Diméthyde grimaça ; de par son expression et la douleur qu'il ressentait actuellement, l'orphelin se doutait que l'état de son dos devait être repoussant. Cependant, le garçon s'appliqua à ne laisser transparaître aucune expression de faiblesse. Le cas échéant, cela revenait à prendre le risque d'être d'autant plus blessé. Sa brève expérience de la vie le lui avait assez enseignée, pour que l'enfant applique, avec une observance quasi parfaite, ce principe. Son bienfaiteur parut noter son absence de réaction, là où lui, semblait souffrir du simple fait de bander ses plaies.
- Tu as de la chance d'être en vie, Thresh.
- De la chance ? Releva le plus jeune, sans aucune émotion dans sa voix.
- Écoute-moi, (Il termina de panser les meurtrissures de son cadet, puis lui saisit doucement les épaules, toujours dos à lui, pour attirer son attention.), ne te laisse pas consumer par la mort de ta mère. Ici, tu peux recommencer et prendre un autre départ, intervint le doyen, d'une voix empreinte d'espoir.
Cette remarque fit sourire le brun. Quel début entamer quand on a déjà été confronté à la fin ? Que doit-on attendre, quand on a conscience de ce que la vie réserve, alors que les rêves et l'innocence sont censés être les maîtres mots de cette période ? Ce ne sont que des illusions, à l'image de la vie. Une suite de désillusions, plus précisément. Toutefois, il serait plus fort que ça. Plus fort que la mort elle-même.
Cependant, quelque chose en lui recherchait ce funeste contact, comme si tout cela ne se résumait plus qu'à une partie d'échec, entre la grande faucheuse et lui. Elle avait tenté de le mettre en échec et mat, mais l'orphelin avait riposté. Il avait tenu bon ; mais pour combien de temps ? L'existence est un état bien éphémère, contrairement à la mort, de par sa constance. A supposer que rien, n'existe au-delà de cette condition. Quelque part, cela était plus aisé pour le garçon de voir les choses ainsi : la Mort signait la fin de tout. En cet instant, chercher cette intimité avec elle, paraissait être la seule chose qui lui donnait l'impression d'être encore vivant. Ce n'était ni la chaleur de la pièce, ni la douleur, ni même l'oxygène, qui le maintenait conscient, mais bien le désir d'une nouvelle confrontation.
Peut-on alors dire que l'on est animé par la Mort ?
Plus tard, Diméthyde le mena à une pièce qui serait sa future chambre. Thresh observait les longs couloirs qu'ils durent emprunter. Cet endroit paraissait immense, mais il se força à retenir le chemin, esquissant parallèlement une carte mentale dans son esprit. En chemin, il laissa traîner sa main contre le mur, fait de pierres claires. Il apprécia la fraîcheur ainsi que la douceur du contact. Son regard se posa sur tout ce que la faible lumière de la torche tenue par le doyen, lui permettait de distinguer. Les vacillements de la flamme donnaient un aspect fragile au lieu, malgré son imposante stature, comme si tout pouvait basculer, en un instant, dans les ténèbres.
Le duo arriva devant le lieu escompté. La pièce était simple et petite, avec pour seuls meubles, un lit en bois et une table. Une lanterne ainsi qu'un livre trônaient au centre de cette dernière, lequel comportait un titre avec des caractères d'un autre temps. Le jeune homme s'approcha et inspecta l'objet de plus près. Il semblait assez ancien, et l'odeur du papier usé sollicita son olfaction, lui rappelant d'autres souvenirs. L'orphelin avait toujours apprécié les ouvrages, bien souvent trop compliqués pour son âge, comme beaucoup lui avaient fait la remarque. Peu lui importait. La littérature recelait de tant de mondes inexplorés et de secrets, que plus la lecture s'avérait difficile, plus le plaisir et la satisfaction de les décoder s'emparaient de lui. Être éternellement à la poursuite d'une complexité originale, voilà quelque chose de plaisant et d'irritant à la fois, en y songeant. Cela revenait, à son sens, à être simplement conscient d'un fait : la connaissance ne sera jamais un état, mais bien un idéal que poursuivent aveuglément les humains, afin de tenter, un tant soit peu, de contrôler et de comprendre le monde qui les entoure.
Thresh sentit Diméthyde regarder au dessus de son épaule, visiblement curieux de son attitude. Il était épuisé, mais sa première considération fut pour le livre et non le lit. De ce point de vue, le brun ne pouvait donner tort à son aîné. Celui-ci brisa le silence ambiant, parlant à voix basse :
- Tu devrais te reposer. Tu auras tout le temps de lire, je te rassure. En plus, ce n'est pas ce qu'il manque les bouquins ici, ajouta-t il en souriant.
- Où se trouve votre bibliothèque ? Interrogea avec entrain le plus jeune, lui accordant soudainement toute son attention de ses prunelles ambrées.
- Je te montrerai tout ça demain, répondit Diméthyde, tentant de tempérer les ardeurs de son cadet.
Thresh acquiesça, puis alla s'asseoir sur le lit, le manuscrit toujours en main. Ce simple geste éveilla les maux causés par ses meurtrissures. L'orphelin serra les dents, mais contint toute trace explicite de douleur. Le garçon releva ses yeux vers son bienfaiteur. Celui-ci affichait un sourire doux et un regard protecteur.
- Est-ce ta mère qui t'a appris à lire ?
- Pas vraiment. Elle m'a aidé sur les bases, répondit simplement l'enfant.
- C'est à dire ? Questionna Diméthyde, en sourcillant.
- Elle me lisait toujours la même histoire, alors, j'ai débuté par l'identification de certaines lettres et les mots associés. Puis, j'ai rapidement diversifié mes lectures, expliqua calmement son jeune vis-à-vis.
- Je me disais aussi que tu parlais étonnement bien, pour quelqu'un de ta ... condition. Enfin, je ne veux pas te vexer ou ... hésita le plus vieux, positionnant ses mains devant lui.
- Ce n'est pas le cas, poursuivit le cadet sur un ton similaire à ses précédentes réponses.
- Ton père ne vous a jamais aidé ? Tenta l'adulte, d'un timbre toujours incertain.
- Jusqu'à hier, il ignorait mon existence et c'est bien ce qui a faillit me coûter la vie, répondit Thresh sans ciller.
- Oui, désolé, je parle sans réfléchir, convint son interlocuteur affichant une mine navrée, tout en se grattant l'arrière de la tête.
- Je ne dirai pas cela. Je pense plutôt que vous cherchez à récolter le plus d'informations, pensant que je baisse ma garde, analysa objectivement le futur disciple.
Le plus vieux lui adressa un air surpris, puis afficha un sourire en coin, l'air satisfait.
- Si tu le sais, pourquoi le dire ? Questionna sans détour son interlocuteur, toute trace d'altruisme ayant disparu de son regard, remplacée par autre chose.
- Simplement, parce qu'il n'y a rien de compromettant dans les informations que vous me demandez. De plus, je pense que vous aviez déjà connaissance de ces renseignements, donc votre dessein doit être tout autre. Vous cherchez probablement à savoir, si je vous ferai confiance aisément et de ce fait, si la réciproque est envisageable, résuma d'une traite le brun.
- Quel petit garçon intelligent tu fais ! Décidément, je pense que l'on va bien s'entendre, se ravit Diméthyde, tournant les talons.
- Attendez. (Le doyen se retourna et vit Thresh orienter son regard sur la lanterne posée sur le bureau.) Pouvez-vous l'allumer ?
Son vis-à-vis accéda à sa requête, puis lui adressa une dernière fois la parole.
- Ne veille pas trop tard, tu as besoin de récupérer. Je passerai te voir demain à l'aurore pour te faire visiter l'endroit, à la lumière du jour. Tu verras, c'est un peu moins lugubre qu'à cette heure-ci. Bonne nuit, Thresh.
Puis, le plus vieux sortit et referma la porte derrière lui. Il n'avait su quoi répondre dans l'immédiat. « Merci » aurait pu sembler être le mot approprié, mais étant donné que son aide ne paraissait pas être désintéressée, le garçon se retint d'employer ce terme, qu'il avait eu si peu d'occasions d'utiliser sincèrement. En s'allongeant sur le côté, ignorant son ressenti, il observa le reflet des flammes danser sur les murs, à la fois singulier et à l'unisson. En somme, une harmonieuse cacophonie lumineuse. Bien qu'à plus d'un mètre, l'orphelin avait l'impression de sentir la chaleur du feu. Doucement, la totalité de son corps lui sembla lestée, alors que ses yeux s'entrebâillaient. La fatigue prenait le pas sur sa conscience, et lentement ses yeux se clorent pour lui laisser, enfin, un peu de répit. Entier ou non, il avait survécu, c'est tout ce qui importait pour l'instant.
*****
Arrivant dans une ancienne clairière, d'où ruisselait une sombre rivière, l'apparition marqua une pause. Les arbres qui avaient jadis peuplé cette zone, perduraient uniquement sous la forme de tronc creux et sombres, pour les plus résistants. Nulle trace de vie ne subsistait dans leurs racines desséchées, à l'image du reste du paysage. Un désert ténébreux, où la Mort régnait en maître. Comme si, elle ne semblait tolérer la présence de son antithèse lumineuse. Malgré tout, ce panorama comportait une fausse note. Une touche un peu trop claire, pour se fondre dans le décor. Une nuance, légèrement trop vivace.
- Quel plaisir de te revoir, commença l'apparition faisant fi de la présence visible de son interlocuteur, comme s'il discutait avec une personne en face de lui. Tu devrais savoir que te cacher, ne te dissimule en rien, gamin. Toutefois, si tu veux jouer ... dans ce cas ...
Thresh entama la danse circulaire de son crochet. Avant que ce dernier ne le projette, Lucian apparut à quelques mètres de lui, armes en poing. L'apparition pouvait sentir la furie qui le consumait, tandis que le mortel le fixait l'air mauvais et les prunelles brillantes de colère.
- Tu n'es pas accompagné cette fois ? Lança le spectre, avec une teinte d'amusement.
- Espèce de ..., grogna la Sentinelle de la Lumière.
- Hum... excuse-moi, je n'entends pas bien à cette distance, peux-tu te rapprocher ?
- Je pensais que c'était plutôt ta spécialité : poursuivre les mortels, afin de les tourmenter, répliqua avec dédain Lucian
- A t'entendre, on pourrait croire que seul ce statut en fait des proies. Tu devrais demander à ta partenaire, si le sort d'une âme diffère, continua-t il dans l'espoir d'irriter son jeune interlocuteur.
Touché. Le guerrier à la peau sombre fit un pas, prêt à entamer un nouveau balai mortel avec sa Némésis. Manifestement, quelque chose le retenait d'agir, en dépit de sa motivation. Sans nul doute, la raison de sa venue, ce qui permit à Thresh d'enchaîner :
- De plus, tous ne me fuient pas. Observons tes actions : tu reviens, encore et encore. Si ce lieu te plaît tant, je peux m'arranger pour que tu ne le quittes plus.
- Si Senna n'avait pas ...
- Pourtant, elle n'est plus la raison de ta présence ici, si je ne m'abuse, coupa le fantôme. A moins, que le souvenir de l'être qu'elle chérissait tant, ne soit tari par la triste réalité.
Le jeune homme parut surpris un bref instant et sa mâchoire se tendit presque imperceptiblement. Que ce soit lui émettre l'idée ou faire écho à ce que son vis-à-vis avait pu observer, aurait un résultat quasi identique : appuyer sur le fait que la libération de sa moitié n'avait pas été sans conséquences. Ces dernières étaient palpables. La douleur avait durci ses traits, tandis que la haine avait remplacé l'innocence et la peur, qui ont un jour lui dans ses prunelles vertes. Une transformation dont l'apparition se savait à l'origine, et de laquelle, le plaisir qu'il en tirait à l'observer était si doux.
- Tu as raison. Je ne suis plus le même et Senna le sait. Toutefois, c'est aussi ce qui me permet de faire ça !
Dans un élan, le mortel s'élança ses pistolets pointés vers le spectre. Décidément, ce petit était toujours aussi intéressant. Il s'était privé de l'effet de surprise. Bien que cela ne rende l'apparition encore plus méfiante, il devait avouer que cette impulsivité pouvait devenir une arme extraordinaire dans les mains de quelqu'un aux allures de son adversaire.
Esquivant, les projectiles lumineux, Thresh contre-attaqua, sa lame courbée fusant les airs. La Sentinelle fit un pas de côté en laissant une trace lumineuse, signant la catalyse de son âme afin de se projeter et de se mouvoir plus rapidement. Le spectre ramena immédiatement son crochet vers lui. Pendant ce temps, Lucian n'hésitait pas à tirer avec précision sur son ennemi. Comparativement à leur dernier combat, sa cible n'était plus la lanterne, mais bien sa personne.
Néanmoins, bien qu'esquiver les tirs était possible, c'était d'autant plus complexe que quelque chose semblait être incohérent, tout du moins avec l'envie meurtrière évidente qui émanait de l'assaillant. En effet, l'humain à la peau noire semblait la contenir, au profit d'autre chose. Étant donné la zone d'impact de ses tirs, il cherchait soit à le faire bouger de la zone, soit à essayer de l'immobiliser en visant ses jambes. En somme, gagner du temps pour l'attirer dans un piège potentiel.
Soit, dans cette optique, Thresh laissa volontairement une balle blanchâtre frôler sa jambe gauche, juste assez pour justifier un grognement factice et une impression que le tireur avait atteint correctement sa cible. Par la même occasion, le spectre ralentit quelque peu ses mouvements et la précision de ses lancers, afin de faire croire à une atteinte assez importante pour donner un léger avantage à la Sentinelle de la Lumière. Au bout de quelques instants, lors desquels son adversaire parut noter les changements, ce dernier bondit vers lui, dès que le Garde aux Chaînes eut balancé son crochet, le frôlant. Visé à bout portant, Thresh s'attela à ramener sa lame courbe, afin de le frapper de derrière de cette façon. Mais alors que la faucille enchaînée s'apprêtait à heurter sa cible, Lucian fit un pas de côté catalysé, et en profita pour tirer directement sur sa jambe droite avec ses deux pistolets. Cette fois, la salve fit mouche et l'ancien garde des artefacts put sentir une douleur lancinante lui transpercer le membre. Puis, son opposant aux yeux verts recula presque immédiatement en arrière, un sourire en coin.
- Tu me pensais suffisamment bête, pour croire que je t'avais touché le premier coup. C'est peut-être que dès que ton adversaire possède des capacités de combat, les tiennes sont moindres, lança-t il fièrement, avec tout autant d'impétuosité.
- Je dois reconnaître, que tu ne manques pas de ressources. Néanmoins, si tu comptais me tuer, il me semble que tu aurais fait un effort sur ta zone de tir, formula explicitement l'apparition.
- Certes.
- Donc, qu'attends-tu de moi ?
Cette question sembla prendre au dépourvu le guerrier à la peau sombre. Le calme était revenu, bien qu'entre les deux protagonistes, la tension ne se soit pas effacée. Lucian resta interdit quelques instants, sans nul doute en plein dilemme sur les intentions du fantôme. Thresh s'amusait à voir le jeune antagoniste se torturer l'esprit de sa propre initiative. Chose assez ironique, pour que le spectre se focalise sur lui, pendant quelques secondes. Que pouvait-il bien se passer dans cette petite tête ? Une chose que le Garde aux Chaînes avait très envie de mettre au clair, pour ne pas dire disséquer. Rien que le fait de penser à la tonalité que pouvaient avoir ses cris, sa résistance à la douleur et sa tolérance à la peur ...
- Une âme peut-elle se désagréger de son propre chef ? Questionna de but en blanc son interlocuteur.
- Tu as fait tout ce chemin pour me demander cela ? Répondit le spectre, s'attelant à adopter un ton des plus neutres.
- Je pense que si quelqu'un en sait assez sur le sujet ... commença la Sentinelle.
- On ne t'a jamais appris à ouvrir un livre, je suppose, soupira hautainement l'immortel.
- Tu sais aussi bien que moi, que le sujet n'est pas très renseigné par la littérature, répliqua avec fougue le plus jeune.
- En effet. Serait-ce Senna qui est à l'origine de cette question ? Changea de sujet le Garde aux chaînes.
- Je ne vois pas en quoi, cela te concerne, se rebiffa Lucian.
Apparemment, il avait fait mouche. De toute façon, pour que le gamin revienne sur l'île, ce devait être au profit d'une raison qui lui semblait vitale. Senna, faisait partie de la liste, bien évidemment, mais le fait est, que le fantôme ne connaissait pas toutes le raisons pouvant être à l'origine d'un tel comportement. Sur l'instant, cela l'irrita et il dut contenir son impulsion d'attraper son interlocuteur pour trifouiller dans son crâne, afin de satisfaire sa curiosité piquée au vif. Au lieu de cela, Thresh établit explicitement les règles de leur conversation, encore une fois, afin d'avoir les choses sous son contrôle.
- Tu cherches des informations, mais penses-tu les obtenir de bonne grâce ?
- Venant de toi, certainement pas, prononça avec dédain Lucian.
- Dans ce cas, réponds, recommanda simplement le fantôme.
Le mortel expira avec force. S'il s'adressait à lui de cette façon, c'est que la situation qu'il avait en tête devait être vraiment inquiétante. Peut-être encore davantage que l'apparition avait bien voulu conjecturer. Une multitude d'idées fusaient dans son esprit, dont une se départit : sa compagne était-elle à l'article de la mort ? Le tortionnaire avait souvenir que l'âme de Senna, bien qu'assez résistante, avait montré une singularité qui fragilisait certains points centraux. Cependant, le ravisseur avait toujours cherché la limite sans l'atteindre, la concernant. Cela serait surprenant, et assez novateur, que cette particularité permette une telle chose. Toutefois, le spectre resta prudent sur ses spéculations.
- Oui. Depuis qu'elle est ... revenue, elle parvient à ressentir et à faire des choses qu'un mortel ne pourrait pas. Ce qui me fait me demander si ...
- Si elle est encore en vie ? Devina aisément Thresh.
- Oui, confessa le tireur, presque honteusement.
- C'est elle qui t'a décrit l'impression que son âme se disloquait ? Demanda le spectre avec curiosité.
- Elle l'a évoquée, alors je me suis demandé si le lien n'était pas là, avoua Lucian, le regard lointain.
Thresh fut soudainement intrigué. Effectivement, torturer le gamin devait peut-être attendre, du moins il ne devait pas perdre de vue cet élément, si une telle frénésie s'emparait de lui. Enfin, pouvait-il au moins se permettre de le tourmenter un peu psychologiquement. En même temps, c'était son adversaire qui s'était jeté dans ses chaînes en premier lieu, et il savait les risques encourus, alors ...
- Non, déclara Thresh, d'une réponse aussi neutre que brève .
- Non, quoi ? Répondit le tireur, visiblement agacé par le laconisme inhabituel de l'apparition. (Ceci eut pour effet d'amuser ladite apparition.)
- Non, est la réponse à ta première question. L'âme peut subir des modifications. En revanche, je n'en ai jamais observé en capacité de faire cela, pour l'instant.
- Ça ne veut pas dire que ce n'est pas possible, se renfrogna le mortel, visiblement déçu à l'idée que la piste qu'il poursuivait, s'avérait probablement fausse.
- Certes, mais pour t'imager la chose, l'âme est comme un cours d'eau. Tu peux en barrer les affluents et observer une diminution du contenu principal, mais il reste présent quelque part. Ce qui signifie que même séparé, le contenu reste le même. Seulement, le rétablissement de la communication entre les différentes parties sera d'autant plus difficile, que l'assèchement d'une zone a duré. En imaginant que le cas évoqué soit possible, cela signifierait que l'eau se soit séparée de son propre chef et qu'une partie se soit évaporée sans conditions externes préalables.
- Mais, ce serait possible avec des conditions externes ?
- Oui.
- Lesquelles ? Questionna le plus jeune du tac-au-tac.
- Certains artefacts peuvent rendre cela possible, notamment, précisa alors sobrement son interlocuteur.
Thresh se retint d'ajouter que d'autres cas de figure étaient possible, comme la Ruine. C'était d'ailleurs, une hypothèse intéressante que de songer que la brume ait pu, d'une façon ou d'une autre, provoquer un tel désagrément chez la petite. Néanmoins, la résultante d'un tel événement bien qu'intéressante à observer demeurait un élément dangereusement original. Étant donné que la dose demeurait infime en comparaison à ce jour, le produit serait sûrement différent, mais peut être que ...
Un bruit interrompit sa réflexion et le tireur se mit en posture défensive. Soudain, un cri retentit. Lucian mis en joue son adversaire, qui lui, demeurait toujours immobile. L'humain s'écarta à pas de loup de son sempiternel ennemi, prenant la direction de la source sonore. Puis, à une distance respectable, Lucian bondit et disparut de son champ de vision. En effet, l'apparition pouvait sentir une autre présence vivante à quelques centaines de mètres. Sans doute, sa proie.
Cette histoire l'intriguant, le ravisseur se décida à suivre un chemin similaire à celui visé par Lucian. Sans compter que, récupérer son jouet était également une motivation suffisante. Néanmoins, parmi toutes celles que Thresh aurait pu invoquer, le gamin demeurait la plus incitative à cette démarche. De plus, le tortionnaire n'avait pas pour habitude d'être blessé, raison pour laquelle exercer une riposte exponentiellement proportionnelle lui sembla adapté.
Thresh parcourut une certaine distance, se rapprochant des deux entités vivaces que recelait l'île. Apparemment, les falaises des Îles accueillaient ces visiteurs. Drôle d'endroit pour tenter de fuir, surtout qu'elles n'offrent que le choix entre un saut vertigineux ou un accueil meurtrier par les cavaliers spectraux dominés par Hecarim. Il serait fort dommage que ses proies soient victime d'un sort aussi grossier et trivial, que d'être piétinées par cet imbécile amnésique. Alors, que le Garde aux chaînes s'approcha de la falaise, il put apercevoir un nombre important de vaisseaux, comme il était courant d'en voir, au temps des Îles Bénies. Leurs voiles étaient pliées et la flotte semblait immobilisée, signe d'un débarquement déjà effectué. Un halo lumineux recouvrait chacun des navires, les protégeant des esprits virevoltants autour, comme de vulgaires mouettes. Une flopée de questions jaillirent dans son esprit.
Les tirs atypiques des pistolets de Lucian résonnèrent, malgré les rafales de vent qui balayaient le sommet du promontoire escarpé où s'était avancé Thresh. Il aperçut sans mal, les deux humains luttant contre les morts, qui semblaient revenir toujours plus nombreux. Mais ce fut un autre spectacle qui eut sa préférence. A cet instant, l'ancien garde des artefacts fut intrigué de ne pas les avoir senti plus tôt. Une escouade d'humain se dressait devant Hecarim et sa horde. Néanmoins, aucune énergie n'émanait d'eux, comme si quelque chose les rendait invisible aux yeux du spectre.
Le Garde aux Chaînes observa avec curiosité, la suite des événements. Comme à son habitude, Hecarim avait chargé ses adversaires, certains tentaient de le retenir à l'aide d'un filet. En vain. Le chevalier spectral assena des coups de lance puissants, blessant quelques opposants, tandis que sa horde fondait sur le reste des mortels. Puis, l'un d'entre eux, situé à quelques mètres de l'emplacement du cavalier, saisit un arc et le banda, un objet aveuglant prêt à être tiré. Thresh eut un mauvais pressentiment. Malgré la distance, son corps tout entier lui disait de s'éloigner de cet objet. Hecarim se cambra sur ses pattes arrières, acte de fierté et d'impavidité, comme un reflet de sa vie passée.
L'objet fusa en l'air, touchant de plein fouet sa cible. Puis, rien.
Le cavalier fondit sur son assaillant. Soudain, la horde spectrale s'évanouit et leur meneur s'écroula au sol, devant le responsable de cet état de fait. Son corps fut soudainement pris de spasme, tandis que son enveloppe semblait changer de forme. Cette dernière se sépara en deux entités : un humain et un cheval. L'équidé hennit bruyamment sans parvenir à se relever, alors que l'humain tenta de se redresser, l'air absent, comme s'il voyait cette terre pour la première fois. Il regarda ses mains, puis l'environnement. Son visage se tourna un instant dans la direction du point d'observation de Thresh, avant de s'effondrer une nouvelle fois.
*****
Du sang gicla sur la tenue si blanche de Thresh. Une lance se trouvait à l'emplacement naguère occupé par le cœur de la générale. Son expression abasourdie laissait entendre la trahison de son subalterne, alors qu'elle s'agenouilla devant le jeune disciple, la bouche entrouverte et les mains recouvertes du liquide carmin.
- C'est une traîtresse refusant obéissance à son roi ! Tuez-là. Tuez les tous ! Ordonna l'instigateur du meurtre du général.
Un déluge de lames poursuivit le travail du meneur, transperçant de part en part, le torse de la femme se trouvant devant lui. Cette dernière s'écroula au sol, dans un bruit sourd. Puis, l'écho du fer s'entrechoquant résonna au sein du sanctuaire, tandis que le roi tenait sa bien-aimée dans ses bras, avançant vers les Eaux. Le jeune Garde des artefacts se contenta d'observer la scène, comme un moment intemporel, indescriptible, aussi excitant qu'effrayant. La pièce changea progressivement de couleur, sa pureté immaculée, entachée par tant de meurtres, que le rouge devint omniprésent sur les murs et le sol. Toutefois, le monarque poursuivit sa route d'un pas tranquille au cœur de ce massacre, contrastant totalement avec ce tableau. « Magnifique .» Ce fut sa dernière pensée avant que la dépouille de la reine ne rentre en contact avec l'eau.
Un interdit fut transgressé.
L'univers entier sembla refuser qu'une telle ignominie puisse avoir lieu. Les murs tremblaient, l'air vibrait tout autant et soudainement, l'eau si lumineuse, prit une teinte sombre. Lugubre, comme la Mort.
*****
Ce souvenir refit surface, laissant Thresh perplexe, de telle sorte qu'il entendit non loin de lui :
- Mais qu'est ce que c'est que ce b**** ?
La voix du gamin le tira de ses songes et le spectre l'aperçut à quelques mètres de lui. Instinctivement, d'un regard croisé, tout deux se positionnèrent, afin d'entamer un nouveau combat. Néanmoins, la jeune fille s'interposa, se postant devant son homologue humain.
- Lucian.
- Écarte-toi ! Ordonna-t il.
- Non. (Elle détourna la tête vers la scène insolite, les épaules affaissées, comme redoutant la suite.) Ce n'est pas le moment de se battre.
- Tu parais bien sûr de toi, déclara le spectre.
- Oui. Vous venez d'assister chacun, à ce dont ils sont capables ... Spectre ou mortel, cela ne change rien pour eux. Tant que vous servez leurs objectifs, ils ne cesseront de vous poursuivre, prononça presque automatiquement l'ancienne prisonnière.
Lucian et Thresh se détendirent légèrement sur leur appui, tandis que l'apparition demanda :
- Qui sont-ils ?
- L'ordre de la Conception écarlate, murmura la jeune femme, tremblant légèrement.
- Ils semblent avoir confondu les Îles Obscures avec Bilgewater, s'amusa Thresh.
- Non. Ils sont venus ici à dessein...
Le duo belliqueux fixait la jeune fille, qui n'avait jamais paru si fragile, même lors de son rapt. Qui que soient ces hommes, ils inspiraient un effroi à la brune, que son geôlier serait tenté de jalouser. Toutefois, si ces mortels avaient mis au point une technique pour piéger les spectres des Îles, il s'agissait davantage d'assurer sa sécurité, avant de se divertir de nouveau avec ses jouets. Par ailleurs, elle paraissait être informée de certains éléments, que le tireur ne connaissait pas non plus, au vu de son écoute attentive.
- Quelque chose me dit, que tu n'as pas intérêt à ce qu'il te trouve, déduisit Thresh avec une certaine satisfaction.
- Je pense que c'est valable pour chacun de nous, chuchota la brune.
Lucian demeura étrangement silencieux, tandis que sa partenaire semblait chercher un signe d'approbation visuelle de sa part.
- En somme, si je résume, il faut que nous nous cachions le temps qu'ils arpentent l'Île ?
- Nous ?! S'exclama Lucian. Tu t'imagines, que nous allons collaborer avec toi ? Jamais ! Pestifera la Sentinelle.
- Lucian ... murmura la fille en posant son bras sur le sien, pour tenter de tempérer sa réaction.
- Non. J'entendais plus, un cessez-le-feu provisoire. En l'occurrence, nous avons un intérêt commun me semble-t il explicita Thresh. De plus, je pense que si vous aviez pu quitter cet endroit, je n'aurais pas eu le plaisir de me délecter de vos compagnies. (La fille détourna les yeux, tandis que Lucian sourcilla et serra la mâchoire.) Je suppose que votre embarcation a été confisquée ou détruite par nos chers Conceptionnistes. Donc, deux modalités s'offrent à toi, Lucian : soit vous vous débrouillez par vous-même. Néanmoins, je peux t'assurer que malgré les quelques visites que tu as pu effectuer, tu n'as pas autant de connaissances que tu pourrais le penser sur ce lieu. Ainsi, ils finiront par vous capturer. Le second choix serait de me suivre, ce qui facilitera grandement votre chance de passer au travers les mailles du filet. Alors, que choisis-tu ? Exposa le fantôme avec une allégresse non dissimulée, face au dilemme cornélien.
- Tu présentes cela, comme si notre seule option censée était de venir avec toi. Jamais, je ne te ferais confiance, cracha le tireur.
- Le contraire serait aussi surprenant, que décevant. Toutefois, décide-toi vite, déclara sa Némésis d'un ton de nouveau neutre.
- Qu'est ce que tu y gagnes ? Demanda-t il dédaigneusement.
- La totalité des informations que vous possédez sur eux. S'ils sont capables d'atteindre Hecarim de cette façon, avoir des connaissances semble primordial, répondit simplement l'immortel, son attention toujours portée sur le gamin.
- Je devrais peut être leur signaler ta présence. Il est vrai que cela nous épargnerait bien des tourments, ainsi qu'à une myriade d'êtres vivants, ragea le guerrier à la peau sombre.
- Dans ce cas, je t'invite à le faire et à payer, seul, les conséquences de cette décision, le tenta Thresh, une nuance de défi dans la voix.
- Lucian, arrête. Ne laisse pas ta haine t'aveugler. Il m'a pris un doigt et fracturé le bras, pourtant, je pense que ça reste la meilleure option. Senna ...
- Ne parle pas d'elle, Jayna. Surtout pas devant lui, somma la Sentinelle.
- Très bien, soupira la fille.
- D'accord, on te suit, mais je te préviens, au premier mouvement suspect, je tire, menaça ouvertement le compagnon de Senna.
- Je n'en attendais pas moins de toi, Lucian, conclut Thresh, le timbre teinté d'amusement et d'estime pour le courage fougueux du petit.
Le trio se recula doucement de la zone dangereuse, empruntant un chemin des plus ardus. Le pas pressé, ils atteignirent rapidement l'ancien sanctuaire, sans trop de difficultés ou de rencontres fortuites. L'apparition pouvait sentir l'appréhension de ses deux jeunes suivants. Ils parcoururent de vastes corridors, traversèrent de nombreuses salles et s'enfoncèrent dans les entrailles du bâtiment, avant de se retrouver dans une pièce, à l'allure d'une petite bibliothèque privée. Elle comportait de nombreuses étagères, ainsi que quelques livres rescapés, bien que le temps ait appliqué son effet sur ces derniers. Au centre de la pièce, trônait une table en chêne massif, en assez bon état, compte tenu de l'environnement et des catastrophes qu'avait connues le lieu. Cependant, le plus amusant dans cette toile de fond, était que la principale source de lumière éclairant l'endroit, provenait de la lanterne de Thresh, lui donnant des contrastes verts d'autant plus prononcés. L'ancien garde des artefacts intercepta le regard de même teinte de Lucian, qui scrutait l'artefact avec dégoût et rage. Il n'était pas difficile d'en deviner la raison, mais cela contribua d'autant plus à égayer temporairement l'humeur du spectre. A dire vrai, il ne pensait pas avoir une pareille occasion de mettre la main sur le gamin. Pour dire les choses : s'en était presque trop facile. Enfin, pouvait-il vraiment se contenter des coups du destin ? Non. L'idée que quelque chose d'aléatoire soit à l'origine de ce moment, le contrariait. L'apparition devait donc en comprendre rapidement la raison, afin de démystifier cette idée.
Le silence était pesant, mais l'immortel le brisa rapidement :
- Je t'écoute, dit-il en s'adressant à Jayna.
Celle-ci prit une grande inspiration, jetant un coup d'œil à Lucian qui était appuyé contre un mur, les bras croisés, tandis qu'elle se laissa glisser contre l'une des parois adjacentes. L'ancienne prisonnière fixa alors son geôlier, puis commença :
- Depuis la révolte de Sylas à Demacia, beaucoup commencent à penser qu'un retour à la magie d'antan serait nécessaire, afin de lutter contre les êtres du Néant. Sa rébellion s'est répandue comme une traînée de poudre dans la cité, créant des effusions de sang entre les citoyens, opposant mages et non-mages. C'est dans ce contexte, que plusieurs congrégations, dont la Conception écarlate, ont connu une montée en puissance. Elle est rapidement devenue le bras armé de personnes très puissantes, ne reculant devant rien pour atteindre leur but.
- Qui est ?
- Eh bien ... ils cherchent à trouver une solution efficace pour combattre les Néantins. Dernièrement, des failles du Néant ont commencé à s'ouvrir dans de multiples zones, à travers Runeterra. Elles ne sont pas forcément de tailles conséquentes, mais permettent la dissémination constante de nombreuses petites créatures. Le bilan des victimes des régions reculées ou celles ne pouvant assurer leur défense, commence à être lourd. De ce fait, beaucoup d'exodes ont eu lieu dernièrement, renforçant encore l'importance de ces ordres, de sorte que, pour pouvoir accéder à la sûreté des remparts pour leur famille, beaucoup de leurs membres en capacité de tenir des armes se sont enrôlés.
- C'est peut être ce qu'ils cherchent, constata sommairement Thresh.
- Comment ça ? Les congrégations ? Interrogea Jayna, ne voyant pas où son interlocuteur voulait en venir.
- Il est vrai que cette situation semble également arranger les différents ordres, mais j'évoquais le but des Néantins. Il est plus aisé d'éliminer une multitude de nuisances, si elles sont regroupées au même endroit, répondit avec simplicité Thresh.
- Décidément ... tu parles des humains comme d'une nuisance, pourquoi ne suis-je pas étonné ? Releva acerbement Lucian.
- Nous pourrions en débattre si tu veux. Toutefois, les tares sont légion chez une espèce qui se vante de tant de prouesses, que le sol soit jonché par autant de cadavres, exposa d'un timbre objectif l'apparition.
- C'est la meilleure ... C'est toi qui dit ça ? Ironisa le tireur.
- Je ne m'inclus pas dans votre taxinomie. Tout comme les autres spectres de l'île, nous différons de vous, nuança l'immortel.
- Oui, en pire ... s'indigna le compagnon de Senna.
- Lucian ! Interrompit Jayna
Ce rappel à l'ordre eut pour effet de stopper la Sentinelle dans sa joute verbale acrimonieuse. Il se renfrogna et, pendant un instant, Thresh eut l'impression d'avoir affaire à un enfant, à qui on avait refusé une sucrerie. La tentation de continuer à le faire réagir était forte, mais Jayna reprit la parole, mettant temporairement fin à son jeu.
- Les Conceptionnistes ont étudié de près ce qui est arrivé ici, en demandant l'appui des Sentinelles de la Lumière, étant donné que leur origine remonte à l'époque des Îles Bénies. Ils pensaient que nous possédions des renseignements sur l'archipel, avant que ... enfin que tout ça ne se produise (Elle fit un mouvement circulaire de la main pour désigner le lieu.). En revanche, il est vrai que nous avions accumulé une certaine quantité de connaissances sur cet endroit au travers des différentes expéditions menées. Les témoignages d'Urias ont été très utiles en la matière. (Lucian releva subitement la tête ce que ne manqua pas de noter son adversaire.) Seulement ...
Le Garde aux chaînes se contenta d'attendre étrangement, que l'humaine reprenne son souffle. Elle était visiblement affectée par la situation et qui sait, la façon, dont l'Ordre obtenait ces informations. Ceci dit, le tortionnaire n'avait pas noté de cicatrices outre mesure sur son corps, avant qu'elle ne soit soumise à ses bons soins. Par ailleurs, le fait que cette petite sache pour la Ruine, rendait Thresh perplexe sur l'étendue de ses connaissances sur le sujet. Si elle savait déjà tout cela, pourquoi être venue sur des archipels avoisinants ? D'autant plus, que la Nuit de l'horreur ne devait pas lui être inconnue. A moins que son dessein était de se faire capturer et d'arriver sur les Îles Obscures. Cependant, quelle pouvait être la raison d'une telle folie ? Et que venait faire sa mère dans l'histoire ?
Quelque chose sonnait faux.
- Seulement, je suis désolée Lucian.
Celui-ci fronça les sourcils alors que la porte s'ouvrit en grand, dans un bruit fracassant. Thresh eut le temps de voir, l'archer tirer le projectile dans sa direction. Il esquiva de justesse l'objet lumineux, qui percuta le mur derrière lui. Néanmoins, son contenu se brisa et il fut comme immobilisé. Le reste des hommes se saisirent de Lucian, alors que celui-ci luttait en vain.
Une aura lumineuse l'entourait, tandis que la sienne, habituellement verte, prenait des teintes plus claires, oscillant entre les deux nuances. Le spectre eut l'impression que quelque chose lui était arraché, sans douleur, mais avec une certaine instance. Il tomba à genoux, le souffle court, comme si l'oxygène comptait de nouveau dans sa survie. En rouvrant les yeux, il vit ses mains recouvrer au fil des secondes, leur apparence d'antan. « Impossible.» Il releva la tête, sa vision se troublant.
- Encore debout ? Je n'en attendais pas moins, toutefois ...déclara l'archer en se rapprochant de lui, avant de lui asséner un coup à la tempe.
Sa tête frappa violemment le sol, et il se surprit à ressentir la douleur marteler son crâne. Puis, ce fut de nouveau l'obscurité, comme si la Mort le rattrapait, enfin.
*****
Le monde lui parut si grand à cet instant. Une ouverture de possibilités s'offrant à la lame affûtée de son plaisir. L'hémoglobine coulant sur ses mains, le regard sans vie qu'affichait sa proie, étendue là. Le jeune homme pris une grande inspiration, comme pour immortaliser cet instant, tant subjectivement que sensoriellement. Ce magnifique spectacle à porter de mains, soumis aux désirs intempérants d'un cœur sombrant bien trop souvent, dans une frénésie macabre. De plus en plus, sa vie se résumait à ces moments de plaisir, jusqu'à ce qu'ils deviennent son unique dessein, son unique envie, son unique moyen de combler le vide qui s'emparait de lui.
Dans ces moments, même l'air devenait insupportable. Il semblait étouffer, comme démuni d'organes pour lui transmettre l'oxygène nécessaire. Il suffoquait. Le monde autour de lui devenait flou, comme si sa raison, tentait désespérément de conserver le peu de lucidité qui lui restait, de ce que son esprit dictait à sa vision. En vain. Ses forces semblaient l'abandonner. Son dos être à nouveau l'objet d'un traitement particulièrement attentionné d'un fouet ; et bien souvent, il ployait le genou, le souffle erratique. De nouveau, l'orphelin sentait le souffle de la Mort venir réclamer son dû. Il se sentait mourir encore, et encore. Toutefois, comme ce fameux jour, sa volonté, à l'image d'une flamme vacillante, devenait un brasier, puis un incendie ravageur et implacable, que le vent sombre de la faucheuse ne parvenait à éteindre. Un éternel bras de fer si souvent mené, et toujours gagné.
Cependant, quelque chose différait cette fois : ce n'était pas sa raison qui avait domptée sa plus ancienne compagne. C'était retord et inarrêtable. Tout comme la voix, que le brun avait cru percevoir naguère. Mélodieuse et si irritante à la fois. C'est comme si, elle semblait deviner chaque moment d'effroi, chaque maux, chaque souffrance que cachait Thresh, derrière l'armure construite depuis son enfance. Pour la deuxième fois de sa vie, il se sentait démuni, impuissant. C'était insupportable. A cet instant, il se devait d'agir. Ne pas être la proie. Ne pas être faible. Survivre. Quitte à devenir autre chose, quitte à être du côté des prédateurs, quitte à être un monstre. Avait-il su, finalement, trouver la réponse appropriée à sa souffrance ? S'il ne pouvait vivre en tant qu'humain, pourquoi fallait-il laisser ce privilège aux autres ? Leurs souffrances seraient son port d'accroche à ce monde. Leurs univers si superficiels soient-ils, deviendraient teintés de carmin, afin de redonner du sens à leur existence. Ainsi, avait-il trouvé le sien.
Un dessein transcendant le propre but de sa vie : donner naissance à travers la souffrance.