu es parti sans manger, hier ! Et Mme Laforgue vient de me dire que tu n’avais pas mangé aujourd’hui.

- Je vais bien. Je pense qu’il vaut mieux pour tout le monde que je vive à nouveau ici désormais.

- Papa…, soupira Cosette. Après avoir failli te perdre, tu crois vraiment que je vais te laisser partir à nouveau ? Marius est d’accord avec moi, il…

- Marius sait ? »

Le visage pâle déjà devint livide. Valjean dut s’asseoir, pris dans un malaise. Cosette se précipita sur lui et posa une main sur son front, furieusement inquiète.

« Marius ne sait pas. Pas parce que je n’ai pas voulu le lui dire mais parce que je n’ai pas eu le temps de lui en parler.

- Ne lui dis rien. Je t’en prie.

- Papa… Tu aimes les secrets, n’est-ce-pas ? Que crois-tu que dira Marius ?

- Je ne préfère pas l’imaginer.

- Marius m’a parlé de ses amis, Enjolras et Grantaire… Il ne serait pas surpris.

- Enjolras ? Le chef de la barricade ?

- Il ne vivait que pour la Révolution mais un des révolutionnaires ne vivait que pour lui. Un dénommé Grantaire. J’aurai aimé les rencontrer, Marius me parle tellement d’eux. Il est tellement triste. »

Valjean se tut. Il contemplait ses mains. Javert était parti. Peut-être devait-il l’admettre simplement ? Et aller de l’avant. Se branler un bon coup et essayer d’oublier.

Mais il était amoureux, dépravé, rempli de désirs, de luxure… d’amour...

« Il y a quelque chose qui me stupéfie, papa.

- Laquelle ?, demanda le vieil homme.

- Comment as-tu pu tomber amoureux d'un tel homme ? J’admets qu’il est impressionnant, courageux, grand… mais on ne peut pas dire qu’il soit ouvert ou même gentil.

- Ses yeux… Ses yeux ont été la cause de ma chute...et sa voix…

- Ses yeux ? Oui, il avait de beaux yeux, c’est vrai… »

Puis négligemment, la baronne Euphrasie de Pontmercy tendit une enveloppe à son père.

« Tiens, si tu veux partir en voyage. Il y a un bateau qui part dans une semaine pour la Guyane. La diligence quitte Paris dans une heure.

- Quoi ? »

Valjean ne comprenait pas, il ouvrit l'enveloppe et fut estomaqué. Il recevait des mains de sa fille un billet de transport pour un bateau transatlantique. Il la regarda sans savoir quoi dire. Elle se mit à rire doucement.

« Marius a voulu mourir aux barricades car je partais pour l’Angleterre sans espoir de retour. J’ai voulu mourir lorsque j’ai su que je ne le reverrais plus. Que vas-tu faire toi ? Qui a déjà passé six mois à te morfondre ? Tu te laisses mourir de chagrin...et ce n’est pas la première fois… Alors j'ai été ce matin au Bureau des transports maritimes.

- Mais Cosette. Cela ne changera rien. Il...il m’a repoussé…

- A toi de le convaincre, papa.

- Il y a son travail. Je ne pèse pas lourd face à son travail.

- Je ne peux pas t’aider, papa. Je ne sais pas raisonner les amoureux. File ! Tu n’as pas beaucoup de temps, je ferais tes adieux à tout le monde.

- Cosette… »

Elle l’embrassa avec vigueur puis elle lui murmura dans le creux de l’oreille :

« Tante Jeanne m’a dit que tu étais amoureux. Cela fait des mois qu’elle le sait. Je lui dirais qu’elle avait raison.

- Elle ne sait pas de qui ?

- Elle s’en doute...mais elle ne le croyait pas…

- Je l’imagine…

- Je m’occuperais de tout... »

Elle se leva et s’en alla, non sans avoir lancé à Valjean d’une voix espiègle :

« Vous les hommes ! Si c’était Marius qui était parti en Angleterre, je serais partie à sa suite ! La Guyane ! Cela aurait pu être pire ! »

Elle claqua la porte. Cela réveilla Valjean. Il contempla le billet de transport maritime et se jeta sur sa malle. Il la remplit d’habits, de linge, d’objets de toilette, de quelques livres… Ensuite, il prit un fiacre et se fit déposer à la préfecture. Une heure ! Il avait le temps de sauver Javert de la ruine et de se donner un argument supplémentaire pour le faire plier.

On ne le fit pas attendre longtemps. Il faut dire qu’il avait prétendu venir pour parler de l’inspecteur Javert.

M. Gisquet le reçut avec surprise et intérêt.

« M. Valjean ? Des nouvelles de Javert ?

- J’ai juste une question à vous poser, monsieur le préfet.

- Allez-y !

- Si Javert revenait à Paris, le reprendriez-vous à votre service ?

- Dans l’active ? Javert nous a fait faux-bond, il a froissé des susceptibilités.

- Le feriez-vous ?

- Oui. Pour André, mon vieil ami. Il est très malade et cela lui ferait plaisir de revoir sa tête de mule de gitan. Et puis, j’ai besoin d’un commissaire compétent au poste de Pontoise. Ce maudit choléra décime mes troupes.

- C’est une affaire entendue, dans ce cas.

- Vous me semblez bien sûr de vous, M. Valjean. Dois-je comprendre qu’il va y avoir de la corruption dans l’air ?

- Non, juste une inquiétude légitime. »

Le sourire amusé disparut, le front s’assombrit.

« Et vous avez raison d’être inquiet car aux dernières nouvelles, la santé de notre inspecteur n’était pas des plus florissantes. Il a déjà désigné un remplaçant. Je dois envoyer un courrier de nomination dés qu’une lettre définitive sera arrivée.

- Dieu ! C’est vrai ?

- J’aimerais que cela ne le soit pas… Bonne négociation, M. Valjean. Vous êtes son ami, manifestement. Peut-être arriverez-vous à le convaincre, mieux que moi, que Chabouillet ou que Vidocq... 

- J’essayerais... 

- En tout cas, c’est un bien long voyage pour ramener un ami. Un ancien ennemi. Je n’arriverais jamais à comprendre votre histoire.

- Moi non plus... »


La diligence, le bateau, le voyage… Valjean se retrouva sur le pont d’un voilier de commerce, perdu dans l’Océan Atlantique avec une surprise encore profonde, sans comprendre ce qui l’avait amené là. Quelles circonvolutions ? Quels méandres ? Il serrait dans sa poche une lettre qu’il avait reçue d’un messager hors d’haleine venu de Paris de toute la vitesse des chevaux de relais de l’armée.

Une lettre de Paris, aux armes de la Préfecture. L’enveloppe, scellée, était destinée à l’inspecteur Javert. Un petit libellé indiquait simplement : « A remettre en mains propres. »

Valjean contemplait la mer, se souvenant de l’Orion, des cales sèches et du soleil de Toulon…

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