Chapitre 9 : L'ambivalence comme clef
Partie 3
Lorsqu'ils revinrent au Sanctuaire, Diméthyde et Thresh essuyèrent quelques regards étonnés, avant de se réfugier dans la salle d'entraînement usitée. Diméthyde ne décolérait pas. Il fit descendre de cheval l'orphelin et l'emmena au centre de la salle prestement. Il saisit un tabouret et le posa sans aucune délicatesse. Puis, le mentor exigea froidement :
- Assieds-toi. Si jamais tu t'avises de bouger, je te ferai passer l'envie de braver mes directives.
Thresh s’exécuta et regarda Diméthyde s'éloigner. Lui-même se plongea dans ses pensées. La situation qu'il venait de vivre lui paraissait irréelle. Tant de questions s'imposaient à lui, mais l'une d'entre elles l'accablait sans cesse : pourquoi ? Pourquoi son géniteur avait-il fait tout ça, s'il savait le travail encore incomplet ? Pourquoi laisser son fils illégitime en vie après avoir tant œuvré pour le faire disparaître ? Cette pensée, aussi terrible que vérace, lui coupa le souffle. Même après toutes les épreuves traversées, son géniteur tenait sa vie dans le creux de sa main ? C'était insupportable.
Cela signifiait qu'il n'avait jamais arrêté d'être une proie. Quand l'orphelin cesserait-il d'être prisonnier de sa naissance ? Est-ce que tuer toutes menaces serait suffisant pour qu'il puisse grandir dans ce monde ? La réponse était pourtant évidente : non.
Son innocence avait été balayée le jour où sa mère était morte. Son humanité avait été brisée le jour où son âme l'avait été. Malgré la lutte acharnée qu'il avait menée pour conserver ce fil d'espoir, cette rencontre l'avait rompu. Rien ne changerait. Jamais. Il resterait une ombre sans réelle prise sur l'environnement qui était le sien. Sans jamais en faire réellement partie. Sans jamais être intégré à son évolution. Sans jamais avoir d'existence autre que la menace qu'il représentait.
Le sang sur son visage gouttait au sol, tandis qu'il se mêla à des perles de tristesse. Durant un temps incertain, il eut l'impression d'être figé dans ce moment. Spectateur de sa survie. Un observateur de l'agonie de celui qu'il fut. Un simple témoin de sa mort.
Les bruits de pas revinrent. Diméthyde s'approcha d'un pas vif, avant de s'accroupir. Ce dernier le scruta, mais lui fixait un point dans le vide. Le plus âgé poussa un long soupir, avant d'appliquer quelque chose sur son sourcil. La douleur fut salvatrice, le ramenant brièvement parmi les vivants. Il cligna des yeux et redressa son attention sur Diméthyde. Sa façon de se concentrer, le regard perçant, les lèvres pincées, la respiration longue et maîtrisée, lui rappela sa mère pendant une seconde. Ce souvenir l'aida à s'extirper de ses sombres pensées. Son mentor attrapa une aiguille, du fil et lui fit :
- Ne bouge pas.
Thresh se contenta de le fixer, mutique. L'aiguille pénétra sa chair sans aucune réaction de sa part. En revanche, son soigneur grimaçait à chaque nouvelle intrusion. Quand il eut fini, le doyen posa l'instrument dans une petite boîte métallique et attrapa un linge propre. Il essuya son visage avec plus de douceur que ne l'avaient été ses paroles et ses actes jusque-là.
Finalement, le grisonnant croisa son regard. Thresh nota une multitude d'émotions. La colère bien sûr, bien qu'atténuée par rapport à l'intensité avec laquelle elle avait rutilé dans ses yeux auparavant. Ses prunelles océans dénotaient aussi de la peur, de la déception et d'une profonde tristesse. Cette dernière émotion prit le pas sur le reste alors qu'il commença :
- Pourquoi ? Pourquoi es-tu allé là bas ?
- … La réponse a-t-elle vraiment de l'importance, maintenant ?
- Oui. Je voudrais comprendre pourquoi tu as fait quelque chose d'aussi stupide.
- Je pensais que vous cherchiez à me remplacer, en regard de votre manque d’intérêt notable depuis quelques temps. Sans compter vos nombreuses sorties officieuses.
- … Vraiment ? J'aurais pris autant de risques pour t'aider avant de t'abandonner ou pire ? Je ne suis pas Sylvius.
Thresh lui lança un regard noir, laissant la tension redescendre quelque peu avant de poser la question lui brûlait les lèvres :
- Saviez-vous qu'il avait connaissance de mon existence ? Présentement, je veux dire.
- C'est ce sur quoi je me renseignais. Tes récents exploits ont fait parler de toi. Personne n'ayant des dispositions magiques n’apprend aussi vite, Thresh. Ajoute à cela, le fait que certains individus cherchent à m'atteindre en se servant de toi et tu obtiens une rumeur à ton sujet. Une qui pourrait te condamner autant que moi. Il fallait que je m'éloigne avant que cela n'arrive. Tes compétences n'ont rien à voir là dedans. Si je t'ai pris comme disciple, c'est parce que je vois le potentiel en toi.
- Mais les dernières fois…
- Tu as trouvé une solution, non ?
- Si on veut.
- Montre-moi.
Thresh s'accroupit au sol et ferma les yeux. Le tumulte présent dans son esprit faisait rage. Son doigt frôla la froideur du marbre. Soudain, comme si elle était sa compagne, la douleur qu'il ressentait se manifesta. Celle envers les autres. Celle envers le monde. Celle envers lui-même. Comme les trois morceaux distincts que formait son âme. Comme si son doigt bougeait de lui-même, il commença à tracer une rune. Par moment, le contrôle prenait le pas, avant de céder sa place à une certaine frénésie. Quand il ouvrit les yeux, la rune brillait avec une telle intensité qu'elle illuminait la pièce avec force.
- Merveilleux, entendit-il dans son dos.
Lui-même la scrutait avec étonnement. Durant les dernières semaines, il n'avait eu de cesse de réaliser cet exercice sur des runes plus simples. Le contrôle qu'il s'imposait avait-il freiné ses capacités ? Il la laissa disparaître et se retourna vers Diméthyde.
- Pourquoi ne pas simplement en avoir parlé ? demanda l'orphelin.
Diméthyde détourna légèrement la tête, avant de le scruter.
- La réponse ne va pas te plaire. L'ignorance est parfois préférable.
- Pas quand cela peut engendrer des conséquences sur ma vie.
Le plus âgé soupira longuement avant de répondre avec mélancolie :
- … Je pense que tu es le premier à détester Sylvius. Seulement, parfois votre … ressemblance physique me rappelle ce qu'il m'a pris. Il est vrai que dans ces moments, la haine que j'ai à son encontre t'éclabousse. Je sais pertinemment que tu n'as pas tué directement Esmée, mais … je la considérais comme ma fille, vois-tu. Si tu n'avais pas existé, elle serait encore là.
Thresh l'observa un instant, avant de dire sobrement :
- Je vois.
- Cela étant, tu restes son fils.
- Mais je ne suis pas et ne serais jamais elle.
- Non. Toutefois, tu as aussi tes côtés attachants, fit-il en posant sa main sur sa tête. Ce serait plus simple, de n'éprouver qu'une seule émotion forte te concernant, mais que veux-tu ? Les choses ne sont pas ainsi faites. Si tu es capable d'encaisser ce genre d'ambivalence, toi aussi tu pourras apprécier le monde dans toute sa complexité. Tu pourras aussi cerner les autres bien mieux qu'ils ne le feront jamais. Mais surtout personne ne pourra prévoir ce que tu feras, car ils ne seront pas en capacité de l'imaginer. L'imprévisibilité est aussi une clef de la survie, ne l'oublie pas, Thresh.
Thresh ferma les yeux une seconde, comprenant que si le contrôle était son cadre, sa frénésie serait son encre pour marquer ce monde et créer le sien.
*****
Thresh reprit conscience. La salle autrefois éclairée par une couleur rose, était maculée de rouge. Zac s'interposait entre lui et le reste des humains. Immédiatement, il perçut l'âme de Lucian derrière lui. Ce dernier avait quelques égratignures mais paraissait aller bien. La plupart des soldats Piltoveriens se trouvaient à leurs pieds, baignant dans une mare de sang. Vi s'apprêtait à attaquer quand Lucian l'interrompit :
- On n'est pas obligé de prolonger ce bain de sang.
- Je t'avais averti, humain, fit Zac.
- Je devais les laisser nous emprisonner injustement ?! Nous voulons simplement partir, se rebiffa Lucian.
Thresh scruta Zac, sa faux effectuant des rotations. Étrangement, son corps recelait bien de quelque chose, mais différent d'une âme humaine. Cela intéressa grandement le spectre. Le Garde aux Chaînes discerna également une étrange présence à proximité. Quelque chose de petit se rapprochant de Lucian. Expéditivement, le spectre lança son arme. Lucian lui lança un regard surpris, avant que chacun ne le dévisage avec suspicion.
- Ton spectre ne sait plus viser, constata Vi.
Soudain, un rat d'environ un mètre apparut entre les chaînes, coupant court aux réflexions dans la pièce.
- Lâche-moi ! Où est-elle ? Où avez-vous envoyé ma précieuse bouteille ?!
- Qu'est-ce que c'est que ça ? Interrogea Lucian avec un haut le cœur.
- Un autre fugitif, signala Vi.
- Que t'a t-on pris ? demanda simplement Thresh.
- La bouteille de shampoing. Ce crétin l'a envoyée par le fond. Je ne l'ai pas retrouvée, s'agaça la créature puante.
Thresh observa Lucian d'un regard amusé, avant de proposer d'un ton mielleux :
- Peut-on te proposer un objet de remplacement parmi tout ce qui se trouve ici ?
La créature remua sa tête, avant de désigner, la sorte de fiole que tenait Renata entre ses doigts.
- Ça.
- C'est ridicule, grommela Lucian.
- Silence, lui intima Thresh. Je te propose un marché. On t'aide à t'emparer de cette fiole et tu nous aides à nous débarrasser de ceux qui se trouvent ici. Je te laisserai même retourner dans tes égouts, sans plus de conséquences.
La bestiole considéra la chose, puis acquiesça. Il n'aurait pas besoin de lui faire quelque chose. Après un massacre, les habitants de cet endroit s'en chargeraient. Sans compter, le temps filant et la perspective ne pouvoir s'adonner sans se freiner à ses petits plaisirs avec l'ensemble des mortels de cette pièce. Thresh le relâcha et ce dernier disparut, mais le spectre discernait nettement sa présence.
- Espèce de … fulmina Vi.
- Va régler ton bazar, fit Thresh à Lucian.
- Ils sont nombreux. Je ne vais pas te laisser tout seul, protesta Lucian.
- T’inquiéterais-tu à mon propos ? C'est touchant, mais totalement inutile, se moqua Thresh.
- Tu étais bien en position de dire ça quand je suis arrivé, mais ton ego te perdra, soupira Lucian en s'écartant.
Le tireur se dirigea vers les sbires de Renata et se mit en position, armes au poing. Rapidement, des tirs fusèrent des deux côtés. Les gorilles restèrent proches de Renata pour la protéger.
Subitement, le rat se rendit visible, arbalète en main, et mitrailla les gardes de leur meneuse. Un des carreaux fit mouche, accompagné de hurlements. La chair de la jambe d'un des mastodontes fondit autour du point d'impact. Une partie des adversaires se précipitèrent sur lui, tentant de l'écraser avec diverses armes. Aussitôt, le rat se dissimula derechef. Soit, ils devraient les occuper, le temps de régler les choses ici.
De son côté, Vi se rua sur le spectre, prête à utiliser ses poings. Ce dernier la repoussa violemment avec ses chaînes, avant de lancer sa faux contre elle. Zac s'interposa entre eux. L'arme spectrale s'agrippa au buste vert à la plus grande surprise de son propriétaire. Thresh se rapprocha vivement de lui. Zac lui lança un poing. L'apparition se concentra et se laissa devenir intangible. Sa prise sur Zac s'évanouit. Il traversa ce dernier comme s'il était fait d'air, rendant également inefficace l'attaque de la créature verte. Vi se redressa vivement et se remit en garde. Elle lança un de ses poings contre lui. Thresh l'arrêta facilement et le tordit, la faisant grimacer.
- Cela aurait été plus récréatif avec tes armes. Cependant, je présume que les soupçons de ta commandante était un motif valable pour venir désarmé à tes yeux, railla Thresh.
- Va te faire voir ! cracha Vi.
A ces mots, elle envoya son second poing. Le spectre l'esquiva aisément. Il sentit aussi les mouvements de la créature verte dans dos. Le Garde aux Chaînes relâcha sa prise le temps que le poing de Zac ne le traverse, et se décala légèrement. La jeune fille reçut l'impact de plein de fouet. Au moment où elle fut projetée, Thresh la rattrapa avec sa faux. Zac se compacta avant de bondir sur sa cible. Juste avant de se rendre intangible, le tortionnaire tira avec force sur son arme, forçant Vi à être quasiment à son contact. Cette dernière écarquilla les yeux. Zac s'écrasa juste à côté de l'humaine dans un bruit lourd, avant de s'écarter.
- Tu es n'est qu'une pourriture, spectre, gronda Zac.
- Voyons, je te donne simplement un aperçu des conséquences de tes actes. Tu es seul responsable des dégâts que tu causes aux personnes que tu défends. Je vais reformuler clairement : reste tranquille, et peut-être que j'épargnerais l'un d'entre eux ou attaque-moi et je m'assurerais que tu les brise toi-même les uns après les autres, se délecta le tortionnaire.
Zac le dévisagea, avant de songer plus en avant à son dilemme. Parallèlement, Vi se débattit franchement, son âme s'agitant de plus belle. L'un des soldats Piltoveriens restant, mit en joug son agresseur :
- Lâche-là.
- Ou sinon? répondit nonchalamment l'apparition.
- Je … Je tire, balbutia la fille.
- Je t'en prie, fais donc.
- Non, Felice ! s'écria Vi, paniquée.
Le coup de feu partit. Thresh ajusta la position de sa proie pour que la balle lui frôle la joue.
- La prochaine sera dans sa tête. Maintenant, cours. Préviens ta cheffe, que ma prochaine visite ne sera pas aussi agréable que la précédente. Si jamais, elle prévoit à nouveau de nous tendre un piège, je ferais un petit détour en m'assurant d'avoir le temps de m'occuper convenablement d'elle, menaça avec frénésie le Garde aux Chaînes.
Vi acquiesça et Félice déguerpit sans demander son reste.
- A nous, maintenant, poursuivit le spectre avec le même timbre.
- Qu'est-ce que tu me veux, espèce de monstre ? grogna Vi.
- Tu es un bouclier efficace contre notre cher ami vert juste là, mais je suis assez pressé et j'ai peu de temps à perdre. Cela étant, j'ai quelques questions, précisa l'apparition.
- Je t'emmerde !
- C'est assez simple à comprendre, même pour toi. Je te pose les questions et tu réponds. Si tu mens, je le saurais, expliqua Thresh en ignorant l'injure à son encontre.
- Et comment ? En me regardant dans le blanc des yeux ? En me faisant mal ? Tu n'as pas grandi ici. La violence, c'est notre norme.
Le sourire de Thresh s'élargit tandis que l'assurance de Vi ne déclina pas.
- J’escomptais que tu tiennes des propos de ce type, se réjouit le tortionnaire. Vois-tu il y'a certaines façons de décrypter les dires, les pensées et même les émotions d'un être. Avec de l'exercice, on peut aussi les disséquer. Cependant, n'allons pas trop vite en besogne. L'expérience permet souvent de mieux ancrer les choses. Je vais t’éclairer.
Subitement, le tortionnaire enfonça une de ses griffes spectrales au niveau de son épaule. Elle pénétra lentement un des points centraux de l'âme de Vi. Cette dernière émit un geignement et serra les dents.
- C'est tout ce que tu as ?! Ça valait la peine de faire de grands discours.
A ces mots, Thresh resserra son emprise sur ce point, laissant la magie impie le corrompre doucement. Vi se mit à hurler. Zac assista à la scène, paralysé. Visiblement, le fait d'imaginer empirer les choses l'empêchait de réfléchir convenablement. Il se pencha auprès de l'une des victimes de Piltover et inséra de sa matière dans une plaie. Pensait-il pouvoir agir en soignant tous ceux qui étaient blessés ? Amusant. Thresh se focalisa sur sa proie.
- Je disais donc, quel était le plan de ta cheffe ?
Devant la réticence de sa proie à répondre, Thresh resserra sa prise. Vi gémit avant de lui avouer difficilement :
- Je… Je pensais que son alliance n'était que du vent … Elle ne voulait pas piéger Renata ouvertement. Je … J'ai pensé que je le ferais. Si tu dois torturer quelqu'un … c'est plutôt elle.
- Chaque chose en son temps. Peut-être le ferai-je si je n'en perds pas avec toi, exposa le tortionnaire.
- Vrai … ment ?
L'idée qu'une de ses proies veuille qu'un autre subisse le même sort, le ravit d’un plaisir malsain. Si cette menace pouvait l'aider à avoir les réponses escomptées plus rapidement, il ne les refuserait pas. En dépit de la sensation désagréable d'avoir une limite temporelle pour réaliser ses sévices, l'immortel décida de se focaliser sur ce qu'il pouvait en retirer. Aussi, le tortionnaire lui fit miroiter l'idée :
- On verra.
- ...
- Quels sont tes liens avec la Conception Écarlate ?
- Caitlyn … je sais qu'ils ont essayé de marchander avec elle. Ils cherchaient un moyen de vous contenir. Comme elle a refusé, ils ont vu avec Renata... Et elle a fait un marché avec Ekko pour créer ces menottes.
- A ta connaissance, a t-elle participé à inventer d'autres armes contre les spectres ? enchaîna Thresh.
- Non, je n'en sais rien. Je n'avais jamais cru ... aux fantômes quand j'étais petite et ça me semblait ridicule. Je … Je n'y croyais pas, jusqu'à ce que je vois la Brume.
- Pourquoi est-elle prête à coopérer avec quelqu'un comme elle ? fit Thresh en désignant Renata, qui tentait de se couvrir derrière son dernier garde.
- Parce que … les Noxiens ont essayé de conquérir cette ville. Elle les a aidés un moment, sans le savoir.
- C'est incorrect. Je t'ai prévenu de ne pas essayer de me mentir, déduisit Thresh en comprimant la prise sur son âme.
- Aaaahh … Parce que … Sa mère est morte à cause de la guerre qui oppose Zaun à Piltover. Parce que je n'ai pas su arrêter la personne qui a fait ça. Parce que je crois qu'une part d'elle se méfiera toujours de moi à cause de ça, débita sa prisonnière.
- Pourquoi ?
Les larmes se mirent à couleur sur les joues rougies de sa prisonnière.
- Parce que c'est ma sœur qui a fait ça, avoua amèrement Vi.
- La pomme ne tombe jamais très loin de l'arbre. De ce point de vue, tu te défies aussi d'elle. Autrement, pourquoi serais-tu là ? Tu penses que neutraliser cette Renata rattrapera ce que tu n'as pas su faire avec ta sœur ? exposa avec flegme le spectre.
Vi l'observa légèrement bouche bée, avant de baisser le regard.
- Tu ressembles à Lucian, sur ce point. Aveugle à la portée réelle de vos actes, constata Thresh en observant le tireur se mouvoir contre le dernier gorille encore en état de se battre.
Le spectre sentit l'intensité magique le parcourant diminuer. Il ne pourrait pas tenir Zac à distance sans sa forme spectrale. De ce fait, s'éloigner avec la Sentinelle et son bouclier, était une priorité. Il aurait aimé poursuivre ses sévices et la briser. Pour autant, il savait que ses mots résonnaient en elles, comme une profonde blessure. Comme ce fut le cas pour Lucian. Les laisser se détruire de leur propre chef était également profondément extatique.
De plus, le Garde aux Chaînes lui laisserait un petit souvenir. Il instilla davantage de magie impie en elle, la faisant geindre. En dépit de sa notable tolérance à la douleur, elle avait une limite. Tout le monde en avait une. Une déchirure naquit sur ce point, submergé par l'envahisseur. Comme si, il n’attendait qu’un souffle pour se rompre.
D'un coup, le tortionnaire sépara de son doigt ce point en deux fragment. Ce hurlement-là l'apaisa, autant qu'il embrasa sa frénésie. Thresh se laissa porter par le déferlement de sensation de puissance. Jamais il ne pourrait se lasser de cette sensation. Le visage ensanglanté de sa première victime, lui apparut, son ami suppliant pour sa vie. La corde solidement serrée contre sa gorge. Lui en maître de la vie ou de la mort. De souffrance ou de libération. D'agonie ou de miséricorde.
L'agitation dans la salle chassa les images rémanentes et l'ancra dans le présent. Vi était évanouie dans ses chaînes. Son âme s'était rétractée, abandonnant la partie corrompue à son conquérant. Il scruta Zac avec un sourire, comme si celui-ci était inoffensif. Ce dernier soignait les blessés du mieux qu'il pouvait. Le spectre passa devant lui, retenant toujours Vi.
- Lucian, fit simplement le spectre.
- Deux minutes, annonça Lucian légèrement essoufflé.
Parallèlement, la Sentinelle avait esquivé un coup de poing du mastodonte. Le sol craqua sous l'impact. Le chasseur d'ombres chargea ses deux pistolets et le mitrailla. Les impacts successifs creusèrent la peau, puis les muscles, dénotant du changement physiologique qu’avait imposée cette substance au corps de son adversaire. En temps normal, ce mortel ne serait plus qu'un amas de chair et de trous.
Thresh attrapa le corps inconscient de sa proie avec sa main gauche, et fit tournoyer son arme de prédilection à droite. Il guetta le moment opportun entre le prochain mouvement de Lucian et de son ennemi dans leur valse mortelle.
Soudain, le Garde aux Chaînes lança sa faux. La chaîne s'enroula autour du cou de celui qui l'avait écrasé de sa hauteur, quelque temps auparavant. Thresh l'obligea à plier le genou et se rapprocha rapidement de lui. Une fois face à face, il tira sur ses chaînes pour que sa proie redresse son regard vers lui. Ce dernier s'apprêta à le frapper. En réponse, Thresh inséra ses griffes spectrales dans ses yeux et les retira. Le sang gicla et le coup de poing partit à côté de sa cible. Les hurlements du gorille le satisfirent. Avec délectation, il lui murmura :
- Nous n'avons pas fini de nous amuser ensemble.
- Thresh, réprimanda Lucian dans son dos en reprenant son souffle.
Expéditivement, l'immortel plongea son bras dans le plexus de l'aveugle. Il attrapa son âme alors que son adversaire cria de plus belle. Le spectre se contenta de sourire et d'arracher son essence. Il l'approcha de sa lanterne qui scintilla avec force.
Lucian se rua sur Renata. Cette dernière tendit ses mains devant elle.
- Tu exécuterais quelqu'un de désarmé ?
- Ce serait mal le connaître que de penser qu'il ne l'ait jamais fait, rappela avec cruauté Thresh.
- La ferme, rétorqua Lucian.
La Sentinelle attrapa le pendentif que convoitait le rat, avant de lui tendre :
- Tiens.
- Bien. Bien, fit celui-ci avant de disparaître de nouveau.
- Tu n'as aucune idée de ce que tu viens de faire, Sentinelle, maugréa Renata.
- Si. Je continuerais à chercher la solution pour laquelle je suis venu. Et je ne laisserai personne me barrer la route, précisa avec fougue Lucian.
Thresh s'approcha de Renata. Dans son regard luisait le contrôle et la résolution de rester vivante. La mort avait déjà dû être une des menaces immédiates dans sa vie. Ce fait, l'apparition le comprenait parfaitement. Cela étant, l'aboutissement ne serait pas forcément celui que Renata escomptait présentement :
- Quels sont les autres présents que tu as offerts à la Conception Écarlate ? Interrogea Thresh.
- Ils les ont presque tous, si c'est ta question, spectre. Tes homologues se sont un peu moins débattus ou ont reçu moins d'aide extérieure, fit-elle en regardant Lucian.
- Qu'as-tu créé pour eux en dehors de ces entraves ? questionna Thresh soudainement menaçant.
Renata le fixa, avant de soupirer.
- Quelque chose pour « recycler » leurs morts, disons.
- Pardon ? S'étonna Lucian.
- Une substance de notre composition qui permet de faire revenir temporairement les morts, précisa-t'elle.
- C'est impossible, protesta Lucian.
- Les lobotomies sont donc de votre fait, déduisit Thresh.
- Tu es allé en profondeur, à ce que je vois. Et si je te le garantis, Sentinelle, confirma sobrement Renata.
- Tu as évoqué une composition particulière. Il est évident qu'une composante magique est en jeu. Votre technologie Hextech ne repose pas sur ce type de magie : il vous faut donc une autre source, exposa Thresh.
Soudain, quelque chose lui vint en tête. Il connaissait effectivement un spectre qui faisait revenir les morts, ou du moins, les goules. Yorick. Était-il la source de contrôle de leurs marionnettes ?
- Où est-il ? Où est Yorick ? demanda froidement Thresh.
Renata l'observa avec intérêt.
- Décidément, tu es plein de ressources, toi. Si les choses se déroulaient autrement je t'aurais bien proposé de s'associer.
Le Garde aux Chaînes la saisit par la gorge et serra.
- Où ? insista-t-il.
- Démacia, fit difficilement Renata. La Conception le détient aussi.
- Thresh ? interrogea Lucian.
Stopper l'approvisionnement en soldats de la Conception Écarlate pourrait rendre la neutralisation de Viego plus aisée. De plus, Senna se trouvant probablement là bas, le roi déchu s'y rendra forcément. Peut-être récupérera-t-il les autres spectres et le Berger des âmes parallèlement ? Sauf, si les Eaux autour de son cou l'empêchent de s'approcher, ce qui était aussi très probable. En conséquence, il devrait s'en charger lui-même. Soit.
Le temps de sa transformation se rapprochant de son terme, il sortit de ses pensées. Le spectre resserra sa prise, faisant suffoquer Renata.
- Arrête, demanda Lucian.
- Elle détient des informations importantes et je n'ai, actuellement, pas le temps de tout recueillir, objecta avec flegme Thresh.
- Apparemment, elle t'a aussi donné des informations pour que tu la considères. N'est ce pas suffisant ? On a Jayna, laisse-la. Laisse Vi. On sait ce qu'on a faire, proposa Lucian, en posant une de ses armes sur l'avant-bras de Thresh.
- Elles t'ont trahi toutes les deux. Sans compter, leur responsabilité dans un certain nombre de meurtre. Je pensais que tu serais plus sensible aux personnes dont le sort peut être considéré comme injuste à tes yeux, nuança Thresh en désignant les cadavres dans la pièce.
- Vi n'a fait que défendre ce en quoi elle croyait. Renata a plus d'influence ici que tu ne penses. Si Ekko pensait qu'elle méritait de mourir, il serait venu avec Vi. J'en suis sûr. Il m'a dit de ne pas bouleverser tout ce qu'il avait construit ici. Alors laisse-les, Thresh, demanda avec sérieux Lucian en le fixant.
En soi, Vi ne lui était pas d'une grande utilité, en dehors du plaisir de la faire souffrir. Renata avait plus de valeur de ce point de vue. Cependant, il devrait attendre une prochaine transformation, et si le gamin était froissé, cela compromettrait ses chances de l'être facilement. D'autant que la décision de le transformer était à l'encontre de sa parole dans le cas présent. Le Démacien avait envisagé cela comme sa dernière option, mais une option toute de même, pour se sortir de cette situation. S'il pensait que cela était possible, et restait relativement sous contrôle, probablement que sa nature et cette stupide croyance dans les autres le pousserait à réitérer ce genre de geste.
Thresh jeta un coup d’œil à Zac. Subséquemment, il serra et perçu le net craquement des os et cartilages de Renata. Puis, il la jeta vers la créature verte. Elle s'écroula lourdement. Zac se retourna et se précipita pour essayer de sauver Renata. L'apparition alla ramasser ses dagues et revint vers Lucian.
- Maintenant, on y va.
A ces mots, Thresh se délesta de Vi et attrapa Lucian. Celui-ci se raidit immédiatement, tandis que le spectre se laissa attirer par la Brume. En une fraction seconde, il s'était éloigné du bâtiment à une vitesse prodigieuse. Il réitéra son action, les propulsant quasiment hors de la ville. Le spectre profita un dernier instant de la sensation d'avoir l'âme de son jouet favori à une telle proximité, avant que sa force spectrale se réduise franchement. Il lâcha Lucian, qui s'écarta aussitôt.
- C'était quoi, ça ?! s'irrita le tireur.
- Il fallait s'éloigner rapidement de cette zone. J'ai donné de quoi s'occuper à ton cher ami gluant. Toutefois, il est probable qu'il soit quelque peu irrité à mon encontre lors de notre prochaine rencontre, expliqua avec frénésie Thresh.
- Tout comme Vi, je suppose, constata Lucian, visiblement inquiet.
- Elle est en vie.
- Oui, mais …
- C'est plus que la quasi-totalité des personnes qui ont été dans sa situation, trancha Thresh froidement.
Lucian soupira, avant de ranger ses armes.
- Je suppose qu'on ne peut pas te demander plus pour le moment.
Thresh lui répondit simplement par un sourire satisfait. Comme prévu, le petit commençait à baisser sa garde. La suite de leur périple s'avérerait d'autant plus divertissant.
- Par contre ... Jayna est encore dans la ville. Allons la chercher.
- Sa libération n'est pas suffisante ? Nous avons du chemin à faire, rappela Thresh.
- Reste-ici dans ce cas. Je ne serais pas long, fit simplement Lucian en commençant à rebrousser chemin.
L'ancien spectre secoua légèrement la tête l'ombre d'un sourire. Toujours aussi inconscient.
- Allons-y, répondit Thresh.
Lucian lui adressa un regard étonné, avant d'acquiescer. Il attendit que sa Némésis le rejoigne, avant de se mettre en route. Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent devant le fleuve séparant Piltover et Zaun.
- Tu nous as envoyé où exactement ? grommela Lucian.
- A la bordure de Piltover.
- Et comment fait-on pour traver...
La suite de ces mots mourut dans sa gorge, alors que Jayna apparut dans leur champ de vision, trempée. Lucian se précipita sur elle, vérifiant qu'elle allait bien.
- Comment as-tu fait pour nous rejoindre ?
- A la nage, à priori, se moqua Thresh.
- Je me suis dit que vous voudriez partir d'ici, expliqua Jayna.
- D'accord, mais pourquoi ne pas avoir attendu ? demanda Lucian, en ignorant la moquerie.
- J'ai eu peur. Je… Je ne me sentais pas en sécurité là-bas... Je devais m'éloigner… Il fallait que je m'éloigne... Je…
- D'accord, d'accord, tenta de rassurer Lucian. Tout va bien, on est là.
Jayna acquiesça, avant de se réfugier dans les bras de son mentor. Ce dernier répondit à l'étreinte, l'air préoccupé. Thresh leva les yeux au ciel, avant de regarder vers l'endroit d'où ils venaient. La pensée que la Conception Écarlate se serve de Yorick occupait son esprit. Si les Conceptionnistes parvenaient réellement à asservir les autres spectres, tous n'étaient pas à considérer avec légèreté. Comme le fut l'archer pendant son rapt. Cependant, le Berger des Âmes avait-il conscience de tout cela ou le laissaient-ils dans un état de conscience altéré ? Était-ce lui qui dirigeait les troupes ? Si oui, avait-il volontairement tiré sur lui au travers de l'archer ?
Le visage balafré de l'adolescent qu'il avait connu lors de leur première rencontre, lui apparut. Rare avait été ceux avec qui il avait pu échanger plutôt sincèrement à cette époque. Sans Yorick, il aurait sans doute mis plus de temps à avoir la confirmation que les Eaux de la Vie existaient réellement.
Pour autant, ce dernier s'était toujours tenu à l'écart des diverses joutes qui avaient pu exister avec les autres spectres, depuis la Ruine. En particulier, quand cela concernait leurs territoires respectifs. Lui qui parvenait à échanger avec les morts, en était devenu un. Aussi prisonnier que ceux avec qui il communiquait de son vivant. Thresh se doutait que le ressentiment éprouvé avait contaminé l'être qu'il fut. Comme chacun d'entre eux. Pour autant, le fait d'ignorer s'il prenait volontairement part à cette agression envers les spectres l'irritait. Vouloir attenter à cette immortalité pour laquelle le Garde aux Chaînes avait tant œuvré.
La voix de Lucian le sortit de ses considérations :
- Thresh ?
L'appelé lui accorda un regard. Le plus jeune paraissait perplexe, avant de l'interroger :
- Que se passe-t-il ?
- Rien. Si tu as fini de dorloter les animaux blessés, on a d'autres priorités, éluda Thresh.
- Tu es vraiment un con des fois, maugréa Lucian.
- Si ce n'est que parfois, tu devrais te réjouir. Je connais des personnes qui sont idiotes constamment, se gaussa Thresh.
Lucian soupira, avant de se mettre en route, accompagné de Jayna. Thresh finit par leur emboîter le pas, ces réflexions reprenant le dessus.
À travers doutes et réalité, son instinct de survie resurgissait, comme le fantôme d’un temps révolu.