Depuis plusieurs semaines maintenant, Thresh préparait son expédition hors du Sanctuaire. Sa cible était l'orphelinat qu'il avait repéré avec Diméthyde, quelque temps auparavant. Ses prévisions comportaient l'heure de marche qui l'attendait, l’appropriation discrète de vêtements communs et l'obtention d'une carte en cas de nécessité. D'autre part, le brun avait pris soin de déposer quelques livres dans sa salle d'entraînement habituelle, pour le cas où Diméthyde passerait. Ce dernier lui accordant plus rarement ses visites ces temps-ci, Thresh escomptait avoir le temps de réaliser son dessein sans éveiller ses soupçons.
Les battements de son cœur s'accélèrent en songeant au début et au but de son expédition. Était-ce la possibilité de rendre son âme fonctionnelle derechef qui provoquait cet émoi ? Probablement. Elle était l'unique et dernier rempart en sa possession pour défendre sa vie. En somme, l'instrument de sa survie. Thresh secoua la tête et se focalisa sur le présent. Il enfila prestement la tenue nouvellement acquise, une cape et attrapa une lanterne.
Comme lors de son arrivée au Sanctuaire, les couloirs étaient déserts. L'orphelin arpenta un des nombreux corridors de marbre blanc, silencieusement. Les ombres dansaient sur les murs, l'accompagnant dans son avancée. Leur valse était hypnotisante, faite d'ombres ondulant selon leur propre volonté. Pourtant, une part de lui désirait les contraindre à se mouvoir selon la cadence qu'il leur imposerait. Enfermées avec lui dans cette geôle, elles vacilleraient pour espérer pouvoir se libérer de son emprise. Cette idée fit naître une risette sur le coin de ses lèvres, tandis qu'il progressait vers la sortie. Arrivé devant celle-ci, il ferma les volets de la lanterne faisant disparaître ses prisonnières et sortit.
La clarté de l'aurore l'éblouit, tandis que l'air marin s'insinua en lui. Immédiatement, Thresh ramena sa capuche sur son visage. Il prit une profonde inspiration, laissant le temps à ses sens de s'habituer à l'extérieur. Puis, le brun entama sa quête et la route tracée par ses soins. Il emprunta divers chemins tortueux pour s'éloigner discrètement du Sanctuaire. Son regard se posait sur chaque détail, guettant et analysant l'impact de sa présence chez les quelques passants qu'il croisait. Personne ne lui prêtait attention. Bien.
Soudain, des gardes apparurent au bout de la rue qu'il allait emprunter. Aussitôt, il s'avança sur un chemin parallèle. Thresh marcha quelques minutes, apercevant la campagne embrassant Helia. Tout se passait relativement comme prévu. Loin de se relâcher, son regard ambre continuait d'examiner les détails à sa portée. Son attention se posa sur un petit monticule de terre au bord de la route. Involontairement, l'orphelin se figea. Immédiatement, ses yeux s'humidifièrent légèrement, le regard dans le vague. Il remua légèrement ses doigts qui lui semblaient être englués de sang et de terre. Les réminiscences de cet enterrement défilèrent dans son esprit. Lui creusant cette tombe de ses mains, seule sépulture que sa mère n'aurait jamais.
Thresh n'était jamais revenu depuis sa rencontre avec Diméthyde. A présent, l'endroit était parsemé de verdure et de mousse. Rien de reconnaissable n'avait été laissé pour cette tombe. Aussi anonyme que lui l'était désormais. L'orphelin s'accroupit et couvrit le sol de sa main. La fraîcheur contrastait avec les souvenirs qu'il avait d'elle. De son sourire, sa bienveillance, la chaleur de sa main dans la sienne. Une seconde, il crut entendre sa mère l'appeler par son prénom. Un triste sourire s'épanouit sur son visage. Il ferma les paupières avec force et se redressa. La seconde suivante, ses yeux lui renvoyèrent la triste réalité : sa solitude.
Thresh se détourna de la tombe, observant les champs. Son avenir était désormais dans cette direction pour ne pas connaître le même destin funeste. Il prit sur lui de ne pas se retourner, et poursuivit sa route sous la timide lumière du soleil.
*****
Le jeu des ombres sur le sol l'amusa quelque peu, alors que les pas de Lucian se firent moins assurés. Involontairement, ce dernier resserra sa prise autour du plus âgé. Ce détail amusa Thresh. Essayait-il de le contenir physiquement pour protéger les autres ? La situation lui semblait risible.
L'un des gardes approcha et demanda :
- Qui sont ces gens, officier Vi ?
- Cet homme a capturé l'un des spectres qui a attaqué la ville.
Un silence s'en suivit.
- Il n'en a pas l'air, jugea l'une des voix.
- Il porte sur lui quelque chose qui restreint sa magie, précisa Lucian.
- Et vous êtes ?
- Lucian. Je suis une Sentinelle de la Lumière. Je viens de Demacia. Je traque ces ordures depuis un certain temps maintenant. J'ai appris que votre ville avait été attaquée et je suis venu afin de vous prêter main forte.
- Vous êtes arrivés un peu tard, constata amèrement la voix.
- J'en suis conscient. Toutefois, j'espère me rattraper en commençant par celui-ci.
- Comme je vous l'ai dit, nous avons appréhendé le suspect et souhaitions l'enfermer sous bonne garde, confirma Vi.
- Dans ce cas, pourquoi ne pas directement l'envoyer à Stillwater ? Interrogea le garde.
- J'ai pensé que la commandante Kiramman souhaiterait le voir et peut-être l'interroger.
Des murmures se firent entendre. Puis, des bruits de pas s'approchèrent. Thresh perçut que l'inconnu poussa légèrement son bras avec quelque chose de métallique. Un pistolet ou un fusil probablement.
- Et vous ne l'attachez pas ?
- Je viens à peine de l'attraper et je n'avais rien sous la main, prétexta Lucian.
- Étrange pour quelqu'un qui les chasse.
- J'utilise des armes adaptées pour les tuer, non pour les capturer. C'est une chance de pouvoir en apprendre plus. Toutefois, vous allez la gâcher si vous nous empêcher de passer, insista Lucian.
Un autre silence s'ensuivit, avant que le garde ne déclare :
- Amenez-moi des fers.
- Non, rien d'Hextech, précisa la Sentinelle. Cela pourrait interagir avec ce qui restreint sa magie.
- Dans ce cas...
Thresh perçut la tension dans le dos de Lucian. Puis, une personne attrapa ses mains et les entoura solidement d'une corde.
- Allez-y.
Lucian se détendit légèrement et progressa sur le pont. Son cœur battait toujours avec autant de vigueur, que sa prise sur lui demeurait. Le sol fut bientôt pavé d'autres matériaux et d'une propreté nettement plus appréciable qu'à Zaun. Si les lumières n'étaient pas aussi intenses que sur le pont, elles éclairaient convenablement le passage, contrairement à la ville en contrebas.
Thresh s'interrogea sur la situation de ces villes. Bien entendu, le chaos et la discorde sont signes d'opportunités surtout lorsqu'on a les renseignements et les relations adéquats. Renata Glasc. Ce nom qui faisait frémir plus d'un mortel. Une part de lui souhaitait jauger si sa réputation était méritée. Toutefois, ses propres adversaires s'imposèrent à son esprit. Viego. Le temps.
Une seconde, le Garde aux Chaînes songea aussi aux fantômes du passé qui se faisait plus présent, dès lors que son esprit se relâchait. Parfois, même sans ce fait. Thresh ferma les yeux un instant et se retint de soupirer. Il devait les garder ouverts et observer les détails du chemin emprunté. S'il laissait uniquement cela à son jouet, au-delà du caractère inconfortable de ne pas avoir les informations, il pouvait être sûr que ce plan serait un échec.
Les sens en alerte, son attention se porta sur les différences de dallage, les bruits, les odeurs, le chemin indiqué par leur passeuse. La voix de Lucian résonna :
- On arrive bientôt ?
- Encore quelques centaines de mètres, précisa Vi.
La Sentinelle réajusta son fardeau et expira légèrement. Le calme de la ville sembla tempérer les tensions de son jouet, alors qu'ils progressaient dans les rues parfaitement entretenues durant quelques minutes.
Un groupe de pas résonnèrent et un mouvement vif de Lucian s'en suivit. La tête de Thresh heurta un mur, alors que Vi murmura :
- Je vais prendre la relève des gardes du manoir. Quand je te fais signe, amène-le discrètement.
Quelques instants plus tard, Vi s'éloigna et Lucian s'écarta légèrement de la paroi. Il s'accroupit et déposa l'ancien spectre au sol, avant de lâcher un petit râle. Thresh observa la ruelle dans laquelle il se trouvait, étendu sur le sol. Les contours des bâtiments demeuraient discernables, mais la luminosité était plus faible que dans la rue adjacente. Aucune lumière ne provenait des fenêtres dont les immeubles étaient parés. Les nuages couvraient également la lune, rendant leur position plus discrète. L'ancien spectre tourna discrètement la tête vers Lucian, une légère douleur à l'arrière du crâne. La Sentinelle reprenait son souffle, guettant le signe de leur passeuse.
- Cela ne te paraît pas étrange, murmura Thresh.
- De quoi encore ? Continue de te taire comme un bon cadavre, c'était reposant, répondit Lucian, le regard toujours sur la rue éclairée.
- Qu'elle prenne autant de risques pour t'aider.
Cette phrase attira l'attention de son acolyte de circonstances. L'air grave, ce dernier répliqua aussi doucement que possible :
- Ekko est quelqu'un de bien. Je lui fais confiance. Il a sincèrement essayé de nous aider avec …
Le mot suivant mourut dans sa gorge, bien que tout deux sache de qui la Sentinelle allait parler.
- Cette fille n'est peut-être pas aussi fiable que lui. Sans compter, qu'il ne paraissait pas particulièrement ravi que tu aides Renata Glasc. Si tu contraints les objectifs qu'il se fixe, peut être le considéras-tu moins bienveillant et digne de confiance.
- Ce n'est pas parce que tu ne crois en personne que tout le monde doit faire la même chose, Thresh, répondit sèchement la Sentinelle.
- Tu es aveugle à ce qui t'entoure, ce n'est pas nouveau. Toutefois, tu ne retiens pas la leçon.
- Je préfère être aveugle qu'insensible à tout ce qui me touche. De ce point de vue, tu es bien mort ! Répliqua vivement la Sentinelle.
Ils se toisèrent une seconde, avant que Lucian ne pousse un soupir en fermant les yeux. Comme s'il se retenait de dire ou de faire quelque chose, et préférait ignorer ce qu'il avait perçu. Ce fait intrigua le plus âgé. Avec plus de sérieux, Thresh répondit :
- C'est le prix de la clairvoyance, petit.
- Peut-être, finit par concéder Lucian après quelques secondes, mais je préfère rester celui que je suis, quitte à me tromper. Je ne place pas ma survie devant tout le reste, encore moins au détriment des personnes qui m'entourent.
- La situation actuelle pourrait te donner tort sur ce point, s'amusa le tortionnaire.
Lucian le détailla, un air perplexe sur le visage. Au moment où il ouvrit la bouche, des bruits de pas se rapprochèrent :
- Tu t'es endormi ou quoi ! Lança discrètement Vi.
- Désolé, émit Lucian.
- Dépêche-toi de le porter et d'entrer pendant que la voie est libre !
Le tireur s'accroupit à côté du brun, agrippant son bras et le plaça pour le soulever :
- Ne m'aide pas surtout, Thresh !
- Je joue mon rôle, ce n'est pas ce que tu souhaitais ? Laissa en suspend le brun, attirant le regard de Lucian.
- Bon, on n'a pas que ça à faire, réprimanda Vi en se rapprochant d'eux.
Au moment où elle passa derrière Thresh, le chasseur d'ombres catalysa son âme et attira sa Némésis sur son épaule, avant de se redresser vivement.
- On te suit, fit Lucian.
Un silence de quelques instants s'en suivit, avant qu'ils ne commencent à se mouvoir. Lucian pressa le pas et traversa la rue. Le trio passa une grille que Vi prit soin de refermer derrière eux. Puis, ils gravirent un escalier et pénétrèrent dans la bâtisse. Une fois la porte fermée, Lucian se déchargea de son fardeau et s'étira. De son côté, Thresh examina les lieux. L'abondance et la richesse de la décoration du manoir ne laissait pas de doute quant à la nature de l'ascendance du propriétaire des lieux.
- Suivez-moi, exigea Vi.
L'officier les conduisit dans une pièce aussi imposante que le reste du bâtiment. Une cheminée parait l'un des murs, sur lesquels divers tableaux étaient disposés. Le crépitement du feu ponctuait le silence ambiant. Les yeux de Thresh s’arrêtèrent sur une femme aux cheveux bleus. Elle était assise dans un fauteuil, une arme à ses côtés. Un de ses yeux était dissimulé sous un bandeau noir contrastant avec son œil valide azur . En dépit de ce handicap, son regard était perçant et détailla rapidement Lucian, avant de passer à lui. Vi la rejoignit, s'asseyant sur un des rebords du fauteuil. La propriétaire des lieux brisa le silence :
- Vi m'a fait part de votre situation. Je suis disposée à accéder à votre requête, fit-elle, en désignant un rouleau de papier qu'elle tenait en main.
- Pourquoi une telle générosité ? Interrogea Thresh.
- Quelle importance si vous avez ce que vous venez chercher, répliqua la fille au regard perçant.
- On ne vous a jamais enseigné l'adage, « si un marché est trop beau pour être vrai, c'est sûrement qu'il l'est ».
- J'ai pris des risques pour vous et … commença Vi.
La commandante posa doucement sa main sur la jambe de son second, l'incitant à la modération.
- En effet, j'entends que vous voyez les choses de cette façon. Étant nouveaux dans cette ville, vous ignorez les problèmes qui sont les nôtres. Du moins, ceux de longues dates, fit-elle en regardant Thresh. Cela vous satisferait-il si je vous expliquais, nos raisons ?
- Caitlyn … ! fit brusquement Vi.
- Tu es Sentinelle de la Lumière de ce qu'on m'a rapporté. Je présume que ton allégeance va donc à cette Confrérie, pour que tu combattes ce genre d'ennemis. De notre côté, nous avons été témoins de leurs récents ravages sans pouvoir y opposer une grande résistance. Avoir des alliés qui connaissent et peuvent intervenir, voire former d'autres soldats à ce genre d'affrontements pourraient nous être précieux. Il ya quelques temps, notre cité a connu des difficultés avec des ennemis plus … vivants dirions-nous. De ce fait, même si nous avons des unités prêtes à intervenir, ne pas pouvoir tuer son adversaire pose un souci évident. Et nous ne souhaitons pas vivre sous l'emprise de la peur. Piltover est la Cité du Progrès et à ce titre, elle doit inspirer l'espoir pour tous.
- Ce serait effectivement dommage de penser qu'une ingérence externe a raison de cette image et dirige l'espoir dans une direction moins profitable à tous, ironisa Thresh.
Caitlyn le jaugea, une seconde avant d'acquiescer :
- Certes. Noxus a déjà tenté de s'imposer en ces lieux et nous ne souhaitons pas qu'une telle chose se réitère, quelle que soit l'origine de l'ennemi, répondit-elle le regard brûlant de détermination.
- Et cette Renata Glasc aurait-elle un rapport avec eux à tout hasard ? enchaîna Thresh.
- Pas à notre connaissance, fit Caitlyn, visiblement surprise. Elle est devenue un pilier de l'équilibre entre ces deux cités. La preuve qu'une seule et même personne peut être estimée autant à Zaun qu'à Piltover. Et … Après ce qu'il s'est passé, je ne peux pas demander à quelqu'un de l'Académie de Piltover de travailler sur l'Hextech.
- Vous souhaitez adapter l'Hextech contre les spectres de la Brume ? interrogea Lucian dubitatif.
Caitlyn soupira, avant de s'avancer et d'appuyer ses coudes sur ses genoux.
- Si quelqu'un peut trouver la solution, c'est elle. Avec la … disparition des chercheurs ayant permis cette découverte, elle est la plus proche de ces travaux et partage le plus notre désir de protéger Zaun et Piltover.
- Pourquoi a-t'elle dit qu'il fallait que je les vole, si vous souhaitez collaborer ? Questionna Lucian.
- Parce que tout le monde n'est pas forcément d'accord avec cette idée. Je suppose qu'elle ne veut pas attirer l'attention sur un tel partenariat. Comme je vous l'ai dit, je cherche une solution avec les éléments à ma disposition. Je refuse de me retrouver impuissante de nouveau. Je défendrais ces villes quoi qu'il m'en coûte.
Un silence lourd s'installa. Le Démacien digérait visiblement l'ensemble des informations qu'il venait d'apprendre. Thresh lui, émettait encore des doutes quant à la véracité des propos de cette fille. Une part d'elle semblait sincèrement croire à ces paroles. Toutefois, il pressentait que la vérité résidait ailleurs.
- Et si nous refusions, objecta Thresh.
Une lueur de surprise étincela dans l’œil bleu de nouveau.
- Vous comprendrez que je ne peux pas laisser des personnes ayant connaissance de ces informations, repartir librement.
- Donc, soit on lui transmet, soit vous nous emprisonnez, reformula Lucian.
- Je suis navré de vous mettre dans cette situation, mais c'est une opportunité pour faire avancer les choses. Des personnes inconnues aux deux villes, cela évitera les soupçons d'une quelconque entente de ce type.
- Qui feront d'excellents bouc-émissaires si quelque chose se passait mal, compléta Thresh tout sourire.
Vi se redressa vivement, le toisant avec sévérité. Caitlyn se contenta d'observer ses deux interlocuteurs.
- Quel est votre choix ? demanda t-elle d'un air grave.
Le chasseur d'ombres jeta un coup d’œil vers son ennemi, un air contrit se peint sur ses traits. Il prit le document, silencieusement, adressant seulement un regard réprobateur à leur hôte avant de s'éloigner. Il descendit les marches hâtivement et ouvrit la porte brusquement. L'ancien spectre gratifia Caitlyn et Vi d'un regard amusé et s'approcha de la table à son tour. Il saisit une petite dague richement décorée et s'en servit pour se libérer de l'entrave à ses poignets. Puis, le brun sortit sans plus de cérémonie, conservant la corde et l'objet tranchant.
La Sentinelle patientait dans la ruelle qu'ils avaient occupé quelques minutes plus tôt. Quand Thresh arriva à sa hauteur, le tireur commença :
- Pas besoin d'en rajouter. Et arrête de me regarder comme ça ! Cet air suffisant me donne envie de te frapper.
- Au moins, tu ne t'es pas précipité sans réfléchir, je suppose qu'on ne pourra pas attendre mieux de ta part pour l'instant, répliqua Thresh avec une teinte d'amusement. Tu as vérifié ce que le parchemin contient, reprit-il avec plus de sérieux.
Lucian eut l'air étonné, avant d'ouvrir le document. Celui-ci représentait l'esquisse d'une sorte de tour, avec des annotations.
- Je suis censé comprendre quelque chose à ce charabia, grommela Lucian.
Thresh ne releva pas et détailla les inscriptions. La structure semblait utiliser des runes particulières comme source de magie spatiale. Bien que le bâtiment présentait un nombre de détails à améliorer, l'idée était intéressante pour les personnes démunies de magie. Pour autant, cela pourrait aussi aisément servir d'arme pour le transport de ces dernières ou de troupes. Ses yeux s’arrêtèrent sur le nom de l'inventeur. « Jayce Talis ». Lucian le coupa dans sa réflexion :
- Tu comprends quelque chose ?
- Qu'il semble que ce soit le bon document.
- Je suppose que je devrais m'en contenter, souffla Lucian en rangeant le rouleau. Bon, la nuit est déjà bien avancée et on ne nous laissera pas repasser le pont aussi facilement. Du moins, pas pour toi. Si on ressort de la ville, on pourra faire le tour et arriver avant la limite imposée par Renata sans trop de difficultés.
- Un appel à la prudence ?
- Je veux juste récupérer Jayna et continuer ce que j'ai à faire, sans plus de détour.
- Surtout lorsqu'on se sert de toi, renchérit Thresh.
Le tireur lui adressa un regard noir, avant de reprendre :
- Tu as une meilleure idée ?
- Le solution ne réside pas forcément à la vue de tous, fit-il en regardant vers la bas.
- Les égouts ? On risque de se perdre. Ce n'est pas vraiment ton terrain de jeu habituel.
- Tu penses vraiment que l’extérieur de la ville ne sera pas gardée ? A moins que tu ne veuilles rajouter un peu de divertissement à cette sortie ?
Lucian le fixa simplement lui signifiant clairement ce qu'il pensait.
- Et où va-t'on trouver une entrée pour le monde souterrain, railla la Sentinelle.
- Où l'eau est-elle évacuée, d'après toi ?
- Par une bouche d'égouts, je suppose, mais je n'en...
Lucian balaya les toits du regard, puis les gouttières, avant de le poser au sol. Thresh se déplaça légèrement, attirant son attention vers une plaque d’égout derrière eux.
- Tu vas me faire croire que tu connais l'emplacement de chaque entrée des égouts ?
- Non. Je ne fais qu'observer constamment l'environnement dans lequel j'évolue. De plus, je présume qu'un manoir aristocratique doit avoir son propre réseau de gestion des eaux. En conséquence, une entrée à proximité pour l'entretien.
- Allons-y, concéda simplement Lucian.
Thresh acquiesça, s'approchant de l'ouverture. Il inséra la nouvelle arme en sa possession dans l'interstice entre la plaque et le sol puis fit de même avec la seconde. Le brun s'assura que chacune était assez enfoncée et prête à réaliser son office, avant d'attacher leur extrémité avec la corde nouvellement sienne. Il posa une main sur chaque levier, prit une profonde inspiration par réflexe, et appuya d'un coup sec.
Un petit bruit résonna, mais la plaque ne céda pas totalement. Lucian s'agenouilla et lui donna un petit coup sur le bras pour lui signifier qu'il appuierait sur l'un des leviers. Thresh le détailla une seconde, voyant que le plus jeune attendait son assentiment. Le brun se décala, laissant Lucian se mettre en position. Ils échangèrent un regard avant que Thresh ne fasse un petit signe de tête. Aussitôt, le tireur catalysa son âme et appuya avec force, tandis que l'ancien spectre fit de même de son côté.
Cette fois, la plaque se délogea franchement. Sa lancée fut stoppée par la corde, avant de s'écraser au sol. La hauteur de la projection réduite limita partiellement le bruit dans la ruelle. Thresh attrapa la plaque métallique et l'écarta suffisamment pour que le duo d'ennemis puisse passer. Enfin, il récupéra ses armes. Lucian jeta un coup d’œil aux alentours, puis en contrebas. Il se redressa et retourna vers le manoir, faisant sourciller Thresh. Un bruit sourd résonna et le brun se redressa immédiatement. Le Démacien revint avec un morceau de bois, probablement une planche provenant d’un banc. Un sourire naquit sur le visage de l'albinos, tandis que son vis-à-vis lui demanda:
- J'ai besoin de l'alcool, de la corde et des allumettes.
- J'aurais pu éclairer la voix.
- En dernier recours, fit Lucian sans relever.
Thresh le fixa, conservant une expression amusée, avant de lui tendre les objets. Le compagnon de Senna arracha un morceau de tissu du débardeur sous sa tenue de Sentinelle, dévoilant brièvement son ventre. Thresh y aperçut quelques cicatrices, aussitôt recouvertes par la veste blanche. Lucian attrapa les objets demandés et confectionna rapidement une torche fonctionnelle. Puis, il se remit en position et descendit. Thresh observa la lumière éclairer l'obscurité en contrebas, et s'y enfonça à son tour. Le plus âgé prit soin de replacer au mieux la plaque d'égout, dissimulant le chemin qu'ils empruntèrent, loin des regards inopportuns.
*****
La route se passa calmement, loin de l'agitation propre à la ville. Le soleil était monté dans le ciel, illuminant la mer. Le vent caressait doucement les arbres. Le chant des oiseaux ponctuait ses pas, tandis que ses yeux se posèrent sur les environs. Thresh apprécia ce tableau, comme autrefois, avant que tout cela n'arrive.
A la vue de l'orphelinat, son cœur rata un battement, ravivant le but de cette sortie. Immédiatement, son esprit se focalisa sur le dessein qu'était le sien : observer et repérer pour mieux planifier. Le brun poursuivit sa route pendant quelques minutes encore. De loin, il remarqua des formes fauchant les champs. En dépit de la difficulté d'un tel labeur, un chant entraînant s'éleva au rythme de voix enfantines. L'une d'entre elles se démarqua. Comme si les autres la suivait sans jamais la rattraper, atteignant des hauteurs inaccessibles pour le commun des mortels. Pour autant, elle inspirait, demeurait chaleureuse et joyeuse, malgré cette solitude.
Du regard, Thresh chercha un endroit surélevé pour pouvoir débuter son observation. Il y avait une petite butte quelque peu excentré qui donnait un angle intéressant. L'herbe semblait assez haute pour s'y dissimuler ou au moins passer relativement inaperçu. L'orphelin s'y dirigea promptement. Il escalada la butte, guettant ces potentielles cibles.
Soudain, son pied ripa sur quelque chose, le faisant trébucher. Il tomba dans un bruit sourd, alors qu'une autre voix résonna :
- Aie !
Thresh tomba nez à nez avec un autre enfant qui était allongé à cet endroit. Ce dernier écarquilla légèrement les yeux, avant de se redresser vivement.
- Tu pourrais faire attention !
L'inconnu le dévisagea en frottant sa jambe. Ses traits juvéniles laissait deviner un âge relativement proche du sien. Les yeux verts le scrutèrent, attendant probablement qu'il s'excuse. De son côté, Thresh hésitait entre le fait de partir ou simplement de s'en prendre à lui. Son vis-à-vis était isolé des autres, mais lui n'avait qu'un couteau à sa disposition. Cependant, cela nécessiterait d'altérer franchement l'état de conscience de ce garçon et éloignement rapide de la zone. Cela ne rentrait pas dans les prévisions du disciple de Diméthyde. Son esprit s'y était pourtant résolu, mais cette décision vacilla devant cette rencontre fortuite. Il devait se calmer. Ce n'était pas le moment de passer pour quelqu'un d'encore plus suspect et …
- Tu ne t'es pas fait mal ? demanda l'enfant, visiblement troublé par le mutisme de Thresh.
- Je …
- Tu t'es écorché, fit remarquer son interlocuteur en désignant son visage.
Le brun porta sa main à sa joue. Il perçut une petite entaille.
- Il y a quelques plantes épineuses ici. Elles sont bien dissimulées. Surtout quand on ne connaît pas l'endroit. Tu viens d'où ?
Thresh le détailla, avant de répondre :
- Quelle importance cela a-t-il pour toi ?
Sa main serra la lame dans sa poche, prêt à l'utiliser selon la réponse de son vis-à-vis. Ce dernier parut légèrement étonné, avant de sourire :
- Aucune, c'est vrai. Je suppose que c'est plutôt l'endroit où l'on se sent chez soi qui a de l'importance, précisa-t'il en se frottant l'arrière de la tête.
- Cet orphelinat représente un tel lieu à tes yeux ?
- Oui et non. On essaye tous de faire de notre mieux pour se convaincre que c'est le cas, mais je suppose que c'est mieux que de n'avoir nul part où aller, répondit-il avec une certaine gaieté. Et toi, tu as un chez toi ?
Une seconde, le visage de sa mère s'imposa à Thresh, l'endroit qu'ils occupaient ensemble. Oui. Il avait connu ce sentiment, il y a quelques années de cela.
- Tu l'as perdu ? Déduisit son interlocuteur.
Le brun se contenta de le regarder silencieusement.
- Es-tu à la recherche d'un nouvel endroit ? C'est pour ça que tu es venu ici ? Je pense que si je parle à Madame Lhyes, tu pourrais rester avec nous.
- Pourquoi … ? On ne se connaît pas, répliqua Thresh suspicieux.
L'enfant rigola franchement l'intriguant encore plus, avant de répondre avec bienveillance :
- Parce que cette douleur dans tes yeux, me rappelle la mienne. Elle a occupé toute la place un long moment. Maintenant, je peux voir au delà et … j'aimerais t'aider comme on a pu le faire avec moi.
Le silence s'imposa entre les deux enfants. Visiblement gêné, son vis-à-vis fit :
- Désolé, je ne cherchais pas à te rendre nerveux. Je sais que c'est un peu bizarre, mais …
- Je préférais que tu n'en parles pas. A personne.
- Promis ! Tu verras, je peux être une vraie tombe !
Thresh se retint de rire jaune en songeant à ses intentions au sujet de ce garçon.
- Je vais t'apporter quelque chose pour ta joue. Reste ici, je reviens ! Fit joyeusement le garçon.
Le brun observa l'autre garçon s'éloigner rapidement. Peut-être devait-il profiter de cette opportunité pour partir ? Cependant, si cet inconnu révélait sa position fallait-il le rattraper et le tuer ? Son regard descendit sur sa main armée, prise de petites secousses. Cette réaction le fit tiquer, tandis que les pensées fusèrent dans son esprit. Jusqu'à ce que les ombres qui le hantent reprennent le dessus, l'immobilisant. Il avait l'impression de suffoquer, que l'air ne suffisait pas à étancher sa soif de vie. Comme si la douleur l'ensevelissait. Thresh ferma les yeux, tentant de reprendre le contrôle de sa respiration. La douleur, il la contrôlerait aussi. Si c'était lui qui l'infligeait, elle serait domptée. Aussi, il approcha frénétiquement la lame en sa possession de son bras adjacent.
Alors qu'il s’apprêtait à entailler sa chair, quelque chose l'en empêcha. Même en forçant, l’étreinte ne se relâchait pas, au contraire. Ses yeux remontèrent sur la personne qui le retenait. Le garçon aux yeux verts le fixait avec gravité et tirait de toutes ses forces.
- Ne fais pas ça, murmura-t-il entre ses dents.
Thresh décala son bras armé, faisant basculer son vis-à-vis. Ce dernier se redressa vivement prêt à revenir vers lui, jusqu'à ce qu'il remarque que la lame était éloignée de sa cible première.
- Bien, fit-il en reprenant son souffle.
Quelques minutes passèrent, le chant de la Nature résonnant entre eux. La nervosité de son interlocuteur laissa Thresh perplexe, comme si ce dernier n'osait pas commenter la scène précédente. Malgré tout, le garçon essaya timidement :
- Tu étais venu chercher un endroit pour... mourir ? Tu penses qu'il n'y a que la Mort qui saurait t'accueillir dans un endroit chaleureux ?
Derrière le ton inquiet du garçon, se cachait aussi de la souffrance. Le brun le jaugea quelques instants avant de répondre sobrement, le regard lointain :
- Non. Le passé me semble parfois trop réel.
- Et la douleur l'aide à l'éloigner ?
- Le contrôler, corrigea-t'il un sourire triste.
Les épaules de son interlocuteur s'affaissèrent légèrement en soupirant.
- Qu'est ce qu'on t'a fait pour que tu penses à utiliser ce moyen-là ?
Thresh demeura mutique et fixa un point de l'horizon. Le garçon aux yeux verts reprit la parole :
- Tu sais, quand je suis arrivé ici, je m'en prenais à tout et à tout le monde. J'étais constamment en colère. Rien ne semblait apaiser cette haine que j'avais. Je … Mes … Parents n'ont jamais voulu de moi et ils me le faisaient comprendre. Ils m'ont amené ici il y a 8 ans et sont partis, sans un mot. Je suppose que pour eux, je n'en méritais pas plus. Je ne comprenais pas ce que j'avais fait pour mériter ça. Cela me mettait dans une rage folle quand j'y pensais.
Il prit une légère pause, avant de sourire tristement.
- Un jour, j'ai frappé un autre enfant de l'orphelinat tellement de fois qu'on ne distinguait plus les traits de son visage. Je pensais que si le monde me détestait, alors ce n'était que justice que je le fasse aussi. Mais je me suis rendu compte, avec le temps, que je devenais comme eux. Comme si, je me conformais quelque part à leurs attentes et que je leur avais donné raison de m'abandonner... Je ne vais pas te dire que cette colère a disparu et peut-être que ce ne sera jamais le cas... mais depuis que j'ai pris la décision de vivre pour moi, j'ai l'impression qu'elle est moins écrasante.
- Pourquoi est-ce que tu me racontes tout ça ?
- Parce que je pense comprendre ce que tu ressens. Je ne sais que trop bien que ressasser ces ressentis seul ne les atténuera pas. Les contrôler non plus d'ailleurs.
- Tu ne me connais pas.
- Non, mais je veux bien apprendre. Et puis, comme tu as l'air d'aimer avoir raison, tu pourrais me prouver que j'ai tort, répondit-il gentiment.
Devant le mutisme de Thresh, ce dernier soupira :
- Tu ne me crois pas, c'est ça ? Bon, très bien.
La garçon se redressa discrètement et lui fit signe de se lever. Thresh ne bougea pas. Son vis-à-vis sourit en secouant la tête, puis observa les alentours avant de s'accroupir.
- Je vais te montrer que tu peux me croire.
Il prit une longue inspiration et posa son doigt contre le sol. Aussitôt, de la lumière émana du dessin qu'il effectuait. Une rune. Il la traça quelque peu maladroitement mais parvint tout de même à la finir. Puis, elle s'évanouit tandis qu'il regarda Thresh.
- Qui t'a appris ça ?
- Un homme qui se rend parfois dans cet orphelinat. A en juger par ses vêtements, quelqu'un d'important à Hélia, je pense.
- Comment s'appelle-t-il ?
- Je ne sais pas. Il ne s'est jamais présenté, mais il a toujours été très avenant avec les enfants.
Thresh se questionna sur la corrélation entre ces visites et les absences de Diméthyde. Ce dernier avait peut être déjà songé à le remplacer, étant donné qu'il n'arrivait plus à être aussi prolifique dans son apprentissage. Un sentiment amer lui noua la gorge. Une voix au loin le sortit de ses pensées :
- Eymir !? Eymir ? Où est ce qu'il est encore passé ?
- Le devoir m'appelle, fit l'appelé en souriant. Ne répète pas que je sais faire ça, et je ne dirai pas que tu es venu ici ! Tiens pour ta joue, fit-il en tendant un petit récipient. Tu verras, c'est magique !
Il se redressa vivement, et lui fit :
- J'espère que tu reviendras bientôt !
Puis, Eymir s'éloigna vivement pour aller rejoindre les autres. Thresh scruta discrètement la dame assez âgée qui observait le garçon courir vers elle, les mains sur les hanches. Quelques instants plus tard, elle lui sourit en posant doucement une main sur son dos, l'incitant à rentrer dans la demeure. Elle n'avait pas regardé dans la direction de Thresh, laissant supposer qu'Eymir avait tenu parole. Mais était-ce suffisant ?
L'aptitude magique d'Eymir laissait présager deux possibilités. Soit que les deux garçons étaient dans une situation quelque peu similaire en termes d'ascendance, ce qui pourrait expliquer les visites potentielles de Diméthyde. Soit, que les capacités naturelles d'Eymir n'était pas suffisamment brimées par la marque. Dans les deux cas, il représentait une menace pour l'ordre établi par les familles à Hélia. Avec ce genre d'informations, il serait très facile de l'écraser et de le faire disparaître.
Pourtant, l'insouciance avec lequel Eymir avait exposé ces aptitudes laissait le brun perplexe. Cette observation ne s'était pas réellement passée comme il l'avait envisagée. Néanmoins, si ces soupçons concernant les intentions de Diméthyde étaient véraces, le savoir lui donne un avantage. En particulier, pour pouvoir anticiper les mesures nécessaires contre ce fait.
Lorsque tous les enfants furent rentrés, Thresh se redressa et se dissimula sous sa capuche. Puis, il reprit le chemin inverse, sous le regard des arbres de la forêt environnante.
*****
Cela faisait déjà un moment que le duo d'ennemis parcourait les égouts. La flamme vacillante signalait l'avancement du temps écoulé. Lucian brisa le silence :
- Je commence à croire que passer par l'extérieur aurait été une meilleure idée.
- Toujours aussi impatient, gamin.
- On sera bientôt dans le noir, et l'idée que tu serves de lampe ne me plaît pas particulièrement.
- Ça ne sera peut-être pas nécessaire, fit Thresh en désignant une source de lumière verdâtre un peu plus loin.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Je présume qu'on ne doit plus être très loin de Zaun.
Le chemin était toujours pentu mais l'inclinaison diminuait nettement, ce qui renforçait l'assurance de Thresh quant à leur avancement. Plusieurs fois, l’écho de bruits indéterminés leur était parvenu, rendant nerveux son acolyte de circonstances. Pour sa part, les habitudes de l'ancien spectre rendaient ces scènes usitées, bien que la méconnaissance de ces bruits attirait parfois son attention.
Lucian pressa le pas, jusqu'à atteindre une limite clairement définie par des matériaux plus usés. Limite suggérant que, même dans ses fondements, Piltover s'était élevée par rapport à Zaun. Un rapport de force ayant mal tourné en était-il à l'origine ? Thresh se questionna à nouveau sur ce point. Si le réseau d'égouts de Piltover était bien organisé, celui de Zaun ressemblait à un labyrinthe en revanche. Le duo emprunta l'un des couloirs, s'avançant davantage dans les entrailles de Zaun.
Cela faisait probablement plusieurs heures qu'ils marchaient. La lumière issue de l'eau verdâtre ne suffisait pas à éclairer convenablement le passage pour des étrangers. La Sentinelle s'était finalement résolue à réalimenter la torche avec son habit. Deux fois plus précisément. Sa tranquillité d'esprit se faisant au détriment de sa pudeur. Au bout d'un certain temps, Lucian lui s'exaspéra :
- Reconnaîs-le, on est perdu, Thresh.
- Contrairement à ce que tu peux penser, je n'ai jamais visité ces égouts. Il est donc difficile d'en être le guide. Néanmoins, si tu estimes que nous avons perdu assez de temps, tire-moi dessus, les choses iront plus vite.
Lucian le jaugea, puis fixa le sol. Il frappa du pied une bouteille vide à ses pieds, qui alla finir sa course dans l'eau. Cette dernière coula à pic étrangement. Le tireur attrapa un de ses pistolets et visa Thresh. Soudain, des remous dans le canal détournèrent son attention de sa cible première. Comme si elle se reconstituait, une masse verte sortit de l'eau. Ses prolongements formèrent au fur et à mesure du temps des membres. Avant de jeter la torche à Thresh, Lucian fit :
- Tiens.
La Sentinelle saisit son second pistolet, mettant en joug la créature. De son côté, l'ancien spectre réceptionna le morceau de bois et observa la scène d'un œil curieux. Il porta sa main libre à une de ses armes par réflexe. Toutefois, il douta de l'efficacité de ces dernières contre la masse verte, en regard de la matière de son corps.
L'être vert tourna son étrange tête d'abord vers lui, puis vers Lucian.
- Pas de spectre.
Un silence s'en suivit avant que Lucian ne lui réponde :
- Nous sommes perdus, on cherche simplement la sortie. Je sais qu'il …
- PAS de spectre, insista la créature.
- Dans ce cas, aurais-tu l'obligeance de nous indiquer la sortie, lui fit Thresh avec un sourire.
L'être le toisa de toute sa hauteur.
- Mauvais. Comme les autres qui sont venus. Toi, partir ou Zac, te broyer.
- Un autre jour je me serais bien amusé avec toi, mais pour l'heure, nous essayons d'arrêter ceux dont tu parles justement.
- Menteur. Tu … empestes le mensonge et la haine.
L’évolution soudaine du langage de la créature intrigua Thresh. Ses appendices commencèrent à se dessiner plus finement, laissant apparaître une forme humanoïde.
- Non, là dessus, il ne ment pas, insista Lucian. Je sais qu'il est dangereux, mais on essaye vraiment d'arrêter la Brume.
- J'ai vu ce qu'il a fait quelques heures auparavant. Ces coupes jarrets n'étaient pas des gens bien, mais les tuer avec une telle cruauté, je ne peux pas l'accepter, confia Zac. Soit, il part dans l'instant, soit je m'occupe de lui.
- Nous voulons juste récupérer quelqu'un avant de partir, c'est tout. Après nous nous en irons, je te le promets.
Zac le jaugea derechef.
- Je sens que tu crois vraiment à tes paroles, humain. Tes sentiments contradictoires t'honorent. Tous ne seraient pas capable de faire ce qu'il faut et non ce qu'ils voudraient.
- Merci. Dans ce cas, …
- Mais, sache que je resterais dans les parages, jusqu'à ce que vous partiez. Si je vois quelque chose me faisant penser qu'il agirait comme il l'a fait, j'interviendrais. Note, que je serai moins prompt au dialogue à ce moment-là.
- Compris. Peux-tu nous indiquer le chemin le plus court pour rejoindre l'extérieur ?
Zac commença à perdre en densité.
- Une dernière chose, dès que la personne que vous devez sauver est avec vous, déguerpissez.
- C'était notre intention, confirma Lucian.
Une fois sous forme de flaque, il s'accrocha au plafond et s'insinua dans une fissure. Il frappa plusieurs coups contre la canalisation. Puis, le bruit se mit à progresser. Son avancée était bien plus rapide que ce que l'on pouvait escompter, en regard de la masse à transporter. Le duo d'ennemis se mit en route, guidé par les échos ponctuels dans les tuyaux.
Après un temps indéterminé, ils aperçurent enfin la lumière du jour au bout de l'un des tunnels qu'ils avaient empruntés. Lucian poussa un soupir de soulagement. Le ciel s'était assombri, mais il ne faisait pas encore totalement nuit.
Une fois dehors, la Sentinelle prit une grande respiration, avant de toussoter à cause du nuage gris entourant la ville. Thresh le considéra avant de s’intéresser à leur environnement guettant tout mouvement suspect. Il n'appréciait pas particulièrement qu'on le menace, sans répondre. Un coup dans le sol le figea et attira l'attention du chasseur d'ombres. Aussitôt, ils se mirent en route vers le lieu de rendez-vous fixé avec Renata. Lucian lança avec ironie :
- Je crois qu'on ne sera pas trop de deux pour te surveiller.
- Es-tu certain que cela suffira ?
- Je l'espère, fit Lucian avec plus de sérieux.
- Tu devrais faire attention à tes aspirations, gamin. L'espoir a mené à la ruine nombre d'humains.
Ses paroles flottèrent un instant dans l'air, éveillant une lueur d'interrogation dans le regard de Lucian. Puis, le tumulte de la vie les engloutit, les noyant dans le voile brumeux de la réalité.