Quatre années s'étaient écoulées depuis son arrivée au Sanctuaire d'Hélia. Habitué au lieu, ainsi qu'à un certain rythme de vie, Thresh avait décidé de laisser Diméthyde parfaire son éducation, depuis déjà trois ans. Chaque jour se tenait une classe avec une vingtaine d'autres profanes, même s'il était sans conteste le moins âgé. Ses camarades, ayant entamé leur puberté pour le plus grand nombre, avaient accepté sa présence, pour la plupart. Souvent, il arrivait qu'ils sollicitent l'aide de leur cadet pour les aider à la compréhension, de ce que lui, saisissait avec une vélocité déconcertante. Sa vivacité d'esprit avait d'ailleurs été remarquée par les deux autres percepteurs s'occupant de cet apprentissage. Diméthyde n'était pas peu fier du rescapé. Plusieurs fois, Thresh l'entendit proclamer qu'il était son disciple, bien qu'aucun consensus dans ce sens n'avait eu lieu entre les deux parties. Du moins, pas explicitement. Cependant, le garçon aux prunelles ambre avait pu remarquer, l'importance que son sauveteur accordait à son masque et de ce fait, à sa réputation. La raison à cela était simple : le doyen cherchait à atteindre une position supérieure et de premier ordre au sein de l'institution. Ainsi, tout ce qui pouvait servir à son ascension était valorisé. Le futur Garde aux Chaînes, bien que conscient des enjeux, n'en appréciait pas pour autant les implications.
Néanmoins, le rapport de force de leur relation avait été bouleversé depuis peu, lors de la découverte du corps dans le bureau du doyen. Depuis, le mentor se montrait assez réservé durant leurs quelques rares échanges. Le mécène savait se montrer prudent, même à l'égard de son « protégé ». Cependant, cet éloignement interrogea l'orphelin, qui envisageait la possibilité que cela dissimulât d'autres desseins. En effet, le rescapé pressentait que le grisonnant comptait se servir de lui dans ses plans, prochainement. Tout se paye. Thresh ne se faisait pas d'illusions en la matière. Plus précisément, sa raison tentait de lui rappeler constamment cet état de fait. Pour autant, il lui arrivait d'espérer, de temps à autre, que son intuition faisait fausse route. Comme lors de cette fameuse nuit où il avait aidé Diméthyde à dissimuler le cadavre.
Dans ces moments où sa subjectivité prenait le pas sur sa logique, il appréciait la tranquillité du repaire qu'il avait dénichée, au-dessus de la bibliothèque. Objectivement, seule la fenêtre richement sculptée en marbre blanc témoignait de l’éternelle beauté de la salle. Le reste n'était que poussière et bois usé. Le plancher s'était nuancé d'un dégradé de teinte, dû à l’alternance d'éclairement du jour. Çà et là, on pouvait deviner l'emplacement des meubles qui y avaient jadis trôné. En dépit de cela, l'orphelin avait immédiatement apprécié cet endroit, propice à la réflexion et au calme. Fréquemment, quand les regards se faisaient pressants, voire oppressants, à son encontre, l'enfant préférait demeurer seul. C'était d'ailleurs, ce qui avait été sa motivation première à trouver une place sécurisante, autre que celle désignée par Diméthyde.
Ce jour-là, le garçon aux prunelles ambre avait pu sentir cette oppression de la part de certains de ses camarades. Il avait conjecturé plusieurs hypothèses, mais l'évitement de Diméthyde depuis quelques semaines, le préoccupait davantage. Raison pour laquelle, le rescapé avait plutôt songé à s'isoler, que de se charger frontalement de ce qui était sous-jacent à cette impression.
Au dernier détour menant à la bibliothèque, trois camarades vinrent à sa rencontre. Les couloirs avaient été désertés au profit du réfectoire. Thresh reconnut le second meilleur apprenti de leur ordre, qui l'avait observé d'un air désapprobateur ces derniers temps. Il était accompagné de ses deux acolytes : Aiyri et Jez. Le premier, très frêle, dépassait aisément le disciple de Diméthyde d'une tête. Il avait des cheveux bruns, très raides, dissimulant une partie de son visage bronzé, qui s'alliait parfaitement avec ses orbes chocolat. Le second, davantage enrobé, mesurait à peine quelques centimètres de plus que lui. Ses joues étaient rehaussées d'une nuance rosée contrastant avec la pâleur de son teint et de la coule blanchâtre, que chacun d'entre eux arborait.
En dépit de sa simplicité, cette tenue était parée d'un insigne, désignant leur position d'apprenants au sein du Sanctuaire ; ainsi que d'une fine cordelette, accrochée au niveau de leur taille. Celle-ci leur servirait aussi bien d'attache aux lieux dont ils seraient les protecteurs, plus tard, que de catalyseur magique durant leur entraînement, actuellement. En effet, les novices se devaient de s'exercer quotidiennement. Ainsi, leurs magies diffusaient au fur et à mesure de leurs expériences, au cœur du matériau malléable que recelait leurs ceintures. Des entraînements nécessaires afin de faire progresser la tolérance de leurs corps, face aux masses énergétiques qui les traverseraient plus tard.
Bien qu'ils ne dérogeassent pas à l'obligation de manifester une posture respectueuse envers leurs aînés, Thresh avait appris que leurs places étaient enviées. En tant que futurs protecteurs des Îles Bénies et de tous leurs mystères, le reste de la population leur témoignait d'ores et déjà une certaine déférence. De plus, il s'agissait uniquement de pérenniser le savoir au travers d'une classe élitiste du peuple des Îles. Rares étaient les personnes non-aristocratiques qui pouvaient se vanter d'atteindre cette position d'apprenant.
Plusieurs causes expliquaient cet état de fait. Premièrement, la quantité de magie pouvant être gérée et générée n'était pas uniforme entre les individus. Ainsi, certaines familles possédaient des attributions plus réceptives à cette caractéristique. Deuxièmement, cet enseignement demeurait complexe sans éducation, ni capacités de déchiffrage adéquates, qui étaient transmises dès le plus jeune âge dans ces clans. Troisièmement, les attributs ainsi que le prestige octroyé par ce genre de condition, avaient toujours fait l'objet de querelles et d’intrigues familiales, avant de faire l'objet de conflits politiques. Progressivement, il avait été admis implicitement que la protection et, à plus large mesure, les enseignements magiques de haut niveau, étaient réservés à cette part singulière des habitants des Îles.
Thresh poursuivit son chemin, jusqu'à ce que ses collègues lui barrent la route, le meneur entouré de ses deux sbires, l'air dédaigneux.
- On peut savoir qui tu es, toi ? Tu arrives ici, personne ne sait rien de toi et à peine quelques années après, tu penses pouvoir imposer le rythme, gamin ? Cracha avec mépris le plus rondouillard des trois, Jez.
- Nous avons vu l’intérêt que maître Diméthyde te porte. Toutefois, pourrais-tu nous expliquer ce qui motive son choix ? Renchérit Aiyri avec plus de contenance, non sans être menaçant pour autant.
Thresh resta mutique face à ses interlocuteurs. L'orphelin savait pertinemment qu'ils escomptaient le faire tomber du piédestal qu'il avait confisqué, depuis quelques temps, au meneur du trio, Ruth. Ce dernier le toisait, les bras croisés. Il devait avoir quelques années de plus. On pouvait aisément deviner que l'adolescence œuvrait déjà, que ce soit sur sa taille ou son apparence. Néanmoins, son visage conservait encore un air enfantin. Cela lui donnait l'apparence d'un ange bouclé, perdant peu à peu son caractère sacré ; chutant parmi le commun des mortels, disgracié de sa candeur passée.
Ruth força le passage entre ses deux acolytes, avant de reprendre la parole :
- Je ne sais pas d'où tu viens, mais comme l'ont souligné Aiyri et Jez, il y'a certaines règles implicites qui régissent cet endroit. L'une d'entre elles est, le respect dû à ses aînés, et cela passe par le fait de répondre quand on s'adresse à toi.
- Peut-être que sa mère ne lui a pas enseigné, railla Jez.
Le chef du trio se retourna pour le fusiller le regard, ce qui eut pour effet immédiat de stopper les ricanements de l'autre et lui imposer une expression soumise. Intéressant. Voir les interactions entre le chef et ses moutons. Autrement dit, les pions jetables de l’échiquier de Ruth. Peut-être que lui aussi pourrait s'amuser avec eux et …
- J'attends, s'impatienta le leader blond.
Thresh se contenta de les observer un instant, avant de passer à côté d'eux silencieusement. Brusquement, Jez fondit sur lui et empoigna violemment ses vêtements. Il le tira avec force vers ses compères et Ayri lui saisit le bras gauche. Thresh se débattit avec fougue. Sous les yeux de leur meneur, le plus grand sortit une lame, dissimulée dans l'une des manches de son habit.
A cet instant, l'agressé sentit quelque chose faire violence en lui. Une vision carmin du visage entaché de ses assaillants. Une impression que le reste du monde n'existait plus, que seules ces secondes importaient. Il cessa de bouger, créant la surprise chez ses agresseurs.
- Alors, on abandonne déjà ? Tu as compris qui dominait ici apparemment, triompha Jez.
Thresh ne releva pas, il se satisfit d'un sourire, perturbant encore plus ses camarades. Ruth se rapprocha et l'agrippa par une poignée de ses cheveux.
- Je peux savoir pourquoi tu arbores une expression aussi outrecuidante ?
Le plus jeune murmura quelque chose d'inaudible, forçant le blond à se rapprocher.
- Toi.
Immédiatement, Thresh lui asséna un coup de tête dans le nez. L'autre s'écroula sous le choc et gémit en recouvrant de sa main, l'endroit endolori. Il sentit la prise d'Ayri se durcir aussitôt, contrairement à celle du rondouillet. Profitant du relâchement éphémère de son bras droit, l’orphelin assena un coup de pied vif sur le côté de la rotule de Jez, le faisant vaciller. L'enfant retira avec force son bras droit de l’étreinte, pour faire volte-face vers le dernier lien emprisonnant un de ses membres. Il se tourna juste à temps pour voir la lame s'abattre vers son flanc, du côté homologue à la prise de son adversaire. Le futur Garde aux Chaînes fit un pas de côté, suffisant pour que l'arme ne fasse que frôler son corps. Une traînée rougeâtre apparut sur son habit immaculé. Paradoxalement, la vue du sang ne l'effraya pas. Bien au contraire, une sorte d’excitation s’empara de lui et ne fit que renforcer l'état dans lequel il se trouvait.
Son agresseur ramena vélocement sa main armée vers lui, maintenant la pression sur l'avant-bras du rescapé, de l'autre. De son côté, Thresh se servit de son décalage pour prendre de l'élan. Se retournant de nouveau dos à son adversaire, il bloqua le bras oppressant d'Ayri, entre son membre libre et ses côtés. L'orphelin mit tout son poids dans cette prise, tout en tirant sur son bras molesté par l’étreinte. Il fit chanceler temporairement le plus grand, le forçant à se baisser et à lâcher son bras gauche. D'un coup sec et sous l'effet de la force mis dans le retrait de son bras, son coude nouvellement libre frappa le plexus solaire d'Ayri. Ce dernier eut le souffle coupé, lâchant l'arme. Son camarade halé tomba à genoux, puis se rattrapa sur ses mains, le souffle erratique.
Thresh défit sa ceinture et se plaça derrière lui. Soudain, il l'attrapa à la gorge. Le rescapé mêla prestement les deux bouts de sorte que, plus il les entremêlait, plus la cordelette se resserrait autour du cou de son adversaire. Sa victime saisit la boucle en contact avec sa peau, tentant d'en réduire la pression, en vain. Il essaya de se débattre, mais rien n'y fit. Puis, Aiyri tenta de ramasser à bout de bras, la lame qu'il avait laissée tomber, quelques secondes auparavant. Avec vivacité, l'orphelin accentua la constriction, contraignant son otage à reculer. De nouveau, l'étranglé tenta de desserrer l’étreinte suffocante.
De son côté, Jez se redressa avec difficulté, une main sur son genou heurté. Son regard bascula de son cadet vers la dague au sol. Thresh devina immédiatement son intention. Dès que le bedonnant se rua sur le couteau, le plus jeune tira partie de sa célérité et de sa proximité avec le poignard, pour l'envoyer balader du pied. Exploitant l'embonpoint de son second ennemi, tout en maintenant les liens sur le premier, le futur Garde aux Chaînes porta une vive ruade contre la bouche de Jez, rendu possible par son rapprochement. Thresh se recula promptement, entraînant l'asservis dans son mouvement. Celui-ci commençait à peiner à se défendre, tandis que son compère corpulent maintenait une main contre sa bouche, suite au coup reçu.
Ruth se releva maladroitement à son tour, encore sonné. L’orphelin pouvait voir le sang qui dégoulinait de son nez. Cette vision l'emplit d'une émotion qu'il eut du mal à reconnaître sur l'instant. C'était agréable. A tel point qu'il ne sentait pas la douleur au niveau de son flanc gauche.
- Il me semble que vous évoquiez l'idée d'une soumission, énonça calmement Thresh en reprenant son souffle.
- Tu es complètement fou ! Tu vas le tuer ! Lâche-le ! S'exclama avec panique l'angélique meneur ensanglanté.
- Tu n'es pas en position de réclamer quoi que ce soit. Par ailleurs, il me semble que c'est vous qui êtes à l’initiative de cette attaque et non l'inverse, objecta froidement le cadet.
Le tortionnaire en profita pour tirer sur la corde, faisant émettre un gémissement à Aiyri. Il le regarda avec mépris, avant de s’intéresser de nouveau visuellement au blond :
- Tu as peut-être une raison à me fournir ? Demanda posément le disciple de Diméthyde, comme s'il s'agissait d'une banale dispute entre camarades.
Ruth semblait hésitant. Thresh réitéra son geste pour lui rappeler le compte à rebours qu'imposait l'étranglement de son acolyte. Le leader répondit précipitamment :
- Maître Diméthyde nous a confié que tu serais sûrement le prochain disciple du Grand Maître du Sanctuaire. Tu ne peux pas savoir à quel point cette place est prestigieuse... Depuis des siècles, plusieurs familles se disputent son accession. Ainsi, quand un gamin, sorti d'on ne sait où, risque de la dérober à ceux à qui elle est due, il est normal de réagir, expliqua Ruth avec condescendance.
- Je vois. Décidément, la cupidité et les intrigues politiques sont au cœur de tout dans cette cité, déplora le rescapé. Diméthyde vous a-t-il dit autre chose ?
Aiyri s'immobilisa, sombrant doucement dans l'inconscience, la bouche entrouverte et les yeux fermés.
- Non ! Maintenant relâche-le, je t'en prie ! Je t'en supplie ! Jamais, on ne recommencera, je te le promets, implora Ruth les yeux larmoyants, toute trace de dignité évaporée.
- Ça ne vous ait pas venu à l'esprit qu'il vous ai dit ça, afin de vous manipuler, répliqua le brun avec une colère manifeste, pour la première fois, depuis le début de leur échange.
Thresh émit un soupir d’exaspération. D'une part, parce que Ruth ne s’avérait pas être un adversaire à sa hauteur, d'autre part, parce que quelque chose manquait à ce tableau. Pour finir, il s'étonna lui-même à regretter le retrait de la corde de la gorge d'Aiyri. Ce dernier reprit bruyamment son souffle, tandis que Thresh repassait son arme de fortune autour de lui. Ruth se précipita vers son ami et s'agenouilla à ses côtés. Il plaça une main sur son épaule pour témoigner de son soutien. Chose, que le benjamin se surprit à considérer. Si le meneur n'avait pas eu tant d'affect pour son compagnon, il aurait très bien pu tenter de retourner la situation à son avantage.
« Décidément, les liens affectifs ne sont que des poids pour nous entraîner vers une mort certaine. » Une leçon que lui-même encaissait. Son sauvetage par son mentor n'était rien d'autre qu'une de ces intrigues. Une opportunité à saisir. L'idée que sa vie eut été considérée de cette façon, comme interchangeable, le blessa. L'espoir … Quelle chimère stupide et inutile ! A quoi s'attendait-il ? Cependant, ces considérations devront attendre qu'il soit seul. Présentement, son objectivité était sa meilleure défense dans ce contexte.
Si Diméthyde avait voulu le piéger, tuer les exécutants serait uniquement problématique pour lui, étant donné qu'il ferait disparaître les témoins de la manipulation. Sans compter l'acte répréhensible et condamnable législativement que cela représentait, ainsi que l'investigation consécutive, particulièrement dangereuse pour quelqu'un dont l'identité ne devait pas être révélée. Néanmoins, c'était peut-être la fin que briguait le grisonnant, afin de pouvoir l'instrumentaliser à sa guise. En autre, lui imposer une seconde épée de Damoclès au-dessus de sa tête.
- Où avez-vous trouvé l'arme ? Reprit imperturbablement Thresh.
- Un de mes frères me l'a donnée, après que je lui ai évoqué ce que Maître Diméthyde nous avait appris, répondit difficilement Aiyri avec une voix enrouée.
Diméthyde devait donc probablement savoir les réactions que cela provoquerait chez les familles aristocratiques. Raison qui renforçait l'idée que le motif de sa présence en ce lieu tenait peut-être à ce fait là également ; son géniteur faisant partie de cette élite. Le problème étant que, malgré tous les efforts mis en œuvre, ses yeux notifiaient de cette appartenance. En dépit du fait que ses camarades n'avaient pas forcément fait le rapprochement, pour le moment. Pouvait-il seulement se permettre de rester dans cet endroit ? L'un des facteurs protecteurs de son secret était qu'il n'avait jamais été de notoriété publique que son père eut des enfants hors mariage, de ce qu'il avait vu lors de ses récentes recherches sur le sujet. De plus, officiellement, la décapitation de sa mère avait été mise sur le compte d'un autre crime. Sans compter que son existence n'avait été notifiée à aucun endroit dans les registres publiques. Un fantôme, voilà ce qu'il était dans cette cité.
Sans plus de cérémonie, Thresh s'éloigna et ramassa la dague, laissant les trois épigones seuls avec leurs maux et regrets. Il rejoignit rapidement son antre, en prenant soin de ne pas avoir été suivi. Le garçon referma la porte derrière lui et se laissa glisser contre la paroi, épuisé.
L'orphelin porta le poignard devant ses yeux et l'examina. Sa lame n'était pas très grande, mais il pouvait témoigner de son tranchant. S'en débarrasser serait sûrement la meilleure option. Néanmoins, à cet instant, sa seule envie fut de la plonger dans la chair de celui qui avait réussi à le faire douter de l'insatiable cupidité de ses congénères. Oui, il y'avait cru. Pendant une fraction de seconde. Peut-être plus. Cru que l'humanité était douée d'autres choses, que de méchanceté et d'indifférence. Cru, que son existence ne se résumerait pas à une lutte pour sa survie. Cru que le monde porterait un regard différent avec le temps, que les époques sauraient modérer ce que l'instant ne pouvait. Ce dynamisme onirique n'était qu'un fantasme. A présent, il le savait. Il avait été stupide de se laisser distraire de ce que son raisonnement objectif lui avait déjà fait longuement remarqué.
L'espoir n'est qu'un leurre. Les humains sont mauvais. Le monde n'est que l'association des deux.
Pourquoi vouloir être l'exception dans ce cas ? A quoi bon se montrer meilleur ? Puisque, le Mal fait plus de ravage avec une victoire certaine, autant s'en amuser. Il eut un rire sans joie, avant de sentir une larme solitaire sillonner sa pommette. L'orphelin couvrit son visage de ses paumes. Puis, il se mordit l'intérieur de la joue si fort, qu'un goût métallique imprégna sa langue.
Diméthyde voulait jouer alors soit, le futur Garde aux chaînes allait lui offrir un adversaire digne de ce nom. A cet instant, ce qui lui semblait rester de son innocence se consuma entièrement, ne laissant qu'une brûlure lancinante du rappel des conséquences d’espérer. Toutefois, le rescapé s'assurerait que le doyen connaisse aussi ces maux. Il essuya d'un brusque revers de la main, la perle de tristesse sur sa joue rougie, qui contrastait avec son teint nacré usité.
Ce geste réveilla la douleur de sa blessure au flanc. Rapidement, il ôta sa coule et examina la plaie. Rien de grave, qui ne saurait être effacé de ses préoccupations présentes, par un simple fil. Même si la cicatrice qui en émanerait serait, sans doute, moins éphémère. Idée, que le blessé se mit à détester de façon viscérale. Le fait qu'un tiers puisse le marquer, ne fit qu'alimenter la rage qu'il éprouvait présentement. Il souffla bruyamment, tentant de tempérer l'ardeur de son esprit. Agir précipitamment le desservirait. De plus, il était primordial de nettoyer le liquide carmin se trouvant sur son habit, afin d'éviter les soupçons. Le garçon se redressa et enfila sa tenue, le cœur confus mais les pensées claires. Dans sa chambre se trouvait de quoi réaliser une partie de son office. Il se leva et récupéra des manuscrits se trouvant à ses pieds.
Thresh se dirigea rapidement vers cette pièce, dissimulant la zébrure carmin avec des ouvrages maintenus contre lui. A peine fut-il arrivé devant l'encadrure de la porte, qu'un visiteur inopportun l'attendait de pied ferme. Appuyé contre le bureau, Diméthyde patientait, les bras entrelacés contre son buste. L'expression du grisonnant en disait long sur l'allure de leur future conversation. Il redressa la tête en voyant Thresh apparaître à l'entrée. Ce dernier sourcilla, lui adressant un regard inquisiteur.
- Ne sois pas si furieux, Thresh, déclara sèchement le doyen.
- Pour quelles raisons le serai-je ? Répliqua avec une neutralité incertaine le benjamin.
- Ne joue pas à l'idiot avec moi, j'ai croisé Ruth. En plus, je n'ai fait que stimuler ton potentiel, expliqua clairement Diméthyde.
- M'inciter à commettre un meurtre, est-il un apprentissage conventionnel selon vous ? Questionna, non sans ironie, le rescapé.
- Non, mais tu n'es pas un enfant comme les autres non plus, objecta prestement son interlocuteur.
Le doyen s'approcha à pas de loup du plus jeune, qui demeura stoïque. Une lueur inhumaine transparaissait dans ses prunelles océan. Elles avaient une teinte si sombre, comme recelant d'une profondeur ténébreuse incommensurable. L'atmosphère se fit soudainement pesante, presque étouffante. Le rescapé pouvait ressentir la peur qui commençait à s'emparer de lui, peu à peu. Doucement, elle engluait ses extrémités. Puis, sa caresse paralysante conquérait les territoires adjacents de son corps. L'orphelin sentit des frissons lui parcourir l'échine, mais retint toutes manifestations. Son esprit commençait à divaguer et se perdre en un flot de pensées incohérentes, incontrôlables. Bien qu'il tentât de tempérer sa respiration, celle-ci demeurait irrégulière, alternant des cycles calmes et rapides. La vie lui semblait quitter son corps. Le temps était-il venu pour lui ? Subitement, l'image du cadavre de sa mère lui apparut, comme pour le reconnecter au présent.
Non. Sa survie ne dépendait de personne d'autre que lui.
Son esprit se concentra pour analyser objectivement la situation. Fuir, n'était pas la solution face à Diméthyde. Il s'agissait encore d'un de ces tests, tout comme la brutalisation de ses camarades. Après tout, le doyen avait volontairement monté Ruth contre lui, soi-disant pour qu'il explore « ses capacités ». Une part de vérité résonnait, cependant, dans ces propos. Non pas qu'il n'avait jamais songé à utiliser, auparavant, son intelligence dans un but malveillant, mais plutôt que Diméthyde partageait un fardeau en commun avec lui. La solitude. Le former à être un prédateur, un reflet, une ombre de lui, voilà qui paraissait être davantage proche du dessein de son vis-à-vis. Certes, être le chasseur était un rôle qu'il était prêt à endosser, afin de survivre. Il en avait la certitude maintenant. L'orphelin avait laissé l'espoir pour les plus faibles, lui préférant la maîtrise de son destin. Le bémol venait du fait qu'il eût fallu que ce soit lui, qui soit l'instigateur d'un tel changement. Une évolution qui ne se ferait pas sans souffrance.
Toutefois, reléguant ces observations pour une exploration ultérieure, il concrétisa ses pensées précédentes. Puisque la douleur semblait l'ancrer dans le présent, pourquoi ne pas s'en servir directement comme catalyseur de contrôle de sa réflexion ? Il réprima sa peur, imposant à son esprit la scène de la décapitation de sa mère, encore et encore. Son dos le brûlait de nouveau, mais qu'importe. Jamais, il ne laisserait le plaisir à Diméthyde de modeler ses pensées. Jamais, il ne laisserait le monde, lui dicter sa réflexion. Jamais il ne laisserait la maîtrise de son esprit à un autre.
L'expression du doyen se transforma : sa bouche se crispa en un rictus pernicieux mais satisfait, une lueur d’allégresse luisait dans ses orbes bleus et ses traits se relaxèrent. Il semblait que c'était la réponse que le mentor attendait de son « élève ».
- Voilà, j'aime ce regard. Thresh, tu n'as rien du commun des mortels. Ton intelligence, ton intuition, tes capacités d'analyse, ton raisonnement … Tout cela peut te permettre d'atteindre n'importe quel but. De mon côté, je me suis seulement assuré que tu t'en rendes compte. J'ai fait ce qu'il s'imposait, finit avec une certaine fierté son vis-à-vis.
Son interlocuteur posa une main sur son épaule, se voulant plus chaleureuse que le chemin qui l'avait rapproché du benjamin.
- Ruth ne sera jamais à ta hauteur. Aucun d'eux ne l'est. C'est pourquoi, j'ai quelque chose à te proposer, en regard de ta performance d’aujourd’hui. Sois officiellement mon disciple et nous conquérons cet endroit, proposa avec gravité Diméthyde.
Thresh n'en demandait pas tant pour entamer une vendetta. Son aîné lui offrait une place de choix pour identifier ses plans et désirs secrets les plus ardents. Rien de tel, pour commencer à préparer sa chute dans le désespoir.
- J'accepte, répondit le benjamin après quelques secondes.
Tandis que le rictus de Diméthyde se modela en sourire sincère, son élève lui répondit par une expression facticement similaire. « Moi aussi, je ferais ce qu'il faudra ».
*****
Un bruit sourd interrompit, la scène dégoulinante d'amour se déroulant devant lui. Lucian resserra son étreinte sur sa protégée et jeta un regard interrogateur à sa Némesis. Cette dernière lui répondit par un air exaspéré. D'après la sonorité de l'écho, il était quasiment certain qu'un des gardes s'était réveillé. Néanmoins, un peu de distraction ne lui ferait pas de mal, pour ne pas dire beaucoup de bien. C'était épuisant que de ne pas torturer son jouet fétiche. Ce contrôle qu'il s'imposait, était bien loin d'être usité sur ce pan de ses activités. Cet état de fait le faisait osciller constamment entre frustration et plaisir. A tel point, que ses tendances primaires ne demandaient qu'à s'exprimer, afin de tempérer le tumulte qui s’était emparé de son esprit.
Thresh se redressa et avança prudemment vers la porte.
- Attends … tu ne vas pas … Commença Lucian avec hésitation.
- Aurais-tu une autre idée à soumettre par hasard ? Demanda avec sarcasme le bourreau.
Devant le mutisme du gamin, le tortionnaire se rapprocha un peu plus de l'issue. Son jeune interlocuteur l'interrompit de nouveau dans sa démarche :
- Les assommer à nouveau pourrait suffire, proposa-t'il avec sérieux.
Cette remarque arracha un rire suffisant à l'ancien spectre. Il se retourna vivement, comme piqué au vif, devant cette naïveté qui l'agaçait, à cet instant :
- Que je sache, cette solution a-t'elle été efficiente jusque-là ?
Avant que le tireur ne réponde, Thresh s'accroupit en face des deux humains, afin d'appuyer ses dires de son regard perçant, et enchaîna :
- Les épargner nous avancerait à quoi d'autre, que de prendre des risques inutiles ? Par ailleurs, regardes ce qu'ils ont fait à ta chère petite. Penses-tu réellement qu'ils diffèrent des monstres que tu combats ? Toutefois, je commence à croire qu'il y'a quelque chose chez les tortionnaires que tu envies, pour prendre leurs défenses de cette façon, à chaque fois.
- Je ne les défends pas ! S'insurgea le plus jeune.
- Dans ce cas, laisses-moi les tuer, sans rechigner, déclara son interlocuteur, insistant sur les derniers mots de sa phrase.
En soi, Thresh n'avait pas besoin de son approbation, mais cela compliquerait la tâche que de s'encombrer frontalement des valeurs du gamin. Tandis que manœuvrer pour qu'il cède, était un défi davantage distrayant. D'autant plus qu'en procédant ainsi, le manipulateur aux prunelles ambre s'assurait que Lucian brise ses idéaux de son propre chef. Une souffrance délicieuse que le rappel d'un tel constat à cette catégorie de personne, au moment où le bourreau arriverait à son but. Étrangement, il avait autant hâte, qu'il souhaitait prolonger ce moment. Le chasseur d'ombres éveillait décidément bien des désirs et attentes chez lui. Chose si rare, que Thresh considéra que la question devrait être sondée plus précisément à un moment ultérieur. Se reconnectant à la réalité, le plus âgé croisa la lueur d'hésitation habiter les orbes vertes du gamin. Le natif des Îles Bénies renchérit :
- Ils sont tout aussi responsables du sort actuel de Senna. Qui sait ce qu'ils lui ont fait auparavant, sous-entendit narquoisement son précédent geôlier.
Instantanément, le doute se transforma en rage tangible dans les yeux du petit. Voilà, qui était bien mieux. Sa main droite comprima involontairement l'épaule endolorie de Jayna, qui poussa un geignement étouffé.
Immédiatement, le brasillement haineux se tarit.
Peut-être, que trancher cette attache s'avérerait plus pressant que prévu. Pourtant, c'était ainsi que Lucian demeurait du côté de l'humanité ; grâce aux liens que lui prodiguaient ses quelques autres congénères importants de sa vie. Ces fils étaient tout ce qui retenait cette pulsion de violence et de mort, que le bourreau avait vu transparaître à plusieurs reprises dans le regard de son jouet fétiche. Raison pour laquelle, la Sentinelle était encline à voir le bon, même chez les pires rebuts. En contrebalançant le machiavélisme des plus malveillants et en leur prêtant des intentions fantasmatiques plus saines, le tireur s'empêchait de voir son propre reflet. Ainsi, combattre de toutes ses forces ce type d'opposants, était une façon de lutter contre ses propres démons, tout en leur permettant d'exister. Tout du moins, c'est ce que l'ancien disciple de Diméthyde avait pu interpréter des gestes du mortel.
Le Démacien reprit la parole d'une voix maîtrisée :
- « Celui qui lutte contre les monstres doit veiller à ne pas en devenir un lui-même*».
La réplique d'un auteur perdu, récitée si doctement, nuança temporairement l'irritation de l'ancien spectre.
- Tu as donc déjà ouvert un livre. Tu m'en vois ravi, se moqua Thresh, faisant référence à une de leurs conversations.
- Tu serais surpris, répliqua Lucian sur le même ton.
- Je t'en prie, ne te gênes pas, fit Thresh, une nuance de défi dans la voix.
- Tu risquerais d'être blessé, à nouveau, railla la Sentinelle.
- Hum … à moins que cette escarmouche ne soit réfléchie et voulue, rétorqua avec assurance son vis-à-vis albinos.
- Cela doit être rassurant de se dire que tout est sous contrôle, alors que le monde lui-même est une accumulation de hasards, ironisa avec fougue le guerrier à la peau sombre.
- Il n'y a de hasard que pour ceux qui n'ont pas la force de provoquer l'alternative, objecta froidement le Garde aux Chaînes.
- Dans ce cas, revêtir cette forme est de ton fait alors ? Provoqua acerbement Lucian.
Touché. Le gamin et son répondant...
- Récupérer l'ancienne l'est, poursuivit posément Thresh.
- C'est bien ce que je dis. Tu es soumis, comme nous autres, aux lois de cet univers. Te croire supérieur ne vient que d'un ego surdimensionné. Peut-être que le temps à altérer ton jugement, se gaussa dédaigneusement le chasseur d'ombres.
- Il me semblait que la mort était l'un de ces préceptes, rappela avec suffisance le natif des Îles Bénies.
- Tu ne l'es pas réellement, protesta avec évidence le tireur.
- Oh, voyez-vous ça. Que serais-je selon toi, dans ce cas ? Demanda avec curiosité son interlocuteur.
- Dans l'immédiat, un emm****** qui essaye d'imposer son avis. Autrement, je pense que tu n'es ni vivant, ni mort, mais quelque chose entre les deux, répondit avec plus de sérieux le benjamin.
- Qu'est-ce qui te permet de dire cela ? Persévéra l'ancien spectre, ignorant sa pique.
- Ton apparence actuelle. Je suis sûre que la Brume Noire n'est pas hors de cause. C'est sûrement aussi ce qui affecte Senna, continua Lucian, comme si cela était avéré.
Le bourreau perçut la tension immédiate et fugace qu'avait démontrée le gamin. Oh non, cela ne lui avait pas échappé, contrairement aux quelques mots que le petit venait de lui offrir gracieusement. Se jouer de lui en le provocant était particulièrement payant, étant donné que son impulsivité n'était pas toujours maîtrisée. Spécifiquement, quand le gamin pensait avoir le dernier mot. De plus, se servir de sa haine à son propos était d'autant plus jouissif, que le tireur était le premier responsable des informations qu'il laissait fuiter. Lucian venait de lui donner une carte à jouer et un point sensible à tourmenter.
Même si d'autre part, la brume pouvait effectivement interagir avec les vivants. En particulier, ceux qui se paraient de protections magiques faibles. De ce point de vue, les déductions du petit étaient véridiques, ce qui conforta le tortionnaire dans la valeur de son jouet.
En outre, cela rappelait à Thresh un jeune prêtre buhru qui avait fait les frais de son ignorance à ce propos. Son énergie vitale avait été peu à peu aspirée, jusqu'à ce que son corps s'écroule sur le sol, alors qu'il tentait de fuir l'ancien Garde des artefacts sur son terrain de prédilection. Il faut dire que cette proie avait été particulièrement facile à attirer, avec l'image rémanente de son père disparu. L'apparition l'avait alors mené droit vers lui, avant de se lancer dans une chasse, bien trop courte, mais relativement divertissante. Pendant quelques secondes, le tortionnaire avait parfaitement distingué le visage horrifié de sa mère, tandis que l'âme de son fils entamait une route de sempiternels tourments dans sa lanterne.
C'était ainsi, les mortels étaient leurrés par l'espoir. Lucian l'était, comme lui l'avait été, il y'a de ça une éternité. Toutefois, il n'y avait pas de place pour ce genre de chimères dans ses considérations actuelles, autre que de les arracher, quand elles étaient mûres à point chez les autres.
Thresh entreprit donc de reprendre son jeu, afin que le gamin puisse sentir sa domination dans le contexte actuel.
- Tu as donc noté certains changements chez ton amante ?
- Tss … On en reparlera plus tard, fit-il en détournant la tête.
- Serais-tu en train d'insinuer que tu aurais besoin de moi ? Laissa sous-entendre le tortionnaire, avec jubilation.
- Je te hais, soupira la Sentinelle avec lassitude, après quelques instants.
- D'autant plus quand je vise juste, insista l'albinos avec une satisfaction tangible. En attendant, il faut bien aller finir ce que tu as entamé naguère.
- Thresh, je te rappelle que cette trêve ne fonctionne que si tu ne tues personne, mentionna gravement le chasseur d'ombres.
- Quels sont les éléments à ta disposition pour me forcer à accéder à cette condition ? Posa calmement l'ancien disciple de Diméthyde.
- Ma coopération, répondit du tac-au-tac Lucian.
- Sauf, que tu l'as toi-même énoncé. Tu as besoin de moi, pour comprendre ce qui arrive à Senna. Le rapport de force n'est donc pas le même, nuança objectivement le manipulateur aux prunelles ambre.
- Dans ce cas, pourquoi est-ce que tu m'aides ? Demanda avec méfiance le compagnon de Senna.
- Le plaisir de le faire, j'imagine, répondit l'ancien spectre avec un sourire se voulant facticement innocent.
- Thresh … ne me crois pas plus stupide que je ne suis. Qu'est-ce que tu attends ? Je sais que tu ne fonctionnes que de cette façon. Rien n'est gratuit avec toi, rappela amèrement le Démacien.
- Rien ne me force à te répondre, non plus, objecta avec fatuité sa Némesis.
- Ne crois pas que je me soumettrais à toi ! Se rebiffa impétueusement Lucian.
- Je te l'ai déjà dit, ce serait décevant si c'était entièrement le cas. D'autre part, tu le fais déjà, d'une certaine façon. Songes aux quelques fois où tu as voulu m'interrompre dans mes gestes. Cela s'est produit parce que je l'ai bien voulu, sûrement pas parce que tu l’exigeais, expliqua clairement son adversaire.
- Où veux-tu en venir ? Sonda le benjamin.
- Cette relation n'est pas symétrique. Nous savons de nous deux, qui a l'ascendant sur l'autre, exposa sans détour le geôlier des Îles Obscures.
- Tu divagues complètement ! Explosa le tireur.
Comme prévu, face à la sensation grandissante de l'emprise exercée sur lui, l'impulsivité du gamin était un bon indicateur de sa conscientisation de la situation. Pour achever cette discussion victorieusement, en faisant ressentir au gamin sa supériorité, Thresh ajouta :
- Je peux tout autant te laisser te débrouiller avec Senna. Toutefois, je suppose que tu connais la suite de cette maxime.
Le visage de Lucian se crispa. Sa mâchoire se serra avec force. Le détenteur de la lanterne, lui, se laissa aller à son expression triomphante et sadique. Avant de s'extraire de la pièce, le geôlier des Îles Obscures, récita presque en chantonnant :
- «Et quand ton regard pénètre au fond d'un abîme, l'abîme, lui aussi, pénètre en toi.*»
Thresh pouvait sentir une profonde jouissance l’envahir, tandis que ses chaînes se resserrait sûrement sur son jouet. Mener ouvertement la cadence et récupérer le contrôle des choses avaient ravivé son humeur. Meurtrière, mais non irréfléchie. Cependant, il savait que le gamin, ne le laisserait pas l'enchaîner si aisément. Une part de lui était prompt à découvrir ce que l'imprévisible et fougueux tireur élaborerait, lors de la prochaine joute verbale.
En attendant, le Garde aux Chaînes avait suffisamment laissé de temps s'écouler, depuis qu'il avait noté le fracas. Enfin, le tortionnaire allait pouvoir assouvir son envie meurtrière. De toute façon, le trio avait plusieurs heures devant lui. Même si s'attarder dans les parages, outre mesure, nuirait au simulacre paisible régnant dans le bâtiment nautique.
Son apparence spectrale et le tintement métallique l'accompagnant, manquaient à ce tableau pour que le spectre millénaire se sente en pleine possession de ses moyens. Sans compter le temps de pouvoir prendre plaisir à les torturer. Quand on a l'habitude d'une éternité de tourments, se restreindre à une poignée de minutes pourrait s'avérer décevant. Cependant, ce luxe n'était pas encore possible dans la conjoncture actuelle.
Arrivant devant la cellule, Thresh s'immobilisa quelques instants pour écouter les échos. Il perçut des chuchotements. Potentiellement, que l'éveillé avait réussi à échanger avec l'un de ses camarades. Il aurait été préférable de les emprisonner seuls, mais le lieu n'était pas propice à tant de précautions, à son plus grand regret.
Le geôlier des Îles Obscures déverrouilla la cellule, à l'aide de la clef conservée naguère. Les deux premiers gardes qu'il avait attaqués, paraissaient assez alertes pour communiquer, malgré leurs baillons. Concernant le second binôme, celui dont la cuisse avait reçu l'estocade, semblait toujours dans les vapes. L'autre avait délaissé toute activité visant à se libérer à l'approche du tortionnaire. Son visage exultant d'effroi était source de délectation tangible chez le responsable de ce ressenti. Ce fut d'ailleurs ce qui décida Thresh à le choisir comme cible parmi le quatuor. Il aimait le travail bien fait.
- Je vous conseille de garder le silence, si vous tenez à ce que les choses se déroulent au mieux pour vous, prévint le bourreau d'une inflexion calme, mais laissant transparaître la cruauté sous-jacente agitant son esprit.
Le premier geôlier qu'il avait assommé, se mit à pester, malgré son avertissement. Sa véhémence amusa l'ancien spectre, qui lui adressa un regard remplit de promesses de violence. Cependant, le manque de réaction de l'évanoui piqua sa curiosité au vif. Le détenteur de la lanterne s'approcha de lui et le tourna sur le dos. Il examina rapidement le corps. Sa tête avait frappé le sol avec violence, à en juger par l'hématome ornant le haut de son front. Un traumatisme crânien semblait lui avoir été fatal. Étant donné l'étendue des autres ecchymoses qui s'étaient formées sur les avant-bras et autour de la cuisse mutilée en dépit du garrot, le sang du défunt semblait pathologiquement fluide. Une maladie héréditaire peut-être ? Thresh n'avait pourtant pas pour habitude de provoquer la mort sans la souhaiter réellement. Il se détourna du cadavre, pour s’intéresser aux trois autres proies, bien vivantes, elles.
Le natif des Îles Bénies commença par venir s'accroupir face au rebelle, et enserra sa gorge d'une main. Pressant de plus en plus fort, il pouvait percevoir le pouls de l'homme s’accélérer en réponse à l'hypoxie grandissante de la strangulation. La sensation de puissance qui en résultait ne fit que renforcer sa volonté de faire perdurer cet instant. Toujours était-il que sa victime demeurait humaine. Simple, fragile, mortelle. Faible, en somme. Malgré tout, son insubordination méritait un châtiment. Comme dit l'adage « Qui aime bien, châtie bien ». Vouloir que ses victimes lui résistent, ne signifiait en aucun cas que Thresh se montrait plus clément à leurs égards. Loin de là. Même s'il savourait cette vigueur lorsqu'elle était présente chez ses jouets. Des râles s'échappèrent de la gorge de l'étranglé, recentrant l'attention du tortionnaire sur ce dernier.
La bouche entrouverte, barrée par le morceau de tissu servant de bâillon, les traits tirés, les yeux noyés par l'épouvante ... Voilà qui lui siée mieux que l'expression mutine qu'il arborait, quelques secondes auparavant. Le bourreau retira le mord du prisonnier de l'autre main, avant de saisir la dague en sa possession. D'un geste expert, il retira sa prise du cou de son captif, pour attraper le bout de sa langue. Avec célérité, il trancha l'extrémité qui dépassait. Du sang dégoulina sur la main de l'albinos, tandis qu'il y résidait le morceau de chair mutilé. Les hurlements de l'estropié retentirent immédiatement face à la dépossession d'une partie de son être. Ces derniers s'accentuèrent en accord avec ceux de son acolyte, qui observait la scène, impuissant.
L'ancien spectre saisit la tête de sa proie d'une poigne de fer. Brusquement, il la fit frapper violemment contre la paroi boisée. Son regard brûlant se détourna vers la seconde source de gémissements qui se tarit aussitôt. Il éloigna le corps maculé d'hémoglobine, avant de se diriger vers le second, encore intact de tout traitement.
- Vois-tu, la langue est un muscle qui supporte mal la sécheresse de l'air. Pour cette raison, la salive est essentielle dans le maintien de son intégrité. Comme ton camarade a déjà donné de sa personne, je me suis dit que tu pourrais l'aider, toi aussi. En effet, il faudrait un milieu humide et chaud pour éviter ce dessèchement ... Comme ta cavité buccale, par exemple, finit avec frénésie l'ancien spectre.
L'autre hocha négativement la tête plusieurs fois, le regard toujours apeuré et la mâchoire serrée.
- En ce moment même, ton acolyte se vide de son sang et je ne puis plus profiter de sa compagnie, si divertissante. Dans ces conditions, il va falloir que je songe à imaginer autre chose pour m'amuser avec toi également, menaça l'ancienne apparition, en laissant apparaître un sourire sadique.
Ce levier fut immédiatement plus efficace. Le Conceptionniste émit plusieurs geignements pour signifier son accord.
- Hum ... Ton refus d'une proposition si attentionnée m'a tout de même déçu. Il me faut donc t'enseigner la subordination, dont tu dois faire preuve face aux êtres supérieurs.
Thresh se redressa, avant de se diriger vers l'évanoui. Puis, le bourreau retourna son camarade sur le dos. Il resserra ce qui servait d'écharpe à l'inconscient, de façon à rendre sa respiration plus complexe. Enfin, il revint se poster devant son otage alerte.
- Je t'explique comment cela va se dérouler. Dans cette position, en ajoutant le fait que ce tissu comprime légèrement sa gorge, le saignement, provoqué par sa mutilation, va se répandre dans sa gorge ; puis, dans ses bronches. Par conséquent, pour éviter que ton camarade ne s'étouffe avec son propre sang, il va falloir que tu maintiennes sa tête légèrement surélevée. Bien évidemment, tu devras t'étirer au maximum pour parvenir à mener à bien cette tâche. De plus, pour que cela ne soit pas trop aisé, je vais entailler ta jambe enchaînée, afin que tu ressentes la douleur tout au long de cet exercice. Tiens compte du fait que, plus tu fais d'effort, plus ton cœur bat vite et plus ton sang circule rapidement. De ce fait, selon la profondeur de la plaie, tu te videras plus ou moins rapidement de ton sang, ce qui compliquera la réussite de ton office. Si tu conserves sa langue dans ta bouche et que tu parviens à n’émettre aucun son lorsque je t'infligerai cette blessure, je serai clément et ne transpercerai pas d'artères importantes. Retiens bien que s'il meurt, je n'aurais d'autre choix que de te torturer, toi. Toutefois, tu aspires à mon contentement ? (Le mortel agita la tête.) Tu feras de ton mieux, n'est-ce pas ?
Il acquiesça, parfaitement soumis et conscient du fait que sa « survie » ne tenait qu'à la vie de son collègue inconscient. Tout du moins, son espérance de vie durant les minutes qui allaient suivre. Sa docilité arracha un rictus narquois au bourreau. Il abaissa le bandeau muselant le captif, pendant que ce dernier accueillit le lambeau de muscle dans sa bouche. Sa mine écœurée ravit au plus haut point le tortionnaire. Celui-ci se détourna vers la jambe ligotée du mortel et retira tout vêtements et matières pouvant permettre de protéger ou de limiter le saignement.
Soudainement, il transperça la cheville du malheureux qui émit une plainte étouffée, pour ne pas recracher le morceau de chair. Thresh fit tourner la lame dans la plaie, jetant un coup d’œil au blessé qui se tordait dans tous les sens, retenant tout écho de sa souffrance. Parfait. Il retira la dague, laissant un filet de carmin s'échapper de l'ouverture ainsi créée. Le Garde aux Chaînes avait pris soin d'éviter les vaisseaux importants, plus pour faire durer le plaisir que pour véritablement respecter ce qu'il avait énoncé précédemment. Néanmoins, les deux concordaient avec cette illusion d'espoir qu'il lui offrait. Il s'écarta légèrement et contempla l'exécution de ses ordres par l'otage. Celui-ci ferma d’abord les yeux avec tant de force, que son faciès semblait s'être figé définitivement. Puis, comme s'il faisait fi de la douleur, l'humain ouvrit ses paupières et dirigea son attention sur sa cible : son acolyte évanoui. Il rampa avec difficulté, grimaçant en sentant l'extension que provoquait son mouvement, puis sa posture finale. Du bout des doigts, il souleva le crâne de l'autre mortel. Ravi par ce tableau, Thresh se détourna pour s'occuper de son dernier jouet du moment.
- Bien. Je pense que l'on a quelques minutes devant nous, déclara avec jubilation l'ancien immortel, en s'accroupissant devant son interlocuteur.
- Mon … Monstre, parvint à articuler malgré le bâillon la dernière cible de Thresh.
- Hum ... Selon ta perspective peut-être. En revanche, il me semblait que nous n'avions pas fini ce qui avait été entamé plus tôt, poursuivit-il en désignant le moignon du Conceptionniste.
Thresh approcha l'arme souillée d'hémoglobine, et laissa une traînée rouge sur la joue de l'humain.
- Quelque part, il est dommage que vous mourriez en dehors de la Brume Noire. Je me serai volontiers délecté de vos souffrances pour l'éternité. Enfin, nous allons dire que ceci est un avant-goût du plaisir que le reste de ton équipage va m'offrir, renchérit avec cruauté le geôlier des Îles Obscures.
Sa proie comme statufiée quelques instants auparavant, se mit à hurler. Succinctement, le tortionnaire le saisit à la gorge, le faisant taire, avant de le rehausser à sa hauteur. Le cri s'était mué en faibles échos incompréhensibles.
- Tu sais, si ça ne tenait qu'à moi, je te laisserais t'égosiller. Cependant, les conditions sont un peu particulières, déplora le tortionnaire.
Les membres inférieurs de l’agresseur de Jayna, bougèrent de façon erratique. Thresh observait la terreur grandissante dans les orbes vertes de son vis-à-vis, tandis que l'hypoxie croissait et que la mort se rapprochait. Quel délice. Quelle vision. Quelle sensation que de sentir la vie quitter peu à peu un regard.
Toutefois, l'ancien spectre désirait que les tourments de sa victime se conjuguent aussi longtemps que possible, à l'extase de cette situation. Il relâcha sa prise, laissant le Conceptionniste retomber sur ses pieds, avant de l'attraper par la nuque et de le plaquer au sol. Puis, de la même manière que précédemment, le détenteur de la lanterne appuya sur la base de son cou, pour limiter l'impact sonore des maltraitances physiques à venir. Regardant autour de lui, il chercha des instruments de fortune, en plus de la dague, du fait de l'indisponibilité de son crochet. Le bourreau s'assura de rationner l’oxygène de l'humain pendant un temps assez conséquent, pour qu'il puisse se lever et rapprocher la dépouille du quatrième garde à proximité. Ôtant la ceinture et le foulard rouge du mort, il enserra avec la première, le cou de son jouet. Comme à son habitude, la constriction était suffisante pour le faire suffoquer, sans le priver totalement d'air. Ensuite, l'albinos tira son otage vers lui, afin de tendre au maximum la chaîne qui retenait son bras droit au mur. Avec une précision chirurgicale, il planta la lame entre le radius et l'ulna gauche de sa victime, de façon la plus proximale du coude. Le mortel geignit faiblement, arrachant un rictus mauvais à son agresseur. Enfin, Thresh disposa le cadavre de son camarade, sous les tibias de l'asservi, de sorte à ce qu'ils reposent sur le mort. Il attacha le dernier lien improvisé sur le poignet enchaîné et alla se placer vers les pieds de sa victime, les deux cordes en main.
Le divertissement allait pouvoir commencer.
Le tortionnaire se hissa sur la jonction entre les mollets et les talons du Conceptionniste, l'immobilisant de son poids. Doucement et sûrement, il commença à tirer le lien sur le poignet droit, créant une pression sur la lame. Étant suffisamment affûtée pour trancher toutes chairs nettement avec vélocité, elle se trouvait, assez incisive pour couper avec une lenteur délicieuse l'espace défini par les os de la victime, selon les souhaits du maître de cérémonie. Le captif se lamenta. Un son si doux que Thresh en profita pour prendre une profonde inspiration, comme s'il pouvait goûter la flaveur de ces cris étouffés. Après quelques secondes, le tortionnaire resserra l’étreinte autour du cou du Conceptionniste, le privant totalement d'oxygène afin de le faire taire. Le Garde aux Chaînes voulait lui faire sentir sa totale suprématie. Tout était sous son contrôle : sa souffrance, son air et sa misérable existence. Laissant perdurer quelques temps l'étranglement, il relâcha légèrement la pression, permettant au mutilé de reprendre sa respiration avec difficulté. Ce dernier toussa à plusieurs reprises. Thresh réitéra son geste initial, augmentant la pression imposée à l'arme. Une traînée rouge d'une dizaine de centimètres commençait à se former sur son passage.
Au milieu de ce déluge de plaisir, du grabuge résonna de nouveau.
Lucian avait l'air d'avoir trouvé sa réplique, quitte à se mettre en danger : réveiller leurs opposants. A travers cette action, le geôlier des Îles Obscures conjecturait que le tireur escomptait attirer leur chef. Une stratégie audacieuse et risquée, étant donné l'absence de ses armes fétiches et l'encombrante présence de Jayna. Toutefois, même s'il ne parvenait pas à épargner la mort de ces quatre-là, le chasseur d'ombres réussissait à limiter leurs tourments. La Sentinelle savait pertinemment que sa Némésis avait trouvé le temps, si court fut-il, de s'adonner à réaliser des sévices sur les Conceptionnistes capturés. De ce fait, le gamin se prémunissait contre de nouvelles séances de tortures à l'encontre de ses congénères avant leur débarquement à Piltower, puisque leur évasion était ostensible. Cependant, cela impliquait également que l'assassinat était au goût du jour, puisque leur survie était en jeu. En somme, une façon de justifier ses envies meurtrières et de limiter par la même occasion, celles sadiques de son acolyte circonstanciel.
Habituellement, la frustration l'aurait totalement envahi. Néanmoins, à cet instant, elle était mêlée à une certaine fierté de ce que son jeune adversaire devait faire pour le contrecarrer. Une intention totalement singulière à son encontre. Un dessein louable pour tenter de sauver une situation qui échappait au contrôle du petit. Ce gamin était vraiment une source de satisfaction durable.
Le jouet à ses pieds avait soudainement perdu son intérêt.
Cependant, le tuer simplement ne convenait pas non plus. Une idée lui apparut pour concilier les deux. Décrochant la sangle à son poignet droit, Thresh vint l'installer sur le bras mutilé afin de bloquer l'hémorragie, temporairement. Retirant le couteau, il tourna l'homme sur le dos. Méticuleusement, le tortionnaire perfora son thorax, jusqu'à transpercer légèrement chaque poumon. Aussitôt, le blessé commença à montrer des signes de détresse respiratoire. Le Garde aux Chaînes enleva le garrot de son bras et le scruta un instant.
- J'aurais aimé continuer à m'amuser avec toi, mais il y'a un autre jouet autrement plus attrayant, qui mérite ma pleine considération. Toutefois, je ne pouvais te refuser ce présent avant de partir. Tu ne passeras pas par cette ouverture, mais la cause de ta mort sera liée à ces orifices. Cette dernière aura un trait commun avec ce que je t'ai dit naguère, à la seule différence qu'ils seront la cause directe et non indirecte de ton trépas. Ne trouves-tu pas cela magnifique ? Comme tu peux le constater je suis un homme de parole, finit avec malice l'albinos aux prunelles ambre.
Thresh s'extasia de l'éclair de rage qui traversa les prunelles olive du mourant. Il lui répondit par son éternel sourire sadique et suffisant, le considérant comme une mouche à qui on avait arraché les ailes. Ni plus, ni moins, qu'un insecte face à une entité supérieure, toute-puissante du destin de son inférieur. L'ancien immortel expliqua la suite de ce fameux futur, avec une cruauté manifeste :
- D'ici quelques minutes, l'air qui s'accumule dans tes poumons va gêner les battements de ton cœur. Comme ils ne sont plus en mesure de l'expulser totalement hors de ton corps, tu étoufferas doucement, mais sûrement. A terme, cela provoquera un arrêt de ton cœur. Profites de tes derniers instants sur cette terre, finit avec allégresse le geôlier des Îles Obscures.
La colère se mua en épouvante dans les yeux du mortel, tandis que celui-ci suffoquait un peu plus, secondes après secondes. Le bourreau se redressa, admirant son œuvre, tout en conservant son air triomphant. Il se dirigea vers la seconde proie encore consciente de la pièce, qui maintenait avec ardeur la tête de son collègue. Thresh transperça sans hésitation chacune de ses cuisses en prenant soin de toucher l'artère fémorale. Le sang gicla, tandis que l'agressé perdit toute combativité en voyant son sang se répandre avec tant de déferlement. Le détenteur de la lanterne rangea la lame et accrocha la ceinture du cadavre à la sienne. Puis, le Garde aux Chaînes sortit de la pièce, fièrement. Il referma la porte d'un coup sec derrière lui, laissant ses victimes être fauchées par sa plus ancienne compagne. Un enchâssement de corps et d'hémoglobine, imageant l'éternelle lutte entre la Vie et la Mort. En somme, une vision satisfaisante du monde qui l'extasiait au plus haut point. Surtout, quand le plus amusant était à venir.
Paradoxalement, il ne croisa pas d'opposants les minutes suivants ce constat. Chose qui interpella Thresh, étant donné le vacarme qu'il avait entendu, quand il savourait encore les tourments de ses précédentes victimes. Retournant dans la pièce où le binôme avait délivré Jayna, l'albinos aux prunelles ambre confirma l'absence des deux Sentinelles. Une chasse improvisée ? Voilà une proposition qui le ravirait, si son apparence spectrale n'était pas réprimée. Néanmoins, il acceptait le jeu que son acolyte mortel lui offrait.
Les minutes qui suivirent furent aussi calmes, à une exception près. Un jeune garde avait croisé sa route au détour d'un couloir, plus par hasard semblait-il, que par véritable intention de l'attaquer. Le mortel avait vu jaillir son sang sous les coups précis et experts de son assaillant. Chaque artère principale avait été sectionnée superficiellement, mais suffisamment, pour commencer à le laisser exsangue ; tandis que son corps avait été mené de force dans une pièce contingente.
Alors que Thresh profitait du divertissement à ses pieds, le Garde aux Chaînes croisa son reflet dans l'éclat d'un miroir qui trônait encore au mur. Il s'écarta du cadavre agonisant. Tournant la tête pour faire face à son image, les souvenirs passées affluèrent.
Son apparence était la même que le jour de la Ruine. La majorité de ses cheveux ébènes était retenu par un objet métallique, dont l'ensemble conjoint frôlait le haut de ses omoplates. Les mèches restantes paraient son front, effleurant légèrement ses sourcils foncés. En se détaillant de plus près, il distingua une petite cicatrice contrastant avec la courbure ténue de son arcade gauche. L'aspect saillant de ses pommettes, se mariait gracieusement à la droiture de son nez et à la finesse de ses lèvres. Ce portrait était rehaussé d'un teint nacré, lui prêtant une apparence impassible et un air aristocratique. Un seul élément tranchait avec cet apparent détachement : ses yeux. Ce n'était pas tant leur forme allongée, en amande, qui les rendaient si particulier, mais cet état, associé à leur couleur savane. Chose, qui rendait son regard d’autant plus incandescent, aussi prometteur d'une cruelle froideur, que de tourments ardents.
Bizarrement, Thresh avait presque l'impression d'observer un étranger. Cela faisait plus d'un millénaire, qu'il s'était départi de cette apparence pour embrasser sa véritable forme, celle correspondant à ses aspirations. Toutefois, en cet instant, l'éclat dans ses orbes ambrés lui renvoyait surtout quelque chose qu'il n'avait jamais pu contempler de son vivant : une finalité à sa raison d'être, lui procurant, enfin, une place dans ce monde.
L'ancien spectre écarta sa mèche dévoilant la plaie que lui avait infligé l'archer lors de son rapt. Celle-là même, qu'il avait rouvert de son propre chef pour des raisons tactiques. Le brun posa délicatement ses doigts sur la lésion, comme pour s'assurer de son authenticité. Il s'étonna de ressentir le tiraillement significatif de ce genre de blessure superficielles.
Était-il réellement redevenu humain ?
Quelques secondes après, il porta deux doigts à sa carotide. Rien. Puis, trois battements irréguliers se firent sentir. Ce constat le fit sourciller et il se tendit. Prolongeant son investigation sur une minute entière, il ne décompta pas d'autres pulsations. Son corps conservait donc largement, l'empreinte de la Brume noire en son sein, puisqu'aucun mortel ne pourrait se prévaloir de survivre avec un rythme cardiaque si bas. A la fois rassuré et intrigué, Thresh commença à se demander où est ce qu'il se trouvait exactement sur la fine limite entre la vie et la mort. Actuellement, il semblait que cette tendance penchait plus vers son extrémité vivace, que lorsque son allure fantomatique était de mise. Une question lui vint en tête, si son corps était capable d'être blessé, cela serait-il retranscrit lors de son passage en spectre ? Élément central à prendre en compte dans ses stratégies. Cependant, comment l'évaluer ? De plus, si son potentiel pouvait être diminué, l'opposé devait aussi être possible. De ce fait, ces bracelets pourraient s'avérer vraiment utiles, si une telle possibilité se trouvait être tangible.
Sans compter que, même si techniquement, la Brume Noire ne restreignait que peu ses déplacements, il n'était pas réellement libre de ces derniers partout sur Runeterra. Plusieurs fois, le Garde aux Chaînes avait eu l'occasion de sentir l'inconfort d'un éloignement prolongé de l'entité nébuleuse, comme si elle cherchait à le ramener en son sein, afin d'être complète. La perspective de pouvoir explorer le reste de ce monde, qui jusqu'alors, ne présentait que peu d’intérêt outre le fait de comprendre plus en profondeur le cataclysme magique à l'origine de sa « naissance » spectrale, parvenait enfin à attiser sa curiosité. Par ailleurs, cela offrait également la possibilité de diversifier ses sévices. Dans la mesure où le sombre nuage aspirait toute énergie vitale, une restriction temporelle était omniprésente sur l'enveloppe charnelle de ses victimes sur les Îles ; bien que, pour le plus grand bonheur de son geôlier, celle-ci ne s'appliquait pas aux âmes. Ainsi, hormis le fait de pouvoir tourmenter le gamin et son amante, les raisons d’apprécier ce voyage se révélaient être plus nombreuses que prévues. Au travers ce tableau, un autre motif plus alarmant attisa son esprit : Viego. Trouver une réponse radicale face à cette complication restait également prioritaire, en dépit de la mise en marche de son plan. Toutefois, Thresh devait admettre que l'absence temporaire du Roi Déchu des Îles Obscures avait facilité le débarquement de la Conception Écarlate et notamment leurs captures. Les mortels cherchaient la clef face à cet épineux problème immortel, sans se douter qu'ils la possédaient déjà : Senna … ou plutôt Isolde. Tant de massacres pour une raison si idiote. En revanche, la menace que représentait Viego était quant à elle, bien réelle...
Le râle de sa dernière victime l'arracha à sa réflexion contemplative. Tout du moins, pas avant qu'il n’eût noté la nitescence sadique, luisant à nouveau dans ses prunelles, et l'ombre de son sourire cruel usitée, qui se dessinait doucement. L'ancien spectre se détourna de son image pour mieux admirer l’œuvre de la Mort, que provoquait son sillage. Cependant, il semblait qu'elle avait déjà arraché ce jeune être à ses soins attentionnés. A moins que ce ne soit lui qui n’ait abandonné la lutte, accueillant avec bonheur l'étreinte fatale de la faucheuse. Une âme qu'il aurait été si simple à briser, contrairement au gamin. Cette fichue Sentinelle, qui se faisait un peu plus présente dans ses considérations récréatives ; rendant tout autres jeux et tourments, moins divertissant en comparaison.
Par ailleurs, un autre élément intrigua le natif des Îles Bénies. De ce qu'il savait du petit, ce silence était étrange, en regard de sa façon d'appréhender les combats. D'autant plus s'il devait défendre sa protégée, simultanément. A moins qu'il ne se serve d'elle comme leurre. Cependant, cela serait surprenant, venant du chasseur d'ombres. Il préférerait s'utiliser lui-même comme appât et … Si c'était actuellement le cas ? Ce serait un moyen efficace de se rapprocher de ses armes et du chef, en dépit du risque évident que cela représentait. Néanmoins, les désavantages restaient trop nombreux pour que cette tactique soit efficiente, à moins de compter sur un élément externe... Un parfait exemple serait la folie meurtrière du geôlier des Îles Obscures et les opportunités que cela pourrait engendrer. Serait-il assez fou pour imaginer et mettre à exécution pareil plan ? Cette simple pensée réveilla la frénésie du tortionnaire.
Alors que son exaltation ne cessait de s'amplifier, un intrus pénétra dans la pièce. Le nom que prononça l'étranger mourut dans sa gorge quand il vit le cadavre. Son regard remonta la piste ensanglantée jusqu'aux mains de Thresh, puis se posa sur son visage. Le nouveau venu était particulièrement jeune, davantage que sa dernière victime, mais qu'importe. Après une seconde de battement, ce dernier tenta de s'enfuir. Le détenteur de la lanterne s'élança au même moment avec célérité. Il lui attrapa le poignet, qu'il mena dans son dos avec dextérité. Le tortionnaire sortit son couteau et le menaça, tout en conservant une inflexion calme :
- Obéis-moi sagement, si tu veux conserver ta tête sur le reste de ton corps. Pas de bruit. Recule.
L'assailli acquiesça et se laissa mener à l'écart, tandis que son agresseur referma doucement la porte du pied. Le bourreau sentit le soubresaut de l'humain face à la vision de la dépouille.
- Je devine qu'il s'agit de la personne que tu cherchais ? (Le mortel acquiesça, des larmes perlant sur ses joues.) Dans cette optique, tu ne gâcheras pas de temps à le poursuivre, fit avec ironie son meurtrier. Maintenant, tu vas m'indiquer où se trouve ton chef, si tu souhaites un sort différent. Je t'écoute.
- De … de l'autre côté de cette aile. Au bout d'un long couloir, dont le sol est molletonné, répondit d'un ton morne l'otage. (Ce détail entraîna l'hilarité de l'investigateur.)
- Ton chef aurait-il le sommeil léger ? Railla l’assaillant, espérant provoquer une réaction zélée chez l'un de ses subalternes.
- Je ne sais pas. De ce que j'ai cru comprendre, sa famille est importante à Demacia, continua le Conceptionniste sur la même inflexion monotone.
- Tu ne sembles pas certain de tes propos, releva avec neutralité Thresh.
- Cela fait peu de temps que … mon frère et moi étions au service de la Conception Écarlate. (Le bourreau nota le tressaillement de sa voix à l'évocation de son parent.) On nous a donné le strict minimum de renseignements. De toute façon, nous ne sommes que de la chair à canon pour eux... C'est pour cette raison qu'ils nous ont envoyés sur les Îles. Notre mort ne pèse pas plus lourd qu'une plume dans la balance de leur monde.
- Ils ? Reprit avec curiosité le détenteur de la lanterne.
- Comme je vous l'ai dit, j'ignore qui sont les personnes au-dessus du capitaine. Même le concernant, je ne sais pas grand-chose, soupira avec morosité le plus jeune.
- Si tu avais l'occasion de prendre ta revanche sur ces hommes ainsi que sur ton chef, la saisirais-tu ? Ou te résignerais-tu au même sort que ton frère ? Demanda l'ancien spectre, avec un intérêt piqué au vif.
- Vous me tuerez quoi que je choisisse ? Répondit-il, plus pour lui-même que pour l’intérêt de la réponse.
- En effet. Seul, le moment diffère, précisa son futur assassin.
- A quoi bon ? Puisque nous partageons tous ce funeste destin, poursuivit le captif.
- Tu es si aisément résigné. L'idée de prendre la vie de leur émissaire sur ce navire, ne te donne pas envie de te battre ? Par leur faute, ton aîné est mort, exposa avec limpidité le Garde aux Chaînes.
- Vous l'avez tué, continua le prisonnier, sur le même timbre.
- Cependant, ils l'ont condamné indirectement, corrigea le bourreau. Je t'accorde le privilège de leur renvoyer l'appareil.
- Y'aurait-il une utilité à commettre un meurtre supplémentaire ? Questionna rhétoriquement le cadet.
- Chacun peut avoir ses raisons. On peut envisager la possibilité d'éviter que d'autres personnes ne perdent un être cher à cause de leur avidité, tenta Thresh, faussement cynique.
- Est-ce que vous comptez tuer notre chef ? (Le natif des Îles Bénies perçut la légère tension dans ces mots, synonyme de l'espoir de faire justice par procuration.)
- C'est fort possible. Nous avons un petit compte à régler tous les deux, déclara le manipulateur afin d'exploiter les maigres motivations restantes du mortel.
- Dans ce cas, je peux vous mener à lui, voire servir de leurre.
Cette dernière remarque amusa le brun. Rarement, on lui avait fait des propositions si serviles, avant qu'il n'ait réellement ébauché son œuvre, dans sa globalité. Toutefois, puisque le manipuler d'un point de vue strictement psychologique fonctionnait si facilement, le reste ne devait pas être à la hauteur des attentes du tortionnaire. Thresh ajouta une dernière remarque, afin de tester une ultime fois, la volonté de son interlocuteur :
- Quels drôles de propos. La vie t'indiffère à ce point, en dépit de ton jeune âge ?
- La raison de ma survie est étendue là, alors, à quoi bon persévérer ? Le reste de ma famille a été tué par les Néantins. Je ne peux changer le destin des puissants qui sont responsables de cet état de fait. Je ne suis pas assez fort pour venger mon frère. Je n'ai plus d'espoir dans cette vie, donc autant en finir, exposa sans ciller l'assailli.
- Tu en as pour l'au-delà ? Demanda avec intérêt le natif des Îles Bénies.
- Seulement de me retrouver parmi les miens, conclut le plus jeune.
Thresh pouvait discerner l'aura de désespoir qui imprégnait son otage. Habituellement, elle était synonyme de son travail sur les êtres qu'il avait brisés de ses mains. Un jouet cassé, n'est pas une distraction intéressante de toute façon, outre le fait de passer ses nerfs dessus. Et encore. Le manque de réactivité en fait des proies insipides.
Par ailleurs, ayant tué le dernier membre de sa fratrie, l'ancien disciple de Diméthyde pouvait se vanter d'être la source de son désir de rejoindre ses si chers défunts. Dans cette optique, retarder ce moment pourrait être l'ultime source de souffrance qui broierait entièrement son otage. Voler son âme serait jouissif uniquement pour ce motif : le priver à jamais de ces retrouvailles escomptées et lui faire revivre cette séparation, encore et encore. Néanmoins, sans la brume, ni son crochet, ce délice était hors d'atteinte, à moins de se libérer partiellement de ces entraves. Dans ce cas ...
- Aurais-tu croisé une jeune femme blessée ?
- Il y'a quelques minutes. Elle était appuyée contre un autre camarade. Je pense qu'il devait la mener vers l'infirmerie, parce qu'elle semblait vraiment mal en point.
- Très bien. Dans ce cas, tu vas me conduire jusqu'à eux, somma l'ancien spectre.
Le natif des Îles Bénies rengaina le poignard, qu'il disposa tout de même à portée pour une rapide estocade s'il la nécessité se faisait sentir, ou que les dires du mortel s'avéraient n'être que de la duplicité. Néanmoins, cette conjecture n'était pas la plus prépondérante dans l'esprit de Thresh. Il avait appris à reconnaître instinctivement le désespoir chez ses victimes, autant que leurs peurs. Celui émanant de l'humain était si limpides, si ostensibles, que le jouer demanderait des talents d'acteur hors pair. Laissant ses réflexions de côté, il fit un signe de tête au Conceptionniste, qui s’exécuta docilement.
Durant les minutes qui suivirent, le plus jeune mena son agresseur vers la pièce évoquée. Les couloirs demeuraient toujours inoccupés. Son instinct était en alerte, mais ce fut davantage la perspective de retrouver son jouet fétiche que l'amoindrissement du risque d'être découvert, qui participa à faire accélérer le pas du détenteur de la lanterne. Ils passèrent un couloir mal éclairé, pour se retrouver devant une porte dont la peinture ocre s'écaillait. La devanture était ornée d'un symbole comportant deux feuilles entrelacées. En d'autres termes, il s'agissait de l'infirmerie. Rien d'étonnant à ce que Lucian s'y soit précipité, en regard de l'état de Jayna. Thresh commanda silencieusement à son otage d'ouvrir la porte, dans l'infime possibilité où cela serait un piège. Le mortel pressa doucement la poignée, puis ouvrit délicatement la porte qui grinça.
La salle était éclairée par diverses bougies et lanternes, çà et là. L'ancien spectre aperçut immédiatement la Sentinelle dans un coin, revêtue d'une cape rouge d'un Conceptionniste, aux côtés de son alliée. Le regard de Lucian trahit sa surprise de voir son sempiternel ennemi le pister si rapidement. Thresh lui adressa cet air narquois qu'il savait agaçant pour le chasseur d'ombres, face à la question silencieuse que ce dernier avait posée. En l’occurrence, c'était lui, le chasseur de la situation. Son vis-à-vis mortel était sa proie, sa cible, son jouet. En conséquence, cela lui semblait évident que le poursuivre était une tâche aisée pour le spectre qu'il était. Du moins, qu'il fut. Thresh ne put réprimer cette pensée, malgré ses précédentes vérifications plutôt rassurantes de la situation. Si on considérait que sentir son cœur battre aussi faiblement était apaisant, bien évidemment... Le Garde aux Chaînes préféra se concentrer sur la situation présente, domptant son esprit et les quelques doutes qui y subsistaient.
La protégée du tireur était nichée contre lui, une couverture l'entourant, ne laissant apparaître que sa main mutilée, dont Lucian semblait s'occuper. Le gamin délaissa un instant son activité, alors qu'il fit un aller-retour visuel entre Thresh et le nouvel arrivant.
- J'ignorais que tu comptais faire un prisonnier si rapidement. Tu avais l'air décidé à ne laisser aucun survivant plus tôt. Est-ce le temps qui serait la raison d'une telle inconstance ? Débuta acerbement la Sentinelle.
- Tu évoques sûrement le fait que cela t'arrange de ne pas avoir à tuer d'autres humains, je suppose, riposta avec amusement l'ancienne apparition.
- Je n'ai jamais rechigné à le faire quand c'était nécessaire, objecta avec sérieux Lucian.
- C'est cocasse. Ne prétendais-tu pas vouloir une trêve, afin d'éviter que je fasse des victimes ? Paradoxal, pour quelqu'un qui se plaint de ma soi-disante inconstance, rappela avec fatuité Thresh.
- Tss, il y'a tout de même une différence : la nécessité, persévéra avec gravité son interlocuteur, une teinte de colère sous-jacente.
- Là encore, c'est une question de point de vue. Le plaisir n'est-il pas une fin en soi ? Demanda rhétoriquement le natif des Îles Bénies.
- Il n'y a que toi pour aimer cela, conclut amèrement le chasseur d'ombres.
- Je ne pense pas. La preuve étant, que cette violence intrinsèque qui t'anime, alimente tout autant le désir de réitérer l'expérience que de la rejeter, exposa simplement le détenteur de la lanterne.
- Je ne suis pas comme toi ! Se rebiffa le mortel à la peau sombre.
- Non, en effet. Pour autant, cela n'altère pas la véracité de mes propos, rétorqua avec malice le natif des Îles Bénies.
- Hum … vous n'êtes pas censé être ennemis ? Interrogea le jeune Conceptionniste devant l'altercation animée du binôme de circonstance.
- Ça ne paraît pas évident !? S'exclama Lucian devant la question incongrue et les sous-entendus qu'elle générait.
- Eh bien … laissa en suspend l'otage de Thresh.
- Il n'a pas tort Lucian. Tempère tes ardeurs, on pourrait se méprendre sur la satisfaction que te procure cette situation, renchérit avec jubilation le tortionnaire.
Le gamin écarta Jayna d'un mouvement vif, mais précautionneux, puis se redressa. Il se posta à une trentaine de centimètres de Thresh, qui le fixait, ravi de la réaction fougueuse du petit. Plantant ses orbes émeraudes dans celles ambres de son interlocuteur, le compagnon de Senna parla d'une voix lente, en détachant chaque mot :
- Je n'éprouve aucune satisfaction à te côtoyer. Tu fais partie des êtres les plus détestables de ce monde.
- Est-ce vraiment moi que tu hais ou ces démons qui t'habitent et que tu refuses de voir ? Répondit Thresh, son sourire laissant la place à autre chose de plus incisif.
Lucian avança d'un dernier pas, se rapprochant de son adversaire, afin d'appuyer ses dires.
- C'est ta grande spécialité. Déformer ce qu'il y'a de bon chez les autres, afin de souligner un aspect tordu. Mais, tu sais quoi ? Tout le monde n'est pas un monstre, cracha Lucian avec férocité.
- Si c'est vraiment ce que tu crois, tu es bien naïf. Nous le sommes tous à des degrés différents qui ne se démarquent que par l'angle d'approche et l'époque. Toutefois, je serais enchanté de t'inculquer une leçon de plus, finit son vis-à-vis en retrouvant son sourire sadique.
- Peut-être, mais au moins, je peux me battre pour ce qui me parait juste. De ce fait, tu peux être sûr d'une chose, je ne rechignerai jamais à te tuer, toi, déclara sentencieusement le tireur.
- Tu me vois ravi d'être le fruit d'une attention si délicate, se moqua le détenteur de la lanterne, sans se départir de son rictus. Néanmoins, cette distance te permet-elle de conserver cette objectivité que tu argues avoir ?
Immédiatement, Lucian se recula en lui adressant un regard noir. Certes, il y'avait l'idée que sa proximité actuelle était, littéralement, un obstacle à un jugement détaché de la situation, étant donné que cela renvoyait plutôt à l'idée d'une décision haineuse et impulsive. Néanmoins, la symbolique laissait présager une autre remarque. « Tu as déjà suffisamment regardé les ténèbres pour qu'ils n'aient pas pénétrés en toi, petit. Si tu ne changes pas ton cadre de pensées, les décisions que tu prendras ne conviendront plus »
En d'autres termes, ce n'était plus un gamin insouciant que la vie n'avait façonné. Repousser l'obscurité n’était qu'une façon de se voiler la face. Sans compter que, plus la lutte était hargneuse, plus l'emprise était forte, et plus le risque de se transformer en ce que le gamin craignait, risquait d'arriver. Loin de ce détachement qu'il pensait avoir sur le contexte. Cette mise en garde voilée, enchantait particulièrement Thresh. Une perche qu'il tendait, afin d'être à l'origine de la conservation temporaire de « l'humanité » de son jouet. Elle était bien trop amusante à tourmenter pour l'en privé présentement. De plus, le seul qui y mettrait un terme, ne serait autre que sa Némésis, le moment venu.
Tout comme la vie de la personne responsable de sa présence sur ce navire. Ce jeu de cache avait fini de le distraire. La nuit avait beau être bien entamée, le chemin jusqu'à Piltower ne serait que de quelques heures, tout au plus. En somme, peu de temps pour trancher des membres, répandre du sang et avoir des réponses.
Lucian retourna près de Jayna. Cette dernière scruta Thresh, incertaine et effrayée, avant qu'elle ne détourne le regard. Effectivement, le craindre restait le choix le plus judicieux. Dans cette pièce, elle était bien la seule avec un semblant de rationalité. Le second ne souhaitant que la mort, quant au troisième, il y'avait tant de choses qui pourrait justifier son comportement, même si l'ancien spectre devait avouer que la folie, avait sa préférence subjective. Lucian le regarda durement avec une note d’incompréhension, avant d'ajouter :
- Tu comptes trouver la lucidité en me fixant ? Je ne pense pas que cela se transmette ainsi. Le cas échéant, je pense qu'un siècle serait insuffisant pour que tu l'acquiers, ainsi, railla la Sentinelle.
Sous l'air suffisant du tireur, Thresh avait pu sentir le malaise que ses orbes savane avaient provoqué chez le gamin. Le regard brûlant et la tête froide, un contraste assurément perturbant pour ceux qui connaissait, un tant soit peu, le natif des Îles Bénies et son imagination. Proximité, qu'il pouvait revendiquer en la réaction de Lucian. C'était agréable de le voir lutter de façon sous-jacente contre ses instincts premiers, comme Jayna pouvait en faire la démonstration. Ce sentiment de puissance était des plus doux, tel qu'il emplissait la poitrine du geôlier des Îles Obscures en cet instant.
Son interlocuteur millénaire se contenta d'un air outrecuidant, avant de rétorquer :
- Pourquoi voudrai-je m'encombrer d'un tel fardeau ? Cependant, toi qui es si sagace, selon tes propres dires, exposes-nous ta solution pour permettre notre évasion de ce bâtiment.
- Tss, je n'expliquerais rien à quelqu'un comme toi, se renfrogna le chasseur d'ombres.
Il était plaisant de voir le petit, ne pas se rebuter sur l'emploi du « nous ». Il avait besoin de Thresh pour comprendre ce qu'il se passait avec Senna. Il le savait. Thresh le savait tout autant. Ironie fatidique du destin, qui avait le don d'émerveiller et de plaire à l'ancien disciple de Diméthyde.
- Tu as peur de me surprendre par une stupidité navrante ? Ne t'en fais pas, tu l'as déjà fait, enchaîna avec mépris Thresh.
« Même si l'inverse est également vrai. » se contenta de penser le plus vieux, en songeant aux nombreuses fois où Lucian avait fait démonstration d'intelligence et d'une intuition remarquable.
- La ferme. Jayna (Il se retourna vers l'appelée), peux-tu marcher ?
- Oui, dit-elle en se levant avec difficulté.
- Tu comptes l'emmener alors qu'elle tient à peine debout ? Questionna son sempiternel adversaire, laissant échapper un petit rire.
- C'est toujours mieux que de la laisser dans un coin, avec toi dans les parages. Je suppose que ton otage saura nous mener jusqu'à son capitaine. (Le Conceptionniste hocha la tête). Dans ce cas, allons-y, finit son interlocuteur, en se redressant à son tour.
Sans un mot de plus, le quatuor sortit de la pièce. La marche était entamée par le Conceptionniste, suivi du tireur et de sa coéquipière. Thresh nota les épaules tendues de son jouet. Probablement qu'avoir sa Némésis hors de son champ de vision ne l'enchantait pas particulièrement. Toutefois, le calme était toujours de mise, forçant le tortionnaire à modérer ses envies de tourments au sujet du gamin, pour le moment.
Soudain, l'ancien spectre nota un élément familier, spontanément. Il sentit un frisson lui parcourir l'échine, fait qui lui rappelait la position instable du continuum entre la vie et la mort, dans laquelle il se trouvait. Cette sensation ne pouvait signifier qu'une chose : de la magie, plus précisément des pièges runiques. Il dépassa le meneur du groupe avant de se poster à quelques pas devant. Thresh arrêta le groupe, un bras tendu devant eux.
- Cesse de foncer tête baissée. Observe ton environnement, somma-t'il posément, en s'adressant à la tête brûlée de leur équipe non conventionnelle.
- Je me passe de tes leçons, rétorqua le tireur, en faisant un signe à l'otage de Thresh de poursuivre sa route.
- Des runes ! S'écria Jayna.
A ces mots, Lucian stoppa tout mouvement et fit face à son ennemi, qui pour sa part, se paraît d'un air jubilatoire ornant ses traits aristocratiques.
- Ton élève est plus attentive que toi, conclut l'ancienne apparition.
Voilà pourquoi il n'y avait pas âme qui vive dans les couloirs. La protection magique du lieu ne résidait pas qu'en ces fers à ses poignets. Le vacarme les avait bien alertés et leurs ennemis s'étaient préparés. Thresh était prêt à parier que le reste du navire contenait ce genre de protections et de pièges. Du renfort devait sans doute les attendre à Piltower. En somme, une course contre la montre avait débuté pour les fugitifs. Cependant, bien que ces sceaux n'eussent rien de bien complexes, il serait fastidieux de les désactiver les uns après les autres. Il faudrait un moyen de …
Brusquement, il baissa ses prunelles ambre sur ses menottes. «… un moyen de les relier au bateau». Rapidement, ses yeux se posèrent sur tout ce que recelait les alentours, à la recherche d'un lien potentiel. Il sentit le regard de Lucian se poser sur lui, tandis que les deux autres l'observaient déjà en attente de son plan. Il était amusant de voir comment ses propres otages, s'en remettait à lui. Cela le fit sourire, avant qu'il ne songe à un élément.
- Jayna, parviens-tu à catalyser ton âme ?
- Thresh, crois-tu que ce soit vraiment le moment … commença Lucian
- N'aurais-tu pas un objet pour t'aider à catalyser la magie, puisque tu es une apprentie ? Poursuivit l'ancien spectre, sans se soucier de l'insertion de son jouet fétiche.
La jeune fille acquiesça. Elle porta sa main valide vers une mèche de ses cheveux et en retira une petite cordelette noire, emmêlée maladroitement. A première vue, on ne distinguait pas aisément l'objet, il était à la fois à la vue de tous, sans être réellement visible. Astucieux. Jayna lui tendit la ficelle, ses prunelles vertes interrogeant ses intentions derrière cette demande.
Alors que les trois mortels le scrutaient, le Garde aux Chaînes se para de son sourire le plus sadique, fixant les runes.
- Parfait. Voilà qui devrait nous aider à nous amuser.
- Attends, tu comptes faire quoi là, exactement ? Interrogea vivement l'amant de Senna.
- Désactiver ce qui nous barre le passage, répondit avec simplicité Thresh. J'ai des questions à poser à un certain archer.
- Tu ne penses pas qu'il faut une autre solution en plus de cela ? Enchaîna Lucian avec une autre idée en tête, visiblement.
- A quoi songes-tu ? Enfin, si tu es bien disposé à partager tes talents de tacticien avec moi, ironisa le plus vieux.
Le tireur ne releva pas et lui fit un signe de tête de le suivre. Ils s'éloignèrent de quelques pas, la Sentinelle se montrant méfiante vis à vis de l'otage de Thresh. A une distance raisonnable, le tireur commença à exposer son idée. Le spectre millénaire se retint de rire et choisit de demeurer sérieux, malgré l'idée farfelue de son jouet favori. Le natif des Îles Bénies reprit de manière à lui signifier l’absurdité d'une telle idée, ainsi amenée :
- Ton plan consiste donc à tout faire exploser pour libérer le passage ? Lucian, ce n'est plus de l'impatience à ce stade, déplora Thresh.
- Tais-toi et écoute-moi. Ils ne sont sans doute pas seuls. Il est très probable que l'on risque d'avoir un comité d'accueil à Piltower, si on ne trouve pas une solution rapide pour s'extraire de ce fichu bateau et récupérer mes armes. Sans compter que cela permettrait de neutraliser un certain nombre d'entre eux.
Premièrement, tu ne contrôleras pas l'explosion, tu peux donc tuer le capitaine avant même d'avoir des renseignements. Deuxièmement, tu suggères de créer une explosion que les potentiels ennemis seraient susceptibles de voir depuis le rivage ? Une discrétion digne d'un stratège, railla le tortionnaire. A moins que tu n'envisages de le faire en haute mer, et de te conduire Jayna et toi, vers une mort plus rapide que prévue ?
- Non, mais je gère les problèmes les uns après les autres, soupira la Sentinelle.
- On peut dire que cela t'a plutôt réussi jusque-là, se moqua son interlocuteur.
- Thresh … débuta avec une once d'agacement le plus jeune.
- Il semblerait, qu'au contraire, tu t'enfonces toujours plus dans un océan de problèmes, comme si tu tombais de Charybde en Scylla le coupa le détenteur de lanterne avec un ravissement palpable.
Le chasseur d'ombres le toisait avec dureté. Sans nul doute pensait-il que sa Némesis n'était pas hors rapport de cet enchaînement de difficultés. Soit, Thresh reconnaissait avec plaisir sa part de responsabilité dans les tourments du petit. Ceci dit …
- Rappelle-moi ton plan. Ah oui, tu penses désactiver toutes les barrières ! Très bien et ensuite ? Ils nous attendront de pied ferme, avec des munitions autant pour te neutraliser, que pour nous blesser, releva agressivement Lucian.
- Je ne pense pas qu'il prendrait le risque de me tirer dessus à nouveau, répliqua froidement le manipulateur aux prunelles ambre.
- Ah bon ! Tu crois qu'ils vont attendre gentiment que tu les tues ? Ricana l'amant de Senna.
- Ces bracelets dissipent la magie en moi, mais ils semblent ne le faire que de manière constante.
Devant la mine dubitative de son coéquipier de circonstance, Thresh soupira et approcha les deux objets qui se repoussèrent de façon évidente. Puis, il ajouta :
- Pourquoi ne m'avoir enchaîné que les jambes ?
- Parce qu'à moins de te les trancher, tu n'irais pas loin.
- Je vais reformuler. Pourquoi avais-tu les quatre membres enchaînés ? Poursuivit le natif des Îles Bénies, sans se laisser distraire par la répartie navrante du gamin.
- Pour m’empêcher de me libérer, répondit simplement Lucian.
- Certes, ce qui est d'autant plus facile quand on a les mains libres. De plus, de nous deux qui te semblent être leur cible principale ? (N'attendant pas la réponse à sa question rhétorique, le plus vieux poursuivit son raisonnement.) Donc, il y'a une raison pour qu'on m'ait laissé les mains libres. Or, seuls ces objets sont nouveaux et comme tu as pu le constater, ils se repoussent. Leur effet est donc le même, mais surtout ils sont sensibles à la magie. De ce fait, il est facile de supposer que l'interaction entre le navire et ces menottes doit être dangereuse pour eux. Leurs bateaux arborent des protections magiques, j'ai eu l'occasion de le remarquer sur la falaise des Îles. On peut ainsi supposer que relier directement ces objets au navire provoquerait, sans doute, la perte de ce champ de protection. Le cas échéant, la question ne se serait pas posée. De plus, s'ils pouvaient s'adapter à la source, en d'autres termes à moi, il serait envisageable de dédoubler le flux géré. En somme, il leur aurait été possible de gérer séparément la magie qui circule en moi, en la dissipant totalement, tout en maintenant celle du navire. Cependant …
- Puisqu'ils ne t'ont pas attaché les mains, c'est ce que ce n'est pas possible, finit Lucian.
- En effet.
Cela ne plut pas à Thresh mais il fallait expliquer une partie de son analyse au gamin. Sans quoi, ce dernier camperait sur ses positions et serait capable de tout faire rater, grâce à son remarquable entêtement. Toutefois, en plus de la vie de son jouet fétiche, et notamment de son âme, la sienne était possiblement en jeu. C'est pourquoi, cette prise de risque était nécessaire, même si l'explication du fonctionnement de ces entraves l'exposait, à long terme. Toutefois, le tortionnaire ne disposait pas d'une myriade de solutions, présentement.
- Raison pour laquelle tu vas devoir localiser et attraper tes armes rapidement...
- Évidemment pourquoi n'y-ai-je pas songé plus tôt ? Maugréa Lucian.
- … Et me tirer dessus, finit Thresh sur un ton indifférent.
L'expression du gamin se figea, bouche bée, avant qu'une multitude d'émotions ne traversent ses traits. Finalement, il rigola avant d'ajouter :
- Tu me demandes d'essayer de te tuer ? Ha, ha, ha ! Au final, je me suis trompé sur ton compte. Tu n'es pas stupide, mais tout simplement fou, finit-il entre deux rires.
Le détenteur de la lanterne le fixa avec intensité et gravité.
- Je n'ai jamais prétendu le contraire, sur ce dernier point. Toutefois, tu serais surpris de ce qu'un esprit doué de cette caractéristique peut faire, puisqu'il n'est pas restreint par ce cadre de pensée qui t'embrigade.
Lucian modéra sa réaction, sans doute en regard de celle de son interlocuteur. Thresh savait qu'une joute verbale leur ferait perdre un temps précieux, expliquant qu'il s'était abstenu de faire ravaler à son jouet ses moqueries. Néanmoins, ce qui l'étonna le plus, c'est que le tireur semblait réceptif au sérieux de son inflexion et de ses dires. Comme s'il considérait ces informations sans chercher de piège, mais bien pour ce qu'elles étaient. Le chasseur d'ombres reprit, après un raclement de gorge.
- Bon soit, je te tire dessus et ?
- Si j'ai vu juste, je devrais être en mesure de pouvoir m'amuser un peu.
Lucian fit une moue réprobatrice, mais n'ajouta rien de plus. Avant que ce dernier ne rejoigne Jayna et le Conceptionniste tapis dans l'ombre, non loin de là, Thresh le saisit par le bras. Le Démacien fit immédiatement volte-face, suite à ce contact. L'ancien spectre le relâcha, ayant son attention.
- En revanche, je pense qu'il va effectivement falloir ruser. Quand les barrières seront désactivées, nous aurons besoin de quelques éléments.
- C'est à dire ? Interrogea le benjamin.
- Une certaine quantité de farine et de quoi mettre le feu, précisa simplement Thresh avec un sourire en coin.
La Sentinelle le regarda avec incompréhension.
- Ton idée peut être intéressante, si on l'exploite avec intelligence. Je pense qu'en effet une explosion permettrait de les surprendre. Tout du moins, une explosion ou la menace de la produire. Ainsi nous pourrions nous assurer de l'emplacement de notre cible.
- C'est le moment où je suis censé deviné la suite de ton plan ? S'irrita le plus jeune.
- Si on raisonne logiquement, puisqu'ils ont posé des pièges, ils ne doivent pas circuler dans les couloirs. Il y'a donc de grandes chances qu'ils nous attendent armés dans une pièce, en surveillant l'entrée. De plus, on peut facilement conjecturer que leur chef se trouvera le plus loin de l'entrée, derrière ses hommes. Or, si on parvient à émettre l'idée que nous allions faire exploser le lieu de leur retraite, ils devraient nécessairement tenter une sortie et donc … laissa volontairement en suspend le tortionnaire.
- Nous les forcerions à se précipiter vers la porte, compléta instantanément Lucian
- Certes, en plus de neutraliser l'utilisation des armes à feu, termina Thresh d'un regard entendu.
- Donc, une opportunité de récupérer plus facilement mes armes, tout en ayant plus de chance d'avoir de quoi menacer l'archer. S'il est neutralisé les autres ne feront sans doute pas d'histoire, surtout s'ils ne peuvent pas tirer, raisonna, avec une certaine joie contenue, la Sentinelle.
- C'est probable, même s'il ne faut rien exclure, nuança avec prudence le plus âgé, malgré la réaction un tantinet candide de son vis-à-vis.
Lucian hocha la tête.
- En revanche, ce serait plus rapide en utilisant la personne qui possède les connaissances adéquates sur notre environnement, précisa explicitement l'ancien spectre.
- C'est un ennemi ! Protesta immédiatement le compagnon de Senna.
Thresh lui adressa un regard qui en disait long sur la pensée qui lui traversait l'esprit.
- Toi, c'est différent. Je sais de quoi tu es capable...
- Voyez-vous ça, tu serais presque crédible, railla le natif des Îles Bénies.
- … mais lui peut très bien jouer la comédie, finit avec méfiance le cadet.
- Tu remets en question mon jugement ? Défia l'ancienne apparition.
- En l’occurrence, contrairement à ce que tu peux penser, tu es aussi sujet à l'erreur que nous autres. Tu auras l'occasion de t'en rendre compte, sans que ton ego ne t'aveugle ! En attendant, j'aimerais que ça n'implique pas ma survie, ni celle de Jayna, répliqua Lucian avec une teinte d'agacement.
- Tu préfères sans nul doute que je l'égorge dans l'immédiat ? Enchaîna sur le même timbre sa Némésis.
- Ne peux-tu seulement t'en empêcher pendant plus d'une journée … ? Soupira avec lassitude le tireur.
- Je ne vois pas pourquoi je me restreindrais, étant donné que j'ai la possibilité de le faire, répondit le bourreau avec une satisfaction tangible.
- Suivre ses désirs possède une connotation très humaine, mais tu dois avoir raison sur le fait que tu es au-dessus de tout ça, ironisa le mortel, avant de s'écarter.
Le détenteur de la lanterne le fixa s'éloigner, autant irrité qu'amusé. Son objectivité prit néanmoins le pas, afin de contrôler la situation. Retrouvant le trio et faisant fi de ce que le gamin pouvait en penser, le natif des Îles Bénies s'adressa au Conceptionniste.
- Où se trouve vos réserves de nourriture ? (Lucian tiqua et lui adressa un regard noir qu'il prit le plus grand plaisir à feindre d'ignorer.)
- Au bout de ce couloir, déclara-t-il en désignant de la main le corridor sur leur droite.
- Vous devez avoir de la farine, je suppose. Conduits Lucian là-bas et revenez avec plusieurs sacs, ainsi que de quoi les embraser, enjoignit le stratège aux prunelles ambre.
- Attends ! A quel moment a-t'-on dit qu'on se séparait ? Protesta Lucian avec fougue.
- Je viens de le faire, il me semble, rétorqua avec mépris le geôlier des Îles Obscures.
- Hors de question que je te laisse seul avec Jayna ! Se révolta immédiatement la Sentinelle, en mettant un bras devant l'apprentie.
- Je saurais me tenir et tu la retrouveras en un seul morceau, précisa calmement Thresh, amusé par l'impulsivité de son jouet.
- Tu ignores le sens de cette phrase ! Je ne vois pas pourquoi, d'un seul coup, cela changerait, dédaigna le tireur.
- Tu peux porter les sacs de farine. Je doute que cela soit son cas. En revanche, si tu veux qu'elle souffre par ta faute, après tout, voyons ce que cela peut donner, jubila Thresh.
- On se demande qui en est à l'origine … Grommela Lucian en tentant de contenir une rage évidente.
- Nous pouvons rester là à t'écouter te lamenter et attendre qu'ils nous piègent ou, tu peux arrêter de faire un caprice et suivre ce plan, objecta finalement le plus vieux, afin de mettre un terme à cette joute verbale.
- Je préfère que l'on perde du temps. En plus, s'ils nous tuent avant que tu aies retrouvé ton apparence spectrale, tu ne seras sans doute pas en mesure de collecter nos âmes. Je pense que c'est aussi dans ton intérêt que je coopère. Donc, j'impose les conditions, finit Lucian en plantant ses prunelles vertes dans celles ambre de son sempiternel ennemi.
La scène de tout à l'heure avait effectivement eu un sacré effet sur le tireur pour qu'il veuille s'imposer de la sorte. « Voyons jusqu'où tu peux tenir ce rôle, gamin. »
- C'est adorable de te voir essayer d'imiter les adultes. Très bien, dans ce cas … commença l'ancien disciple de Diméthyde, en s'agenouillant à quelques centimètres d'un piège au sol.
- C'est moi qui vais le faire, interrompit Lucian en posant délicatement ses mains sur Jayna pour que la jeune femme se recule.
- Lucian, tu … commença la jeune femme avec hésitation.
- C'est bon ne t'en fais pas, rassura son mentor.
S'accroupissant aux côtés de son ennemi juré, il le fixa.
- Je t'écoute, dit la Sentinelle avec méfiance et concentration.
- Traces une rune de bordure, indiqua simplement Thresh.
- Une quoi ? Reprit son vis-à-vis, en scrutant avec incertitude le plus âgé.
- Ne fais-tu pas partie des Sentinelles de la Lumière ? Ne vous apprend-t'-on pas à tracer des runes ? Interrogea avec suffisance le tortionnaire.
- Si, mais … celle-là ne me dis rien, avoua à contrecœur le chasseur d'ombres.
Thresh poussa un long soupir. Saisissant la dague, son interlocuteur eut un mouvement de recul. Lucian le regarda, interdit.
- Il faut bien que je te montre à quoi elle ressemble, pour que tu la reproduises. Ceci dit, je peux aussi me servir de ton sang. Le rendu sera sans doute plus net, il est vrai, se moqua ouvertement l'albinos, en regard de la réaction de son binôme.
- Contente-toi de la dessiner sur le bois, maugréa son vis-à-vis à la peau sombre.
Thresh lui sourit face au malaise évident qu'avait provoqué sa dernière sortie. Sous le regard attentif de son jouet, il grava dans le bois le symbole avec une rapidité notable. Le signe comportait deux ronds entrecroisés, réunis par une ligne courbe. L'ensemble était entouré d'écritures antiques.
- On dirait que tu fais ça tous les jours, marmonna Lucian plus pour lui-même.
- Ça sonnerait presque comme un compliment, dis-moi. Dois-je t'expliquer comment l'esquisser ou tu peux te débrouiller comme un adulte ? Taquina le manipulateur, en regard de l'inconstance de Lucian à mener la danse, malgré sa volonté de le faire.
- La ferme, réagit sèchement le benjamin.
Lucian commença à s'atteler à la tâche. Cependant, sa dextérité laissait à désirer en comparaison de son enseignant temporaire.
- Effectivement on ne peut pas en dire autant de toi. A quand remontes la dernière fois que tu as fait ça ? rigola Thresh.
- Tu ne peux pas te taire non plus apparemment. Je ne la connaissais pas et … argua le compagnon de Senna.
- Bon, on arrête les enfantillages. Laisse-moi faire, coupa le détenteur de la lanterne.
Thresh s'apprêta à saisir le bras de Lucian, quand ce dernier s'écarta aussi prestement.
- Dans tes rêves ! S'insurgea la Sentinelle.
- Cela nous prendra quelques secondes et nous n'avons ni le temps, ni ton énergie à dépenser inutilement. Surtout que, dans tous les cas, il faudra que tu maintiennes la corde et la menotte contre la rune, donc par extension mon poignet. Penses-tu pouvoir y survivre ? Railla l'ancien spectre.
Après quelques secondes d'un silence pesant, l'apprentie prit la parole :
- Lucian, si tu préfères, je peux le faire, intervint Jayna.
- Hors de question ! S'exclama l'appelé, ses prunelles vertes toujours ancrées dans leurs homologues ambrées.
Il ferma avec force ses paupières, et poussa un long soupir, remplit de frustration, de colère et d'amertume. L'attention du groupe était fixée sur lui et la décision que le contexte l'imposait à prendre, malgré toutes ses tentatives de l'esquiver. Le tireur rétablit un contact visuel avec le disciple de Diméthyde, un air déterminé ornant son visage fatigué.
- Bon, très bien, conclut-il gravement.
Sa propre alliée qui le faisait céder au plan de son ennemi. Effectivement, l'avenir de cette petite serait peut-être à reconsidérer, en définitive. En l’obligeant à se mettre en danger, nul doute que les prédispositions protectrices du gamin reviendraient au galop.
« Lucian n'as-tu pas encore appris, que l'on ne peut pas sauver tout le monde ? » Cette remarque fit sourire l'ancien spectre, du fait de la naïveté de son jouet. Ça aussi, il lui enseignerait en temps voulu.
L'albinos passa la cordelette autour du bord de son entrave gauche. Le tireur revint se poster à ses côtés, les sens en alerte. Thresh lui adressa un air narquois, puis lui saisit le poignet avec jubilation.
- Enlève-moi cet air suffisant de ton visage ou je t'en mets une, Thresh, s'énerva sans équivoque Lucian.
- Quel mauvais joueur tu fais. Aller, concentres-toi deux minutes. C'est à ta portée, me semble-t-il, persévéra avec malice le geôlier des Îles Obscures.
- Autant que ça l'est pour toi de conserver ce sourire à la c**, se rebiffa son cadet.
Le plus âgé guida avec expertise le benjamin, qui ne présenta pas de résistance pour la première fois depuis leur rencontre. Ils tracèrent ensemble le symbole qui s'illuminait au fur et à mesure, grâce à l'énergie distillée par Lucian. Étonnamment, Thresh pouvait sentir le pouls du tireur. Relativement rapide, malgré une respiration assez lente. Il tentait de se contrôler, ou du moins de maîtriser son ressenti. Se pourrait-il que ses instincts premiers le rattrapent, notamment la peur ? Intéressant. Finalement, son état incertain avait peut-être des avantages insoupçonnés. A peine eut-il fini que le chasseur d'ombres récupéra brusquement son avant-bras. Le tortionnaire se contenta de le fixer et posa sa main gauche contre le sol, une expression davantage neutre sur son visage nacré.
Lucian prit une inspiration rapide, comme pour se donner du courage. Il plaqua la ficelle contre le signe gravé, avec sa paume.
- Insuffle doucement ton énergie, sinon la rune risque de se briser, précisa avec calme son interlocuteur.
La Sentinelle se contenta d'acquiescer, focalisée sur la tâche. Il ferma ses paupières et son souffle se ralentit, jusqu'à devenir presque imperceptible. Le tireur fronça les sourcils et serra la mâchoire. Nul doute qu'un simple geste ou une simple parole de la part de son ennemi suffirait à briser cet état de concentration si fragile. Pourtant, Thresh demeura immobile, curieux d'observer la capacité d'abstraction de son jouet, quand lui seul était concerné. Le symbole au sol s'illumina de nouveau doucement et l'ancien immortel pouvait voir l'énergie de Lucian parcourir la cordelette les reliant. Cette même lumière que recelait son âme, si agaçante et attractive à la fois.
A la seconde où la cordelette fut illuminée de bout en bout, la rune s'éclaira totalement. Une vague magique déferla sur le navire, tandis que les différents pièges et protections s'évanouissaient en poussières dans l'air. Lucian semblait enfin reprendre vie, en expirant avec force, comme s'il avait retenu son souffle pendant tout ce temps. Thresh continua de le dévisager intrigué par le manque de réaction du gamin au vu de leur proximité. Un instant si court fut-il, Lucian le regarda silencieusement, sans haine, sans rancœur, ni amertume. Cela rendit d'autant plus perplexe le tortionnaire, bien que les vieilles habitudes reprirent immédiatement le dessus.
- Allons chercher ce qu'il nous manque, maintenant que le pire est fait, dit la Sentinelle en se relevant.
- Toujours aussi optimiste mon cher Lucian, se gaussa l'ancien spectre.
Le nommé ne releva pas et fit un signe à l'otage de Thresh, pour qu'ils les mènent vers les ressources nécessaires. Ce dernier s’exécuta et le quatuor se mit en route, malgré la réticence et la méfiance manifeste de Lucian envers le meneur de l'expédition. Il était prêt à lui bondir dessus au moindre signe suspect.
A cet instant, Jayna tangua légèrement. Son aîné la soutint aussitôt. Par moment, Thresh se demandait où le gamin allait chercher autant d'énergie à dissiper, si inutilement. Analyser froidement la situation, lui permettrait une meilleure gestion des choses. Toutefois, c'est comme si le tireur était un réservoir sans borne, toujours débordant, que ce soit de haine, d'attentions agressives ou protectrices, d'ailleurs. Non. Tout le monde a une limite. Le petit ne fait pas exception. C'est peut-être le motif pour lequel le gamin l’obsède autant. L'illusion chimérique de cette absence de barrières, à travers lesquelles lui-même était passé outre. Une ressemblance, un écho, un reflet passé. L'image de Diméthyde lui revint en mémoire. Non, il ne cherchait pas un disciple pour combler cette solitude. De toute façon, lui, n'avait besoin de personne. Encore moins d'un humain, mortel, fragile, inconstant. Il avait été plus intelligent que son mentor, plus tenace que tous les habitants d'Hélia, et plus fort que la Mort elle -même. Que pouvait-il attendre de ce gosse ?
Plongé dans ses pensées, il remarqua légèrement tard que Jayna et par extension Lucian, s'étaient arrêtés devant lui. Il donna un léger coup d'épaule à la jeune fille qui fut rattrapée par son protecteur. Ce dernier interpella immédiatement le responsable :
- On peut savoir à quoi tu joues !
Immédiatement, Thresh remit son masque de suffisance, même s'il avait pu noter le sourcillement du petit, face à sa précédente expression.
- Je me suis dit que vous aviez besoin d'aide pour avancer.
- Tss, on va dire ça.
Le duo de Sentinelles reprit le pas sans plus d’agressions. Cela étonna le spectre millénaire qui s'attendait à ce que le gamin se serve de sa précédente perplexité, pour tenter de débuter une joute verbale acerbe à son avantage. « Imprévisible petit mortel » pensa-t'il en souriant.
Non, il n'était décidément pas comme Diméthyde. Ce n'était pas tant la ressemblance qui attirait le spectre, mais plutôt la lumière antithétique de son cadet. Une entité qui pourrait à nouveau contrebalancer son existence, lui offrant un présent oublié depuis près d'une dizaine de siècles.
Une possibilité d'envisager à nouveau sa mort, comme pour le réintégrer au schéma de ce monde.
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* Citation de F.W. Nietzsche