Chapitre 8 : A l'orée d'une brumeuse réalité
Partie 1
Les cheveux ébènes s’agitaient sous les embrassades du vent. Le soleil réchauffait sa peau si opaline. Son regard azur le contemplait avec une tendresse infinie, alors qu’une risette se dessinait progressivement sur ce visage si familier. Ses doigts effleurèrent les siens, avant qu’elle ne les porte à sa bouche, soufflant gentiment dessus. Il la laissa faire. Il n’avait rien à craindre. Il était en sécurité. Si sa chair se réchauffa légèrement sous ce geste, sa poitrine, elle, s’allégea.
Soudain, ces prunelles si rassurantes s'humidifièrent, alors que ces lèvres remuèrent faiblement. Du sang commença à s'écouler de cette bouche. Des mains étrangères se posèrent sur lui et l’arrachèrent brutalement à l’étreinte chaleureuse. Il luttait, se débattant de toutes ses forces. Elle tendit sa main vers lui. Instinctivement, il tenta de la saisir. Les prises sur sa personne semblèrent s’amoindrir. De son côté, il s'évertua à atteindre son objectif : cette main tendue à quelques centimètres. Il pouvait sentir derechef la chaleur de l’index qui l’avait touché naguère.
Elle lui sourit, malgré le filet carmin, malgré le froid, malgré le danger. Des mains se mirent à lacérer son dos. Il grimaça mais serra les dents. Dans un dernier élan, il approcha ses doigts des siens. Dans un ultime espoir... La douleur s’accentuait toujours plus, alors qu’il forçait avec tout ce qu’il lui restait.
Enfin, il l'atteignit.
La chaleur revint, la douceur de sa peau le rassura, la sécurité de sa présence le submergea. Son regard s’attendrit, paré de cet air si affectueux, alors que la brise souleva de nouveau ses mèches brunes.
Subitement, sa tête tomba lourdement sur le sol. Son corps resta debout quelques instants, avant de suivre le même chemin. Il essaya de crier, mais une main sur sa gorge l’en empêcha. Elle serra de plus en plus fort.
Sa vision se troubla. Son propriétaire relâcha la pression et vint se placer devant lui. Ses yeux bleus foncés lui inspirèrent une profonde terreur, tandis qu’il l’observait avec intérêt. Les lacérations dans son dos s'amplifièrent, mais il ne pouvait se mouvoir. Son vis-à-vis grisonnant empoigna de nouveau sa gorge et le fit suffoquer. Cette fois, l’air lui manqua tant que tout devint sombre.
L’orphelin se réveilla en sursaut, pantelant. L’impression vivace qu’on lui enserra le cou tangiblement présent. Subtilement, cette prise semblait glisser vers sa poitrine, comme si quelque chose avait pris la place de ce qui était présent auparavant.
Un sentiment ? Un cœur ? Une âme ?
Thresh n’aurait su le dire en cette seconde. Seul un vide béant l’habitait. Sa gorge était encore enrouée. En revisualisant la porte, l’effroi qui l’avait submergé repris la régence. Sa respiration s’accéléra derechef. Il ferma les paupières avec force. Les images de son rêve défilèrent de plus en plus rapidement, au rythme des battements de ce qui aurait dû lui permettre de vivre. A cet instant, il doutait de l’efficacité, voire même de l’existence, de son cœur.
Le brun enserra ses genoux. Comme tentant de protéger ce qu’il avait brisé de lui-même, la veille. Comme s'efforçant de retrouver une intégrité. Comme essayant de changer le passé. Aussi idiot qu’était son geste, serrer plus fort ne changeait rien. Un rire commença à résonner dans sa tête. Était-il en train de devenir fou ?
Non. Ce monde l’est. Il le sait.
Cette décennie passée ici bas lui a permis de le constater. Personne ne sera jamais là. Personne n’entendra. Personne ne viendra. Et si quelqu’un venait, se serait uniquement pour empirer les choses ou se servir de lui. Son existence n’avait d’importance pour nul autre que lui.
S’il périssait dans l’heure, qui le noterait ? Sa prétendue famille ? Ses confrères ? Diméthyde ? Les premiers ignoraient son existence. Les seconds avaient peur et le tenaient à distance. Le dernier se servait de lui. La seule personne qui l’avait aimé, était morte à cause de lui. Même si Diméthyde avait évoqué cela dans le dessein de le manipuler, Thresh le savait. Il savait que sa vie n’était que le fruit d’un hasard cruel. Quel triste constat. Les larmes dégoulinèrent sur ses joues, alors que l'orphelin fixait un point invisible.
Que devait-il faire pour avoir le droit d’exister aux yeux de tous ? Le brun était pragmatique. Rechercher cet objectif ne le rendrait pas plus vivant et ne lui rendrait certainement pas ce qu’il venait de perdre. Dans ce cas, pourquoi ne pas rééquilibrer les choses ? Si tous était aussi brisés que lui, peut-être trouverait-il un peu d’apaisement ?
Au final, le garçon ne désirait rien de si différent que les autres. Vivre dans ce monde. Trouver sa place. Fugacement, son esprit se mit même à espérer trouver une personne qui saurait le voir et le comprendre. Retrouver ce qu’il avait perdu, lorsque sa mère avait perdu sa tête. Peut-être qu’il lui faudrait du temps pour y parvenir ? Non. Espérer ne servait à rien.
Pourtant, l'orphelin avait l’impression que si l’espoir l’avait totalement quitté, seul ce petit fil tissé par ces pensées subsistait en lui. Une bribe si fine qui menaçait de se briser à chaque seconde, mais qui, contre toute attente, résistait aux assauts de son esprit et du chaos qui s’insinuaient en lui. Comme un fin linceul le recouvrant, empêchant et retenant ce qui risquait de déferler à la moindre escarmouche.
Le silence fut de nouveau maître, autant dans son esprit qu’autour de lui. Pour autant, il fut intolérable. L’orphelin se redressa et s’approcha vivement de son bureau. Il ne put réprimer un râle de rage, pendant qu’il envoya valser une pile de livres avec autant de vigueur.
Le garçon se retourna et saisit alors son oreiller. Il y enfouit sa tête et hurla en s'époumonant. Il ne s’arrêta que lorsqu’il se mit à suffoquer. Il observa sa chambre et recula de quelque pas, s’adossant au mur. Il se laissa glisser, à l’image des gouttes ruisselant sur son visage.
Le silence tentait derechef de s'imposer, mais l'orphelin perçut un écho rassurant. Un rire qui lui parut salvateur en cette seconde, comme le témoin de son existence. Du fait qu’il était encore en vie. Dément, mais réel.
Son regard se décala légèrement sur le livre qui était posé à ses pieds. Ses yeux se posèrent successivement sur les divers objets dans la pièce. Diméthyde avait mentionné le fait qu’il était possible de manipuler la Vie et la Mort. Peut-être était-ce la solution ? Celle pour rendre l’air de nouveau respirable.
En somme, la solution pour rendre cette geôle assez grande pour tous.
*****
Thresh contempla la Brume poursuivre inévitablement sa route en direction du Nord. Demacia, probablement. Viego n’a jamais cessé de poursuivre son idylle, aussi insensée soit-il. Quelque part, le sens que l’on donne aux choses demeure intime.
Cependant, faire de l’amour sa priorité, était quelque chose que l’ancien spectre ne comprenait pas s’il était parfaitement honnête. Les autres demeuraient des outils. De simple ustensiles jetables dont l’on peut disposer à souhait avec la force et l’intelligence nécessaires. Des jouets pour divertir et tourner en ridicule leurs espoirs de romance et d’amitié. Une preuve supplémentaire du ridicule du sens commun que les mortels donnent à la Vie. Dénué de connaissances, simplement rempli d’aberrantes considérations sur autrui. Aussi ironique que pathétique.
Les autres sont leur force mais aussi leur ennemi, quand le temps, les avis ou les religions les opposent. En soi, ils tentent de se battre pour freiner la course de ce qui leur échappe : le Temps. S’ils avaient le millième de jugeote que lui avait, ils pourraient trouver une solution à ce problème.
Le brun examina les fers à ses poignets. L’humanité, quelle plaie. Il s’arrêta un instant, observant l’horizon reprendre une teinte moins macabre. La Vie tentant de reconquérir ce que la Brume venait de lui dérober. Le silence régnait toujours.
Un instant, Thresh se surprit à s'interroger sur le sort de son jouet. Avait-il survécu ? Le geôlier des Îles entama alors la descente de la pente, se dirigeant tranquillement vers le lieu du massacre. Force était de constater le caractère exceptionnel de cette scène : ce n’était pas de sa main que le sang et la souffrance avaient sailli. Cette idée apposa un rictus sur ses lèvres en imaginant les éventuels survivants que le gamin avait sauvés et que lui pourrait torturer.
Son poing se resserra légèrement. À cette seconde, le Garde aux Chaînes put constater son inclinaison à considérer que le petit, bien qu’idiot, impulsif, souvent sans réparti, avait quelques aptitudes au combat. Certes, l'ancien spectre l’avait reconnu à demi-mots en mentionnant l’utilisation de ses pistolets au concerné. Pour autant, le fait que cela influence ce que lui-même pouvait planifier le fit sourciller. Comme si ...
La pensée suivante le tendit. L’espoir. Cette chose si irrationnelle. Si inutile. Si funeste. Si manipulable. Le tortionnaire en avait extirpé chaque fil de sa personne pour ne plus jamais avoir à être tiraillé et utilisé par quelqu’un. En y songeant, peut-être était-ce la raison pour laquelle l’âme de Lucian, et son être de manière générale, avaient pu provoquer chez lui une haine si viscérale. Ce gamin arrivait à le faire espérer aussi fugacement que l’était un battement de cils.
Le brun ferma les yeux avec force. Le tuer sera d’un extrême délice. Supprimer ce fil de nouveau. L’arracher, fibre par fibre, pour revenir à son état originel. L’être millénaire prit une profonde inspiration, comme si cela pouvait apaiser la soudaine brûlure qu’il éprouvait. Celle qu’il avait apprise à dompter de son vivant, la maîtrisant pour ne la laisser jaillir qu’au moment opportun.
Un bruit proche retentit. Aussitôt, Thresh s'orienta vers le cri plaintif qui avait suivi. Un air enjoué s’épanouit sur son visage en reconnaissant le jeune garçon qu'ils avaient croisé la veille. Un merveilleux présent offert par cet idiot énamouré. Bien que ce dernier n’en sache probablement rien. Étant donné qu’il était aveugle à tout ce qui l’entourait, en dehors d’Isolde. Toutefois, Thresh, ne comptait pas bouder son plaisir.
Le garçon porta son attention vers lui et le reconnut quelques secondes après. Néanmoins, ce fut trop tardivement pour signaler la proximité de son futur agresseur. Celui-ci se rua sur sa victime, entravant fermement sa mâchoire de sa poigne. Sa cible remua alors que Thresh contempla sa lutte, une jambe bloquée sous un gravât. Une flaque carmin s'était également répandue, un bras plus grand dépassant.
- Quelqu’un aurait-il tenté de sauver ta vie, petit ? Tes parents peut-être ? Comme c’est touchant, jubila l'ancien spectre.
L’enfant se débattit de plus belle, gémissant par la même occasion. Des larmes perlaient sur ses joues crasseuses et rougies. Le Garde aux Chaînes se délecta de ce spectacle. Sa proie toujours muselée, le tortionnaire enchaîna :
- Tant de vies gâchées pour la tienne... Cependant, sais-tu ce qui rend cela encore plus cocasse ?
Le petit se contenta de cesser de gesticuler, terrifié.
- Leur sacrifice aura été vain. Tu vas les rejoindre.
L’enfant tenta de hurler, mais cette fois Thresh descendit sa main sur sa gorge et pressa, rendant tout appel à l'aide irréalisable. Sa victime entrouvrit la bouche à la recherche d’air.
- Si tu avais su garder le silence, peut-être aurais-tu survécu. Comprends-tu ? Si tu avais su te cacher, tu auras pu avoir la vie sauve, s’extasia le garde des artefacts.
L'ancien spectre relâcha légèrement la pression, autorisant brièvement sa victime à reprendre son souffle. Le bourreau en profita pour s’emparer de sa lame et l’approcha du champ visuel de sa cible. Son rictus s’agrandit au fur et à mesure de la terreur qui grandissait dans les prunelles bleues de son vis-à-vis.
Un bref instant, rien qu’une seconde, Thresh revit sa mère. Comme si sa dépouille reposait à un mètre de lui. La tête séparée de son corps. Ce simple fait le rendit perplexe. Ce souvenir n’était rien de plus que les restes d’une vie qui n’était plus. Un enfer qu’il avait traversé. Cet enfant n’était pas le premier à souffrir de sa main depuis la Ruine. Alors qu’avait-il de différent ? Pourquoi pensait-il à cela, maintenant ?
Brusquement, le brun songea à cet espoir qui avait recommencé à se tisser par intermittence. Non. Il était ce qu’il avait choisi d’être. Le chasseur et non la proie. Le maître et non l’esclave. Celui qui demeurait et non celui que l’on faisait disparaître. Tout comme, ce stupide sentiment qu’il annihilerait derechef.
Thresh ferma ses paupières avec force, alors que les souvenirs prenaient pleinement possession de son présent. La mise à mort de sa mère. La rencontre avec Diméthyde. Son isolement. La Ruine. Les tortures infligées, autant sur la chair que sur l’esprit. Les siennes, celles des autres. Les sentiments qu’il avait éprouvés devant cette porte. Son âme qu’il avait brisée pour survivre.
Cette sensation prit le dessus sur le reste. La souffrance devenant insoutenable, toute respiration devenant impossible. Sauf que cette fois, il n’en avait plus besoin. Il s’en était assuré. Cet état de fait embrasa la folie qui l'animait, renforçant sa transe. Un rire dément lui échappa. Il se reconnecta à la réalité, sa victime en sa possession. A peine consciente, cherchant à respirer, les yeux révulsés. Le tortionnaire posa la pointe de la lame contre l’une des extrémités de la bouche de sa proie.
- Souris. La vie n’est qu’un enfer pour ceux qui ne sont pas prêt à se battre pour elle...
A ces mots, sa proie rouvrit difficilement les yeux. Elle tenta de placer sa main sur celle de son agresseur, afin de repousser l’objet tranchant, en vain. Subitement, le garçon attrapa la lame avec sa paume et appuya pour l'écarter. Thresh s’émerveilla de la résistance, aussi faible soit-elle, de l’enfant.
- … Et elle l’est d’autant plus pour ceux qui se bercent d’illusions, conclut le sadique avec satisfaction.
Sa lame traça une zébrure rouge, découpant la chair. Les geignements s'intensifièrent engendrant une frénésie si forte, qu’il dût se rappeler à l’ordre intérieurement d'arrêter son mouvement. La sensation de lacérer la peau et les muscles, le sang ruisselant, les cris ... Le bourreau inspira profondément comme pour s’imprégner de cette souffrance dont il était le maître.
Voilà ce qu’il était.
Tandis que l’enfant tentait de s’extraire de son emprise, l’ancien spectre poursuivit avec cette folie si caractéristique :
- Ce serait regrettable de ne pas faire l’autre côté.
Cette fois, son geste fut chirurgical, en dépit de l'agitation de sa victime. Au fil des secondes, un sourire réciproque naissait sur leurs visages. Les gémissements contrôlés par sa prise ne faisant qu’amplifier le délice de cette situation. Lorsqu’il éloigna son arme, les larmes de son vis-à-vis se mêlèrent au sang.
- Maintenant, voilà ce qui va advenir. Si jamais tu hurles, au delà de la douleur ressentie, tu finiras par arracher les derniers lambeaux qui te sépare de ce nouveau sourire, attesta avec joie l'ancien spectre.
Thresh relâcha totalement la pression sur la gorge de sa proie. Le petit retenait ses sanglots et ses plaintes autant qu’il le pouvait. Il lui adressa un regard meurtri, mais quelque chose était en train de naître au fond de ses yeux. Le bourreau admira cette terreur se muer en profonde haine. Le résultat était tellement jouissif.
Quelque part, le brun souhaitait écraser cet être qui osait lui lancer ce regard, annihilant le moindre risque pour lui. D’un autre côté, Thresh était véritablement curieux de savoir si ce gosse dépérirait ou si cette rage lui permettrait de survivre. Que chaque jour, autant que ces cicatrices, soient un rappel immuable de ce moment, si le mortel choisissait de se battre pour. Que le tortionnaire devienne la raison de sa survie, comme ce fut le cas pour Lucian.
Cette comparaison le fit tiquer. Le plus âgé refusait que son plaisir soit gâté par cette analogie. Aussi, il précisa avec cruauté :
- Ne te rendons pas la tâche aussi simple.
Le natif des Îles attrapa la petite flasque en argent, dévissa le capuchon et empoigna la gorge de l’enfant derechef. L’alcool se mêla à l’eau et à l’hémoglobine. La réaction du petit ne se fit pas attendre. Il hurla, déchirant les maigres morceaux de chair, agrandissant définitivement le rictus qui naissait sur son visage mué par la douleur.
Quelques instants plus tard surgit une autre personne. Celle que le tortionnaire attendait réellement.
- Thresh !
L’appelé se retourna et s’écarta légèrement pour laisser à Lucian l'allégresse d’admirer ses actes. Ce dernier dégaina ses pistolets et visa l’ancien spectre :
- Écarte toi !
Thresh le scruta avec autant de ravissement que de frénésie, pointant sa lame sur la gorge de l’enfant.
- Lâche-ça ! Ordonna la Sentinelle.
- Nous savons tous les deux que je n’en ferais rien. Tire-moi dessus et son tourment sera éternel ou alors, abstiens-toi et laisse-le entre mes mains. Je me ferais un plaisir de rendre ces derniers instants mémorables, attesta avec démence l'ancien spectre.
- Tu es complètement taré ! Tu ... S'exprima fougueusement le tireur.
- Si tu tires, songes aux vies que je faucherai également, jubila le brun.
Lucian serra la mâchoire, devant le dilemme que lui imposait son interlocuteur. Le déchirement provoqué par cet ultimatum était tangible, alors que les geignements de l’enfant ne simplifiait en rien sa prise de décision. La Sentinelle s'attarda sur le gravât qui bloquait la jambe du garçon. Même s’il parvenait à gagner quelques minutes, l’enfant était blessé à la jambe. Le compagnon de Senna ne pourrait soustraire son corps, et encore moins son âme, au regard attentif de sa forme spectrale. Quel que soit son choix, cet enfant mourrait. Le tireur baissa la tête, le regard vague.
Thresh perdit son sourire et focalisa totalement son attention sur Lucian. Sur ses doutes, ses expressions, cette souffrance. Les lamentations de son autre proie s'évanouirent de son esprit, comme si elles n’avaient plus aucune importance. A cet instant, l’ancien spectre eut l’impression de retenir sa respiration, comme attendant une sentence. La sienne et celle de cette croyance, selon laquelle Lucian pouvait sauver tout le monde.
Le gamin redressa son regard vers lui, sa douleur se transformant en rage. Il s’élança sur Thresh. Ce dernier s’apprêta à le réceptionner comme il se devait, arme en main. Au dernier moment, la Sentinelle catalysa son âme et pointa son arme, mais il ne le visa pas. Ses lèvres remuèrent légèrement, tandis que son tir partit. « Pardon. »
Le silence fut de nouveau maître, alors que le tireur se réceptionna. Thresh lui jeta un coup d’œil légèrement surpris, avant d'observer sa proie, le regard hagard, son front paré d’un nouvel orifice. Un sourire plus discret apparut sur ses traits. Encore une fois, son jouet fétiche savait être imprévisible. Choisir à sa façon, la situation qui lui semblait la moins pire. Objectivement, il est vrai que cela restait la meilleure solution. L’enfant ne pouvait plus marcher et Thresh les aurait rattrapés. Sans compter que Lucian ne pouvait pas le laisser seul dans cet état, avec un village en ruine et plus aucune âme qui vive à des kilomètres.
Toutefois, si le spectre avait envisagé la possibilité que le gamin puisse faire cet acte, il avait estimé que la probabilité demeurait faible. Cela lui prouvait que ces élans d’abnégation ne s’arrêtait pas à Senna, mais surtout que cela serait un nouvel atout pour le torturer. Faire de lui, le meurtrier des victimes de ses sévices, les liant pour l’éternité. Décidément, Lucian surpassait de loin ses autres proies, à l’exception peut-être de Diméthyde.
Lucian se retourna et le fixa, mutique. L’ancien spectre savait les promesses de meurtre qui lui traversaient l’esprit. Cependant, rien qui ne fut prononcer à haute voix.
De son côté, Thresh se para de son sourire satisfait et hautain. Dès lors que Lucian s’éloigna, le tortionnaire reprit une expression davantage neutre. Cette situation aurait dû l’agréer, elle était même extatique. Pourtant, le plaisir n’était pas au rendez-vous. Plus précisément, pas autant qu’il l’avait imaginé. Ce fait le tarauda.
Son regard se posa sur la dépouille à ses côtés, puis sur les alentours. Il se redressa, et jeta un dernier coup d’œil à la scène. Puis, le natif des Îles Bénies se détourna, délaissant de nouveau le passé dans l’abîme de sa conscience.
Lucian avançait au milieu du champ de ruine qu’était devenue Kumangra. Une cité de plus ravagée par la Brume, bien que cette fois Thresh avait davantage été spectateur. Il songea une seconde à sa forme spectrale et jeta un coup d’œil à ses fers. Si retrouver les sensations fut irritant le premier jour, ce n’était pas si désagréable à présent.
Son attention se porta alors vers la Sentinelle. A moins que ce soit la présence de son jouet qui atténuait le manque. L’ancien disciple de Diméthyde sourcilla à cette pensée. Ce serait reconnaître l’influence qu’autrui pouvait avoir sur lui. Un lien qui l’enserrait, le restreignait, le brimait. Il secoua la tête puis inspira profondément. L’air embaumé encore du passage de la Brume s’insinua en lui, tempérant ses pensées.
Il était le seul maître de la situation. Ni Lucian, ni personne ne pouvait changer ce qu’il était. Était-ce là sa crainte sous-jacente que son esprit dessinait dans les recoins de sa conscience ? Redevenir humain et vulnérable ? Si jusque là, le natif des Îles avait plus ou moins laissé de côté la question de son immortalité, il décida de s’y atteler plus prestement.
La localisation de sa plaie au visage rendait l’observation de sa guérison complexe. Le reflet de la flasque n’était pas assez nette et la lame en sa possession n'était pas assez large, pour permettre ce genre d’exercices minutieux. Après avoir vérifié la direction qu’empruntait son jouet, il se détourna.
Thresh attrapa la dague et remonta sa manche gauche. Précautionneusement, il plaça le bord de la lame et appuya. Une zébrure rouge apparut. Le brun ne montra aucune émotion, examinant simplement la goutte écarlate qui apparut. Cependant, elle fut la seule, comme si le sang s’était arrêté de circuler dans son organisme. Signe plutôt rassurant, digne d'un être dont la mortalité n'était pas si facilement atteignable.
Pour autant, l'ancien spectre avait saigné à cause d'une simple lame. Cette instabilité qui tendait plus vers l'humanité que vers l'immortalité, l'agaça. Il rangea son arme et descendit sa manche. La temporalité de guérison que lui coûterait cette plaie lui donnerait d'autres précisions sur sa situation.
L'ancien disciple de Diméthyde reprit sa route. Rapidement, des bruits répétés attirèrent son attention. Thresh s'approcha du raffut pour découvrir Lucian, pelle en main, qui creusait avec ardeur. Le plus âgé ne put s'empêcher de sourire légèrement et de lui adresser un regard suffisant. Avait-il tant d'énergie que cela à perdre ? Sans parler du temps … Pourtant, le gamin le prenait, même pour une cause qui était vraisemblablement perdue.
En définitive, on pouvait se demander s'il préférait réellement la présence de ses homologues vivants.
- J'ignorais que les morts t'inspirait une telle inclinaison, pour que tu ne délaisses ce qui est essentiel, commença Thresh avec dédain.
Lucian ne releva pas, en dépit du fait que le brun nota que son jouet avait serré la mâchoire. Bien. L'ancien disciple de Diméthyde était aussi doué quand il s'agissait de faire un monologue.
- Je comprends mieux pour quelles raisons Senna a pu demeurer aussi longtemps avec moi, enchaîna avec cruauté le tortionnaire.
- …
- Les cacher à la vue de tous ne dissimulera pas ton incapacité à les avoir sauvés, poursuivit-il sur le même ton.
Cette fois, Lucian releva la tête vers lui, le regard assassin.
- Combien d'années te faudra-t-il pour le comprendre, Lucian ? Émit avec plus de sincérité son interlocuteur.
Son timbre sembla conserver l'attention de son vis-à-vis. Ce dernier le détailla, avant de reprendre avec fougue :
- C'est mieux d'espérer, que de finir comme toi.
- Immortel, tu veux dire ? S'amusa l'ancien spectre.
- Non, seul, trancha avec sérieux le Demacien.
Thresh le fixa un instant, avant de lâcher un rire méprisant.
- Pour autant, leurs âmes se révèlent être divertissantes.
- Qu'est ce que la cruauté t'apporte réellement ? Un semblant de plaisir ? L'impression de dominer ? Qu'est ce qu'on a bien pu te faire pour que tu haïsses les autres à ce point ? Fit le tireur en se rapprochant de l'ancien geôlier de sa compagne.
- Tu sembles persuader que quiconque en ait eu le pouvoir, prétendit l'albinos avec suffisance.
- Tu as été humain. Et tu ne pouvais pas compter sur les âmes de tes victimes à ce moment là, argua l'humain.
- La solitude est préférable à la compagnie des êtres inférieurs, rétorqua le natif des Îles Bénies.
Lucian le dévisagea, puis expira avec force.
- Je ne vois même pas pourquoi je discute avec toi.
- C'est évident : tu souhaites m'aider.
- Quoi ?! Sûrement pas ! Je t'ai dit que je te tuerai et je le ferai, s’insurgea le tireur.
Cette réaction arracha un rictus au tortionnaire. Malgré toute cette haine, le gamin avait dû mal à s'en empêcher. Toujours essayer de sauver les autres.
- Dans ce cas, explique-moi pour quelle raison cherches-tu à appréhender ma façon d'être ? Exposa le brun.
- Pour me rendre compte à quel point tu es taré, s'agaça le mortel.
- Tu as une vague idée sur la question, non ? En analogie à ta compagne... s'amusa Thresh.
Avant que Lucian ne rétorque vivement, l'ancien spectre poursuivit plus sérieusement :
- Il n'y a rien à sauver. Comme pour ces cadavres que tu enterres.
- Si. Le respect dû à qui ils étaient et à leur mémoire, s'opposa le cadet.
- Alors dis-moi, quelle influence leur mort aura sur ce monde ? Aucune. Releva froidement le le brun.
- ...
- Qui se souviendra d'eux ? Leurs proches qui ont probablement fini de la même façon ? Leurs ennemies ? Les habitants des villes aux alentours ? Énuméra objectivement le natif des Îles.
- Moi, coupa Lucian.
- Et de quoi te rappeleras-tu ? De leurs trépas ? De la décomposition de leurs corps inertes ? Ironisa le plus âgé.
- De leurs existences. Pour moi, ils ont de l'importance, certifia son interlocuteur sans ciller.
Thresh le détailla, en sourcillant. Voilà une persévérance qu'il serait intéressant de mettre à mal. Toutefois, elle attisa sa curiosité.
- Laquelle ? Demanda avec plus de neutralité le brun.
- A quoi cela servirait-il de te répondre, tu ne comprendrais pas, grommela le compagnon de Senna.
- Amusant comme remarque, en sachant que je le fais bien mieux que toi, se moqua le manipulateur aux yeux ambre.
- Tu ne saisi pas pourquoi j'enterre des corps, au lieu de poursuivre Viego. Je n'oublie pas mon devoir. Simplement, ce qui est sous-jacent, tu ne pourrais pas le concevoir réellement, puisque tu t'es coupé de tout lien avec les autres. Quel que soit ce qui me semble légitime, ça ne le sera pas pour toi. Alors pourquoi toi cherches-tu tant que cela à comprendre ?
L'ancien spectre eut l'ombre d'un sourire. La réponse était évidente : pour mieux le briser. Bien entendu, lui annoncer de cette façon serait délétère au but visé. Néanmoins, il sentait que son interlocuteur essayait vraiment de mettre des mots sur son comportement envers lui. Sa haine lui rappelait ce qu'il devait craindre, mais par moment c'était comme s'il l'oubliait et lui laisser le bénéfice du doute. Cette réaction était stupidement idéaliste et lui coûterait probablement la vie. Le gamin aurait dû savoir que personne ne change réellement et encore moins en ce qu'il pourrait considérer comme mieux …
*****
L'orphelin détailla sa proie expirer dans un dernier râle d'agonie, son visage teinté de perles écarlates. Un éclat de curiosité scintilla dans ses prunelles ambre. Le sang dégoulinant sur ses doigts lui procura un sentiment de douce chaleur. Il avait déjà expérimenté la sensation de ce ruissellement carmin sur sa peau, mais cette fois, c'était différent. Quelque chose de plus était tangible, comme ce qu'il avait pu éprouver avec Ayri. Une impression de puissance si intense, qu'elle le rendait inaccessible aux autres mortels. A leur bassesse. A leur mépris. Dévoilant leur propre mortalité, les séparant d'un flot de vie et de mort, se manifestant selon le bon vouloir de leur prédateur.
Thresh prit une profonde inspiration. Comme si cela était de nouveau supportable. Comme si rien ne comptait plus que l'infinie délectation. Comme si la Vie et de la Mort s'étaient parées de leurs habits les plus primaires devant ses yeux si contemplatifs.
Les doigts rougies, il traça une rune de même couleur. Cette dernière s'illumina progressivement, au rythme de son avancée. Le brun sentait son âme jouer l'émotion avec justesse. Ce sentiment qui le traversait et transparaissait devant lui, insufflant cette douce frénésie, salvatrice. Comme si elles ne faisaient qu'un.
A cette pensée, la terreur s'empara de son esprit. Cette scène revint. Cette tête. Ce sang. Cette douleur. Son intensité. Comme si elle le broyait de l'intérieur. La rune se brisa devant lui. Le brun ferma les paupières avec force. Avait-il réduit en poussière la seule arme qu'il possédait ?
Depuis plusieurs semaines déjà, Diméthyde lui faisait des remarques dans ce sens. Dès que l'utilisation de son âme se faisait plus intense, ce souvenir revenait sans qu'il puisse le contrôler. La conclusion s'achevant toujours sur un échec et une rune inutilisable. Il serra les dents. L'orphelin avait essayé tant de choses depuis cette fameuse nuit, en vain. Le résultat le plus concluant concernait la souffrance d'autrui. Jusque là, elle avait été celles de pauvres animaux ayant malencontreusement rencontrés son chemin.
Peut-être n'était-ce pas suffisant ? Peut-être que seule la douleur de ces homologues pourrait combler ce vide ? Cette idée lui rendit un sourire à la fois amusé et désabusé. Son expérience en la matière lui avait déjà permis d'imaginer quelques scènes pour engendrer les cris escomptés.
Le vrai problème résidait dans la façon de s'y prendre, sans éveiller les soupçons. L'idée de perfectionner sa précédente agression sur Ruth ou ses compagnons le séduisit fortement. Cependant, leurs disparitions ne passeraient pas inaperçues. L’intérêt des familles aristocratiques envers les affaires du Sanctuaire serait dangereux. Si jamais son géniteur l'apprenait d'une façon ou d'une autre … Ses yeux se plissèrent, tandis qu'il refréna une haine profonde.
Une idée se manifesta, accompagné d'un rire sans joie : des enfants dans la même situation que lui.
Des orphelins. Des fantômes. Des ombres d'Hélia.
Sur la route pour se rendre au monastère, il avait aperçu un tel édifice. Diméthyde avait certifié que son disciple ne leur ressemblait en rien. Pour autant, la vérité était tout autre. Qui remarquerait la disparition de ces gamins ? Plus précisément, qui en avait cure ? Ils étaient relégués dans la campagne, aidant les fermiers des alentours. En somme, une main d’œuvre bon marché. Quelle différence cela ferait, si quelques uns disparaissaient pour cette petite expérience ? Thresh devait essayer. Il se devait de vérifier. Il ne pouvait pas rester comme cela. S'il devait choisir entre les autres et lui, c'était déjà fait.
L'orphelin effaça les traces de sang sur le sol et récupéra la dépouille du rongeur. Il s'approcha du rebord de la salle exposée à la mer. Prenant de l'élan, le brun jeta la carcasse sans autre considération que celle qu'elle atterrisse dans l'eau. Il se perdit un instant dans la contemplation nocturne de l'océan, avant de se détourner.
Sous couvert de l'obscurité de la nuit, Thresh s'enfonça dans les entrailles du Sanctuaire dans un silence de mort.