Le prix de la folie

Chapitre 4 : L'exception obsédante

Par yoshirifi

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La clarté du jour rendait le bâtiment davantage chaleureux, malgré sa majestueuse architecture. Aux aurores, le doyen vint s’immiscer doucement dans la chambre de l’orphelin. Ce dernier, appuyé contre le mur en marbre jouxtant son lit, ne se désintéressa pas de sa lecture. Cela ne l'empêcha pas de noter la présence de l'étranger. Cependant, comme celui-ci n'était pas synonyme d’un danger immédiat, le garçon poursuivit sa tâche, comme happer. Il avait très peu dormi, des cernes maquillant le bord inférieur de ses yeux ambre. Les images de la veille s'imposaient dans ses rêves, comme dans la réalité. C'est pourquoi, ces moments de décryptages représentaient une issue à son esprit tourmenté.

- Bonjour, Thresh.

- Bonjour, dit laconiquement celui-ci, sans s'interrompre pour autant.


Le plus vieux soupira, puis s'approcha rapidement du prosélyte. Il arracha le livre des mains de son cadet, lequel émit une protestation immédiate, avant d'adopter une attitude neutre face à son visiteur. Le doyen le dévisagea et saisit son menton, afin d'ancrer son regard dans le sien.

- Je croyais t'avoir dit de te reposer.


Le brun s'attarda sur les détails du visage de son interlocuteur : ses cheveux grisonnants, les rides ornant le coin de ses yeux, son nez relativement fin, la cicatrice qui parait l'extrémité supérieure droite de sa lèvre, sa barbe de plusieurs jours, ses prunelles bleu marine. Pour la première fois, Thresh prit le temps de détailler son sauveur, mais également la dangereuse lueur, pétillant dans ses prunelles océan. Néanmoins, bien qu'il le détaillait ouvertement, le plus jeune ne cilla pas face au regard inquisiteur de l'observé. Cet état de fait sembla contenter le plus âgé. Puis, comme recouvrant son voile d'humanité factice, ce dernier soupira, avant de s'écarter de l'enfant.

-Tu as l'air d'être une sacrée tête de mule, déplora Diméthyde, en croisant ses bras.

- Non. Je fais naturellement ce que j'estime être le mieux pour moi, expliqua simplement Thresh.


Son vis-à-vis le considéra avec intérêt avant de changer de sujet, comme si de rien n'était :

- Je voudrais te montrer quelque chose qui t'intéresserait à coup sûr.


Face au mutisme de son auditeur, le mécène présumé précisa sa pensée. Il exposa succinctement son intention, en redonnant le livre à son futur disciple.

- La bibliothèque.


Après quoi, le doyen emprunta le chemin inverse, ressortant de la chambre. Le plus jeune déduisit que si son aîné daignait le conduire à l’endroit annoncé, il ne ferait pas preuve d'une insistance outre mesure. Soit, l'orphelin suivait, soit il serait laissé pour compte. Savoir se saisir des opportunités. Cela résumait parfaitement ce qu'était la survie. La vie n’était plus une suite d’événements que l'on appréciait, mais davantage d'opportunités aussi fondamentales que risquées. Un seul faux pas étant synonyme d'un arrêt brutal de son existence. Le garçon ayant décidé de se confronter encore quelques fois à l'entité bordant les limites de la vie, il déposa le livre sur son lit. Rapidement, il rejoignit et emboîta le pas au grisonnant. Ce dernier ne l'avait pas attendu, toutefois, l'orphelin avait noté le ralentissement de sa cadence de marche habituelle, jusqu'à ce qu'il forme un duo. Le message était clair, ainsi que la teneur de cette relation. Le mécène menait la danse. Tout du moins, pour l'instant.


Le long du chemin, Thresh essuyait parfois des regards étonnés, passant de lui à Diméthyde, mais il laissait couler. Le rescapé se contenta de les sentir se poser sur sa personne, sans leur accorder une attention explicite. Le doyen le conduisait au travers du bâtiment, jusqu'à son futur refuge : la bibliothèque.


Arrivant à destination, le petit s'émerveilla devant le décor qui s'offrait à lui. La pièce était immense. Les livres semblaient ne pas se compter en centaine, mais en millier. L'odeur familière du papier et de l'encre imprégnait l'endroit, rendant le décor davantage accueillant pour le garçon. Le lieu surplombait le sol de nombreux étages, recelant de quelques visiteurs ça et là. Diméthyde chuchota à l'intention de Thresh :

- J'ai pensé que tu avais hâte de savoir où se trouvait cet endroit. D'ailleurs, je …

- Possédez-vous d'autres ouvrages dans un dialecte similaire à celui qui se trouvait dans la chambre ? Demanda-t-il sans laisser le temps à son interlocuteur de finir sa phrase.

- C'est bien la première fois que je te vois avec une réaction aussi … enfantine, fit Diméthyde en lui ébouriffant les cheveux.


Ce à quoi l'orphelin répondit par une expression indescriptible, comme incertain de ce qu'il fallait penser de la remarque du plus vieux. Être un enfant, étant lié à la faiblesse et la fragilité, mais aussi à la vivacité et aux rêves.

- Ne fais pas cette tête ! Je ne pensais pas à mal, Thresh. Tu es déjà en train d'essayer d'analyser les choses ?! Ha, ha, ne te reposes-tu donc, jamais ?

- J'essaye de rester en vie.


Le plus vieux expira fortement devant le sérieux nouvellement retrouvé par son cadet. Il se dirigea vers une des étagères et laissa glisser son index sur la reliure de plusieurs livres. Soudain, l'adulte grisonnant s’arrêta sur l'un d'eux et le prit en main. Il lui tendit le manuscrit, en lui adressant une risette timide. Sans nul doute tentait-il d'éviter d'engendrer à nouveau cette réaction chez son futur disciple :

- Tiens. Cela devrait t'aider pour la transcription. Je pourrais t'apprendre, tu sais, mais j'ai l'impression que tu préfères te débrouiller seul.


Le brun aux yeux ambre se contenta de l'observer, signifiant, effectivement, qu’il avait vu juste. Néanmoins, le garçon guetta la réaction de son vis-à-vis, ne souhaitant pas le froisser

- Tu sais, quand tu te sentiras plus à ton aise ici, je pourrai t'enseigner des choses. Nous avons une classe, où nous délivrons des connaissances, afin d'être en capacité de protéger la cité. Il faut dire que nous le faisons depuis des centaines d'années. De plus, je suis sûr que tu excellerais, au vu de ta perspicacité et de ta vivacité d'esprit.


Thresh sourcilla, signe de la prise en compte de l'information. Cependant, il se contint de toute démonstration de réponse équivoque.

- Tu peux rester ici tant que tu veux. Je dois m'absenter quelques instants.


Face à la question silencieuse du garçon, le doyen précisa :

- Il faut que j'aille parler au Maître du Sanctuaire.

- De ma présence ?

- Entre autres. Ne t'en fais pas. Il ne posera pas de questions susceptibles de te mettre dans l'embarras. Je reviens vite. Après cela, je te montrerai le réfectoire et le reste des commodités. De cette façon, tu pourras te déplacer de façon autonome.


Diméthyde s'éloigna et quitta la pièce, laissant le rescapé seul, dans l'immense place du savoir que détenait le Sanctuaire. Un instant, Thresh avait hésité à le suivre, mais ne connaissant pas suffisamment les lieux, il aurait risqué de se faire prendre. Quelque chose lui disait que la patience de Diméthyde ne semblait pas si extensible, bien qu'il veuille le faire croire. En effet, le garçon avait pu sonder le respect que les autres lui avaient manifesté durant leur traversée jusqu'ici. Toutefois, en repensant à la nitescence dans son regard océan, lorsqu'il avait deviné ses intentions la veille et juste avant de sortir de la chambre, le garçon réprima un frisson. Il n'y avait eu aucune bienveillance, aucune émotion. Aucune humanité, en somme. Même s'il doutait de l'être lui-même par moment, cette expression demeurait intangible dans son esprit, comme une mise en garde, consignée de façon indélébile.


Néanmoins, en y songeant objectivement, révéler son identité à un tiers serait pareillement préjudiciable à son encontre. En l'ayant dissimulée, l'adulte se rendait tout aussi coupable. Bien que dans le cas de Thresh, son seul crime fut sa naissance. Drôle de monde. Triste monde... Il secoua la tête pour chasser cette pensée. Son dos lui rappela l'impact cuisant du présent, le focalisant sur l'instant. Sentant de nouveau des œillades curieuses sur lui, le garçon décida de s'isoler avec le document nécessaire à la tempérance de ses réminiscences. Ce n'était pas vraiment le moment de se faire remarquer.


Sur le chemin menant à son nouvel antre, l'orphelin sourit en repensant à la phrase qu'il avait répondu à Diméthyde, quelques minutes auparavant. « Rester en vie ». Peut-être que le monde recelait de trésors qui n'attendaient qu’à être découverts … Peut-être que les humains n'étaient pas tous un reflet déformé de cupidité et de malveillance … Peut-être qu'au fond, il n'avait pas encore perdu espoir …


*****

Thresh reprit doucement conscience. Son corps lui semblait si lourd, comme lesté par une force invisible, ancienne, oubliée. La gravité. Cela faisait des siècles, pour ne pas dire un millénaire, qu'il ne l'avait ressentie, de façon aussi appuyée. Le Garde aux chaînes pouvait sentir le tangage irrégulier de la surface où son enveloppe était posée, ainsi que la houle s'écrasant sur ce qu'il déduisit être un navire. Il se rappelait : la flèche, son aura, l'archer … Il ouvrit difficilement ses paupières. La lumière s'insinuant par un orifice, l'aveuglait. Immédiatement, un mal de crâne martela son esprit, associée à une douleur à la tempe. Le natif des Îles Bénies approcha sa main de la zone sensible et ressentit la présence de sang coagulé. « Du sang ? » Cet état de fait le tendit momentanément. L'ancien garde des artefacts ramena ses doigts face à lui et pu observer le constat déjà bien trop réel que son esprit craignait : ils avaient forme humaine. Le blessé se redressa. Il força sa vision à s'habituer à l'endroit, dans le dessein de détecter le moindre indice pouvant l'aider à comprendre le déroulement de la présente situation.

- Si j'avais su que tu avais été humain un jour, se moqua une voix dans la pénombre. Tu parais déstabilisé, Thresh.


En un instant, l'appelé reconnut le timbre du gamin. Lorsque sa vue daigna permettre l'exploration de la pièce, le tortionnaire aperçut Lucian contre la paroi en face de la sienne. Ses membres étaient enchaînés ; tandis que ses avant-bras, dépourvus de gants, reposaient sur ses genoux. Le tireur le dévisageait avec un air mauvais. Cependant, il y avait également une certaine forme de curiosité. Comme s'il apprenait les nouveaux traits de sa Némésis, dans le seul but de pouvoir la cibler, de nouveau, de sa rage viscérale.

- Cela aurait-il changé quelque chose à la haine qui t'habite ?


Le binôme ennemi parut aussi surpris l'un que l'autre, d'entendre l'inflexion fluide et envoûtante de Thresh. Le plus jeune parce qu'il ne l'avait jamais connue, le second parce qu'il l'avait oubliée.

- Tu ne te rappelles pas le son de ta propre voix. C'est presque cocasse, poursuivit la Sentinelle, ayant noté la réaction de son vis-à-vis.


Son interlocuteur se repositionna impassible, adoptant une posture similaire à son jeune adversaire. Le dos appuyé contre la cloison de bois, l'ancien disciple de Diméthyde y déposa aussi délicatement que possible sa tête, fixant un point au plafond. Puis, il répondit d'un ton simple et sans aucune prétention :

- J'ai oublié beaucoup de choses.

- Omettre ne serait-il pas le terme plus exact ?


Cette remarque fit sourire l'ancien immortel.

- J'aimerais te dire oui, mais sur ce point, je pense que tu ne me vois plus mauvais que je ne le suis réellement.

- Ah, comme si je pouvais te croire ! Tu es le Mal incarné. En plus, à cause de toi, regardes la situation dans laquelle on se trouve, lui reprocha son compagnon de cellule.

- Je pense que c'est surtout la faute de ta coéquipière. De nous deux, c'est elle qui t'a trahi me semble-t-il, exposa calmement le bourreau.

- La ferme ! Je suis sûr qu'elle a une bonne raison d'avoir fait ça ! S'insurgea la Sentinelle.

- Hum, celle de sauver sa peau, probablement. Je me disais bien, que quelque chose clochait avec cette petite, notifia le natif des Îles Bénies.

- Évidemment, tu avais deviné ce qui allait se produire ! S'irrita avec méfiance le Demacien aux prunelles vertes.

- J'avais des soupçons à son sujet. Je l'aurai volontier aidée à se confier, mais je pense que tu te serais rebiffé, souligna avec malice son vis-à-vis albinos.

- J'ai hâte de pouvoir me rebiffer à nouveau sur toi, avec mes pistolets, répondit avec détermination et impétuosité son jouet favori, utilisant volontairement les mêmes termes.


Thresh ria de bon cœur ce qui étonna le plus jeune, se demandant visiblement ce qu'il avait pu dire de si amusant. Cette sincérité, presque candide, qui émanait du tireur … C'était quelque chose que son codétenu ne se lassait d'apprécier. Autant de par l'absence de complexité de ce mode de fonctionnement et donc des dangers auxquels cela pouvait exposer Lucian, que l’avantage de la rapidité d'une telle réponse. Quand on était retord et calculateur, la simplicité avait parfois du bon à être admirée.

- Décidément … même humain, je ne te comprends pas, maugréa le plus jeune.

- Ne t'en fais pas, tu es loin d'être le seul, énonça le Garde aux chaînes, avec une pointe de mélancolie.

- Est-ce pour combler ta solitude, que tu tourmentes les autres ? Pour qu'ils soient aussi tordus que toi, c'est ça ? S'emporta le compagnon de Senna.

- Quel fin psychologue, tu fais, railla le détenteur de la lanterne. Toutefois, j'ignorais que tu te lançais dans l'analyse comportementale de tes congénères. Encore moins, à mon sujet.

- Pff... tu délires. Tu es et restes un monstre, même avec …


Laissant sa fin de phrase en suspens, son interlocuteur en profita pour lui adresser une pique lancinante.

- J'ignorais que cette apparence te troublerait à ce point.

- Ça n'a rien à voir ! Je n'y suis pas habitué, c'est tout, se renfrogna le tireur.


En définitive, c'était une satisfaction invariable, que de voir réagir aussi impulsivement son jouet fétiche. A chacun ses plaisirs coupables, dirions-nous.


Thresh saisit son poignet droit de son autre main et remarqua légèrement au-dessus, une irrégularité du bracelet contenant son membre. Il examina l'excentricité ayant piqué sa curiosité. Une inscription. Elle semblait assez récente, malgré l'aspect des caractères. Il avait déjà vu ce genre d'écriture quelque part. L'image du livre, à son arrivée au Sanctuaire d'Hélia, lui revint en tête. Cependant, bien qu'ayant déjà exploré ce langage ancien, les cryptogrammes inscrits n'étaient pas exactement identiques à ceux qu'il avait pu rencontrer à ce moment-là. Sauf un. L'ancienne apparition l'avait parfois observé au début de certaines pages, évoquant des incantations pour conférer à un objet, une caractéristique physique ou magique supplémentaire. Il y avait quelques ressemblances entre les autres symboles, mais une traduction littérale lui était impossible. En explorant mentalement les possibilités à partir de ces indices, le geôlier des Îles Obscures commença à émettre des conjectures.


Ces fers n'étaient reliés à aucune chaîne, contrairement à ceux présents au niveau de ses pieds. Ce n'était donc pas pour l'assujettir physiquement. La probabilité d'une fin de contention magique se renforçait, ce qui, par ailleurs, ne serait pas étonnant. Cela pourrait également signifier que l'objet lumineux ayant perturbé son aura, ne serait que temporaire et que, de ce fait, il ne serait pas redevenu complètement mortel pour autant. Cette idée était rassurante, mais loin d'être une certitude. Toutefois, pourquoi lui laisser la possibilité d'avoir les mains libres, contrairement à son codétenu ? Soit ils connaissaient les capacités du tireur, mais dépourvu de ses armes fétiches, que pouvaient-ils craindre de lui ? A moins qu'il ne sache se défaire de ce genre d'entrave, et ait déjà eu l'occasion ainsi que la réputation, de le faire. Néanmoins, lui demander semblait exclu, étant donné qu'il y avait peu de chances pour que le gamin soit coopératif.


Immédiatement, le brun à la peau opaline rappela à l'ordre son esprit, afin d'éviter de divaguer sur la meilleure façon de faire réagir son adversaire. Il garderait cette idée dans un coin de sa tête et verrait si une opportunité se présenterait pour avoir le renseignement.


« A moins que l'ajout d'un lien supplémentaire soit impossible sur ces fers». Cette idée étayait sa première hypothèse, sur la primauté d'une utilité magique, mais aussi, sur l'importance de leurs formes. En soi, l'adjonction d'une boucle pour y suspendre le crochet d'une chaîne, ne demandait pas tant d'effort. Cependant, plus l'objet était petit, plus l'enchantement était facilité. Cela pouvait signifier deux choses. Soit l’envoûtement exercé sur ces bracelets devait être particulièrement complexe, soit il y avait une condition concernant leurs formes et leurs interactions avec le reste du monde environnant.


Thresh rapprocha les deux objets l'un de l'autre. Il pouvait sentir qu'ils se repoussaient, à l'image de deux aimants que l'on accolerait, selon un même pôle. Puis, il réitéra l'opération, juxtaposant celui sur son bras gauche avec la chaîne métallique, accrochée à son pied controlatéral. Rien. Enfin, le bourreau aux yeux ambre renouvela une dernière fois l'expérience, avec la paroi en bois. De nouveau, une répulsion eut lieu. Le brun albinos en déduisit que le bateau devait avoir des propriétés magiques. En y repensant, les esprits n'avaient pas pu approcher du pont, lorsque Thresh les avait aperçus en haut de la falaise, la première fois. De ce fait, l'interaction que pouvait avoir l'objet avec la magie du navire représentait un danger. Le plus grave eut été probablement d'enlever la protection.


En outre, cette privation d'énergie n'était pas réalisable selon une infinité de façons différentes. Surtout, lorsque l'artefact était de récente facture, avec cette inscription d'ajout d'attribut. Soit l'objet aspirait toute magie en lui, mais dans ce cas, il aurait dû le faire en étant en contact de la paroi ou de son homologue. Sans compter que cela aurait été stupide. Soit, au contraire, cet ustensile dispersait la magie de quelque chose, ce qui paraissait plus vraisemblable. En effet, si la concentration magique en lui avait chuté drastiquement, il était envisageable de songer que son apparence fantomatique était réprimée. Ceci étayait également, son autre conjecture sur leurs apparitions, en tant qu'entité spectrale au sein des Îles. La dose aurait donc été un facteur favorisant à cet état de fait. De plus, il était logique que si cet objet disséminait la magie de ce qui l'entourait, le relier au navire aurait été suicidaire, pour mener une expédition de quelques heures sur l’archipel aux morts. Cela aurait ôté progressivement la protection des bâtiments nautiques. La question étant, si son raisonnement était juste, comment s'en défaire dans les conditions actuelles ?


« Possiblement avec une injection directe d'une nouvelle source de magie ou d’énergie.» Peut-être, que l'utilité du projectile lumineux résidait ici : l'efficacité de ces fers dépendrait de la quantité basique du flux qu'ils auraient à gérer. Pour autant, la flèche pourrait aussi avoir un rôle dans la prévention d'un trépas des subalternes de son assaillant, le temps d'utiliser les entraves sur sa personne. Malgré tout, si la source s'avérait inconstante, est-ce que les bracelets pourraient suivre la cadence ? Étant donné que peu d'objets existants se prévalaient de ce genre prérogatives, et que, de par leur conception et le matériau moderne utilisé, cela restait improbable les concernant. Le cas échéant, l'enchaîner au bateau aurait pu être envisageable. Il aurait été tout à fait possible et imaginable, de ne pas dissiper la magie, si ils pouvaient en réguler le flux, en s'adaptant à la source. Il devait donc s'agir d'une dissémination d'énergie constante.

Ainsi, y combiner une autre source, afin d'en faire osciller la quantité, semblait être une tactique adéquate pour sa libération. Or, il connaissait un générateur pouvant créer ce genre de produit, relativement rapidement et à proximité : les pistolets du petit. De ce fait, le délivrer et se faire tirer dessus devrait faire partie de ce plan. De toute façon, Thresh n'avait pas songé à laisser son jouet préféré dans d'autres mains que les siennes. Il n'y avait que le moment du retrait des entraves de la Sentinelle qui variait, afin qu'il appose les siennes à la place.


Soudain, Lucian sembla noter la concentration de son vis-à-vis, intrigué.

- Tu es déjà en train d'imaginer comment tu tortureras tes assaillants ? Essaya-t-il, à la fois mi-acerbe, mi-curieux.

- Je te trouve bien bavard, dit le détenteur de la lanterne, tout en se redressant et en s'approchant de la porte, autant que ses chaînes le lui permettaient.

- Ce n'est pas comme si je pouvais faire autre chose. (Thresh lui mima le signe de garder le silence.)


Le plus jeune expira fortement et fit un bref mouvement de la tête pour exprimer son mécontentement, malgré son obtempération. Toutefois, si le duo de circonstances était en accord sur un point, il s'agissait bien de parvenir à s'évader de cette cellule. Le brun aux prunelles ambre reprit la parole en retournant à sa place :

- Réfléchir à une solution afin de sortir d'ici, ne fais pas partie de tes aspirations ? Interrogea rhétoriquement Thresh.

- Ne me fais pas croire que tu as trouvé, défia nonchalamment la Sentinelle.


Voyant qu'il avait l'attention de son codétenu à la peau sombre, le plus âgé demanda sobrement :

- Saurais-tu crocheter les serrures, à tout hasard ?

- Évidemment, pour qui me prends-tu ? Mais je n'ai rien de près ou de loin, permettant de le faire, certifia son vis-à-vis, à la fois irrité et troublé par la question incongrue de son ennemi.

- Dans ce cas, que dirais-tu d'une petite improvisation ? Sourit le natif des Îles Bénies.


Le mortel soupira, avant de lui faire un signe de tête pour lui signifier son écoute.

- Nous allons attendre la tombée de la nuit, qui devrait se faire d'ici trois heures, au plus tard (Il désigna l'orifice, face à la question tacite de son partenaire.). Les gardes semblent faire des rondes par deux, au vu des bruits de pas. Toutefois, la fréquence reste encore à déterminer, d'où la durée de latence de notre action. Même si l'on peut supposer qu'elle sera moindre la nuit. Ensuite, … Cela devrait être dans tes cordes, laissa en suspens le brun à la peau opaline.

- C'est -à -dire ? Demanda le Demacien avec suspicion.

- Il va falloir faire un énorme bruit, pour attirer l'attention de nos geôliers, précisa clairement son interlocuteur.

- Pourquoi, je sens que je ne vais pas apprécier ? Dit Lucian avec sarcasme.

- Peux-tu toujours catalyser ton âme ? Questionna l'ancien spectre, ne prenant pas la peine de relever la précédente remarque du tireur.


Après une brève vérification, il répondit par l'affirmative en hochant la tête.

- Tu vas catalyser un mouvement contre la paroi, afin de créer un impact, en te postant le plus en avant de la porte. De mon côté, je vais également m'avancer et m'allonger, mimant l'inconscience, afin qu'ils s'approchent pour ouvrir et constater mon état. Je suppose que s'ils voulaient ma mort, ils ne se donneraient pas tant de mal pour me contenir. Donc, tu en profiteras pour en attraper un et ce qu'il te faut pour nous libérer.

- Comment ça nous ?


Thresh agita une de ses jambes, afin que le bruit de la chaîne résonne.

- Tu penses vraiment que je vais t'aider ? Je te pensais intelligent, mais je t'ai peut-être surestimé, ironisa Lucian.


Son interlocuteur s’accommoda du silence et d'un sourire en coin. Le gamin sourcilla, visiblement interloqué. Thresh n'ajouta rien de plus et reposa sa tête contre la paroi boisée, écoutant attentivement tous les bruits qui l'entouraient. Il avait hâte de se déchaîner, et de pouvoir rendre visite à ses assaillants, afin d'obtenir des réponses à ses questions.


*****

Le moment venu, le natif des Îles Bénies détacha son crâne de la cloison. Il commença à gratter sa blessure à la tempe et en agrandit l'ouverture. La Sentinelle lui jeta un regard de dégoût, avant d'ajouter :

- S'il te fallait de l'aide pour saigner, tu aurais pu me demander. Je l'aurai fait de bon cœur.

- Tu risquerais d'être trop zélé dans ta tâche, rigola Thresh. En revanche, je sais que je peux compter sur ton impulsivité, pour autre chose.

- Mon impul … ?

- Tu ne t’es jamais interrogé sur le fait que je connaisse ton nom ?


Comprenant immédiatement de quoi il retournait, Lucian se redressa brusquement, les poings serrés. Parfait, il n'en attendait pas moins du gamin.

- Espèce de … Si tu mentionnes, ne serait-ce que son nom, je te jure que … s'exclama le tireur, s'arrêtant au milieu de sa locution, les yeux brillants de rage.

- Je serais curieux de savoir la fin de cette phrase, dit-il en se levant à son tour.

- Je t'arracherai les tripes, pour te les faire manger. Je te ferais vivre le centuple de la douleur que Senna a ressentie à cause de toi. Je …

- Tu veux dire de ton fait. C'est de ta faute, si je l'ai prise. Elle t'a protégé, énonça froidement le détenteur de la lanterne.

- Je vais te tuer ! Fulmina le tireur, en s'avançant vers son interlocuteur.


Il saisit violemment Thresh par ses vêtements, avant que ce dernier ne maintienne sa prise sur lui. Puis, le Garde aux chaînes lui fit un signe de tête discret, le fixant avec insistance. Le plus jeune comprit presque instantanément la raison de cette dispute improvisée. La Sentinelle exécuta un déplacement catalysé entraînant à sa suite son sempiternel adversaire, qui se laissa tomber lourdement au sol. Le tireur percuta le mur de plein fouet et avec fougue, au vu de son état d'énervement. Subitement, des bruits de pas résonnèrent dans le couloir. Une petite fenêtre s'ouvrit. Comme planifié, le bruit du cliquetis de la serrure suivit, pendant que l'un des surveillants jurait.


Le premier pénétra dans la cellule, puis s'accroupit et observa l'état de Thresh. Dès que le second fut entré, Lucian s'appuya sur la cloison dans son dos, et avec élan, attrapa de ses chaînes la gorge de l'opposant. Il le ramena vers lui, l'étouffant. Son collègue redressa la tête et sortit une lame. Thresh sentit le mouvement de l'air et ouvrit les yeux. Il lui empoigna aussitôt le bras et le tordit derrière son dos. S'emparant de la lame, l'ancien garde des artefacts la plaça sous la gorge de son ennemi. Il pouvait sentir les tremblements de son nouvel otage, tandis qu'il lui murmurait :

- Un seul bruit et je t'égorge.


Ce dernier acquiesça, alors que son coéquipier sombrait dans l'inconscience, dans les bras de Lucian.

- Où nous dirigeons-nous ? Commença le tortionnaire.

- Pi … Piltover.

- Pourquoi ? Demanda Lucian en reposant doucement sa victime au sol. (Il avait en main un objet métallique, sans nul doute pour crocheter les serrures.)

- Il … il faut qu'on se ravitaille.

- Quelle est votre destination finale ? Continua le tireur, impassible.


Cela semblait évident, mais enfoncer des portes ouvertes avait l'air d'être une spécialité du gamin. Cependant, le natif des Îles Bénies n'en prit pas ombrage. Il savait que l'impulsivité du petit pouvait aussi le gêner dans ses réflexions à long terme. Toutefois, contrairement à sa coéquipière Jayna, la Sentinelle ne perdait pas pour autant de la valeur, en tant que proie, aux yeux de Thresh. Le plus vieux savait qu'il était capable de bien plus et le lui avait déjà prouvé, plusieurs fois. Ainsi, il laissa son codétenu mener l'interrogatoire quelques instants encore, sous son regard attentif.

- Demacia.

- Sais-tu pour quelles raisons ont-ils choisi de capturer les spectres des Îles Obscures ? Poursuivit la Sentinelle.

- Non. Je sais juste qu'il les faut vivant … enfin … en un seul morceau, se reprit-il face à l'absurdité de ses paroles.

- Combien d'hommes sont à bord de ce bâtiment ? Interrompit le Garde aux chaînes, dans l'espoir de collecter des informations plus pertinentes.

- Nous sommes une trentaine, il y a eu des complications en route.

- C'est -à -dire ? interrogea le brun à la peau nacrée.

- Des pirates de Bilgewater nous ont attaqués, avec une femme rousse à leur tête …

- Y'a t'il d'autres prisonniers à bord ? Coupa de nouveau l'investigateur.

- Non, ils ne voulaient pas que vous … que plusieurs spectres se trouvent sur les mêmes navires.

- Pourquoi avaient- ils peur d'une révolte fantomatique ou de ne plus dormir la nuit ? Railla Lucian. (Sa remarque fit naître l'ombre d'un sourire sur le visage de Thresh.)

- Je … Je ne sais pas. En ce qui vous concerne, il fallait que vos contentions soient mises très rapidement. Notre chef semblait particulièrement méfiant, à votre sujet, mais …


La fin de la phrase mourut dans la bouche du captif, semblant incertain s'il était sage de terminer cette dernière.

- Mais ?

- Eh bien … vous ne semblez pas si … dangereux qu'il avait l'air de le croire, à première vue, termina l'asservi, presque dans un murmure.


Lucian pouffa, tandis que cela irrita Thresh au plus haut point. Il jeta un regard noir à son partenaire de circonstances, avant de poursuivre, ouvertement menaçant :

- C'est toujours ce que tu penses actuellement ?

- N … non, mais vous ne pourrez pas vous échapper pour autant, dit-il en retrouvant un semblant de courage.

- Qui a parlé de s'échapper ? Peut-être que l'on pourrait faire un tour à Piltover. Cela fait une éternité que je n'ai eu l'occasion de voir le monde. Je suis curieux de voir à quoi il ressemble. De plus, nous y serons dans un jour au plus tard, puisque nous avons dû dépasser Bilgewater. Pour finir, à supposer que vous soyez réellement une trentaine, je devrais donc avoir de l'occupation jusque-là, déclara le tortionnaire, d'un timbre laissant deviner sa frénésie sous-jacente. (Il en profita pour laisser une fine trace carmin sur la gorge de son prisonnier, à l'aide du couteau.)

- Allez-y, tuez-moi! Je sais que les autres vous feront la peau ! S'exclama le supposé Conceptionniste.

- En es-tu vraiment sûr ? Naguère, il me semblait que tu as émis l’idée que j'arrive en un seul morceau. En outre, au regard de l’attirail que vous avez mis en place pour ce rapt, je présume que les personnes menant cette valse ne plaisantent pas. Je me demande s'il serait plus récréatif de te torturer immédiatement ou de laisser la Conception écarlate s'en charger. En particulier, quand nous leur ferons croire que tu nous as aidé à nous échapper, en plus de nous avoir livré des informations.

- Non … non, ne faites pas ça ! Pitié ! Supplia l'otage, toute trace de bravoure s'étant évanouie.


Un air satisfait apparut sur le visage opalin du tortionnaire, ravi d'avoir appuyé sur un point sensible de son ancien geôlier. Sa respiration et les spasmes de ses membres attestaient de sa peur. C'était si bon, que l'ancien spectre dut tempérer ses pensées, comme si la manifestation de ce ressenti datait.

- Thresh, le rappela à l'ordre Lucian, tandis qu'il s'était débarrassé de ses entraves. Tu veux que je te libère, alors ne le tue pas.

- Hum ... intéressant. Toutefois, ce serait embêtant qu'il donne l'alerte, signala objectivement l'ancien disciple de Diméthyde. (La lame se faisait davantage pressante sur la gorge de sa victime.)

- Thresh !


L'appelé releva la tête, suspendant son action. Le tireur le fixait durement, mais il espérait quelque chose. C'était étrange. Le détenteur de la lanterne avait rarement eu l'occasion que des gens le regarde de cette façon. S'attendant à ce qu'il prenne la bonne décision, ou plutôt, celle qu'on aurait pu qualifier de « bien ». On ne lui avait jamais laissé ce luxe. Pourtant, le gamin le faisait. Depuis le début de leurs retrouvailles, le plus vieux n'avait cessé de le tourmenter psychologiquement encore et encore, et lui … Décidément, ce jouet était fascinant. Le petit pouvait le haïr, tout en attendant le meilleur de lui, du moins, pas le pire. C'était si paradoxal, si délicieusement illogique, que le spectre n'en était que plus obnubilé par ce mortel. Il n'avait pas le souvenir d'avoir été aussi submergé par une telle obsession, depuis la Ruine. Pour un peu, il se sentirait vivant. Décidément, ce voyage s'annonçait prometteur.


Lucian s'approcha de lui. Thresh se contenta de le détailler succinctement, avant d'exercer de sa main libre une pression sur la gorge de l'individu, plus précisément sur sa carotide. Il patienta quelques minutes, alors qu'il sentait sa prise s'évanouir. Puis, il déplaça le corps sur le plancher et observa le tireur, en attente de son prochain mouvement. Celui-ci se pencha vers les fers qui le maintenaient et entreprit de le détacher.

- Plus tôt tu as proposé un cessez le feu... Si tu ne tues personne, j'accepte, dit-il gravement, tandis que l'une des chaînes se défit.

- Quel revirement. Tu ne songes pas, que je puisse simplement te tuer, à cet instant ?

- Je pense, que si c'est ce que tu souhaitais vraiment, tu l'aurais fait sur les Îles. Même si j'ignore ce qu'il se passe dans ta tête de dégénéré, tu veux autre chose.

- Tu n'aurais pas une petite idée ? Se moqua son interlocuteur, un rictus ornant ses fines lèvres.

- Mon âme ne suffirait pas à étancher cette soif de folie qui t'habite, répliqua avec sérieux le tireur.


L'autre cliquetis tinta, alors que le gamin le toisa, imperturbable. Malgré son apparence impulsive et ses questions parfois niaises, le petit parvenait à déduire certaines choses. Effectivement, le supprimer reviendrait à se priver d'un jouet bien trop précieux, pour être cassé dans l'immédiat.

- Me tuer calmera-t-il ta soif de vengeance ? Demanda à son tour Thresh, avec tout autant de sérieux que son vis-à-vis.

- Évidemment ! A cause de toi, Senna … Tu es le seul responsable ! S'énerva la Sentinelle.

- Qu'est-ce qui t'empêche de saisir ta chance ? Poursuivit le natif des Îles Bénies.

- Je ne suis pas assez stupide, pour penser que tu es devenu mortel, même en ayant cette forme, déplora Lucian.

- Tu n'es pas ou tu n'espères pas ? Si tu n'espères pas, c'est que ton désir de meurtre à mon propos est factice, exposa logiquement le plus âgé.

- Tu divagues complètement, s'impatienta le guerrier à la peau sombre.

- Réfléchis-y ! Si tu croyais que ça résoudrait sincèrement la situation, te serais-tu déplacer à mon encontre, de ton propre chef ?

- Tu sais pourquoi je suis venu, ne t'avise pas de …

- Pour Senna ? Coupa Thresh. Tu considères que demander conseil à la personne l'ayant torturée est une solution ? Si j'étais réellement le problème, tu n'aurais qu'à m'éliminer et toute cette rage qui te consume disparaîtrait. Toutefois, je suis prêt à parier qu'il n'en est rien. Celui que tu hais de cette façon, c'est toi, pour l'avoir laissée entre mes mains.

- La ferme ! Cria le tireur, en saisissant par le col le ravisseur de sa femme, avant de le plaquer contre un mur.

- Toi comme moi, nous sommes voués à pourchasser et assouvir cette pulsion qui nous ronge. Jusqu’à ce que la Mort vienne nous prendre, finit Thresh après quelques secondes de battement.


Une minute s'écoula. La tension était si lourde entre les deux antagonistes, que l'on aurait pu distinguer les vibrations de l'air. Ils se regardèrent en chiens de faïence. Puis, Lucian le lâcha et se détourna du tortionnaire, la mâchoire serrée. Visiblement, sa Nemésis avait fait mouche. Succinctement, le plus jeune redressa la tête et le dévisagea durement :

- Je m'assurerai qu'elle t'emporte en même temps que moi, dans ce cas.

- Je n'ai aucun doute, sur le fait que tu essaieras, témoigna Thresh avec une teinte d'estime, face à l'acharnement du gamin.


Après cet échange lancinant de paroles, la Sentinelle s'approcha de la porte, collant son oreille. Doucement, il l'ouvrit, pénétrant à l'extérieur. Le Garde aux chaînes lui emboîta le pas, les sens aux aguets. Ils avancèrent plusieurs minutes dans un silence religieux, avec pour seul bruit, l’écho des vagues éclaboussant la coque et les craquements usités du bois. Le couloir, bien que relativement éclairé, fournissait des recoins plus ombragés. Quelques chemins annexes se dessinaient au fur et à mesure de leur progression. Cependant leur taille moindre, signifiait probablement l'accès à des pièces plus isolées. Or, Lucian semblait avoir décidé de conserver sa trajectoire première. Ce serait en effet plus rapide pour obtenir des informations à la force des mains si d'autres Conceptionnistes se montraient. Bien que Thresh suspecta que ce ne fut pas la raison qui animait le gamin. Sa priorité devait être d'identifier l'emplacement de ses armes et celle du meneur de l'expédition. A nouveau, leurs intentions étaient conjointes.


Un instant, Thresh cru percevoir une présence approchant dans leur direction. Durant les heures qu'ils avaient patientées , le tortionnaire avait compté plusieurs rondes, exactement trois. Toutefois, cela faisait cinq minutes, tout au plus, qu'ils avaient quitté la cellule. Peut-être que l'absence des geôliers inconscients avait motivé leurs camarades, pour justifier un déplacement. A moins qu'ils n'aient un autre tour de garde dans le navire, et potentiellement, autre chose à surveiller. Mettant fin à ses conjectures pour le moment et voyant que Lucian n'avait pas l'air d'avoir noté l'approche des opposants, il le saisit par le bras. Ce dernier se débattit. Avant que le tireur n'ait pu prononcer un mot, Thresh l’entraîna à sa suite dans la pénombre, une main sur la bouche. Il lui murmura près de son oreille, aussi discrètement que possible :

- Des gardes.


Sentant la respiration de Lucian se calmer quelque peu, cela tempéra sa poigne. Néanmoins, chaque expiration de son jouet fétiche lui procurait l'envie de descendre légèrement sa main sur sa gorge et de presser. Juste assez pour que l'oxygène se raréfie, sans qu'il soit inexistant pour autant. Réprimer son désir fut complexe, notamment quand le petit fit un mouvement de tête, exigeant sans nul doute le retrait de sa prise. Avant que la Sentinelle ne fasse quelque chose d'impulsif et bruyant, le plus âgé s’exécuta et mis ses deux mains devant en lui, en signe d'apaisement. Le gamin se détacha promptement de lui. Puis, il lui jeta un regard assassin, auquel le tortionnaire répondit par un sourire suffisant, pour l'agacer.


Cette fois, la Sentinelle parut relever la raison de la mise en garde de sa Némésis. Il se recula de nouveau et se retrouva à proximité du ravisseur de Senna. Ceci amusa Thresh qui conserva son expression ravie, tandis que le petit lui asséna un coup de coude pour l'inciter à adopter un faciès davantage neutre. Évidemment, cela eut l'inverse de l'effet escompté, le sourire du Garde aux chaînes s'accentuant.


Les deux opposants passèrent non loin. Le duo entendit leur échange :

- … Je suppose qu'ils sont encore aller faire un somme.

- En même temps, je préfère que ce soit eux qui s'occupent des prisonniers. Pourquoi est-ce tombé sur notre navire ? Surtout, pour se coltiner ce monstre …

- On ne conteste pas les ordres, tu sais bien. Par ailleurs, le capitaine a déjà mis la main sur la femme de l'humain, ils ont dû penser que « l'honneur » ou je ne sais pas quoi, lui revenait …


Thresh sentit Lucian se tendre immédiatement. Avant même de pouvoir l'immobiliser, la Sentinelle avait catalysé un mouvement dans leur direction. Il attrapa l'un d'entre eux et le frappa au visage, avant que son adversaire ne maintienne ses mains des siennes.

- Vite ! Vas chercher des renforts ! Somma l'assailli.


Le tireur effectua une rotation d'un de ses poignets, forçant l'autre à le lâcher. Il le frappa à l'estomac, tandis que son coéquipier tenta de s'enfuir pour prévenir le reste de l'équipage. Thresh sortit de la pénombre, tenant la lame du côté tranchant. D'une dextérité parfaite, le détenteur de la lanterne lança l'arme, qui fendit l'air. Sa cible s'étala au sol à quelques mètres, alors que le poignard s'était planté dans sa cuisse. Le tortionnaire rattrapa sa victime qui essaya d'héler ses collègues. Rapidement, Thresh se plaça au-dessus de lui. Il exerça une manœuvre vagale, limitant les nuisances provoquées par le garde. L'ancien disciple de Diméthyde pouvait entendre Lucian frapper le second ennemi, mais il se concentra d'abord à mettre hors jeu celui entre ses soins. Puis, il souleva le corps et ramena celui-ci vers l'obscurité de leur cachette improvisée. L'ancien spectre reprit l’arme au passage. Succinctement, il mit un garrot de tissu autour de la jambe de l'inconscient, afin d'éviter de semer des indices ensanglantés. Thresh se retourna vers la Sentinelle. Cette dernière était assise sur le dos de son adversaire, qui de son côté, était couché face contre terre, l'un des bras frôlant sa colonne vertébrale.

- Où est-ce que vous l'avez emmenée ?

- Je ne sais pas de quoi tu parles, b***** ! Lâches-moi !

- Vous avez parlé de ma femme, à l'instant. Réponds-moi, avant que je ne te casse le bras ! Menaça le mortel à la peau sombre.

- Je ne sais rien ! Feignit l'otage.


Le tireur appliqua une pression sur le membre, faisant grimacer l'autre. Thresh s'adossa à une des cloisons, les bras croisés. Il scruta avec intérêt sa proie fétiche, tenter d'arracher des informations à quelqu'un. Parti comme c'était, il allait très certainement lui luxer l'épaule, signe que même s'il savait se battre, ce genre d'interrogatoire lui était moins courant.

- Où ? Répéta-t-il plus fort.


Cette fois, l'articulation se délogea dans un bruit caractéristique et le blessé jura.

- Passons au second, dans ce cas.


Thresh vit la haine qui animait ses prunelles vertes. On aurait pu croire que le gamin s'était entièrement adonné et laissé consumer par cette dernière. Cela contrastait totalement avec le regard que le tireur lui avait adressé, lorsqu'il avait émis ses conditions. C'était fascinant. Même s'il y avait une marge de progression afin que ce tableau soit parfait, en matière de sévices.


Néanmoins, à cet instant, le bruit n'était pas leur allié, loin de là. Ainsi, faire durer ce plaisir serait risqué. D'autant plus, si l'archer et ses munitions à lumières immaculées étaient sur ce bâtiment. Thresh se rapprocha et s'accroupit à côté des deux acteurs de son spectacle improvisé. Son jouet favori parut enfin noter leur proximité. Il s'écarta légèrement de l'asservi, comme reprenant conscience de ses actes. Le plus âgé vit dans les yeux de Lucian une nuance d'embarras, mais aucune culpabilité. Bien.

- On va faire les choses simplement. Je vais poser les questions. Tu ne réponds pas, tu perds un morceau à chaque fois. J'ai vu que dans notre cellule, il y avait une fente. Je ferai en sorte que ton corps puisse y passer, morceau par morceau.

- C'est du bluff ! Protesta hardiment le captif, en se débattant.


Une fois encore, Thresh attrapa la dague déjà souillée du sang de l'autre garde. Il l'agita devant le coéquipier de la victime, un rictus mauvais sur son visage clair. Puis, le tortionnaire positionna son genou sur le cou de sa nouvelle proie, rendant sa respiration d'autant plus complexe. Immobilisant son auriculaire de sa main, l'ancienne apparition l'ouvrit sur la longueur. Il décolla méthodiquement la peau de l'os, entre les articulations. La victime émit plusieurs râles étouffés, avec le peu d'oxygène que lui conférait cette position.

- Comme tu peux le sentir, tout ceci est bien concret. Par ailleurs, ne t'es-tu jamais interrogé sur l'apparence réelle d'un os humain ? Je vais t'en donner l'opportunité, avec un petit conseil : tu ne devrais pas perdre ta respiration à essayer de crier.


Avec la lame, il trancha le reste de tendons reliant l'articulation et la chair, comme on dénuderait un câble électrique. L'otage gémit encore et se débattit faiblement :

- Veux-tu que je cesse ?


L'autre acquiesça, non sans difficultés.

- Hum … Je finis d'abord ce travail, autrement, tu pourrais réellement croire que je te bernais. Ce serait négligé de ma part, que de te laisser imaginer cela, finit le bourreau, avec un plaisir et une aliénation palpables.


L'ancien garde des artefacts sépara totalement l'os de l'enveloppe musculaire et le brisa. Puis, il le porta devant les yeux de la victime, qui s'évanouit.

- Tu y es allé un peu fort là, déplora Lucian.

- Pourtant, je suis au minimum, répondit-il en conservant son expression malsaine. C'est la douleur. Son cerveau n'était pas encore en hypoxie et il n'a pas assez perdu de sang. C'est si décevant.

- Bon, on fait quoi maintenant ? Demanda Lucian, sans se préoccuper du sort de l'inconscient.

- Il serait imprudent de les laisser en vie, suggéra à nouveau son interlocuteur.

- Non ! En plus, ils ont des informations sur Senna. Hors de questions que je les laisse trépasser, sans entendre ce qu'ils savent, déclara avec détermination Lucian.


L'ancien immortel nota le bref vacillement de la volonté du tireur de garder d'autres être humains vivants, quand il s'agissait de le faire au détriment de sa promise. Information qui pourrait s'avérer très utile pour manipuler le petit dans le futur.

Le binôme se recula et Thresh positionna la victime sur le dos. Puis, il souleva ses jambes de sorte que le sang remonte vers l'extrémité supérieure de son corps.

- Ce n'est qu'une syncope, il va se réveiller.

- Tss … Tu voulais seulement me tester ?


Thresh ne répondit rien. Il le reluqua avec le même air outrecuidant que les minutes précédant leur attaque. Son jouet provisoire se réveilla et cligna plusieurs fois des yeux. Lucian fondit sur lui immédiatement, mais seulement dans le dessein de l'immobiliser. Le geôlier des Îles obscures déposa les membres inférieurs au sol. Il vint se placer dans le champ de vision de la victime et commença à jouer avec le couteau entre ses doigts. L'otage se crispa d'effroi en le voyant faire et détourna son attention sur Lucian.

- Où est-elle ? Commença le tireur.


La respiration de sa prise accéléra, tandis qu'il se pinçait les lèvres.

- Sinon, je laisse Thresh continuer à s'amuser avec toi. Il est assez imaginatif quand il s'agit de torture. D'ailleurs, à quoi pensais-tu ensuite ? Demanda-t-il à l'intention de son partenaire de circonstances.

- Outre le fait qu'il ait encore neuf autres doigts, lui écorché le visage pourrait s'avérer très divertissant. De cette façon, cela lui prendrait plusieurs jours pour mourir à coup sûr d'une infection. Par la suite, je pourrais aussi …

- Pitié, j'ai une famille ! Coupa l'immobilisé d'une voix implorante.

- Moi aussi, et vous l'avez prise, énonça durement le Demacien.

- Ça devient une habitude, murmura Thresh à la seule intention de Lucian, qui lui adressa un regard meurtrier.

- Si je vous dis tout, vous me laisserez en vie ? Marchanda naïvement l'otage.

- Eh bien … fit d'un ton volontairement hésitant le tortionnaire.

- Oui ! Trancha Lucian. Néanmoins, on t’enfermera quelque part.


Il jeta un coup d’œil à Thresh, qui leva les mains, signe qu'il ne ferait pas usage outre mesure de ses talents.

- Où est-elle retenue ?

- A l'heure qu'il est, elle ne doit plus être loin de Demacia. Le chef et l'escouade l'ont capturée il y a de ça une semaine, vers Zaun. Elle semblait mal en point, comme si elle était malade ou que quelque chose la dévorait de l'intérieur.

- Pourquoi l'avoir enlevée ?

- La Conception Écarlate a fait un registre concernant les autres organisations pouvant poser problème, comme les Sentinelles de la Lumière. Ils pensaient que votre femme n'était plus de ce monde. Toutefois, quand elle a été vue à vos côtés, une de nos indic l'a identifiée avec sûreté. Ils comptaient vous capturer ensemble, mais le moment venu, elle s'est retrouvée seule. Elle se serait échappée, si le capitaine n'avait pas fait usage d'une de ses flèches. Cela n'a fait que renforcer sa méfiance à l'égard des Sentinelles et son envie de tous vous capturer.


Il y eut un moment de flottement, le temps que Lucian absorbe cette information. Profitant de cet instant de silence, Thresh enchaîna :

- Vous êtes venus sur les Îles pour le capturer ?

- Pas exactement. Disons que cela était un heureux hasard, témoigna avec difficulté le captif.

- En ce qui concerne l'informatrice, ne s'appellerait-elle pas Jayna ? Poursuivit le bourreau.

- Je … Je l'ignore. Elle est brune, plutôt petite et jeune. C'était une Sentinelle novice de ce que j'en sais.


Le natif des Îles Bénies vit la mâchoire du compagnon de Senna se crisper.

- Je sais que le chef voulait se servir d'elle, pour le piéger, dit-il en désignant Lucian de la tête.

- Je suppose que votre supérieur a connaissance de la querelle qui nous anime, déduisit le détenteur de la lanterne.

- Oui … Il avait récolté beaucoup de renseignements de diverses Sentinelles capturées, en commençant par les apprentis.

- Tu sembles accepter cet état de fait sans broncher, provoqua volontairement le geôlier des Îles Obscures.

- Vous ne comprenez pas ! La plupart d'entre nous, essaye de survivre. Les monstres ont infesté nos villages et nos champs, mais nous n'étions pas de taille pour lutter. Nous pensions que la solution serait de gagner la sûreté d'une cité, mais … Là bas, les places sont rares, et votre famille bien qu'en sécurité face aux bêtes de dehors, sert de caution pour les monstres au sein des remparts …


Thresh fit le lien avec la capture de Jayna et sa mère. Il ignorait ce qu'elle avait fait ou refusé de faire, ou si simplement, la génitrice ne leur était plus d'aucune utilité. Néanmoins, cela lui permit de distinguer plus nettement le tableau aussi hideux que magnifique, qu'esquissait cette confrérie.

- Sais-tu où elle réside actuellement ? Continua le brun albinos.

- Non. Si le capitaine lui accorde encore quelques intérêts, elle sera en vie. Par contre, je ne saurais dire si elle demeure sur ce bateau.

- Où se trouve-t-il ? Coupa Lucian, la voix tremblante de rage.

- Sa cabine est constamment gardée, même la nuit. Vous aurez dû mal à parvenir jusqu'à lui sans réveiller tout le navire.

- Peu m'importe. J'ai un compte à régler, déclara le tireur, d'un ton sans appel.

- Vous allez vous suicidez, si vous comptez l'affronter de front !

- J'ai déjà combattu pire. (Il jeta un coup d’œil à Thresh, qui lui répondit par une petite risette.) Une dernière chose : où sont mes armes ? Demanda le compagnon de Senna, en redirigeant son attention sur l'otage.

- Le chef les conserve dans sa cabine, certifia hâtivement le blessé.


Lucian tiqua. Alors que ce dernier s'apprêtait à se redresser, Thresh écarta le col du Conceptionniste, laissant entrevoir une chaîne en argent, avec une clef accrochée. Le faciès apeuré du cachottier en disait long sur la probabilité de la manipulation des informations qu'il avait cédées. Le rictus du bourreau s'élargit et il détailla sa cible avec un sadisme non dissimulé.

- C'est un bien joli collier, que tu dissimules là. Ne nous aurais-tu pas menti, par hasard ?

- N … Non, cette clef c'est … ça n' a rien à voir. Pitié, implora-t-il en regardant Lucian.


Ce dernier le considéra, impassible, alors que son agresseur approcha une main vers son membre déjà endolori.

- D'accord, d'accord, céda piteusement et prestement l'amputé.


Lucian mis la main sur l'épaule de Thresh pour le retenir. Celui-ci endigua son geste mais observa ce contact, avant de remonter son regard ambre sur le gamin. Lucian retira immédiatement sa main, comme s'il s'était brûlé.

- La petite est en vie. On devait aller la nourrir, quand vous nous avez attaqué.

- Pourtant, vous n'aviez aucun repas dans les mains, rétorqua froidement le tortionnaire, ses orbes perçants de nouveau sur sa victime.


Le blessé se débattit, réalisant sans doute qu'un mensonge le rapprocherait d'une nouvelle correction de la part de Thresh.

- Qu'est-ce que vous lui avez fait ? Gronda Lucian, en appuyant sur la plaie du Conceptionniste.

- Arg … Le voyage est long … et cela fait plus d'une année que nous n'avons pas vu nos proches, ainsi que nos femmes, alors ... Répondit laborieusement l'estropié, grimaçant.


Lucian écarquilla les yeux, comprenant à quoi il faisait référence.

- C'est encore une enfant, comment avez-vous pu … ?


La Sentinelle frappa le visage de son opposant d'un violent crochet. L'assaillant envoya par la même occasion, quelques gouttes de sang valser sur le plancher. Il réitéra son geste, encore et encore, tandis que l'autre, sombrait peu à peu, s'approchant de la rencontre avec son créateur. Soudain, le Démacien stoppa son mouvement. Il frappa le sol à côté de la tête du captif, en poussant un râle de rage.

- Es-tu sûr de vouloir épargner celui-là ? Demanda Thresh, avec une nuance d'ironie dans la voix.


Le gamin scruta l'inconscient reposant contre lui. Pendant un instant, Thresh vit cet éclat meurtrier qui habituellement lui était adressé, briller dans ses orbes verts. Brusquement, il se tarit. L'humain se limita à arracher la clef, sans aucune délicatesse.

- Étant donné qu'il ne nous a pas confié l'emplacement, on ne peut que présumer de la position de Jayna. Je suppose que tu veux aller la retrouver, analysa Thresh.

- Eh bien, puisque tu sembles être bon à ce jeu de déduction, je t'en prie, maugréa Lucian.

- Il faut s'occuper de ça avant, annonça l'ancien immortel, en désignant leurs victimes de la tête.


Vérifiant que personne ne venait à leur rencontre, le binôme ennemi s'attela à déplacer les corps dans leur ancienne geôle. Ils relièrent chacun des gardes à une chaîne et retirèrent tout ce qui pouvait les aider à s'en défaire. Une fois bâillonnés et solidement attachés, le geôlier des Îles Obscures referma la porte derrière lui et glissa la clef dans un de ses vêtements. Thresh vit Lucian appuyé contre une cloison adjacente, scrutant sa main recouverte de sang et de quelques hématomes déjà visibles. Sentant le Garde aux chaînes approcher, il redressa la tête. Sa Némesis se contenta de le regarder brièvement, avant de passer à côté, sans un mot.


Il n'y avait pas tant de possibilités pour deviner l'emplacement de la prison de Jayna. Soit il se situait dans l'axe d'où provenaient leurs récents adversaires, soit dans la direction où ils allaient. Au vu de leurs dires, probablement qu'ils se dirigeaient vers elle. Par ailleurs, c'est ce qui semblait le plus évident, en regard de la dernière sortie du Conceptionniste mutilé. Certes, le viol pouvait être utilisé comme sévice, mais cela impliquait certaines contraintes, quant au plaisir retiré. A son sens, rien ne valait, le travail méticuleux que l'on pouvait exercer avec une lame. Sans compter que ce genre d'abus, avait un effet psychologique ravageur et pouvait rendre les victimes dans un état d'indifférence complet beaucoup trop rapidement. De ce fait, la jouissance d'un tel traitement était bien moindre en comparaison des tortures que Thresh pratiquait. Néanmoins, il était amusant de noter, à quel point cela pouvait être courant chez les humains. Parfois même, chez ceux se drapant dans leur foi, ou leurs convictions. Hypocrites petits êtres, qu'ils étaient, ces bourreaux improvisés étaient d'ailleurs ceux qui craquaient le plus prestement, sous ses soins attentifs. En revanche, les victimes qui arrivaient à surpasser ce traumatisme offraient un divertissement de durée convenable. Ainsi, le malheur des uns, fait le bonheur des autres.


Regardant tout autour de lui, l'ancien spectre vit qu'il n'y avait que deux autres couloirs, pouvant mener à une cellule comme la leur. Le binôme inspecta une pièce après l'autre, aussi prudemment que possible. Aucune trace de la fille. Deux simples pièces, remplies de choses anciennes et de vieux livres. On aurait davantage dit un débarras.


Néanmoins, avant de retourner d'où ils venaient, Thresh remarqua une trace assez appuyée au sol, dépassant légèrement de dessous un tapis. Il s'accroupit et le souleva, afin de rendre compte de la forme complète de l'entaille : on avait visiblement déplacé quelque chose de lourd ici. Rapidement, il examina la position des meubles se trouvant dans la pièce, et fit un signe à Lucian de venir l'aider à déplacer une imposante bibliothèque, le tout dans un silence complet. Le tortionnaire profita de cette occasion pour observer la vigueur que son corps possédait, en forçant légèrement. Effectivement, elle était nettement amoindrie en comparaison de son apparence spectrale. Cet état de fait le froissa. Toutefois, il ne laissa rien transparaître.


Le déplacement de l'objet dévoila une petite trappe, avec une serrure. Thresh tendit la main en direction de Lucian, qui le fixa, pour lui faire comprendre qu'il ne lui céderait pas le petit objet métallique. De son côté, le plus vieux maintint sa posture et soutint le regard du gamin, lui signifiant qu'il ne comptait pas se décaler.

- Tu tiens vraiment à ce que l'on se batte, encore ?

- A toi de voir. De nouveau, tu as deux options mon cher Lucian. Par contre, qui sait dans quel état se trouve la pauvre Jayna. Ce serait dommage qu'elle périsse asphyxiée dans une cellule trop petite ou alors, des suites d'une blessure qu'elle se serait malencontreusement faite sur les Îles Obscures. N'as-tu pas remarqué son teint blafard, avant qu'ils ne s'en prennent à nous ?

- Tu veux dire, ce que TU lui as fait ! Je te le ferai payer !

- Je lui ai simplement permis de lier la parole aux actes, nuança Thresh avec un plaisir explicite.

- Tu n'es qu'un …

- La vie passe, le temps s'écoule et la mort est. Alors Lucian, que choisis-tu de regarder ?


Le tireur se crispa, comprenant qu'il perdait du temps. Il soupira et tendit le bout de métal à son ennemi, le regard mauvais. De son côté, Thresh lui offrit une expression ravie, les yeux brillants d'une satisfaction non dissimulée. Bien que ce dernier aurait pu trouver un moyen de prolonger sa bonne humeur en continuant de tourmenter le petit, il fallait savoir se délecter sur le long terme. Le brun aux yeux ambres se décida alors, simplement, de s’exécuter. Bien qu'avec des précautions, le bruit de l'ouverture résonna à travers la pièce. A peine la trappe fut-elle entrebâillée, que le corps de Jayna s'écroula au sol, lourdement. Thresh se décala pour laisser la place à son jouet fétiche et mieux observer la scène. Dans le même temps, Lucian se précipita pour constater l'état de son ancienne coéquipière. Le tireur la tira vers lui, tout en prenant soin d'éviter de trop forcer sur son épaule meurtrie.

- Jayna, murmura-t-il.


Elle remua faiblement les lèvres, prononçant probablement le prénom de son sauveur.

- C'est bon, c'est fini.


Le compagnon de Senna la ramena contre lui avec délicatesse, soutenant sa tête. Doucement, le guerrier à la peau sombre examina sa protégée : les lèvres gercées, le teint livide, des coupures et des hématomes sur presque tout le corps, une épaule maintenue contre elle à l'aide d'un bout de tissu, mais luxée, un doigt manquant, recouvert d'un haillon ensanglanté... Visiblement, le garrot s'était quelque peu desserré. Des larmes coulaient sur les joues crasseuses de la petite. Sa voix semblait n'être plus qu'un écho encombré du poids du silence.

- Dé … Désol …

- Chut, ne dis rien. Ne te fatigue pas, je vais … je vais m'occuper de toi. Nous arrivons bientôt à Piltover. Là bas, je te trouverais un médecin. En attendant, on va te dénicher un coin tranquille, le temps que je nettoie les rats à bord de ce navire. Une fois que ce sera fait, je reviendrais te chercher.


La jeune fille remua la tête faiblement, pour témoigner sa volonté de ne pas être séparée de Lucian. Sa main valide s'accrocha à la veste de son aîné, autant que sa poigne affaiblie le lui permettait.

- Tout ira bien, je te le promets.


Le jeune homme enserra la blessée et déposa un baiser sur le dessus de son crâne, avant de poser sa joue contre celui-ci.

Thresh observait cette scène avec répulsion. Tant de niaiseries, pour quelqu'un qui allait mourir. Il savait que c'était de coutume chez les humains de divaguer et se perdre en un flot d'inepties, à l’approche de la confrontation avec la grande faucheuse.


Habituellement, ce genre de scène déclenchait chez lui beaucoup d'hilarité, puisqu'il en était très souvent à l'origine. Néanmoins, ici, le geôlier des Îles Obscures avait seulement envie de faire danser son crochet, afin de terminer ce que le temps prenait une éternité à finir. Son impatience était motivée par le fait qu'un tiers s'était amusé avec l'un de ses jouets. Sans parler de l’autre raison … L'expression qu'affichait le gamin, l'éclat luisant dans ses iris vertes … Le tortionnaire la distinguait pour la première fois sur son visage : la tendresse. Pourquoi ? Cette fille l'avait trahie, pourtant. Elle était la raison de sa présence sur ce navire, avec son ennemi. Elle était responsable du sort de Senna et de son enlèvement, à nouveau hors de sa portée. Alors, pourquoi ? Comment lui, l'être rancunier et haineux, arrivait-il à la considérer de cette façon ? Comment osait-il faire une démonstration de ce genre d'émotion en sa compagnie, sachant pertinemment de quoi son sempiternel adversaire était capable ? Comment se permettait-il d'oublier sa présence ? 


Thresh s'apprêta à saisir du poignard qu'il avait dérobé aux Conceptionnistes, pour remettre la peur et la colère de mise dans ce tableau. Soudain, l'ancien spectre prit conscience de la simple réaction qu'il venait d'avoir. Lui, qui était si calculateur, ne savait que trop bien, l'erreur que serait de laisser ses pulsions dicter ses gestes. De plus, symboliquement, cela revenait à dire que le gamin pouvait l'atteindre. Or, il était bien au-dessus de tout ça. Surplombant ces humains insipides et leurs fadaises hypocrites.


Inégalable. Inatteignable. Inattingible.


Aussi, pouvait-il laisser à Lucian l'illusion de son sauvetage présent, pour mieux lui retirer ce bonheur sous ses yeux, par la suite. Voilà qui conviendrait parfaitement, pour retrouver ce teint haineux qui lui va si bien.


En somme, se réapproprier son exception obsédante. 





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